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Le Capharnaüm Éclairé

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26 septembre 2026

"Le Cercle celtique" de Björn Larsson


L’histoire : Un voilier vogue au large de l'Écosse. Bravant les rigueurs de la mer du Nord en plein hiver, ses deux passagers se dirigent vers des périls sans nom. Car plus effrayants que la nature déchaînée sont les dangers dont les hommes les menacent. Poursuivis sur les mers par des inconnus, volés, espionnés, ils n'en sont pas moins déterminés à découvrir la clef de la malédiction qui pèse sur MacDuff et Mary, amoureux en fuite. A découvrir surtout le secret du Cercle celtique, avec ses mystérieux rites meurtriers. De pays en pays, de tempête en bourrasque, de surprise en révélation, les deux aventuriers de la mer vont accomplir un étonnant voyage et mettre au jour quelques sinistres vérités...

 

La critique de Mr K : Chronique d’un roman haletant aujourd’hui avec ce roman à suspens se déroulant quasiment tout le temps en mer et brassant culture maritime, historique et ethnographique avec brio. Björn Larsson a lui-même vécu un temps sur un voilier et il connaît son affaire pour nous immerger dans cet univers si particulier. Dans Le Cercle celtique, qui est d’ailleurs ma première lecture de l’auteur, il nous entraîne donc dans une course poursuite insensée et je peux vous dire qu’une fois l’ouvrage commencé, il est tout bonnement impossible de le relâcher !

 

Ulf, le narrateur, a choisi depuis un petit bout de temps de vivre sur son voilier, le Rustica. Il aime cette vie de liberté, loin des normes. Un soir, il rencontre un certain MacDuff avec qui il discute un bon bout de temps, ces deux-là sont fait pour s’entendre mais cet écossais au départ ombrageux cache bien des zones d’ombre. Le lendemain, Ulf se voit confier dans l’urgence un journal de bord par une de ses connaissances, Pekka un navigateur comme lui, au bord de la panique qui transporte avec lui une jeune femme aux yeux vides de vie, Mary. Les événements vont alors se précipiter car tous les deux disparaissent et Ulf est certain que la jeune femme est en danger de mort. Il décide alors de suivre les traces de Pekka grâce au journal de bord mais il ne part pas seul, il décide d’embarquer avec lui son ami de toujours, Torben, grand amateur de littérature et de vin qui va le seconder dans cette périlleuse expédition.

 

Le récit est brumeux durant tout le livre. En effet, les deux hommes en savent finalement très peu sur ce et ceux qu’ils poursuivent au départ. Ils n’ont pour indice que la route maritime suivie par Pekka avant sa brusque disparition. Une série de ports et d’îles entre les mers Baltique et du Nord, puis les côtes mystérieuses et majestueuses d’Écosse et d’Irlande. Tout cela va les mener sur la piste d’un cercle ésotérique qui donne son titre au livre, une organisation qui poursuit des objectifs que les grands États-nations ne peuvent tolérer. Les Celtes sont donc au cœur de l’ouvrage avec des focus intéressants sur leurs origines, leurs pratiques, la réminiscence de leurs velléités d’indépendance et les cultes druidiques. Il est donc aussi question d’acculturation et de terrorisme, l’un ayant pour conséquence le deuxième, le tout raconté et apporté de manière nuancée.

 

Le rythme est lent, les éléments de réponse épars et il faut être patient (et ceci jusqu’aux dernières pages) pour connaître tous les tenants et les aboutissants car au cœur du récit, on retrouve en permanence la mer et la vie de navigateur. D’ailleurs l’enquête est presque un prétexte pour immerger le lecteur dans l’aventure que se révèle être un voyage au long cours entre pépins techniques, rigueurs climatiques et humeur changeante de la mer. Cela donne lieu à de merveilleuses pages de descriptions qui nous emportent loin de notre quotidien, l’évasion est garantie. La narration à la première personne renforce notre adhésion à l’histoire, à ce que vit Ulf et son compagnon de voyage. Rien ne nous est épargné de leurs émotions et motivations qui vont radicalement évoluer durant ce voyage qui par bien des égards a des aspects initiatiques.

