samedi 1 octobre 2016

"Après le tremblement de terre" d'Haruki Murakami

murakami haruki après tremblement terre

L'histoire : Japon, 1995. Un terrible tremblement de terre survient à Kobe. Cette catastrophe, comme un écho des séismes intérieurs de chacun, est le lien qui unit les personnages de tous âges, de toutes conditions, toujours attachants, décrits ici par Haruki Murakami. Qu'advient-il d'eux, après le chaos ? Séparations, retrouvailles, découverte de soi, prise de conscience de la nécessité de vivre dans l'instant. Les réactions sont diverses, imprévisibles, parfois burlesques...

La critique de Mr K : Suite à notre passage au festival international de photo de La Gacilly et l'obtention de superbes marque-pages aux couleurs du japon (pays invité de l'édition 2016), je ressortis de ma PAL un ouvrage trop longtemps oublié dans celle-ci de mon auteur nippon favori. J'ai enchaîné les lectures sublimes et planantes avec Murakami mais jusqu'à maintenant je n'avais jamais goûté à ses nouvelles. C'est désormais chose faite avec Après le tremblement de terre et force est de constater que le talent du maître s'y exprime aussi pleinement.

Six nouvelles composent ce recueil et le drame de Kobe en 1995 relie de près ou de loin les six personnages principaux qui nous sont donnés à découvrir. On retrouve une fois de plus le goût prononcé de Murakami pour l'étrange, la romance contrariée et l'érotisme. Ainsi, un homme quitté brutalement par sa femme se voit confier une étrange mission, une réunion d'amis devant un feu de camp sur la plage donne lieu à des révélations surprenantes, un homme élevé dans l'amour de Dieu cherche son père, une chercheuse en médecine s'octroie un peu de temps libre en Thaïlande après une conférence internationale, un homme se retrouve nez à nez avec un crapaud géant très bavard dans son appartement et un trio d'amis doit éprouver son amitié au fil de son existence. Six histoires qui font la part belle à l'introspection, aux sentiments qui nous animent et à nos réactions face à l'indicible.

Murakami n'a pas son pareil pour évoquer l'absurdité de l’existence et la nécessité de vivre le présent et prendre conscience de ce que l'on a. Les personnages sont bien souvent confrontés à une forme de solitude profonde qui semble les enfermer dans une bulle dont ils ne peuvent sortir. Heureusement, bien souvent le temps joue en leur faveur et leur permet d'accéder au bonheur. Étrange mélange donc, avec une ambiance cotonneuse garantie 100% japonaise qui contribue à placer ces nouvelles dans un mix improbable de mélancolie et d'espérance. Chacun se débat avec sa vie et ses proches, et l'auteur réussit le tour de force de rendre ces courts textes denses et évocateurs malgré la brièveté de chaque micro-récit (25 pages environ pour chaque et un total de 150 pages). On suit avec envie ces parcelles de vie et c'est pantelant que l'on se retrouve au bord du chemin soit avec l'assurance d'une suite bien tracée soit à la croisée d'une décision que Murakami nous laisse imaginer. Loin d'être frustrant, ce procédé donne un caractère profondément humaniste à ces nouvelles.

Les drames sont évoqués avec brio avec en premier lieu le fameux tremblement de terre qui donne son titre à l'ouvrage. Peu de description de la catastrophe en elle-même mais plutôt une exploration des réactions qu'elle a pu susciter chez certains : indifférence, questionnement, traumatisme voir délire absurde. Chacun étant différent, cela donne des trajectoires assez divergentes et totalement imprévisibles pour certaines. Aucune nouvelle n'est vraiment supérieure aux autres ici même si mon côté fleur bleu à une préférence pour le trio d'amis qui se rencontrent, se côtoient, se déchirent et se retrouvent. On flirte avec la senteur si particulière qui m'avait envoûté dans le fabuleux Ballade de l'impossible.

On en redemande encore et encore mais le genre de la nouvelle réside justement dans la brièveté et l'intensité, deux défis relevés avec brio par Murakami toujours aussi inspiré, magicien des mots et des âmes qui nous convie à un autre festin littéraire dont on ressort une fois de plus émerveillé et déstabilisé. Décidément, cet auteur n'a pas fini de me séduire et de me transporter. Encore un ouvrage à lire absolument. Ca devient une habitude avec Haruki Murakami.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
- "Le Passage de la nuit"


lundi 7 mars 2016

"Le Passage de la nuit" de Haruki Murakami

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L'histoire : Dans un bar, Mari est plongée dans un livre. Elle boit du thé, fume cigarette sur cigarette. Surgit alors un musicien qui la reconnaît. Au même moment, dans une chambre, Eri, la sœur de Mari, dort à poings fermés, sans savoir que quelqu'un l'observe. Autour des deux sœurs vont défiler des personnages insolites : une prostituée blessée, une gérante d'hôtel vengeresse, un informaticien désabusé, une femme de chambre en fuite. Des événements bizarres vont survenir : une télévision qui se met brusquement en marche, un miroir qui garde les reflets... A mesure que l'intrigue progresse, le mystère se fait plus dense, suggérant l'existence d'un ordre des choses puissant et caché.

La critique de Mr K : Quitte à me répéter encore et encore, il faut lire Haruki Murakami dont les romans proposent un mélange subtil de poésie, de chronique du quotidien et d'existentialisme à l'orientale. Il récidive ici avec Le Passage de la nuit, un ouvrage se concentrant sur une nuit où vont se croiser toute une galerie de personnages plus étranges et intrigants les uns que les autres, sous fond de routine qui peut dévisser à n'importe quel moment.

