Cafards at home

mardi 17 juillet 2018

"Jesse le héros" de Lawrence Millman

Jesse le hérosL'histoire : 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.

La critique Nelfesque : Roman court mais d'une grande intensité aujourd'hui avec "Jesse le héros" de Lawrence Millman, auteur que je découvre pour l'occasion. Nous sommes ici dans l'Amérique de la fin de années 60. En pleine période de la guerre du Vietnam, ce conflit est dans toutes les têtes, toutes les familles américaines.

Dans ce contexte, Jesse, jeune garçon atteint de troubles psychiatriques ne sait pas où se placer. Exalté, décalé, il voue un culte à son frère Jeff parti combattre. A chaque image à la télévision, il le cherche, il l'imagine tel un guerrier invincible. Mais il y a un décalage entre les fantasmes de Jesse et la réalité. Jesse n'est pas comme les autres, il n'a pas de filtre. Il ne s'amuse pas des mêmes choses, a un comportement étrange. Il est raillé par les enfants et voit naître chez lui des pulsions sexuelles qui le mettent de plus en plus en marge des autres. Se masturber en public en s'imaginant incendier des villages vietnamiens, violer les jeunes filles du coin, être centré sur ses désirs et se sentir surpuissant, forcément cela "fait parler". Sa famille s'inquiète, ses voisins le pointent du doigt et très vite c'est le placement en institution spécialisée qui plane sur sa tête.

"Jesse le héros" est un roman noir qui prend à la gorge. Sans cesse entre deux eaux, le lecteur ne sait plus si il aime ou non le personnage de Jesse tant ce dernier peut être attachant par moment et effroyable l'instant d'après. Jesse fait peur, tout simplement. Il nous questionne sur notre rapport aux autres, à ceux qui ne sont pas "comme nous", à ceux qui ont besoin d'aide. Nous assistons ici à une perte de contrôle dans les grandes largeurs, désarmés par le désarroi des proches et au contact d'une époque où la maladie mentale n'était pas considérée telle qu'elle l'est aujourd'hui (et il y a pourtant encore du chemin à faire...). Jesse est à la fois prisonnier de sa pathologie, de sa situation familiale compliquée, des images violentes de la guerre et esclave de ses pulsions, violeur sans scrupules, animal froid.

Ce roman sorti aux Etats-Unis au début des années 80 est arrivé en France en mars dernier. Ce n'est pas une nouveauté au sens strict, c'est une exhumation, celle d'une époque, celle d'une vision de l'autre, celle d'une ambiance. Il y a du Michael Farris Smith dans ces pages, du David Joy aussi (tous les deux traduits chez Sonatine également) à ceci près que si on prend de la distance avec l'écrit, on peut s'amuser des remarques de Jesse tant elles semblent sorties de nulle part. Le genre de roman qui te prend dans ses griffes, te bouscule par ses personnages, te séduit par son écriture...

Avec un peu plus de 200 pages, "Jesse le héros" est court mais efficace. Dérangeant, il laisse le lecteur pantois face à cette escalade dans la folie que nous présente Lawrence Millman. Au plus près de son héros, dans la tête de son Jesse, on touche du doigt l'indicible, l'inacceptable et la fin contribue à cette sensation. Si vous aimez être bousculé et n'avez pas froid aux yeux, ce roman est fait pour vous. Direct, déroutant, poignant.

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dimanche 15 juillet 2018

"Retour sur l'île" de Viveca Sten

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L’histoire : C’est l’hiver sur l’île de Sandhamn. La tempête de neige qui fait rage contraint les habitants à rester chez eux. Un matin, on découvre le cadavre d’une femme sur la plage : la célèbre correspondante de guerre Jeanette Thiels était connue pour son franc-parler avec certaines personnalités influentes, issues notamment du parti xénophobe Nouvelle Suède.

Crime politique ou vengeance personnelle masquée ? L’inspecteur Thomas Andreasson n’a pas le temps de répondre qu’un nouveau meurtre a lieu.

La critique de Mr K : Avec ce volume, je découvrais une auteure que nombre d’amies lectrices avaient évoqué avec des étoiles dans les yeux. J’ai mis le temps avant de l’aborder car de manière générale, je ne suis pas vraiment amateur de littérature policière du Nord, la faute souvent à un rythme lent et un sentiment de creux qui m’envahissait lors de mes lectures. Mais comme on dit, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et Viveca Sten a réussi à me tenir en haleine tout du long et à maintenir intacte toutes mes attentes de lecteur.

Une célèbre journaliste d’investigation est retrouvée morte dans un petit village perdu au milieu de nul part. Morte de froid ? Assassinée ? Les questions fusent dès le départ tant la personnalité de la victime est sujette à controverse et son existence même semblait gêner nombre de personnes à cause de ses enquêtes qui mettaient à mal les certitudes de beaucoup, l’etablishment la craignait ainsi que le monde politique suédois (voir étranger). La police est donc sur les dents car derrière ce qui ressemble à un fait divers classique ou un meurtre lambda se cache des ramifications inattendues qui pour ma part m’ont bien surpris.

