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Le Capharnaüm Éclairé

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6 octobre 2026

"Dix jours avant la fin du monde" de Manon Fargetton


L’histoire : France, dans les années 2010. Des explosions d'origine inconnue frappent la terre. Toute vie est condamnée à disparaître d'ici dix jours. Six jeunes hommes et femmes s'unissent pour mettre fin à cette menace.

 

La critique de Mr K : Un roman d’anticipation au programme de la chronique du jour visant un public adolescent (mais qui convient aussi à tout amateur de récit pré-apocalyptique mené tambour battant). Manon Fargetton, avec Dix jours avant la fin du monde, propose une expérience de lecture prenante, qui explore avec profondeur l’humain et qui ne relâche jamais la pression sur le lecteur emprisonné dans des pages qui se tournent toutes seules. On frise la perfection même si une ombre légère vient ternir ce tableau d’ensemble enchanteur, malgré un sujet pas vraiment propice à la joie de vivre !

 

Pensez donc ! Le monde se réveille un jour et l’Apocalypse est en marche. Coup de pot pour nous autres français et européens de l’ouest, elle se déroulera dans dix jours chez nous (en Bretagne de surcroît !). Cela laisse un peu de temps pour cogiter, fuir, se lâcher et ensuite mourir de manière quasi instantanée à cause de mystérieuses lignes d’explosions qui progressent inexorablement vers nous et ne laissent derrière elles que des no man’s land où toute forme de vie a été éradiquée. Le roman s’apparente dans sa forme à un gigantesque compte à rebours funeste, où chaque chapitre égraine les heures qui restent avant l’événement fatal. Je peux vous dire que ça fait son petit effet !

 

Mais une fois de plus, ce background n’est qu’un prétexte. Certes, au début, l’auteure met en exergue des vidéos postées sur les réseaux, des news de journaux télé ou radiodiffusés mais très vite on colle aux six personnages qui se partagent l’affiche de ce road movie accrocheur en diable. Avec délicatesse, Manon Fargetton nous raconte les dix derniers jours d’une belle panoplie de personnages, tous touchants à leur manière, complexes dans leur construction et leur psyché. Ces six-là sont voués à se croiser avec en toile de fond la quête de l’essentiel, savoir qui on est, faire la paix avec son passé et jouir de leurs derniers moments d’existence.

 

Chaque chapitre est l’occasion de changer de point de vue, le roman est donc polyphonique et propose un récit chronologique, éclaté entre les protagonistes ce qui rajoute un supplément d’âme certain à une trame plutôt classique au final. Il y a Valentin un beau garçon ténébreux qui se cache derrière de nombreux masques pour fuir une réalité qui se révèle insupportable, Lili-Ann l’étudiante artiste paumée qui veut retrouver sa famille, Sarah et Gwenaël un jeune couple en mal d’enfant, Brahim un chauffeur de taxi au grand cœur et à l’esprit apaisé et Béatrice une policière esseulée mais fidèle au poste. Des profils très différents mais que le hasard va mettre sur la même route.

 

Cela va nécessairement remuer les certitudes de chacun, le temps qui reste est court, impossible de tricher, de se cacher ou de dissimuler. Cet ouvrage est une véritable déclaration d’amour à la vie, à l’humanité, à l’amour des autres mais aussi à l’art qui libère avec le récit qu’écrit Gwenaël en parallèle et éclaire les motivations profondes de chacun sans que l’on sache vraiment d’où lui vient l’inspiration. Il semble quasiment possédé et il nous livre bien des clefs de compréhension. En arrière plan, c’est le cortège des embouteillages, des scènes de pillage, des orgies géantes pour profiter des derniers jours mais aussi de beaux moments de plénitude, de méditation sur le sens de la vie et d’entraide.