Tout tourne autour de deux sœurs très différentes. Eri, la belle dormeuse évoquée en quatrième de couverture, est une mannequin sûre d'elle qui ne s'entend pas avec sa jeune sœur Mari, plus versée dans la lecture, émotive à fleur de peau qui vit dans l'ombre de sa sœur. Pendant que l'une dort d'un sommeil paisible sous la surveillance d'un mystérieux homme sans visage dont l'image est renvoyée par un miroir aux propriétés échappant à toute explication rationnelle, l'autre lit tranquillement dans un restaurant de nuit. Elle va rencontrer un jeune musicien en mal de discussion puis la tenancière d'un love hotel confrontée à une prostituée tabassée par un client violent. À travers ce déroulé plutôt classique, destins contrariés et cabossés de la vie vont se mêler au fil des heures et minutes qui s'égrainent à chaque nouveau chapitre.

Je ne sais pas pour vous, mais quand je commence un livre de cet auteur, j'ai l'impression de revenir à la maison après un long voyage. Je laisse mes autres expériences à l'entrée pour rentrer dans un univers à nul autre pareil, à la fois familier et singulier. Bien qu'assez réaliste dans son traitement (à 80% ici), notre âme semble s'élever au fil des phrases et je suis devenu accro dès la fin du premier chapitre. Murakami n'a pas son pareil pour rendre le quotidien merveilleux ou effrayant. Je me rappellerai longtemps par exemple sa description d'Eri se reposant dans sa chambre, une description d'une grande sensibilité et précision contrebalancée par une menace sourde qui semble peser sur elle et que l'auteur va développer dans les chapitres ultérieurs. Chaque personnage secondaire a son importance et est traité à égalité avec les premiers rôles. On s'attache à eux immédiatement: les femmes de chambre du love hotel aux discussions pleines de bon sens, les serveurs(ses) de restaurant et les personnes qui rencontrent Mari ou encore le geek informaticien qui ne vit que dans l'illusion et le faux-semblant.

Au fil des chapitres symbolisés par une horloge marquant l'heure, c'est surtout le parcours de Mari qui nous est décrit. Peu sûre d'elle, introvertie et solitaire, elle va le temps d'une nuit faire la connaissance d'un garçon charmant et délicat (Takahashi) puis rentrer dans un monde totalement étranger, celui des lieux de rencontres interlopes et même de la mafia. Loin d'être un catalogue de lieux communs avec son lot de sordide, Murakami s'attache avant tout à rapporter les liens qui se tissent, les rapports affectifs et d'empathie entre Mari et ceux qui croisent sa route. Le passage relatant sa conversation avec la prostituée chinoise est émouvant et le symbole du combat pour le respect des femmes qui est toujours d'actualité, ses rapports avec Mme Kaoru, patronne du love hotel font penser quant à eux aux rapports mère-fille, rapports que Mari n'a jamais eu avec sa génitrice. Au delà de l'histoire elle-même, il y a la quête de soi de l'héroïne et la résolution d'un passé douloureux qui transparaît et touche en plein cœur le lecteur cueilli par la grâce.

Car oui, avec Murakami une fois de plus, j'ai côtoyé les cieux de la littérature, la beauté à l'état pure qui inonde ce monde si sombre parfois. La langue plus simple que dans des classiques de l'auteur n'est pas pour autant exempte de poésie et de douceur cotonneuse, elle accompagne à merveille les errances nocturnes de tous les personnages qui peuplent, hantent même ce remarquable ouvrage. Les passages purement fantastiques ajoutent à l'ensemble une touche de mystère et d'angoisse qui pimente l'expérience pour la rendre marquante et durable dans l'esprit d'un lecteur emprisonné dans la toile tissée par le maître. Une petite merveille d'humanité que je vous invite à lire au plus vite.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
- "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"

samedi 19 septembre 2015

"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" de Haruki Murakami

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L'histoire: A douze ans, Hajime rencontre Shimamoto-San, sa petite voisine. Avec elle, il découvre la musique, les sourires complices, les premiers frissons sensuels ... Et puis celle-ci déménage, laissant à son ami le goût amer de l'abandon. Lorsque, trente ans plus tard, elle réapparaît, Hajime, rongé par le désir et la nostalgie, est envoûté par cette femme énigmatique, reflet de ses rêves perdus. Mais sous les traits délicats du visage de Shimamoto-San se cachent la souffrance, la folie et la destruction.

La critique de Mr K: Quoi de mieux qu'un petit Murakami en cette fin de période estivale à la météo changeante? Pas grand-chose je vous dirai tant j'aime cet auteur, son univers et son écriture si particulière. J'avais dégoté celui-ci lors d'une razzia mémorable à notre cher Emmaüs et le responsable du rayon livre me l'avait offert tant la couverture était bien abîmée. Et dire que j'ai failli remettre Au sud de la frontière, à louest du soleil en rayon! Quitte à me répéter, j'ai pris une grande et belle claque. Suivez le guide!