Retour sur l'île se lit tout seul, c’est sa grande force. L’écriture limpide et évocatrice en diable accompagne merveilleusement ce voyage en terres septentrionales sous les neiges hivernales. On plonge littéralement dans un univers clos, rude où le mystère règne. L’ambiance est saisissante, bien rendue grâce à de courts paragraphes descriptifs qui ne prennent jamais le dessus sur le déroulé de l’histoire. On ne compte plus les belles pages décrivant le déchaînement des événements, leur influence sur les groupes humains, le tout mâtiné d'une ambiance particulière, l’histoire se déroulant pendant la période de Noël. Étrange climax donc dans une terre lointaine qui m’a toujours fasciné par ses paysages et ses conditions climatiques.

L’enquête très vite s’avère extrêmement complexe entre mensonges, omissions et fausses pistes. Se déroulant sur quelques jours, les journées sont denses pour les enquêteurs qui doivent en plus gérer le quotidien de leurs vies personnelles respectives. Les personnages sont très bien caractérisés et même si je faisais connaissance avec eux seulement avec ce Retour sur l’île (d’autres volumes ont précédé celui-ci), je n’ai pas été embarrassé par des choses que je n’aurais pas lu. Je n’ai sans doute pas saisi quelques allusions faites à des affaires antérieures mais j’ai tout de même réussi à me faire une idée bien précise de chacun des protagonistes. Viveca Sten nous les dépeint avec à propos, justesse et un attachement bien particulier. Loin de tomber dans la caricature ou la simple silhouette, l’auteure peaufine ses personnages, leur apportant une profondeur, une nuance de bon aloi dans un genre trop souvent codifié et sans réelle saveur. On se plaît à les suivre entre interrogatoires au cordeau, course-poursuite dans la neige, pouponnage et séance révélations. On s’ennuie pas un moment car même si le départ peut sembler lent, la suite donne raison à l’auteure avec une avalanche de petits éléments qui mènent à une révélation inattendue.

Belle lecture que celle-ci donc qui cumule personnages charismatiques, intrigue tortueuse et fenêtre ouverte sur un pays magnétique. Les pages se tournent toutes seules, les émotions multiples que j’ai pu ressentir m’ont ravi et procuré un plaisir livresque addictif. À lire absolument si vous êtes fan de l’auteure, du genre et / ou de la Suède !

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mercredi 11 juillet 2018

Puces de Doëlan 2018 (29)

Comme chaque année, fin juin, se tenaient les Puces de Doëlan. Petit port typique sur la commune de Clohars-Carnoët dans le Finistère Sud que j'aime particulièrement, j'adore m'y promener à n'importe quel moment de l'année. Printemps, été, automne, hiver, à chaque saison son charme. La côte est magnifique et je ne m'en lasse pas. C'est donc tout naturellement que ce rendez-vous est inscrit dans notre agenda longtemps à l'avance.

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Toute la journée, on flâne à travers les étals dans ce cadre enchanteur. Allier notre amour de la chine, des découvertes livresques avec celui de la Bretagne, nous sommes aux anges. Et quand le soleil est aussi de la partie (comme à chaque édition), touristes et locaux sont contents et en prennent plein les yeux.

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Avec 120 exposants, il y a de quoi faire. Très peu d'étals pro, c'est vraiment le vide-grenier authentique qui permet de faire de bonnes affaires et l'ambiance familiale où on discute très facilement et échange sur nos passions (notamment littéraire, vous commencez à nous connaître) est très agréable.

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Plutôt qu'un long discours, je vous laisse profiter du cadre et de l'ambiance encore un peu avant de vous présenter les petits nouveaux qui ont rejoint notre bibliothèque. Si vous n'en avez pas assez, vous retrouverez des informations supplémentaires sur le coin et d'autres photos sur les billets des années précédentes et .

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Alors, alors ! Qu'est-ce qui a attiré notre attention cette année dans les bacs ? Des bouquins bien sûr ! Oh, quelle surprise ! Mais aussi une petite gourmandise découverte en fin de parcours (victime de son succès, j'ai été obligée d'être raisonnable).

Acquisitions 2

Comme d'habitude, j'ai été plus sélective que Mr K (il faut dire aussi qu'il a un rythme de lecture de malade). Voici mes acquisitions du jour :

Acquisitions 1

- "Watership down" de Richard Adams. Trop contente de le trouver en état neuf, la précédente lectrice n'ayant pas accroché (il y a encore son marque-page dans l'ouvrage), de mon côté j'en avais beaucoup entendu parler lors de sa traduction et sortie en France en 2016. Je ne m'y attendais pas du tout. Hop, je l'embarque !

- "Surtensions" d'Olivier Norek. Norek est un auteur que bon nombre d'amateurs de thriller aime beaucoup. Pour ma part, ne l'ayant encore jamais lu, c'est l'occasion de le découvrir.

- Et la lichouserie, comme on dit en Bretagne du côté de Quimper : de la confiture maison de cassis. Miam !

Et côté Mr K ? Une sélection éclectique :

Acquisitions 5

- "La Clé de l'abîme" de José Carlos Somoza. Un Actes Sud, il passe rarement à côté. Avec déjà un ouvrage de l'auteur, "La Caverne des idées", dans sa PAL, c'est ici la passe de 2.

