vendredi 7 décembre 2018

"De la nature des interactions amoureuses" de Karl Iagnemma

De la nature des interactions amoureuses

L'histoire : Dans les huit nouvelles réunies ici, mathématiciens et chercheurs tentent de trouver un équilibre satisfaisant entre les élans du cœur et la pensée rationnelle, dans l'espoir de créer des liens humains aussi solides que les équations et les grandes théories qui structurent leur existence. Ainsi, un universitaire frustré tente de retranscrire sous forme de diagramme la relation compliquée qu'il entretient avec sa petite amie pour l’analyser. Un phrénologiste du XIXe siècle se voit quant à lui forcé de réévaluer le rapport entre connaissance et passion lorsqu'une arnaqueuse dont il est tombé amoureux le bat à son propre jeu. Une femme vit dans l'ombre écrasante de son mari et observe, entre effroi et incrédulité, les expériences controversées qu'il mène sur des sujets humains. Et un vieux professeur rêvasse inlassablement à ses deux obsessions : une belle condisciple rencontrée dans sa jeunesse, et le théorème qui a rendu cette femme célèbre.

La critique de Mr K : Retour en Terres d'Amérique aujourd'hui avec un nouveau recueil de nouvelles américaines à mon actif avec De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemma qui se propose de mêler la science et l'amour au cœur de huit nouvelles. L'auteur est lui-même un scientifique de haut vol et ce premier recueil fort remarqué outre-atlantique a la particularité de mêler des éléments qui à priori sur le papier ne vont pas ensemble. C'est bien connu, le cœur a ses raisons que la Raison ignore...

Huit nouvelles, huit histoires de cœur donc ou du moins de sentiments mêlés entre amour, amitié, compassion, obsession parfois. Tour à tour, on rentre dans des intimités bien diverses et l'on décortique les affres de la contradiction, des luttes intérieures qui nous habitent et nous donnent ce petit supplément d'âme qui fait de nous des êtres humains. Je dois avouer qu'avec un tel programme, j'avais de grosses attentes... qui ont été douchées dès les deux premières nouvelles (dont la première qui donne son nom au recueil) que j'ai trouvé plutôt quelconques et à l'intérêt limité. Cependant, le niveau s'élève par la suite. Ouf ! On l'a échappé belle !

Je passerai donc rapidement sur les deux premières nouvelles (De la nature des interactions amoureuses et Le Rêve du phrénologue) qui ne m'ont pas plu, la faute essentiellement aux protagonistes principaux que j'ai trouvé sans réelle saveur, voire agaçants. Point commun entre les deux, la quête de l'amour absolu, chacun à sa manière via la science et la quête de vérité. La mayonnaise n'a pas pris de mon côté et j'étais plutôt pessimiste pour la suite. Heureusement que je suis perspicace et que j'abandonne difficilement une lecture, je serais passé à côté de beaux récits.

Dans Le Théorème Zilkowski, on retrouve la traditionnelle histoire du triangle amoureux qui a vu ici le héros perdre sa copine au profit de son colocataire. Des années plus tard, il va les recroiser et des souvenirs douloureux vont ressurgir. Ce mathématicien de génie va être confronté à la foi dévorante qui habite désormais son ex et cela va peut-être remettre en cause nombre de ses certitudes. Plutôt classique dans sa facture générale, de beaux portraits d'âmes torturées en ressortent et l'on est touché par les souffrances et les non-dits exposés. Dans L'Approche confessionnelle, tout commence avec une femme qui décide de suivre son VRP de copain qui est sensé vendre les mannequins en bois qu'elle fabrique à de potentiels acheteurs. Là encore, deux beaux portraits d'âmes sœurs qui se sont perdues en chemin, qui ont du mal à démarrer dans la vie (ils sont encore jeunes). Avec quelques flashback bien sentis et des révélations tardives, la fin ne laisse pas trop de doute sur la nature biaisée d'une relation qui en est à son crépuscule...

La nouvelle suivante sort du lot car elle me paraît presque hors sujet. Dans L'Agent des affaires indiennes, un homme vient occuper un poste de médiateur entre des amérindiens et des colons blancs. Sous la forme d'un journal intime, il nous raconte ses journées et surtout l'accumulation des tensions avec une violence larvée qui est à deux doigts d'exploser et contre laquelle il ne semble rien pouvoir faire. Ce texte d'une grande beauté parle davantage d'empathie et d'humanité dans un monde de brutes. C'est un de mes récits préférés mais je dois avouer que le lien avec le reste des textes m'a échappé. Dans Règne, ordre, espèce, on suit la fascination de la narratrice (une spécialiste en gestion forestière) pour un théoricien qu'elle a étudié plus jeune. Elle lit même le même extrait de son ouvrage référence à ses amants, c'est dire ! Ce récit est vraiment pas mal du tout car cette passion irraisonnée nourrit une enquête parfois drôlatique et débouche enfin sur la rencontre attendue ! Je vous laisse découvrir la suite...

