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Le Capharnaüm Éclairé

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11 février 2026

"La Dernière maison juste avant la forêt" de Loisel et Djian

 

L’histoire : Pierrot victime d'un sort vaudou jeté par sa mère, Yvette, se pense irrésistible. Pourtant son physique est terriblement disgracieux. Cette vision erronée ne cesse de lui jouer des tours auprès de la gent féminine, le laissant aussi souvent perplexe qu'éconduit.


De son côté Yvette règne en maître sur la dernière maison juste avant la forêt. Elle y vit entourée de son mari, colonel changé en statue, de ses domestiques, créatures façonnées de ses mains, et de ses "demoiselles", terrifiantes plantes carnivores.


Tous se réunissent pour l'anniversaire du colonel mais la fête va être troublée par l'arrivée d'un charmant cadeau : Mimi, une prostituée, qui ne laisse personne indifférent.

 

La critique de Mr K : Nouveau prêt de l’ami Franck et nouvelle lecture de qualité avec la dernière BD du talentueux Loisel qu’on ne présente plus. Pourtant, La Dernière maison juste avant la forêt sorti l’année dernière n’a pas bonne presse, beaucoup de lecteurs ont été déçus à priori. Pour ma part, j’ai adoré. On a presque l’impression que cette BD est sortie à la mauvaise époque tant elle s’apparente à un pur produit des seventies dans les thématiques qu’elle aborde et son aspect un peu foutraque. Une fois débutée, je n’ai pu relâcher ce volumineux objet culturel d’une drôlerie et d’une beauté confondantes.

 

La liste des ingrédients de base pose le postulat dès le départ, on est parti pour une lecture bien délirante. On débute avec Pierrot, un jeune homme des plus repoussants qui, quand il se voit dans une surface réfléchissante, contemple un Apollon. Merci maman Yvette -sic- pour ce sort vaudou foireux qui altère forcément une existence ! On imagine bien son désarroi au fil des râteaux et des moqueries dont il est victime. Facteur de métier, il enquille les coups à boire chez les clients et rêve au grand amour qui prend la forme d’un mannequin aux dessous coquins dans la boutique lingerie du village.

 

 

L’histoire débute alors qu’il retourne chez ses parents en lisière de forêt à l’occasion d’une fête d’anniversaire donné par son vieux père transformé en statue par sa furie de femme excédée par les écarts de conduite de son époux. Cette dernière est une maîtresse femme à qui il ne faut pas raconter la messe et qui exerce un pouvoir dictatorial sur tous les êtres qui peuplent le domaine. On croise ainsi notamment d’étranges petites créatures qui lui servent de domestiques et vivent craintivement à l’ombre de la figure tutélaire. Le jardin d’hiver est quant à lui peuplé de plantes carnivores bien pratiques pour se débarrasser des malheureux intrus qui auraient le malheur de pénétrer dans la maison sans y être invités…

 

Pour l’anniversaire de son mari, Yvette a convié une péripatéticienne afin de s’occuper de son mari, enfin plutôt d’elle en fait car elle a le goût de la revanche. La belle plante arrivée sur place va déchaîner de manière indirecte les passions de chacun, bouleverser les plans établis et modifier la donne. On part dans un imbroglio totalement jubilatoire mêlant rancune familiale, sexe débridé, fantastique décomplexé et amour pur et épanouissant. Si si, tout ça dans le même album BD c’est possible !

 

 

Je me suis pris au jeu de suite avec des personnages très attachants tout d’abord. Bien que particulièrement branques pour certains, ils ont tous quelque chose qui nous accroche et nous séduit. Qu’ils soient réalistes ou non, ils se révèlent bien plus complexes qu’on pourrait l’imaginer au départ, chacun est traversé par les affres de l’existence humaine avec son lot d’espérances et de contradictions. Le fond est donc profond sans pour autant jamais délaisser les bons mots et la rigolade. Le mélange pourrait sembler instable mais ça fonctionne bien et les pages se tournent toutes seules.

 

Et puis, il y a l’inimitable trait de Loisel qui magnifie le scénario et illustre parfaitement les punchlines disséminées ici ou là. Très vif, les trognes exposées, la colorisation, tout concorde pour optimiser le plaisir du lecteur qui passe vraiment un bon moment dans cette BD au ton unique et au charme intemporel. À lire !

