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Le Capharnaüm Éclairé

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28 août 2026

"La piqûre d'abeille" de Paul Murray


L’histoire : Ça ne tourne plus vraiment rond dans la famille Barnes. Dickie, dont le garage automobile est sur le point de péricliter, passe ses journées dans les bois à construire un bunker avec un survivaliste. Imelda, sa femme, ancienne reine de beauté, met ses bijoux en vente sur eBay. Cass, leur fille, brillante élève, semble déterminée à saccager son avenir dans une beuverie effrénée. Enfin, PJ, le cadet, passionné de sciences naturelles comme de jeux vidéo, s'apprête à fuguer pour retrouver un mystérieux inconnu...

À quel moment le cours des choses a-t-il déraillé ? Faut-il remonter jusqu'à cette piqûre d'abeille qui a fait virer le mariage d'Imelda au cauchemar ?

 

La critique de Mr K : Première lecture de la rentrée littéraire de septembre 2026 et une sacrée claque que ce roman chorale qui décortique une mécanique familiale avec un rare brio. Ce roman venu tout droit d’Irlande est une petite merveille de construction et de finesse. Nul doute que La piqûre d’abeille de Paul Murray restera longtemps gravé dans ma mémoire de lecteur !

 

Rien ne semble plus aller chez les Barnes depuis un certain temps. À travers leurs divers points de vue s’étalant sur plusieurs mois, l’auteur nous propose d’essayer de saisir les tenants et aboutissants d’une situation au bord du dérapage dans cette famille de prime abord plutôt classique et sans histoire mais qui cache comme chez tout le monde des secrets inavoués, des zones d’ombre que les non-dits, les habitudes ou les replis sur soi de certains membres vont masquer. Le déroulement des événements et des ressentis vont mener à une conclusion terrible qui cueille littéralement le lecteur prisonnier de ces pages fascinantes.

 

Ainsi le père, Dickie, gestionnaire d’un garage en plein déclin dans une ville moyenne de campagne semble se désintéresser complètement de son entreprise (héritage familial) pour se consacrer à la construction d’un abri survivaliste en compagnie d’un homme à tout faire qu’Imelda la mère de famille ne supporte pas. On apprend vite qu’elle a épousé son mari suite à la mort de son fiancé dans un tragique accident de voiture, le propre frère de Dickie. Elle semble vivre avec de la rancœur et la sensation d’avoir gâché sa vie, de vivre avec des fantômes. Leur fille Cass est aussi en déserrance et s’imbibe régulièrement à l’alcool pour oublier quoi ou qui ? Elle se cherche et ne se rend pas compte que le petit dernier, PJ ne va pas bien non plus et se rapproche d’un ami qu’il ne connaît que sur les réseaux et l'incite à le rejoindre à Dublin.

 

Les chapitres sont plutôt longs au départ, une cinquantaine de pages chacun (l'ouvrage compte un peu plus de 600 pages) et permet à chaque changement de focalisation d’en savoir un peu plus sur chacun des personnages. Au départ, comme souvent dans ce type de narration, on navigue un peu à vue, on ne comprend pas tout. À la manière d’un puzzle, les pièces sont bien mélangées mais des liens se font jour et des flash-back bien placés vont densifier le récit et lui apporter une cohérence qui prend de plus en plus d’ampleur.

 

On explore la psyché humaine dans toute sa complexité avec ses luttes intergénérationnelles, le poids de la famille, les attentes de chacun, les routes qu’on prend dans l’existence et les choix qui peuvent avoir des conséquences dramatiques. On navigue constamment entre belles envolées d’espoir et retour à la réalité rude avec des êtres qui se débattent avec leur vie, tentant de la rendre à nouveau belle mais qui semblent embourbés dans des logiques bien trop installées pour être bousculées facilement. On parle d’amour, de désir, de nature de soi que l’on peut trahir par sens du devoir, le sens du sacrifice qui nous revient en pleine face quand on s’y attend le moins, de la nature humaine parfois fragile parfois cruelle. Cela donne vraiment de belles pages sur notre espèce, notre façon d’essayer de passer les années avec le moins de dégâts possibles, illusion tragi-comique que résument très bien des discussions entre copines de tout âge, des scènes de la vie quotidiennes lourdes de sens et une accélération des événements qui peut nous prendre de cours.

