Cafards at home

samedi 23 juillet 2016

"Wisconsin" de Mary R. Ellis

Wisconsin

L'histoire : La famille Lucas vit dans le nors du Wisconsin, belle terre oubliée peuplée d'ouvriers européens immigrés et d'Indiens Ojibwés. John, violent et alcoolique, passe son temps dans les bars, quand il ne s'acharne pas sur sa femme et ses enfants. L'aîné, James, lassé des frasques paternelles, s'engage pour le Vietnam. Il ne reviendra pas, laissant son jeune frère Bill à ce sombre quotidien. Seuls les Morisseau veillent de loin et le soutiennent pendant le périlleux passage de l'enfance à l'âge d'homme. Mais au coeur de cette nature immuable et splendide qui panse les blessures et apaise les peurs, ce qui reste d'amour donne doucement la force de survivre.

La critique Nelfesque : Voici un roman aussitôt acheté, aussitôt lu (c'est assez rare pour être souligné tant les bouquins s'accumulent dans ma PAL). Séduite par sa couverture et son histoire, sans rien connaître de l'auteure, Mary R. Ellis, et sans avoir jamais entendu parler de cet ouvrage ci, je sentais qu'il pourrait me plaire et suis repartie avec. Comme j'ai bien fait !

Dans "Wisconsin", on suit Bill Lucas de l'enfance à l'âge adulte. L'histoire commence en 1967 en pleine période de la Guerre du Vietnam. Bill est un enfant rêveur. Il aime les animaux, s'invente des histoires dans la cour de la ferme familiale et vit de grandes aventures. Dans son entourage, la vie n'est pas rose. Son père, John, est un homme violent qui n'hésite pas à taper sur sa femme les soirs où l'alcool qu'il ingurgite quotidiennement se fait mauvais dans ses veines. Absent souvent, il laisse aux bons soins de Claire la gestion de la maison et des enfants. Lassé de cette ambiance invivable, James, l'aîné, va s'enrôler et partir au Vietnam. Un pays d'où il ne reviendra pas...

A la lecture de "Wisconsin", on sent sa gorge se serrer. A chaque page : injustice, misère et horreur. De la ferme des Lucas aux hauts plateaux vietnamiens, de l'alcoolisme à la guerre en passant par les mauvais traitements et les humiliations, c'est toute la vie de Bill que l'on voit défiler sous nos yeux mais également l'Histoire des Etats-Unis, toujours en trame de fond de cette histoire poignante. Seconde guerre mondiale, guerre du Vietnam, recherche d'un eldorado.

Au milieu de ce marasme, une petite lueur de bienveillance est présente chez les Morisseau, un couple de voisin que Bill fréquente depuis qu'il est tout petit. N'ayant pas pu avoir d'enfants eux-même, les petits Lucas sont comme les leurs. Avec discrétion et pudeur, ils vont être présents aux grandes étapes de la vie de Bill, pour le distraire, le soutenir, lui permettre de vivre le deuil de son frère. Sans eux, sa famille, sa ferme, son village et ses habitants l'auraient tué à petit feu...

Vous l'aurez compris, "Wisconsin" est une lecture difficile par les sentiments qu'elle soulève. Quand l'horreur fait place à l'horreur et que les instants de bonheur se font rares, chaque parcelle d'humanité est bonne à prendre et Mary R. Ellis décrit l'ensemble avec beaucoup de justesse sans jamais entrer dans le pathos. Un petit pavé de plus de 400 pages qui nous ensorcelle et qui donne foi en la vie malgré l'âpreté des épreuves rencontrées.

Challenge sans nom - A l'autre bout du mondeCe roman a été lu dans le cadre du "Challenge sans nom" avec ma copinaute faurelix et d'une lecture commune avec une fidèle lectrice du Capharnaüm éclairé, Nathalie, avec laquelle j'ai correspondu au fil de la découverte de ce roman.


vendredi 22 juillet 2016

"Le Coeur cousu" de Carole Martinez

Le Coeur cousu

L'histoire : "Ecoutez, mes sœurs ! Ecoutez cette rumeur qui emplit la nuit ! Ecoutez... le bruit des mères ! Des choses sacrées se murmurent dans l'ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d'épices, magie et recettes se côtoient. Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes!"

Frasquita Carasco a dans son village du sud de l'Espagne une réputation de magicienne, ou de sorcière. Ses dons se transmettent aux vêtements qu'elle coud, aux objets qu'elle brode : les fleurs de tissu créées pour une robe de mariée sont tellement vivantes qu'elles faneront sous le regard jaloux des villageoises ; un éventail reproduit avec une telle perfection les ailes d'un papillon qu'il s'envolera par la fenêtre : le cœur de soie qu'elle cache sous le vêtement de la Madone menée en procession semble palpiter miraculeusement...

Frasquita a été jouée et perdue par son mari lors d'un combat de coqs. Réprouvée par le village pour cet adultère, la voilà condamnée à l'errance à travers l'Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang, suivie de ses marmots eux aussi pourvus - ou accablés - de dons surnaturels...