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6 février 2026

"Une forêt" de Jean-Yves Jouannais

 

L’histoire : "Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S’il n’avait aucun intérêt dans l’affaire, c’est qu’il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu’ils n’étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l’ennui."

 

La critique de Mr K : Dans le cadre de la rentrée littéraire d’hiver, Albin Michel sort ce court roman historique se déroulant dans l’immédiat après guerre entre 1946 et 1947 dans une Allemagne vaincue et occupée. Une forêt de Jean-Yves Jouannais nous propose de suivre un officier américain chargé à sa manière de contribuer à la dénazification qui est LA grande affaire à régler au cœur de l’Allemagne. À travers un épisode peu connu de l’époque, l’auteur nous propose une plongée fascinante dans l’Histoire mais aussi dans l’esprit humain et sa propension à la bêtise. Édifiant !

 

Lenz, membre de l’US Army, est appelé en Allemagne. Il n’a jamais combattu mais était missionné dans les bureaux de l’intendance. C’est sa passion pour l’ornithologie qui inspire à ses supérieurs de le nommer à ce poste. Les Alliés occupent et régissent l’Allemagne, leur mission immédiate est de la dénazifier, condition sine qua non pour qu’elle retrouve sa souveraineté et un régime démocratique. La tâche est complexe car autant les membres du parti Nazi sont facilement identifiables (et encore…), autant les sympathisants et les collaborateurs d’un moment sont difficiles à repérer. D’ailleurs les chiffres officiels sont accablants car nombreux sont les agents directs ou indirects d’Hitler qui ont échappé à la Justice.

 

Notre héros va devoir s’intéresser au cas étrange de mainates (oiseaux parleurs) ayant vécu auprès de cadres nazis ou des camps des jeunesse hitlériennes et qui chantent à l’envie des chants nazis ! Cela fait désordre dans les forêts environnantes, gène le voisinage et rappelle à tous une réalité que l’on veut absolument oublier ! La question est donc posée. Faut-il les supprimer ou leur laisser la vie sauve ? Lenz fait partie de l’équipe qui doit trancher. Les oiseaux sont-ils les propagateurs de la doctrine nazie ou ne sont-ils finalement que les victimes collatérales des circonstances ? Derrière ce questionnement insolite et dérangeant à la fois, se cachent des interrogations plus universelles que l’auteur nous adresse de manière indirecte tout au long du récit.

 

Pendant une bonne partie de l’ouvrage, on suit Lenz dans son quotidien en Allemagne occupée. Il ne se passe pas grand-chose, il est dans l’attente, la bureaucratie est terrible et ralentit toutes les procédures. Il se balade donc dans des paysages urbains dévastés par la guerre, une vie qui essaie de reprendre ses droits et un passé lourd qui ne passe pas avec ses ex affiliées au IIIème Reich qui déblaient les décombres et enragent. Une ambiance lourde et morne pèse sur ces pages et Lenz marche encore et encore sans savoir vraiment où il va, sans but réel dans une attente pesante. Il s’éloigne de la ville, va le plus loin possible et revient à son point de départ. Il finira par aller dans la fameuse forêt où il finira par croiser les fameux mainates germanophones.

 

Il croise des personnes avec qui le lien est difficile ou alors ténu, des victimes des apparences, d’un contexte lourd et de ce que chacun attend de l’autre sans vraiment de points fixes. On navigue vraiment à vue, les relations entre personnes sont décalées, on ne sait pas sur quel pied danser mais au final, on prend une véritable claque car l’humanité dans toute sa complexité est livrée dans sa vérité nue, parfois peu amène mais réaliste et tragique. On échappe à la caractérisation classique avec une écriture proche du pointillisme où chaque détail compte et prend toute son importance quand on les met en perspective.

 

Pour profiter au maximum de sa lecture, il faut être patient, se résigner à ne pas tout appréhender d’un coup, à construire le récit en même temps qu’il s’écrit. La langue est exigeante et précise, elle convient parfaitement au projet poursuivi par le livre et quand on le referme définitivement, on a conscience d’avoir lu un grand ouvrage qui met en lumière des questionnements essentiels.

3 février 2026

Premières acquisitions de 2026 !

 

Voici venu le temps du premier post acquisition du blog pour cette jeune année 2026. On se concentre aujourd'hui sur les brochés recueillis ici ou là en fin d'année dernière et en janvier. Belle collecte comme vous pouvez le voir !