 

La nature humaine est changeante et ce roman la met bien en lumière car chacun teste ici ses limites, la barrière entre raison et folie, bien et mal ne sont plus très étanches pour rester dans la métaphore marine et l’on est bien souvent secoué par les épreuves et les péripéties qu’endurent les personnages. La langue vive et incisive contribue à envelopper le lecteur, les pages se tournent toutes seules et l’addiction est totale. On referme l’ouvrage heureux de sa lecture et bouleversé par les destins qui nous ont été livrés avec une fin qui est loin du happy end. L’auteur est allé au bout de ses idées, du concept qu’il voulait développer et rien que pour cela, bravo à lui.

 

Une très belle lecture que je vous invite à entreprendre à votre tour si le cœur vous en dit, vous ne serez pas déçus.

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22 septembre 2026

"Chute de vélo" d'Etienne Davodeau


L’histoire : Avec son mari, ses enfants, son frère et un ami, Jeanne vient remettre en état la maison de sa mère pour en préparer la vente. La vieille dame, qui perd la mémoire, est hospitalisée. Mais les médecins ont accepté qu'elle revienne passer quelques jours en famille dans la maison.

De l'autre côté de la rue, un maçon forme un apprenti sur un chantier. L'ambiance est rude. Fascinés par les rapports entre les deux hommes, les enfants vont, par accident, exacerber cette tension.

C'est le moment que choisit la vieille dame pour disparaître. Elle demeure introuvable. C'est la panique.

Mais heureusement, Toussaint est là. Toussaint est un ami, un pauvre type malchanceux que toute la famille aide depuis des années à ne pas sombrer dans la misère. Toussaint est quelqu'un d'étrange : rendre service le bouleverse, comme s'il cachait un secret dont ses amis ne sauront jamais rien.

 

La critique de Mr K : Belle lecture que cette bande dessinée qui s’attache au quotidien d’une famille ordinaire entre comédie et drame. Chute de vélo d’Étienne Davodeau est une œuvre belle et forte à la fois, où se mêlent des émotions diverses et proposant une vision nuancée et juste de l’humanité dans toute sa complexité.

 

 

Une vieille dame qui perd la tête va devoir quitter son domicile définitivement. Elle ne se rend pas vraiment compte de ce qui se passe mais sa fille Jeanne, son frère et leur famille doivent gérer leurs émotions et la remise en état des lieux avant la vente prévue. C’est évidemment un moment difficile dans l’existence de chacun et on fait ce qu’on peut, comme on peut. On bricole, on discute, on fait le point et on se rappelle le passé. Les enfants s’amusent, se font peur aussi parfois, la vie continue malgré la disparition prochaine de tout un pan de la vie de beaucoup de protagonistes, la vente de la maison. Mais on se soutient et on peut aussi compter sur Toussaint, l’ami taciturne, toujours dans la dèche et que la famille aide depuis très longtemps et qui est toujours fidèle au poste.

 

 

L’ouvrage s’attarde beaucoup sur tout cela, nous montre le quotidien de beaucoup d‘entre nous. On rit, on pleure, on partage les émotions et souvenirs. C’est très bien goupillé, simple et profond à la fois. Les caractères de chacun et leur manière de réagir sont bien décrits et l’ensemble est d’une crédibilité sans faille. C’est bien simple, au bout de quelques planches, on a l’impression de faire partie de la famille. Une ombre au tableau cependant, un mystère non résolu. La disparition du grand-père mort renversé alors qu’il faisait du vélo, le chauffard n’a jamais été retrouvé. Bien qu’on en parle peu voire pas du tout pour certains personnages, on sent bien que cet événement a bouleversé tout le monde. Et puis, il y a la relation tendue entre un maçon et son apprenti qui travaillent juste en face de la maison, quel lien cela peut-il avoir avec le reste ?

 

Le récit avance tout doucement, des ponts se forment, les éléments de narration se rejoignent et certains comportements s’éclairent. Derrière les chagrins, colères et ressentiments, se cache une vérité qui peu à peu va se faire un chemin vers la lumière vers un dénouement qui prend aux tripes. L’innocente chronique familiale prend alors une tout autre ampleur et donne à voir une œuvre d’ensemble à la densité incroyable. Je dois avouer que je suis resté sur mon séant -sic-.

