Le Capharnaüm Éclairé

samedi 21 septembre 2019

"Une Sirène à Paris" de Mathias Malzieu

une sirene a parisL'histoire : Juin 2016, la Seine est en crue et Gaspard Neige trouve sur les quais une sirène blessée qu'il ramène chez lui. Elle lui explique que tous les hommes qui entendent sa voix tombent amoureux d'elle et en meurent, mais, convaincu que son coeur est immunisé depuis sa rupture, Gaspard décide de la garder jusqu'au lendemain dans sa baignoire.

La critique Nelfesque : Voilà un roman sorti en février dernier et dont j'ai complètement oublié de vous parler (en même temps vous avez dû remarquer que c'est plutôt ma moitié qui fait office de gardien du blog, côté chroniques littéraires, ces derniers temps...). Mathias Malzieu est un auteur que j'aime beaucoup. Il a son style, son univers, ses romans ne ressemblent à aucun autre. Ça, Mr K le sait puisque c'est le jour de la Saint Valentin qu'il m'a offert "Une Sirène à Paris". Quel romantique ce Mr K !

On suit ici une histoire d'amour peu commune. Chacune est différente certes mais là on gravit les sommets. Qui aurait pu prédire qu'un jour Gaspard, jeune homme au coeur brisé, puisse tomber amoureux d'une sirène ? Oui, une sirène une vraie, une créature qu'il retrouve un jour en fâcheuse posture dans la baignoire de son petit appartement parisien. Point de départ complètement farfelu, Mathias Malzieu, tout au long du roman, ne se départira pas de cette douce folie.

Bien entendu, Garpard n'est pas tout à fait comme les autres. D'une famille de surprisiers (terme que l'auteur invente complètement, lui l'adepte des créations de ce type qu'il fait vivre si bien), il est ouvert au merveilleux, aux petites surprises du quotidien, à tout ce qui peut amener un peu de joie et de paillettes dans une vie qui sans cela pourrait être complètement fade et banale. Commence alors une folle épopée. Un amour est-il vraiment possible entre un homme et une sirène ? Si oui, comment la mener à bien ? Et surtout comment la gérer dans la vie de tous les jours ? Aventures, questionnements, renoncements sont au centre de ce roman qui fait la part belle à la féerie allant même parfois jusqu'au what the fuck. Mais il est comme ça Mathias Malzieu, il pousse ses concepts jusqu'au bout et, avec sa plume enlevée et poétique, rend crédible la moindre de ses idées.

"Une Sirène à Paris" n'est à mon sens pas du même niveau que certains des ouvrages qu'il a pu écrire par le passé. Question de goût sûrement et du fait d'adhérer ou pas à ce type d'histoires, j'ai eu beaucoup plus de mal ici à me plonger dans l'idylle de Gaspard et Lula. J'ai été moins touchée par ce roman ci et je n'ai pas retrouvé le foisonnement poétique que j'aime tant chez Malzieu d'ordinaire. Cette façon d'écrire qui bouscule complètement les codes. Reste tout de même quelques passages suspendus d'une grande beauté comme lorsqu'il évoque les inventions de la grand-mère de Garpard ou certains drames qui peuvent le toucher au fil de l'histoire. Etant quelqu'un de très attachée aux objets qui nous rappellent nos chers disparus, une scène m'a particulièrement émue. Question de point de vue et surtout de vécu encore une fois.

Si vous aimez les histoires d'amour à paillettes et écailles, les unions impossibles, les déchirements et l'aventure, "Une Sirène à Paris" est fait pour vous. Il réveille la petite part d'enfance qui subsiste en nous et fait voir le quotidien d'un autre oeil, celui naïf et émerveillé d'un enfant. Un joli conte qui se lit très vite et met un peu de baume au coeur.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Journal d'un vampire en pyjama
- Le Plus petit baiser jamais recensé
- Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi
- Métamorphose en bord de ciel
- La Mécanique du coeur

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lundi 16 septembre 2019

"Quand la parole attend la nuit" de Patrick Autréaux

Couverture-

L’histoire : Dans cet entre-temps qui sépare la chute du mur de Berlin et celle des Twin Towers, il y eut une époque, bouclant le siècle dernier, qui aura semblé à beaucoup en suspens.

Solal fait alors ses études de médecine. Mais sa jeunesse est inquiète. Témoin de parents qui se déchirent, il connaît lui aussi les joies et désillusions du premier amour. Devenu interne aux urgences psychiatriques, il apprend au fil des nuits de garde à écouter, à ne plus avoir peur, à accepter parfois son impuissance.

La critique de Mr K : Lecture contrastée aujourd’hui avec Quand la parole attend la nuit de Patrick Autréaux, paru en août aux éditions Verdier. Je suis partagé sur ce titre qui tour à tour séduit et agace avec une histoire pleine de promesses mais un style qui peut se révéler pesant par moments, émoussant l’enthousiasme que j’avais au départ à l’idée de découvrir les affres existentielles du personnage principal.

On suit l’histoire de Solal, un jeune homme qui prépare médecine. L’accent est mis durant tout le roman sur son ressenti amoureux et social. Il est bien sûr question de ses études, de ses longues périodes de révision et d’assimilation de connaissances mais finalement c’est secondaire. Le jeune homme n’a pas une vie sentimentale des plus évidentes et l’auteur s’attarde beaucoup sur l’histoire d’amour originelle de Solal avec Simon, le premier homme de sa vie. Rarement un coup de foudre ne mène vers les chemins de la félicité et après la période de découverte de l’autre, de transcendance physique, vient le temps de la déception et de la souffrance. On finit par retrouver Solal un peu plus tard lors d’un premier poste comme médecin titulaire dans un hôpital psychiatrique. C’est l’occasion pour lui au contact de collègues et de patients de faire le point sur sa situation et de réfléchir au sens de sa vie. Entre ses malheurs amoureux et les déchirements du couple que forment ses parents, je peux vous dire que c’est pas gagné !