 

C’est beau, on se laisse porter et l’on ne voit pas les pages défiler. Seul bémol, la fin que je trouve finalement facile et convenue. Je m’attendais à quelque chose d’autre, de plus puissant mais comme on dit l'important, ce n'est pas le but, c'est le chemin, et dans ce domaine cet ouvrage est une totale réussite, un roman à la saveur initiatique unique et qui nous tord le cœur. Écrit avec finesse, sans fioriture, volontiers thrash par moment, on passe vraiment par tous les états et on referme le livre heureux d’une lecture intelligente et aisée à la fois. Une belle expérience à tenter pour tous les amateurs !

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2 octobre 2026

"Les Amateurs" de Yan Lespoux

 


L’histoire : Lors d'une de ses sessions de formation à la récupération de cocaïne en mer, Cosimo Perri, mafieux innovateur, perd malencontreusement la cargaison qu'il devait réceptionner dans le golfe de Gascogne.


Dans une station balnéaire du Médoc en pleine hibernation, les locaux commencent à voir s'échouer de nombreux pains estampillés d'un Al Pacino approximatif. Très vite, la nouvelle se répand et les gendarmes voient bientôt débarquer au village des curieux de toute la France. Dans le même temps, Hélène, la patronne du seul bar ouvert, assiste à la naissance de narcotrafiquants en herbe. Débute alors pour Arnaud, Fleur et quelques autres "chanceux" une course contre la montre effrénée pour écouler leur butin et toucher le pactole. Mais c'était sans compter sur Perri qui entend bien récupérer ce qui lui appartient...

 

La critique de Mr K : Super lecture que le dernier roman de Yan Lespoux sorti aux éditions Agullo pour la rentrée littéraire. Les Amateurs est un roman picaresque se déroulant dans le Médoc adoré de l’auteur. On se passionne pour ce récit hallucinant, narré par la tenancière du bar du coin. C’est drôle, naturaliste, thrash par moments et terriblement addictif !

 

Ce roman s’inspire d’un fait divers qui a fait parler de lui fin 2019 et début 2020 : une véritable marée blanche a submergé le Sud-ouest. A cette époque, 1,5 tonnes de cocaïne pure en provenance de Colombie s’était échouée sous forme de paquets bien hermétiques le long des côtes de la Gironde jusqu’aux Landes. Yan Lespoux reprend le principe et le transpose en Médoc, décrivant avec talent et une certaine jubilation les effets que peuvent produire un tel événement sur une petite communauté rurale pas piquée des vers.

 

Il flotte un doux parfum de Pulp. On retrouve toute une brochette de personnages plus rocambolesques les uns que les autres, un croisement improbable entre Pulp Fiction avec ses gangsters à l’ouest et une population qui pourrait parfois se revendiquer grolandaise. Le ton est donné d’emblée par la narratrice qui nous raconte la mort tragique et stupide de son mari lors de la tempête de 1999 et qui a décidé d’écrire pour se rappeler des derniers événements qu’a connus son patelin à l’occasion de la fameuse marée blanche.

 

Au départ, tout devait n’être qu’un exercice d’entraînement à la récupération de ballots de drogue en pleine mer organisé par un trafiquant spécialiste en stage de formation dans le domaine ! Mais patratas, une panne moteur et voila la chère marchandise emportée par le courant se déposant sur les rivages de la côte Sud-Ouest. À partir de là, on croise une multitude de personnages : des promeneurs, des chasseurs de champignons, un couple de jeunes beatniks, des petits caïds locaux, un ancien militaire devenu Parrain, des touristes et bientôt des marseillais, des parisiens et pire... des bordelais ! L’ensemble se complète et se répond, nous plongeant dans un petit coin de sud-ouest où il s’en passe des vertes et des pas mûres.