La critique de Mr K : Dans un des articles dédiés à nos acquisitions frénétiques, je vous avais présenté mon engouement pour ce titre qui promettait monts et merveilles à la lecture de la quatrième de couverture. Certains d'entre vous m'avaient fortement incité à lire Le Cœur cousu de Carole Martinez et donc de le mettre dans ma liste prioritaire de lecture tant cet ouvrage les avait bouleversé et ému. J'ai suivi vos conseils et je vous rejoins entièrement : ce livre est une petit bombe d'intelligence, de poésie et d'une richesse narrative incroyable. Quel voyage !

C'est la destinée de toute une famille et plus particulièrement celle des femmes qui la composent que nous invite à suivre Carole Martinez. Par le biais du regard de Soledad (la petite dernière d'une fratrie de sept enfants !), nous découvrons Frasquita (la maman) au moment où elle reçoit de sa mère une mystérieuse boîte. Ce rituel familial relève de la transmission d'un don de mère en fille sauf qu'on ne sait jamais à l'avance ce que va contenir la fameuse boîte ! Pour Frasquita, ce sera la couture mais pas seulement dans le sens commun que cela implique. Magicienne du fil et de l'aiguille, elle crée et rafistole les textiles mais s'occupe aussi des corps et des âmes égarés. A la fois bénédiction et malédiction, ce don est à l'origine de tout ce qui va suivre et va la confronter aux autres entre admiration et crainte.

C'est le commencement d'une vie dense entre joies (la maternité, l'utilisation du don...) et grandes peines (le mariage raté, des décès prématurés, commérages et médisances de la foule...). Se déroulant dans le sud de l'Espagne au XIXème siècle, ce récit est une belle illustration de la rudesse des mœurs de l'époque avec notamment le machisme ambiant et institutionnalisé à tous les niveaux, notamment dans le fonctionnement des familles. Ce livre est une belle déclaration d'amour aux femmes, à leur importance et leur abnégation face à la pression masculine et parfois son incurie. Dans ce domaine, certains passages sont violents et âpres mais éclairants et structurants dans l'évolution de l'histoire. Le récit est divisé en trois parties qui découlent de cela et des choix effectués par l'héroïne : la vie au village pour commencer avec un beau portrait sociologique de ce microcosme vivant en vase clos, la fuite vers un ailleurs meilleur ensuite avec une évocation saisissante des révoltes paysannes de l'époque (contrecoup des frémissements communistes et anarchistes en Russie) et enfin l'installation dans un nouveau monde prometteur qui se révélera lui aussi décevant.

Le charme opère instantanément dès que l'on a parcouru les premières pages de l'ouvrage. L'auteure y apporte une diversité de ton et de forme qui font qu'on a l'impression de se retrouver à la confluence du conte, de l'épopée type Odyssée et du récit initiatique féministe. Dès lors le quotidien décrit dérive vers le merveilleux et l’extraordinaire malgré des retombées dans la bassesse humaine aussi régulières que poignantes. Au détour des péripéties nombreuses qui peuplent ce roman, l'auteure convoque des éléments, de nouveaux personnages, des artifices appartenant aux genres pré-cités comme un ogre inquiétant, la magie qui opère avec les dons de Frasquita et ses enfants, des phénomènes étranges... Cela donne un caractère universel à ce récit où l'on retrouve nombre de thématiques, de messages moraux en filigrane qui toucheront chacun à sa mesure. L'extrême violence qui se dégage de certaines scènes ou rapports entre personnages n'est pas sans rappeler certains passages de Perrault, Grimm et consorts (à voir aussi le très beau Tale of Tales sorti au cinéma l'année dernière) où la violence use de sa fonction cathartique pour servir le récit, l'illustrer et provoquer la réflexion chez le lecteur notamment sur le rapport à autrui et l'inscription de chacun dans la marche du monde. L'ensemble en tout cas est novateur, bien ficelé et efficace, l'addiction est donc totale et irréversible.

Quel plaisir de lecture en tout cas ! La langue est belle, onctueuse, gouleyante, imagée et parfois brute de décoffrage. La matière est belle et le contenu stupéfiant, balançant continuellement entre la chronique familiale et un quotidien tirant vers un imaginaire qui peut surgir à tout moment de nulle part. On ressort ébloui et touché en plein cœur, un moment de grâce rare pour un merveilleux ouvrage. Vous savez ce qu'il vous reste à faire !

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mercredi 20 juillet 2016

"En suivant la mer" de Marie-Magdeleine Lessana

En suivant la merL'histoire : Que peut-on saisir d’un peuple par la vie qu’il mène l’été sur ses rivages ?
En juillet et août 2015, Marie-Magdeleine Lessana fait le tour de la France par ses côtes, à la manière de Pasolini dans l'Italie de 1959. De Dunkerque à Hendaye et de Portbou à Menton, elle observe une France qui s'abandonne et se dévoile sur les plages, porte un regard juste sur ceux qui organisent avec soin des bonheurs à leur mesure.

La critique Nelfesque : Marie-Magdeleine Lessana est psychanalyste et écrivaine. Auteure de plusieurs articles de presse, romans et essais, elle nous propose avec "En suivant la mer", un road trip du nord au sud de la France en longeant ses côtes. L'idée est originale, le lecteur se demande bien ce qu'il va découvrir et apprendre au fil de ces pages. Suivons l'auteure dans son voyage sans but, telle une errance, avec la côte pour seule ligne de conduite.