 

Le roman est épais mais se lit quasiment d’une traite avec un plaisir renouvelé. La construction est parfaite, millimétrée et finement pensée pour garder captif le lecteur. La langue est belle, vive et dense. On est dans l’exigence et l’accessibilité en même temps, l’Irlande d’aujourd’hui est évoquée avec justesse et une contemporanéité qui touche en plein cœur. On ne s’ennuie pas une seconde et c’est vraiment sur les genoux que l’on finit cette lecture à la fois marquante et inspirante. Une grande et belle œuvre que je vous invite fortement à découvrir à votre tour.

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24 août 2026

"L'École ronde" d'Anne Pierjean


L’histoire : Une école dans un pré entouré de tourne-sols et partout le grand silence de la montagne...

Pourtant il s'en passe des choses pour Mademoiselle Arpège, son chien Berlingot, Anne, Anouche, Marie, Chris le fils du garde forestier et tous les enfants espiègles et tendres de cette école pas comme les autres.

Que d'aventures ! C'est au fil des mois, l'enlèvement de Yorik, le faon, par les braconniers, la fugue du chien Patch, les incartades de la poule Jacotte, les malheurs de Brise-Lise - cette Lise qui casse tout - et bien d'autres mystères autour des bêtes familières et sauvages de la montagne et des enfants heureux de l'Ecole Ronde.

 

La critique de Mr K : C’est en faisant une balade en vélo avec Little K que nous sommes tombés sur cet ouvrage dans la boîte à livres qui jalonne notre parcours. La couverture m’a attiré l’œil de suite rappelant des souvenirs de mes lectures de la collection Rouge et or. La quatrième de couverture étant engageante, j’ai embarqué l’infortuné livre laissé de côté pour pouvoir le faire lire plus tard à ma fille. Mais en attendant, il fallait bien quand-même que j’en jauge le contenu, c’est donc avec attente et enthousiasme que j’entamai L’école ronde de Pierjean, écrit en 1974 ! Je n’ai pas été déçu, l’ouvrage n’a pas pris une ride, possède un charme profond et transmet de good vibes.

 

Au cœur du récit un ensemble de personnages gravite dans et autour de la fameuse école ronde qui donne son nom au livre. C’est une mignonne école de campagne, plongée en pleine nature où tout le monde ou presque est heureux. Une image surannée certes mais enveloppante et qui provoque une curiosité et une appétence immédiate. On y croise des élèves charmants, coquins parfois et soucieux de vivre de bons moments ensemble. La maîtresse et son chien veillent au grain, tout le monde a sa place, des premiers de la classe aux loulous amateurs de mauvais coups et autres "luneux" plongés constamment dans leurs pensées (mes préférés, je pense notamment à Clothaire dans la série des Petit Nicolas).

 

Évidemment, il faut qu’il se passe des choses pour que le récit prenne encore plus et on alterne les petites histoires du quotidien jusqu’à parfois des soucis plus importants. On suit ainsi les mésaventures d’une petite fille très maladroite qui se fiche de l’avis des autres, les pérégrinations d’une poule chef de basse cours qui cache un grand cœur, la disparition d’un chien qui alarme tout le monde ou encore le rapt par de vilains braconniers d’un faon. Enquêtes, discussions et interrogations sont au programme et donnent à voir des animaux parfois très malins et des gamins débrouillards et parfois plus sensés que les adultes.

 

Chaque trame et les interludes qui les lient parfois s’adaptent au jeune public en exprimant simplement et finement à la fois les enjeux et sentiments en jeu. On se laisse bercer par un climax apaisant non sans tension. On se met à hauteur d’écolier, on partage leurs joies et craintes, on parle avec les animaux et l’on se recentre sur l’essentiel à travers de belles leçons de vie autour de l’amitié, l’amour et l’importance d’être soi. On baigne dans une espèce de gangue cotonneuse, on sait bien que rien de grave ne peut survenir, que tout se finira bien, cependant on ne tombe pas pour autant dans la mièvrerie et le easy reading. En creusant, en recontextualisant aussi par rapport à la date de parution de l’ouvrage, on se rend compte que ce petit livre est grand dans ce qu’il aborde avec notamment une vision bien saisie parfois autour de la problématique de la place des femmes dans la société.

