Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le Capharnaüm Éclairé

Publicité
19 octobre 2026

"Exit Music" de Ian Rankin


L’histoire : À une semaine de son départ à la retraite, John Rebus enquête sur le meurtre d'un poète russe dissident. Il met au jour les liens qui unissent Cafferty, l'intouchable caïd d'Édimbourg, des oligarques moscovites qui se pavanent en ville, une députée nationaliste du Parlement écossais et une banque d'affaires. Contre l'avis de sa hiérarchie, l'irréductible inspecteur s'obstine... Va-t-il enfin l'emporter contre le monde des nantis et des corrompus et régler ses comptes avant de partir ?

 

La critique de Mr K : Exit Music de Ian Rankin est ma dernière lecture en date des enquêtes de l’Inspecteur Rebus, une série policière à la sauce écossaise que j’aime énormément. Le pitch de quatrième de couverture annonce la couleur, c’est la dernière enquête avant la retraite. Est-ce le chant du cygne pour un Rebus plus proche que jamais de la rupture ? Rien n’est moins sûr et les quelques 600 pages de l’ouvrage ne m’ont pas fait longtemps !

 

Comme à l’accoutumée, on démarre directement avec la découverte du corps d’un poète russe en exil qui semble avoir été tabassé à mort. Rebus et sa future remplaçante Siobhan qu’il a formée et avec qui il entretient des rapports complexes doivent enquêter sur l’affaire. Dix parties composent le récit correspondant aux dix jours qu’il reste à notre héros avant la quille. Le compte à rebours est lancé.

 

On retrouve le rythme lent caractéristique de la série Rebus. On suit au plus près l’enquête avec toutes les étapes même parfois celles qui peuvent paraître insignifiantes. On se laisse porter, on s’égare sur de fausses pistes. On croise et recroise des visages connus. On divague dans les rues, on va au pub. On envoie balader quelques politiciens ou planqués des haut gradés de la police. L’ensemble ne parait pas extraordinaire écrit ainsi mais la magie fonctionne à plein, on aime retourner dans cet Edimbourg un peu crépusculaire où le crime et la corruption se développent malgré les coups d’arrêts et les coups de filet de la Police.

 

Rebus est déchaîné une fois de plus, on sent bien que la mise au placard lui pèse, il devient d’ailleurs le subordonné de Siobhan pour une bonne partie de l’enquête et pour un énième coup d’éclat, il est même mis à l’écart. Le caractère reste brut de décoffrage, il n’a plus rien à prouver et cela donne de savoureux moments quand il remet à leur place des protagonistes qui se sentent tout permis. Tout le monde y passe, il est comme ça Rebus. D’ailleurs, il remet son nez dans la picole et on le sent vraiment fatigué. Mais en vrai boxeur, il reste debout quitte à en prendre plein la gueule. Son arc narratif est encore un peu plus mélancolique que de coutume car derrière l’ours se cache un homme dont la vie ne va plus avoir beaucoup de sens une fois qu’il aura raccroché. Il traîne donc son appréhension et gère les choses comme il peut et c’est déjà beaucoup.

 

Sa route va encore croiser son alter ego négatif, l’ex mafieux soit disant "reconverti", Ger Cafferty, qui gravite autour de personnages liés à l’enquête, une figure de gangster au charisme intact et au cynisme profond. Il est aussi question de la Russie, d’oligarques en goguette en Écosse pour y faire des affaires, le lien avec la nationalité de la victime est criant mais quel est-t-il vraiment ? La résolution de l’enquête va en surprendre plus d’un, à commencer par Rebus lui-même. On navigue aussi dans la sphère politique en pleine période de percée du parti pour l’indépendance écossaise. Certains ont les dents longues et là encore des liens se précisent avec l’affaire en cours. Rankin manie à merveille son scénario qui ne fait que s’étoffer au fil des chapitres donnant à voir au final un tableau étendu et édifiant.

 

Cela ne vous surprendra pas si vous connaissez l’auteur et son héros fétiche, l’œuvre ne baigne pas dans le plus grand optimisme. Sous des apparences de vitalité, de course au progrès et à la puissance économique, Edimbourg est pourrie jusqu’à l’os et ceci malgré le recul des homicides. Un système mafieux en remplace un autre, les mêmes magouilles se répètent, seuls les acteurs changent. Le temps n’est plus à l’idéalisme, Siobhan elle-même n’est pas dupe. Le jeune constable Goodyear semble encore y croire malgré un passé qui le hante. Pour vous donner une idée de l’ambiance, n’hésitez pas à écouter le titre de Radiohead qui donne son titre au livre (tiré de l’album OK Computer, culte de chez culte), tout y est.