 

Il y en a qui s’en fichent, d’autres qui signalent aux forces de l’ordre leur trouvaille et puis il y a les autres... L’opportunité est alléchante même si personne n’y connaît rien d’où le titre du roman. La narratrice verbeuse à souhait donnant dans l’art délicat, et ici jubilatoire, de la digression, on apprend tout sur tout le monde. Les tracas intimes, les soucis économiques ou encore les velléités de changer de vie, avec son lot de plans bancals. Voici le programme d’un récit très vif et gouleyant à la fois. On s’en paie vraiment de bonnes tranches tout en basculant très vite à l’occasion dans une ambiance à la Breaking bad mais made in Medoc. On parle ici de trafic de drogue, ça attire une faune et ça attise les vieux codes mafieux. La tension monte vite et le final est tarantinesque à souhait entre réalisme des dialogues et explosion de violence fulgurante à l’occasion. Les deux colombiens valent vraiment le détour, il y a du Scarface dans l’air.

 

Surtout, c’est superbement écrit, je pèse mes mots. Le style est impressionnant, mêlant densité des descriptions de la Nature, dialogues au cordeau d’une redoutable efficacité et formulations parfois complètement débridées. La plaisir de lecture est vraiment optimum, on est happé, transporté et déconnecté de notre réalité. Un petit chef-d’œuvre à découvrir au plus vite.

30 septembre 2026

"L'Ame des Parangons" de Pierre Grimbert


L’histoire: On les avait condamnés au bagne, sans espoir de retour. Une centaine d’hommes et de femmes, enchaînés, alignés dans le convoi les menant vers leur dernière demeure. Des individus issus de tous les royaumes, et coupables – le plus souvent – des crimes dont on les accusait. Mais au cours de cet ultime voyage, le destin devait en décider autrement.

Lors d’une terrible tempête de sable, aveuglant les gardiens, rendant les bêtes folles de terreur, les prisonniers se retrouvent libres à nouveau. Mais dénués de tout, dans des territoires inhospitaliers, livrés à eux-mêmes, à leur sauvagerie, à leurs différences, à leur soif de paix… ou de vengeance.

La tempête a aussi exhumé les ruines d’une cité si ancienne qu’aucune carte ne la mentionne. Est-ce le signe que certains attendaient ? Une chance unique d’établir une communauté de repentis, de racheter leurs âmes ? Ou une occasion inespérée de fonder un royaume de brigands ? Et de prendre leur revanche sur l’injustice dont ils ont souffert…

 

La critique de Mr K : Retour sur une lecture fantasy teintée de métaphysique aujourd’hui avec L’Ame des Parangons de Pierre Grimbert, un auteur à qui on devait déjà le très bon Le Sang des Parangons se déroulant dans le même univers. Les deux ouvrages peuvent cependant se lire séparément mais se rejoignent dans un traitement original du genre fantasy qui peut parfois s’avérer stéréotypé, convenu. Ici tout est en fait prétexte à réflexion sur le genre humain et les grandes questions existentielles qui peuvent traverser une vie. Cette lecture fut à la fois passionnante, dense dans son contenu et haletante par le suspens quasi insoutenable qui est entretenu durant tout l’ouvrage.

 

Un convoi de détenus dans le désert, deux cents futurs bagnards tourmentés par leur passé et l’avenir qui les attend, sans issu, sans espoir. C’est alors qu’une tempête de sable gigantesque surprend la troupe et libère ces prisonniers qui se voient offrir un autre destin que celui auquel ils s’étaient résignés. Un premier tri mortifère a été fait par les éléments déchaînés et après avoir éliminé les gardiens et certains codétenus, les survivants se retrouvent libres mais perdus, des clans se forment et la marche peut commencer avec des ressources en eau très limitées.

 

Très vite, ils se rendent compte que la tempête a exhumé à proximité les ruines d’une cité antédiluvienne dont le nom ne figure sur aucune carte. Le sort semble être avec eux, ils se dirigent vers ce lieu dans l’espoir de trouver de l’eau, des vivres et pour certains des trésors fabuleux. Mais très vite, ils déchantent. Les lieux sont déserts, un piège tue l’un d’entre eux avant même qu’ils pénètrent dans la cité. Les recherches commencent pour trouver de quoi assouvir leurs soifs diverses mais très vite, la ville détruite se révèle être un piège géant où chacun va être confronté à soi, aux autres et à ses pires cauchemars.