 


Une fois n'est pas coutume, c'est du 50/50 entre mes trouvailles et celles de Nelfe, c'est exceptionnel ! Des titres aux genres et formes variées vont donc rejoindre nos PAL respectives.

Passons aux présentations des acquisitions de Mr K :

 

 

- Dick, le zappeur des mondes, textes choisis et présentées par Éveline Pieiller. On commence avec un ouvrage autour de mon auteur de SF favori. On y trouve des textes du maître, des commentaires et des documents photographiques qui donnent à l'ensemble une aura de mystère et d'étrangeté. C'est à l'image de l’œuvre de Dick et l'édition est très belle. C'est plus que prometteur !

 

- Crépuscule ville de Lolita Pille. Un roman noir au pitch classique et accrocheur. Visez plutôt : un flic négligé et adepte de la bouteille qui enquête sur un suicide collectif d'obèses, une ville pourrie par la corruption, une femme magnétique cachant un lourd secret... Moi, ça me donne diablement envie, je devrais n'en faire qu'une bouchée.

 

- Aria de Nazanine Hozar. Une odyssée féministe à la sauce iranienne avec ce titre suivant le destin d'une jeune orpheline qui va grandir dans un pays au bord de la Révolution. C'est d'actualité et l'ouvrage est précédé d'une réputation plus que flatteuse. Ce voyage au Moyen-âge promet d'être marquant et passionnant.

 

- Le Seigneur des ténèbres de Robert Silverberg. Roman historique flirtant aux lisières du fantastique, cet ouvrage de Silverberg suit les traces d'Andrew Battell, un explorateur / aventurier du XVIème siècle qui a réellement existé et bourlingué à travers le monde, plus particulièrement en Afrique noire dans les forêts impénétrables au contact des tribus autochtones. J'adore cet auteur qui s'éloigne de la SF avec une œuvre appartenant à un genre que je ne savais pas qu'il avait pratiqué. J'ai hâte de voir ce que cela donne !

 

 

- Ecce homo de Gérard Mordillat. Un thriller historico-religieux avec comme élément central le suaire de Turin et les mystères qui l'entourent. Se déroulant sur trois époques, trois pays et autant de différents protagonistes principaux, on peut compter sur Mordillat pour proposer un récit, vif et sans doute irrévérencieux. Tout ce que j'aime !

 

- Cherchez la femme d'Alice Ferney. Cette auteure que j'aime beaucoup propose avec ce titre de disséquer les mécanismes d'un mariage prometteur mais qui finit par défaillir. Cela annonce une très belle étude des personnages par une spécialiste du genre dont la plume m'a toujours envoûté et transporté. C'est une très belle acquisition et sans doute une très belle lecture à venir.

 

- Notre amie Judith de Doris Lessing. Il s'agit d'un recueil de nouvelles par une auteure anglaise que je vais découvrir pour l'occasion. Présentés comme féroces et mordants, ces textes mettent en valeur le portrait d'existences entre drames silencieux, secrets inavouables et ambiguïté des relations humaines. M'est avis que ça va me plaire !

 

- Plaidoyer pour les chiens, bâtards, fils de chiennes de Philippe Videlier. Un court plaidoyer autour du droit à la caricature partant d'une publication de Charlie Hebdo qui a attisé les foudres d'Erdogan, le président turc. L'auteur tire la sonnette d'alarme et propose une réflexion revenant notamment sur les liens entre satire et pouvoir au temps des sultans. 

 

- Le savoir-vivre chez les truands d'Albert Simonin. L'auteur de Touchez pas au grisbi nous propose ici un pastiche teinté d'humour noir qui nous apprend comment affronter un caïd, nouer des relations d'affaires, choisir son tatouage... que des bons conseils pour exceller dans le Milieu ! J'en salive d'avance.

 

- La Fractal des raviolis de Pierre Raufast. Récit à tiroirs partant d'une envie irrépressible de meurtre au sein d'un couple, cet ouvrage qualifié de pochette surprise sur sa quatrième de couverture suit différents personnages que rien ne semble relier entre eux mais que l'improbable va rapprocher. Miam miam !

