jeudi 7 mars 2019

"Toutes blessent la dernière tue" de Karine Giebel

Toutes blessentL'histoire : Maman disait de moi que j'étais un ange. Un ange tombé du ciel. Mais les anges qui tombent ne se relèvent jamais...

Je connais l’enfer dans ses moindres recoins. Je pourrais le dessiner les yeux fermés. Je pourrais en parler pendant des heures. Si seulement j’avais quelqu’un à qui parler...

Tama est une esclave. Elle n’a quasiment connu que la servitude. Prisonnière de bourreaux qui ignorent la pitié, elle sait pourtant rêver, aimer, espérer. Une rencontre va peut-être changer son destin…

Frapper, toujours plus fort.
Les détruire, les uns après les autres.
Les tuer tous, jusqu’au dernier.

Gabriel est un homme qui vit à l’écart du monde, avec pour seule compagnie ses démons et ses profondes meurtrissures.
Un homme dangereux.
Un matin, il découvre une inconnue qui a trouvé refuge chez lui. Une jeune femme blessée et amnésique.
Qui est-elle ? D’où vient-elle ?

Rappelle-toi qui tu es. Rappelle-toi, vite !
Parce que bientôt, tu seras morte.

La critique Nelfesque : Vous me croyez si je vous dis que "Toutes blessent la dernière tue" est mon premier Giebel ? Non ? Et pourtant... Moi l'adepte de thriller depuis une vingtaine d'années, moi qui ait pourtant croisé 100 fois le nom de cette auteure en librairie, sur les blogs, sur les réseaux sociaux et qui a même plusieurs de ses titres dans ma PAL depuis des années, il a fallu que celui-ci sorte en librairie pour que je me lance ! Pourquoi ? Si encore j'avais une bonne raison mais non... Peut-être parce que j'ai tellement de livres à lire et si peu de temps... Oui voilà, c'est pour ça que je n'avais encore jamais ouvert un roman de Karine Giebel. Et je peux vous assurez que ce ne sera pas le dernier !

Je ne fais donc pas les choses à moitié puisque c'est par un pavé de 744 pages que je me lance. Tout de suite rassurée, je l'ai avalé puisqu'il se lit très facilement mais n'est pas pour autant de tout repos. Le moins que l'on puisse dire c'est que Karine Giebel a de la bouteille ! Elle sait comment faire pour accrocher un lecteur et ne plus le lâcher. C'est ça d'avoir de l'expérience... C'est prenant, on a envie de connaître la fin mais, je préfère alerter les plus sensibles, les scènes décrites ici sont éprouvantes. Ce roman n'est pas à mettre entre toutes les mains, même les plus aguerris au thriller s'en prennent plein la tête...

Nous suivons une jeune fille pour qui la vie ne fait pas de cadeaux ! Esclavage moderne, maltraitance, abus sexuels, violences conjugales, humiliation... Elle va vivre tout cela et bien plus encore. Essayer de se construire dans un tel climat est mission impossible et sa vie défile sous nos yeux horrifiés. Peut-être un peu trop violents parfois, sûrement même, les mots de l'auteure font mal. Ils frappent comme les coups qui pleuvent sur le corps de Tama. Fermer le livre, se laver de toute cette violence, est parfois nécessaire pour continuer sa lecture. Il n'y a pas une seconde de répit car Tama n'en a pas. Elle est née pour souffrir, pour être humiliée, pour servir. Malgré cela elle est forte, compréhensive, éveillée. Mais ses bourreaux sont autant de personnes malsaines et calculatrices et on aimerait tant, en tant que lecteur, lui ouvrir une petite fenêtre de tir par laquelle elle pourrait s'échapper en massacrant 2 ou 3 personnes au passage (oui ce roman est aussi violent dans les sentiments qu'il fait naître en nous).

L'espoir est le grand absent de cet ouvrage. Mais comment en avoir lorsque l'on fut arraché à sa famille si jeune, amené dans un pays étranger puis violenté à maintes reprises durant de longues années ? Comment faire confiance lorsque les seuls petits instants de bonheur sont, au mieux foulés du pied, au pire anéantis, lorsqu'ils sont découverts ?

La violence est le principal acteur de ce roman. Tout tourne autour de cela, jusqu'à la nausée. Je ne dis pas que tout adepte de thriller apprécie l'accumulation de faits abominables et d'idées abjectes mais lorsque c'est maîtrisé à un tel niveau comme ici, on ne peut que s'incliner. Oui, c'est violent, oui, c'est insoutenable parfois mais rien n'est gratuit. La tension monte, le dégoût aussi et cette bête de presque 750 pages, arme d'auto-défense à elle toute seule, se révèle être un tour de force incroyable. Si vous arrivez à supporter les faits décrits ici, vous ne serez pas déçus par le déroulement de l'histoire et sa conclusion.

"Toutes blessent la dernière tue" est un thriller palpitant, effrayant et surprenant à la fois par sa construction que je vous laisse découvrir. L'esclavage moderne est une réalité que nous ne voyons pas mais qui existe bel et bien. La maltraitance, quelque soit sa forme, est une réalité que nous ne voulons pas toujours voir mais qui existe bel et bien. Tama existe, sous d'autres noms, d'autres trajectoires de vie. Karine Giebel en fait un antihéros bouleversant et lumineux malgré tout. Avec le coeur bien accroché, lisez-le, il résonnera longtemps en vous.

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mercredi 27 février 2019

"La Guerre en soi" de Laure Naimski

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L'histoire : Paul est un garçon fugueur. Dans sa ville au bord de la mer affluent des hommes qui espèrent franchir la frontière. Avec eux, Paul a trouvé son combat. Une camionnette, des affiches à coller la nuit en catimini. L’ordre aux habitants de ne plus tirer les rideaux sur ceux qui rôdent sous leurs fenêtres. Un jour, Paul disparaît définitivement. Louise se tient debout dans le cercle. Ses mots éclatent : "Mon fils est mort. Il avait vingt-sept ans." Louise cherche un coupable. Sur la plage balayée par un vent glacial, elle épie un homme à vélo, parmi ceux qui fuient la guerre...

La critique de Mr K : Aujourd'hui, chronique d'un roman différent avec La guerre en soi de Laure Naimski, journaliste-auteure qui nous propose une plongée vertigineuse au cœur de l'esprit bouleversé d'une mère qui a perdu son enfant unique. Déroutant par sa forme, cet ouvrage demande au lecteur un lâcher prise total car il lui faut abandonner derrière lui toute velléité de se confronter à un récit classique et balisé. Ce fut une lecture déconcertante et fraîche à la fois malgré une thématique difficile et un personnage principal qui provoque des réactions contradictoires.