 

Très accessible dans l’écriture sans jamais tomber dans la facilité, ce petit ouvrage est un réel bonheur de lecture que l’on parcourt vite avec l’envie constante de progresser. Nul doute qu’il ravira Little K et tout primo lecteur amateur de douceur littéraire.

22 août 2026

"Le Crépuscule et l'Aube" de Ken Follett


L’histoire : En l’an 997, à la fin du haut Moyen Âge, les Anglais font face à des attaques de Vikings qui menacent d’envahir le pays. En l’absence d’un État de droit, c’est le règne du chaos.
Dans cette période tumultueuse, s’entrecroisent les destins de trois personnages. Le jeune Edgar, constructeur de bateaux, voit sa vie basculer quand sa maison est détruite au cours d’un raid viking. Ragna, jeune noble normande insoumise, épouse par amour l’Anglais Wilwulf, mais les coutumes de son pays d’adoption sont scandaleusement différentes des siennes. Aldred, moine idéaliste, rêve de transformer sa modeste abbaye en un centre d’érudition de renommée mondiale. Chacun d’eux s’opposera au péril de sa vie à l’évêque Wynstan, prêt à tout pour accroître sa richesse et renforcer sa domination.

 

La critique de Mr K : Voilà un ouvrage qui attendait bien sagement dans ma PAL que le moment soit venu d’être lu. Vu le pavé, il fallait que ce soit l’été avec ses longues plages de temps libre disponible car je me connais, quand je commence un Ken Follett, j’ai du mal à faire ou à penser à autre chose tant il n’a pas son pareil pour rendre le lecteur captif et accro.

 

Le Crépuscule et l’Aube, préquelle des Piliers de la terre, nous propose d’aller à Kingbridge avant que la cité ne s’appelle ainsi. On plonge en toute fin de Xème siècle, dans une Angleterre à peine émergente, où le pouvoir royal reste encore fragile et critiqué, un pays en construction soumis à des attaques régulières de barbares vikings venus faire leurs courses sur les côtes comme une horde de consommateurs hystériques lors d’un Black Friday avec morts, rapines et viols en plus. La période est donc difficile et l’on survit comme on peut quand on est du mauvais côté de la barrière. Les privilégiés eux (nobles et ecclésiastiques) se la coulent douce ou presque.

 

Le roman s’ouvre sur une attaque viking qui survient en pleine nuit dans le petit village de Combe où réside Edgar, un jeune charpentier de marine qui pensait ce soir là s’enfuir de cette vie étriquée pour vivre le grand Amour. Tout est balayé en une soirée et le voila envoyé par son seigneur dans les terres pour s’occuper d’une ferme aux arpents stériles en compagnie de sa mère et de ses deux idiots de frères. Edgar est intelligent, il connaît les chiffres, se représente très bien l’espace, il a l’âme d’un bâtisseur. Sensible et malin, il va se heurter à la bêtise et à la méchanceté.

 

De l’autre côté de La Manche, on retrouve Ragna, jeune fille noble qui va épouser par amour un noble anglais qui règne justement sur la région de Combe depuis la puissante ville de Shiring. Courageuse et intelligente, elle n’a pas sa langue dans sa poche. Cependant, elle va tomber de Charybde en Scylla à son arrivée en Angleterre. Les mœurs sont rudes, son amoureux ne lui a pas tout dit et ses proches sont redoutables dans le genre complotistes affamés de pouvoir et de largesses pécuniaires. Il y a notamment l’évêque Wynstan, son beau-frère qui est un méchant que l’on adore détester tout le long de la lecture. Et je peux vous dire qu’il est clairement dérangé et complètement plongé dans le côté obscur -sic-.

 

Le troisième larron-héros est un jeune moine épris de culture que l’on a éloigné de son centre de formation pour cause de relation inconvenante avec un de ses frères d’étude. Volontaire mais lui aussi à la langue bien pendu, il va devoir affronter sa hiérarchie et la jalousie de quelques-uns pour réaliser son rêve de développer un grand centre culturel dans la région de Shiring. Navigue autour de tous ces personnages, une kyrielle de personnages secondaires tous plus fouillés les uns que les autres, l’ouvrage faisant plus de 1000 pages, il y a de quoi faire et tout fonctionne parfaitement.

