mardi 6 juin 2017

"Colza mécanique" de K. B. Holmqvist

Colza mecaniqueL'histoire : Restés célibataires, les deux frères Henning et Albert, 68 et 73 ans, habitent une maisonnette à la lisière d'un village de la campagne suédoise. Leur paisible routine est brisée net lorsque la maison d'à côté est transformée en centre de désintoxication pour femmes. Puis quand, à la suite d'un malentendu, des médias à l'imagination fertile lancent une rumeur incroyable : le champ de colza voisin serait un lieu de débarquement extraterrestre. Jeunes femmes vulnérables d'un côté, journalistes en délire de l'autre... Propulsés au coeur de la révolution villageoise, les deux vieux garçons vont devoir garder la tête froide.

La critique Nelfesque : J'avais particulièrement apprécié ma lecture d'"Aphrodite et vieilles dentelles" du même auteur l'an dernier et à l'annonce d'une nouvelle parution chez Mirobole en mai, j'étais des plus impatientes de découvrir ce dernier né !

A la lecture de la quatrième de couverture, le lien se fait tout de suite avec le roman précédent. "Tiens tiens, me dis-je... La mère Holmqvist nous refait le coup des petites vieilles version frères âgés. Pas très original tout ça..." Et le fait est que tout y fait penser ! L'auteure semblant utiliser les mêmes ingrédients et les mêmes ficelles. La campagne, les liens fraternels, les personnes âgées, l'humour et l'ingrédient inattendu qui fait que leur vie va changer.

Oui, il y a du "Aphrodite et vieilles dentelles" dans "Colza mécanique" mais de par des personnages au tempérament bien différent, le lien entre les deux romans est vite oublié. Et oui, je suis capable de me rendre compte quand je fais fausse route et peu à peu mes appréhensions de début de lecture se sont dissipées au profit d'un plaisir sans bornes... Qu'est ce que j'ai ri !

Henning et Albert sont frères et ne se sont jamais quittés. Agés, ils vivent à la campagne et mènent une petite vie simple et satisfaisante. Dans leur maison entourée de champs, ils se contentent de peu, n'ont pas de voiture et se déplacent à vélo. Ils donnent quelques coups de main dans le voisinage, et notamment au manoir, chez Louise et Olof qui aiment particulièrement leur côté désuet, respectueux et loyal. Henning et Albert sont deux petits vieux comme on en fait plus et cela serre le coeur quelques fois au détour d'une page. Parce que moi je les aimais bien ces petits papis toujours habillés pareil, qui partaient chercher leurs journaux à pied au village, même si il fallait parcourir plusieurs kilomètres, qui allaient aux champignons et avaient l'accent chantant. Le temps semblait ne pas avoir de prise sur eux. Eté comme hiver, ils étaient toujours de bonne humeur. Ils avaient vécu une autre époque, la guerre, la faim et se contentaient de choses simples et de petits bonheur de la vie. C'est mon côté nostalgique et fille de la campagne ça...

Un matin ils apprennent que leur maison natale, séparée de la leur par un champ de colza a été vendue et, après quelques travaux, va accueillir un centre de repos pour femmes en difficulté. La curiosité est grande au sein du village et bientôt une étrange rumeur de débarquement extraterrestre va se répandre dans les médias.

Quiproquos à foison, situations absurdes, "Colza mécanique" m'a fait rire à gorge déployée. Les deux frères sont désarmants de naturel et de naïveté et la confrontation entre leur vie tranquille et la frénésie des médias est savoureuse. Deux mondes s'entrechoquent dans cet ouvrage où l'humour est omniprésent. Evoluant jusqu'ici en parallèle, sans jamais se croiser, ils n'ont ni le même rythme, ni les mêmes préoccupations, ni le même mode de vie. Rencontre au sommet dans un champ de colza où l'espace de quelques jours l'avenir de l'humanité va se jouer. Jubilatoire.

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jeudi 11 mai 2017

"Choucroute maudite" de Rita Falk

Choucroute maudite

L’histoire : Bienvenue dans le village de Niederkaltenkirchen, Bavière, pour une comédie policière haute en couleur.

Le commissaire Franz Eberhofer, viré de Munich pour raisons disciplinaires, se la coulait douce dans sa bourgade natale : les patrouilles finissaient invariablement devant une bière chez Wolfi, en promenade avec Louis II – son chien –, dans la boucherie de son copain Simmerl ou à table avec sa mémé sourde comme un pot. Ça, c’était jusqu’à ce que les membres de la famille Neuhofer claquent l’un après l’autre, avec la mère retrouvée pendue dans les bois, le père électricien électrocuté, et le fils aîné aplati façon crêpe sous le poids d’un conteneur. Ne reste plus que Hans, le fils cadet.

L’enquête s’annonce déprimante. Mieux vaut prendre des forces et avaler consciencieusement les robustes charcuteries locales.

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie Mirobole aujourd’hui avec Choucroute maudite, une comédie policière bien déjantée comme il faut et qui procure un sacré plaisir de lecture en compagnie de personnages vraiment branques et attachants. Attention, une fois que vous avez pénétré dans l’univers farfelue de Rita Falk, il est quasiment impossible de détacher ses yeux du livre avant la toute dernière page.

Franz a été mis au placard dans sa ville natale. Suite à une enquête qui a plus que mal tourné, le voila devenu policier municipal chargé de faire traverser les mômes sur le chemin de l’école, de régler les différents familiaux et vicinaux, ainsi que toute une série de tâches administratives purement déprimantes. Bref, on est bien loin de la carrière haletante qu’il souhaitait entreprendre en rentrant dans la police. Mais bon... il s‘occupe tout de même entre sa famille bien space, les tournées au bar avec les potes et les promenades avec son chien. Mais v’la-t-il pas qu’une série de meurtres étranges se produit dans la si riante et campagnarde ville de Niederkaltenkirchen. Pas n’importe quels crimes en plus, trois morts dans la même famille en un temps record. La coïncidence est bien trop grande et Franz soupçonne très vite les pseudos crimes maquillés en accidents d’être les éléments d’une seule et même machination. L’enquête promet d’être complexe, surtout quand soit même on est au bout du rouleau...