 

Pour autant, on passe un excellent moment et l’on ne peut s’empêcher d'avancer dans sa lecture de manière compulsive tant on a envie de savoir le fin mot de l'histoire. Page turner redoutable, écrit une fois de plus de main de maître, Exit Music est donc un très très bon crû. À lire absolument pour tous les amateurs de l’inspecteur Rebus et des autres.

 

Également lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- "Nom de code: Witch"
- "Le fond de l'enfer"
- "Rebus et le loup-garou de Londres"
- "L'Étrangleur d'Edimbourg"
- "La Mort dans l'âme"
- "Le Jardin des pendus"
- "Causes mortelles"
- "Du Fond des ténèbres"
- "La Colline des chagrins"
- "L'Ombre du tueur"
- "Une Dernière chance pour Rebus"

Publicité
14 octobre 2026

"Femme sauvage" de Tom Tirabosco


L’histoire : J’ai toujours pensé que les humains étaient une espèce toxique. Des super prédateurs. Les humains, à part tout bousiller et rendre ce monde plus laid, je sais pas à quoi ils servent… Celui qui nous a inventés, il aurait pas dû, car au final, il faut bien reconnaître qu’on est juste des gros cons… Les gros cons de la création.

 

La critique de Mr K : Nouvelle bonne pioche pour ma pomme avec ce roman graphique dégoté en médiathèque par le plus grand des hasards, seulement guidé par une quatrième de couverture bien sentie et un style graphique marqué, en noir et blanc comme je les aime. Avec Femme sauvage, j’ai découvert un auteur que je vais suivre désormais, tant Tom Tirabosco m’a emporté avec lui avec cette œuvre post-apocalyptique intimiste d’une rare force est en totale adéquation avec mes idées et mon opinion sur le monde. Une sacrée claque !

 

Dans un futur pas si lointain, voire dangereusement proche, des manifestations anticapitalistes ont viré aux émeutes, coupant le pays en deux et le plongeant dans la guerre civile. Les puissants dépassés se sont réfugiés dans des ghettos de riches ultra-sécurisés et l’époque est à l’ultra-surveillance et au fascisme. Leurs opposants se sont enfuis pour se réfugier dans les montagnes et forêts impénétrables du Nord. Les dérèglements climatiques sont désormais courants, quotidiens et les catastrophes se succèdent semant un cortège de malheurs face auxquels les tenants du pouvoir restent sourds, ils ont trop à perdre en terme de contrôle et de richesse.

 

 

Suite à de nouveaux affrontements, une jeune femme décide de tout quitter pour rejoindre les Rebels. Elle est seule mais déterminée, la vie ne lui a pas fait de cadeau mais elle veut rester maîtresse de son destin. La voila donc partie en suivant des routes incertaines puis bientôt en plongeant dans une nature revenue à l’état sauvage, où elle va devoir survivre en s’adaptant et en affrontant ses propres limites. Quête de nourriture et d’eau, d’abris, gérer l’effort physique, échapper aux drones de surveillance, éviter les rednecks chasseurs qui zonent dans son secteur et qui représentent la bêtise à l’état pur et la loi du plus fort.

 

 

Un jour, elle va faire LA rencontre de sa vie suite à un accident qui aurait pu lui coûter la vie. Il s’agit d’une femme, une femme particulière comme revenue à l’âge de pierre, une femme géante, une femme muette mais surtout, une femme au cœur d’or. Se noue alors entre elles une relation peu commune d’une force et d’une intensité rare qui va faire basculer le personnage principal dans quelque chose de totalement nouveau et de totalement épanouissant. Mais à trop côtoyer le bonheur, ne risque-t-il pas de disparaître ?