Le voyage commence entre Sangatte et Dunkerque pour se terminer à Menton. Entre les 2, quelques milliers de kilomètres, des passages de frontières physiques et mentales, des plages de galets et de sable fin, des petits ports, des hôtels touristiques, des hommes et des femmes. Lorsque l'on commence "En suivant la mer", il faut accepter l'idée de se laisser porter. Ici, point d'intrigues à développer mais une idée folle dans la tête de l'auteure, celle de suivre la côte et flâner au gré des envies. Ne pas rester trop longtemps au même endroit, essayer de ne pas survoler les choses pour autant, juste capter l'instant présent et l'ambiance des lieux le temps d'une nuit ou deux.

Il y a dans cet ouvrage, un petit côté Florence Aubenas avec son "En France", l'analyse en moins. Marie-Magdeleine Lessana ne fait pas une analyse de ce qu'elle voit, elle ne fait que constater, vivre l'instant et le lieu en essayant de rester neutre. Les à priori sont tout de même là, on ressent bien qu'elle préfère certaines régions à d'autres, pour y avoir des souvenirs, pour y avoir déjà passé des vacances... On n'évite pas non plus les clichés. Au détour d'une page, il est question de l'ouverture d'esprit des habitants, de la notion d'accueil, des migrants à Calais ou en Italie... Des questions sont soulevées. Au lecteur ensuite d'entreprendre la démarche pour y répondre si il le souhaite.

Cet ouvrage ne révolutionne pas notre façon de voir la vie mais il donne envie d'entreprendre ce type de voyage au long cours. Profiter de la vie, se laisser bercer par la mer, suivre son instinct. Sans attaches, sans contraintes, aller où la route nous mène, à un endroit on l'on se sent bien. Marie-Magdeleine Lessana utilise sa plume de la même façon en nous laissant entrevoir ses pensées au gré des kilomètres parcourus. Parfois avec rudesse, souvent avec poésie, comme une personne qui aime la mer et le sentiment de liberté qu'elle procure.

Seul bémol à mon sens, il manque une carte à la fin de l'ouvrage pour suivre le road trip de l'auteure plus facilement. Le lecteur est un peu perdu quelque fois (mais n'était-ce pas voulu également ?). De grands sauts sur le littoral sont souvent effectués (notamment le Morbihan complètement zappé (forcément, je l'ai remarqué, puisque je l'attendais)) mais dans ces 200 pages, on appréhende aisément le littoral français de Lessana, celui qu'elle a voulu nous montrer, celui où elle s'est arrêtée.

"En suivant la mer" est un ouvrage à part. En vous aventurant dans ses pages, acceptez de vous laisser porter par la magie de l'instant. Vous ne contrôlez plus rien, Marie-Magdeleine Lessana s'occupe de tout et vous emmène avec elle le long des falaises et des plages françaises. Passez un été à la mer, parcourez la France et appréciez la beauté de ces grandes étendues d'eau salée à la fois intrigantes, cruelles et magnifiques.

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mardi 19 juillet 2016

"Le Chaos final" de Norman Spinrad

lechaosfinalNS

L'histoire : Beurk ! Voici Sangre la planète rouge : tortures - terreur – cannibalisme. Ouais ! Voilà Bart Fraden le libérateur : embuscades – rapines – victoire. La révolution est en marche. C'est ça le Chaos Final !

La critique de Mr K : Troisième roman dans l'ordre chronologique d'écriture de Norman Spinrad, ce Chaos final s'apparente beaucoup à Rêve de fer, un ouvrage qui m'avait fait forte impression à la confluence de la fascination et du dégoût. Je vous préviens de suite (mais je crois que la couverture de cette édition parle pour elle-même...), si vous entamez cette lecture c'est la promesse de massacres, tueries, étripailles, tortures, bains de sang par m3, hurlements, MEURS MEURS MEURS, stratégies, traîtrises, hyper-défonces, retours-sur-soi, amour, mort, carnages, pillages, cannibalisme, fanatisme, égocentrisme, cynisme... Un sacré programme donc entre SF, récit de guerre et théorisation de la Révolution.

Chassé du système solaire par une révolte globalisée, Bart Fraden, accompagné de ses deux fidèles compagnons, est à la recherche d'une nouvelle planète à conquérir. Le plan est simple : trouver une planète habitable, mener une révolution pour renverser le pouvoir en place et se dorer la pilule. Programme séduisant s'il en est et en plus la planète Sangre paraît parfaitement convenir : une société féodale basée sur la loi du plus fort qui écrase sans vergogne ses administrés qui acceptent une loi naturelle qui implique torture, séquestration et cannibalisme ! Tablant sur la volonté des plus humbles de se réveiller et de prendre le pouvoir, Bart va s'immiscer dans les arcanes du pouvoir pour tenter de comprendre la logique régnant sur Sangre et la faire basculer. Il n'est pas au bout de ses peines et il ne ressortira pas indemne de cette aventure.