- "L'Ecole des chats" de Kim Jin-Kyeon. On avait déjà acquis la suite il y a quelques temps, sans savoir qu'il s'agissait d'une saga. Surprise de tomber sur cette première intégrale. C'est bon, maintenant on a tout !

Acquisitions 4

- "Une Balle dans la tête" de Dan Simmons. Inconditionnel de l'auteur, forcément, un ouvrage non lu se retrouve directement dans le sac !

- "Sacré Bleu" de Christopher Moore. Même remarque que pour le roman précédent. Moore est un auteur que Mr K aime beaucoup. Hop, dans le sac !

- "La Triste fin du petit Enfant Huître" de Tim Burton. Madeleine de Proust pur jus !

Acquisitions 3

- "La Quête du Graal" et "Guerre des Gaules" de César. Typiquement le genre de bouquins à côté desquels je passe totalement mais l'historien du couple saute dessus. Enjoy !

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Encore une belle édition dans tous les sens du terme ! De belles choses à se mettre sous les yeux et de bonnes heures de lecture sous la dent ! J'espère que cette petite promenade littéraire et touristique vous aura plus. N'hésitez pas à nous laisser un petit mot pour nous donner vos impressions, vos conseils sur tel ou tel livre à lire en premier. Ça prolonge le plaisir !

mardi 10 juillet 2018

"Toutes les familles sont psychotiques" de Douglas Coupland

Toutes les familles

L’histoire : Quel point commun peut bien relier le sexe, les drogues, un hold-up, la NASA, le virus VIH, une vieille femme qui carbure aux pilules et croupit dans un terne motel, l'attrait décalé de la pêche au marlin, une astronaute manchotte, la sévère remise en cause du commerce mondial et des produits OMG, et un paquet d'individus dépressifs au possible ? Toutes les familles sont psychotiques ou le portrait tout en caricatures superposées de la famille Drummond, dont l'un des membres, Sarah, génie scientifique devenue astronaute, doit s'envoler dans quelques jours de cap Canaveral. Dans un roman qui cultive les paradoxes jusqu'à l'ivresse, la rigueur et la scientificité des préparatifs de la navette américaine jurent avec le laisser-aller foutraque et l'incurie permanente de Ted et Janet Drummond, parents divorcés de ces redoutables grands enfants que sont Wade, Bryan et Sarah, dont le lecteur découvre au fur et à mesure l'abyssale liste des problèmes qui les frappent.

La critique de Mr K : Cette lecture était l’occasion pour moi de découvrir pour la première fois Douglas Coupland, un auteur culte révéré par nombre de ses lecteurs. Il propose dans Toutes les familles sont psychotiques de dynamiter le roman familial tout en assénant quelques coups bien placés au modèle dominant américain. Programme alléchant s’il en est, le pari est relevé haut la main avec une lecture décalée totalement en roue libre pour un livre dont je me souviendrai longtemps !

Sarah va partir pour la première fois dans l’espace et pour ce moment exceptionnel, toute la famille Drummond se réunit en Floride. Un frère tout juste sorti de prison, un frère immature faisant face à sa future (ou non) paternité, une maman fière mais perdue, un papa remarié totalement inconséquent et toute une série d’autres personnages bien barrés vont se croiser dans ce récit à tiroirs où la surprise le dispute souvent avec des situations pour le moins rocambolesques. Chacun poursuit son propre objectif, converge ou diverge des trajectoires et aspirations des autres. Cela donne un récit rythmé et d’une grande densité.

Le point fort de ce roman réside dans ses protagonistes. Aucun ne phagocyte les autres tant Douglas Coupland les pétrit avec amour et attention. Individus lambdas, aux psychés complexes, bien souvent derrière le ton drolatique se cachent bien des fêlures, des blessures ou des non-dits. Chez les Drummond, on s’aime fort malgré le temps qui passe et les nombreuses bisbilles familiales. Très différents les uns des autres mais attachés, on se plaît à pénétrer dans le cercle familial, à faire des allers retours entre le passé et le présent. Ce livre déborde d’humanité et ceci dans toute sa variété, sa richesse et ses carences aussi parfois. Difficile de dégager une figure particulière tant chaque personnage du roman se révèle attachant à sa manière et complète idéalement un ensemble cohérent et farfelu à la fois.

En la matière, le lecteur n’est pas épargné avec un braquage saisissant, un retour à la liberté difficile et contrarié, une visite de Disney World unique en son genre, une plongée dans le marché noir et ses pratiques peu recommandables, le clonage expérimental, les splendeurs et décadences de l’adultère, la vie quotidienne compliquée quand on a le sida et bien plus encore. À travers ces sujets / thèmes graves, Coupland dresse un portrait à rebrousse-poil de l’Amérique. La critique est acerbe, toute en finesse en ne ménageant aucunement le rêve américain. Tour à tour, sont descendues en flèche les icônes de l’Amérique soit-disant triomphantes : le consumérisme à tout crin, le port d’arme, le règne de l’apparence, la morale niaiseuse environnante et la fracture forte dont sont victimes les plus démunis.

Pour enrober le package, le style de l’auteur fait merveille. Accessible entre tous, ironique mais aussi franc et direct (les dialogues sont souvent de toute beauté), on se laisse entraîner sans effort dans le sillage des Drummond. Fin, efficace, drôle et irrévérencieux, voici un petit bijou de lecture que je vous encourage à découvrir au plus vite.