Les débuts du roman m’ont drôlement plu. L’écriture, d’une grande épaisseur, rentre dans les détails de l’intimité, l’auteur ne nous cache rien ou presque de la vie de son personnage, de ses pensées et de ses expériences. On se retrouve parfois dans son vécu. Malgré une orientation sexuelle différente, on vit les mêmes choses et cela nous touche au plus profond. L’excitation d’une première relation sérieuse, la peur de décevoir l’autre, les moments de complicité et de partage mais aussi les premières fêlures et tromperies sont autant d’étapes, de phases quasi nécessaires pour la construction de l’individu. L’auteur excelle dans ce décorticage systématique et d’une extrême précision. Pour le coup, on peut dire que le personnage est extrêmement bien caractérisé et l’on attend avec impatience son passage à la vie active et le devenir d’un jeune homme ébranlé par sa relation avortée.

Mais voilà, le roman ne décolle jamais vraiment par la suite. On s’enferre dans des considérations mentales et morales sans vraiment que ça n’avance. Ce qui étonnait et fascinait dans un premier temps finit par lasser. Le style fatigue, épuise, ce qui est dommage vu la qualité proposée. Simplement, l’impression de sur-place, de remplissage de pages même gâche un sujet pourtant inépuisable.

C’est donc sur les genoux et déçu que j’ai refermé l’ouvrage. Je m’en voulais presque par rapport à Solal tant son histoire, son caractère et son vécu m’intéressaient... A trop vouloir en faire dans le style, la forme et l’accumulation de détails, l’ensemble perd de sa vivacité et le roman aurait, à mon sens, gagné en intensité en restant dans la sobriété.

samedi 14 septembre 2019

"Once Upon a Time... in Hollywood" de Quentin Tarantino

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L'histoire : En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus.

La critique Nelfesque : Comme tout Tarantino qui sort au cinéma, doit-on vraiment encore le présenter ? Rien qu'avec son nom, le réalisateur est assuré de remplir les salles. Souvent, c'est justifié, parfois, on se dit que non (ou alors, je suis devenue très exigeante avec le monsieur). Il a ses fans et ses détracteurs. On peut lui reprocher tout ce que l'on veut, Tarantino est un passionné et avec "Once upon a time in... Hollywood", il nous fait une fois de plus une démonstration de cinéma.

Le duo Leonardo DiCaprio / Brad Pitt fonctionne parfaitement. Quel plaisir de retrouver ces deux grands acteurs côte à côte et constater qu'ils étaient faits pour être réunis. Outre le fait qu'ils soient extrêmement beaux gosses (mention spéciale pour Brad Pitt... (Oh Mon Dieu, il est de plus en plus beau avec le temps ! (*parenthèse midinette off*))) et les hommes qu'ils sont dans la vie de par leurs engagements (si toutes les "stars" pouvaient mettre à profit leurs notoriétés comme ils le font...), leurs qualités d'acteurs ne sont plus à prouver. Avec un côté décalé et une touche savamment dosée d'humour, on ne peut que savourer ce moment.

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Car de l'humour, il y en a dans "Once upon a time..." ! Sans se prendre au sérieux, la fine équipe nous offre ici des moments à la fois tendres et grinçants. DiCaprio dans son rôle d'acteur en voie d'"has-beenisasion" et en pleine crise existentielle concernant sa carrière va de pair avec un Brad Pitt, cascadeur à la force tranquille qui mène sa vie sans prise de tête. Ni loosers pour autant, ni caricaturaux, ces personnages nous montrent bien toute l'ambivalence de la célébrité, ses revers et les angoisses que peuvent éprouver les acteurs par moments.

En parallèle, c'est toute l'industrie du cinéma qui est abordée avec notamment la carrière d'actrice et la vie privée de Sharon Tate avec le lancement de son dernier film, Matt Helm règle son comte en 1968. Sur le papier, j'avais un peu peur de ce volet là du long métrage, connaissant bien l'issue funeste de son histoire... Tarantino a pris un parti assez osé ici et j'en suis ressortie absolument ravie, "Once upon a time..." terminant ainsi sur une note radicalement différente de celle à laquelle je m'attendais et me donnant la larme à l'oeil tant celle-ci est loin de la réalité. Trash, jouissive mais aussi mélancolique et extrêmement triste dans ses ultimes instants. Une belle réussite.

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Et puis il y a le talent de Tarantino. La beauté des plans, la direction d'acteurs, la restitution de l'époque, le choix de la BO... Les 2 h 40 que comptent le film passent à une vitesse folle et la lumière se rallume avec nos exclamations ("Déjà !?"). J'étais moyennement motivée pour aller le voir en salle et un ami nous y a fortement incité. Il a bien fait !

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La critique de Mr K : 6/6. Quentin Tarantino revient aux affaires avec un très bon métrage, son meilleur à mes yeux depuis Jackie Brown. Pendant 2h45, le spectacle est total avec un scénario séduisant, une technique parfaite et des acteurs au diapason. Rajoutez un soupçon de mélancolie avec une fin inattendue et vous obtenez un pur moment de cinéma comme on aimerait en voir plus souvent.

Le postulat de base est simple, on suit le quotidien de deux potes évoluant dans le Hollywood des années 60, âge d’or d’une certaine idée du cinéma. L’un est un acteur de seconde zone (DiCaprio), l’autre est sa doublure-cascade officielle (Brad Pitt) aux fonctions variées et multiples (chauffeur, réparateur d’antenne, confident...). On suit donc les préparations de tournage, les atermoiements de DiCaprio, les soirées enlevées et les bonnes bitures qui rassurent. En parallèle, on croise régulièrement Sharon Tate qui se révèle à Hollywood, s’est mariée récemment avec Polanski et attend un enfant. On a alors tous en tête l’horrible fait divers la concernant avec son meurtre sordide par la Manson family (que l’on va croiser aussi). L’appréhension ne fait donc que grimper durant tout le film mais j’avais oublié qu’avec Tarantino, on pouvait s’attendre à tout et je peux vous dire que je n’ai pas été déçu.