 

 

Bien que le postulat soit plutôt classique, ce récit captive et passionne à la fois. On s’attache directement à ce petit bout de femme qui quitte le chaos de la civilisation pour rejoindre un groupe voulant restaurer l’humanité. On suit pendant la première partie son périple et les multiples difficultés qu’elle rencontre. Aucun confort, la solitude, le froid, la faim… pour autant, elle ne baisse jamais les bras, faisant appel à ses connaissances et à sa débrouillardise. L’auteur en profite pour effectuer quelques flash-back sur sa vie d’avant et qui donne lieu à des éclairages très intéressants sur la personnalité de l’héroïne et les raisons de son départ. Lors de la fameuse rencontre puis après, elle va pouvoir relâcher un temps la pression et s’accorder une once de bonheur. La trajectoire de l’héroïne est très bien caractérisée, tout en finesse et justesse, donnant une crédibilité et une profondeur saisissante au personnage.

 

 

Le background est très bien décrit aussi sans forcément trop en rajouter malgré un sujet qui pourrait porter à en montrer beaucoup. L’état du monde est évoqué au détour de certaines cases, de certains faits mais on revient toujours très vite en focus sur l’héroïne. Vu l’état de décrépitude de l’humanité, la cruauté de cet espèce et l’incurie des puissants, le refuge dans la nature semble être la meilleure des solutions même si cela impose de se couper de tout et de revenir à l’état naturel. C’est un questionnement qui apparaît en filigrane pendant toute la lecture avec des images qui me sont revenues de cours dispensés par mon professeur de philosophie de Terminale autour des notions de Nature et de Culture. L’héroïne est de passage entre deux mondes, c’est ce voyage qui nous est ici raconté. Il est donc question aussi de foi, de féminité, de maternité, d’engagement et de notion de Bien et de Mal. Autant vous dire que l’œuvre est prenante et qu’on y réfléchit encore longtemps après l’avoir refermée.

 

 

Esthétiquement c’est magistral, avec des dessins, des planches de toute beauté avec ce choix du noir et blanc qui convient parfaitement au thème et au parcours représenté. Contrasté, vivant et sombre à la fois, ce roman graphique envoie du lourd en terme de représentation et donne à lire un récit d’une rare force malgré une certaine économie de mots. C’est vous dire la puissance évocatrice des dessins. D’une lecture addictive quasi immédiate, l’œuvre se lit d’une traite et nous laisse totalement pantelant avec une fin rude mais logique. Une bien belle œuvre que je vous invite à découvrir au plus vite si ce n’est pas déjà fait.

11 octobre 2026

"La Nuit finit toujours par tomber" de Willy Vlautin


L’histoire : À trente ans, Lynette cumule les petits boulots tout en suivant de laborieuses études de comptabilité et en s’occupant de son frère trisomique, Kenny, négligé par leur mère. Les sacrifices de la jeune femme ont un seul objectif : obtenir le prêt bancaire qui lui permettra de racheter leur maison de Portland. Face à la flambée des loyers et à la gentrification, c’est sa dernière chance de se procurer la sécurité dont elle n’a jamais bénéficié. Si elle dispose de fonds, sa mère doit l’aider à réunir la somme nécessaire. Mais loin d’honorer sa promesse, cette dernière entraîne Lynette dans une spirale infernale.

 

La critique de Mr K : Un nouvel ouvrage de Willy Vlautin, c’est toujours un événement pour moi. Voilà un auteur qui ne m’a jamais déçu, dont les ouvrages restent longtemps ancrés en moi avec des personnages inoubliables et une langue virtuose qui fait mouche. La Nuit finit toujours par tomber est son dernier né et il tient toutes ses promesses. Chronique d’une Amérique à la dérive avec des gens déclassés qui essayent de s’en sortir comme ils peuvent dans un pays où la folie trumpienne emporte tout au nom de la sacro-sainte cupidité, ce roman n’est certes pas des plus optimistes (quoique…) mais il brille de mille feux et m’a touché au plus profond.

 

Lynette, la trentaine, est déjà quasiment chargée de sa famille. Elle vit dans une vieille maison insalubre dans un quartier déshérité qui peu à peu se gentrifie. Elle s’occupe beaucoup de son grand frère trisomique qui ne peut se débrouiller seul, leur mère vit avec eux mais a baissé les bras, bossant comme elle peut à mi-temps et passant le reste de son temps dans le canapé, devant la télé, la clope à la main. Lynette cumule un job de pâtissière et ses études de compta mais c’est dur de joindre les deux bouts et l’on pressent que la vie ne lui a pas fait de cadeau. Sa génitrice ne se gène pas d’ailleurs pour le lui rappeler, blessant sa fille qui résiste à sombrer, elle qui a connu à priori un fort coup de mou et qui a même attenté à ses jours.