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samedi 7 juillet 2018

"L'Aube incertaine" de Roland C. Wagner

aube incertaine

L’histoire : En 2064, les multinationales règnent sans partage sur un monde d'où toute trace de criminalité a été éliminée. Enfin, presque, car aujourd'hui, Tem, le privé transparent, enquête sur une vague de décès suspects qui frappe les jeunes artistes du Délirium, un courant alternatif très populaire. L'affaire se révèle plus compliquée qu'il n'y paraît de prime abord, d'autant que le talent de Tem fait à nouveau des siennes : le voilà devenu cette fois presque totalement invisible !

La critique de Mr K : Roland C. Wagner me manque. Parti trop tôt à la fleur de l’âge, c’était un monument de la SF nationale. J’avais notamment adoré Rêves de gloire qui a obtenu en son temps le Grand Prix des Utopiales. Dans L'Aube incertaine, j’expérimentais un épisode de sa série littéraire intitulée Les Futurs Mystères de Paris (référence au talentueux feuilletonniste du XIXème siècle Eugène Sue) qui met en scène un inspecteur au talent particulier dans un Paris futuriste, le tout enrobé à la sauce roman noir. Bonne pioche pour un récit à la structure classique transcendé par un background stupéfiant et des personnages hauts en couleur.

Temple de l’aube radieuse (c’est le nom du héros !) est convoqué par un membre imminent d’une confrérie pour enquêter sur les meurtres suspects d’artistes de premier plan. Inexplicables, incongrues et assez thrash dans leur genre, ces disparitions font peser une menace insidieuse sur les esthètes déconnectés de la réalité (shootés jusqu’aux yeux) qui s’avèrent être très vite des rebelles de canapé entretenus par le pouvoir en place pour entretenir un succédané de liberté dans une société autoritaire adepte du contrôle des masses. Notre enquêteur va devoir démêler le vrai du faux et plonger dans un monde interlope qui lui est inconnu. Pour couronner le tout, son don de transparence lui joue des tours et il semble que toute personne ayant eu un contact quel qu’il soit avec lui l’ait oublié... On a connu mieux comme conditions d’enquête...

Que la SF est bonne aussi quand elle ne se prend pas au sérieux ! Les personnages délirants se collectent à la pelle ici entre un enquêteur rigide dont les pouvoirs lui échappent et qui doit se coltiner des partenaires pour le moins particuliers : une Intelligence Artificielle activiste d’extrême gauche adepte de Louise Michel, un indic et sa compagne adeptes de la fumette, des artistes complètement à l’ouest et des tenants du pouvoir narquois qui cachent des desseins peu rassurants. On sourit beaucoup devant les jeux de mots, les réparties franches et directes de certains, on se rapproche même d’un Audiard par moment. Vu les étranges personnages que l’on croise et les diverses substances psychoactives qu’ils prennent, ce n’est pas étonnant ! Au milieu de tout cela, notre héros sobre en toute circonstance a besoin de toute sa tête surtout que son talent de camouflage devient presque trop efficace ! En effet, non content de passer inaperçu physiquement, tout souvenir de lui s’efface de l’esprit de ses proches et des personnes qu’il rencontre lors de son enquête. Complètement déphasé, à la limite de la rupture, on s’attache beaucoup à cet enquêteur hors-norme aux belles capacités d’analyse et de déduction.

Au delà de la détente, de la rigolade et de l’aspect psychédélique, ce livre se distingue aussi par un univers très bien fouillé, crédible et même inquiétant. Pouvoir inique ne reculant devant aucun stratagème pour asseoir sa domination sur la société et ses membres, consumérisme forcené pour maintenir la population sous contrôle sont au programme d’un roman qui fait la part belle à la dénonciation de cette course à l’individualisme qui brise les liens sociaux et entretiennent les chimères d’un bonheur apaisant. Les quartiers déshérités où les désirs inassouvis et les paradis artificiels tiennent lieu d’échappatoire à une réalité insoutenable coexistent avec des nantis oisifs, inconséquents et intouchables. L’enquête mettra en exergue injustices et inégalités, la conclusion venant d’ailleurs mettre un bon coup de pied dans la fourmilière.

On retrouve dans L'Aube incertaine la verve si séduisante de Wagner, maître du récit à rebondissements à l’esprit libertaire qui faisait régner un souffle novateur sur le genre. Les pages se tournent toutes seules, le récit à tiroirs se disputant la primauté avec les phases descriptives et contemplatives qui émaillent un roman drôle, touchant où plane un doux parfum de zénitude (le héros) et de rébellion. Un bon titre pour qui aime la SF décalée et source de réflexion.


mardi 3 juillet 2018

"Désolations" de David Vann

DésolationsL'histoire : Sur les rives d’un lac glaciaire au cœur de la péninsule de Kenai, en Alaska, Irene et Gary ont construit leur vie, élevé deux enfants aujourd’hui adultes. Mais après trente années d’une vie sans éclat, Gary est déterminé à bâtir sur un îlot désolé la cabane dont il a toujours rêvé. Irene se résout à l’accompagner en dépit des inexplicables maux de tête qui l’assaillent et ne lui laissent aucun répit. Entraînée malgré elle dans l’obsession de son mari, elle le voit peu à peu s’enliser dans ce projet démesuré. Leur fille Rhoda, tout à ses propres rêves de vie de famille, devient le témoin du face-à-face de ses parents, tandis que s’annonce un hiver précoce et violent qui rendra l’îlot encore plus inaccessible.