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J’ai été tout d’abord épaté par le duo de buddy guys servi sur un plateau par DiCaprio et Pitt. Ces deux là étaient vraiment fait pour tourner ensemble. Certaines âmes chagrines ont parlé dans leurs critiques de cabotinage, il y en a souvent chez Tarantino, je dirai même que c’est un peu sa marque de fabrique notamment avec les longues scènes de dialogues. Ici aucune des deux têtes d’affiche ne prend le pas sur l’autre, ils se complètent à merveille, on aime suivre les aléas émotionnels de DiCaprio qui passe vraiment par tous les états et campe une star en plein doute assez touchante et drôle à la fois. Brad Pitt, c’est la force tranquille, le personnage solaire sûr de lui malgré une vie chiche et sans réel relief. Employé par DiCaprio, il est plus qu’un employé à tout faire et le film se déroulant, on en a de plus en plus de preuves, et cette relation d’amitié est magnifiquement peinte par un Tarantino toujours aussi attentionné envers ses personnages. Les seconds rôles ne sont pas en reste avec une peinture d’une rare justesse sur le milieu du cinéma et notamment des hommes et femmes de l’ombre. On croise avec plaisir Al Pacino, Kurt Russel ou encore Michael Madsen pour un petit passage éclair. Margot Robbie est éclatante en Sharon Tate. Casting de rêve !

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La reconstitution de l’époque est incroyable. Chaque plan, chaque scène est léchée nous plongeant dans la fin des sixties dans un réalisme de tous les instants. Les voitures, les fringues, la musique omniprésente (la BO est une tuerie !), le mobilier, les mœurs... tout est là. Belle peinture aussi de la Manson family qui fait vraiment froid dans le dos avec un gourou complètement cintré qui a osé croisé l’idéal peace and love avec le nazisme. Le propos du film ne porte pas entièrement sur eux mais les moments les mettant en scène sont glaçants. Et puis, il y a Hollywood avec ses producteurs, ses acteurs névrosés, ses tournages, ses espoirs et ses désillusions. L’hommage est beau et prend aux tripes durant tout le métrage. Enfin, il y a tout ce qui tourne autour de Sharon Tate. Là où certains ont trouvé le principe malsain, j’ai trouvé au contraire Tarantino diablement malin avec une fin très ingénieuse et pour le coup encore plus triste que si il avait relaté les faits réels. À chacun de juger mais sachez que j’ai été entièrement convaincu trouvant Tarantino sur l’ensemble de ce film beaucoup plus fin que d’habitude.

Once upon a time... in Hollywood est à voir absolument au cinéma où toutes les qualités susnommées sont transcendées par un cinéaste au sommet de sa forme tant au niveau du contenu que de la forme. Je ne vous cache pas ma satisfaction de le voir revenir à un tel niveau d’exigence, j’en viens même à espérer son prochain film avec impatience.

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mercredi 11 septembre 2019

"L'Accident de l'A35" de Graeme Macrae Burnet

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L’histoire : Avocat respectable dans une petite ville alsacienne, Bertrand Barthelme, trouve la mort une nuit dans un accident de voiture. Lorsque l'inspecteur Georges Gorski vient annoncer la triste nouvelle à sa femme, celle-ci lui apparaît peu affectée. Une seule question semble l'intriguer : que faisait son mari sur cette route au milieu de la nuit ? Question banale en apparence, mais qui va vite mener Gorski à s'interroger sur la vie de cet homme et de ce couple de notables apparemment sans histoires.

La critique de Mr K : Graeme Macrae Burnet est un auteur que j’apprécie tout particulièrement depuis mes lectures de ces deux premiers romans traduits en français aux éditions Sonatine. Son écriture fine, ses mises en abyme sous forme de préfaces ou de postfaces, sa maîtrise du suspens m’ont conquis et c’est donc avec joie que j’entamai ma lecture de L’Accident de l’A35 qui remet en selle le commissaire Gorski que j’avais déjà rencontré dans sa précédente enquête. Au final, c’est encore une très belle lecture à laquelle nous convie cet auteur écossais qu’il faut absolument découvrir si ce n’est pas déjà fait.

Tout débute par ce qui ressemble à un banal accident de la route. L’issue tragique semble être le fruit d’une défaillance humaine mais au contact de la veuve du disparu (qu’il trouve d’ailleurs à son goût) et de ses interrogations, Georges Gorski décide de mener l’enquête malgré les évidences et les freins qu’on lui pose. En effet, ces vérifications de routine semblent gêner certaines personnes de la belle société du coin, les découvertes ne vont pas tarder et révéler des choses enfouies depuis bien longtemps. Il n’est pas toujours bon de fouiller le passé et bien malin sera celui qui réussira à démêler le vrai du faux.

La magie opère de suite, le premier chapitre avalé, on est pris par l’histoire qui ne nous laisse aucun autre choix que de continuer. Alternant les points de vue notamment celui de Gorski mais aussi Raymond, fils du défunt, cette enquête est surtout le prétexte d’une exploration sans faille de la famille endeuillée. À la manière d’un Chabrol, on gratte le vernis des apparences pour rentrer au cœur d’une famille bourgeoise bien sous tout rapport... Très vite, on se rend bien compte que derrière les comportements de façade, la vérité est masquée : mensonges, indifférence mais surtout grande solitude ressentie sont au centre de l’histoire. Le pater familias dominait les débats, ne laissant que très peu de place à ses proches. Mensonges, affaires troubles et intérêts financiers se conjuguent et vont peu à peu se révéler au grand jour bousculant les schémas établis. L’enquête est âpre et la résolution est surprenante.