 

Le récit se déroule sur quelques jours et tourne autour du projet nourri par Lynette de racheter leur maison à leur propriétaire pour enfin avoir quelque chose à eux, quelque chose qu’on ne pourrait pas leur enlever. Cela fait quelques années qu’elle économise dans ce but et elle y est presque. Sauf que sa mère ne semble plus autant convaincue que cela du bien-fondé de cet achat et a fait une promesse de vente auprès d’un garage pour une nouvelle voiture toute neuve. Forcément, ça ne peut pas passer, on s’explique, on s’envoie balader et peut-être vont-ils vraiment se confier les uns aux autres ?

 

On suit Lynette dans son quotidien au départ. Le lever tôt, les tâches nombreuses à la maison avec son frère, le travail avec son frère en arrière salle ou encore confié à une voisine, les cours à suivre avec la fatigue qui se fait sentir, les endormissements et les résultats moyens qui vont avec, le retour à la maison, les prises de bec avec sa mère et le coucher enfin, libérateur pour un court temps. Puis, Lynette décide d’aller récupérer l’argent qu’elle a pu prêter à droite à gauche, la tension monte d’un cran avec des passages bien rudes, dans des lieux interlopes peuplés d’être déshumanisés ou seule la survie compte. Drogue, sexe, violence, on en apprend un peu plus sur notre héroïne qui cache un lourd passé et des relations complexes avec nombres de personnages.

 

Ces quelques jours mettent donc en lumière (et en ténèbres) Lynette, un personnage plus complexe qu’il ne paraît de prime abord. C’est d’ailleurs le cas pour beaucoup de personnages que l’on croise dans ce récit, cela donne lieu à une série de portraits au vitriol et à de nombreux rebondissements. Les révélations pleuvent tandis que Lynette poursuit son chemin bon gré mal gré, la rupture n’est jamais très loin et on la sent sur le fil du rasoir. Le rêve américain en prend en tous les cas pour son grade car comme le dit si bien Doreen, la mère de Lynette : N’est ce pas ça le rêve américain ? Entuber tous ceux qui nous gênent pour obtenir ce qu’on veut. […] Les gens dont on se souvient sont ceux qui se servent.

 

Comme d’habitude avec cet auteur, on ne peut relâcher sa lecture avant le terme. La langue est absolument prodigieuse, à la fois très simple et d’une densité incroyable dans les sous-entendus, les liens qu’elle fait entre les personnages, avec le contexte et notre époque. Le portrait sous-jacent de l’Amérique est saisissant et le parcours de Lynette mémorable entre tous. Une grande et belle lecture à entreprendre au plus vite, Willy Vlautin a encore frappé.

 

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Devenir quelqu'un
- La Route sauvage

- Ballade pour Leroy

6 octobre 2026

"Dix jours avant la fin du monde" de Manon Fargetton


L’histoire : France, dans les années 2010. Des explosions d'origine inconnue frappent la terre. Toute vie est condamnée à disparaître d'ici dix jours. Six jeunes hommes et femmes s'unissent pour mettre fin à cette menace.

 

La critique de Mr K : Un roman d’anticipation au programme de la chronique du jour visant un public adolescent (mais qui convient aussi à tout amateur de récit pré-apocalyptique mené tambour battant). Manon Fargetton, avec Dix jours avant la fin du monde, propose une expérience de lecture prenante, qui explore avec profondeur l’humain et qui ne relâche jamais la pression sur le lecteur emprisonné dans des pages qui se tournent toutes seules. On frise la perfection même si une ombre légère vient ternir ce tableau d’ensemble enchanteur, malgré un sujet pas vraiment propice à la joie de vivre !

 

Pensez donc ! Le monde se réveille un jour et l’Apocalypse est en marche. Coup de pot pour nous autres français et européens de l’ouest, elle se déroulera dans dix jours chez nous (en Bretagne de surcroît !). Cela laisse un peu de temps pour cogiter, fuir, se lâcher et ensuite mourir de manière quasi instantanée à cause de mystérieuses lignes d’explosions qui progressent inexorablement vers nous et ne laissent derrière elles que des no man’s land où toute forme de vie a été éradiquée. Le roman s’apparente dans sa forme à un gigantesque compte à rebours funeste, où chaque chapitre égraine les heures qui restent avant l’événement fatal. Je peux vous dire que ça fait son petit effet !