En effet, la caste dirigeante de la planète, la Confrérie de la Souffrance, est composée d'un ramassis de sadiques ayant à leur botte une armée de bêtes à massacre (on se croirait dans Mad Max avec des tueurs aux dents limées et obsédés par le meurtre) et dont l'unique raison d'être est infliger un maximum de souffrance pour en retirer un maximum de plaisir. Leur régime alimentaire est basé exclusivement sur l'anthropophagie ! Des fermes élèvent les hommanimaux qui constituent les cheptels des puissants et la population ne vit que sous le fouet des seigneurs et la soumission totale au sacro-saint ordre mis en place. Cela donne lieu, vous l'imaginez, à des scènes d'une extrême cruauté, gore à souhait (j'avoue je suis amateur) mais aussi à de belles pages plus théoriques sur les notions d'asservissement et d’avilissement consenti. Franchement fascinant et effrayant.

341 pages compose cette édition et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'on les sent passer ! Un peu à la manière d'Orange Mécanique, l'auteur fait appel à tout ce que l'homme peut faire et penser d'abject pour dénoncer nos travers. C'est d'ailleurs ce qui transforme ce qui ressemble au premier abord à une série B littéraire en expérience terrifiante entre spectacle dantesque (au sens propre cette fois-ci) et raisonnement sur les mécanismes du pouvoir. Il est question notamment de raison d'État, de propagation de rumeurs et l'utilisation de la propagande pour manipuler les esprits (y compris via des drogues puissantes et addictives), les amener à penser comme le héros pour mieux les utiliser par la suite. En cela, le héros est fort intéressant car clairement ambivalent. Il a un petit côté gentil vaurien à la Han Solo dans la première trilogie Star Wars qui m'a séduit avec un langage argotique fleuri et délirant. Et puis, il y a le côté sombre, calculateur et cynique de Bart Warden qui ressurgit à l’occasion lors des grandes prises de décision et notamment le passage terrifiant de son initiation en tant que membre à part entière de la confrérie de la souffrance. Il est le symbole à lui tout seul de notre égocentrisme et de notre propension à vouloir plus sans questionnement moral. Il ressort du livre totalement éprouvé, ébranlé sur ses bases et changé à jamais.

Pas grand chose en terme d'espoir à se mettre sous la dent, l'écriture virevoltante de Spinrad n'en laisse que quelques miettes au détour de passages plus intimes notamment entre Bart et Sophia, ersatz de Sonia La Rousse qui va lui faire connaître des joies insoupçonnées mais qui ne suffiront pas à lui faire fuir la réalité. A vouloir changer la planète Sangre, c'est peut-être elle qui l'a changé... La lecture bien qu'éprouvante est diablement prenante et propose un savant mélange entre aventure dans un monde apocalyptique et exploration des mécanismes régissant un régime totalitaire. Clairement, je ne lirais pas un ouvrage comme celui-ci tous les jours, mais c'est le genre de lecture que l'on peut qualifier à la fois de déviante et de constructive. Une pure expérience que les plus courageux d'entre vous tenteront peut-être...

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samedi 16 juillet 2016

"La Soif de l'âme" de Christine Falkenland

La Soif de l'âme

L'histoire : Après des années de silence, Cora reprend contact avec son cousin Ernst. Séparés dans l’enfance, ils se retrouvent au domaine de Berg, au milieu des fleurs en serre et des chevaux, en ce lieu où Cora vit en compagnie de ses domestiques. Sournois, Ernst s’habitue à la personnalité austère et ambiguë de Cora, investit de sa présence une demeure dont le souvenir semblait voilé d’interdits. Courtois, presque timide, il tente de reconstruire leur complicité passée tout en résistant apparemment à d’insoutenables réminiscences névrotiques. Tel un ballet funèbre, cette relation longtemps interrompue glisse alors vers un processus de domination et de violence dont la jeune femme, bien que sur la défensive, sera la tragique victime.

La critique de Mr K : Petit voyage littéraire en Suède aujourd'hui avec une poétesse-romancière que je découvre aujourd'hui avec ce roman flirtant bon la passion destructrice. Lors d'un chinage de plus, je tombai par hasard sur La Soif de l'âme et la couverture happait mon regard de suite. Pour ma part, je la trouve assez magique et très attirante. La quatrième de couverture achevait de me convaincre avec une histoire comme je les aime mêlant amour et déraison. Mais ce livre est même bien plus que cela…

Cora vit seule dans sa grande maison de famille depuis la disparition de ses parents. Bourgeoise oisive, elle aime flâner dans son jardin d'hiver, les belles cavalcades à cheval dans le domaine et les alentours en compagnie du régisseur de la propriété. Tous les dimanches, elle va à l'église suivre l'office. Pour paraphraser un grand auteur, tout est luxe, calme et volupté. Tout bascule, le jour où elle recontacte Ernst, une ancienne connaissance issue de son enfance dont elle avait perdu la trace. Commence alors une étrange sarabande mêlée d'observation, de fascination, d'attirance et de répulsion. L'âme humaine est décidément bien nébuleuse et le couple de personnages s'enfonce dans une étrange relation qui comme le prédit le résumé va s'avérer funeste.

Très vite, dès le début, je retrouvais des sensations de lecture que je n'avais plus pratiqué depuis longtemps. Cet écrit est un mix improbable entre le Flaubert de L'Éducation sentimentale (un classique parmi les classiques) et L'Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence. On partage notre temps de lecture entre descriptions très naturalistes du manoir, de ses dépendances et de ses jardins et scènes intimistes entre les deux personnages principaux.

