la guerre des bulles

L’histoire : Dans une communauté de montagne coupée du monde, les réserves d'eau se tarissent. Face à des adultes incapables d'affronter ce problème de survie, les enfants comprennent que c'est à eux de le régler.

Ils s'emparent d'armes, prennent la maîtrise du territoire et emprisonnent leurs parents. Lorsque ceux-ci protestent sérieusement, le mouvement de résistance lancé par les enfants franchit un pas supplémentaire.

Désormais maîtres du territoire, ils tentent d'établir un nouveau modèle de société, basé sur l'abolition de toutes les règles anciennes...

La critique de Mr K : C’est à Taïwan que nous emmène la chronique du jour avec la dernière sortie littéraire des éditions Mirobole que j’aime tellement. La Guerre des bulles de Kao Yi-Feng est un drôle d’objet littéraire qu’il est difficile de définir avec précision tant on se retrouve à la croisée des genres entre roman d’apprentissage, dystopie et satire sociale. Malgré un démarrage de lecture difficile, le jeu en vaut la chandelle car ce récit est d’une grande beauté et d’une grande portée. Suivez le guide!

L’action se déroule dans un faubourg isolé dans les montagnes de Taïwan. La vie suit son cours malgré des difficultés endémiques en terme d’accès à l’eau potable. La sécheresse aidant, l’absence de réseau d’eau courante se fait cruellement sentir et la communauté villageoise ne semble pas prendre le problème à bras de corps. Face à cette impuissance affichée, la révolte gronde chez les enfants qui vont opérer un coup d’état et prendre le contrôle du faubourg. Gao Ding est élu général en chef et en s’entourant de ses plus proches amis, il va instaurer de nouvelles règles, un nouveau régime pour ne pas réitérer les erreurs de ses aînés, bâtir un monde nouveau pour améliorer le sort de tous les habitants. Lui et ses troupes vont apprendre que les idéaux se heurtent bien souvent à la réalité et le pragmatisme attend au tournant toute personne ou groupe qui détient le pouvoir...

Le récit commence très lentement, c’est pour cela que dans un premier quart de livre, j’étais un peu perdu. L’ouvrage débute directement au moment de la prise de pouvoir des jeunes et l’auteur, Kao Yi-Feng, s’efforce de nous décrire l’organisation et les rituels suivis par les nouveaux maîtres du faubourg. C’est un peu fastidieux et ça ne fait pas vraiment avancer les choses. En fait, il faut attendre un peu pour se rendre compte que le procédé est assez malin (à défaut d’être séduisant de prime abord) car il plante des éléments essentiels pour la suite. La réalité les rattrapant, Gao Ding et les siens vont devoir affronter le problème de l’eau mais aussi l’organisation générale de la zone et une menace plus insidieuse, celle de chiens errants qui cherchent eux aussi à survivre, quitte à attaquer les humains et notamment les enfants. Un glissement s’opère alors et les enfants se rendent compte qu’il va falloir prendre les problèmes sérieusement quitte à perdre leur innocence, pour rentrer dans l’âge honni de l’adulte.

Belle parabole sur le pouvoir et ses exigences, le livre ne recule devant aucun faux fuyant ou caricature. Des passages sont relativement rudes et en choqueront certains. La mort sème les victimes sur son passage, nul n’est épargné et surtout pas les enfants. Jamais gratuite ni exagérée, la violence larvée ou frontale n’est que la résultante d’aléas propres à la gestion d’un groupe et d‘un territoire. Surveillance, conflit, tension mais aussi guerre sont ici au menu et c’est loin d’être un jeu d’enfants, fissurant à l’occasion les rangs des troupes occupantes. Des figures extérieures aux enfants dont une sorcière et un vieil homme amoureux de chiens renvoient la balle aux dirigeants juvéniles, les mettant face à leurs contradictions et leur apportant leur aide à des moments cruciaux. Pour ceux qui connaissent la référence, il y a clairement des ponts, des liens et des thématiques communes avec le magnifique Sa majesté des mouches de William Golding même si ici, des passages sont bien plus crûs à la manière des auteurs coréens notamment.

Au delà de la trame principale, le monde qui nous est donné à voir est étrange. Bien qu’assez réaliste, on trouve des éléments de pure fantaisie et fantastiques à l’occasion. Certains morts réapparaissent et continuent de hanter les vivants, les ombres ont une vie propre, la nature même peut se révéler étrange avec de fascinantes métamorphoses et des aliments qui semblent se créer ex nihilo. On se prend même à se demander si l’on est dans le rêve / fantasme ou dans de la réalité augmentée du type réalisme magique. C’est déstabilisant mais aussi jouissif quand on est amateur, on se retrouve parfois dans un univers proche d’un Murakami avec l’obscurité en plus. J’ai aimé cette sensation de ne pas savoir à quoi m’attendre à chaque page tournée. Tout semble possible à n’importe quel moment et la fin n’est vraiment pas pour me déplaire laissant une saveur énigmatique en bouche. C’est typiquement le genre de livres dont on a envie de parler ensuite avec d’autres lecteurs pour échanger nos ressentis et nos avis.

Très poétique, léger et pourtant parfois très dur, ce roman se lit vraiment très facilement grâce à une langue aérienne, légère, exigeante mais tournée vers le lecteur. Transportant celui-ci vers des ailleurs insoupçonnés, on se sent tour à tour confortablement installé dans sa lecture, ébranlé, surpris, choqué, perdu. Il faut se laisser faire, pénétrer dans le livre sans certitudes et sans crainte car au final, l’histoire universelle qui nous y est contée marquera votre esprit d’une empreinte indélébile.