Écrit à la première personne, le récit débute directement avec Louise qui doit se raconter dans un groupe de parole face à un homme en blouse blanche. Tout du long, son histoire sera nébuleuse, se concentrant sur ses impressions et sentiments, les détails ne comptent pas, le voyage se faisant plutôt en terme de ressenti. Venue dans cette assemblée pour surmonter son deuil qui peu à peu l'enfonce dans la dépression et le ressentiment, elle revient sur son fils mais aussi sur sa propre enfance, sa vie de couple et la mort prématurée de son époux. Non, Louise n'a pas eu une vie facile.

Elle revient en filigrane sur la relation difficile qu'elle entretenait avec son fils depuis la mort de son mari. Rebelle, il prend fait et cause pour les migrants qui viennent dans le coin en espérant pouvoir traverser la mer pour obtenir une vie meilleure. On se doute que l'histoire se déroule dans le Nord de la France et ce fils fugueur, sauvage, fait peur à sa mère qui croit que ce combat lui enlève son fils. Les contacts de son vivant sont donc ténus et nourrissent sa haine inextinguible envers les étrangers qu'elle peut croiser. Cela donne des moments introspectifs d'une rare virulence qui provoquent le dégoût et en même temps une certaine empathie face à la douleur ressentie par cette mère brisée. Elle cherche un coupable à cette disparition quitte à être injuste, raciste et réactionnaire.

C'est toute la richesse de ce livre qui fournit un portrait nuancé et brut à la fois d'une femme que l'on plaint mais que l'on se prend à détester aussi. La douleur du deuil peut faire perdre la raison et ce processus est décortiqué comme jamais dans ce court roman de 136 pages. Véritable puzzle de sensations, on s'accroche comme on peut à ce personnage central qui n'arrive pas dans un premier temps à dépasser sa peine. On capte au gré de ses pensées, des anecdotes qu'elle nous raconte une histoire familiale douloureuse et une solitude de plus en plus envahissante qu'elle tente de noyer dans l'alcool. C'est éprouvant car il n'y a ici par de filtre autre que le langage.

Ce dernier est très imaginé et mordant, l'auteure conjuguant phrases courtes à portées poétiques et images stylistiques mêlées qui illustrent à merveille le chaos régnant dans cet esprit malade qui tente de survivre malgré tout. D'une grande beauté formelle, on se plaît à se perdre dans les méandres torturés de la psyché de Louise qui, à la faveur d'une rencontre sur la plage, va peut-être réagir et essayer de revenir dans l'humanité malgré le deuil impossible à dépasser. La Guerre en soi est un bel ouvrage qui propose une expérience de lecture décalée et profonde qui plaira à tous les amateurs de récits intimistes et rugueux.

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lundi 4 février 2019

"Le Songe de Goya" d'Aurore Guitry

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L'histoire : En décembre 1792, Francisco Jose de Goya y Lucientes, peintre du roi, se réveille aux Mallos, un village perdu dans l'Aragon. Il n'y a là-bas que la gardienne Rosario, sa chatte Loca et, la nuit, des morts. Des morts tyranniques, qui n'aspirent qu'à une chose : danser jusqu'au bout de la nuit, à en faire crever les vivants.

Qui est cette vieille sorcière et comment Goya s'est-il retrouvé dans cette étrange demeure ? Il se souvient s'être couché chez un ami, à Séville... ou était-ce sur un bateau, pris dans une terrible tempête ? Il n'a qu'une seule obsession : quitter ce village, reprendre ses pinceaux et peindre pour impressionner la cour. Mais les grotesques qui peuplent ses rêveries fantastiques en ont décidé autrement.

Le songe de la raison engendre des monstres... C'est ce que Goya comprend, cloué au lit, entre deux crises de fièvre et de délire causées par le saturnisme. De ce terrible songe dont il fut prisonnier naîtront ses célèbres Caprices, satires d'une société sur le déclin.

La critique de Mr K : En grand amateur de Goya que je suis, je ne pouvais décemment pas passer à côté de ce titre qui promettait en plus à la lecture de sa quatrième de couverture une écriture différente et un mélange explosif entre éléments biographiques de la vie du maître et fantasmagories inspirantes. Contrat rempli pour une lecture-plaisir intense avec Le Songe de Goya d'Aurore Guitry, qui part loin, très loin dans les rivages insoupçonnés de l'âme humaine et conduit le lecteur sur des chemins de traverses aussi originaux que saisissants.

L'ouvrage se déroule au moment où Goya est déjà devenu le peintre officiel du roi d'Espagne et de sa cour. Vraisemblablement atteint de saturnisme (maladie liée à une intoxication au plomb) et par là-même gravement malade, le peintre subit des poussées de fièvre terribles mêlant réel et délirium tremens prononcé. Il se voit soigner par une étrange femme, une bruja (sorcière) qui lui concocte des remèdes étranges et qui parle notamment avec les esprits des morts. Alternant avec des phases de lucidité où il déprime profondément (il se sent incapable de peindre), son esprit s'en voit profondément bouleversé, des visions lui apparaissent qui finiront par lui inspirer le canevas originel de ses fameux caprices, œuvre extraordinaire de modernité et d'engagement où Goya critique les affres de la nature humaine et les sociétés de son époque à travers 80 gravures.

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Passé, présent, futur se mêlent dans ce récit où l'on parcourt une série de scènes dantesques où êtres humains du passé reviennent chatouiller la mémoire du génie. Ainsi, le peintre revit partiellement des épisodes de son enfance et des moments clefs de sa vie, rencontre des êtres hybrides et torturés purement fantasmés et produits par son esprit dérangé par la maladie. On navigue en eau trouble et finalement, on ne peut pas vraiment se raccrocher à un fil conducteur. Il faut se laisser entraîner par l'auteur et son désir de nous faire partager une véritable expérience. Nuits infernales, expériences sensuelles, carnaval ubuesque et vicissitudes humaines s’enchaînant, proposant un voyage sombre et sans retour. Du moins, le pense-t-on jusqu'aux dernière lignes où l'on peut apercevoir quelque chose qui pourrait s'apparenter à une libération, une forme de guérison.

Difficile d'en dire plus tant il ne faut pas trop dévoiler cette lecture étrange, teintée de mysticisme et où chacun y fera ses propres pas, ses propres découvertes. C'est typiquement le genre de livre où chacun y trouvera ce qu'il veut bien y emmener par rapport à son propre vécu. Reste un matériau de base respecté (Goya, sa vie et sa manière de voir les choses) et une écriture prônant la promptitude et l'efficacité avec une profondeur incroyable. Les amateurs de beau langage seront ici ravis avec une langue aussi âpre que gouleyante par moment, une capacité d'évocation proche du rêve qui interpelle, dérange et provoque une évasion onirique de tous les instants. Entre rêve et cauchemar, folie et raison, cette lecture est hors-norme et conviendra à tous les explorateurs littéraires adeptes de textes différents et incisifs. Une petite perle dans son genre !

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jeudi 8 novembre 2018

"Mississipi" de Hillary Jordan

mississippiL'histoire : Un amour interdit, une terrible trahison, une agression d'une sauvagerie inouïe ans le Mississippi des années 1940. Dans la lignée d'un Faulkner, un roman d'une puissance étonnante qui nous plonge dans la brutalité et les contradictions du Vieux Sud.