La grande force de cet ouvrage réside dans ses personnages. Honnêtement, on passe son temps à se gondoler entre le flic déprimé amateur de bonne chair et de bière, le papa allumé fumeur de joints qui ne sait comment montrer à son fils qu’il l’aime, les copains relous qui ne vous aident pas, la belle-sœur roumaine allumeuse et la mémé complètement sourde, obsédée par les promos de toutes sortes, amatrice de coups de kick-boxing dans les tibias des malheureux qui croisent sa route et auraient le mauvais goût de la contredire ou de lui déplaire. Il se dégage de l’ensemble une folie douce qui vous emmène loin dans le délire et le sourire ne se démarque jamais de votre visage.

Alors certes, l’intrigue policière en elle-même est plutôt mince et la solution apparaît très vite dans l’esprit d’un lecteur expérimenté dans le domaine des enquêtes policières mais on ne peut que succomber au charme de ce roman qui accumule les situations ubuesques sans retenue et avec un amour profond pour les personnages qui se débattent comme ils peuvent avec leurs existences. Et puis, si comme moi, vous êtes amateur de belles tablées, entre repas gargantuesques et bonnes descentes liquides, vous serez comblés car la mémé est un cordon bleu et le héros lève très bien le coude. Les instantanés de vie livrés ici sont à la fois réjouissants, crédibles et parfois très touchants (les rapports parents/enfant, la quête si compliquée de l’amour).

Le point de vue adopté y est aussi pour beaucoup, toute l’histoire nous est retranscrite à travers les yeux du héros, policier déchu, bouffi par l’alcool et la nourriture qui erre dans la campagne avec son chien telle une âme damnée. Pour autant, il n’est pas vraiment malheureux, il trouve l’occasion de draguer, flemmarde pas mal, s’occupe de sa grand-mère et essaie de faire son travail du mieux qu’il peut. On prend donc en pleine tête toutes ses réflexions, bien souvent familières et décalées qui font la part belle à l’humour et parfois au désenchantement. L'alchimie fonctionne, on prend fait et cause pour lui et l’accroche est durable et dense.

Au final, on arrive au dernier chapitre sans s’en rendre compte avec un plaisir qui ne se dément jamais et un final réussi. Et dire que ce tome n’est que le premier d’une série qui fait fureur outre-Rhin... Espérons qu’il en soit de même par chez nous pour que nous puissions suivre les aventures de ce commissaires hors du commun et surtout retrouver Mémé qui est sans conteste LA star de cet ouvrage !

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vendredi 20 janvier 2017

"La Reine en jaune" d'Anders Fager

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L’histoire : À Trossen, les résidents de la maison de retraite se regroupent au troisième étage pour des rites venus d’un autre âge ; les deux frères Zami et Janoch escortent Grand-mère pour un long voyage – Grand-Mère qui gronde parfois, ou montre les crocs ; pour My l’artiste, la femme bafouée, le chef-d’oeuvre ultime ne peut se concevoir sans sacrifices ; à Bodskär, dans la baie plongée dans les ténèbres, quelque chose émerge des flots...

La critique de Mr K : Il aura fallu trois ans pour que les éditions Mirobole sortent enfin le pendant du magnifique recueil de nouvelles Les Furies de Boras d’Anders Fager qui m’avait fait très forte impression en janvier 2014. Avec La Reine en jaune, on continue à explorer la galaxie horrifique de cet auteur suédois atypique, au parcours cabossé et à l’écriture magique bien que glauque par bien des aspects. Plongez avec moi dans ces nouvelles bien déjantées qui raviront les amateurs de fantastique et d’autopsie du genre humain.

On reprend dans ce volume la structure du précédent, à savoir qu’on alterne de courts fragments numérotés avec des nouvelles plus longues tendant vers la cinquantaine de pages. Ces micro textes, au nombre de 5, font apparaître peu à peu un lien ténu mais ferme entre les différents textes et renvoient même au premier opus avec notamment une allusion très directe aux fameuses furies de Boras qui avait donné leur nom au titre de l’ouvrage précédent. On nage une fois de plus dans le bizarre avec d’étranges petits vieux qui se rencontrent régulièrement et semblent manipuler tout le monde et en savoir beaucoup sur les tenants et aboutissants des personnages en jeu dans les cinq grandes nouvelles qui hantent ce recueil.

"Hanter" n’est pas un mot trop fort pour désigner les contenus nébuleux et totalement branques auxquels est confronté le lecteur dans ce livre. On croise nombre de personnages interlopes, de lieux déviants de leur réalité quotidienne et des forces obscures semblant en œuvre derrière ces destins contrariés et/ou bouleversés à jamais. On croise ainsi de curieux vieillards aux mœurs bien barrées dans une maison de retraite à priori tout ce qui a de plus classique. Ils se livrent régulièrement à des sacrifices et cérémonies rituels pour préserver leurs chances de survie (ambiance à la Rosemary baby garantie !). Magie noire et vieillesse font à priori bon ménage, réservant de bons frissons au lecteur pris en tenaille entre le dégoût et l’envie d’en savoir plus.

Une autre nouvelle met en avant une artiste d’avant-garde qui utilise son corps comme support de son art photographique. Elle fait sensation avec sa dernière exposition dûment appelée "Porn star" qui attise sur elle autant d’admiration que de détracteurs la traitant de pornographe et de traître à la cause féministe. Pour autant, une mystérieuse femme revendiquant son appartenance à un obscure groupe de mécènes (Carosa) lui dit qu’elle peut encore aller plus loin. C’est ce que My Witt va faire mais pour cela elle devra s’aventurer aux confins de la folie et couper ses relations avec le monde. Cette nouvelle est glaçante et distend magnifiquement les frontières entre la création, la folie et l’hybris de l’artiste. On n’en ressort pas indemne et l’héroïne non plus qu’on retrouve dans la nouvelle éponyme de l’ouvrage dans un établissement un peu particulier où sa pathologie va s’exprimer encore plus loin. J’ai beaucoup apprécié cette idée de retrouver un personnage déjà connu d’une nouvelle à l’autre, la continuité est délectable et honnêtement, j’ai accroché à ce personnage ambigu et totalement hors norme. Un de mes gros coups de cœur dans ce recueil.