 

Le récit mélange allégrement histoire d’amour, de conquête de pouvoir, de récit initiatique le tout sous une immersion historique brillante. On s’y croirait vraiment, l’auteur détaillant énormément la vie quotidienne des uns et des autres sans que cela ne soit lourd et pesant pour le lecteur. On éprouve et ressent la réalité de l’époque qui est peu recommandable avec les limites de la technologie qui font que les tâches et travaux à faire sont éreintants et chronophages, les soucis de santés récurrents, les structures sociales injustes et les frustrations qu’elles nourrissent, la disette et les rigueurs climatiques et bien évidemment ce qu’il y a de mieux partagé au monde la connerie et la rapacité. On passe donc par de nombreux états alternant grandes joies, espoir et désespoir profond, injustice criante qui retourne l’estomac. On en apprend aussi beaucoup sur les mœurs de l’époque et notamment les différences entre nos voisin d’outre-Manche et nous, sur la répartition des privilèges et avantages de chacun, sur l’esclavage qui est largement pratiqué en Angleterre à l’époque, la rareté des ressources en métal ou en pierre, sur les logiques de développement culturel, sur l’émergence d’un christianisme plus centralisateur avant la réforme grégorienne à venir pour remettre de l’ordre dans les fonctionnements de l’institution. Tout cela est très bien amené et très intéressant si la période vous parle.

 

Le Crépuscule et l'Aube est plein de bondissements et le style est très fluide tout en étant exigeant en terme de véracité historique. Ruses et complots, meurtres, viols, combats dantesques, négociations et arrangements, avancées techniques et l’amour sont au programme et on ne s’ennuie pas une seconde. Un sacré bon page-turner que tous les amateurs peuvent entamer sans souci, il est impossible de le relâcher avant de l’avoir terminé.

 

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Peur blanche
- Un monde sans fin

- Les Piliers de la Terre

19 août 2026

"Le Diamant du rajah" de Robert Louis Stevenson


L’histoire : Qui aurait cru qu'un diamant puisse provoquer une telle avalanche de catastrophes dans la haute société londonienne ? Certainement pas le jeune et distingué Harry Hartley, victime bien malgré lui du maléfique diamant du rajah…

 

La critique de Mr K : Petite incartade en lecture jeunesse avec un ouvrage de Robert Louis Stevenson, l’immortel auteur de L’île au trésor, un de mes premiers coups de cœur de lecture. Le Diamant du rajah est un ouvrage très malin de par sa construction et jubilatoire dans son contenu, j’ai passé un très agréable moment.

 

Lorgnant entre le mini-roman et la suite de nouvelles, ce recueil s’apparente à un récit à tiroirs où l’élément central est le fameux diamant qui attise bien des convoitises et va livrer en parallèle la nature profonde de l’âme humaine. C’est un ensemble composé de quatre parties où à chaque fois le protagoniste principal a maille à faire avec la fameuse pierre. On change de personnage principal à chaque partie, le lien se fait naturellement et crée une trame assez dense et parfois à fort rebondissement.

 

On oscille entre polar et aventure mystérieuse, le suspens est constant avec des personnages plutôt attachants même si certains sont quand même bien gratinés au niveau de la veulerie et de l’ambition destructrice. On est dans du classique en terme de sujet et de traitement, l’avarice maîtresse du vice, l’addiction au pouvoir, la fascination pour l’argent roi face à la jeunesse, l’innocence et la pureté de la Raison.

 

On est dans du easy-reading sans que cela soit dommageable bien au contraire. L’auteur ne s’embarrasse pas de luxe de descriptions et de ronds de jambe, on va ici à l’essentiel dans la pure tradition des feuilletons du XIXème siècle avec en plus un charme tout britannique avec un certain humour, décalage qui s’approche du no-sense. C’est rafraîchissant et assez brut de décoffrage par moments notamment dans les relations tissées entre personnages. Le diamant est le spectateur / témoin de ces atermoiements et changements de main, et comme lui nous assistons à ce jeu de dupes qui réserve bien des surprises.

