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Le Capharnaüm Éclairé
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8 janvier 2008

Sémantique de l'insécurité

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Suspicion généralisée

En France, la mise en place du plan Vigipirate a imprimé dans les esprits l'équation suivante: "vigilance = sécurité" et fait de cette dernière l'affaire de tout un chacun. "Vigipirate demande à tous les Français, quels que soient leur activité ou leur niveau de responsabilités, de participer à cette vigilance qui permet d'apporter une réponse collective et efficace aux menaces d'actes terroristes."

Or la vigilance a ceci de singulier qu'elle est, de fait, sans objet; la menace terroriste ayant la particularité de pouvoir surgir de nulle part, de là où on l'attend le moins. Mais cela signifie aussi que, de droit, la vigilance porte sur tout. Alors que la surveillance opère sur une cible précise (un prisonnier, un élève, un hangar, un "Etat voyou" - "surveiller", est un verbe transitif), circonscrite dans l'espace et le temps, la vigilance est une attention continue qui se dilue à l'infini dans l'espace. Car il n'y a vigilance que pour autant que la menace en question demeure entièrement indéterminée, floue, abstraite. Simplement, il faut rester vigilant; à tout heure, en toute occasion, jour et nuit.

"Le plan Vigipirate permet d'entretenir la vigilance de chacun sans perturber inutilement les activités administratives, économiques et sociales normales (...)." Alors que la surveillance est une activité, qu'elle peut donc connaître un commencement et une fin, la vigilance doit devenir une disposition permanente de l'individu, un nouveau rapport au monde. Et si la menace redoutée est incertaine quant à sa nature, elle est non seulement certaine quant à son existence, mais elle est encore, à tout instant, imminente. Chaque objet, chaque individu, chaque microévénement pourra donc apparaître comme le porteur de cette menace diffuse, en constituer le signe avant-coureur.

Les sociétés de vigilance sont ainsi des sociétés de méfiance, de suspicion généralisées; dans lesquelles nous sommes à la fois tous vigiles et tous terroristes. Et dans l'attente universellement partagée de cette menace qui ne vient pas, on a tôt fait, faute de grives, de s'en prendre à tous les merles.

Martin Mangin, le monde diplomatique, n°646 janvier 2008

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