Un autre texte nous emmène près d’une île entre la Finlande et la Suède. Une opération de l’armée suédoise va avoir lieu pour nettoyer ce petit lopin de terre perdu en pleine mer Baltique. Nous suivons les atermoiements des hommes prêts à partir à l’action mais une fois sur place rien ne se passe comme prévu. Pas de russes (les ennemis redoutés par les personnages), ni d’hommes ordinaires en face d’eux mais l’indicible et d’étranges phénomènes qui vont remettre en question toute l’opération et surtout brouiller les pistes entre le bien et le mal. Terrible texte que celui-ci qui fait la part belle à la critique de la violence, de la haine xénophobe et les traumatismes liés à la guerre. Une fois de plus dans un texte de Fager, la monstruosité sort des endroits les plus inattendus et les affreux ne sont pas forcément ceux auxquels on pense. C’est sans aucun doute un des textes les plus marquants de ce recueil qui fournit aussi un étrange récit type road movie pour terminer cette lecture. Deux frères s’en vont pour aller chercher leur grand-mère à l’autre bout de l’Europe. Mais au fil de la lecture et des différentes étapes de leur voyage, on se rend bien compte que les deux principaux personnages ne sont pas tout à fait humains et que la grand-mère est loin d’être l’innocente petite vieille que l’on pourrait imaginer. Le récit de voyage se matine alors de fantastique à la Lovecraft avec une révélation bien trash et bien sentie qui laisse tout pantelant le lecteur plutôt expérimenté que je suis.

Cet auteur est décidément diabolique. Il a une propension incroyable à fournir à ses lecteurs des univers neufs, une fantasmagorie de tous les instants, des textes construits au millimètre qui ne vous épargneront pas entre fausses pistes, ellipses éloquentes et révélations d’une noirceur absolue. Pas beaucoup d’espoir dans ces textes transcendés par une écriture à l’apparence simple mais qui confine au génie dans sa capacité à nourrir l’imaginaire et créer des mondes en vase clos totalement flippants et barrés. Pour ma part, j’ai une fois de plus adoré ma lecture d’Anders Fager qui enterre tout ce que l’époque compte en terme d’écrivain du fantastique tant il apporte un souffle de fraîcheur et sans concession à des thématiques plutôt classiques comme l’avidité, le pouvoir, l’apparence, la domination ou encore le mythe de l’éternelle jeunesse.

Différent, abordable et 100% borderline, un bonheur de lecture que cette Reine en jaune qui procure une sacrée claque en cette rentrée littéraire de janvier. Un ouvrage qu’il faut absolument que tous les amateurs du genre se procurent tant ce recueil se révèle essentiel et vraiment marquant. Anders Fager est un auteur culte dans son pays, j’espère qu’il percera par chez nous car il le mérite vraiment et bouscule avec maestria les codes et la bien-pensance. Un bijou de noirceur.

mardi 3 janvier 2017

"Les Fleurs ne saignent pas" d'Alexis Ravelo

lesfleursnesaignentpasL'histoire : Dans la liste des crimes les plus idiots au monde, le kidnapping contre rançon de la fille d’un parrain de la mafia figurerait en deuxième ligne, juste après le cambriolage d’un commissariat de police. C’est pourtant le gros coup absurde qu’ont décidé de monter Lola, le Marquis, le Sauvage et le Ouf, une bande de petits escrocs.
Bienvenue aux Grandes Canaries, une île paradisiaque où, derrière les plages magnifiques, se livre un duel inégal entre deux mondes : les apprentis-bandits vivant de larcins contre les barons en col blanc baignant dans la corruption et la politique.

La critique Nelfesque : Une de mes dernières lectures de 2016 fut "Les Fleurs ne saignent pas" d'Alexis Ravelo, sorti en librairie fin octobre, et autant d'habitude j'aime beaucoup ce que fait Mirobole Editions, autant là j'ai compté les pages et ça me chagrine un peu...

Pourtant sur le papier, tout était là (ou presque) pour me séduire : une contrée inconnue, le milieu mafieux, des petites frappes et un polar sur fond de misère sociale. Parfois les montres ne sont pas bien synchronisées entre un auteur et un lecteur, parfois ce n'est pas le bon moment pour une lecture ou parfois le lecteur est déçu de ne pas trouver ce qu'il attendait dans un roman. C'est un peu tout cela qui s'est passé et le rendez-vous a failli être manqué.

Après la lecture de la quatrième de couverture, je m'attendais à un roman décalé basant son potentiel sur ses personnages. Avec des noms tels que le Ouf, Paco le Sauvage, Felo le Foncedé... on s'imagine déjà une belle bande de bras cassés qui veulent jouer les cramés de la tête et s'inventent des pseudo bad guys pour s'impressionner. Il y a de cela. Le lecteur fait petit à petit connaissance de tous ses membres à travers une succession de petites escroqueries bien huilées et qui permettent à chacun de survivre, de payer ses dettes ou de se la couler douce pendant quelques mois jusqu'au prochain larcin.

Mais un jour, on leur fait une proposition juteuse : kidnapper la fille du parrain de la mafia local et négocier une belle rançon. De quoi mettre tout le monde à l'abri du besoin pendant quelques temps. Oui mais voilà, là on ne joue pas dans la même cours. Lola et sa bande doivent s'attendre à du sang et des larmes, des flingues et de la violence. Le kidnapping n'intervient qu'à la moitié du roman et Alexis Ravelo m'avait déjà perdu en route... Parce que j'attendais la confrontation avec les gros bonnets du milieu, parce que je ne m'attachais pas aux personnages et parce que j'avais plus l'impression de lire un manuel du parfait roublard qu'un polar qui tache (et vous savez à quel point j'aime les polars qui tachent !). En toute honnêteté, j'ai pensé abandonner ma lecture mais à mi parcours j'ai senti que le rythme commençait à s'accélérer et à être plus en accord avec le résumé du bouquin. L'enlèvement a enfin lieu et les choses sérieuses peuvent commencer.