La critique Nelfesque : Rien ne vaut la lecture d'un roman se déroulant en Alaska en période de canicule ! Et côté "glaçant", "Désolations" en a sous le pied !

Nous suivons ici l'histoire d'Irene et Gary, en couple depuis de nombreuses années et ayant succombé peu à peu aux habitudes du quotidien. Habitudes confortables par moment mais aussi pesantes, Gary a envie de changement et s'enfonce de plus en plus dans son obsession : construire une cabane sur une île déserte. Simple passe-temps à la base, cette envie de changement va se muer au fil des pages en une folie égoïste, une obsession malsaine. Gary ne construit pas une cabane pour le plaisir, il veut transformer sa vie et celle de sa femme de A à Z.

Dans cette course effrénée, Irene suit. Irene a toujours suivi. Mais cette fois-ci, elle déclenche des symptômes qui lui font prendre conscience que quelque chose ne va pas, que tout ne se déroule pas normalement, qu'il y a danger aujourd'hui. A mesure que son mari s'enferme dans sa monomanie, l'obligeant à la suivre dans des conditions météorologiques extrêmes et dangereuses, Irene devient folle. Elle souffre physiquement, son corps se met en alerte. Un mal de tête terrible empire de jour en jour jusqu'à la rendre incapable de tout mouvement, jusqu'à lui faire voir des choses qu'elles n'avaient jamais envisagées, jusqu'à lui faire prendre conscience que sa vie actuelle est bien éloignée de ce qu'elle avait toujours pensé. C'est dans un état second qu'une sorte de claire voyance va lui apparaître...

Sous la plume de David Vann, toujours aussi brillant pour aller fouiller au plus profond de l'âme humaine, ce couple à la dérive nous happe dans un tourbillon angoissant. Jusqu'où iront-ils ? Quel sera l'élément déclencheur qui fera basculer cette histoire dans le drame ? Chaque page se lit sur le fil du rasoir. Mieux vaut être averti, cet ouvrage est sombre et pesant. Il nous amène à nous poser des questions, à assister impuissant à un naufrage inévitable. L'espoir n'a pas beaucoup de place ici et que ce soit avec les personnages d'Irene et Gary ou ceux de leurs enfants et époux, une chape de plomb et un constat sans appel concernant le mariage s'abattent sur le lecteur.

Libre à chacun ensuite de penser ce qu'il veut du mariage mais le moins que l'on puisse dire c'est que David Vann ici, avec son talent, convaincrait n'importe qui qu'un macchabée est sur le point de se relever. Les situations qu'il dépeint pourrait dégoûter n'importe qui de s'unir à un autre être tant chaque couple présent dans "Désolations", avec son parcours de vie bien distinct, court à la catastrophe.

Un roman glaçant, pointu, extrêmement ciselé et bien écrit qui non content de nous bluffer par la force de ses mots et ses propositions, nous fait basculer dans un état second proche de l'hypnose. Littéralement en apnée de la première à la dernière page, il m'a fallu plusieurs semaines pour bien le digérer et poser des mots sur les sensations que j'ai ressenties pendant ma lecture. Un roman qui laisse des marques ! A lire avec le moral !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Dernier jour sur terre"
- "Sukkwan Island"
- "Goat Mountain"

samedi 30 juin 2018

"La Malédiction du rubis" de Philip Pullman

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L’histoire : Lorsque son père disparaît en mer de Chine dans des circonstances suspectes, la jeune et intrépide Sally Lockhart se retrouve livrée à elle-même dans le Londres inquiétant de l'époque victorienne... Sans qu'elle le sache encore, un grand danger rôde autour d'elle. Parviendra-t-elle à percer le secret d'un rubis fabuleux qui excite les convoitises et sème la mort autour de lui ? Il semble être au cœur du mystère...

La critique de Mr K : Lecture bien particulière aujourd’hui avec ma chronique de La Malédiction du rubis de Philip Pullman. Autant vous dire de suite que j’en attendais beaucoup vu le culte que je voue à la trilogie des Royaumes du nord qui est à mes yeux l’un des meilleurs ouvrages écrits pour la jeunesse. Le hasard a voulu que je croise la route de ce livre (le premier d’une série de quatre à priori -sic-) lors d’un chinage de plus et il a bien fait. Ce fut une fois de plus une bonne lecture mettant en avant les belles qualités d’un auteur décidément à suivre.