Lorsqu'elle découvre la ferme que son mari, Henry, vient d'acquérir, Laura McAllan comprend qu'elle n'y sera jamais heureuse. Pourtant, en épouse et mère dévouée, elle s'efforce d'élever leurs deux fillettes, sous l'oeil haineux de son beau-père, membre du Ku Klux Klan.

Alors que les McAllan luttent pour tirer profit d'une terre peu fertile, deux soldats rentrent du front :
Jamie, le jeune frère d'Henry, aussi séduisant et sensible que son aîné est taciturne et renfermé. Et soudain, Laura se sent renaître...
Ronsel Jackson, le fils des métayers, un descendant d'esclaves qui, pendant quatre ans, s'est permis de croire qu'il était un homme. Mais le Sud va se charger de lui rappeler qu'il n'est qu'un nègre...

La critique Nelfesque : Moi qui aime les sagas familiales, avec "Mississippi", j'ai été servi ! Hillary Jordan réussit en 360 pages ce que certains, dans ce genre de littérature, mettent 800 pages à faire : planter un décor, caractériser ses personnages et apporter un vrai plaisir de lecture.

Tout est ici réuni pour faire passer le lecteur par tous les états. L'histoire est campée en plein Sud de l'Amérique, à une époque où les tensions raciales et les mentalités sont exacerbées. Le racisme hante les maisons, parcourt les rues, le Ku Klux Klan exerce son funeste pouvoir pour encore quelques années de façon officielle. L'Etat du Mississippi n'est pas le plus raciste à l'époque et déjà les tensions font froid dans le dos. Laura, jeune mariée et maman va devoir composer avec ce nouvel environnement, elle qui a épousé sans le savoir un homme qui rêvait d'avoir sa propre ferme de coton et va, en bon époux qui contrôle tout, y compris la vie de sa femme, acquérir un domaine isolé et en ruines. Avouez que ça fait rêver...

La nature est omniprésente dans ce roman. Le travail aux champs est rude, on ne ménage pas sa peine. Laura est dévastée mais son mari donne tout, aveuglé par ses objectifs, pour qu'elle soit heureuse. Même si cette vie n'est pas celle qu'elle avait imaginé pour elle et sa famille, elle doit se montrer épanouie face à l'implication de son mari. C'est son devoir d'épouse. Son devoir d'épouse est aussi de composer avec un beau-père membre actif du Ku Klux Klan, aux paroles et aux actes donnant envie de vomir et vivant sous son toit. "Mississippi" commence avec l'enterrement de ce dernier. Que s'est-il passé pour que deux frères mettent en terre leur père une nuit d'orage sous une pluie battante ? Nous aurons tout le roman pour l'apprendre.

Les thèmes abordés dans cet ouvrage ne sont pas des plus originaux. Hillary Jordan nous parle de passion, de vie familiale, de ségrégation, de violence, d'alcoolisme... Et pourtant tout cela est tellement bien maîtrisé et dosé que dès les premières pages le lecteur est prisonnier de cette histoire qu'il sait d'avance dramatique et qui tient en haleine jusqu'au bout. Cet emballement, nous le devons aux personnages, aux liens qu'ils entretiennent les uns avec les autres, à leurs psychologies. On en aime certains, on en déteste d'autres et surtout on aime les détester. Terriblement bien caractérisés, ils sont chacun une composante majeure du tableau final. Chaque teinte, chaque coup de pinceau, doit être appliqué de cette façon précise pour que l'oeuvre dans sa globalité nous saute à la gorge. On rit avec eux, on pleure avec eux, on vit.

La force et le courage sont au coeur de "Mississippi", autant pour Laura que pour les soldats de retour du combat sévissant en France et qui s'apprêtent à en découvrir un autre, moins frontal, plus sournois mais tout aussi dangereux. Jamie, hanté par le conflit et ses images cauchemardesques, et Ronsel qui va retrouver le racisme en rentrant chez lui, traité pire qu'un chien bien qu'étant héros de guerre. Tour à tour le lecteur suit l'ensemble des personnages en changeant de point de vue à chaque chapitre, permettant ainsi d'être au plus près de leurs ressentis et de leur histoire personnelle.

Cette auteure est à suivre tant elle nous donne ici à voir un récit poignant, tendu et envoûtant. Avec des personnages attachants, une histoire prenante, des événements terribles et des thèmes forts, elle nous offre un moment de lecture intense et enthousiasmant malgré sa noirceur. Racisme, alcoolisme, guerre sont les ingrédients principaux mélangés dans une marmite en forme de ferme du Mississippi. Presque un huis clos dans ces grands espaces. Un premier roman saisissant.

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lundi 15 octobre 2018

"Le Tombeau d'Apollinaire" de Xavier-Marie Bonnot

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L'histoire : Que la guerre est belle ! Mensonges, tout ça. Dans les tranchées de la Grande Guerre, le sergent Philippe Moreau dessine les horreurs qu'il ne peut dire. Son chef, le sous-lieutenant Guillaume de Kostrowitzky, écrit des articles, des lettres et des poèmes qu'il signe du nom de Guillaume Apollinaire. La guerre, comme une muse tragique, fascine l'auteur d'Alcools.

Pour Philippe Moreau, jeune paysan de Champagne, elle est une abomination qui a détruit à jamais son village. Blessés le même jour de mars 1916, les deux soldats sont évacués à l'arrière et se perdent de vue. Philippe Moreau va tout faire pour retrouver son lieutenant. Une quête qui l'entraîne jusqu'à Saint-Germain-des-Prés et Montparnasse, où il croise Cendrars, Picasso, Cocteau, Modigliani, Braque...

La critique de Mr K : Nouvelle belle claque de la rentrée littéraire 2018 avec Le Tombeau d'Apollinaire de Xavier-Marie Bonnot paru chez Belfond. Ceux qui nous suivent depuis longtemps connaissent mon attachement tout particulier pour les ouvrages traitant de la Première Guerre mondiale, un conflit aussi fascinant que monstrueux, une boucherie gigantesque mise en lumière ici par le destin croisé d'un anonyme avec un grand nom de la littérature française. Au programme, le récit âpre et sans concession de la guerre, les doutes et espoirs d'un homme perdu au cœur d'un conflit qui le dépasse, et la démobilisation et le milieu artistique en toute fin de la Grande Guerre.

Philippe Moreau, fils de paysan du Nord âgé d'à peine 20 ans est appelé sous les drapeaux dans le 96ème régiment d'infanterie. Séparé de sa famille par la force des choses, un peu gauche et timide, il est envoyé en première ligne où il est plongé dans la fureur des combats. Côtoyant quotidiennement la mort, le doute s'installe très vite en lui face à ce massacre organisé qu'il trouve de plus en plus vain. Il trouve un peu de réconfort dans la camaraderie qui s'instaure instantanément entre les poilus, l'alcool que l'on partage réchauffant l'âme et le cœur mais aussi le dessin qu'il pratique depuis tout gamin et par lequel il retranscrit les scènes de vie et de guerre auxquelles il assiste.