Hajime est enfant unique. C'est un solitaire qui aime plus que tout lire et écouter de la musique. A douze ans, il rencontre Shimamoto-San avec qui il se lie d'amitié. Ce lien est fort et bien qu'ils soient encore trop jeunes pour comprendre ce qu'implique le sentiment amoureux, ils sentent que quelque chose de spécial est né entre eux. La vie les sépare quand la jeune fille doit déménager, le temps et la distance les éloignent à priori définitivement. Hajime grandit, fait ses études, expérimente l'amour, trouve la femme qu'il va épouser et à qui il va faire deux enfants et mène une vie professionnelle d'abord monotone dans une maison d'édition de manuels scolaires puis exaltante quand il peut ouvrir un club de jazz grâce à son beau-père. Sa vie lui convient même si elle n'est pas extraordinaire. Un jour, Shimamoto-San re-débarque dans sa vie et remet en cause tout l'équilibre qu'il s'est évertué à bâtir. Certitudes et habitudes sont bouleversées pour un avenir incertain…

La structure de ce roman est plus classique qu'à son habitude quand on pratique régulièrement Haruki Murakami. Écrit à la première personne pour une complète immersion du lecteur dans son histoire, Hajime nous raconte tout dans les moindres détails. Depuis sa naissance, à ses parents et tous ses états d'âmes successifs, sa vie est décortiquée à travers le prisme de son esprit déductif et quasi obsessionnel sur son état mental. Le personnage est complexe et tour à tour m'a touché et agacé. Cela le rend profondément humain par son côté perfectible. J'ai apprécié ce héros ambivalent et j'ai partagé son intimisme entre attirance et une légère gêne parfois. Quand on aime être bousculé, on est ici servi. De sa condition d'enfant unique (fait rare lors de ses premières années), ses premiers émois de pré-ado, la découverte de la souffrance que l'on peut infliger à l'autre sans le vouloir, la révélation amoureuse, la solitude dans la détresse, les joies de la paternité… autant d'aspects de la condition humaine qui prennent ici un caractère universel dans la langue inégalable de cet auteur.

Autant nous en savons bien long sur Hajime, autant Shimamoto-San fait planer autour d'elle un mystère grandissant. Je vous l'annonce de suite, certains éléments de réponse sont à déduire voir imaginer tant Murakami se plaît à envelopper son personnage féminin phare d'une aura nébuleuse et troublante. La jeune-fille a grandi et même si elle garde un charme incroyable, elle cache mystérieusement ses conditions d'existence et ses expériences passées. Cette redécouverte de l'autre, la rencontre de ses deux enfants qui se sont aimés très fort donnent lieu à des passages absolument divins, lourds de sous-entendus. Je pense ici notamment à la scène se déroulant près du fleuve quand les deux amis s'en vont effectuer une tâche douloureuse pour Shimamoto. C'est un moment clef de l'intrigue où l'on sent que le destin des deux personnages va basculer.

Bien que réaliste dans son traitement (l'histoire en elle-même est plutôt classique), on retrouve l'onirisme et le style si étonnant de Murakami. Images stylistiques nouvelles, rythme haché et évocations naturalistes à la japonaise contribuent à un climat cotonneux et déroutant complété par la mentalité et les actes propres à la culture de ce pays. L'intensité des sentiments est très forte malgré la pudeur et le retrait dont font souvent preuve les nippons dans leur vie de tous les jours. Le mélange est détonnant, l'alchimie fonctionne à plein régime et je n'ai pu relâcher cet ouvrage tant l'addiction fut totale. Un très bon roman qui me paraît d'ailleurs idéal pour découvrir un auteur qui décidément ne m'a jamais déçu. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
- "L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"

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jeudi 29 janvier 2015

"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage" de Haruki Murakami

l'incolore tsukuru tazaki et ses années de pèlerinage

L'histoire: Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d'université jusqu'au mois de janvier de l'année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.
À Nagoya, ils étaient cinq amis inséparables. L'un, Akamatsu, était surnommé Rouge; Ômi était Bleu; Shirane était Blanche et Kurono, Noire. Tsukuru Tazaki, lui, était sans couleur. Tsukuru est parti à Tokyo pour ses études; les autres sont restés.
Un jour, ils lui ont signifié qu'ils ne voulaient plus jamais le voir. Sans aucune explication. Lui-même n'en a pas cherché.
Pendant seize ans, Tsukuru a vécu comme Jonas dans le ventre de la baleine, comme un mort qui n'aurait pas encore compris qu'il était mort.
Il est devenu architecte, il dessine des gares.
Et puis Sara est entrée dans sa vie. Tsukuru l'intrigue mais elle le sent hors d'atteinte, comme séparé du monde par une frontière invisible.
Vivre sans amour n'est pas vivre. Alors, Tsukuru Tazaki va entamer son pèlerinage. À Nagoya. Et en Finlande. Pour confronter le passé et tenter de comprendre ce qui a brisé le cercle.

La critique de Mr K: Le Père Noël m'a fait un très beau cadeau avec le dernier Murakami, L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. J'en avais beaucoup entendu parlé mais ma douce compagne m'avait dit de réfréner mes ardeurs et d'attendre au moins janvier avant de l'acquérir. Je peux maintenant vous l'avouer... Je crois que régulièrement, Nelfe est de mèche avec le Saint homme!