 

 

L’aspect esthétique accompagne très bien le récit avec des planches évocatrices et sensibles dans les traits du dessin, les dialogues sont inspirés et inspirants et l’on parcourt cette BD avec un intérêt et une curiosité qui ne se démentent jamais. On referme l’ouvrage le cœur au bord des lèvres et avec le sentiment d’avoir lu une grande et une belle œuvre. Avis aux amateurs !

19 septembre 2026

"Ce que la guerre fait aux hommes" de Claude Guibal


Le contenu : "Ce livre est la somme des promesses que j’aurais aimé tenir pour Kalyna, l’homme de Koudoukou et tant d’autres, et des promesses impardonnables que j’ai faites à Sacha et Bohdan parce que, dans l’intensité du moment, j’ai oublié les limites invisibles de mon rôle.

Alors j’ai repensé à Joseph Kessel et ses mots désespérés, ceux qui se cognent dans chaque reporter qui rentre, terrassé par son impuissance : "J’aurais voulu tellement dire et j’ai dit si peu.""

 

La critique de Mr K : Un livre témoignage pour la chronique du jour, un genre que je pratique peu, préférant en général la fiction mais sur un sujet comme celui-ci je ne peux résister. L’Ukraine, si proche et si lointaine à la fois, l’Ukraine que les médias semblent oublier, lassés par une guerre qui dure et à laquelle on semble s’être habitué malheureusement. Claude Guibal est grand reporter au service international de Radio France, elle n’a jamais vraiment quitté le terrain et les terres de conflit. Dans Ce que la guerre fait aux hommes, elle revient sur son expérience et ses rencontres en Ukraine tout en faisant le parallèle avec d’autres lieux et époques où elle a pu constater les conséquences de la guerre sur notre espèce. C’est absolument terrifiant et édifiant à la fois.

 

L'ouvrage s’ouvre sur le départ de l’auteure pour l’Ukraine. Une fois sur place, elle se rend dans l’appartement qui lui est réservé près de la place Maïdan (place de l’indépendance). Cette habitation est louée au média qui l’emploie par une famille partie en exil au tout début de la guerre. D’entrée de jeu, cela plonge la journaliste dans la réalité de la guerre, événement terrible qui crée des déracinés et des réfugiés par milliers. Puis, ce sont les déplacements vers des zones d’affrontements, des refuges et la rencontre avec les gens.

 

Ainsi, elle partage avec nous des témoignages très divers qui nous permettent de nous rendre compte de toutes les réalités de la guerre. Il y a évidemment les récits de soldats qui manquent de tout, dont le moral flanche mais qui tiennent car la patrie compte sur eux. Le désespoir est proche, on ne sait si on verra le lendemain mais le temps d’un instant ils se posent et se racontent. On retrouve toutes les émotions et sentiments humains que j’ai pu lire et faire lire sur les poilus de 14-18, on se bat ici dans des tranchées, on subit le froid, la boue, la fatigue, le manque de nourriture parfois et le déferlement des obus et les attaques de drones.

 

À l’arrière ce n’est guère mieux. La vie essaie de continuer mais on n’est pas dupe comme cette dame qui vit dans son immeuble éventré, ce refuge tenu par des vieilles dames et qui tremble continuellement à cause des bombardements russes incessants, les pénuries de toute sorte, les familles séparées, les récits d’exactions russes et la sensation que cette guerre ne finira jamais. Guidé par son fixeur, la journaliste pose des questions, recueille les témoignages, essuie parfois des reproches et des regards de travers mais elle est tout de même accueillie, on se confie à elle car elle pourra à son tour parler de ce qui se passe vraiment là-bas.

 

Et puis, entre deux missions en Ukraine Claude Guibal revient sur d’autres expériences qui font écho à celle-ci. Il y a notamment ses visions d’horreur en République centrafricaine où l’on procède à un nettoyage ethnique à la machette. On retrouve l’absence d’éthique, la terreur et l’impunité dont jouissent d’ailleurs aussi les forces russes à l’œuvre sur le front est de l’Ukraine avec ces viols systémiques, les camps, la déportation d’enfants ukrainiens. La guerre c’est dégueulasse, c’est l’avilissement ultime. Claude Guibal lui colle au train car c’est son métier et elle l’aime malgré tout.