Une fois de plus, le personnage principal est une jeune fille dans cet ouvrage de Pullman. Sally Lockhart a alors seize ans et déjà une lourde histoire derrière elle. Orpheline de mère très tôt, elle vient de perdre son père, mystérieusement disparu en mère de Chine. Présumé mort, elle habite désormais chez une vieille tante éloignée qui lui mène la vie dure. Ce destin à la Princesse Sarah n’est donc pas des plus heureux mais Sally a du courage à revendre et un esprit de déduction à toute épreuve. Éprise des chiffres, brillante et ingénieuse elle ne s’en laisse pas compter et tente de démêler le vrai du faux d’une affaire qui la touche de près (la mort de son père) à laquelle vient s’ajouter la course à un mystérieux rubis réputé porteur de malheur. Une menace insidieuse se rapproche de Sally, les cadavres se multiplient et un terrible secret semble se profiler...

Destiné à un lectorat de plus de onze ans (minimum), voila un petit roman rondement mené et très malin qui emporte quasi immédiatement l’adhésion du lecteur. Sans un temps mort, après exposition des personnages principaux et des grands enjeux, on est parti pour une enquête trépidante dans le Londres de la fin du XIXème siècle. On explore avec Sally nombre de pans de la société victorienne avec les petites gens qui vivent dans des conditions très difficiles dans les bas fonds de Londres, le port de la capitale anglaise et les multiples activités qui l’entourent (de la compagnie maritime à laquelle appartenait son père aux salons d’opium), la vie des bourgeois déconnectés de la réalité.

Elle rencontrera dans sa quête nombre de personnages qui lui apporteront leur aide, soutien et même l’aideront à grandir, à gagner en maturité. Mention spéciale à la fratrie Garland (Frédérick et Rosa) qui vont devenir très vite comme une deuxième famille et lui permettre de se cacher. En effet, très vite, l’héroïne se rend compte qu’elle est confrontée à un ennemi puissant et d’une grande cruauté. Une vieille dame manipulatrice semble très liée au secret du rubis et elle n’hésite pas à envoyer des hommes de main qui ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins. L’enquête s’avère donc de plus en plus difficile, très périlleuse pour une jeune fille qui n’a que seize ans et qui passe très proche du gouffre à de multiples reprises. En parallèle, elle va elle aussi apportée son aide aux Garland pour relancer leur salon de photographie qui peine à rentrer dans ses frais alors que l’époque voit le développement de ce nouvel art.

On ne s’ennuie donc jamais un seul instant avec La Malédiction du rubis qui fait la part belle à l’amitié, l’abnégation mais aussi la réflexion sur le poids des responsabilités et de l’hérédité. Bien des mystères entourent Sally, elle va devoir les lever pour découvrir qui elle est vraiment tout en luttant pour rester en vie et s’en sortir. Beau mix que tout cela pour un livre à l’écriture limpide et très accessible. Bien que destiné à la jeunesse (on le sent dans certaines situations, dans la réaction parfois étranges de certains personnages adultes), j’ai dévoré cet ouvrage avec un plaisir non feint et il va rejoindre sans rougir la trilogie précitée qui reste cependant inatteignable. En écrivant cette chronique, j’ai appris qu’il y avait trois autres tomes consacrés à cette héroïne. Si l’occasion se représentait, je n’hésiterais pas à m’en porter acquéreur.

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mercredi 27 juin 2018

"De l'odeur de l'encre" de Lisa Barel

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L’histoire : Il ne suffisait pas de vouloir, il fallait se donner les moyens. Quelque chose bougeait de l’intérieur, quelque chose vivait de plusieurs manières. Ça voulait tout et ça ne savait pas trop comment l’atteindre. Je me laissais guider, entreprendre par la chose. En moi, ça bougeait. Personne ne pouvait se douter à quel point. Personne ne pouvait se douter que c’était peut-être grave. Car, en effet, c’était grave. Ça voulait tout, ça voulait surtout. Je savais ce que ça voulait et je n’y pouvais rien. Ça bougeait, voilà. On n’y avait vu que du feu. Un jour, il serait trop tard.

Ce second roman relate le destin troublé d’une femme amoureuse et sensible aux prises avec des traumatismes de l’enfance. On suit ses escapades à vélo, on lit ses lettres et on vit son quotidien à l’hôpital psychiatrique. A la fois combative et fragile, elle nous entraîne dans sa lutte contre ses démons et nous déclare que malgré la maladie c’est encore le sentiment amoureux qui se distingue de tout.

La critique de Mr K : Chronique d’un objet littéraire non identifié aujourd’hui avec De l’odeur de l’encre de Lisa Barel sorti au début du mois aux éditions du Serpent à plumes. L’auteure nous propose une plongée sans concession dans l’esprit d’une femme amoureuse qui sombre dans la folie criminelle. Livre très étrange où elle brouille les pistes à travers différents points de vue, on passe un moment à la fois étrange et fascinant.

L’héroïne anonyme est malade. Perturbée, confuse et totalement décalée avec la réalité, elle raconte ce qu’elle vit et ressent. Le parti pris de l’écrivain est particulier car tour à tour on passe d’un récit à la première personne très immersif à un récit plus distancié qui permet de se faire une idée plus précise du personnage. On navigue dans le flou tout du long tant on passe du coq à l’âne, d’une focalisation à une autre et d’un sujet à un autre. C’est très réussi même si c’est déstabilisant. Au final, cela dresse un portrait ultra-réaliste d’une personne diminuée mentalement qui tente de survivre avec plus ou moins de réussite. Angoissant au départ puis franchement inquiétant, on explore sans fard l’évolution du personnage qui vire très vite à la folle furieuse qui trucide à tout va, guidée par ses pulsions de mort mais aussi d’amour. Malheur à celles et ceux qui croisent sa route et ont tendance à passer de vie à trépas.