Le point de vue adopté est celui du visiteur. Ernst nous raconte ses retrouvailles avec la jeune fille qu'il revoit bien des années après leur prime jeunesse. Au départ, le personnage est assez imbuvable, imbu de lui-même, irrespectueux envers Cora (il passe son temps à juger son attitude et ses actes, il ferait mieux de balayer devant sa porte). Quelques flashback plus loin, les allers-retour présent/passé se multipliant au fil du récit, on se rend compte qu'il a été marqué dans sa chair et son esprit durant sa jeunesse et qu'il est quelque peu dérangé (c'est un euphémisme). On ne dira jamais assez que tout se joue avant 6 ans et que le rapport aux parent est primordial dans la construction de soi. Dans la déviance involontaire, on atteint ici des sommets avec un Ernst touchant dans sa monstruosité et son incapacité à s'adapter à l'autre.

En face de lui, une belle oie blanche, pétrie de spiritualité et de bons sentiments qui ne capte pas forcément ce qui se passe autour d'elle et qui a du mal dans ses relations aux autres de par la vie solitaire qu'elle s'impose. Encore vierge, elle ne connaît pas grand chose aux grands élans de l'amour et ses retrouvailles avec Ernst vont faire plus que des étincelles. Une fois le Rubicon traversé, la lumineuse Cora laisse place à un être désespéré et perdu qui tente maladroitement de se raccrocher à sa foi, à Dieu qui jusque là s'était montré si proche d'elle. Le livre rentre alors dans une nouvelle logique, celle de l'affrontement au centre d'un couple qui n'en est pas vraiment un, une victime et une proie, et des esprits en déshérence qui tentent de survivre comme ils peuvent.

Ce livre a un caractère hypnotique indéniable. Bien qu'assez froid dans son approche au départ, on se prend à rentrer assez vite dans l'histoire et l'on est intrigué face à ces deux êtres très différents qui pourtant sont attirés l'un par l'autre. L'écriture de Christine Falkenland accompagne merveilleusement la trame avec une simplicité renversante inoculant quelques saillies venimeuses de haute tenue qui bouleversent personnages et lecteurs unis pour le pire dans une descente aux enfers diaboliquement bien menée. On ressort de cette lecture courte (140 pages) mais efficace complètement rincé et conscient d'avoir lu une petite pépite bien sombre et profondément humaine. Une expérience à tenter !

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vendredi 15 juillet 2016

Pensées pour Nice...

Attentats Nice

Dessin de Mesia

Pensées pour Nice.
Pensées pour les victimes et leurs proches.
Pensées pour notre pays et ce 14 juillet qui restera à jamais dans nos mémoires.
Pensées pour notre époque, sordide, où les attentats deviennent monnaie courante.
Désarroi et tristesse...

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jeudi 14 juillet 2016

"Fournaise" de James Patrick Kelly

JPKFOURNAISE

L'histoire : La petite planète du Pois de Morobe a été vendue et son nouveau propriétaire a des idées particulières. Il l'a renommée Walden et la "simplicité volontaire" y est désormais la règle. Pour tous les colons embrassant la philosophie du retour à la terre selon Thoreau, cette planète a les moyens de devenir une véritable utopie. Mais les occupants précédents ne sont pas de cette opinion et, contre l'idéologie du dépouillement rurale, ils entendent défendre leur mode de vie - allant pour cela jusqu'à se transformer en torches suicides. Aux quatre coins de Walden, les nouvelles forêts se transforment en fournaises.

La critique de Mr K : Voilà un ouvrage qui traînait dans ma PAL depuis plusieurs années et que Nelfe a exhumé lors d'un choix de livre SF. En effet, nos livres à lire étant assez nombreux (sic), il arrive que l'on demande à l'autre de choisir nos lectures à venir parmi une pré-sélection de trois livres du même genre. Nelfe a jeté son dévolu sur Fournaise de James Patrick Kelly... Mon bilan comme vous allez pouvoir le lire est assez mitigé et cette lecture ne restera pas dans les annales du Capharnaüm Éclairé.

Prosper Grégoire Leung (aka Spur) producteur de pommes et de cidre (est-il d'origine bretonne ?) est chargé avec sa brigade de combattre les feux allumés par les indigènes mécontents de la transformation de leur monde par des colonisateurs invasifs. On retrouve très vite notre héros à l'hôpital où il se remet d'une intervention compliquée où il a failli mourir. À l'occasion de cette période d'inactivité, il va remettre en cause nombre de choses dans sa vie. Tout d'abord son mariage qui n'est qu'un succédané et ne donne satisfaction à aucun des deux partis. Et puis, il y a cette impression récurrente que certains éléments sont cachés à la population, notamment la possibilité de communiquer avec les autres humains dispersés un peu partout dans l'espace. À la faveur d'une faille dans le système de communication, il va prendre contact avec des êtres étrangers au monde de Walden. Il va aller de révélations en révélations et sa vie va s'en voir changée.

