"Baiser ou faire des films" de Chris Kraus
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L’histoire : Étudiant berlinois, Jonas Rosen cherche dans le New York des années 1990 l’inspiration au film qui lui servira de projet d’études. Là, dans un quartier malfamé où résonnent encore les pas de Kerouac et Ginsberg, Jonas fait des rencontres : Jeremiah, ponte du cinéma, obèse et dépressif, qui l’introduit dans le milieu de l’art underground ; Nele, une étudiante allemande, "sirène" insaisissable qui deviendra un temps sa muse. Surtout, Jonas tente d’oublier : Mah, son amour mythomane et jalouse, restée à Berlin ; et enfin Paula, cette tante qui vit à New York et qu’il se refuse à voir, tant il cherche à échapper à son histoire ; une histoire familiale complexe et terrible, qui ferait pourtant un sujet idéal pour un film...
La critique de Mr K : Chronique d’une superbe lecture aujourd’hui avec Baiser ou faire des films de Chris Kraus paru aux éditions Belfond au mois de janvier. Derrière une quatrième de couverture intrigante et disons-le complètement barrée, on trouve effectivement une œuvre flamboyante, décalée mais aussi d’une extrême sensibilité qui m’a laissé totalement pantelant par moment. Accrochez-vous, voici un ouvrage à nul autre pareil qui m’a particulièrement séduit !
Jonas, jeune étudiant allemand en cinéma, part outre-Atlantique à New York pour réaliser son film de fin d’études. Le thème imposé par son prof : le sexe. Vaste sujet s’il en est dans lequel se plonge l’étudiant avec des hésitations, des interrogations d’artiste en devenir : un documentaire réaliste tirant vers un pensum pornographique ? Une enquête sociologique sur l’oreille et son potentiel érotique ? Ce récit est surtout l’occasion de montrer son immersion dans le New York de la deuxième partie des années 90 et dans la survivance de la beat génération, son refus d’affronter le passé sulfureux de certains membres de sa famille mais aussi une exploration sans fard des affres de l’humain face à son identité et sa quête éperdue d’amour et de reconnaissance. Le souffle est aussi délirant que puissant, emportant tout sur son passage.
Le héros, Jonas, est très attachant malgré ses atermoiements. Il est quand-même complètement largué le pauvre garçon. Bloqué artistiquement parlant, découvrant la ville qui ne dort jamais, amoureux de Mah sa copine asiatique bien cintrée et anxieuse au possible restée au pays, il se débat constamment avec lui-même. Refusant d’affronter le passé nazi de son grand-père en renouant avec sa tante, il opère une véritable fuite en avant en essayant d’oublier cette page noire du passé. Accueilli par un ex beatnik vivant dans un dépotoir, il va essayer de mener à bien son projet tout en rendant service à son professeur qui doit débarquer d’Europe quinze jours plus tard.
Cet ouvrage nous met donc aux prises avec des personnages hauts en couleur. C’est l’occasion de croiser nombre de personnalités interlopes gravitant autour de la fondation Goethe (association pour aider à l’intégration des artistes allemands expatriés ou de passage) et du milieu artistique avant-gardiste du New York de l’époque. On se souviendra longtemps du prof de cinéma américain, ex-beatnik vivant dans un taudis qui accueille Jonas et qui a des vues sur lui. La belle Nele aussi qui s’occupe de Jonas pour l’aider dans sa vie à New York et qui se révèle aussi séduisante que fantasque. Plus les innombrables excentriques qui gravitent autour de ce trio improbable... Ça parle fesse, amour, drogue et l’on assiste à des soirées bien branchées avec des passages bien délirants. J’ai aimé cette folie douce et cette ambiance de fin de règne de la beat génération, les affres de la création avec son lot de doutes, de remises en question. On rit beaucoup, on s’étonne, on peut même par moment se faire littéralement retourner tant les surprise abondent. C’est délectable.
Pour autant, ce n’est pas ce que j’ai préféré. Là où Chris Kraus fait fort, c’est dans l’aspect beaucoup plus intimiste de son roman, les rapports familiaux compliqués, les espoirs déçus et les aspirations de chacun des personnages. Une mélancolie profonde les habite. J’ai particulièrement apprécié le traitement plein de finesse et d’empathie pour les figures féminines qui hantent ces pages. Tante Paula bien évidemment avec l’horrible passé qui fut le sien mais qui ne l'a pas empêché par la suite de se faire une place au soleil dans le milieu arty, Mah est aussi très touchante malgré sa jalousie maladive, on la sent blessée dans sa nature de femme avec notamment son impossibilité d’enfanter et son amour inconditionnel mais pur pour Jonas. Nele est plus complexe, limite insaisissable mais derrière son aspect trublion se cache une fragilité non feinte, pénétrante et bouleversante. Les hommes ne sont pas en reste, derrière les apparences parfois repoussantes se dissimulent des âmes torturées et quelque peu perdues. C’est un brillant miroir de la nature humaine qui nous est livré ici.
Et puis, la forme en elle-même est d’une redoutable efficacité. Écrit à la manière d’un journal personnel, on se laisse prendre au jeu et l’on est immédiatement embarqué. Le style est d’une fausse simplicité mais d’une réelle profondeur, les pages se tournent toutes seules avec un plaisir qui ne se dément jamais. C’est bien simple, il est impossible de relâcher Baiser ou faire des films avant la fin et la tentation est grande d’arrêter tout le reste pour rester plonger dans l’odyssée de Jonas en Amérique. Un grand et beau roman que je vous invite à découvrir au plus vite.