 

Mais une fois de plus, ce background n’est qu’un prétexte. Certes, au début, l’auteure met en exergue des vidéos postées sur les réseaux, des news de journaux télé ou radiodiffusés mais très vite on colle aux six personnages qui se partagent l’affiche de ce road movie accrocheur en diable. Avec délicatesse, Manon Fargetton nous raconte les dix derniers jours d’une belle panoplie de personnages, tous touchants à leur manière, complexes dans leur construction et leur psyché. Ces six-là sont voués à se croiser avec en toile de fond la quête de l’essentiel, savoir qui on est, faire la paix avec son passé et jouir de leurs derniers moments d’existence.

 

Chaque chapitre est l’occasion de changer de point de vue, le roman est donc polyphonique et propose un récit chronologique, éclaté entre les protagonistes ce qui rajoute un supplément d’âme certain à une trame plutôt classique au final. Il y a Valentin un beau garçon ténébreux qui se cache derrière de nombreux masques pour fuir une réalité qui se révèle insupportable, Lili-Ann l’étudiante artiste paumée qui veut retrouver sa famille, Sarah et Gwenaël un jeune couple en mal d’enfant, Brahim un chauffeur de taxi au grand cœur et à l’esprit apaisé et Béatrice une policière esseulée mais fidèle au poste. Des profils très différents mais que le hasard va mettre sur la même route.

 

Cela va nécessairement remuer les certitudes de chacun, le temps qui reste est court, impossible de tricher, de se cacher ou de dissimuler. Cet ouvrage est une véritable déclaration d’amour à la vie, à l’humanité, à l’amour des autres mais aussi à l’art qui libère avec le récit qu’écrit Gwenaël en parallèle et éclaire les motivations profondes de chacun sans que l’on sache vraiment d’où lui vient l’inspiration. Il semble quasiment possédé et il nous livre bien des clefs de compréhension. En arrière plan, c’est le cortège des embouteillages, des scènes de pillage, des orgies géantes pour profiter des derniers jours mais aussi de beaux moments de plénitude, de méditation sur le sens de la vie et d’entraide.

 

C’est beau, on se laisse porter et l’on ne voit pas les pages défiler. Seul bémol, la fin que je trouve finalement facile et convenue. Je m’attendais à quelque chose d’autre, de plus puissant mais comme on dit l'important, ce n'est pas le but, c'est le chemin, et dans ce domaine cet ouvrage est une totale réussite, un roman à la saveur initiatique unique et qui nous tord le cœur. Écrit avec finesse, sans fioriture, volontiers thrash par moment, on passe vraiment par tous les états et on referme le livre heureux d’une lecture intelligente et aisée à la fois. Une belle expérience à tenter pour tous les amateurs !

2 octobre 2026

"Les Amateurs" de Yan Lespoux

 


L’histoire : Lors d'une de ses sessions de formation à la récupération de cocaïne en mer, Cosimo Perri, mafieux innovateur, perd malencontreusement la cargaison qu'il devait réceptionner dans le golfe de Gascogne.


Dans une station balnéaire du Médoc en pleine hibernation, les locaux commencent à voir s'échouer de nombreux pains estampillés d'un Al Pacino approximatif. Très vite, la nouvelle se répand et les gendarmes voient bientôt débarquer au village des curieux de toute la France. Dans le même temps, Hélène, la patronne du seul bar ouvert, assiste à la naissance de narcotrafiquants en herbe. Débute alors pour Arnaud, Fleur et quelques autres "chanceux" une course contre la montre effrénée pour écouler leur butin et toucher le pactole. Mais c'était sans compter sur Perri qui entend bien récupérer ce qui lui appartient...

 

La critique de Mr K : Super lecture que le dernier roman de Yan Lespoux sorti aux éditions Agullo pour la rentrée littéraire. Les Amateurs est un roman picaresque se déroulant dans le Médoc adoré de l’auteur. On se passionne pour ce récit hallucinant, narré par la tenancière du bar du coin. C’est drôle, naturaliste, thrash par moments et terriblement addictif !