Bien que rapide cette lecture s'est révélée plutôt décevante. La faute en priorité à une quatrième de couverture qui ne correspond pas vraiment au contenu. Là où je m'attendais à une variation autour de la notion d'utopie et de conquête de territoire (à la mode Avatar), l'auteur nous propose le parcours initiatique d'un jeune homme qui va découvrir la face cachée de la société qui l'a vu naître. On voit donc que très peu les mystérieux incendiaires et leur culture n'est qu'à peine ébauchée. On suit les atermoiements de Spur qui une fois sorti de l’hôpital va rencontrer d'autres humains puis rentrer chez lui retrouver son père et sa future ex-femme. Je n'ai pas trouvé le personnage principal plus attachant que cela et le rythme est lent, il ne se passe pas grand chose et honnêtement le livre se termine en eau de boudin !

Dommage car James Patrick Kelly a une écriture souple et abordable, caractérise bien ses personnages malgré un côté parfois ampoulé de certaines situations ou dialogues. L'univers était intéressant et nombre d'idées pertinentes, favorisant réflexion et immersion dans une belle utopie futuriste. Mais hélas, les ingrédients ne font pas tout, ici la mayonnaise ne prend jamais réellement et au final, j'ai plus eu l'impression de perdre mon temps qu'autre chose. Mauvaise pioche...

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mercredi 13 juillet 2016

"Aphrodite et veilles dentelles" de K. B. Holmqvist

Aphrodite et vieilles dentellesL'histoire : Tilda et Elida Svensson, 79 et 72 ans, célibataires, mènent une vie de routine paisible. Elles font des confitures, vont à l'église et se couchent chaque soir exactement à la même heure. Pas de commodités à l'intérieur de leur maison vétuste : les toilettes sont au fond du jardin, l'eau est tirée au puits. Tout change à l'arrivée d'un nouveau voisin, Alvar Klemens, ou plutôt de son chat : le félin est pris de frénésie sexuelle en mangeant une des plantes d'Alvar, que celui-ci entretient avec un engrais curieux.
Et si elles tenaient avec ce produit l'occasion de s'offrir enfin des WC dignes de ce nom ? La révolution est décidée : les deux dames montent un business clandestin d'elixir aphrodisiaque...

La critique Nelfesque : Voici un roman parfait pour l'été. "Aphrodite et vieilles dentelles" est un savant mélange d'humour, de tranches de vie et de tendresse.

Nous faisons ici la connaissance de Tilda et Elida, deux petites mamies ayant passé toute leur vie ensemble. Deux soeurs qui ne se sont jamais quittées et ont traversé les années avec simplicité et humilité. Toujours dans la maison de leurs parents, leurs journées sont bercées par des rituels bien précis. Chaque jour, le réveil est à telle heure, le petit déjeuner à telle heure avec tels ingrédients... Le soleil et les saisons rythment leur quotidien. Les fruits et les légumes, les conserves et les confitures. Elles se connaissent par coeur et se contentent de peu. La modernité a fait son entrée dans les maisons alentours mais elles sont restées à des habitudes de l'ancien temps. Chez Tilda et Elida, on va au puits chercher son eau, on fait ses besoins au fond du jardin. Été comme hiver.

Quand Alvar Klemens achète la maison voisine, c'est la panique à bord. Comment vont-elles pouvoir faire pour se rendre à leur puits sans passer par la propriété voisine ? Pourquoi les bassines de confitures si pratiques pour confectionner leurs plaisirs sucrés se retrouvent-elles transformées en pots de fleurs et déposées en ornement dans les jardins ? Le monde de Tilda et Elida ne tourne plus rond et une tempête dans un verre d'eau s'annonce.

D'abord inquiètes par ce bouleversement dans leurs habitudes, elles vont peu à peu trouver un intérêt à cette nouveauté et y prendre goût. Pourquoi ne pas faire entrer les WC dans la maison pour commencer ? La révolution est en marche !

Avec une écriture simple et des situations savoureuses, K. B. Holmqvist nous entraîne à Borrby, petite bourgade suédoise au bord de la mer baltique. Avec ses 1000 habitants l'hiver mais de nombreuses maisons secondaires apportant leur lot de "gens de la ville" l'été, Tilda et Elida font office d'institution. Elles font partie du folklore et du charme de ce village. Mamies typiques aux répliques attendrissantes et aux réflexions décalées, elles nous font penser à nos grands-mère d'autrefois, nos mémés à blouse que l'on croisait encore il y a quelques années mais qui sont aujourd'hui en voie de disparition dans nos campagnes. Des gens simples, vivant chichement et hors de la société de consommation. Cette plongée dans un univers fait de simplicité et presque de naïveté parfois et des plus touchantes.

A la lecture d'"Aphrodite et vieilles dentelles", on retrouve son âme d'enfant, on revoit nos grands-parents avec émotion et une pointe de nostalgie se fait sentir. Alternant sourires attendris et rires durant 250 pages, on se sent bien à la sortie de cette lecture après avoir pris une grande bouffée d'air frais et de simplicité. Un feel good book qui n'est pas sans rappellé "Et puis Paulette..." de Barbara Constantine pour la tendresse qui se dégage de ses pages. Des valeurs humaines, du bonheur simple, des relations sincères, voilà tout ce que vous propose ce roman et, dans ce monde de brutes, un peu de douceur ne se refuse pas !

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lundi 11 juillet 2016

"Refuge 3/9" de Anna Starobinets

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L'histoire : Alors tout commença. Mais moi, je disparus.