 

Et c’est dur, il faut rester neutre, ne pas s’impliquer, éviter les fausses promesses face à des âmes en détresse. Il faut tenir, encaisser, tenir, encaisser et recommencer encore et toujours, essayer de témoigner, de raconter même si on ne peut jamais se satisfaire de ce qu’on a fait tant il y aurait à raconter. C’est le sens profond de la citation de Kessel mise en exergue en quatrième de couverture et qui prend tout son sens dans cet ouvrage.

 

Ce livre se lit très facilement, le style est direct, franc et littéraire à la fois. La langue est en effet travaillée avec une insertion bien pensée des témoignages recueillis et les impressions ressenties par l’auteure. C’est cependant difficile, des passages sont à la limite du soutenable mais cet ouvrage est essentiel dans son genre. Un livre pour se souvenir et pour se rappeler que la guerre est toujours la pire des options et qu’il faut s’en prémunir.

14 septembre 2026

"Cat Magic" de Whitley Strieber


L’histoire : La mort est un chat noir au regard insondable. Le sursaut d'une grenouille décérébrée par un biologiste. La main coupée et momifiée d'une fillette en robe bleue, assassinée par un prédicateur. La mort est à la fois horreur et tentation…


A Maywell, petite ville de Pennsylvanie, la mort est tapie au fond des cœurs, Rapide et silencieuse comme un félin, oui violente et crépitante comme un brasier, Elle s'alimente de la peur, de la haine et des remords.


A Maywell, en 1987, s'affrontent deux communautés : les fidèles de frère Simon Pierce et les disciples de Constance Collier. Les premiers se disent chrétiens et haïssent les seconds parce qu'ils font l'amour, dansent au clair de lune et ont d'étranges pouvoirs...

 

La critique de Mr K : Chronique d’un roman fantastique dans tous les sens du terme aujourd’hui avec un roman des années 80 sorti dans la collection Épouvante de J’ai lu que j’ai beaucoup fréquenté plus jeune notamment avec mes lectures de Stephen King qui m’ont éveillé au genre. Cat Magic de Whitley Strieber s’en rapproche avec une histoire mêlant surnaturel et connerie humaine dans un style enlevé et addictif à souhait. J’ai passé un excellent moment même si je n’étais pas au meilleur de ma forme à ce moment là.

 

Dans la petite ville de Maywell en Pennsylvanie cohabitent deux communautés que tout oppose. Les uns suivent le prédicateur intégriste Pierce qui prône un christianisme radical et fidèle à la lettre prêt aux Saintes écritures, il prêche la "bonne parole" et la haine envers Constance Collier, adepte de la sorcellerie et de l’Amour pour ses disciples et la nature environnante. Ces sorciers possèdent un grand domaine à l’écart de la ville où ils vivent quasiment en autarcie. Leurs membres sont pourtant bien intégrés dans la ville et même au-delà. La tension est vive cependant entre les deux groupes mais pour le moment, rien d’irrémédiable ne s’est passé même si l’on sent bien que la moindre étincelle pourrait mettre le feu aux poudres.

 

L’histoire débute dans un laboratoire d’université où un scientifique mal vu par les autorités pratique des expériences autour de la mort et poursuit le but de ressusciter les défunts... et il est proche de la réussite ! En parallèle, sa nièce Amanda revient en ville après plusieurs années pour un RDV qu’elle a obtenu avec la fameuse Constance Collier, reine des sorcières (son titre exact est "Demoiselle"). Illustratrice de profession, elle pourrait bien être embauchée pour réaliser l’accompagnement de textes des frères Grimm. Évidemment, rien ne va vraiment se passer comme prévu entre la folie galopante de son oncle littéralement possédé par sa quête d’immortalité et prêt à tout pour parvenir à ses fins, les révélations que va lui faire Constance sur son rôle exact et la soif de pouvoir spirituel du frère Pierce qui cache un lourd secret.