Et puis tout part en live, les plans sont ajustés à la dernière minute, rien ne se passe comme prévu, certaines personnalités se révèlent, la guerre des nerfs commence et les balles fusent. Enfin, le roman prend la tournure noire, poisseuse et viscérale que je souhaitais depuis le début ! S'en suivent de bonnes pages de tensions et un final assez jouissif mais dieu que le chemin fut long et laborieux pour en arriver là ! Quel dommage !

"Les Fleurs ne saignent pas" n'est pas à mon sens la meilleure publication dans le catalogue de Mirobole, pour autant il n'est pas complètement à jeter et si les longueurs ne vous font pas peur, ça vaut le coup de s'accrocher pour toute la seconde partie du roman. Peut-être ne sentirez-vous pas poindre la même lassitude que celle qui fut la mienne pendant les 200 premières pages...

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vendredi 18 novembre 2016

"Le Vivant" d'Anna Starobinets

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L’histoire : Dans un futur lointain, les humains sont connectés via des implants à un réseau commun. Ensemble, ils forment un organisme unique, le "Vivant". La mort n’y existe pas : dès qu’un individu est "mis sur pause", son code génétique renaît dans un nouveau corps. Le nombre d’humains est constant – trois milliards.

Le Vivant vacille sur ses bases lorsque l’impensable survient : un homme naît. Il est sans code, sans patrimoine, il n’est la réincarnation de personne. On l’appelle Zéro. Placé sous étroite surveillance, il devra trouver des réponses sur son identité dans un monde réputé parfait...

La critique de Mr K : Depuis ma lecture du génial Refuge 3/9 et ma rencontre avec l’auteure, Anna Starobinets, aux Utopiales cette année (un article dédié sera bientôt en ligne), je suis sous le charme de cette petite femme à l’imagination débordante et à l’univers si décalé.  C’est donc avec plaisir que j’ai appris la victoire du Vivant pour le Prix Utopiales Européen (malgré la présence dans la sélection des excellents FUTUR.ES et Métaquine) et que tout naturellement j’en entamai la lecture. Au final, une grosse claque de plus, je deviens de plus en plus russophile en terme de littérature de l’imaginaire !

Dans un futur glaçant, les humains pour régler les soucis inhérents à leur genre (crises, guerres et conflits en tout genre) sont tous inter-connectés sur une plate-forme appelée le "Vivant". Devenus immortels suite à l’établissement de règles immuables, ils vivent dans une réalité augmentée et paternaliste qui leur garantit bonheur et stabilité. Cependant, la naissance d’un être à part, non référencé dans le réseau global va mettre à mal la mécanique totalitaire bien huilée mise en place et remettre tout le système en cause.

C’est l’histoire classique du grain de sable qui fait dérailler tout un système et même si en soi le principe est relativement classique, la maestria narrative de l’auteure et sa manière d’amener les choses font passer directement ce roman au premier plan des oeuvres du genre. On pense beaucoup à Orwell dans cette lecture mais aussi au génial comic book V pour Vendetta et pourtant, Anna Starobinets s’en démarque par un style très personnel et une déstructuration du récit qui aime à perdre le lecteur par moment pour mieux le récupérer ensuite. Ne vous attendez donc pas à une trame purement chronologique mais plus à de mini allers-retours qui confinent au sublime tant ils se complètent admirablement et proposent une évolution différente de la narration. Il faut certes s’accrocher un petit peu mais ça vaut vraiment le coup de surpasser les quelques freins qui pourraient apparaître dans votre esprit en début de lecture.

Ce livre est très fort par l’univers qu’il propose. Pas loin du principe de Matrix, s’y ajoutent une critique féroce et cynique des réseaux sociaux et de la virtualisation des rapports humains. Tout rapport humain et activité s’apparente dans l’univers du Vivant à des choix binaires que l’on effectue ou non. Si le système trouve votre réponse inappropriée, il n’hésite pas à vous relancer sans cesse pour que vous décidiez finalement d’aller dans la direction qu’il souhaite vous voir prendre. Le fascisme larvé du procédé est très bien rendu avec des retranscriptions de discussions type chat, d’intervention du Socio (le réseau en question) et des rapports multiples d’activités. Gare à ceux qui transgressent les règles car ils sont voués alors à être mis en pause (passage de la vie actuelle à la suivante) et à être corrigés (oui, dans sa grande bonté le "Vivant" ne punit pas soit disant...). Tout est fait pour que rien ne vienne troubler la félicité de la population humain régulée au nombre précis de 3 000 000 000 du moins jusqu’à l’apparition de Zéro.

Ce garçon remet tout en cause car n’ayant pas été estampillé à sa naissance, il ne peut pas se connecter au réseau et il se pose très vite des questions. Malgré son envoi en maison de correction (là où l’on essaie de remettre sur le droit chemin tout ceux qui contredisent l’ordre naturel du "Vivant"), il va peu à peu s’approcher d’une vérité qui va bouleverser son existence et celle de toutes les autres composantes du "Vivant". À travers les révélations d’un hacker emprisonné, d’un ancien tueur en série emprisonné également depuis des siècles (vive la vie éternelle !) et l’amour redécouvert avec une femme ; il va provoquer nombre de changements et pénétrer dans le saint des saints, le mystérieux conseil des huit qui régit l’ensemble. Antidote ou nouveau virus, je vous laisse découvrir le rôle exact que va jouer Zéro dans cette fable accablante où Anna Starobinets dénonce la perte d’empathie du genre humain face au tout virtuel, la disparition des sentiments filiaux (institutionnalisés dans cet univers clos, la famille étant un concept à oublier selon le "Vivant") et l’isolement affectif qui peut en résulter. Il ressort une grande solitude, une froideur et une vacuité terrible des existences qui nous sont données à voir dans ce roman qui prend aux tripes, provoquant sentiments contradictoires et belles réflexions sur l’évolution récente des technologies et le rapport étroit qu’elles entretiennent avec le genre humain.

On ressort littéralement rincé d’une telle lecture où la profondeur du propos et les thématiques abordées s’alignent avec un style vraiment bluffant entre froideur informatique et envolées lyriques propres à une auteure à l’écriture magnifique, retranscrite à merveille dans cette traduction. Bien que pessimiste et très dur dans les aspects qu’il peut aborder, ce roman possède une aura magnétique, un pouvoir d’addiction fort qui oblige le lecteur à y retourner au plus vite pour savoir la suite et même à y repenser lors de pauses durant la lecture.