 

Ce roman s’inspire d’un fait divers qui a fait parler de lui fin 2019 et début 2020 : une véritable marée blanche a submergé le Sud-ouest. A cette époque, 1,5 tonnes de cocaïne pure en provenance de Colombie s’était échouée sous forme de paquets bien hermétiques le long des côtes de la Gironde jusqu’aux Landes. Yan Lespoux reprend le principe et le transpose en Médoc, décrivant avec talent et une certaine jubilation les effets que peuvent produire un tel événement sur une petite communauté rurale pas piquée des vers.

 

Il flotte un doux parfum de Pulp. On retrouve toute une brochette de personnages plus rocambolesques les uns que les autres, un croisement improbable entre Pulp Fiction avec ses gangsters à l’ouest et une population qui pourrait parfois se revendiquer grolandaise. Le ton est donné d’emblée par la narratrice qui nous raconte la mort tragique et stupide de son mari lors de la tempête de 1999 et qui a décidé d’écrire pour se rappeler des derniers événements qu’a connus son patelin à l’occasion de la fameuse marée blanche.

 

Au départ, tout devait n’être qu’un exercice d’entraînement à la récupération de ballots de drogue en pleine mer organisé par un trafiquant spécialiste en stage de formation dans le domaine ! Mais patratas, une panne moteur et voila la chère marchandise emportée par le courant se déposant sur les rivages de la côte Sud-Ouest. À partir de là, on croise une multitude de personnages : des promeneurs, des chasseurs de champignons, un couple de jeunes beatniks, des petits caïds locaux, un ancien militaire devenu Parrain, des touristes et bientôt des marseillais, des parisiens et pire... des bordelais ! L’ensemble se complète et se répond, nous plongeant dans un petit coin de sud-ouest où il s’en passe des vertes et des pas mûres.

 

Il y en a qui s’en fichent, d’autres qui signalent aux forces de l’ordre leur trouvaille et puis il y a les autres... L’opportunité est alléchante même si personne n’y connaît rien d’où le titre du roman. La narratrice verbeuse à souhait donnant dans l’art délicat, et ici jubilatoire, de la digression, on apprend tout sur tout le monde. Les tracas intimes, les soucis économiques ou encore les velléités de changer de vie, avec son lot de plans bancals. Voici le programme d’un récit très vif et gouleyant à la fois. On s’en paie vraiment de bonnes tranches tout en basculant très vite à l’occasion dans une ambiance à la Breaking bad mais made in Medoc. On parle ici de trafic de drogue, ça attire une faune et ça attise les vieux codes mafieux. La tension monte vite et le final est tarantinesque à souhait entre réalisme des dialogues et explosion de violence fulgurante à l’occasion. Les deux colombiens valent vraiment le détour, il y a du Scarface dans l’air.

 

Surtout, c’est superbement écrit, je pèse mes mots. Le style est impressionnant, mêlant densité des descriptions de la Nature, dialogues au cordeau d’une redoutable efficacité et formulations parfois complètement débridées. La plaisir de lecture est vraiment optimum, on est happé, transporté et déconnecté de notre réalité. Un petit chef-d’œuvre à découvrir au plus vite.

Publicité
30 septembre 2026

"L'Ame des Parangons" de Pierre Grimbert


L’histoire: On les avait condamnés au bagne, sans espoir de retour. Une centaine d’hommes et de femmes, enchaînés, alignés dans le convoi les menant vers leur dernière demeure. Des individus issus de tous les royaumes, et coupables – le plus souvent – des crimes dont on les accusait. Mais au cours de cet ultime voyage, le destin devait en décider autrement.

Lors d’une terrible tempête de sable, aveuglant les gardiens, rendant les bêtes folles de terreur, les prisonniers se retrouvent libres à nouveau. Mais dénués de tout, dans des territoires inhospitaliers, livrés à eux-mêmes, à leur sauvagerie, à leurs différences, à leur soif de paix… ou de vengeance.