Et puis, il y a Gorski, le flic dégradé, isolé dans une ville de région à faible envergure et qui semble avoir perdu ses illusions sur le métier. D’ailleurs la coupe est pleine avec le départ sans explication de sa femme Céline qui le laisse dubitatif. Alternant les coups au bar et apéros (tout en restant maître de ses pensées et mouvements), les bouffes au resto et les aléas de ses investigations, l’auteur s’attarde beaucoup sur lui et ses ressentis. Ça a beau être classique dans le genre, ça fait toujours son petit effet surtout quand c’est réalisé avec finesse et passion par un auteur soucieux de vraisemblance et amoureux de son personnage principal. On s’attache donc beaucoup à ce quadragénaire un peu en roue libre, déprécié par ses collègues mais qui tient à ses principes et se révèle très bon flic. Dans une moindre mesure, j’ai aussi aimé suivre la trajectoire de Raymond, désormais orphelin de père qui cherche lui aussi à comprendre. Né avec une cuillère d’argent dans la bouche, ça ne l’empêche pas de connaître les affres de l’adolescence avec un rapport au père difficile, les mystères de la séduction et de la nature profonde des filles (aie aie aie que c’est dur parfois de se comprendre !) et le choc des révélations sur sa propre famille. À l’instar du héros, ce qui marque le plus sur les personnages de ce livre sont leur solitude et parfois le côté insoluble de leurs problèmes existentiels.

Superbement écrit car vif et abordable, L'Accident de l'A35 se déguste avec un plaisir qui ne se dément jamais. Aussi à l’aise pour planter un décor, retranscrire une ambiance que pour proposer des personnages crédibles et fascinants, l’auteur nous balade totalement durant les quelques 300 pages qui défilent sans que l’on s’en rende compte. Un petit bijou de littérature policière que je vous invite à découvrir au plus vite !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- La disparition d'Adèle Blondeau
- L'accusé du Ross-Shire

lundi 9 septembre 2019

"Le temps est à l'orage" de Jérôme Lafargue

le temps est à l'orage

L’histoire : Je suis de ces personnes que l’on catégorise parce qu’on les craint.

Ex-tireur d’élite qui a renoncé à tuer, Joan n’a plus pour compagnons qu’un chat, un libraire et un vagabond et fait l’apprentissage du métier de jeune père veuf auprès de Laoline, sa toute petite fille. Désormais gardien des Lacs d’Aurinvia, un espace protégé et mystérieux, il apprend à être en symbiose avec une biosphère de plus en plus menacée. Une série d’événements le conduisent à entamer clandestinement un combat inédit où la nature mène la danse.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture pas comme les autres aujourd’hui avec Le Temps est à l’orage de Jérôme Lafargue, tout juste paru chez Quidam éditeur, une maison d’édition qui ne m’a jamais déçu et qui propose des livres engagés, différents et souvent marquants. Cet ouvrage est le premier d’une série à venir consacrée à un personnage atypique dont ce premier volume explore la genèse et le premier combat qu’il livre au service de la nature. Je peux déjà vous dire que j’ai adoré, voici pourquoi.

Joan Hossepount est un jeune père célibataire de 20 ans. Il s‘occupe donc seul de sa petite fille Laoline encore nourrisson. Vivant seul avec elle en compagnie de son chat, il est gardien d’un écosystème protégé : les lacs d’Aurinvia dans le sud-ouest de la France. Il vit une existence simple, en osmose avec les lieux environnants et intégré dans la petite communauté villageoise même si c’est un solitaire. Ayant vécu des traumatismes importants dont la perte de la mère de son enfant et de son meilleur ami lors de son passage dans l’armée, il vit au jour le jour dans une routine rassurante et au plus près de la nature. Cependant l’équilibre précaire qu’il s’est construit pourrait se voir bouleverser par l’irruption d’une menace au sein même des lieux dont il a la garde.

On rentre directement dans ce livre qui en quelques pages réussit le tour de force de fasciner son lecteur par la force de sa langue et le charisme du personnage principal. Alternant les périodes temporelles entre passé lointain, passé proche et présent, ce roman est prétexte à la présentation de Joan. Le combat évoqué précédemment n’occupe finalement qu’une infime partie des 174 pages que compte cet ouvrage, à partir du moment présent, le narrateur revient sur les moments marquant de sa jeune vie à commencer par les années lycée avec la rencontre avec Will, son premier et seul ami qu’il va suivre par la suite en s’engageant dans l’armée. Cela donne de très belles pages sur l’amitié, cette dernière est décrite avec pudeur et profondeur à la fois, touchant en plein cœur le lecteur. Comme pour les autres thématiques abordées dans Le temps est à l’orage, tout coule de source, respire le naturel mais aussi la métaphysique. On rentre au cœur de l’humain dans ce qu’il a de plus sauvage, de plus beau mais aussi de plus complexe. Joan m’a donc conquis, séduit comme jamais, je me suis même reconnu en lui dans certains aspects, ce transfert fait son petit effet.

En sus de ce protagoniste hors du commun à sa manière, il y a l’omniprésence de la nature qui est magnifiée à chaque fois que les mots viennent à sa rencontre dans un style amoureux et mystique à la fois. C’est ma première lecture d’un ouvrage de Jérôme Lafargue mais il semblerait à la lecture des résumés de ses précédents titres que la nature soit au centre de ses préoccupations et de ses ouvrages. Personnages à part entière, la forêt, les lacs, cours d’eau, chants d’oiseaux et le moindre détail d’origine naturelle sont mis en valeur avec simplicité. Il se dégage de l’ensemble une impression étrange, comme si finalement la nature en elle-même intervenait, provoquait les événements ou les prises de décision du personnage principal. En cela, on se situe parfois dans une ambiance onirique où le pouvoir de l’imaginaire emporte tout sur son passage. C’est beau, profond et en même temps très ancré dans notre époque.

Car il y a aussi un aspect engagé dans ce roman avec un héros en prise directe avec le contexte actuel. Dans ce monde instable où clairement le pessimisme est de rigueur entre la destruction à petit feu de notre belle planète et la généralisation de l’ultra-libéralisme individualiste aliénant, la révolte de Joan nous parle, on se reconnaît en lui. À son niveau, par sa façon de faire et de penser, il représente la lutte pour le bien, la conservation des espaces et la protection d’une certaine idée de l’humanité. C’est puissant, ça prend aux tripes et clairement on ne peut rester de marbre. Il y a aussi à l’occasion de quelques flash-back bien placés une réflexion sur la violence pleine de nuance et source de construction du personnage. De manière générale, rien n’est gratuit dans ce livre, tout détail a son importance et trouve son corollaire plus tard, édifiant un court roman d’une grande densité malgré sa brièveté.

