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L’histoire : Dans cette grande fresque, les personnages représentent le bien et le mal avec leurs rapports complexes. Adam, épris de calme. Charles, son demi-frère, dur et violent, Cathy, la femme d'Adam, un monstre camouflé derrière sa beauté, ses enfants les jumeaux Caleb et Aaron. En suivant de génération en génération les familles Trask et Hamilton, l'auteur nous raconte l'histoire de son pays, la vallée de la Salinas, en Californie du Nord. Pour cette œuvre généreuse et attachante, John Steinbeck a reçu le prix Nobel de littérature.

La critique de Mr K:  Grosse pression sur mes épaules à l’heure d’écrire cette chronique. Voila un auteur que j’adore et un titre qui m’a vraiment chamboulé. À l’est d’Eden de John Steinbeck était le dernier grand titre que je n’avais pas lu de cet écrivain, un classique pour beaucoup dont la réputation n’est vraiment pas usurpé. On peut parler ici davantage de possession que d’addiction tant le livre m’a happé, complètement subjugué par son propos et sa forme. Franchement, je ne suis pas sûr de m’en remettre...

On a affaire ici à une chronique familiale croisée avec un auteur qui suit le destin de deux familles distincts : les Trask et les Hamilton. L’ouvrage se déroule majoritairement dans la vallée de Salinas, en Californie du Nord, là d’où Steinbeck est justement originaire. Deux frères qui s'opposent dans leurs caractères mais qui s’aiment profondément, une femme née différente et qui se révèle terrifiante, deux enfants (deux frères encore) au parcours chaotique, un fermier aux terres stériles qui se transforme en inventeur de génie, un garçon devenu rapace de profession, des filles de joie qui contribuent à la paix sociale et en toile de fond, une époque en plein changement et une condition humaine toujours aussi rude pour les plus précaires. Voila plus ou moins les éléments de base de cette œuvre qui démarre instantanément et se déroule tambour battant durant plus de 690 pages.

L’équilibre est toujours instable durant le récit, on est constamment sur le fil du rasoir. Amours et haines se succèdent ainsi que les espoirs et les désillusions. L’auteur comme d’habitude n’épargne pas ses personnages qui encaissent les coups comme ils peuvent, certains se relevant, d’autres pas. On retrouve la plume si sensible et si précise de Steinbeck pour explorer les âmes et les livrer à nue, encore frémissante au lecteur. C’est parfois rude, les vérités ne sont pas forcément bonnes à dire et les aléas de la fortune peut se révéler désespérante par moment. L’empathie fonctionne à plein et comme la nuance est de mise et que chaque protagoniste révèle des facettes très différentes de sa personnalité, on tombe facilement dans le piège narratif posé par l’auteur. J’ai personnellement apprécié tous les personnages du livre, y compris la fameuse Cathy décrite comme un monstre mais qui au final laissera dévoiler une vérité touchante (qui n’excuse cependant pas son ignominie prononcée -sic-).

Derrière les rebondissements nombreux d’une saga familiale haute en couleur, la peinture de l’évolution de l’Amérique avec l’arrivée du progrès, le développement du capitalisme et l’irruption de la guerre en Europe, ce roman s’apparente à une gigantesque parabole sur la condition humaine et sur la complexité d’une existence. Steinbeck est un orfèvre en la matière et propose à bien des moments des réflexions plus générales qui nous parlent, nous éclairent et révèlent les mécanismes qui régissent notre espèce : la foi et la science, désir et besoin, nature et culture, la violence et la paix intérieure, les liens familiaux et les fractures psychologiques qui peuvent parfois en découler. C’est d’ailleurs sur ce dernier sujet que l'ouvrage m'a le plus touché avec cet extrait qui m’a marqué dans ma chair et que je conserverai je pense à jamais en mémoire :
Lorsqu’un enfant, pour la première fois, voit les adultes tels qu’ils sont, lorsque pour la première fois l’idée pénètre dans sa tête que les adultes n’ont pas une intelligence divine, que leurs jugements ne sont pas toujours justes, leurs idées bonnes, leurs phrases correctes, son monde s’écroule et laisse place à un chaos terrifiant. Les idoles tombent et la sécurité n’est plus. Et lorsqu’une idole tombe, ce n’est pas à moitié, elle s’écrase et se brise ou s’enfouit dans un lit de fumier. Il est difficile alors de la redresser et, même réinstallée sur son socle, des tâches ineffaçables dénoncent la chute passée. Et le monde de l’enfant n’est plus intact. Il se meut alors péniblement jusqu’à l’état d’homme. Steinbeck est un sage, un grand observateur de l’humanité au message universel à la limpidité bouleversante.

Et puis, il y a cette plume unique qui nous emporte littéralement, nous pénètre et ne laisse aucune chance de s’échapper. C’est beau, simple, on passe du quotidien le plus basique aux considérations les plus profondes avec une facilité déconcertante et un charme attractif d’une rare puissance. À l’est d‘Eden rejoint instantanément Des Souris et des hommes et La Perle dans le triptyque magique d’un auteur incontournable qui a une place toute particulière dans mon cœur. Quel chef d’œuvre ! Un immense coup de cœur pour un livre à lire absolument.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Tendre jeudi
- La Perle
- Des souris et des hommes