markley

L’histoire : Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi.

Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet. Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité. Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit.

Tous incarnent cette jeunesse meurtrie et désabusée qui, depuis le drame du 11 Septembre, n’a connu que la guerre, la récession, la montée du populisme et l’échec du rêve américain. Chacune et chacun d’entre eux est déterminé à atteindre le but qu’il s’est fixé.

La critique de Mr K : Superbe lecture encore à l’occasion de cette rentrée littéraire 2020, décidément c’est un bon cru ! Ohio de Stephen Markley est sorti le 19 août chez Terres d’Amérique, une collection d’Albin Michel qui a fait ses preuves en terme de qualité. Ce premier roman est une vraie et grosse claque, ce jeune écrivain est vraiment très talentueux et offre une chronique de l’Amérique déboussolée tout bonnement époustouflante. Impossible de relâcher ce livre tant il nous happe, nous entraîne dans un récit aussi tumultueux que fiévreux. Addiction quand tu nous tiens...

Tour à tour, nous suivons quatre personnes qui reviennent à New Canaan pour des raisons bien différentes. Il y ont vécu leur enfance et leur adolescence avec leur lot de joies et de drames. À la faveur d’une nuit bien agitée, ils vont se croiser pour certains, revenir sur les traces du passé et pour tous revenir sur leur parcours de vie. Mais pour l’heure, Bill doit livrer un mystérieux paquet pour empocher une somme rondelette, Stacey doit passer voir une femme honnie qui va lui demander un service de taille, Dan revient de mission mutilé et cherche à revoir la femme de sa vie et Tina va exercer sa vengeance sur un être qui l’a profondément blessé. Au fil de leur trajet jusqu’à la ville puis leurs divers déplacements, les souvenirs s’égrainent et l’on assiste au déroulé d’événements cruciaux qui ont forgé leur identité et leur vie actuelle.

Tout se joue finalement dans l’enfance et les années lycée, on marche sur les traces d’une bande d’amis qui derrière les apparences cachent des secrets parfois inavouables. Dans une Amérique du paraître et parfois à la morale puritaine (l’Ohio est loin d’être un État progressiste), il est difficile parfois d’exprimer son opposition à l’impérialisme de son pays ou de faire son coming out. Pour être dans le mood ambiant, il faut mettre de côté ses différences, suivre des codes qui font mais aussi défont les individus. C’est le temps des fortes amitiés, des découvertes et des expérimentations, des teufs mais aussi des dérapages... Stephen Markley saisit à merveille le quotidien de cette jeunesse un peu à côté de ses pompes qui assiste notamment totalement impuissante aux attentats du 11 septembre 2001 qui va laisser des traces chez nombre d’entre eux.

Mêlant habilement flashback et événements du présent, le lecteur est invité à constamment faire des allers-retour entre les époques et les principaux protagonistes. Tout se recoupe à un moment à un autre et en cela, la construction de ce roman est d’une richesse millimétrée à couper le souffle. Vous croyez qu’il reste parfois des zones d’ombre ? Ne vous en faites pas, tout est prévu et l’auteur vous apporte les réponses au moment où vous vous y attendez le moins avec naturel et justesse. Rien ne sera épargné aux personnages et attendez-vous à des chocs à répétitions, chacun est loin de ce qu’il semble être et l’on change d’avis bien souvent concernant ces êtres parfois déchirés par leur existence et totalement en roue libre dans ce qui s’apparente parfois  à des chemins de croix. Drogue, sexe, déviance, méfiance et trahisons sont au menu dans un enchevêtrement de rapports sociaux divers qui mènent à édifier un portrait peu flatteur d’une jeunesse américaine flirtant constamment avec les limites et virant parfois dans l’absurde sous fond de vague de désenchantement. Pas de manichéisme ici, chaque personnage possède sa part d’ombre et de lumière et le destin fauchera tout le monde à sa manière dans cette Amérique en déserrance et en perte de repère.

Ohio est en filigrane l’occasion pour Stephen Markley de brosser un portrait sans concession de son pays plus en crise que jamais, l’actualité nous le rappelant régulièrement de façon douloureuse. Il est question bien évidemment des attentats et leur répercussions, le discours sur l’Axe du mal et les interventions successives sur le théâtre des opérations des GI (dont deux personnages importants du livre) avec le gâchis de vie humaine qui en découlera et les actes barbares perpétrés de part et d’autre. Mais c’est aussi un balayage brut de décoffrage de la paupérisation d’une certaine Amérique avec cette misère sociale rampante, aliénante même, ces déserts industriels avec ces friches abandonnées et son cortège de malheurs qui expliquent la nature et les actes de certains protagonistes. Tout cela prend à la gorge et aux tripes, nous remuant profondément et durablement.

Et puis, il y a la magie de l’écriture. C’est un premier roman plein de lyrisme qui nous est livré ici. On alterne sublime et atroce avec une poésie de tous les instants et avec des passages quasi métaphysiques parfois qui nous renvoient à notre humanité et ses contradictions à travers la psychologie ciselée, décortiquée des êtres qui peuplent ces pages. C’est profond, plein de vie mais aussi de morts et de souvenirs. C’est la fureur d’une vie humaine trop à l’étroit dans sa condition qui s’exprime, une ode à notre espèce torturée par sa nature et au final un immense bonheur de lecteur. Un de mes trois gros coup de cœur de cette rentrée littéraire, un ouvrage terrible à côté duquel il ne faut vraiment pas passer.