On en redemande vraiment notamment à cause de cette écriture si particulière qui mêle allégrement niveaux de langage, syntaxes différenciées et surtout émotions à fleur de mots. On reste régulièrement scotché sur certaines formulations, certaines scènes pourtant communes mais transcendées par l’écriture donnant à voir un monde si proche de nous mais que l’on ne perçoit peut-être pas de la même manière. Je suis encore tout ému à l’évocation de cette lecture qui pour moi marquera cette rentrée littéraire. Avis aux amateurs de littérature différente qui ne se la raconte pas, où le contenu l’emporte sur les apparences et le flon-flon des stars de la rentrée littéraire. Ce roman est une vraie petite bombe dont on ne parlera jamais assez. Foncez-y !


samedi 7 septembre 2019

"Ici n'est plus ici" de Tommy Orange

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L’histoire : A Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

La critique de Mr K : Superbe lecture aujourd’hui avec Ici n’est plus ici de Tommy Orange tout juste sorti à l’occasion de la rentrée littéraire 2019 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Décidément, ils ont bons goût avec un roman choral aussi éprouvant qu’émouvant. À travers de multiples personnages, l’auteur remue la littérature US comme jamais entre focus sur la condition indienne, portrait au vitriol des tensions de la société américaine et personnages aux trajectoires brisées en plein vol. Accrochez-vous, ça dépote !

Divisé en quatre parties, ce roman se compose de petits chapitres portant le nom du personnage principal de chacun d’entre eux. Très différents mais ayant pour la plupart des origines indiennes, on apprend à les connaître au fil des courts textes qui leur sont consacrés. Certains reviennent plus souvent que d’autres mais tous apportent leur pierre à l’édifice narratif qui diffère de la norme. Ce n’est pas pour me déplaire, surtout quand on arrive au deux derniers actes qui mettent en exergue les détails, événements et révélations énoncés auparavant. Sous l’aspect un peu foutraque que l’on peut constater au départ, émerge une cohérence et un sens qui explosent littéralement dans les ultimes chapitres.

La montée en tension est constante, on s’attend en effet à un final terrible annoncé d’ailleurs dès la quatrième de couverture. Du coup, le lecteur envisage toutes les possibilités qu’il peut entrevoir au fil de sa lecture. La maîtrise du suspens est redoutable et elle se conjugue avec une empathie profonde pour certaines figures qui ressortent du lot. L’auteur brasse les âges et les situations pour nous proposer un portrait global d’une société malade. Tout n’est pas dramatique, le bonheur perce dans certaines pages mais il est tout de même beaucoup question des affres de la condition humaine avec notamment de très belles pages sur la parentalité, l’addiction, le mal de vivre ou encore des questionnements sur la notion d’identité. Les amérindiens que l’on croise dans cet ouvrage sont essentiellement des citadins qui vivent parmi les blancs et les autres composantes de la société américaine. Pas de réserves ou de grands espaces donc ici mais la ville avec des êtres en proie parfois à la discrimination, qui pour beaucoup ne se sentent pas à leur place ou en décalage. On oscille constamment entre évocations métaphysiques, poétiques et des passages où la rage s’exprime sans que l’on sache si elle sera maîtrisée ou non. L’ensemble se tient et invite le voyageur-lecteur à une expérience très spéciale.

On enchaîne les situation avec un plaisir renouvelé et une facilité de lecture déconcertante. La langue est souple, très accessible et particulièrement efficace pour caractériser personnages et situations avec un nombre de mots restreint mais choisi avec soin. Ainsi, en un court paragraphe, on saisit d’emblée les tensions régnant au sein d’une famille, les appréhensions d’un jeune homme isolé, les aspirations d’une bande de jeunes vauriens... Tommy Orange a véritablement un don d’écriture qu’il conjugue avec une construction narrative millimétrée qui ne ménage pas son lecteur. Au début, il faut savoir se laisser porter, ne pas vouloir en savoir trop tout de suite, l’installation est lente mais nécessaire pour exacerber les points de rupture et livrer un final aussi tétanisant qu’imparable. Quand on sait que c’est un premier roman, on peut se dire qu’on tient là un sacré grand écrivain en devenir !

Et puis, il y a la dimension sociologique et politique dans Ici n'est plus ici. Derrière les mots, les personnages croisés, on a affaire ici à un roman exutoire qui dénonce sans fioriture la violence larvée de la société américaine, le génocide perpétré sur les amérindiens et la longue discrimination qui a suivi pour les survivants. C’est aussi un très beau livre sur la quête de sens que l’on poursuit tous lors de notre existence avec des passages intimistes remarquables qui invitent à la réflexion au gré des profondes émotions et interrogations vécues par les êtres qui peuplent ces pages. Amour, haine, amitié, ambition, rêves et désillusions sont peints avec finesse et bouleversent littéralement le lecteur qui finit sur les genoux et tout tremblotant (mais heureux quand même rassurez-vous !).

Ici n'est plus ici est un vrai petit bijou et pour moi un incontournable de cette rentrée littéraire. Les amateurs de littérature US libératrice et novatrice ne peuvent passer à côté de cette pépite aussi fascinante qu'éprouvante.

mercredi 4 septembre 2019

"À l'état libre" de Neel Mukherjee

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L’histoire : Un père décide de faire découvrir à son jeune fils de six ans son pays natal, l'Inde.
Une femme, employée comme cuisinière à Mumbai, est animée par une ambition surprenante. Un villageois abandonne tout pour mener une vie de vagabond, accompagné d'un ours qu'il dresse pour gagner de quoi survivre.
Une jeune fille fuit son village ravagé par la guérilla maoïste et trouve refuge dans une grande ville.
Les tentatives des personnages de ce roman pour échapper à leur destin renvoient toutes à un des enjeux majeurs de notre siècle, celui du déplacement des populations en quête d'une vie meilleure.