 

Ici prend fin mon listing perso, passons maintenant aux ouvrages qui vont rejoindre la PAL de ma chère Nelfe :

 

 

- Mademoiselle Chambon d'Eric Holder. On commence par un titre d'un auteur tout droit sorti d'une chanson de Vincent Delerm, un artiste apprécié tout particulièrement par Nelfe. Une histoire d'attirance entre deux mondes, elle est maîtresse d'école, il est un père d'élève, maçon de métier. Ces deux-là se sont perçus et vont se tourner autour dans une douce et piquante sarabande.

 

- 54 X 13 de Jean-Bernard Pouy. Quatre heures de la vie d'un coureur cycliste à la mode roman noir en plein Tour de France par un auteur que l'on adore au Capharnaüm éclairé. De quoi ravir Nelfe, grande amatrice de la Grande Boucle, de l'univers de la Petite Reine et de lecture à suspens. Je crois que je le lui piquerai une fois qu'elle l'aura lu !

 

- Peur express de Jo Witek. Un thriller de plus dans la PAL de Nelfe avec ce huis clos se déroulant dans un train bloqué sur un viaduc en pleine tempête de neige et six jeunes passagers sans lien apparent entre eux qui vont devoir bon gré mal gré affronter les événements ensemble entre croyances et certitudes. Fléché jeunes lecteurs, ce titre est plein de promesse. Je dois avouer que je louche dessus aussi !

 

- Nuit d'Edgar Hilsenrath. Fresque se déroulant en 1941, dans le ghetto de Prokov, ce livre met en scène des personnages réduits à des ombres comme s'ils n'avaient ni corps ni âme. Mais même plongés dans un quotidien horrifique, ils s'aiment, se soutiennent et tentent de survivre. Considéré comme la base de toute l’œuvre de cet auteur jamais pratiqué chez nous, je pense que Nelfe va ressortir bouleversée de cette lecture.

 

 

- Chanson douce de Leïla Slimani. Déjà lu par Nelfe et chroniqué par la même occasion, elle l'avait à l'époque lu en numérique. Elle est tombée dessus par hasard et a décidé de le prendre pour qu'on l'ait dans notre bibliothèque. De quoi raviver mon envie de le lire !

 

- Nos espérances d'Anna Hope. L'amitié au fil du temps est au cœur de cet ouvrage qui met en scène trois jeunes femmes vives, cultivées et inséparables. Le temps passant, que sont devenus leurs rêves et leurs idéaux ? Carrières plus ou moins épanouissantes, mariages en équilibre instable, chacune d'entre elle lorgne sur la vie des deux autres et les envie... Un livre sur l'identité féminine et sur la vie qui court qui devrait beaucoup plaire à ma douce.

 

- Débâcle de Lize Spit. Trois enfants liés par leur naissance commune la même année, trois adolescents au cœur d'un été qui les marquera à jamais, l'un d'entre eux (la fille du trio) revient treize ans plus tard devenue adulte avec un plan pour remettre les compteurs à zéro. Considéré comme un roman choc, m'est avis que celui-ci ne restera pas longtemps dans sa PAL !

 

- Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu. Et pour finir un doublon, Nelfe l'avait déjà adopté en 2021 et l'a depuis lu ! Bon, il retournera dans une boîte à livres, nul doute qu'il fera un(e) heureux(se) ! 

 

Au final, encore une fois un énorme craquage pour un ensemble d'ouvrages prometteurs qui n'attendent plus qu'à faire leur place dans nos PAL respectives en attendant d'en être sortis, lus puis chroniqués. C'est vraiment sans fin cette affaire mais que c'est jouissif !

30 janvier 2026

"Arkane" de Pierre Bordage

 

L’histoire : Arkane : une ville labyrinthique, bâtie selon la légende par sept maisons toutes-puissantes, et dont les luxueux niveaux supérieurs sont occupés par un pouvoir corrompu. Là, ont cours intrigues incessantes, empoisonnements, meurtres, magie noire et décadence.

Après le massacre de son clan, Oziel, fille de la maison du Drac, s’enfuit des Hauts de la ville. Elle espère gagner les Fonds afin de rejoindre son frère condamné, et de lever une armée parmi les prisonniers du terrible bagne dans les profondeurs de la cité.