En novembre 1915, son existence va basculer lorsqu'un nouveau gradé prend en main son escouade. Il s'agit de Guillaume Kostrowitzky (aka Apollinaire) qui s'est engagé dans le conflit pour servir la France, devenir français et aussi voir de plus près la guerre, événement qui le fascine et flatte son esprit patriotique. Se noue alors entre les deux hommes une relation étrange et complexe, solidarité entre les combattants, admiration du provincial pour l'artiste à la grande renommée, le partage de visions artistiques qui se croisent sans jamais vraiment se rapprocher (l'un écrit, l'autre dessine), les coups de gueule et les coups de blues. Puis vient le jour, où ils tombent tous les deux au champ d'honneur et sont séparés lors de leur convalescence. Après s'être remis, le jeune homme part sur Paris à la recherche de son lieutenant, il découvrira la ville lumière et sa situation critique pendant la deuxième partie de la guerre, il croisera des grands noms de l'époque, commencera à révéler son talent artistique, apprendra beaucoup sur lui-même.

La première partie du roman est une très belle évocation de la guerre des tranchées. Crue, violente et pathétique, on est pris à la gorge par le récit qui fait la part belle aux descriptions des assauts, aux longues périodes d'attentes, aux atermoiements de l'Etat-major et le quotidien désespérant d'hommes du commun envoyé au massacre sans vergogne. D'une rigueur historique de tous les instants, on retrouve ici toutes les qualités de grands classiques du genre avec un souci du détail impressionnant et de très beaux tableaux psychologiques qui donnent une âme aux personnages traversant ses pages comme des esprits errants tant la peur, la souffrance et la folie les guettent ou les a déjà pris. Pas de manichéisme, pas de voyeurisme non plus, le simple récit d'existences broyées par la soif d'honneur et de pouvoir. Quand le personnage sera blessé et envoyé à l'arrière, il ne sera définitivement plus le même, habité par un dégoût et un écœurement qui le marquera à vie.

Au milieu de ce déchaînement de fureur, le lecteur apprécie les échanges pleins d'humanité entre le sergent Moreau et le lieutenant Apollinaire. Même si ces deux là ne se comprennent pas toujours, un respect et une écoute s'installent entre eux. Le grade ne change rien, ils vivent une expérience traumatisante qu'ils se doivent de partager pour tenir le coup et rester humain au milieu de la folie environnante. Amour de la patrie et exacerbation du courage humain d'un côté se confrontent avec la désolation, la peine de voir tant de jeunes âmes fauchées ou mutilées avant l'heure dite de l'autre. L'art, l'expression des sentiments relient ces deux êtres qui vont se croiser et se recroiser tout au long du récit.

La deuxième partie du roman traite du séjour à Paris de Philippe Moreau suite à sa démobilisation. Blessé à la tête, il ne recombattra pas, il en éprouve un soulagement sans borne teinté de honte face à tous les autres compagnons restés au front. Errant dans Paris, il explore les arcanes des milieux artistiques de l'époque, ses dessins avaient frappés Apollinaire qui l'avait enjoint à se faire connaître auprès de ses amis dès son retour à la vie civile. Il traînera avec Apollinaire entouré de sa cours (le bonhomme est un peu fat sur les bords), deviendra copain avec Blaise Cendrars (un de mes auteurs préférés), rencontrera l'amour. C'est l'occasion pour l'auteur de nous fournir un portrait saisissant du Paris de l'époque, entre insouciance bohème et la menace insidieuse des bombardements qui perdurent. La guerre est à la fois proche (explosions, rationnements, veuves en noir et mutilés de guerre) et lointaine (la vie semble suivre son cours quasiment normalement dans les milieux aisés), j'ai adoré cette partie qui comme un bilan vient clôturer de fort belle manière cet épisode de vie haut en couleur, touchant et éclairant sur les traumatismes liés à la guerre.

Vous l'avez compris Le Tombeau d'Apollinaire est essentiel dans son genre surtout qu'il est servi par une science de la narration d'une fluidité incroyable qui provoque une empathie totale. On vit littéralement l'histoire, on est touché en plein cœur par ses personnages heurtés, bousculés par l'Histoire. L'écriture limpide, accessible, qui alterne fiction et petits extraits des vers d'Apollinaire (et d'autres artistes d'ailleurs) donne une profondeur, une sensibilité hors norme à un roman qui fera date j'en suis sûr dans l'évocation d'un conflit dont on fête cette année les 100 ans. Un petit bijou d'humanité et d'inhumanité à lire absolument.


jeudi 26 juillet 2018

"Réveille-toi !" de François-Xavier Dillard

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L'histoire : C'est lorsque vous vous réveillerez que le cauchemar va vraiment commencer...

Basile Caplain est un greffé du cœur qui vit reclus, sans travail ni perspective. Sa seule obsession : dormir le moins possible, car ses nuits sont peuplées de cauchemars. Son unique ami, Ali, le gérant d'une station-service, est passionné par les faits divers. Un soir, ce dernier lui parle du meurtre barbare d'une jeune femme. Or, ce crime atroce, c'est exactement le rêve que Basile a fait deux jours plus tôt...

Paul est un paraplégique de dix-huit ans, génie de l'informatique, qui développe pour la police scientifique un programme baptisé Nostradamus – un algorithme révolutionnaire devant permettre de réaliser des portraits-robots hyperréalistes des criminels présumés.

Alors que des meurtres sauvages sont perpétrés à Paris, la police judiciaire met sur le coup son meilleur atout : le Dr Nicolas Flair, psychiatre mentaliste, qui a déjà résolu de nombreuses affaires.

Lorsque les chemins de ces trois protagonistes se croiseront, l'Inconscient, la Science et la Psychiatrie vont devoir collaborer pour essayer d'arrêter le pire des monstres...

La critique de Mr K : Critique d’un petit thriller bien sympathique aujourd’hui, le genre de lecture idéale lors des grandes vacances quand on cuit sous le soleil face à la grande bleue. Et pourtant, on ne peut faire plus éloigné comme univers avec dans Réveille-toi ! des meurtres épouvantables, des forces de l’ordre sur les dents et des révélations qui au fil de leurs apparitions mettent à mal nombre de certitudes et d’hypothèses de lecture. Plutôt classique dans ces artifices, ses situations et personnage, ce roman tire son épingle du jeu grâce à son rythme haletant, sa langue impeccable et un ensemble cohérent et bien mené.