La critique de Mr K : À l’occasion de cette rentrée littéraire, c’est à mon tour de me frotter à Neel Mukherjee avec son dernier né tout juste sorti aux éditions Piranha : À l’état libre. Nelfe avait lu et beaucoup aimé du même auteur La Vie des autres édité en 2016, roman qui l’avait marquée par sa description sans fard d’une Inde sur laquelle on fantasme parfois beaucoup sans avoir conscience de la réalité quotidienne vécue par la plupart de ses habitants. Lu en un temps record tant on est très vite happé par le contenu, À l’état libre fascine, interroge et révolte.

Par le biais de quatre destins tour à tour contés, l’auteur se propose dans cet ouvrage d’aborder une thématique centrale de notre époque : la liberté. Celle de partir, de se chercher une vie meilleure, de choisir son destin et de se construire un avenir digne. C’est ainsi que dans le premier récit, un père retourne en Inde, lui l’exilé aux States, pour faire découvrir à son jeune fils le pays de ses origines. Dans le second texte, une femme se bat pour maintenir son niveau de subsistance, simple cuisinière, on explore son quotidien, les sacrifices qu’elle doit faire pour les siens. Le troisième texte voit un villageois qui décide de partir de son village avec un ourson qu’il a dressé pour gagner sa vie. Enfin, l’ultime récit met en scène une jeune fille qui quitte son village pour tenter sa chance à la ville comme bonne à tout faire, échappant par là même aux tensions qui minent son village. Chaque destin raconté est une fulgurance, un éclair qui déchire le ciel et mène le lecteur loin, très loin dans un pays si proche et si éloigné à la fois. Bien que pouvant se lire indépendamment les uns les autres, les quatre récits se complètent et il arrive même que l’on croise quelques personnages communs.

La grande force de ce roman est sa capacité à immerger son lecteur dans un pays à la fois hypnotisant et repoussoir. C’est bien simple, on partage au sens propre l’existence de chacun, on vit les événements par procuration avec une force d’immersion peu commune. Ainsi j’ai voyagé en car à travers de vastes étendues en quête d’une place pour subvenir aux besoins de ma famille, j’ai visité des marchés hauts en couleurs où les flagrances les plus diverses se mêlent et où l’on croise nombre de personnes interlopes, j’ai subi les foudres de patrons injustes qui m’exploitent jusqu’à la moelle, j’ai choisi la voie maoïste pour lutter contre le capitalisme libéral, j’ai perdu mes parents, je me suis marié, j’ai fait des enfants... Bref, j’ai vécu mille vies à travers les yeux de personnages remarquablement caractérisés évoluant dans un univers totalement différent du mien. On s’attache fortement à eux et l'on vit à 100% les événements relatés.

Dépaysement garanti donc avec au final des sentiments mêlés qui suscitent des impressions contradictoires. On est fasciné par les couleurs, la nourriture (dès qu’on parle à mon ventre, moi...), les solidarités entre gens du peuple, la culture et la force de la foi. Chaque acte de la vie quotidienne a son importance, sa symbolique et même sans ajouts culturels ou sans précisions de bas de page, on prend conscience de la richesse de ces vies pourtant démunies. C’est là qu’on se prend en pleine tête la réalité d’une Inde pauvre, cloisonnée voire injuste. Le système des castes qui aliène une bonne partie de la population, l’extrême pauvreté de certains qui ne possèdent strictement rien, le machisme ambiant avec le pendant du caractère essentiel des femmes dans le bon fonctionnement des cellules familiales et sociétales, les vendettas familiales ou religieuses... autant d’éclats narratifs ou descriptifs qui enfoncent le clou pour produire un portrait réaliste et sans concession de la plus grande démocratie mondiale.

Nelfe avait qualifié l’ouvrage précédent d’exigeant, je la rejoins totalement. L’écriture est dense, les descriptions longues et clairement ce livre se déguste avec lenteur et plaisir. Cet effort premier est largement récompensé par une expérience de lecture unique en son genre qui propose un voyage dépaysant et source de réflexion. Tout ce que j’aime ! On ressort ébranlé mais heureux d’avoir partagé ces destins contrariés mais néanmoins inspirants. Un bien bel ouvrage que je vous invite à découvrir au plus vite.

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- La Vie des autres

lundi 2 septembre 2019

"Lune noire" de Anthony Neil Smith

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L’histoire : Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte. Quelques jours plus tard, Billy est arrêté par le FBI, enfermé dans une cellule au milieu de nulle part, et sommé de s’expliquer sur tous ces cadavres qui se sont soudain accumulés autour de lui.

La critique de Mr K : Un thriller mâtiné de noir profond est au programme de ma chronique du jour. Premier volume d’une tétralogie en cours d’édition en France chez Sonatine (le volume 2 sort à l’occasion de cette rentrée littéraire), j’ai mis du temps avant de découvrir cet auteur qui s’avère être une superbe découverte. Roman tout feu tout flamme, écrit dans une langue bouillonnante, il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre les mésaventures de Billy Lafitte !

Ce dernier est un sacré personnage ! Viré de la police à cause d’une exaction de trop, Billy est en pleine traversée du désert. Sa femme et son enfant ont quitté le foyer et le voila qui part à vau-l’eau. Heureusement pour lui, son beau frère qui a gardé le contact avec lui (un peu par charité chrétienne soit dit en passant) lui a trouvé un poste d’adjoint du shérif dans le trou paumé du Minnesota dans lequel il réside. Protégé par son pygmalion, car Billy boit beaucoup et couvre certaines affaires frauduleuses, cet équilibre instable va être définitivement rompu lorsqu’une jeune amie (Drew) le contacte pour qu’il vienne en aide à son mec dans le pétrin. Commence alors à s’accumuler les cadavres (sans tête - sic -) au fil d’un récit qui n’épargne vraiment personne entre un héros déjanté complètement à côté de ses pompes, une mafia asiatique qui flirte avec le terrorisme et une violence larvée qui ne demande qu’à être libérée.

