"La Nuit finit toujours par tomber" de Willy Vlautin
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L’histoire : À trente ans, Lynette cumule les petits boulots tout en suivant de laborieuses études de comptabilité et en s’occupant de son frère trisomique, Kenny, négligé par leur mère. Les sacrifices de la jeune femme ont un seul objectif : obtenir le prêt bancaire qui lui permettra de racheter leur maison de Portland. Face à la flambée des loyers et à la gentrification, c’est sa dernière chance de se procurer la sécurité dont elle n’a jamais bénéficié. Si elle dispose de fonds, sa mère doit l’aider à réunir la somme nécessaire. Mais loin d’honorer sa promesse, cette dernière entraîne Lynette dans une spirale infernale.
La critique de Mr K : Un nouvel ouvrage de Willy Vlautin, c’est toujours un événement pour moi. Voilà un auteur qui ne m’a jamais déçu, dont les ouvrages restent longtemps ancrés en moi avec des personnages inoubliables et une langue virtuose qui fait mouche. La Nuit finit toujours par tomber est son dernier né et il tient toutes ses promesses. Chronique d’une Amérique à la dérive avec des gens déclassés qui essayent de s’en sortir comme ils peuvent dans un pays où la folie trumpienne emporte tout au nom de la sacro-sainte cupidité, ce roman n’est certes pas des plus optimistes (quoique…) mais il brille de mille feux et m’a touché au plus profond.
Lynette, la trentaine, est déjà quasiment chargée de sa famille. Elle vit dans une vieille maison insalubre dans un quartier déshérité qui peu à peu se gentrifie. Elle s’occupe beaucoup de son grand frère trisomique qui ne peut se débrouiller seul, leur mère vit avec eux mais a baissé les bras, bossant comme elle peut à mi-temps et passant le reste de son temps dans le canapé, devant la télé, la clope à la main. Lynette cumule un job de pâtissière et ses études de compta mais c’est dur de joindre les deux bouts et l’on pressent que la vie ne lui a pas fait de cadeau. Sa génitrice ne se gène pas d’ailleurs pour le lui rappeler, blessant sa fille qui résiste à sombrer, elle qui a connu à priori un fort coup de mou et qui a même attenté à ses jours.
Le récit se déroule sur quelques jours et tourne autour du projet nourri par Lynette de racheter leur maison à leur propriétaire pour enfin avoir quelque chose à eux, quelque chose qu’on ne pourrait pas leur enlever. Cela fait quelques années qu’elle économise dans ce but et elle y est presque. Sauf que sa mère ne semble plus autant convaincue que cela du bien-fondé de cet achat et a fait une promesse de vente auprès d’un garage pour une nouvelle voiture toute neuve. Forcément, ça ne peut pas passer, on s’explique, on s’envoie balader et peut-être vont-ils vraiment se confier les uns aux autres ?
On suit Lynette dans son quotidien au départ. Le lever tôt, les tâches nombreuses à la maison avec son frère, le travail avec son frère en arrière salle ou encore confié à une voisine, les cours à suivre avec la fatigue qui se fait sentir, les endormissements et les résultats moyens qui vont avec, le retour à la maison, les prises de bec avec sa mère et le coucher enfin, libérateur pour un court temps. Puis, Lynette décide d’aller récupérer l’argent qu’elle a pu prêter à droite à gauche, la tension monte d’un cran avec des passages bien rudes, dans des lieux interlopes peuplés d’être déshumanisés ou seule la survie compte. Drogue, sexe, violence, on en apprend un peu plus sur notre héroïne qui cache un lourd passé et des relations complexes avec nombres de personnages.
Ces quelques jours mettent donc en lumière (et en ténèbres) Lynette, un personnage plus complexe qu’il ne paraît de prime abord. C’est d’ailleurs le cas pour beaucoup de personnages que l’on croise dans ce récit, cela donne lieu à une série de portraits au vitriol et à de nombreux rebondissements. Les révélations pleuvent tandis que Lynette poursuit son chemin bon gré mal gré, la rupture n’est jamais très loin et on la sent sur le fil du rasoir. Le rêve américain en prend en tous les cas pour son grade car comme le dit si bien Doreen, la mère de Lynette : N’est ce pas ça le rêve américain ? Entuber tous ceux qui nous gênent pour obtenir ce qu’on veut. […] Les gens dont on se souvient sont ceux qui se servent.
Comme d’habitude avec cet auteur, on ne peut relâcher sa lecture avant le terme. La langue est absolument prodigieuse, à la fois très simple et d’une densité incroyable dans les sous-entendus, les liens qu’elle fait entre les personnages, avec le contexte et notre époque. Le portrait sous-jacent de l’Amérique est saisissant et le parcours de Lynette mémorable entre tous. Une grande et belle lecture à entreprendre au plus vite, Willy Vlautin a encore frappé.
Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Devenir quelqu'un
- La Route sauvage
- Ballade pour Leroy
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