Oziel rencontrera sur son chemin Renn, un apprenti-enchanteur de pierre, et Orik, guerrier venu d’une lointaine contrée…

 

L’histoire : Aujourd’hui, je vous présente ma dernière incursion chez Pierre Bordage, un auteur adoré au Capharnaüm éclairé et qui avec le diptyque Arkane explore le genre fantasy avec une quête initiatique sur fond de menace d’un chaos imminent. Approchant les 1200 pages, l’œuvre est fleuve, profonde, se lit toute seule. On serait sur un coup parfait si Master Bordage n’avait pas expédié la fin. Pour autant, ce fut une belle expérience de lecture.

 

Arkane est une cité puissante et prospère bâtie lors de temps immémoriaux par sept familles, sept maisons qui depuis détiennent le pouvoir et doivent conjuguer avec leurs différences pour garantir la paix et la sécurité de tous selon une ancienne prophétie. Hélas, le livre 1 s’ouvre sur le massacre de la maison Drac, complot ourdi par d’autres maisons téléguidées par des puissances mystérieuses que nous apprendrons à connaître plus tard dans la lecture. Seule survivante, la benjamine Oziel s’enfuit et doit rejoindre son frère aîné, banni il y a longtemps dans les fonds, la base de la ville, gigantesque labyrinthe à étages. Plus on descend, plus on côtoie la pauvreté, l’indigence et le danger pour une jeune fille des Hauts comme sont désignés les quartiers huppés.

 

En parallèle, on suit aussi Renn, un jeune apprenti enchanteur de pierre dont le sort est peu enviable. Il fait la rencontre d’Orik, un guerrier venu de très loin pour prévenir la cité Arkane d’un danger imminent. Une armée de conquérants sanguinaires qui a déjà réduit à néant son monde d’origine est en marche. Il faut se préparer à les affronter. Orik a cependant besoin d’un guide, Renn sera celui-là et va entreprendre un périple dangereux jusqu’à la cité d’Arkane.

 

Deux destins narrés en parallèle (plus un autre qui vient s’intercaler un peu plus tard), voila du classique quand on connaît l’auteur. Le procédé fonctionne bien, maintenant le lecteur dans une attente constante et un désir fébrile de continuer sa lecture malgré parfois l’heure avancée. Le rythme ne se dément jamais, chaque chapitre est l’occasion de rebondissements, de rencontres et de superbes descriptions.

 

L’immersion est assez géniale j’avoue, j’ai beau fréquenter l’auteur et le genre depuis longtemps, j’ai été parfois émerveillé par les tableaux brossés. Les différents étages d’Arkane avec ses populations interlopes, ses mœurs étranges voire sanguinaires (le passage sur la secte adepte de sacrifice humain est bien salé), les paysages naturels que traversent Renn et Orik, les inévitables tavernes ou moments de repos, la magie et sa toute puissance lorsqu’elle opère, les intrigues de Palais qui lorgnent clairement vers Game of Thrones dans leur cruauté... Chaque chapitre est en plus précédé d’un court texte issu de traditions orales ou écrites retranscrites par Bordage, donnant un poids supplémentaire à l’attente.

 

Les personnages sont plutôt attachants voire ambivalents pour certains d’entre eux ce qui n’est pas pour me déplaire au contraire. On suit leur progression avec plaisir, on frémit souvent car l’univers proposé est dur et les chances de réussite plus que réduites. On retrouve des thématiques chères à l’auteur comme le droit à la différence, un mysticisme poussé et un animisme bien troussé, l’amour unique et universel, l’indécence du pouvoir et la course à la richesse source d’une chute civilisationnelle généralisée. Elle sont à nouveau bien traitées, les unes se mêlant aux autres naturellement, proposant une vision, un sens délectable à souhait qui fait écho à notre réalité. Il est fort ce Bordage.

 

Là où le bât blesse c’est la conclusion et son côté abrupt. A 50 pages de la fin, je le sentais venir... Tout est en place pour un final de feu de Dieu et finalement il a lieu en 10 pages ! Remboursez ! Alors OK, il n’y a pas de surprise, c’est le dénouement que j’attendais mais l’auteur aurait pu délayer davantage, rajouter des implications et ne pas se contenter de se faire rencontrer les deux personnages principaux. Comme si leur lien unique au final était plus important que tout le reste alors que tout est concomitant. J’étais vraiment vert, sans doute parce que je ne voulais pas non plus quitter ma lecture... mais 20 à 30 pages de plus n’auraient pas fait de mal et aurait fait rentrer ce livre dans le domaine réservé des indispensables du genre.