 

Je n’en dirai pas plus pour ne pas lever le voile sur l’intrigue qui s’apparente à une véritable expérience initiatique pour les personnages et même le lecteur. Ce roman est polyphonique, comprendre que l’on change de point de vue à chaque chapitre. On partage ainsi la vision d’une trentaine de protagonistes sans pour autant que cela nuise à la clarté de l’ensemble et ne perde le lecteur. Venus de tous les royaumes du monde connus, issus de milieux sociaux très différents allant de l’esclave au roi déchu, ils doivent faire face aux limites de leur corps et de leur esprit. Les tensions sont vives, les rancœurs nombreuses entre eux mais aussi contre le système qui les a évincé de la société pour les envoyer à l’autre bout du monde.

 

On bascule donc de personnage en personnage au fil des événements, ils se répondent les uns aux autres et l’étau se resserre. Bientôt les corps s’épuisent, les nerfs sont à fleur de peau et d’étranges créatures font leur apparition. Les frontières entre réalité et imaginaire semblent bien perméables, un fatum implacable s’installe. Le jeu de massacre peut commencer, les révélations pleuvent et donnent à lire une histoire qui finalement parle de nous, de notre humanité et de la bestialité qui nous habite mais que les lois et conventions gardent bien enfermées (ou du moins essaient). Tour à tour, le récit aborde pléthore de thématiques aussi diverses que l’amour, la filiation, la sororité, la rédemption mais aussi les pulsions, la survie, la quête de destruction entre autres. C’est amené de manière progressive, avec nuance et la fin apocalyptique à souhait est absolument jubilatoire même si on finit bien ébranlé.

 

Composé de chapitres courts, possédant une belle écriture immersive et dynamique, ce roman se lit d’une traite. Véritable page-turner, il est impossible de le relâcher tant on est happé par le récit et par les personnalités des héros qui livrent nombre d’actions héroïques malgré, pour la plupart, un fond mauvais. On est donc bien loin du manichéisme et l’on aime être chamboulé dans ses certitudes. Une sacrée expérience de lecture donc pendant laquelle on passe par tous les états et dont on ressort changé. Quelle claque !

 

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Sang des Parangons
- Le Secret de Ji

26 septembre 2026

"Le Cercle celtique" de Björn Larsson


L’histoire : Un voilier vogue au large de l'Écosse. Bravant les rigueurs de la mer du Nord en plein hiver, ses deux passagers se dirigent vers des périls sans nom. Car plus effrayants que la nature déchaînée sont les dangers dont les hommes les menacent. Poursuivis sur les mers par des inconnus, volés, espionnés, ils n'en sont pas moins déterminés à découvrir la clef de la malédiction qui pèse sur MacDuff et Mary, amoureux en fuite. A découvrir surtout le secret du Cercle celtique, avec ses mystérieux rites meurtriers. De pays en pays, de tempête en bourrasque, de surprise en révélation, les deux aventuriers de la mer vont accomplir un étonnant voyage et mettre au jour quelques sinistres vérités...

 

La critique de Mr K : Chronique d’un roman haletant aujourd’hui avec ce roman à suspens se déroulant quasiment tout le temps en mer et brassant culture maritime, historique et ethnographique avec brio. Björn Larsson a lui-même vécu un temps sur un voilier et il connaît son affaire pour nous immerger dans cet univers si particulier. Dans Le Cercle celtique, qui est d’ailleurs ma première lecture de l’auteur, il nous entraîne donc dans une course poursuite insensée et je peux vous dire qu’une fois l’ouvrage commencé, il est tout bonnement impossible de le relâcher !