Personnage complexe, tantôt attachant, tantôt repoussoir, on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser avec elle. En quête d’amour et de reconnaissance, elle n’est pas forcément consciente de ses tares et de ses limites. Cela donne des passages touchants où le pathétique se dispute à la curiosité morbide. En effet, on glisse progressivement vers l’innommable avec un personnage qui se transforme littéralement, quittant les berges de la morale établie pour nous embarquer dans une contrée sauvage où plus aucune limite n’est posée. C’est fulgurant voir choquant par moment mais totalement brut et d’une force impressionnante. On prend des coups et on se prive pas pour en redemander. De l'odeur de l'encre est un livre pour maso assumé !

Je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer cet ouvrage qui ne ressemble à rien d’autre (la narration et la langue méritent vraiment le édtour) et propose une expérience totale au lecteur. Si vous avez le cœur bien accroché, courrez-y !

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dimanche 24 juin 2018

"L'Homme qui tua Don Quichotte" de Terry Gilliam

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L'histoire : Toby, un jeune réalisateur de pub cynique et désabusé, se retrouve pris au piège des folles illusions d’un vieux cordonnier espagnol convaincu d’être Don Quichotte. Embarqué dans une folle aventure de plus en plus surréaliste, Toby se retrouve confronté aux conséquences tragiques d’un film qu’il a réalisé au temps de sa jeunesse idéaliste : ce film d’étudiant adapté de Cervantès a changé pour toujours les rêves et les espoirs de tout un petit village espagnol. Toby saura-t-il se racheter et retrouver un peu d’humanité ? Don Quichotte survivra-t-il à sa folie ? Ou l’amour triomphera-t-il de tout ?

La critique de Mr K : 6/6. On pourra dire qu’on l’a attendu celui-là ! Plus de vingt ans exactement suite à de nombreuses péripéties et déconvenues subies par l’équipe de tournage qui a parlé à raison de film maudit. Un documentaire en a d’ailleurs été tiré avec brio : Lost in la mancha. Rochefort n’étant plus de ce monde, Johnny Depp n’étant plus aussi enthousiaste, Gilliam s’est rabattu sur Jonathan Pryce et Adam Driver pour reprendre les deux rôles principaux de ce film complètement fou, véritable ode à la passion et à la rêverie dans un monde de plus en plus tourné sur lui-même.

Toby (Adam Driver) est le digne enfant prodigue de son époque. Il est bien loin le jeune apprenti cinéaste qui rêvait de cinéma inspiré que l’on aperçoit lors de quelques flashback. Devenu clippeur aseptisé et cynique, il a ce qu’il veut et évolue dans un univers basé sur les apparences et les arrangements où la morale n’a plus le droit de citer. Au cours d’un tournage, lors d’une balade à moto, il va retourner dans un petit village où il avait tourné un film de fin d’étude avec des amis sur le thème de Don Quichotte de Cervantès. Cette expérience a laissé des traces et a eu des conséquences à long terme sur les lieux et les habitants du cru notamment sur un vieux cordonnier qui ne s’est pas remis du tournage et se prend pour Don Quichotte lui-même ! À la suite d’un concours de circonstances délirant, voila Toby transformé en Sancho Panza à l’insu de son plein gré, forcé de suivre le vieux fou pour un voyage décalé entre délire psychotique, voyage initiatique et redécouverte de soi.

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Je suis un amoureux de Terry Gilliam dont j’ai adoré tous les films (sauf Les Frères Grimm, une bouse à mes yeux) dont tout particulièrement Brazil, un de mes trois films préférés et le tout aussi fabuleux Fisher king. On retrouve son goût pour les scènes survitaminées, la truculence de certains personnages complètement barrés et son engagement de longue date pour le droit de rêver, de se comporter différemment des autres. Aidé par deux acteurs principaux habités par leurs rôles respectifs (les seconds couteaux ne sont pas mal non plus !), Gilliam nous offre une fois de plus une œuvre hybride et profondément bouleversante. C’est bien simple, on passe par tous les états, rires et larmes se mêlent avec des moments à l’intensité forte. Malgré des scènes bien space, on ressent une empathie profonde pour la quête de sens du personnage principal. Derrière les visions faussées, les humiliations subies et les découvertes improbables, on ressent intensément le décalage entre l’individu ivre de liberté et une société trop rigide et autoritaire qui brise les rêves. L’échappatoire ne semble alors résider que dans la mort ou la folie. Rappelez vous la fin de Brazil...

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Magnifiquement réalisé (on n’en attend pas moins de ce génie), le rythme trépidant est constant, sans temps mort, seulement émaillé parfois de scènes ubuesques et de moments plus intimistes qui frappent fort. Les moments d’échange, de confrontation et de communion en sortent transcendés, transportant le spectateur loin, très loin dans une Espagne contemporaine mâtinée de fantastique au fil du périple accompli. On s’attend à tout avec un scénario pareil et franchement, on n’est pas déçu. 2H12 d’envolées dans une spirale d’émotions doublée d’une réflexion unique sur notre monde, un programme comme je les aime et que je vous conseille de voir urgemment si vous voulez sortir des sentiers battus en matière de cinéma !