 

Le rythme démarre fort très vite, le décor est rapidement planté et les différents personnages sont remarquablement caractérisés. Il ne faut se fier à rien car l’auteur est bien malin, semant fausses pistes et illusions quant aux uns et aux autres. Ce qui est sûr, c’est que les êtres humains ne ressortent pas grandis tant ils cultivent pour certains de sombres desseins et des passés qui continuent de les obséder et les feront basculer définitivement du côté obscur. Désirs inavoués, haines viscérales, frustrations et culpabilités mêlées, le tout développé par un auteur qui semble jubiler à l’idée de bousculer un lecteur fasciné par tant de fiel répandu.

 

La foi est aussi au cœur du récit avec deux systèmes de pensées qui s’opposent et un focus très développé sur les croyances des sorciers loin des clichés et des images que les religions monothéistes ont contribué à répandre. On rentre au cœur de leurs pratiques, de leur credo. Le rôle de chacun, les entités auxquels ils vouent un culte et finalement, une représentation du monde et de la mort non manichéens où coexistent des principes opposés qui se complètent. J’ai aimé cette immersion avec des passages forts comme notamment l’initiation à travers des épreuves éprouvantes pour la future Demoiselle (le passage dans l’au-delà est totalement ahurissant). L’auteur se plaît aussi à bien décrire les rapports humains entre les uns et les autres, le processus d’embrigadement des esprits par Pierce qui est bien retors et les dégâts qui peuvent être causés par la folie sur une personne et ses proches.

 

C’est mené tambour battant avec une langue souple, maîtrisée et parfois même exigeante quand on aborde de vieilles légendes et des concepts abstraits. Certains passages sont bien rudes aussi, cela faisait longtemps que je n’avais pas lu des descriptions infernales aussi saisissantes et repoussantes. Quelle claque par moment ! Le dénouement se révèle par contre un peu convenu et rapide, j’en aurais bien pris pour une trentaine de pages de plus, la déception est légère et me rappelle la fin un peu avortée de certains livres de Stephen King justement.

 

Cat Magic reste cependant une très bonne lecture pour les amateurs d’ésotérisme et d’épouvante. Il reste marqué en tout cas dans la mémoire et offre un plaisir de lecture certain.

11 septembre 2026

"L'Enragé" de Sorj Chalandon


L’histoire : Dans la nuit du 27 août 1934, cinquante-six gamins se révoltent et s’échappent de la colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer. Voici ouverte la chasse aux enfants. Tous sont capturés. Tous ? Non : aux premières lueurs de l’aube, un évadé manque à l’appel. Voici son histoire…

 

La critique de Mr K : Nouvelle très belle lecture au programme de la chronique du jour avec L’Enragé de Sorj Chalandon, lu et dévoré en un temps record tant il a un potentiel addictif élevé et une force d’évocation incroyable. Je peux vous dire que je ne suis pas près d’oublier le parcours de Jules Bonneau, le jeune héros cabossé de ce récit haut en couleur !

 

Le jeune Jules Bonneau n’est pas né sous une bonne étoile. Dès l’âge de cinq ans, il est abandonné par sa mère. Son père saisonnier dans l’agriculture et blessé de guerre ne se préoccupe que très peu de lui et finit par le confier à son grand-père maternel qui l’ignore et le brutalise. Manquant d’affection, de soin et de nourriture, Jules survit comme il peut et commence à s’écarter du droit chemin. Un jour de grande faim, il dérobe trois œufs, cela va déclencher le début de l’escalade judiciaire.

 

Mais dans les années 30, la Justice française n’envoie pas les enfants en déserrance dans des structures sociales d’aide, on les place dans des maisons de correction qui sont de véritables colonies pénitentiaires, des bagnes pour enfants. L’idée est de les "redresser". Ces maisons d’éducation surveillées servaient en réalité à cacher et exploiter des enfances brisées par la vie : orphelins, vagabonds, petits voleurs… le tout sous la supervision de gardiens tortionnaires adeptes de la violence morale et physique.

 

Le 27 août 1934, c’est le jour de la grande évasion pour 56 gamins à la faveur d’un grand charivari. Jules en fait partie, il ne sera jamais repris contrairement aux autres, aidé par un pêcheur et sa femme qui le recueillent malgré les risques encourus. La deuxième partie de l’ouvrage s’attarde sur cette cavale, l’entraide et le désarmement mental du garçon que la vie a endurci jusqu’à le transformer en "enragé" dont tout sens moral et fraternel semble avoir disparu.