Une série de meurtres particulièrement sauvages ont lieu à Paris depuis maintenant quelques semaines. Les victimes sont toutes des jeunes femmes plutôt jolies que l’on retrouve quasiment en pièces détachées sur les lieux du crime. L’aspect barbare, sans limite entre Bien et Mal interpelle les enquêteurs qui ont du mal dans un premier temps à trouver le dénominateur commun entre ces actes atroces. On retrouve plusieurs personnages qui de près ou de loin vont tenter d’arrêter la folie meurtrière d’un être qui a basculé définitivement dans la monstruosité. On retrouve ici le vieux de la vieille à qui on ne la fait pas (du moins, il le croit), de jeunes pousses en devenir dans la police qui cachent bien des secrets, des relents nauséabonds de corruption dans le monde politique (c’est de saison !), les liens familiaux qui font et défont les individus et la science la plus pointue qui lorgne dangereusement vers un futur à la Minority Report...

La première force de cet ouvrage réside dans son rythme qui se révèle très vite trépidant. À raison de six / sept pages maximum par chapitre, on les enchaîne sans s’en rendre compte, l’auteur usant d’astuces certes déjà lues et relues mais ici maîtrisées et réservant un suspens très vite envahissant ! C’est bien simple, une fois entamé, il est très difficile (voir impossible) de relâcher ce livre ! Alternant entre ses trois / quatre personnages principaux, François-Xavier Dillard aime laisser les situations en berne, nourrissant par la même frustration et désir chez son lectorat. C’est pas neuf mais c’est efficace et la tournure des événements ne va que faire augmenter angoisses et surprises qui sont nombreuses lors de cette lecture enthousiasmante.

Car au départ, on se dit que ça ne décole pas vraiment, que les personnages ne s’apparentent qu’à des ombres voir des caricatures. C’est sans compter l’imagination fertile et l’esprit retors de l’auteur qui aime aussi prendre à rebours ses lecteurs. Ainsi, derrière le flic en fin de carrière, le jeune-homme en fauteuil roulant génie de l’informatique, le transplanté cardiaque livré à de sombres et violents cauchemars se cachent des vies bien plus complexes qu’elles n’apparaissent au départ. Fêlures familiales, manque affectif, petits arrangements malsains, chantages dissimulés sont légion et les personnages pour beaucoup sont des abîmés de la vie qu’ils en soient conscients ou non. Ce côté borderline explose en bouche au bout d’une cinquantaine de pages, une fois la machine lancée plus rien ne peut l’arrêter. On rentre alors dans une autre dimension : l’étau se resserre entre tous, des points communs apparaissent et la résolution de l’affaire donnera lieu à une réaction en chaîne qu’on ne voit pas forcément venir, l’auteur s’étant amusé à distiller indices, repères en cours de lecture sans pour autant que cela soit flagrant. L’ensemble est assez bluffant de cohérence et donne vie à une trame vraiment dense et sans fioriture qui m’a rendu accro très vite.

Quand on referme l’ouvrage, on ressort avec un profond sentiment de satisfaction. La lecture s’est révélée très plaisante de bout en bout, l’histoire est suffisamment complexe pour que je reste accroché jusqu’au bout et au passage, on égratigne pas mal la famille, le monde politique et certains dysfonctionnements de la société. Réveille-toi ! est le deuxième titre que je lis de François-Xavier Dillard, l’écrivain talentueux mais légèrement prévisible de Ne dis rien à papa cède la place ici à un auteur à suivre pour tous les amateurs de thriller, vous vous régalerez !

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samedi 10 février 2018

"Les Indifférents" de Julien Dufresne Lamy

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L’histoire : Ils sont les enfants bénis. Les élus. Ils se surnomment les Indifférents.

Une bande d'adolescents bourgeois mène une existence paisible sur le bassin d'Arcachon. Justine arrive d'Alsace avec sa mère, recrutée par un notable du coin. Elle rencontre Théo, le plus jeune fils de la famille, et, très vite, intègre son clan.

De ces belles années, Justine raconte tout. Les rituels, le gang, l'océan. Cette vie d'insouciance parmi les aulnes et les fêtes clandestines, sous le regard des parents mondains.

Mais un matin sur la plage, un drame survient. Les Indifférents sont certainement coupables. La bande est devenue bestiale.

La critique de Mr K : Voilà un roman qui m’a fait son petit effet ! Premier livre que je lis de ce jeune auteur, cette chronique adolescente est dosée comme il faut, ménage ses effets et réserve un dénouement glaçant qui marque les esprits. Suivez-moi dans les méandres de l’adolescence avec son lot d’espoirs, de communion mais aussi de cruauté et d’indifférence.

Justine déménage avec sa mère. Cette dernière ne supporte plus les tromperies de son mari et décide de quitter l’Alsace pour le Cap Ferret où elle a décroché une place chez une vieille connaissance de sa prime jeunesse. Devenue donc expert-comptable chez un notable du coin, elle essaie de redémarrer sa vie. Justine doit s’adapter à ce changement de vie sans précédent. Très vite, elle va se rapprocher de Théo le fils de la maison qui va l’introniser (suite à un rite de passage particulier) dans sa bande dont les membres se nomment eux-mêmes : Les indifférents. La vie est douce pour la jeune fille : une bande soudée, des amitiés solides et des activités de bord de mer qui la comblent. Mais derrière le vernis des apparences, les choses ne sont pas forcément ce qu’elles semblent être et un drame se prépare en catimini.

En fait, dès le départ, on sait que l’histoire va mal se terminer. L’auteur a choisi une construction bien particulière pour son roman afin de maintenir le suspens et le lecteur en haleine. Intercalés entre l’histoire générale narrant l’arrivée de Justine au Cap Ferret et le déroulement de ce qui s’ensuit, quelques courts chapitres nous expliquent qu’un événement épouvantable est intervenu sans révéler les identités de chacun et surtout de la victime. Cela crée un suspens quasi intenable car l’auteur ménage ses effets, prend un malin plaisir à livrer les indices au compte-gouttes pendant que le récit se déroule d’une manière faussement classique. Peu à peu les pièces s’emboîtent et livrent le vrai visage de chacun. On se transforme finalement presque en enquêteur car derrière cette chronique de vie et cette exploration sociétale (le milieu bourgeois du sud-ouest, les mœurs de chacun) se cache une espèce de polar bien addictif qui ébranle profondément le lecteur captif des lignes qui défilent devant ses yeux sans qu’il s’en rende compte.

Les Indifférents est un gigantesque trompe l’œil littéraire car derrière les façades affichées se cachent des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, des événements passés que l’on cache et des omissions loin d’être innocentes. Critique à peine voilée de la bourgeoisie provinciale qui règne sur ses terres et ses intérêts comme les seigneurs d’autrefois, on rentre au fil des pages dans un univers select où les petits arrangements sont légion et où les sourires masquent des ambitions parfois peu enviables. Là où la lecture devient éprouvante, c’est qu’il s’agit avant tout d’une fenêtre ouverte sur l’adolescence. Et dans ce milieu là, les soucis liés à cet âge clef sont les mêmes que pour les classes plus populaires, même si ici les choses prennent des proportions autres (voir les passages sur les fêtes organisées sur la plage, le harcèlement social au lycée sur le personnage touchant de Milo et surtout la terrible révélation finale et sa résolution). On a beau se douter que l’on cohabite dans la même société, on ressort rincé et profondément écœuré de cette fable à la fois sombre et éclairante sur la nature humaine, le lien passé / présent, l’hérédité et la médiocrité de certains parents face aux déviances de leurs enfants.