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vendredi 22 juin 2018

"Sauvez-moi" de Jacques Expert

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L'histoire : Nicolas Thomas vient de fêter son cinquante-deuxième anniversaire lorsqu’il passe les portes de la centrale de Clairvaux. Après trente ans d’incarcération, il est enfin libre. Personne ne l’attend. Tous ceux qu’il connaissait l’ont abandonné depuis longtemps, depuis le jour où il a été reconnu coupable d’avoir sauvagement assassiné quatre jeunes femmes dans des conditions terribles.
Sophie Ponchartrain est commissaire divisionnaire à Paris. Lorsqu’elle apprend la libération conditionnelle de Nicolas, elle se souvient de cette journée harassante de garde à vue où elle lui a arraché des aveux. C’est à elle seule, jeune recrue à la criminelle, qu’il avait confessé ses crimes avant de revenir soudainement sur sa déclaration. C’est en clamant son innocence qu’il a été condamné à la perpétuité.

L’affaire ne tarde pas à la rattraper. En effet, quelques jours après sa libération, Nicolas disparaît. Et un nouveau meurtre est commis, en tous points semblable à ceux dont il a été accusé trente ans plus tôt.
Sophie reçoit alors une nouvelle lettre de Nicolas, dans laquelle il nie être l’auteur des meurtres. Elle se conclut par ces mots : "Sauvez-moi !"

La critique de Mr K : Place à la chronique du dernier Jacques Expert aujourd'hui, cet ancien journaliste que j'écoutais jadis sur France Info qui s'est désormais converti dans l'écriture de thrillers et qui m'a séduit à chaque lecture par le passé. Sauvez-moi s'inscrit dans la lignée de ses précédents ouvrages mais est-ce pour autant une réussite ?

Dans cet ouvrage, tout débute par un homme que l'on enferme pour des crimes atroces. Ce dernier ne cesse de clamer son innocence mais les faisceaux de présomptions sont contre lui et le voila enfermé pour 30 ans. C'est grâce à la jeune enquêtrice Pontchartrain que le soit-disant monstre a pu être condamné. Le criminel est libéré trente ans après mais dès sa sortie de prison disparaît. En parallèle, les crimes recommencent comme si l'homme n'attendait que sa remise en liberté pour rééditer ses exploits macabres. Pontchartrain devenu commissaire reprend l'enquête et va tout faire pour l'arrêter à nouveau.

Il n'y a pas à dire, Expert s'y connaît pour mener sa barque. Chapitres courts, personnages ciselés au cordeau, renversements de situation et révélations sont au RDV et captent immédiatement le lecteur. Utilisant le changement de point de vue de manière régulière, l'auteur nous invite à suivre l'enquête à travers les yeux des policiers, de leurs adjoints mais aussi parfois du tueur, des victimes et de tierces personnes. Roman polyphonique, ces ajouts et touches supplémentaires donnent une cohérence d'ensemble réussie, rendant l'histoire crédible et addictive.

On se passionne assez vite pour le personnage sorti de prison qui crie son innocence depuis des décennies. Intéressant de voir son parcours, d'essayer de démêler le vrai du faux. Intéressant aussi de suivre l'enquêtrice principale à la carrière dorée, mélange dérangeant d'autoritarisme et de confiance en soi exacerbée, troublante aussi la personnalité de son assistance en admiration devant elle mais qui commence à trouver des failles chez sa patronne... Tous les personnages bien que caricaturaux marquent le lecteur par leur caractère, leurs actes et quand au fil du déroulé, leurs destins finissent par s'entremêler, la vérité faisant son chemin, on se rend compte que l'auteur est assez doué dans le rôle de grand manipulateur.

Très classique dans sa forme et son développement, on est tout de même finalement rarement surpris par le scénario global (surtout si on est habitué à lire ce genre d'ouvrage). C'est le principal défaut de ce livre qui finalement ne prend jamais de gros risques. Très codifié en terme de caractérisation des personnages, des situations et des rapports de force entretenus tout du long ; on parcourt l'ouvrage avec un léger sentiment de déjà lu, de recettes réutilisées (avec réussite tout de même). C'est dommage car le postulat de base est intéressant, reste un matériau lisse et finalement expédié de manière lapidaire dans les trente dernières pages. Dommage dommage... Surtout que certains points restent obscurs et méritaient un meilleur traitement.

D'une lecture aisée et plaisante, Sauvez-moi est un thriller efficace et bien mené mais pour moi sans génie et sans exclamation de bonheur en refermant le livre. La faute a des éléments convenus et un dénouement abrupt qui manque de densité. De plus, le personnage de la commissaire m'a très vite gavé. Je n'ai rien forcément contre les personnages repoussoirs mais on atteint ici des sommets et la conclusion du roman ne fait que renforcer mon opinion sur elle. Une lecture sympathique donc mais sans éclat et qui ne restera pas dans ma mémoire comme le meilleur de son auteur.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- La Femme du monstre
- Tu me plais
- Qui ?

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