À fois puissant, inquiétant et bouleversant, Le Vivant est d’ores et déjà à mes yeux un classique à lire absolument quand on veut aborder la SF au regard du monde que nous connaissons aujourd’hui et qui évolue de plus en plus vite. Le Vivant est clairement une possibilité, un développement sociétal qui malheureusement pourrait se révéler plausible. Une véritable bombe littéraire à découvrir au plus vite !


jeudi 3 novembre 2016

"La Tête légère" d'Olga Slavnikova

La tête légère d'Olga Slavnikova

L’histoire : Maxime Ermakov a Moscou à ses pieds : publicitaire talentueux, il a fait fortune en vendant du chocolat. Un jour, il reçoit la visite d’étranges individus, fonctionnaires des services secrets, qui lui annoncent qu’il doit se suicider au plus tôt. De cette manière, il sauvera des millions de gens. On lui remet donc une arme en le priant de se conduire en patriote. Mais le suicide n’entre pas dans les projets de Maxime, et les services secrets sont obligés de lui rendre la vie infernale : ils déclarent aux habitants de son immeuble que Maxime est un ennemi, des gens patrouillent sur son palier, les voisins colportent des ragots sur lui. Et pour couronner le tout, un nouveau jeu vidéo gratuit passionne la Terre entière : il s’agit de tuer un personnage en tous points semblable à Maxime.

La critique de Mr K : C’est une sacrée claque littéraire que je vous propose de partager aujourd’hui avec La Tête légère d’Olga Slavnikova, tout juste sorti ce jeudi aux éditions Mirobole qui décidément proposent des lectures différentes et prenantes. Ici, on navigue aux confins du réalisme et du fantastique dans une histoire flirtant avec Kafka et Orwell, un sacré mix qui prend le lecteur à la gorge dès le départ. Suivez le guide !

Maxime T. Ermakov est un col blanc qui réussit. Travaillant dans la publicité, il gagne très bien sa vie et cela lui convient. Il a une "régulière", possède une bonne voiture, et un appartement convenable. Tout bascule le jour où des membres des services secrets viennent lui annoncer qu’il est la cause de grands malheurs à venir et que pour cela il va falloir qu’il se suicide et ainsi éviter nombre de catastrophes au nom de la sacro-sainte loi des causes et conséquences. Imperméable à ce raisonnement ubuesque, et ayant envie de croquer la vie à pleines dents, Maxime va tout faire pour échapper à ce fatum funeste... Mais comment faire quand on devient l’ennemi public numéro un désigné par l’État et que les foules manipulées s’en mêlent ?

Après une très brève présentation de Maxime, on rentre très vite dans le sujet avec l’entrevue première entre notre héros et les hommes du gouvernement. On sait dès lors que l’on a basculé comme Maxime dans un monde déviant qui va mettre à mal les frontières morales communes. Ainsi, au nom d’une loi de la nature obscure, sans réelle explication ni développement, Maxime se voit attribuer une responsabilité sur des atrocités comme des attentats, des accidents de transport ou encore des épidémies. Selon les autorités, il en est responsable au gré des choix anodins qu’il peut effectuer au cours de ses journées. Bien évidemment, Maxime va s’ériger contre cette logique totalement absurde et va tenter de se débattre avec toute l’énergie du désespoir car beaucoup de monde est contre lui.

À commencer par les autorités qui font apparaître en filigrane un état autoritaire, surveillant ses concitoyens et s’en servant pour mener sa politique au détriment des libertés fondamentales et de la vérité. Mensonge, manipulation, relais par les réseaux, médias et même applications ludiques ne sont pas de trop pour pousser notre innocent au suicide. Car les autorités en sont persuadées, il faut que son décès vienne de lui et qu’il mette fin à ses jours. Peu à peu, vous imaginez bien que la vie du héros devient insupportable avec un piquet de manifestants campant jour et nuit devant chez lui, sa mise au placard à son travail, la méfiance qu’il inspire avec notamment des commerçants qui lui refusent l’entrée de leurs magasins... Malgré tout cela, Maxime s’accroche, il refuse d’accepter d’être traité en coupable et va tenter de multiples stratagèmes pour échapper à la curée.

Il trouvera quelques secours avec une mystérieuse communauté habitant le même immeuble que lui, d’anciennes connaissances qui ressurgissent, une femme qui va lui inspirer l’amour pour la première fois de sa vie (très très beau passage sur le fait de tomber amoureux, ça m'a humecté l’œil). Et puis, il y a le poids du passé et des passages en flashback sur le grand-père, héros stakhanoviste de l’ex-URSS avec qui Maxime va même parler dans des passages de fantastique pur qui font leur petit effet. Mais là encore, on ne sait à quel saint se vouer, l’auteur se plaisant à brouiller les pistes et multiplier les retournements de situation. Il faut avoir le cœur bien accroché pour encaisser les différentes péripéties qui s’enchaînent et la fin m’a laissé tout pantelant comme un poussin de trois jours. Même si j’en ai entrevu les grandes lignes à l’avance, l’effet est garanti !

Sans en dire beaucoup plus, sachez que la tension est palpable tout du long, qu’elle ne redescend jamais et qu’Olga Slavnikova a un don pour créer des ambiances glauques et étranges où la réalité peut dévisser à tout moment. L’angoisse monte très vite, les interrogations aussi, le lecteur pris au piège ne peut se dépêtrer de cette gigantesque toile d’araignée tissée avec maestria et finesse. L’écriture est d’une beauté à couper le souffle : riche et accessible, très franche et parfois d’une poésie à fleur de mot, elle sert remarquablement bien le récit et propose une plongée dans l’absurde, la cruauté et l’humanité avec une rare force. L'oeuvre a en plus une portée universelle tant elle touche à des notions communes à tous comme la responsabilité, l’innocence ou encore la justice.