 

On passe tout de même un superbe moment de lecture, Pierre Bordage s’y entend pour imaginer un background riche et crédible, faire évoluer des êtres sensibles et captivants et proposer un récit initiatique d’une grande portée. Malgré une fin un peu bâclée, Arkane reste une valeur sûre et vous proposera un voyage passionnant si vous êtes amateurs du genre.

 

Autres ouvrages de Bordage chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- Résonances
- Mission M'Other
- InKARMAtion
- Le Jour où la guerre s'arrêta
- Le Feu de Dieu
Atlantis : les fils du rayon d'or

Hier je vous donnerai de mes nouvelles
Chroniques des ombres
Les Dames blanches
Graine d'immortels
Nouvelle vie et autres récits
Dernières nouvelles de la Terre
Griots célestes
L'Evangile du Serpent
Porteurs d'âmes
- Ceux qui osent
- Ceux qui rêvent

Ceux qui sauront
Les derniers hommes
Orcheron
Abzalon
Wang

25 janvier 2026

"La patience du tigre" et "La Paresse du panda" de Fred Bernard

 

L’histoire : 1924. À nouveau enceinte, Jeanne Picquigny vit chaque jour qui passe aux côtés de son bel Eugène Love Peacock, l’homme qui la fait vibrer. Heureuse ? Oui, mais le démon du voyage commence à les reprendre l’un et l’autre. Prenant prétexte d’avoir à consulter le père d’Eugène, grand érudit bibliophile, afin de résoudre l’énigme d’un trésor à découvrir, le couple part pour le Yorkshire. Jeanne, décontenancée, va devoir apprendre à décoder la très étrange famille d’Eugène. Et bientôt se préparer à prendre la route des Indes – avec l’aventure au bout du chemin…

 

 

La chronique de Mr K : J’avais adoré les deux premiers tomes des aventures de Jeanne Picquigny, une charmante héroïne au caractère bien trempé qui ne s’en laisse pas compter. Malheureusement, ma médiathèque n’avait alors pas encore acquis ces deux volumes. Ils ont répondu à mon souhait de lire la suite et m’ont prévenu lorsque La Patience du tigre et La Paresse du panda ont rejoint leurs rayonnages. Et quel pied que cette nouvelle lecture ! Le temps passe, la situation de Jeanne, ses priorités et ses buts évoluent pour le plus grand plaisir du lecteur !

 

 

Jeanne et Eugène vivent toujours une idylle, la famille va s’agrandir et c’est une héroïne radieuse et enceinte que nous retrouvons en début de volume. Ce n’est pas pour autant qu’elle s’encroûte, c’est pas le genre de la maison. C’est Eugène qui est plus inquiétant, déjà qu’il est sérieusement attiré par le démon boisson, il a les nerfs à vif et partirait bien en expédition à l’autre bout du monde. Sa belle va dans son sens, et ils vont finir par partir en Inde, dans l’Himalaya à la poursuite d’un rêve fou tout en confiant leurs enfants à Victoire, l’amie de toujours, complètement barrée mais aimante et attentionnée.

 

 

C’est une fois de plus à l’aventure avec un grand A à laquelle nous convie Fred Bernard. Le voyage est au rendez-vous en Extrême Orient dans une Inde mystérieuse, mystique et fascinante. L’auteur n’a pas son pareil pour immerger le lecteur, lui faire explorer un monde à la fois proche et lointain. Cela donne lieu à de belles découvertes, des rencontres parfois improbables, une approche fantastique parfois et un voyage initiatique au sens noble du terme. Dépaysant et décoiffant, on n’est pas au bout de nos surprises et l’odyssée continue dans le tome suivant avec le regard distancié de la petite fille de Jeanne qui lit les écrits de sa grand-mère quelques décennies après qu’elle n’ait laissé aucune trace. L’auteur se penche un peu plus sur les ramifications de l’arbre généalogique, évoque d’autres destins que ceux de Jeanne et ses proches, fait le lien entre les générations et donne du grain à moudre à l’imagination. C’est drôlement bien fait, tout s’intercale et se complète parfaitement.