 

Ulf, le narrateur, a choisi depuis un petit bout de temps de vivre sur son voilier, le Rustica. Il aime cette vie de liberté, loin des normes. Un soir, il rencontre un certain MacDuff avec qui il discute un bon bout de temps, ces deux-là sont fait pour s’entendre mais cet écossais au départ ombrageux cache bien des zones d’ombre. Le lendemain, Ulf se voit confier dans l’urgence un journal de bord par une de ses connaissances, Pekka un navigateur comme lui, au bord de la panique qui transporte avec lui une jeune femme aux yeux vides de vie, Mary. Les événements vont alors se précipiter car tous les deux disparaissent et Ulf est certain que la jeune femme est en danger de mort. Il décide alors de suivre les traces de Pekka grâce au journal de bord mais il ne part pas seul, il décide d’embarquer avec lui son ami de toujours, Torben, grand amateur de littérature et de vin qui va le seconder dans cette périlleuse expédition.

 

Le récit est brumeux durant tout le livre. En effet, les deux hommes en savent finalement très peu sur ce et ceux qu’ils poursuivent au départ. Ils n’ont pour indice que la route maritime suivie par Pekka avant sa brusque disparition. Une série de ports et d’îles entre les mers Baltique et du Nord, puis les côtes mystérieuses et majestueuses d’Écosse et d’Irlande. Tout cela va les mener sur la piste d’un cercle ésotérique qui donne son titre au livre, une organisation qui poursuit des objectifs que les grands États-nations ne peuvent tolérer. Les Celtes sont donc au cœur de l’ouvrage avec des focus intéressants sur leurs origines, leurs pratiques, la réminiscence de leurs velléités d’indépendance et les cultes druidiques. Il est donc aussi question d’acculturation et de terrorisme, l’un ayant pour conséquence le deuxième, le tout raconté et apporté de manière nuancée.

 

Le rythme est lent, les éléments de réponse épars et il faut être patient (et ceci jusqu’aux dernières pages) pour connaître tous les tenants et les aboutissants car au cœur du récit, on retrouve en permanence la mer et la vie de navigateur. D’ailleurs l’enquête est presque un prétexte pour immerger le lecteur dans l’aventure que se révèle être un voyage au long cours entre pépins techniques, rigueurs climatiques et humeur changeante de la mer. Cela donne lieu à de merveilleuses pages de descriptions qui nous emportent loin de notre quotidien, l’évasion est garantie. La narration à la première personne renforce notre adhésion à l’histoire, à ce que vit Ulf et son compagnon de voyage. Rien ne nous est épargné de leurs émotions et motivations qui vont radicalement évoluer durant ce voyage qui par bien des égards a des aspects initiatiques.

 

La nature humaine est changeante et ce roman la met bien en lumière car chacun teste ici ses limites, la barrière entre raison et folie, bien et mal ne sont plus très étanches pour rester dans la métaphore marine et l’on est bien souvent secoué par les épreuves et les péripéties qu’endurent les personnages. La langue vive et incisive contribue à envelopper le lecteur, les pages se tournent toutes seules et l’addiction est totale. On referme l’ouvrage heureux de sa lecture et bouleversé par les destins qui nous ont été livrés avec une fin qui est loin du happy end. L’auteur est allé au bout de ses idées, du concept qu’il voulait développer et rien que pour cela, bravo à lui.

 

Une très belle lecture que je vous invite à entreprendre à votre tour si le cœur vous en dit, vous ne serez pas déçus.

22 septembre 2026

"Chute de vélo" d'Etienne Davodeau


L’histoire : Avec son mari, ses enfants, son frère et un ami, Jeanne vient remettre en état la maison de sa mère pour en préparer la vente. La vieille dame, qui perd la mémoire, est hospitalisée. Mais les médecins ont accepté qu'elle revienne passer quelques jours en famille dans la maison.

De l'autre côté de la rue, un maçon forme un apprenti sur un chantier. L'ambiance est rude. Fascinés par les rapports entre les deux hommes, les enfants vont, par accident, exacerber cette tension.

C'est le moment que choisit la vieille dame pour disparaître. Elle demeure introuvable. C'est la panique.