Une excellent lecture qui tape fort dans le cœur et l’esprit, provoque évasion et réflexion chez le lecteur captif et ravi. Une bombe à retardement qui comblera tous les amoureux de littérature. Courez-y !

jeudi 29 septembre 2016

"Un Bon écrivain est un écrivain mort" de Guillaume Chérel

un bon écrivain

L’histoire : Un journaliste doit animer une conférence littéraire à Saorge, un ancien monastère franciscain transformé en résidence d’auteurs. Seront là Michel Ouzbek, Christine Légo, Amélie Latombe, Delphine Végane, Frédéric Belvédère… Une dizaine d’écrivains connus, plus quelques auteurs régionaux. Le tortillard est arrivé à l’heure, comme prévu. Tout était prévu, en fait : la rencontre devant un public ravi de voir des écrivains de best-sellers, le déroulé du débat sur la "véracité dans l’art d’écrire", le cocktail dînatoire puis la séance de dédicaces. Mais rien ne s’est passé selon le programme. Une fois au monastère, l’histoire a dérapé. Les écrivains connus ont disparu, les uns après les autres. C’est bien connu, un bon écrivain est un écrivain mort.

La critique de Mr K : Retour chez la maison Mirobole avec un livre d’un genre bien particulier paru ce mois de septembre. Avec ce pastiche de roman policier, l’auteur s’est donné comme objectif de dynamiter la rentrée littéraire en se gaussant de ses collègues écrivains et en calquant son propre récit sur l’intrigue des Dix petits nègres d’Agatha Christie. L’idée de départ est excellente, les débuts prometteurs car complètement déjantés mais on perd en densité et en inspiration dans la deuxième partie de l’ouvrage. Mon avis est donc forcément mitigé...

Les dix écrivains les plus en vogue se sont vus fixés rendez-vous pour le week-end dans un vieux monastère de province planté en haut d’un pic rocheux par un mystérieux expéditeur nommé Un Cognito. Tous sont curieux de savoir de qui il s’agit et voient dans cette rencontre littéraire la possibilité de faire encore plus parler d'eux. Mais malheureusement très vite, les choses dérapent entre une conférence qui tourne court, un commanditaire invisible et quelques événements troublants qui vont vite devenir inquiétants puis très menaçants.

Comme dit précédemment, Guillaume Chérel commence très fort. Le temps de quelques chapitres, il nous dresse un portrait au vitriol de figures connues du milieu littéraire en transformant légèrement leur nom de famille et en nous expliquant leurs origines et motivations face à l’écriture. C’est tordant et tellement vrai entre l’imbu de sa personne qui écrase les autres, le faux bobo complètement barré, la créature télévisuelle implacable, l’égocentrique dévastatrice qui déteste les hommes, le provocateur pseudo-philosophe... Chacun voit son cas personnel disséqué par quelques formules bien à propos, aussi courtes qu’incisives et implacables. Je me suis régalé. Surtout que les auteurs présents dans ces pages sont loin d’être mes préférés. Guillaume Chérel bien des fois énonce très haut des idées et des ressentis qui sont les miens aussi. On jubile donc beaucoup au départ.

On croise pas mal d’êtres à part, névrosés et obsédés par leur petite personne. L’auteur en profite aussi pour égratigner notre société consumériste, l’événement de la rentrée littéraire en lui-même et notamment son traitement par les médias qui focalisent bien trop souvent sur les grosses cylindrées et n’accordent pas assez d’importance à des œuvres plus discrètes en terme de notoriété mais tout autant voir bien plus enthousiasmantes pour le lecteur avide de nouvelles sensations (je vous invite à cliquer sur notre tag Rentrée littéraire 2016 pour faire vous aussi quelques découvertes). Ce livre est donc au delà du traitement spécial réservé aux auteurs, une peinture sans fard de l’ambiance mielleuse, condescendante et teintée de pensée unique qui règne aussi dans les milieux dits "plus cultivés", où finalement l’apparence et le creux règnent en maître. En cela, cet ouvrage est une vraie réussite, une bonne attaque contre la bien pensance qui rafraîchit et surtout fait énormément rire.

Là où le bât blesse, c’est quand l’histoire commence à virer au jeu de massacre. Et pourtant, on est bien content de les voir disparaître les uns après les autres ! L’auteur a tout fait pour entretenir cette attente sadique et expiatoire chez le lecteur. Malheureusement, le souffle retombe assez vite après l’annonce faite aux écrivains qu’ils vont payer pour leurs pêchés. L’écriture redevient plus sage, plus convenue. Certes, on s’attend à ce qu’ils passent de vie à trépas mais on n’est jamais vraiment surpris, certains passages ressemblent à du remplissage et la nature globale de cette vengeance ne m’a pas séduit. C’est tout le problème d’un pastiche, pour qu’il soit réussi il faut faire durer les références et l’humour mêlé (un peu à la H2G2 en SF) et ici l’auteur m’a perdu en chemin. Heureusement, l’ultime rebondissement se déroulant après les faits relève un niveau qui a grandement perdu au fil de la lecture.

Je suis donc un peu déçu surtout que Mirobole est vraiment une maison d’édition que j’adore. Rien à redire sur le style de Guillaume Chérel qui sait écrire et manipule à merveille le langage courant et les noms propres pour créer situations cocasses et mener son récit, mais le contenu pour moi s’essouffle et fait perdre son intérêt à l’ouvrage. Là encore, c’est une question de goût et les avis plutôt positifs de certains de mes confrères blogueurs m’incitent à vous dire de tenter l’aventure si l’envie vous en prend...

mercredi 13 juillet 2016

"Aphrodite et veilles dentelles" de K. B. Holmqvist

Aphrodite et vieilles dentellesL'histoire : Tilda et Elida Svensson, 79 et 72 ans, célibataires, mènent une vie de routine paisible. Elles font des confitures, vont à l'église et se couchent chaque soir exactement à la même heure. Pas de commodités à l'intérieur de leur maison vétuste : les toilettes sont au fond du jardin, l'eau est tirée au puits. Tout change à l'arrivée d'un nouveau voisin, Alvar Klemens, ou plutôt de son chat : le félin est pris de frénésie sexuelle en mangeant une des plantes d'Alvar, que celui-ci entretient avec un engrais curieux.
Et si elles tenaient avec ce produit l'occasion de s'offrir enfin des WC dignes de ce nom ? La révolution est décidée : les deux dames montent un business clandestin d'elixir aphrodisiaque...