La tempête a aussi exhumé les ruines d’une cité si ancienne qu’aucune carte ne la mentionne. Est-ce le signe que certains attendaient ? Une chance unique d’établir une communauté de repentis, de racheter leurs âmes ? Ou une occasion inespérée de fonder un royaume de brigands ? Et de prendre leur revanche sur l’injustice dont ils ont souffert…

 

La critique de Mr K : Retour sur une lecture fantasy teintée de métaphysique aujourd’hui avec L’Ame des Parangons de Pierre Grimbert, un auteur à qui on devait déjà le très bon Le Sang des Parangons se déroulant dans le même univers. Les deux ouvrages peuvent cependant se lire séparément mais se rejoignent dans un traitement original du genre fantasy qui peut parfois s’avérer stéréotypé, convenu. Ici tout est en fait prétexte à réflexion sur le genre humain et les grandes questions existentielles qui peuvent traverser une vie. Cette lecture fut à la fois passionnante, dense dans son contenu et haletante par le suspens quasi insoutenable qui est entretenu durant tout l’ouvrage.

 

Un convoi de détenus dans le désert, deux cents futurs bagnards tourmentés par leur passé et l’avenir qui les attend, sans issu, sans espoir. C’est alors qu’une tempête de sable gigantesque surprend la troupe et libère ces prisonniers qui se voient offrir un autre destin que celui auquel ils s’étaient résignés. Un premier tri mortifère a été fait par les éléments déchaînés et après avoir éliminé les gardiens et certains codétenus, les survivants se retrouvent libres mais perdus, des clans se forment et la marche peut commencer avec des ressources en eau très limitées.

 

Très vite, ils se rendent compte que la tempête a exhumé à proximité les ruines d’une cité antédiluvienne dont le nom ne figure sur aucune carte. Le sort semble être avec eux, ils se dirigent vers ce lieu dans l’espoir de trouver de l’eau, des vivres et pour certains des trésors fabuleux. Mais très vite, ils déchantent. Les lieux sont déserts, un piège tue l’un d’entre eux avant même qu’ils pénètrent dans la cité. Les recherches commencent pour trouver de quoi assouvir leurs soifs diverses mais très vite, la ville détruite se révèle être un piège géant où chacun va être confronté à soi, aux autres et à ses pires cauchemars.

 

Je n’en dirai pas plus pour ne pas lever le voile sur l’intrigue qui s’apparente à une véritable expérience initiatique pour les personnages et même le lecteur. Ce roman est polyphonique, comprendre que l’on change de point de vue à chaque chapitre. On partage ainsi la vision d’une trentaine de protagonistes sans pour autant que cela nuise à la clarté de l’ensemble et ne perde le lecteur. Venus de tous les royaumes du monde connus, issus de milieux sociaux très différents allant de l’esclave au roi déchu, ils doivent faire face aux limites de leur corps et de leur esprit. Les tensions sont vives, les rancœurs nombreuses entre eux mais aussi contre le système qui les a évincé de la société pour les envoyer à l’autre bout du monde.

 

On bascule donc de personnage en personnage au fil des événements, ils se répondent les uns aux autres et l’étau se resserre. Bientôt les corps s’épuisent, les nerfs sont à fleur de peau et d’étranges créatures font leur apparition. Les frontières entre réalité et imaginaire semblent bien perméables, un fatum implacable s’installe. Le jeu de massacre peut commencer, les révélations pleuvent et donnent à lire une histoire qui finalement parle de nous, de notre humanité et de la bestialité qui nous habite mais que les lois et conventions gardent bien enfermées (ou du moins essaient). Tour à tour, le récit aborde pléthore de thématiques aussi diverses que l’amour, la filiation, la sororité, la rédemption mais aussi les pulsions, la survie, la quête de destruction entre autres. C’est amené de manière progressive, avec nuance et la fin apocalyptique à souhait est absolument jubilatoire même si on finit bien ébranlé.

 

Composé de chapitres courts, possédant une belle écriture immersive et dynamique, ce roman se lit d’une traite. Véritable page-turner, il est impossible de le relâcher tant on est happé par le récit et par les personnalités des héros qui livrent nombre d’actions héroïques malgré, pour la plupart, un fond mauvais. On est donc bien loin du manichéisme et l’on aime être chamboulé dans ses certitudes. Une sacrée expérience de lecture donc pendant laquelle on passe par tous les états et dont on ressort changé. Quelle claque !

 

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Sang des Parangons
- Le Secret de Ji

Publicité
Publicité
Suivez-moi
Publicité
Archives
Publicité