 

L’écriture est une petite merveille de concision et d’évocation en même temps, le plaisir est immédiat et durable. On s’amuse beaucoup et on referme le roman avec un sourire vissé aux lèvres. A faire découvrir absolument à de jeunes pousses !

16 août 2026

"Mille millilitres de Ganymède" de Philippe Savet


L’histoire : Un jeune homme disparaît à la sortie d’un club. Il ne laisse derrière lui qu’une lettre et, dans sa chambre, des carnets, des poèmes, des flacons : autant d’indices sur sa disparition.


À travers le témoignage de ses proches et ses écrits personnels, le roman esquisse le portrait d’un garçon blessé par un amour vénéneux et interroge l’image de soi qu’on fabrique quand tout vacille à l’intérieur.


De Paris à Rome et à New York se déploie l’exploration sensuelle et sexuelle d’un être dispersé, déchiré entre un romantisme sombre et une tendre cruauté.
 

La critique de Mr K : C’est d’un premier roman très réussi dont je vais vous parler aujourd’hui. Mille millilitres de Ganymède de Philippe Savet est un ouvrage à part, viscéral et multiforme à la fois. Il happe littéralement le lecteur sans jamais lui laisser la moindre chance de s’extirper d’un récit vif et âpre qui prend à la gorge. Amateurs de sensations forte en lecture, j’ai été estomaqué et profondément ému par cette expérience intense et ultime à sa manière.

 

Le jeune Ganymède disparaît sans laisser de traces et de nouvelles à la sortie d’un club qu’il fréquente régulièrement. Oiseau de nuit à la vie rock and roll (mais pas que), Ganymède est un clubbeur gay amateur de défonce et de sexe mais il semblerait que depuis quelque temps quelqu’un ait attiré son attention. Serait-ce le début d ‘une idylle ? Il y croit et tombe de haut quand il s’aperçoit qu’il est tombé sur le mauvais gars et souffre désormais le martyr, déchiré par la frustration et la déception d’un amour physique, sans issu et surtout à sens unique. Ceci expliquerait cette disparition, mais a-t-il tout simplement vraiment disparu ? La trame générale est simple, le développement de l’intrigue mince en soi (il ne se passe pas vraiment grand chose) mais l’intérêt n’est pas là et c’est tant mieux.

 

Très vite, on sent qu’on est face à un OLNI (Objet Littéraire Non identifié) car Philippe Savet a travaillé sa forme de manière étonnante. En effet, chaque parcelle textuelle est différente de la première et l’on passe allégrement de la narration et dialogue classiques à des vers libres jetés à la face du lecteur par Ganymède lui-même, en passant par des extraits de journaux intimes, des points de mythologie pure, des rapports d’enquête, des SMS ou des mails, des extraits de journaux papiers ou TV, des podcast radiophoniques et d’autres éléments que je vous laisse découvrir. La structure narrative est donc éclatée, polyphonique et totalement barrée.

 

Et ça fonctionne à plein régime ! On n’est jamais perdu même si l'on explore une âme tourmentée et un milieu bien hardcore. Les âmes sensibles ou prudes risquent de passer leur chemin très vite tant on tourne autour d’une obsession centrale chez Ganymède : son corps. Le plaisir qu’il prend, qu’il donne avec moult détails anatomiques mais aussi sensoriels. C’est désarçonnant parfois heurtant, ça va loin mais ce n’est jamais gratuit ou voyeuriste. On est dans l’intimité de cet homme qui est livré nu ou du moins à découvert sur certains aspects de sa vie, les zones d’ombre sont légions et le resteront sans nourrir de regret chez le lecteur.

 

On s’accroche donc malgré un désespoir perlé qui nourrit une mélancolie terrible, celle de Ganymède un jeune homme perdu et entier à la fois. En témoignent, ses vers libres qui émaillent le roman entre deux autres documents, envolées lyriques fulgurantes qui sont autant de flèches en plein cœur. Il y a de l’aplomb et de la démesure dans ses mots et ses maux mais la langue est merveilleuse de modernité (ça pique, ça se répond, ça casse, ça se répare pour mieux se briser de nouveau ensuite) et la portée réflexive assez bluffante.

 

On referme Mille millilitres de Ganymède un peu sonné, conscient d’avoir lu un ouvrage pas évident, qui vous met à l’épreuve mais vous apporte aussi un plaisir de lire incroyable.