Au centre de l'histoire, on retrouve un jeune homme déboussolé et esseulé. Tsukuru Tazaki ne s'est jamais remis de sa rupture nette et sans explication avec ses quatre grands amis de lycée. Du jour au lendemain, ils refusent de le revoir et le jeune héros s'enfonce dans une déprime languissante de quelques mois. Puis, la vie fait son chemin, bien que profondément seul et effacé, il finit ses études et travaille. Sa vie se déroule sans surprise et sans réelle passion (à part son goût pour les chemins de fer) jusqu'à sa rencontre avec une femme qui va le pousser dans ses retranchements intérieurs et va l'obliger à bouger hors des lignes mentales qu'il s'est jusque là imposé. Commence alors une quête initiatique pour lever la vérité sur les raisons de cette rupture et lui permettre de découvrir sa vraie personnalité.

Ce livre est magnifique de bout en bout et décidément Murakami est à part et exceptionnel. Il y a tant de choses qui m'ont plu dans ce livre, tant d'émotion à fleur de peau, de finesse dans la caractérisation des personnages, tant de beauté larvée entre les mots et les phrases... Le style Murakami se fait ici encore plus abordable qu'à l'habitude avec un récit plus terre à terre qui ne verse à aucun moment dans la fantaisie ou le fantastique. L'exploration est concentrée sur l'humain, son ressenti, son évolution. Pas besoin pour autant d'être spécialiste en psychologie, le maître vous guide tranquillement sur les rivages intérieur de Tsukuru.

Ce personnage m'a profondément touché et ému tant il change durant les 368 pages du livre. Très vieux garçon au départ, il va peu à peu se découvrir grâce à l'entremise de Sara, une femme qu'il vient de rencontrer. Le plus remarquable est la manière dont Murakami peint la manière dont Tsukuru tombe amoureux. C'est puissant et simple à la fois. Rarement la naissance d'un amour aura été décrit avec autant de tact et de réussite. C'est un bonheur constant que de voir les sentiments de Tsukuru émerger et modifier en profondeur sa vision de la vie et de lui-même. Au cours de sa quête de vérité, il va aussi remettre en question ses certitudes quant à ses anciens amis qu'il va rencontrer un à un pour essayer de s'en sortir, de lever les blocages qui le gênent depuis si longtemps. Cela donne de très belles pages mêlant nostalgie et espoir, amitié et ressentiment... On est vraiment plongé au cœur d'un pèlerinage spirituel d'une rare intensité et qui éclabousse le lecteur par sa pureté et son cheminement.

Au final, j'ai littéralement dévoré cet ouvrage qui part bien des côtés (notamment les thématiques abordées) m'a fait penser à La Balade de l'impossible. Ce livre a réveillé des réflexions sur ma propre existence, mes expériences, mon ressenti et je l'ai refermé la gorge nouée par l'émotion. Une autre perle littéraire de Murakami!

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
- "1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
- "1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
- "Kafka sur le rivage"
- "La Ballade de l'impossible"
- "Sommeil"
- "La Course au mouton sauvage"

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samedi 27 décembre 2014

"La Course au mouton sauvage" d'Haruki Murakami

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L'histoire: La vie du narrateur, jeune cadre publicitaire à Tokyo, n'a rien d'exceptionnelle. Jusqu'au jour où, pour avoir utilisé une photographie où figure un mouton d'une espèce rare, il est approché par une puissante organisation d'extrême droite. Le voici contraint de retrouver l'animal – doué, il est vrai, de pouvoirs extraordinaires.

La critique de Mr K: La Course au mouton sauvage me faisait l'œil depuis un sacré bout de temps et je n'avais pas lu de Murakami depuis longtemps, l'occasion était donc trop belle de replonger dans l'univers si envoûtant de cet auteur vraiment à part que j'aime pratiquer régulièrement.

La lecture commence inhabituellement pour tout amateur du maître. Nous suivons la vie sans relief et monotone du narrateur. Sa femme le quitte car rien d'excitant ne se passe dans leur existence conjugale et il se retrouve seul sans que cela ne semble le faire réagir tant l'inertie la plus totale semble l'habiter. On ne saura jamais son nom ni d'ailleurs celui de quiconque dans ce livre. Un jour, il est contacté par un agent de la pègre pour partir à la recherche d'un mouton extrêmement rare au dos étoilé et qui a comme particularité de pouvoir prendre possession des gens pour mener à bien ses desseins. Oui, oui, vous avez bien lu! En même temps, c'est un livre de Murakami!

On retrouve toute sa poésie dans ce volume avec une galerie de personnages particulièrement décalés. Le narrateur en lui même semble d'une banalité affligeante de prime abord, en fait c'est un rêveur borderline qui se perd en réflexions et a sa propre conception de la réalité. Il est très amoureux de sa girl friend (comme il dit) dont il admire les oreilles d'une perfection hypnotisante (cela donne lieu à des pages de purs délice et délire). Il va rencontrer un chauffeur de limousine qui passe des coups de fil à Dieu (il a son numéro de téléphone), un secrétaire de la pègre altruiste qui voudra bien lui garder son chat vieillissant pendant sa quête (un pur moment délirant!), le Rat un de ses meilleurs amis parti se mettre au vert pour échapper au quotidien, un docteur ès mouton qui le guidera dans ses recherches, une âme égarée et bien évidemment, le fameux mouton assoiffé de pouvoir qui détient la clef du destin du héros.