On accroche immédiatement au roman, les personnages sont croqués avec justesse et sans exagération. Très réalistes, vivants, que l’on aime ou non les personnages, on a envie d’en savoir plus, de suivre leurs pas et de découvrir ce qui a pu bien se passer pour que tout dérape. L’écriture aide beaucoup, incisive et plus complexe qu’elle n’y paraît au départ, elle accompagne merveilleusement bien cette chronique adolescente aussi bouleversante qu’addictive. C’est bien simple, il m’a été impossible de relâcher ce volume avant la fin tant j’ai été happé par l’ambiance si particulière qui s’en dégage. Un livre à lire absolument si l’adolescence est un thème qui vous parle et si vous aimez les œuvres jusqu’au-boutistes avec un regard acéré et nécessaire sur les maux de notre société.

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samedi 4 novembre 2017

"Le Dernier Hyver" de Fabrice Papillon

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L’histoire : Août 415 après J-C. : La ville d'Alexandrie s'assoupit dans une odeur âcre de chair brûlée. Hypatie, philosophe et mathématicienne d'exception, vient d'être massacrée dans la rue par des hommes en furie, et ses membres en lambeaux se consument dans un brasier avec l'ensemble de ses écrits.

Cet assassinat sauvage amorce un engrenage terrifiant qui, à travers les lieux et les époques, sème la mort sur son passage. Inéluctablement se relaient ceux qui, dans le sillage d'Hypatie, poursuivent son grand œuvre et visent à accomplir son dessein.

Juillet 2018 : Marie, jeune biologiste, stagiaire à la police scientifique, se trouve confrontée à une succession de meurtres effroyables, aux côtés de Marc Brunier, homme étrange et commandant de police de la "crim" du Quai des Orfèvres. Peu à peu, l'étudiante découvre que sa propre vie entre en résonance avec ces meurtres.

Est-elle, malgré elle, un maillon de l'histoire amorcée à Alexandrie seize siècles auparavant ? Quel est ce secret transmis par Hypatie et au cœur duquel se retrouve Marie ? L'implacable destin peut-il être contrecarré ou "le dernier Hyver" mènera-t-il inéluctablement l'humanité à sa perte ?

La critique de Mr K : Un vrai et bon page turner aujourd’hui avec Le Dernier Hyver de Fabrice Papillon, premier roman d’un auteur spécialisé à la base dans la vulgarisation scientifique (une vingtaine d’ouvrages à son actif dans ce domaine). Il marche ici dans les pas d’un Dan Brown en proposant une enquête haletante aux confins de l’histoire, de l’ésotérisme et de la hard science. Une belle lecture qui malgré quelques scories a le mérite d’être efficace et furieusement addictive.

Les ingrédients de base n’ont rien d’original sur le papier : des meurtres épouvantables sont commis dans la capitale selon un rituel étrange semblant venu du fond des âges, la collaboration entre une jeune étudiante à priori naïve avec un flic usé par l’existence, une confrérie antédiluvienne et une conspiration à l’échelle mondiale, des flashback réguliers à différentes époques du passé pour expliquer le présent. L’intrigue tenant sur tout de même 613 pages, les indices nous sont révélés au compte-goutte avec un savoir faire sadique certain, maintenant un suspens parfois intolérable et obligeant le lecteur à se coucher tard. C’est bien simple, j’ai lu ce livre en deux jours en mode no-life tant j’ai été happé par l’histoire.

Et oui, malgré un manque de surprise dans les thématiques, l’ensemble est rudement bien ficelé. Ainsi, même si les personnages ont un goût de déjà lu, ils restent profondément charismatiques et les liens qui les unissent créent une unité profonde et réservant quelques surprises malgré tout. Le flic est taciturne à souhait, vraiment au bord de la rupture, on s’attache à lui très vite, l’aspect ours-grognon fonctionnant à plein. Marie, l’étudiante hyper douée n’est pas en reste avec un déboussolement qui ne va pas aller en s’arrangeant jusqu’à la révélation finale. On a beau se douter que ça va faire mal, je dois avouer que la fin m’a diablement séduit car sachez-le, le happy-end n’est pas de mise. Clairement, le dénouement à lui seul vaut le détour, ça fait du bien de sortir un peu des sentiers battus et même si pour cela il faut attendre les 50 dernières pages, quel pied !

L’enquête en elle-même est menée avec brio et beaucoup de technique, les apports sont nombreux en terme de connaissances pures et l’on en apprend beaucoup sur les forces de l’ordre et leurs récentes réorganisations. L’ombre du 13 novembre 2015 plane d’ailleurs sur ces pages, l’auteur y faisant souvent référence comme dans la littérature américaine après les attentats du World Trade Center, il y a un avant et un après Bataclan en France. Une certaine tension en émane, un climat différent et clairement une certaine paranoïa que l’auteur distille avec finesse tout au long des phases d’enquêtes. Réaliste et sans pathos, la partie enquête de l’ouvrage se lit avec un plaisir certain.

La partie dite historique et scientifique est assez passionnante aussi malgré des entorses à la réalité. On retrouve ainsi des personnages célèbres qu’il est bien pratique d’user et de réutiliser à l’envie dans ce genre de thriller ésotérique (pêle-mêle ici Curie, Elisabeth I, Newton, Vinci, Voltaire...). C’est sympa d’essayer de tirer le vrai du faux surtout si comme moi vous avez étudiez l’Histoire dans votre jeunesse. Les autres se laisseront embarquer dans un rêve funeste et terrifiant. Perso, je n’y ai pas cru un moment même si ça ne me déplaît pas de m’évader dans un trip de conspiration pluri-millénaire à la Da Vinci Code. À ce propos, j’ai trouvé peu élégant de la part de l’auteur de se gausser à l’occasion de deux passages de Dan Brown (un dialogue entre flics, le touriste US dans une église anglaise) qui même s’il n’est pas toujours un auteur de haut calibre (voir ma critique d’Inferno) a eu le mérite de séduire des millions de lecteurs. Peut-être étaient-ce des clins d’œil, je les ai trouvés lourd-dingues et malvenus. La partie scientifique pure quant à elle est bluffante, pour le coup je n’y connaissais pas grand chose (je ne vous parlerai pas des domaines vus car cela donnerait des indices sur la teneur de la trame principale), j’en suis ressorti plus riche et éclairé. L’auteur n’a pas son pareil en tout cas pour expliquer avec des mots simples des concepts compliqués à priori hors de porté pour le béotien en la matière que j’étais.