Pas de temps mort dans Lune noire qui commence dare-dare et ne s’arrête plus tout du long des 294 pages que composent l’ouvrage. Ça dépote sévère entre règlement de compte mystérieux, pression venue de tous les horizons pour le héros déboussolé (les flics et les asiatiques lui courent après), courses poursuites dantesques et pulsions de violence bien senties. Ça part dans tous les sens quitte à flirter avec le surréalisme parfois ! Une ambiance un peu "Pulp" se dégage de l’ensemble, on est pris par l’histoire malgré son côté farfelu par moments avec une brochette de personnages plus déjantés les uns que les autres. Milieu de la drogue, jeune fille innocente en perdition, flic retors à la rancune tenace, bad guys complètement déviants (mais aussi stupides dans leur genre !) peuplent ces pages hautes en couleur où l’action se dispute avec des situations bien délicates et des découvertes macabres ! En soi, le scénario n’est pas des plus original, je dirais même qu’il tient sur une feuille de papier à cigarette, cela a d’ailleurs été reproché ici ou là dans certaines chroniques. Personnellement, cela ne m’a pas tant dérangé que cela et les archétypes sont magnifiés par une caractérisation remarquable des personnages et un style incisif comme je les aime.

Billy a lui tout seul vaut son pesant d’or. Complètement borderline, croisement improbable entre un justicier, un flic et un truand, ce personnage est bien plus complexe que ce qu’il paraît de prime abord. Profondément meurtri par le passé, névrosé au dernier degré, adepte des coups d’un soir et de bonnes bouteilles, il n’est pas des plus avenants. Mais très vite, on découvre derrière ces traits grossiers (voir outranciers), un homme avec un cœur en or, un homme amoureux qui va aller au bout du bout pour essayer de protéger son amie. C’est très bien ficelé et l’effeuillage de Billy par l’auteur est méthodique. Son côté hard boiled, sa langue bien pendue (Aaah ! Les punchlines à la Lafitte détruisent tout sur leur passage !) ont achevé de me conquérir et franchement on passe un bon moment en sa compagnie.

Ce fut donc une lecture express, servie par une écriture sans concession mais non dénuée de nuances stylistiques qui donne un certain cachet à ce premier volume des aventures de Billy Lafitte. Addiction immédiate, ascenseur émotionnel varié (du sourire au dégoût), des personnages charismatiques, un univers en pleine déréliction et un plaisir de lire de tous les instants font de ce roman une petite bombe à côté de laquelle il serait dommage de passer.

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samedi 31 août 2019

"Jolis jolis monstres" de Julien Dufresne-Lamy

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L’histoire : Certains disent qu’on est des monstres, des fous à électrocuter. Nous sommes des centaures, des licornes, des chimères à tête de femme. Les plus jolis monstres du monde.

Au début des années sida, James est l’une des plus belles drag-queens de New York. La légende des bals, la reine des cabarets, l’amie fidèle des club kids et des stars underground. Quand trente ans plus tard il devient le mentor de Victor, un jeune père de famille à l’humour corrosif, James comprend que le monde et les mentalités ont changé.

La critique de Mr K : Julien Dufresne-Lamy est un auteur que j’affectionne beaucoup (voir liste des chroniques en fin d’article). Alternant œuvres jeunesse et littérature contemporaine, c’est dans cette deuxième catégorie que s’intègre Jolis jolis monstres, tout juste paru dans le cadre de la rentrée littéraire 2019 et qui invite le lecteur à un voyage livresque aussi étonnant que détonant dans le monde interlope des drag-queens. Accrochez-vous, ça va secouer !

Nous suivons James (aka Lady Prudence) à travers son parcours depuis son Atlanta natale à son installation à New York. Issu d’une famille au patriarche violent, recueilli et aimé par sa tante qui périt de façon subite, voila notre héros plongé dans un monde tout nouveau pour lui : celui de la nuit, des créatures fabuleuses, du strass, de la fête mais aussi parfois du rejet et de la haine. En parallèle, nous suivons la mue de Victor, un jeune père qui se découvre une attirance et un goût pour le travestissement. Ces deux là étaient fait pour se rencontrer !

Mixant à merveille le romanesque avec un aspect quasi documentaire, l’ouvrage fascine et passionne. Ce roman présente tout d’abord deux beaux parcours de personnages, loin des clichés rabattus et très dynamiques. C’est bien simple, on prend très vite fait et cause pour ces deux écorchés de la vie qui se cherchent. Très fin dans son approche psychologique, dans la caractérisation globale, l’auteur nous touche en plein cœur avec ces parcours atypiques qui se sont fait parfois dans la souffrance extrême. Il y a évidemment le besoin d’assumer sa différence dans une Amérique très puritaine, la quête de son identité sexuelle avec son lot de révélations et de déceptions, la vie aussi qui amène avec elle son lot de grandes joies mais aussi de chagrins. Peuplé d’êtres d’exception, de grandes figures de la fête et de la nuit, ce roman nourrit grandement l’imaginaire, casse les codes et recontextualise à merveille le phénomène des drag-queens qui au départ n’est pas forcément quelque chose qui m'intéresse plus que cela...