L'action se déroule à Tokyo puis lors de la fameuse "course" le récit se transporte à Hokkaidō, l'île la plus septentrionale de l'archipel japonais. Le voyage est fascinant, oscillant comme toujours avec Murakami entre réalisme brut et touches fantastiques voir surréalistes. Le style reste simple, épuré à la japonaise mais cependant dense en terme de caractérisation des lieux et des personnages. L'immersion est totale surtout que cette enquête étonnante est racontée à la première personne. Par petites touches, l'histoire se dévoile mais gardez-vous d'attendre un explication rationnelle de l'ensemble, ce n'est pas le genre de la maison et chacun devra imaginer ce qui remplit les zones de brumes. Plus original par rapport à mes lectures précédentes de Murakami, ici l'auteur distille par ci par là quelques éléments explicatifs sur l'histoire des lieux et plus farfelu, sur les moutons!

Ce roman est une fois de plus une belle expérience de lecture navigant entre policier et onirisme avec un humour parfois mordant et de belles métaphores sur l'existence humaine. Conte déviant, cruel à l'occasion, La Course au mouton sauvage est encore une preuve du génie Murakami en action. Pour information, sachez que ce volume fait partie d'une trilogie dont les premiers tomes ne sont pas traduits car l'auteur se refuse à le faire. Rien de gênant à cela, ce livre se lit totalement indépendamment et vous procurera un plaisir extrême si vous être adepte des œuvres fascinantes qui déroutent et entraînent leur lecteur dans des contrées fort fort lointaines...

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
- "1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
- "1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
- "Kafka sur le rivage"
- "La Ballade de l'impossible"
- "Sommeil"


samedi 25 janvier 2014

"Sommeil" d'Haruki Murakami

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L'histoire: Une plongée obsédante dans les dix-sept nuits sans sommeil d'une femme...

La critique de Mr K: Petite pause Murakami aujourd'hui avec cette nouvelle parue chez 10-18, accompagnée d'illustrations de Kat Menschik. À travers 95 pages de haute volée, le maitre nous offre un portrait intimiste d'une femme insomniaque perdue entre vie réelle et un univers fantasmé. Cela donne à lire des descriptions de rêves alternées avec les heures routinières de la vie quotidienne. Jamais le lecteur ne saura le nom de l'héroïne ni celui des membres de sa famille. Par ce procédé astucieux, Murakami renforce le côté universaliste de cette histoire à la fois étrange et évocatrice tant elle peut faire écho à des expériences ou des périodes que le commun des mortels a pu éprouver.

On retrouve tout le talent de Murakami à travers ce texte court, premier du genre que je lis de lui. Dans un style qui n'appartient qu'à lui, il arrive à nous transporter dans les strates les plus profondes de l'esprit humain. Les visions chimériques et les hallucinations prennent corps devant nous pour mieux nous éclairer sur cette mystérieuse femme. Le personnage de l'héroïne est remarquablement traité par un auteur orfèvre en matière de caractérisation. La catharsis fonctionne à plein régime et la langueur qui envahit la personnage principale transpire littéralement de l'ouvrage pour s'insinuer chez le lecteur scotché qui ne peut détourner le regard des pages qu'il compulse, hypnotisé par un Murakami une fois de plus au sommet de sa forme.

Image-2-copie-2Malgré des passages oniriques décrivant les délires subconscients de la jeune femme, ce livre s'ancre davantage dans la réalité, un peu à la manière de La ballade de l'impossible. Pas de fantaisie à la Boris Vian ou d'éléments surnaturels dans ce court texte. L'âme humaine est ici mise à nue, livrée au lecteur. Une douce mélancolie m'a prise du début à la fin et l'on ne peut que se prendre d'affection pour cette insomniaque qui ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive et qui cherche à s'en sortir. D'une douceur cotonneuse, le récit se fait parfois plus âpre et sous-entend des tensions existant dans la cellule familiale. La fin tient toutes ses promesses, à la fois ouverte et fermée tant l'héroïne semble quitter un cycle pour retourner dans un autre.

D'une lecture rapide (une petite soirée suffit), cette nouvelle merveilleusement illustrée est un petit bijou de plaisir simple qui évoque aussi dans certains passages des questions cruciales concernant la nature humaine et les aspirations de notre espèce. Décidément, il est fort ce Murakami! Ce serait vraiment dommage de passer à côté!

Livres du même auteur déjà chroniqués:
- "Livre I, Avril-Juin"
- "Livre II, Juillet - Septembre"
- "Livre III, Octobre - Décembre"
- "Kafka sur le rivage"
- "Ballade de l'impossible"

mercredi 8 janvier 2014

Acquisitions parisiennes

Comme vous le savez, nous étions jusqu'à samedi dernier en vacances à Paris. Une semaine à cheval sur 2013 et 2014 qui, à l'image de notre séjour londonien d'il y a 2 ans, nous a fait le plus grand bien. Bon, je ne suis pas là aujourd'hui pour développer notre semaine en long en large et en travers, d'autres posts sont à venir pour ça.

Il y a une chose de bien à Paris, une chose formidable, une chose que l'on a du mal à oublier quand on change de région comme nous il y a maintenant 6 et 7 ans: le quartier St Michel! A chaque passage par Paris, que ce soit pour un week-end ou plusieurs jours, nous DEVONS faire notre pèlerinage là bas. Gibert Jeune, Gibert Joseph, Boulinier, Crocodisc... pour faire le plein de mots à mettre sous nos yeux et de sons à mettre dans nos oreilles. Ce sont des lieux incontournables! Rajoutez à cela la nouvelle boutique Métaluna, anciennement Movies 2000 dans le 9ème, qui s'est installée il y a quelques mois rue Dante et vous comprendrez que pour nous il est impossible de faire l'impasse sur St Michel!