Dans La Femme du mineur, un mineur s'intéresse à des problèmes mathématiques en cachette de sa jeune femme qui n'y entend rien et se révèle quelque peu bigote. On sent qu'il veut se prouver quelque chose et notamment qu'il vaut mieux que son travail débilitant. J'ai aimé sa soif de savoir et son abnégation à vouloir briser les barrières sociales de l'époque car c'est de cela qu'il est vraiment question dans ce court récit. Quand sa femme découvre ses activités secrètes, elle se pose des questions et remet même tout en cause. Plutôt légère dans sa forme, cette nouvelle m'a beaucoup touché. Enfin, dans Les Enfants de la faim, une femme délaissée par son médecin de mari s'ennuie. Un jour, un patient s'invite durablement dans la demeure (qui comporte une infirmerie où le docteur s'adonne à des expériences peu ragoûtantes) et un étrange lien va se créer entre eux. De très belles pages là encore sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver envers l'être aimé. Se déroulant au XIXème siècle, l'ambiance à l'ancienne contribue à la réussite de ce court récit qui fait partie de mes préférés de ce recueil.

Au final, voilà un recueil intéressant qui réserve de bons moments de lecture et d'autres plus anecdotiques. Étrange sentiment vraiment, l'écriture est assez inégale d'un texte à l'autre et le sentiment d'empathie varie lui aussi énormément. Sans doute que certaines âmes scientifiques me laissent de marbre, c'est mon côté littéraire qui ressort ! Une lecture sympathique mais finalement pas inoubliable. Il faut dire que la collection Terres d'Amérique possède un sacré catalogue en matière de nouvelles et en ayant lu énormément, je dois avouer que celui-ci est un ton en dessous. À réserver aux indécrottables fans de nouvelles US !


samedi 3 novembre 2018

"Dernière journée sur terre" d'Eric Puchner

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L'histoire : Voici neuf histoires courtes, et autant d’angles pour célébrer cette entité complexe et parfois surréaliste qu’est la famille. Ici, un adolescent suspecte sa mère d’être un robot ; là, un jeune homme récemment séparé de sa compagne emmène leur nouveau-né à une fête où la cocaïne coule à flots. On croise aussi un enfant prêt à tout pour empêcher sa mère de faire piquer le chien de son père, et une famille qui s'interroge sur ses nouveaux voisins, dont le fils de douze ans est convaincu qu'il existe un "univers parallèle" à même de résoudre miraculeusement les problèmes de chacun...

Ces nouvelles, formidablement originales et pleines d'humour, flirtant ici et là avec l'absurde et le surnaturel, nous entraînent tour à tour dans un camp de vacances pour artistes en herbe, sur la route aux côtés d’un vieux groupe punk has-been, dans un futur dystopique où les parents n’existent plus, ou encore dans une librairie férocement indépendante.

La critique de Mr K : Qu'il est bon de revenir en Terres d'Amérique avec ce nouveau recueil de nouvelles tout juste paru chez Albin Michel. Vous savez que je suis un grand amateur de cette collection qui livre bien souvent un regard différent, naturaliste et fortement sociologique sur les États-Unis. Dernière journée sur terre d'Eric Puchner ne déroge pas à ce postulat, livrant neuf nouvelles de haute tenue qui conjuguent intimisme à fleur de mot, portée universelle et qualités stylistiques indéniables.

À travers neuf courts récits, l'auteur nous convie à explorer la galaxie familiale dans toute sa richesse et sa complexité. Plutôt réalistes mais flirtant à l'occasion avec l'étrange et le fantastique (sur deux / trois textes), on plonge en compagnie des personnages dans cet univers si fermé et si familier en même temps qu'est la cellule familiale. Petits bonheurs, grandes fêlures, disparitions attristantes, manquements irréparables mais aussi tendresses renaissantes et liens indéfectibles sont au menu d'un recueil qui s'avale tout seul, sans effort, avec une curiosité renouvelée et inextinguible.

Dans Couvée X, lors d'un été caniculaire doublé d'une invasion de sauterelles, la famille du narrateur voit s'installer de nouveaux voisins. La maman plutôt réactionnaire voit d'un mauvais œil cette mère célibataire qui fume comme un pompier et s'habille de façon inconvenante à ses yeux. Qu'est devenu son mari ? Les rumeurs commencent à fuser, mettant à mal le héros qui a crée des liens avec le fils de cette voisine étrange. L'auteur nous livre ici une belle réflexion sur les liens entre mère et fils à travers deux portraits de famille croisés, sur les méfaits de la médisance et une certaine philosophie de vie qui permet aux victimes de ce genre de pratique de dépasser la souffrance qu'elle peut engendrer.