 

"Je n’ai pas le droit aux sentiments. Les sentiments c’est un océan, tu t’y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l’obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N’avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S’évader les yeux ouverts et marcher victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l’agneau."

 

Tiré d’un fait réel, la révolte a bel et bien eu lieu, Sorj Chalandon de formation journalistique est soucieux de réalisme, de véracité. Jules Bonneau est inventé mais nombre d’éléments sont vrais comme la présence de Jacques Prévert le soir fatidique et qui a assisté à cette chasse aux enfants qui a inspiré un de ses poèmes les plus célèbres, la topographie des lieux, l’organisation et le fonctionnement de ces maisons de correction, la vie sur une chaloupe sardinière et bien d’autres éléments que je vous laisserai découvrir. La reconstitution est frappante avec de surcroît des allusions aux temps historiques : la montée des nationalismes, les tensions sous-jacentes dans la société et les mouvements de révoltes, la guerre d’Espagne, la pénalisation et répression des IVG clandestins… Le tout forme un ensemble cohérent et passionnant.

 

Le focus sur les fameuses colonies pénitentiaires pour enfant est saisissant et effrayant. Le travail forcé et la non-rémunération, les repas sans goût et sans calorie, la fatigue, les insultes, les coups, la répression à tous les étages avec comme témoin moral un prêtre dont l’affectation est vécue comme une punition. C’est dur, très dur. L’État a cautionné pendant longtemps ces mauvais traitements, cette institution qui broie du môme et le régurgite ensuite policé ou déglingué. Chalandon n’en fait jamais trop, certains éléments sont simplement évoqués au détour d’une réflexion ou d’un travelling sur une scène, il plante un décor froid et impitoyable. On le prend en pleine face.

 

Les réaction des habitants de l’île après l’évasion n’est guère réjouissante non plus avec une collaboration presque totale, il faut dire que chaque fuyard rattrapé vaut 25 francs d’argent. On assiste à ce que l’humain fait de plus vil avec courses-poursuite, saoulerie, encore des coups et des moqueries. Heureusement pour Jules, il va être sauvé. Nous voila alors immergé dans le monde des pêcheurs de sardines, fratrie et amitié sur un bateau, le partage des parts, l’entraide et des caractère bien trempés. Jules va y faire son trou et peu à peu relâcher la colère enfouie en lui, même si un retour de flamme est toujours possible. Cette deuxième partie est éprouvante aussi mais pour d’autres raisons, il est dehors et doit tenir compte des gens qui l’entourent, fini l’individualisme de survie surtout que ses hôtes pour qui il éprouve de l’affection de plus en plus cachent un lourd secret.

 

C’est le temps de la reconstruction pour Jules et petit à petit, il redevient un être humain à part entière même si son tempérament fougueux et son esprit criant justice peuvent à l’occasion le mener encore au bord du gouffre. Mais l’attention, la bienveillance mais aussi la fermeté des personnes qui l’ont recueilli vont le sauver. Le parcours est rude mais attachant au possible. L’écriture vive, incisive, sans concession mais derrière laquelle transparaît une énorme tendresse fait mouche et porte le lecteur dans sa lecture vers des horizons insoupçonnés et un plaisir de lire absolu.

 

Un grand et beau livre tout simplement, à lire absolument.

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7 septembre 2026

"La vie, impair et passe" de Jean-Michel Guenassia


L’histoire : Et si la vie avançait comme un lancer de dés ?

À cause d'un stupide quiproquo, Dany, fils et petit-fils de forains, se retrouve un jour abandonné par sa communauté. Grâce à cette mésaventure originelle, il atterrit chez Lucy et son compagnon, Hector, un braqueur mélancolique passionné d'opéra. Son existence en sera définitivement chamboulée, comme celles de tous les protagonistes de cette histoire menée tambour battant.

De la fête foraine à la prison de Fleury-Mérogis en passant par le casino de Sète ou le couvent des clarisses, "La vie, impair et passe", ce sont les voix de héros inoubliables, qui vont tour à tour mener le récit et se révéler au lecteur, de coïncidences en malentendus dévastateurs, d'amours blessées en rencontres miraculeuses.