 

 

On retrouve évidemment le bonheur de partager le quotidien et les tribulations de personnages au charisme incroyable, complètement décalés parfois. Eugène reste toujours autant adepte de la dive bouteille ce qui ne le rend pas pour autant alcoolique en version pilier de comptoir, Jeanne a mûri mais reste libre dans sa tête et en avance sur son temps en ce qui concerne les droits de la femme (quoiqu'il a du mouron à se faire vu la tournure des choses en ce moment, début 2026 dans le monde), Victoire reste toujours dérangée et lumineuse à la fois (ce personnage est vraiment incroyable lui aussi) et je ne vous parle même pas d’un vieux copain d’Eugène, rafistolé de partout et compagnon de beuverie émérite. C’est réjouissant, jubilatoire bien souvent et pourtant l’émotion est aussi bien présente avec des révélations, des secrets bien gardés et la Vie qui joue bien des tours.

 

Les dessins à la Hugo Pratt sont toujours aussi réussis, magnifiant les propos et l’accompagnant parfois vers des horizons insoupçonnés. Malgré un poids conséquent pour les deux volumes, ça se lit très vite, tout seul et avec un plaisir renouvelé. On ne s’ennuie pas une seconde, on s’amuse, on réfléchit, on fait des liens et au final on passe vraiment un super moment de lecture. À lire absolument si ce n’est pas déjà fait.

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22 janvier 2026

"Le Zoo, une sortie" de J.A. Tyler

 

L’histoire : Une journée au zoo, où l'on suit un couple et leur fils unique, Jonah. Aux arrêts qu’effectue la famille devant chaque enclos apparaît très vite, derrière chaque animal, une vérité élusive, sournoise et menaçante : le portrait d’une famille proche de la rupture.

 

La personnalité trouble d’un père aux abois, dont les relations avec sa femme sont tendues, et celles avec son fils marquées par la frustration, l’incompréhension et la colère – celle d’un homme aux prises avec un monde lui-même non dépourvu de violence. C'est aussi le portrait d’une Amérique au bord du gouffre.

 

La critique de Mr K : Chronique à nouveau aujourd’hui d’une très bonne lecture. Ce dernier né des éditions Quidam est à la fois éprouvant et addictif. Le Zoo, une sortie de J.A. Tyler nous offre à travers une banale visite au zoo, un portrait édifiant d’une famille américaine pas loin de l’implosion. Véritable miroir brisé d’une existence familiale, ce livre touche juste et fort le lecteur, ne lui laissant aucune chance de s’échapper...

 

Ce roman est constitué de chapitres ultra-courts correspondants à chaque fois à un enclos et un animal. Jonah est en visite au zoo avec ses parents. Chaque arrêt est un prétexte pour nous parler d’eux, des relations qu’ils ont les uns avec les autres et malheureusement des choses sous-jacentes qui ne vont pas. Le jeune narrateur fait en effet des parallèles entre les animaux qu’il peut observer et des scènes de vie familiale. Parfois ténus, ces liens prennent cependant une signification souvent bouleversante et nous ne pouvons qu’être attendri par ce jeune narrateur que la vie n’épargne finalement pas, malgré son jeune âge.

 

Jonah est un jeune garçon curieux qui aime profondément ses deux parents même s’il ne les comprend pas toujours notamment son père qui semble souvent sur les nerfs, qui dit pas mal de gros mots et l’envoie bouler régulièrement. Il sent cette tension qui l’habite sans la comprendre, tension que la mère essuie de plein fouet et la rend triste. Pour autant, le mariage tient. On ne sait pas trop à quoi mais il tient. La nécessité, les conventions, la peur du vide, pour Jonah ? Le bonheur en tout cas quand il est évoqué est souvent de courte durée et les flash-back qui émaillent le récit livrent un tableau inquiétant.

 

L’ouvrage est véritablement bouleversant car très bien construit, à la manière d’un puzzle. Au fil des enclos, la représentation que l’on se fait de la cellule familiale de Jonah évolue, se complète. La dimension psychologique est brillamment mise en mot dans une langue faussement simple, celle d’un enfant. Justement, cela donne de la force et de la profondeur aux propos, les personnages sont très bien caractérisés et il se dégage un réalisme dérangeant tant on souffre avec Jonah de la situation. Pas besoin d’effets de manche, de longues descriptions et atermoiement sur les états d’âme des personnages, ici tout passe par les sensations de Jonah, ses réflexions, ses remarques et sa manière de couper court aux invectives ou questions de ses parents par un ouais protecteur et désabusé.

 

D’une lecture aisée et rapide, voila un ouvrage qui fera date. Un petit bijou d’intelligence et d’humanité à découvrir au plus vite.

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