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14 août 2026

"Carnets indigènes" de Miroslav Misak


L’histoire : Dans les forêts sauvages des Carpates, un homme des bois est devenu la bête noire des chasseurs et des forestiers. Sveto se sent chez lui sur ces versants boisés qui l'ont vu naître, parmi les lynx, les ours et les loups. Quand il n'est pas occupé à planter des arbres à l'étranger, il passe son temps dans ces forêts qu’il aime. Il n’a pas un sou en poche, mais quand les érables flamboient, à l’automne, il est l’homme le plus riche du monde.


Il mène une vie solitaire jusqu’au jour où il rencontre Nadia, qui élève seule sa fille et peine à trouver un sens à sa vie citadine. Se présente alors l’occasion de cheminer à deux et de s’émerveiller ensemble.

 

La critique de Mr K : Aujourd’hui, je vous propose la chronique d’un ouvrage apaisant et profondément marquant à la fois (vu les temps qui courent, ce n’est pas du luxe !). Paru avant l’été chez Paulsen, une maison d'édition appréciée au Capharnaüm éclairé, Carnets indigènes de l’auteur slovaque Miroslav Misak est un bonheur de lecture, une invitation au lâcher prise, à la découverte de la Nature, de nous-même et de l’autre. Court mais suffisant, écrit dans un langage envoûtante et riche, ce premier roman est une ode à tout ce qui vit et respire.

 

Sveto, quand il ne plante pas des arbres aux quatre coins du monde, revient toujours dans sa chère forêt des Carpates, un havre de paix qui l'apaise, l’habite littéralement. Il arpente sans cesse, par tous temps et en toutes saisons, les versants boisés de ce petit coin de Paradis, territoire des lynx, ours et loups. Marche, bivouac, observations, écriture de poèmes sont son lot quotidien et éclairent sa vie. Il vit chichement mais il n’est évidemment par matérialiste, la richesse pour lui se mesurant avec l’expérience et ce que l’on observe, ce que l’on comprend, ce que l’on apprend et la nature est un trésor en la matière.

 

Et puis vient Nadia une jeune mère célibataire qu’il a "rencontré" sur les réseaux sociaux et qui montre un intérêt non feint pour son mode de vie. Sveto va lui ouvrir sa vie et elle l’accompagne sur plusieurs expéditions pour "comme ils disent" contempler ensemble. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer car la citadine s’émerveille de ce qu'elle ressent. Malgré la rudesse des conditions de voyage et certains moments plus âpres, elle se recentre et reconsidère sa vie. Et puis Sveto est bien attirant et la réciproque est vraie.

 

Mais ne vous y laissez pas tromper, cet arc sentimental est très secondaire car évoqué par une dizaine de phrases tout au plus sur l’ensemble de l’ouvrage, il découle du reste, il y fait écho. Ici on s’extasie devant les mouvements du soleil, la rosée du matin, le souffle du vent, le bruissement des insectes, les déplacements d’animaux, le doux murmure des ruisseaux et rivières et tout un luxe de détails ciselés qui nous englobent dans un microcosme au charme envoûtant. Cet ouvrage, c’est avant tout une immersion totale dans ces Carpathes foisonnantes de vie où l’empreinte humaine est encore relativement réduite même si certains braconniers sévissent. Mais Sveto sait leur jouer des tours pour les détourner de leurs objectifs sanguinaires.

 

Ce récit est tout simplement beau, plein. Au contact de la nature, les corps et les esprits se libèrent, s’ouvrent. On redevient un, on se confronte à soi, on se reconstruit. Hymne au rythme lent, à la compréhension de la vie dans son fonctionnement et son ancrage, ce texte possède une beauté confondante qui nous emporte et nous accompagne à la fois, libérant une foule d’émotions et de ressentis que l’on aborde autrement, plus complètement et profondément. Le lecteur captif, réceptacle volontaire et pénétré par le sujet, tourne les pages avidement.

 

On referme l’ouvrage un peu déboussolé, il faut revenir à la vraie réalité mais elle n’a plus tout à fait la même saveur. Elle paraît plus douce, plus apaisée. Un grand coup de cœur littéraire pour un ouvrage à la sensibilité et à la portée universelle.

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