Trêve de blabla, voici le carnage (et encore, je trouve qu'on a été soft (enfin... surtout moi...)).

Côté lecture:

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- Pete Dexter - "Deception point" parce que j'ai adoré "Un amour fraternel"
- Alexandre Dumas - "Vingt ans après" pour renouveler le plaisir de lecture de "La Reine Margot"
- Patrice Garcia - "Allande, Le Secret d'Alcande" pour son prix modique et une expérience inédite
- Sara Gruen - "De l'eau pour les éléphants" parce qu'encensé par beaucoup
- Nick Hornby - "Vous descendez?" parce qu'il n'est plus édité et que je suis une grosse quiche puisque je l'avais déjà dans ma PAL... Donc je veux bien le troquer! ^^
- Imbert et Gaukler - "Suicide commando" pour son prix modique et une expérience inédite (bis repetita)
- Jeff Lindsay - "Ce cher Dexter" parce qu'après avoir vu l'intégralité de la série, il faut bien que je découvre les romans originels (je commence donc par le premier)
- Yogo Ogawa - "La Petite pièce hexagonale" afin de découvrir un nouvel auteur japonais
- Ryü Murakami - "Les Bébés de la consigne automatique" depuis le temps que Mr K le cherchait d'occaz'!
- Ian Rankin - "La Mort dans l'âme" pour un Rebus de plus
- Jean-Jacques Reboux - "Le Poulpe, La Cerise sur le gâteux" parce qu'un Gabriel Lecouvreur ça ne se refuse pas
- Duong Thu Huong - "Au zénith" pour découvrir la face cachée de Ho Chi Minh
- Robert Charles Wilson - "Mysterium" pour retrouver un auteur hautement apprécié

Côté musique et DVD:

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- Ghost BC - "Infestissumam" groupe découvert au Hellfest sur la scène du Temple
- Seb Martel - "Re-ragalet" pour les souvenirs de fucking concerts parisiens!
- Nightwish - "Imaginaerum" parce qu'il nous fallait la BO de ce film vu aux Utopiales
- Opeth - "Ghost reveries" le meilleur album d'un groupe que Mr K vénère
- Oranssi Pazuzu - "Valonielu" ENFIN le second album en import!
- Satyricon - "Now, diabolical" album cultissime
- Wall of death - "Main obsession" parce qu'après un super concert à Lorient pendant le Festival IndisciplinéEs on voulait pouvoir le réécouter à la maison
- "The Theatre Bizarre" de collectif (Richard Stanley, Buddy Giovinazzo, Douglas Buck, Tom Savini, Karim Hussain, David Gregory, Jeremy Kasten) parce qu'on attendait sa sortie en salle et qu'il n'est pas passé par chez nous...

Bon ben y'a plus qu'à! :)

lundi 25 novembre 2013

"La Ballade de l'impossible" d'Haruki Murakami

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L'histoire: Dans un avion, une chanson ramène Watanabe à ses souvenirs. Son amour de lycée pour Naoko, hantée comme lui par le suicide de leur ami Kizuki. Puis sa rencontre avec une jeune fille, Midori, qui combat ses démons en affrontant la vie. Hommage aux amours enfouies, le premier roman culte d'Haruki Murakami fait resurgir la violence et la poésie de l'adolescence.

La critique de Mr K: Quitte à me répéter cet auteur est un incontournable. Ce qui est terrible c'est qu'il me fait le coup à chaque fois que je le lis. Je me dis qu'il va être moins abouti que le précédent, que je risque de me lasser. Au final, une claque littéraire de plus, une addiction terrible durant les deux jours de lecture (au détriment de ma vie sociale) et la conviction d'avoir encore lu une oeuvre essentielle marquée par le talent incroyable de l'enchanteur Murakami.

Ode à l'adolescence, "La Ballade de l'impossible" commence dans un avion où un homme mûr répondant au prénom de Watanabe repense au passé et notamment son adolescence qui a été marqué par un drame épouvantable: la mort par suicide de son meilleur ami. On suit donc son parcours de deuil dans les semaines et les années qui suivent. Il continue à voir Naoko, la petite amie du disparu qui semble insensible et totalement perdue. Elle sombre d'ailleurs peu à peu dans une profonde dépression qui la font s'éloigner du monde des vivants. Lui l'accompagne du mieux qu'il peut mais cela ne semble pas suffir. Au milieu de tout cela va surgir la tempête Midori, joli brin de fille qui elle non plus n'a pas été épargnée par la vie mais qui réagit en essayant de profiter du temps qui lui est donné. À partir de là, le récit va s'attarder sur l'évolution de ces trois êtres esseulés, aux aspirations très différentes mais qui se croisent régulièrement comme si un fatum quelconque en avait décidé ainsi.

On retrouve dans cette Ballade de l'impossible tout l'immense talent de cet auteur. Chaque phrase est un petit bonheur de lecture, le rythme lent se fait dense et prégnant, enserrant le coeur et l'âme du lecteur qui ne peut que tourner inlassablement les pages jusqu'à l'inexorable mot FIN. L'adolescence est ici remarquablement rendue: ses tensions, ses pulsions se font ici violentes et poétiques. On retrouve les touches d'érotisme propre à Murakami, jamais gratuites mais toujours faisant sens avec l'évolution des personnages. Cela donne quelques passages crûs et réalistes qui contribuent à l'étoffage des personnages. Mais en fait, tous les chapitres ont leur importance, ainsi le moindre RDV au restaurant de quartier est sujet à un développement sur un aspect de la personnalité des trois principaux protagonistes et la rencontre avec l'autre (pour Watanabe, Naoko puis Midori) est toujours constructive. À cet égard certains personnages secondaires sont très réussis comme les copains de pension du héros qui éclairent le caractère du personnage principal par les relations qu'ils nous nouent avec lui.