Mais heureusement, Toussaint est là. Toussaint est un ami, un pauvre type malchanceux que toute la famille aide depuis des années à ne pas sombrer dans la misère. Toussaint est quelqu'un d'étrange : rendre service le bouleverse, comme s'il cachait un secret dont ses amis ne sauront jamais rien.

 

La critique de Mr K : Belle lecture que cette bande dessinée qui s’attache au quotidien d’une famille ordinaire entre comédie et drame. Chute de vélo d’Étienne Davodeau est une œuvre belle et forte à la fois, où se mêlent des émotions diverses et proposant une vision nuancée et juste de l’humanité dans toute sa complexité.

 

 

Une vieille dame qui perd la tête va devoir quitter son domicile définitivement. Elle ne se rend pas vraiment compte de ce qui se passe mais sa fille Jeanne, son frère et leur famille doivent gérer leurs émotions et la remise en état des lieux avant la vente prévue. C’est évidemment un moment difficile dans l’existence de chacun et on fait ce qu’on peut, comme on peut. On bricole, on discute, on fait le point et on se rappelle le passé. Les enfants s’amusent, se font peur aussi parfois, la vie continue malgré la disparition prochaine de tout un pan de la vie de beaucoup de protagonistes, la vente de la maison. Mais on se soutient et on peut aussi compter sur Toussaint, l’ami taciturne, toujours dans la dèche et que la famille aide depuis très longtemps et qui est toujours fidèle au poste.

 

 

L’ouvrage s’attarde beaucoup sur tout cela, nous montre le quotidien de beaucoup d‘entre nous. On rit, on pleure, on partage les émotions et souvenirs. C’est très bien goupillé, simple et profond à la fois. Les caractères de chacun et leur manière de réagir sont bien décrits et l’ensemble est d’une crédibilité sans faille. C’est bien simple, au bout de quelques planches, on a l’impression de faire partie de la famille. Une ombre au tableau cependant, un mystère non résolu. La disparition du grand-père mort renversé alors qu’il faisait du vélo, le chauffard n’a jamais été retrouvé. Bien qu’on en parle peu voire pas du tout pour certains personnages, on sent bien que cet événement a bouleversé tout le monde. Et puis, il y a la relation tendue entre un maçon et son apprenti qui travaillent juste en face de la maison, quel lien cela peut-il avoir avec le reste ?

 

Le récit avance tout doucement, des ponts se forment, les éléments de narration se rejoignent et certains comportements s’éclairent. Derrière les chagrins, colères et ressentiments, se cache une vérité qui peu à peu va se faire un chemin vers la lumière vers un dénouement qui prend aux tripes. L’innocente chronique familiale prend alors une tout autre ampleur et donne à voir une œuvre d’ensemble à la densité incroyable. Je dois avouer que je suis resté sur mon séant -sic-.

 

 

L’aspect esthétique accompagne très bien le récit avec des planches évocatrices et sensibles dans les traits du dessin, les dialogues sont inspirés et inspirants et l’on parcourt cette BD avec un intérêt et une curiosité qui ne se démentent jamais. On referme l’ouvrage le cœur au bord des lèvres et avec le sentiment d’avoir lu une grande et une belle œuvre. Avis aux amateurs !

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19 septembre 2026

"Ce que la guerre fait aux hommes" de Claude Guibal


Le contenu : "Ce livre est la somme des promesses que j’aurais aimé tenir pour Kalyna, l’homme de Koudoukou et tant d’autres, et des promesses impardonnables que j’ai faites à Sacha et Bohdan parce que, dans l’intensité du moment, j’ai oublié les limites invisibles de mon rôle.

Alors j’ai repensé à Joseph Kessel et ses mots désespérés, ceux qui se cognent dans chaque reporter qui rentre, terrassé par son impuissance : "J’aurais voulu tellement dire et j’ai dit si peu.""