Des Monstres magnifiques enchaîne avec une dystopie présentant un monde où la notion de parent n'existe plus et où l'être humain a atteint l'immortalité. Un frère et une sœur qui vivent ensemble sous le même toit vont accueillir dans leur foyer un homme qui semble échapper de l'ancien monde (le nôtre !), à son contact ils vont réapprendre la notion de rapport filial et réfléchir à la notion de manque et de séparation (la mort qui guette cet inconnu). Sans doute, une des nouvelles les plus touchantes du recueil, j'en suis sorti le cœur au bord des lèvres.

Être mère est du même tonneau, typiquement le genre de nouvelle qui prend à la gorge et ne laisse pas indemne. Une tante dépressive (elle sort tout juste de clinique suite à une tentative de suicide) se retrouve à garder son neveu et sa nièce lors de la soirée d'Halloween pendant que sa sœur veille son mari très malade. D'une beauté mortifère, ce récit fait la part belle à la perception des enfants sur les adultes qui les entourent et sur le portrait tout en justesse d'une femme malade qui découvre le temps d'une soirée le rôle de maman. C'est beau et pur, un grand moment. Indépendance, la nouvelle suivante m'a quant à elle laissé de glace, cette famille travaillant dans une librairie indé ne m'a pas touché, la preuve en est que je n'ai quasiment pas de souvenir de cette lecture. Passons...

Paradis a soufflé le chaud et le froid en terme de ressenti. C'est une des plus réussies à mes yeux mais elle est très dérangeante. Un père séparé de sa compagne doit garder son fils un après-midi. Évoluant dans le milieu artistique, il emmène son bébé dans une fête totalement allumée et va être confronté à l'opposition de deux mondes : celui de la fête / des paradis artificiels et celui d'un jeune papa qui se doit d'être responsable. Il va redécouvrir le rôle de père, lui, l'homme qui est parti à cause de l'enfant à naître qu'il ne désirait pas. Un sacré moment de bravoure que ce texte tour à tour irrévérencieux et touchant.

Expression est aussi une nouvelle très réussie avec ce jeune garçon envoyé dans un camp de vacances pour surdoués et artistes en herbe. Apprenti écrivain, il va rencontrer Chet, jeune garçon mélancolique habitant juste à côté du dortoir mais désirant s'éloigner de sa famille quelques temps. Au fil des pages, le héros va en apprendre plus sur Chet, ses proches et lui-même. Texte sur l'éveil de l'amour, de l'amitié et toute une série de sentiments enfouis (doute, frustration, la peur et le manque notamment), j'ai dévoré ce texte qui émeut au plus profond du lecteur et lui rappelle forcément des moments clefs de sa vie.

Avec Trojan whore hate you back, on change radicalement d'ambiance avec les membres d'un vieux groupe punk rock qui reprend la route après sa reformation des années après le split. Plus convenu avec des clichés déjà lus et vus (Still crazy, un film à voir absolument), il est question ici des liens quasiment familiaux qui peuvent se nouer entre les membres d'un groupe en tournée. Le temps a passé, physique et mentalités ont évolué parfois dans des directions complètement opposées. Le ton est volontiers plus léger à l’occasion de réparties bien senties. Lecture sympa mais oubliable, on relâche clairement la pression.

Là, maintenant revient à la relation entre une mère et son fils, relation parfois compliquée qui ici prend un tournant inattendu. En effet, Josh est persuadé que sa mère est un robot. On pense irrémédiablement aux Femmes de Stanford d'Ira Levin mais le doute s'insinue assez vite : vérité ou trip éveillé ? L'auteur garde ses distances et laisse le lecteur patauger joyeusement dans une historiette rondement menée qui se plaît à estomper les frontières entre rêve et réalité. En filigrane, on retrouve les grands questionnements liés à l'adolescence notamment la notion d'identité et d'origine. Dernière journée sur terre s'interroge d'ailleurs plus ou moins sur les mêmes thématiques avec ici un ado confronté à sa mère qui l'élève seule et veut envoyer les deux chiens de chasse que le père a laissé en partant à la SPA. Révélateur d'une fêlure profonde, cette crise va être l'occasion pour la mère et son fils de se confronter, de jauger les forces en présence. Derrière ce récit anodin se trouve une des nouvelles les plus fortes du recueil.