La critique Nelfesque : Voici un roman parfait pour l'été. "Aphrodite et vieilles dentelles" est un savant mélange d'humour, de tranches de vie et de tendresse.

Nous faisons ici la connaissance de Tilda et Elida, deux petites mamies ayant passé toute leur vie ensemble. Deux soeurs qui ne se sont jamais quittées et ont traversé les années avec simplicité et humilité. Toujours dans la maison de leurs parents, leurs journées sont bercées par des rituels bien précis. Chaque jour, le réveil est à telle heure, le petit déjeuner à telle heure avec tels ingrédients... Le soleil et les saisons rythment leur quotidien. Les fruits et les légumes, les conserves et les confitures. Elles se connaissent par coeur et se contentent de peu. La modernité a fait son entrée dans les maisons alentours mais elles sont restées à des habitudes de l'ancien temps. Chez Tilda et Elida, on va au puits chercher son eau, on fait ses besoins au fond du jardin. Été comme hiver.

Quand Alvar Klemens achète la maison voisine, c'est la panique à bord. Comment vont-elles pouvoir faire pour se rendre à leur puits sans passer par la propriété voisine ? Pourquoi les bassines de confitures si pratiques pour confectionner leurs plaisirs sucrés se retrouvent-elles transformées en pots de fleurs et déposées en ornement dans les jardins ? Le monde de Tilda et Elida ne tourne plus rond et une tempête dans un verre d'eau s'annonce.

D'abord inquiètes par ce bouleversement dans leurs habitudes, elles vont peu à peu trouver un intérêt à cette nouveauté et y prendre goût. Pourquoi ne pas faire entrer les WC dans la maison pour commencer ? La révolution est en marche !

Avec une écriture simple et des situations savoureuses, K. B. Holmqvist nous entraîne à Borrby, petite bourgade suédoise au bord de la mer baltique. Avec ses 1000 habitants l'hiver mais de nombreuses maisons secondaires apportant leur lot de "gens de la ville" l'été, Tilda et Elida font office d'institution. Elles font partie du folklore et du charme de ce village. Mamies typiques aux répliques attendrissantes et aux réflexions décalées, elles nous font penser à nos grands-mère d'autrefois, nos mémés à blouse que l'on croisait encore il y a quelques années mais qui sont aujourd'hui en voie de disparition dans nos campagnes. Des gens simples, vivant chichement et hors de la société de consommation. Cette plongée dans un univers fait de simplicité et presque de naïveté parfois et des plus touchantes.

A la lecture d'"Aphrodite et vieilles dentelles", on retrouve son âme d'enfant, on revoit nos grands-parents avec émotion et une pointe de nostalgie se fait sentir. Alternant sourires attendris et rires durant 250 pages, on se sent bien à la sortie de cette lecture après avoir pris une grande bouffée d'air frais et de simplicité. Un feel good book qui n'est pas sans rappellé "Et puis Paulette..." de Barbara Constantine pour la tendresse qui se dégage de ses pages. Des valeurs humaines, du bonheur simple, des relations sincères, voilà tout ce que vous propose ce roman et, dans ce monde de brutes, un peu de douceur ne se refuse pas !

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vendredi 20 mai 2016

"Pères, fils, primates" de Jon Bilbao

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L'histoire : Joanes est un entrepreneur en difficulté : son entreprise de climatisation ne va pas fort et s’il ne signe pas ce contrat qu’il attend, il devra mettre la clé sous la porte. Ce brillant ingénieur avait pourtant tout pour réussir. Mais sa carrière a été tuée dans l’œuf par l’un de ses professeurs. Au cours d’un séjour sur la côte mexicaine, au milieu des hôtels remplis de touristes, pour célébrer le second mariage de son beau-père avec une jeunette blonde, il va croiser son ancien professeur. Il rencontrera aussi un chimpanzé très spécial. Alors qu’un ouragan frappe les îles mexicaines, Joanes, en plein burn-out, plonge dans un délire de vengeance et de manipulation…

La critique de Mr K : Retour dans la maison Mirobole avec ce roman noir venu tout droit du Pays Basque. Plutôt versé dans les recueils de nouvelles (couronnés d'ailleurs de plusieurs prix littéraires), Jon Bilbao nous offre avec cet ouvrage un voyage au Mexique, sur les traces d'un homme en perdition qui se débat avec sa vie. La pression va monter jusqu'au point de non-retour…

C'est donc dans la péninsule du Yucatan que nous retrouvons Joanes (entrepreneur dans le secteur de la climatisation) en fâcheuse position. Sa société est aux abois et il attend un coup de fil important d'un client qui pourrait renverser la vapeur pour lui et ses salariés. Pour couronner le tout, s'il est au Mexique, ce n'est pas pour y passer des vacances paradisiaques... Il a été invité avec sa femme et sa fille (une ado dans toute sa splendeur...) au mariage de son horripilant beau-père avec une petite jeune bien décérébrée comme il faut (sic). L'ambiance est donc tendue et l'annonce d'un ouragan à venir va précipiter les choses.

Séparé de sa famille qui a fui l'hôtel avant lui et l'attend dans les terres, Joanes va devoir entreprendre un voyage au cœur des éléments déchaînés et ses propres démons, obsédé par le contrat en attente, des flash-back révélant les fêlures de son passé et la pression qui monte sans cesse au fil des rencontres impromptues qui émaillent le récit. Ce n'est que dans le dernier acte que la délicate construction d'ensemble explose littéralement laissant le lecteur comme sonné bien que pas surpris pour ma part.

C'est une étrange d'ambiance dans laquelle baigne ce roman. On retrouve l'impression que l'on a pu ressentir lors de la lecture de La Perle de John Steinbeck. La plupart des personnages sont anonymes comme pour souligner l'universalité de la situation de ce héros dépassé par les événements et ne sachant plus trop comment mener sa barque. La chaleur / les éléments jouent sur les corps et esprits des différents protagonistes et l'on sent bien qu'il se trame quelque chose de terrible et d'irrémédiable. La maison d'édition fait référence notamment à Shining de Stephen King, je trouve que l'allusion est légèrement too much tant le King maintient une tension quasi permanente alors que Pères, fils, primates de Jon Bilbao est plus progressif et surtout beaucoup moins effrayant. Du coup, la fin m'a quelque peu déçu à cause de cette référence au dos du livre, je m'attendais à encore plus thrash.