 

La critique de Mr K : Un livre témoignage pour la chronique du jour, un genre que je pratique peu, préférant en général la fiction mais sur un sujet comme celui-ci je ne peux résister. L’Ukraine, si proche et si lointaine à la fois, l’Ukraine que les médias semblent oublier, lassés par une guerre qui dure et à laquelle on semble s’être habitué malheureusement. Claude Guibal est grand reporter au service international de Radio France, elle n’a jamais vraiment quitté le terrain et les terres de conflit. Dans Ce que la guerre fait aux hommes, elle revient sur son expérience et ses rencontres en Ukraine tout en faisant le parallèle avec d’autres lieux et époques où elle a pu constater les conséquences de la guerre sur notre espèce. C’est absolument terrifiant et édifiant à la fois.

 

L'ouvrage s’ouvre sur le départ de l’auteure pour l’Ukraine. Une fois sur place, elle se rend dans l’appartement qui lui est réservé près de la place Maïdan (place de l’indépendance). Cette habitation est louée au média qui l’emploie par une famille partie en exil au tout début de la guerre. D’entrée de jeu, cela plonge la journaliste dans la réalité de la guerre, événement terrible qui crée des déracinés et des réfugiés par milliers. Puis, ce sont les déplacements vers des zones d’affrontements, des refuges et la rencontre avec les gens.

 

Ainsi, elle partage avec nous des témoignages très divers qui nous permettent de nous rendre compte de toutes les réalités de la guerre. Il y a évidemment les récits de soldats qui manquent de tout, dont le moral flanche mais qui tiennent car la patrie compte sur eux. Le désespoir est proche, on ne sait si on verra le lendemain mais le temps d’un instant ils se posent et se racontent. On retrouve toutes les émotions et sentiments humains que j’ai pu lire et faire lire sur les poilus de 14-18, on se bat ici dans des tranchées, on subit le froid, la boue, la fatigue, le manque de nourriture parfois et le déferlement des obus et les attaques de drones.

 

À l’arrière ce n’est guère mieux. La vie essaie de continuer mais on n’est pas dupe comme cette dame qui vit dans son immeuble éventré, ce refuge tenu par des vieilles dames et qui tremble continuellement à cause des bombardements russes incessants, les pénuries de toute sorte, les familles séparées, les récits d’exactions russes et la sensation que cette guerre ne finira jamais. Guidé par son fixeur, la journaliste pose des questions, recueille les témoignages, essuie parfois des reproches et des regards de travers mais elle est tout de même accueillie, on se confie à elle car elle pourra à son tour parler de ce qui se passe vraiment là-bas.

 

Et puis, entre deux missions en Ukraine Claude Guibal revient sur d’autres expériences qui font écho à celle-ci. Il y a notamment ses visions d’horreur en République centrafricaine où l’on procède à un nettoyage ethnique à la machette. On retrouve l’absence d’éthique, la terreur et l’impunité dont jouissent d’ailleurs aussi les forces russes à l’œuvre sur le front est de l’Ukraine avec ces viols systémiques, les camps, la déportation d’enfants ukrainiens. La guerre c’est dégueulasse, c’est l’avilissement ultime. Claude Guibal lui colle au train car c’est son métier et elle l’aime malgré tout.

 

Et c’est dur, il faut rester neutre, ne pas s’impliquer, éviter les fausses promesses face à des âmes en détresse. Il faut tenir, encaisser, tenir, encaisser et recommencer encore et toujours, essayer de témoigner, de raconter même si on ne peut jamais se satisfaire de ce qu’on a fait tant il y aurait à raconter. C’est le sens profond de la citation de Kessel mise en exergue en quatrième de couverture et qui prend tout son sens dans cet ouvrage.

 

Ce livre se lit très facilement, le style est direct, franc et littéraire à la fois. La langue est en effet travaillée avec une insertion bien pensée des témoignages recueillis et les impressions ressenties par l’auteure. C’est cependant difficile, des passages sont à la limite du soutenable mais cet ouvrage est essentiel dans son genre. Un livre pour se souvenir et pour se rappeler que la guerre est toujours la pire des options et qu’il faut s’en prémunir.

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