Chose nouvelle, Murakami nous livre un livre très réaliste où nul effet fantastique ou onirique n'est présent. Tout est axé sur les confidences, les expériences et les actes des personnages. Ne vous attendez pas à des chats qui parlent ou à des passages de communion avec la nature mode animiste, le choix ici est de suivre au plus près des jeunes en déserrance sans fioriture ni misérabilisme, une exploration au scalpel de l'esprit humain et de la fabrique aux souvenirs qu'est notre cortex. Remarquable de légèreté et de finesse, Murakami fait preuve d'une grande connaissance du genre humain et surtout, de l'âge ingrat que se révèle être l'adolescence. Les personnages sont très attachants et l'empathie est totale. Alors certes, on est dans un roman japonais, le rythme est lent et lancinant mais il sert remarquablement le sujet qu'aborde frontalement Murakami: qu'est-ce que c'est que de devenir adulte? Une partie de la réponse vous sera donné dans cet ouvrage.

Je ne m'étendrai pas davantage sur cette petite merveille pour ne pas vous lasser et surtout vous gâcher le plaisir de la découverte. Sachez simplement que ce livre est un bonheur tant au niveau du fond que de la forme, que tout est ici question de maîtrise et de poésie du quotidien. Un bonheur rare que je vous invite à découvrir au plus vite.

Livres du même auteur déjà chroniqués:
- "Livre I, Avril-Juin"
- "Livre II, Juillet - Septembre"
- "Livre III, Octobre - Décembre"
- "Kafka sur le rivage"

jeudi 30 août 2012

"Kafka sur le rivage" d'Haruki Murakami

kafka

L'histoire: Kafka Tamura, quinze ans, s'enfuit de sa maison de Tokyo pour échapper à la terrible prophétie que son père a prononcée contre lui. De l'autre côté de l'archipel, Nakata, un vieil homme amnésique décide lui aussi de prendre la route. Leurs deux destinées s'entremêlent pour devenir le miroir l'une de l'autre tandis que, sur leur chemin, la réalité bruisse d'un murmure enchanteur. Les forêts se peuplent de soldats échappés de la dernière guerre, les poissons tombent du ciel et les prostituées se mettent à lire Hegel.

La critique de Mr K: Suite à mon grand coup de cœur pour la trilogie 1Q84 (voir liens en fin de post), je m'étais promis de retourner faire un tour chez cet auteur atypique à l'univers si singulier. C'est une fois de plus au détour d'un vide-grenier que j'ai dégoté cet ouvrage considéré comme un de ses plus grands écrits. Je confirme, ce fut une fois de plus une claque littéraire et Murakami fait désormais partie de mes auteurs préférés tant son style et son discours me parlent. Préparez vous à un voyage sans nul autre pareil où la réalité n'est pas forcément ce qu'elle paraît et où les âmes nous parlent à livre ouvert.

Ce livre c'est tout d'abord le récit d'une fuite, celle d'un adolescent en rupture avec son père et le système de manière général. Kafka a minutieusement préparé sa fugue et s'en va vers l'île de Shikoku (la plus méridionale de l'archipel japonais). Un chapitre sur deux, on suit son errance et ses réflexions d'adolescent. Ce personnage est très attachant, Murakami réussissant le tour de force de nous proposer un personnage d'une grande crédibilité et d'une sensibilité à fleur de peau. Le "je" est une fois de plus immersif et l'énonciation par moment change du tout au tout comme si le mystérieux garçon-corbeau omniprésent regardait et commentait les actes de Kafka. Étrange, vous avez dit étrange? Ce n'est rien de le dire! En parallèle, on suit le voyage entrepris par Nakata, le vieil homme évoqué en quatrième de couverture. Suite à un phénomène étrange survenu dans la montagne avec sa classe quand il était jeune, il se retrouve amnésique et ignare (il ne sait ni lire ni écrire). Parlant avec les chats (des moments tendres et très drôles en début d'ouvrage), il sent qu'il a une mission à accomplir même s'il ne connait pas sa finalité. Il traverse le Japon en suivant ces intuitions et fait des rencontres, notamment avec un camionneur du nom d'Hoshino, ex loubard repenti qui va l'accompagner dans sa quête, suivant ce vieillard à la fois mystérieux et respectable.

Tout autour de ces deux personnages principaux, se retrouve toute une galerie de personnages secondaires tout aussi bien traités par l'auteur. Il y a Melle Saeki la directrice d'une bibliothèque de quartier qui cache un lourd et douloureux secret, Oshima son assistant qui va accueillir Kafka et l'aider dans sa quête intérieure, Sakura une jeune fille qui va héberger Kafka un moment et le remettre sur les bons rails, un mystérieux personnage polymorphe qui semble tout savoir sur tout et tout le monde... Bref, autant de personnages surprenants qui marquent ce récit du sceau du conte. Pas un conte de fée mais un conte quasi métaphysique qui passe au crible l'existence humaine dans ses espoirs et ses frustrations. Il se dégage de ce livre une ambiance unique qui m'a emporté dès les premières pages. On ne sait jamais vraiment sur quel pied danser, l'auteur s'amusant à nous perdre et nous réorienter au gré des chapitres qui s'égrainent rapidement. Tantôt très réaliste, tantôt onirique, le récit gagne peu à peu en puissance et l'histoire toute simple au départ laisse place à un conte initiatique. Rassurez-vous son écriture est très abordable et l'art de Murakami atteint des sommets ici entre passages crus et évocations nébuleuses.