Attention, ce livre est tout de même une très bonne lecture : on s'attache au personnage principal, on s'agace beaucoup quant au comportement et attitude du professeur notamment, on s'interroge sur les chimpanzés croisés par le héros, on se demande bien si Joanes va bien finir par retrouver sa douce femme. Récit court de 217 pages, l'auteur est un orfèvre en matière de caractérisation des personnages, en quelques pages on se fait déjà une idée bien précise de chacun et les révélations ultérieures rajoute une couche salutaire qui les fait passer dans une autre dimension, celle des longues existences humaines où espoirs et déceptions se conjuguent inexorablement. La noirceur imprègne peu à peu les pages et ne laisse que peu de chance d'échapper au fatum qui semble planer au dessus du héros depuis le début.

J'avoue que cet ouvrage fait partie des livres qu'on ne peut relâcher avant la fin (d'ailleurs je l'ai lu en un après-midi sur la plage puis la terrasse du jardin). On passe un excellent moment entre les mains d'un auteur talentueux, accessible dans la langue et profond dans les propos, le suspens est bien maintenu et malgré une fin un peu abrupte (vous me connaissez maintenant, je suis un râleur...) cette lecture est plus que recommandable ! Avis aux amateurs, ce roman noir est une belle réussite !

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samedi 2 avril 2016

"L'Agence secrète" de Alper Canigüz

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L'histoire : Bien sûr, les clowns m'amusent toujours beaucoup. Même les clowns assassins qui débarquent d'une autre planète.

Musa, jeune rédacteur publicitaire désœuvré, se fait recruter par un bien curieux employeur: l'Agence Secrète. Au même moment, une certaine École du Bonheur Intergalactique ouvre ses portes dans l'immeuble où vit Musa avec Saban, son colocataire dévot féru de magazines érotiques. Cette École se révèle l'unique client de l'Agence secrète. Puis un des responsables de l'agence disparaît. Une odeur de bizarre qui va enflammer les fanatsmes conspirationnistes de Musa. Commence alors une sorte d'OSS 117 à Istanbul...

La critique de Mr K : Attention, petit chef d’œuvre littéraire délirant en vue avec cet ouvrage de l'auteur turc Alper Canigüz dont Nelfe vous avait déjà parlé lors de sa chronique de L'assassinat d'Hicabi Bey, un roman drôle et caustique qui l'invitait à voyager loin, très loin dans l'imaginaire d'un auteur qui l'avait fortement séduite. C'est avec son dernier né que je me laissai embarquer à mon tour grâce notamment à une quatrième de couverture bien barrée comme je les aime. Je n'ai vraiment pas été déçu!

Musa est depuis peu sans travail, il traîne sa langueur et son dépit quand une rencontre impromptue va lui ouvrir les portes d'une mystérieuse agence où il retrouve un poste de rédacteur. Mais voila… le travail qu'il occupe est bien nébuleux, peu de choses lui ont été dites sur la nature de son activité et ce que l'on attend de lui. Rajoutez là dessus une séduisante collègue qui lui fait du rentre dedans, un chat aux capacités télépathiques, une voisines parano obnubilée par sa tranquillité et ses chouchous de chiens, le goût immodéré du héros pour l'alcool, le prince Charles, Superman, un collègue bigot et amateur de belles filles, vous mélangez le tout et obtenez un ovni littéraire virevoltant, frappadingue et qui touche juste et fort!

On rit beaucoup durant toute la lecture de ce court roman de 245 pages. On enchaîne les situations cocasses ou absurdes, l'auteur nous confrontant vraiment à une matière neuve et inventive entre toute. Si vous aimez être surpris, vous allez êtes servis. Loin de se contenter de rester dans le même type comique, on alterne ici détails triviaux, cas ubuesques et personnages truculents. Les révélations sont nombreuses, souvent abracadabrantesques mais une fois que l'on a accepté de se laisser porter par le souffle tragi-comique de l'ensemble (oui des passages sont plus tristes aussi!), c'est le gage de passer des moments inoubliables et vraiment rafraîchissants. Personnellement, dès les 10 premières pages, j'étais conquis.

Il faut dire que cet auteur est très doué pour caractériser un personnage en quelques paragraphes et décrire une situation complexe en un nombre de pages record. Musa est de suite attachant ainsi que son ami Saban, ils forment un duo atypique que rien ne semblait prédisposer à réunir. Les personnages secondaires ne sont pas en reste et en très peu de temps, un microcosme plus qu'intriguant navigue devant nos yeux, finesse et détournements nombreux sont au RDV donnant à l'ensemble un parfum et un charme très particulier au goût d'inédit savoureux. Plus on avance dans le récit, plus l'absurde devient prégnant mais loin de décrédibiliser l'ensemble, il met encore plus en valeur personnages et écriture ciselée d'un auteur vraiment incroyable.

Mais ce livre n'est pas seulement qu'une énorme farce, ce serait bien trop réducteur de le cantonner dans cette dimension. L'Agence secrète provoque aussi de beaux moments d'émotions et de réflexions qui nous renvoient à nous-mêmes et à nos existences plus conventionnelles. J'ai été par exemple très touché par les description d'un amour naissant avec notamment une scène de coup de foudre d'une rare intensité entre grandiloquence et émoi intérieur profond, un passage sur l'amitié indéfectible qui lie les deux jeunes hommes ou encore le deuil d'une personne qui nous est chère. Ce livre est la garantie d'un voyage dans le grand train des émotions d'une vie humaine, beaucoup de rires donc mais aussi des larmes et des regrets. J'en suis ressorti tout retourné je dois bien l'avouer. Félicitons au passage la traductrice qui a fait un travail remarquable pour pouvoir rendre accessible ce livre unique et jubilatoire.

J'ai lu cet ouvrage en un temps record, impossible de relâcher le roman de Alper Canigüz tant il a une force narrative et immersive impressionnante. Très drôle, extrêmement fin dans son écriture et dans l'approche de ses personnages, ce livre est déjà un petit classique dans son genre, une friandise à déguster et re-déguster sans modération. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Posté par Mr K à 18:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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