Au même moment, une femme en voyage à Paris et un homme détenu en Italie sont pris du désir impérieux de rentrer chez eux, en Russie, où se trament des événements inquiétants. Là-bas, le petit Yacha, victime d'un grave accident, est admis dans un drôle d'hôpital peuplé de créatures tout droit sorties du folklore russe. Il attend l'homme et la femme pour les mener au mystérieux Refuge 3/9.

Mais au début de leur périple, chacun subit une étrange métamorphose... Quels liens unissent ces trois personnages égarés entre deux mondes?

La critique de Mr K : Une lecture coup de cœur aujourd'hui avec une sacrée découverte littéraire. Un grand merci aux éditions Agullo qui avec ce titre frappent un grand coup en proposant un livre différent, dérangeant, navigant constamment entre la réalité et un univers déroutant. Petit message à caractère informatif avant de débuter, en entrant dans Refuge 3/9 il faut accepter de ne pas tout comprendre / saisir dès le départ, l'éclaircie ne viendra qu'en deuxième partie d'ouvrage et livrera un bon nombre de secrets, tenants et aboutissants. Si vous êtes impatient ou que vous aimez le tangible et le concret en littérature, passez d'ores et déjà votre chemin...

C'est typiquement le genre de livre très difficile à résumer même si la quatrième de couverture nous renseigne quelque peu. Un homme et une femme se sentent irrépressiblement attirés par un retour dans leur Russie natale. Marie et Joseph ont vécu ensemble et se sont séparés suite un événement tragique. Au moment du récit, elle, photographe pro, est à Paris pour un reportage sur un salon du livre. Lui, tricheur professionnel, est emprisonné en Italie. Tous les deux vont être victimes d'une métamorphose peu commune (Marie en clochard, lui en araignée) et vont entreprendre un périple de retour aux accents initiatiques certains. En background, le monde va mal plus particulièrement la Russie où le nouveau président élu a un comportement étrange, dénué de raison comme s'il n'était qu'un pantin aux mains d'une puissance supérieure. D'ailleurs, sur internet des cris d'alarmes se font l'écho des bouleversements à venir, la guerre semble proche...

En parallèle, une jeune garçon, Yacha, est victime d'un accident dans un parc de loisir et se retrouve "coincé" dans un monde parallèle, une mystérieuse clinique s'occupant d'enfants handicapés cérébraux et moteurs. Le personnel est des plus étranges, les Impurs comme ils se nomment forment un joyeux mélange d’entités antédiluviennes, de nains, gnomes et sorcières en tout genre tout droit sortis de l'univers des contes et pour certains des mythes et légendes slaves. Yacha est-il mort ? C'est la première question qu'on se pose tant son existence est bouleversée et ses nouveaux compagnons étranges. Il va découvrir peu à peu que s'il se retrouve là, ce n'est pas par hasard et que sa destinée est d'importance car seul lui peut briser le lien séparant le monde des hommes et celui de l'imaginaire. Mais quelles conséquences cela aura-t-il pour le monde tel que nous le connaissons ? Pour les êtres humains ?

La réponse est fournie au bout des 465 pages d'un récit constamment partagé entre intimisme, conte fantastique et épopée légendaire. Le mélange est détonnant et une fois la surprise passée, on se laisse porter par la verve et le talent de cette auteure que j'ai découvert avec ce titre. Anna Starobinets multiplie les changements de point de vue en cours de chapitre, alterne passé et présent, les allers-retour entre notre monde et la mystérieuse enclave où se trouve Yacha... Autant d'effets qui finissent par rendre totalement accro le lecteur tant l'histoire va loin dans les actes et leur portée. D'une simple quête de soi et de l'autre, on en arrive à une vision du monde déviante, puissante et totalement novatrice où souffle un vent de folie et d'un folklore injustement méconnu (je dois avouer qu'étant petit j'étais fou des récits autour de Baba Yaga la sorcière). Franchement, on enchaîne les claques et on en redemande.

Les personnages sont particulièrement soignés et charismatiques qu'ils soient humains ou non. On ressent chacune de leurs pensées, on pèse chacun de leurs actes. Anna Starobinets provoque à chaque page une empathie immédiate chez ses lecteurs tant elle a le don de peaufiner et d'humaniser des êtres désincarnés. Ainsi, on apprécie tout autant les trois protagonistes humains principaux que la vilaine sorcière ou des entités pluri-millénaire dont Celui qui dit, conteur des affres des hommes et des divinités. Alors oui, au final il ne se passe pas grand-chose dans ce récit mais chaque élément, chaque pièce a son importance et son incidence. Au niveau de la structure du roman, on touche au sublime et sans sacrifier pour autant au plaisir de lecture. L'ensemble est digeste au possible, emprunt d'humanisme mais aussi de poésie et d'envolées lyriques par moment.

Que dire de plus sans livrer trop de clefs de lecture ? Ce livre est un bijou d'une ambition folle et d'une accessibilité incroyable. Il mène les lecteurs loin, très loin dans l'imaginaire et l'évasion. On prend un plaisir fou dans la lecture et la fin nous cueille totalement nous laissant tout pantelant comme lors de notre première grosse expérience de lecture. Un chef d’œuvre, parmi les chefs d'œuvre.

samedi 9 juillet 2016

"La Tortue rouge" de Mickaël Dudok de Wit

La Tortue rouge affiche

L'histoire : À travers l’histoire d’un naufragé sur une île déserte tropicale peuplée de tortues, de crabes et d’oiseaux, La Tortue rouge raconte les grandes étapes de la vie d’un être humain.