Mais voila, Julien Dufresne-Lamy est malin et plonge ses deux protagonistes principaux dans des faits qui se sont vraiment déroulés et qui croisent / cohabitent avec des personnes ayant réellement existées. La fiction est alors rattrapée par les faits historiques, les avancées de la cause et la description d’un monde de la nuit haut en couleur où l’on peut croiser des figures connues comme Madonna ou Warhol. Cela donne de merveilleux passages qui retranscrivent avec justesse les soirées drag, le rapport des "filles" entre elles, la quête esthétique et artistique de leurs numéros, les fameux bals où on élit des gagnantes par catégories. Moins enthousiasmant mais tout aussi remarquablement traité, les années SIDA avec un fléau terrible qui s’abat sur les communautés gays et transgenres, le héros voyant nombre de ses connaissances et amis partir trop tôt. J’ai aussi beaucoup apprécié les scènes plus intimistes où les personnages se questionnent, se confient. On a bien souvent le cœur au bord des lèvres car on imagine le calvaire vécu par certains à cause d’un contexte familial rétrograde et une société qui a du mal à accepter les différences. Là encore, on retrouve cette plume sensible capable de caractériser et de décrire des événements et éléments clefs sans tomber dans l’exagération ou l’effet de manche. Tout ici est juste, facilitant l’empathie et la réflexion.

L’accroche est donc immédiate, dès les premiers chapitres on est emporté par ce récit enlevé et passionnant. La langue tout en finesse, le croisement des points de vue et le parcours des personnages tiennent en haleine jusqu’au bout et l’on se nourrit d’un contenu qui porte haut le droit à la différence et à la compréhension de l’autre même s’il est différent. Procurant des sensations multiples et variées (du rire au larme, c’est dire !), dévastateur dans ces effets secondaires, Jolis jolis monstres est un plaisir de lire assez unique. Voila un roman qui marque son lecteur pour longtemps et que je ne peux que vous conseiller.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Boom
- Les Indifférents
- Les Étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin

mercredi 28 août 2019

"Le Terroriste joyeux" de Rui Zink

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L’histoire : Mesdames et messieurs, circulez,
Il n’y a rien à voir
Tout est sous contrôle.

Un dialogue. Deux personnages : un présumé terroriste face au policier qui l’interroge. Le premier est cueilli à la frontière, à sa descente de l’avion, transportant des explosifs. Sa défense : il n’a fait que les transporter pour son cousin, en échange d’un peu d’argent. Les autorités n’avaient qu’à lui demander de remplir préalablement un formulaire ! Le ton est donné.

Au fil de l’interrogatoire, le doute s’installe, un glissement insidieux se produit, les rôles se défont : il n’y a plus un terroriste et un policier, mais simplement deux hommes. Et dans un système qui prône la suspicion, la méfiance et la haine de l’autre, le sort de ces hommes n’est peut-être pas si différent...

La critique de Mr K : Après L’Installation de la peur de Rui Zink qui m’avait fait forte impression à la rentrée littéraire 2016, l’auteur récidive avec la maison d’édition Agullo avec Le Terroriste joyeux, un court ouvrage d’une centaine de pages qui se lit encore une fois d’une traite. À noter qu’une courte nouvelle Le Virus de l’écriture a été adjoint en fin d'ouvrage et complète admirablement les propos du texte éponyme. On retrouve ici les thématiques chères à l’auteur avec un ton grave mais très ironique à la fois : course à la sécurité, le vernis des apparences, le terrorisme et la violence d’État sont au programme d’un ouvrage qui fera date à mes yeux.

Dans un lieu inconnu et durant une époque indéterminée, un présumé terroriste et son interrogateur s’affrontent. Durant l’interrogatoire, le policier cherche à connaître les motivations et raisons profondes qui meuvent l’homme qu’il a en face lui. Très vite, on se rend compte que la partie ne sera pas facile car le dialogue qui s’instaure vire à la farce avec des réponses ubuesques du futur condamné qui mettent à mal les certitudes et l’argumentaire du bourreau. Un glissement s’opère, deux esprits se rencontrent finalement et vont se heurter, se rapprocher et même au bout d’un moment trouver des points communs qui les rapprochent. Derrière ce cas particulier, c’est une belle parabole que l’auteur nous propose.

Au delà de la confrontation de ces deux personnages, c’est un portrait sans concession de notre époque qui est pour l'occasion passée au vitriol. Derrière un cas bien poussé autour de la thématique du terrorisme et de l’ultra-sécurisation de nos sociétés qui a suivi la vague terrible d’attentats de ces dernières années, l’auteur dénonce une forme de méfiance généralisée qui s’est installée, pervertissant les notions de liberté, de droits d’expression et de principes démocratiques. Face à des menaces réelles qu’il faut juguler, les États de droits ne le sont plus que de nom, lois et mesures exceptionnelles ayant pris le pas sur une législation pensée, réfléchie et équilibrée. Le dialogue entre ces deux personnes que tout oppose au départ va mettre le doigt là où ça fait mal, relever en filigrane les faiblesses et les abus des mesures mis en place. D’une grande finesse d’analyse, renvoyant dos à dos les extrémistes de tout bord, c’est une certaine forme d’humanisme qui est mis à mal et Ubu n’est pas loin parfois. La farce est ici tragique, redoutable mais aussi de bon aloi pour dénoncer les abus quels qu’ils soient.

Le deuxième récit nous présente une humanité livré à un virus qui transforme le péquin moyen en écrivain de talent. Derrière cette maladie qui a l’air plutôt positive, chacun devenant finalement un artiste, se pose la question de la lecture et du libre-arbitre mis en danger par ce phénomène hors norme. La résistance doit s’organiser mais qu’il est dur de se battre contre des forces qui nous dépassent, surtout que plus rien ne fonctionne correctement vu que tout le monde écrit (sic). La réflexion est ici très intéressante car à travers le prisme d’un crise sanitaire étrange se révèlent en sous texte les défauts d’une humanité toujours plongée dans le tout tout de suite sans réelle réflexion sur soi. Ce court texte d’une dizaine de lignes est drôlement malin, ingénieux dans son thème et dans sa forme.

L’auteur de L’Installation de la peur nous livre donc ici deux textes fabuleux dans leur genre, très originaux et qui abordent sans détour des aspects essentiels de l’évolution récente de nos sociétés. Très abordable, sans tomber dans la surenchère ou dans la théorie absconse, chacun y trouvera matière à réflexion, à drôlerie parfois et à indignation. Un petit volume fort plaisant à lire et source de réflexion.