Au détour de certaines pages, l'auteur aussi laisse libre court à ses réflexions personnelles sur la musique classique (trio pour piano de Beethoven), la philosophie (le passage tout bonnement excellent avec la prostituée adepte d'Hegel), la nature, la chair (de superbes passages érotiques), la mort, l'amour et tout plein d'autres thèmes universels ici traités via le prisme d'une pensée purement japonaise. Un esprit ouvert y trouvera de beaux moments de réflexion et de l'inspiration. Difficile vraiment d'exprimer le bonheur ressenti à cette lecture tant ce livre est unique en son genre. Une superbe lecture qui me marquera pour longtemps.

Livres du même auteur déjà chroniqués:
- "Livre I, Avril-Juin"
- "Livre II, Juillet - Septembre"
- "Livre III, Octobre - Décembre"

lundi 12 mars 2012

"1Q84: Livre III, Octobre - Décembre" d'Haruki Murakami

1Q84-3L'histoire: Ils ne le savaient pas alors, mais c'était là l'unique lieu parfait en ce monde. Un lieu totalement isolé et le seul pourtant à n'être pas aux couleurs de la solitude.

Le Livre 3 fait entendre une nouvelle voix, celle d'Ushikawa.

Et pose d'autres questions: quel est ce père qui sans cesse revient frapper à notre porte? La réalité est-elle jamais véritable? Et le temps, cette illusion, à jamais perdu?

Sous les deux lunes de 1Q84, Aomamé et tengo ne sont plus seuls...

La critique de Mr K: Acheté quasiment à sa sortie, on peut dire que je l'ai attendu celui-là! Suite aux lectures hautement addictives des deux premiers volets, les mois ont semblé bien long en attendant de connaître la fin de parcours d'Aomamé et Tengo. Le risque majeur dans ce cas de figure est la déception face aux attentes suscitées. Il m'a fallu quelques jours pour dévorer ce Livre 3 et clairement... c'est une réussite totale, une joie sans pareille, de voir un cycle se terminer de cette façon! Franchement, la trilogie 1Q84 est un chef d'œuvre qui gagne directement mon top 10!

Ce troisième tome se situe dans la lignée du précédent: très intimiste, on colle au plus près des protagonistes, suivant leurs gestes quotidiens, leurs doutes et leurs espoirs. Petite nuance et non des moindres, l'ajout d'un point de vue supplémentaire, celui de d'Ushikawa (privé déjà croisé dans les tomes précédents). Le volume 3 fonctionne donc sur un rythme ternaire, on passe du privé, à Aomamé, à Tengo puis on revient à Ushikawa et ainsi de suite. Le Livre 2 nous laissait avec nombre de questions, le Livre 3 y répond avec soin et délicatesse à l'image du style de l'auteur. Tengo et Aomamé vont-ils se retrouver? Où finiront-ils: dans notre réalité ou le monde de 1Q84? Aomamé va-t-elle suivre les indications du leader de la secte avant sa mort? Sans compter tout le reste: les little people, Fukaëri, Tamaru, la vieille dame et consorts...

Tout a sa réponse si on sait attendre et être patient. Loin de la tension sous-jacente à la fin du volume 2, on reprend la série dans un rythme très lent qui pourrait en exaspérer certains. Pour ma part, j'ai trouvé cela idéal pour replonger dans l'univers à la fois poétique et mystérieux que Murakami nous a concocté. Les détails qui de prime abord apparaissent comme sans importance s'amoncèlent, se croisent, se complètent mutuellement pour arriver à la fin que je souhaitais de tout mon cœur. On suit avec émerveillement et impatience cette histoire d'amour platonique qui au fur et à mesure monte crescendo. On peste et on tourne les pages en espérant l'impensable... et finalement, c'est la révélation, la rencontre et le voyage final. Franchement, j'en pleurais presque de joie sous ma couette... Plus romantique tu meurs! Attention, on n'est pas ici dans du soap ou du ringard, ici c'est la passion et la pureté qui l'emporte mais de façon tellement naturelle et innée qu'on ne peut qu'être conquis! Pour peu, je me transformerais en midinette!

Les personnages sont toujours aussi bien cernés, leurs motivations et réactions disséquées entre justesse et onirisme larvé à chaque détour de phrase. Le style de l'auteur fait ici encore merveille et il est difficile de lâcher son livre tant on est emporté par cette œuvre. Vive le bovarisme! Le retour au monde réel est parfois difficile quand on on se sent si bien dans un livre! Je crois que je vais vraiment mettre du temps à me remettre de cette lecture à la fois exaltante et pure: un pur bonheur que l'on a envie de partager et repartager tant il irradie longtemps après la lecture. Une œuvre puissante et essentielle!

Les Livres précédents déjà chroniqués:
- "Livre I, Avril-Juin"
- "Livre II, Juillet - Septembre"