 

La critique de Mr K : Très belle lecture que le dernier Jean-Michel Guenassia qui vient juste de sortir en librairie à l’occasion de la rentrée littéraire. J’avais beaucoup aimé de cet auteur Le Club des incorrigibles optimistes et La Valse des arbres et du ciel, deux romans lus en un temps record portés par une écriture souple, lumineuse et une science du récit parfaite. Je remettais donc le couvert cette année avec La vie, impair et passe, chronique de destins tourmentés, hauts en couleur que l’on suit avec délectation et avec un intérêt qui ne se dément jamais. Lecture express à nouveau pour un plaisir de lire optimum !

 

On débute la lecture en faisant la connaissance de Dany, fils de forains dont les parents sont distants. Mal aimé, mal considéré, il grandit comme il peut et veut se faire sa place auprès d’eux sans vraiment y parvenir. Il ne peut qu’observer son père, Manuel, monter et démonter son attraction d’autos tamponneuses mais celui-ci pour des raisons mystérieuses ne veut pas vraiment qu’il participe alors que dans cette communauté, il est de tradition de succéder à ses parents. On apprend que Manuel est passé à côté de la possibilité d’une carrière de musicien et qu’il semble nourrir des regrets. Sa mère, bigote et malheureuse en ménage n’est pas d’un grand réconfort. Un jour, Dany part en vadrouille avec un ami et quand il revient, la fête foraine est partie le laissant seul et abandonné. Cet événement va marquer son existence, le définir en tant qu’individu et expliquer la suite qui va se révéler dantesque.

 

Il va rencontrer Lucy et Hector, un couple d’originaux qui vont le prendre sous son aile, le faire grandir et prendre conscience de ses capacités entre chant opératique et carrière professionnelle dans la restauration. Les années vont défiler, des enfants vont naître, des drames se jouent, des liens se font et se défont et les prochaines parties du roman s’attardent alors sur Lucy et ses enfants auxquels Dany est très lié. Le tout forme une sorte de saga familiale ressemblant à une gigantesque partie de dés, où les coups du sort sont nombreux et la vie compliquée. Une vie humaine en quelque sorte, de véritables montagnes russes qui captivent le lecteur et ne lui laissent aucune chance de s’échapper.

 

Bien que concis et allant à l’essentiel, ce récit volontiers elliptique par moment (on peut voir défiler les années en quelques lignes parfois) est d’une densité folle et brasse nombre de thématiques et aspects d’une vie humaine. La famille et les liens que l’on noue sont au cœur de la trame, les rapports parents / enfants compliqués avec des géniteurs soit désarmés, soit dépourvus d’instinct parental ce qui impacte forcément les enfants et les conduit à emprunter des chemins parfois dangereux. Mais la vie force chacun à se mettre un coup de pied aux fesses, à réagir, essayer des choses, se rater, se rattraper et retenter encore. Pour certains, la fin n’est pas heureuse, on peut sombrer. On alterne ici de très belles tranches de vie, de bonheur extatique mais aussi des moments dramatiques avec une souffrance exprimée à fleur de mots.

 

On parle aussi de musique, elle est omniprésente dans l’ouvrage entre les chansons populaires diffusées dans la fête foraine, l’opéra tellement aimé par Victor, un braqueur mélancolique qui va commettre l’irréparable et briser plusieurs destins, le rock et la rébellion que Lucy et une de ses filles aiment tellement (Nirvana for ever !), le milieu de l’industrie du disque aussi avec une aventure aussi brève qu’intense pour un personnage qui là encore va briser sa trajectoire lors d’un coup de folie… On navigue entre les routes de France, la ville de Sète et sa nature ensoleillé, la prison, un couvent ou le casino. C’est flamboyant, varié et totalement prenant. Les pages se tournent toutes seules, la surprise est au rendez-vous et entretient la flamme.

 

L’écriture simple, douce et romanesque en diable porte le lecteur. On ne peut que se passionner pour ces vies livrées dans leur entièreté avec spontanéité et justesse. Ce fut une lecture passionnante, rapide et totalement addictive une fois encore. Un vrai bonheur de lecture pour un roman à découvrir absolument.

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