La critique Nelfesque : J'avais remarqué ce film d'animation lors de la dernière édition du Festival de Cannes mais il m'était sorti de la tête. France Info étant partenaire du film, les journalistes officiant sur ses ondes ont fait pas mal de promo lors de sa sortie et nous nous sommes un peu plus penchés dessus avec Mr K jusqu'à avoir furieusement envie d'aller voir. Chose que nous fîmes.

"La Tortue rouge" n'est pas un film comme les autres. D'aussi loin que je m'en souvienne, je ne crois pas avoir vu une pareille oeuvre un jour. Ce film sans paroles, où bruits de la nature et musique collant parfaitement aux propos sont omniprésents, fait la part belle aux sensations et au ressenti. Le spectateur ne peut s'empêcher de se transposer et s'imaginer à son tour échoué sur une île déserte. Que ferions-nous ? Comment appréhenderions-nous notre environnement ? Quelles idées nous passeraient alors par la tête ?

Nous suivons ici un homme dont nous ignorons tout. Sans nom, sans profession défini, il n'est déterminé par aucun signe extérieur. C'est simplement un homme, d'une vingtaine d'années lors de son naufrage. Ici, sur cette île peuplée de crabes et d'insectes, il va chercher un moyen de reprendre le large et construire des radeaux mais inlassablement une tortue rouge détruira ses frêles esquifs.

La Tortue rouge 4

De rage et de désespoir, il va alors commettre un acte qui va changer sa vie à tout jamais. Cet acte symbolique, dont je ne vous parlerai pas en détail, pas plus que je vous ne donnerai ma théorie sur la suite qui en découle pour ne pas vous gâcher la surprise et influencer votre jugement, va faire basculer le récit dans l'étrange.

La Tortue rouge 1

Plus qu'elle ne se regarde, "La Tortue rouge" est une oeuvre qui se ressent. Difficile d'en parler sans en dire trop mais une chose est sûre : ce film vous bouleversera ou vous laissera complètement indifférent. Il n'y a pas de demi mesure possible. Soit elle parlera à une partie de vous-même par les thématiques qu'elle aborde (vieillesse, famille, parentalité, mort, solitude, amour...) soit elle vous ennuiera parce que foncièrement ici il ne se passe pas grand chose d'autres que le cours d'une vie, tout simplement.

Oui mais quel bel écrin pour ce parcours ! Avec des paysages et des couleurs sublimes (les camaïeux changeants de l'horizon dont je ne me lasse pas), des petits clins d'oeil attendrissants (les petits crabes curieux), un rythme lent et contemplatif et un grain unique faisant penser à la photographie argentique, ce film touche autant les âmes sensibles que les esthètes. A voir et revoir sans modération tellement c'est beau, à tous les niveaux !

La Tortue rouge 2

La critique de Mr K : 7/6. Oui, oui vous avez bien lu, une note abracadabrantesque pour un film qui m'a "liquéfié" littéralement à la sortie de la salle. On touche ici au sublime, à la perfection... Ça faisait bien longtemps que ça ne m'était pas arrivé. Le postulat est simple : un naufragé se retrouve isolé sur une île déserte avec pour seuls compagnons de drôles de petits crabes et des tortues. L'une d'entre elles qui donne son titre au métrage de part son étonnante couleur va modifier à jamais son destin.

La Tortue rouge 5

Inutile d'en dire plus pour ne pas gâcher les surprises à venir, sachez simplement que ce récit s'apparente à une belle métaphore sur l'existence humaine. Sans paroles, le métrage nous immerge au plus près de cet homme seul qui tente de survivre et au début surtout de quitter cette île. Le film alterne découvertes de la nature, petits moments à tonalité légère avec des crabes facétieux et moments de tensions forts comme la chute dans un trou d'eau ou l'imminence d'une catastrophe naturelle. Mais peu à peu, le ton s'épaissit, révélant la densité des éléments abordés à travers des moments de vie croqués fort justement par un réalisateur au talent immense.

La Tortue rouge 3

Ne vous laissez pas abuser par les traits minimalistes des dessins, le film fourmille d'idées et de références que chacun appréhendera à son niveau qu'il soit jeune ou moins jeune. Les décors sont de toute beauté avec des couleurs magnifiques virant parfois à la bichromie notamment dans les scènes se déroulant de nuit. Naturalisme et onirisme se mêlent présentant un récit foisonnant et poignant. La vague des émotions nous emporte très loin, le tout bercé par une bande originale soulignant parfaitement la beauté de l'ensemble. On navigue entre partitions et envolées lyriques à la Sébastien Tellier, et parfois vers des sonorités que n'auraient pas reniés les Pink Floyd de la période Meddle.

C'est les yeux tout humides que je suis sorti de cette séance vraiment hors-norme. Ce film est une perle alliant richesse graphique, humanisme profond et expérience cinéphile incroyable. Franchement… Ne passez pas à côté au risque de le regretter plus tard !