C’est donc un ouvrage qui m’a énormément plu et qui a réussi à m’embarquer littéralement, le genre de livre auquel on pense et repense durant sa lecture ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Bien écrit, érudit mais sans exagération, structuré et maîtrisé de bout en bout, sans longueurs inutiles, on passe un excellent moment et la fin est géniale. Idéal pour se détendre durant une période de vacances, c’est le genre de bouquin qu’on ne peut relâcher une fois débuté si on est amateur du genre. Vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous faites partie du lot.

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vendredi 18 août 2017

"Une Ombre chacun" de Carole Llewellyn

Une Ombre chacunL'histoire : Rescapée d'un enlèvement quand elle était enfant, Clara, 30 ans, mène désormais à Paris une vie confortable avec son mari, Charles. Pourtant, lorsqu'il lui demande un enfant, elle décide de partir sans laisser de trace.
Homme d'affaires occupé, Charles loue les services de Seven Smith, un ancien Marine, afin de retrouver son épouse. Pour le soldat américain, que la fin de la guerre a laissé sans but, la quête de cette femme disparue est une occasion inespérée d'exister à nouveau.
À travers l'Europe, Clara et Seven vont partir à la recherche de vérités sur eux-mêmes qui altéreront pour toujours le sens de leurs vies.

La critique Nelfesque : "Une Ombre chacun" est le premier roman de Carole Llewellyn et pour le moins que l'on puisse dire, il ne m'a pas passionné... Le postulat de départ est intéressant, mais l'histoire traîne en longueur et l'intérêt s'émiette petit à petit.

Cette déception vient en premier lieu de la 4ème de couverture et de ce qu'elle laisse entrevoir. Clara, nous dit-t'on, décide de partir sans laisser de traces et son mari engage un ancien Marine pour la retrouver. Problème : ce départ n'intervient qu'à la moitié du roman et là où le lecteur s'attend à un ouvrage complet sur l'enquête et la recherche de soi des personnages principaux, il se demande au fil des pages quand cela va-t'il enfin commencer...

Pour autant, la préparation du départ de Clara est l'occasion pour l'auteure de dépeindre son personnage. Et accessoirement de nous la rendre insupportable ! On ne peut pas dire que ce roman n'est pas actuel car il l'est pleinement (trop même). Les problématiques ici soulevées sont dans l'air du temps et les technologies de notre époque. Pour ma part, j'ai du mal avec les ouvrages trop ancrés dans l'actualité du moment et laissant peu de place à l'imagination du lecteur. Ce qui ne devrait être qu'un support est ici un pivot bien trop frêle à mon goût. L'héroïne ici est obsédée par Instagram. Mais littéralement obsédée ! Elle ne pense qu'à cela. Comment photographier ceci, gommer cela pour que ses followers envient son quotidien. Lorsqu'elle vit quelque chose, elle n'en profite pas et l'événement est passé au crible de son écran de téléphone. La moindre image est capturée, même la plus anodine. Elle y rajoute ensuite des filtres, des hashtags, des légendes loin d'être spontanées. C'est peut-être parce que je déteste ce genre de procédés que j'ai eu du mal à m'attacher à Clara. Est-elle comme la majorité des personnes sur IG, superficielles, ou cela dénote-t'il d'un mal-être personnel, d'un sentiment d'infériorité qu'elle comble avec son application favorite mais qui finit par lui rendre la vie fade et morne ? J'ai ma petite idée sur la question (d'autant plus que je ne considère pas que la majorité des gens soient superficiels sur IG, il suffit de bien choisir qui l'on suit) mais mettre ainsi en avant un réseau social pour justifier le malaise de Clara me semble un peu trop facile pour être vraiment apprécié à sa juste valeur.

Vous l'aurez compris, j'ai eu du mal à rentrer dans ce roman, attendant un événement qui n'arrivait pas, étant complètement détachée de la superficialité des problèmes existentiels du personnage principal. Cette dernière est mariée à Charles, un homme d'affaire lui aussi très axé sur l'apparence et l'image qu'il renvoie. Sa vie est comme dans un magazine de mode. Il est beau, sa femme est belle, leur appart' est splendide et sa route semble toute tracée autant professionnellement que sentimentalement. Très centré sur lui-même et ce que peuvent penser les autres de lui, Charles est un con fini (oui, par moment, il faut appeler un chat "un chat" et ne pas tortiller 3 heures). Même lorsque sa femme disparaît, il ne montre pas une once de peine et gère son départ comme un dossier lambda. Pauvre petite fille riche qui ne supporte plus sa condition de jolie plante verte et qui, dans sa fuite, va laisser l'intégralité de ses cartes de crédit (pardon, des cartes de crédit de son mari) sur la table. Comment va-t-elle faire pour s'en sortir ainsi !? Désolée, mais personnellement, cela me laisse de marbre. Il y a des problèmes hautement plus graves dans la vie de certains et je manque cruellement d'empathie dans ce genre de situations (mea culpa). Peut-être suis-je trop âgée pour lire ce type de roman ? Peut-être ne suis-je pas assez fleur bleue pour prendre au sérieux sa souffrance ? Ou peut-être que tout simplement tout cela est bien trop superficiel et que ce monde m'ennuie, et m'exaspère même, à se regarder sans cesse le nombril !?

Les chapitres alternent entre Clara et Steven, l'ancien Marine recruté par Charles. C'est bien, ça permet de souffler. Steven est loin des canons de beauté et de perfection gravitant dans le cercle du couple. Un peu too much parfois, il n'hésite pas à mettre les pieds dans le plat et peut paraître à certains moments absolument détestable. De par son ancien métier, une partie de lui est restée à la guerre et l'Afghanistan le ronge. Il est aussi macho (vous savez, l'armée, tout ça...) et raciste sur les bords (vous savez, l'armée, tout ça...). Ah du coup, c'est sûr que ça dénote avec mademoiselle vie bien rangée qui n'existe que par le regard des autres ! D'ailleurs dans l'ensemble, on ne s'éloigne que trop peu à mon goût du manichéisme. Les filles sont des jolies poupées attachées à leur apparence et aux porte-feuilles de leur mari et les hommes, des êtres détestables menés par leur queue. Je cherche encore les nuances...

Tout cela était bien trop creux et vain pour me plaire et c'est avec plaisir que j'ai tourné la dernière page d'"Une Ombre chacun". Non pas pour le dénouement mais pour pouvoir passer à autre chose ! Je ne doute pas que cet ouvrage plaira à d'autres lecteurs, il n'est pas mauvais en soi. C'est un premier roman et l'auteure va au bout de son idée. Malheureusement, cela reste beaucoup trop en surface pour moi et pour que je vous conseille cet ouvrage qui restera dans mon esprit comme une lecture plus que moyenne...

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mercredi 9 août 2017

Petit tour à la ressourcerie...

Avant notre départ en Périgord, Nelfe et moi sommes allés innocemment à la ressourcerie de Lorient pour voir un peu ce qu'ils proposaient. Plus précisément, nous recherchions quelques verres à vin, vu ma mauvaise habitude de les casser en faisant la vaisselle. Aucun verre nous ne trouvâmes mais par contre, le rayon livre était bien achalandé... Jugez plutôt des nouvelles acquisitions que nous avons ramené à la maison !

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(aie aie aie...)

Vous voyez où on en est arrivé ??? I.R.R.E.CU.P.E.R.A.B.L.E.S ! Enfin surtout moi comme vous allez pouvoir le constater, Nelfe s'étant une fois de plus illustrée par sa capacité de résistance à la tentation. Voici un traditionnel post de craquage comme nous en avons le secret, suivez le guide pour la présentation des petits nouveaux qui viennent rejoindre leurs congénères dans nos PAL respectives. 

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(THE trouvaille !)

- La Ligne verte de Stephen King. Un des derniers "vieux" titres de Stephen King qui m'avait échappé jusqu'ici. Comme beaucoup, j'ai adoré le film mais je souffrais de ne pas avoir lu ce titre paru sous forme de feuilletons et réputé comme très réussi dans l'oeuvre de cet ogre littéraire. Gros coup de chance donc de tomber sur les six volumes réunis au même endroit et dans la toute première édition. Sans doute, une de mes prochaines lectures tant l'attente fut longue !

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(Librio en force, again !)

- La Morte amoureuse de Théophile Gautier. Sans doute, le premier roman mettant en scène un mort-vivant, et féminin de plus ! Rajoutez là-dessus un auteur que j'adore, une bonne pincée de XIXème siècle, un prêtre amoureux, des esprits qui se déchaînent et vous obtenez un court récit que j'ai hâte de parcourir. Là encore, il ne devrait pas trop traîner dans ma PAL !

- Aurélia de Gérard de Nerval. Entre hallucinations et mystères, De Nerval propose ici un voyage subliminal dans son imagination au coeur de son romantisme à fleur de peau et de ses rêves éveillés mêlant femmes disparues, ancêtres regrettés et paysages merveilleux. Je ne sais pas pour vous mais personnellement, je suis plus que tenté !

- Le Prince de Machiavel. Un classique hors norme que je vais relire avec grand plaisir (emprunt au CDI dans mon année de terminale). Précurseur dans la pensée politique, cet ouvrage explique clairement et nettement le principe de realpolitik et le contrôle des masses. Rajoutez un bon ouvrage de Debord (La société du spectacle au hasard...) et vous obtenez la société actuelle. Pas le genre de lecture rassurante en soi mais comme on dit knowledge is power !

- Le Grand dieu Pan de Arthur Machen. Première incursion dans l'univers d'un auteur présenté comme un maître de la terreur et des mondes inconnus. L'action se déroule à Londres où une femme fatale sème la folie et l'effroi sur son sillage. Qui est-elle vraiment ? Que recherche-t-elle ? Navigant constamment entre réalité et déviances diaboliques, on promet au lecteur une lecture tumultueuse. Ça promet !

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(Un pot-pourri, bien sympathique !)

- L'Attente de l'aube de William Boyd. Un acteur se voit proposer de devenir agent secret par une commanditaire dont il tombe amoureux... J'aime beaucoup cet auteur qui à priori multiplie les surprises et les rebondissements dans un roman salué par la critique. Wait and read.

- Toutes les familles sont psychotiques de Douglas Coupland. Un récit dynamitant le roman familial traditionnel et qui met à mal l'American way of life. Connu pour sa subvertion, l'auteur s'amuse à envoyer une tribu de sympathiques cinglés dans une Floride de carte postale. Gare à la casse !

- Les Sirènes de Bagdad de Yasmina Khadra. Un Khadra, ça ne se refuse jamais, j'ai donc adopté celui-ci sans même regarder le résumé en dos d'ouvrage. On retrouve ici les thématiques chéries par cet auteur : le fanatisme, la violence et la confrontation entre tradition et modernité. M'est avis qu'une fois de plus, je ne sortirai pas indemne de cette lecture !

- Balade pour un père oublié de Jean Teulé. Road movie insolite qui voit un jeune père kidnappé son nourrisson à la naissance et partir revoir les différentes femmes qui ont jalonné sa vie ; je m'attends au meilleur d'un auteur que j'affectionne tout particulièrement. Vous lirez un peu plus bas que j'ai doublé la mise à son sujet !

- Les Carnassières de Catherine Fradier. Une ex flic virée pour bavure se retrouve projetée dans une enquête à haut risque dans le milieu russe des Baléares. Au programme : mafia sibérienne, ex du KGB et meurtres en série. C'est très engageant et le style incisif semble se rapprocher d'un Despentes. Tout pour me plaire donc !

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(Pot pourri de brochés pour changer !)

- Retour en absurdie de Stephane de Groodt. Là encore, un pot monstrueux que de tomber sur ce titre. Nelfe m'avait offert le premier tome il y a quelques années et j'avais adoré cette expérience bien branque et délectable à souhait. Je vais pouvoir rééditer cette lecture hautement plaisante avec ce volume deux des chroniques télévisuelles d'un as du calembourg et du jeu de mot.

- Héloïse, ouille ! de Jean Teulé. Teulé deuxième acte avec un volume consacré à Abelard et Héloïse, couple mythique que l'auteur va s'employer à démystifier dans le style si vert qu'on lui connait. Hâte de lire celui-ci aussi !

- La Tâche de Philip Roth. Troisième volume d'une trilogie thématique sur l'identité et l'histoire de l'Amérique d'après guerre (j'ai les deux autres volumes dans ma PAL), il est ici question de mensonge, d'honneur et d'amour. Le genre d'ingrédients qui bien mixés donnent souvent de grandes oeuvres et quand on connait les talents de Roth en matière de narration et de style, ça risque d'être très bon !

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(La sélection de Nelfe... Oui, elle est 10 000 fois plus raisonnable que moi!)

- Ni vu ni connu d'Olivier Adam. J'aime beaucoup Olivier Adam (là, c'est Nelfe qui parle) et je suis curieuse de découvrir celui-ci paru dans une édition jeunesse. Ça va se lire très vite mais je ne doute pas que ça soit encore une fois intense !

- Mississippi de Hillary Jordan. Un Belfond ! Une maison d'édition de qualité ! Limite je peux y aller les yeux fermés. Mississippi des années 40, "dans la lignée d'un Faulkner", nous dit la quatrième de couverture : ça donne envie !

- L.A. Requiem de Robert Crais. Encore un Belfond ! Une enquête, un flic en pleine rédemption mais au passé trouble. Miam miam !

Belle moisson d'ensemble, non ? Certes les livres sont encore plus serrés qu'avant dans nos PAL mais les promesses de lecture sont riches et nos chroniques prochaines et à venir en témoigneront certainement. Qu'il est bon d'être book addict, une passion dévorante mais pas vraiment ruineuse quand comme nous, on aime les livres de seconde main... À quand le prochain craquage ?