Ce fut une sacrée lecture que celle-ci. Le style lumineux, précis et emprunt d'une grande tendresse et de poésie de Puchner transporte littéralement le lecteur au cœur des histoires qu'il nous raconte. Finesse de l'étude psychologique s'accorde à merveille avec une observation méticuleuse des habitudes de vie et les mœurs de chacun pour livrer des histoires finalement intemporelles à la portée universelle. Bousculé, prisonnier d'une langue envoûtante, le lecteur ne peut que s'incliner devant tant de talent déployé. Je vous conseille ce recueil de nouvelles qui fait honneur au genre et le porte aux nues. Quant à moi, je n'ai plus qu'à voler dans la PAL de Nelfe Une famille modèle du même auteur car clairement, Eric Puchner s'inscrit dans les pas des plus grands.

mardi 11 septembre 2018

"Une Douce lueur de malveillance" de Dan Chaon

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L'histoire : "Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une."

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire: la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

La critique de Mr K : Attention livre choc avec une chronique dédiée à un livre inclassable et marquant. Une Douce lueur de malveillance de Dan Chaon est la dernière sortie en date de la très belle collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel et l'on peut dire qu'ils frappent fort en cette rentrée littéraire 2018. Mélange détonant entre roman noir, thriller et chronique familiale, l'auteur nous propose un voyage sans concession dans les abysses de l'âme humaine doublé d'expérimentations stylistiques vraiment originales en terme d'écriture. Suivez le guide !

Dustin Tillman est un psychologue à qui tout semble réussir. Heureux en ménage, père de deux fils, installé solidement en terme professionnel, il mène une vie agréable et à priori sans nuages à l'horizon. Cependant, le jour où son frère adoptif est innocenté du crime épouvantable de leur famille il y a plus de 20 ans, le passé remonte à la surface. La carapace se fendille, les flashback affluent et tout va être remis en question. Contradictions, apparences trompeuses, folie galopante, perception troubles se conjuguent et vont amener les personnages principaux vers des zones d'ombre qu'ils auraient bien voulu enfouir définitivement et qui vont ressurgir pour le plus grand plaisir sadique du lecteur ! Rajoutez là-dessus, une enquête échevelé sur un serial-killer noyant ses victimes alcoolisées et vous obtenez un cocktail explosif et bien dérangeant par moment.

Disons-le tout net, ce livre ne plaira pas forcément à tout le monde tant il bouscule des conventions bien établies. En effet, désirant se mettre réellement dans la peau des personnages (qui sont tous plus ou moins barrés ce qui n'arrange rien ! - sic -), l'auteur a bougé les lignes en terme d'écriture en rajoutant des blancs pour simuler les hésitations, les interruptions orales, certaines phrases se terminent de manière abrupte sans ponctuation ni syntaxe respectées. Ça m'a beaucoup surpris au départ, au point même de me demander si ce n'était pas une erreur d'impression ! C'est très déstabilisant mais au fil de la lecture, le stratagème fonctionne à plein régime et l'on comprend mieux les raisons de cette mise en page et en mots divergents. Cela distille une ambiance bien sombre, réaliste et prenante à souhait qui enrichir l'expérience et l'amène vers des sommets insoupçonnés au préalable.

Malgré cette difficulté d'appréhension de l’œuvre de prime abord, j'ai été captivé dès le départ par les protagonistes du récit. Le malheur plane sur nombre d'entre eux, hantés qu'ils sont par un passé épouvantable qu'ils ont essayé d'effacer de leur conscience. Chacun a tenté de se reconstruire vaille qui vaille avec plus ou moins de bonheur : certains se sont réfugié dans leur travail, d'autres dans les paradis artificiels ou encore le déni. Les personnages sont traités avec finesse et livrent leurs secrets petit à petit. Loin de se contenter d'une construction linéaire et classique, l'auteur se plaît à mêler passé et présent, changer les points de vue et revenir parfois sur des éléments que l'on pensait être des certitudes mais qui s'avèrent finalement être de belles fausses pistes. Tout est fait pour perdre le lecteur, l'orienter dans de mauvaises directions pour mieux le capturer de nouveau quelques chapitres plus tard. J'aime me faire bousculer et tromper par un auteur, j'ai été servi ici !

Bon, nous ne sommes clairement pas dans une œuvre qui respire la joie de vivre. Au programme, souffrance, séparation, deuil, folie insidieuse, famille dysfonctionnelle... Autant d'éléments qui se complètent les uns les autres, enrichissent la trame et la rendent parfois brillante tant tout a été parfaitement pensé et agencé. C'est grisant et flatte l'intellect tout en étant très accessible en terme de lecture. Passé la surprise stylistique dont je vous parlais précédemment, l'ouvrage est d'une grande clarté, aéré, vif et toujours en mouvement. Pas de gros passages à vide et de longueurs, l'auteur s'y entend pour insérer suspens et attente dans le cœur du lecteur avec les nombreuses révélations successives qui nous sont livrées.

On a donc affaire ici à un sacré roman qui passé une première phase de découverte-apprivoisement livre une histoire terrifiante aux personnages écorchés vifs qui reste longtemps en mémoire et donne à réfléchir sur l'humain et sa destinée. Une Douce lueur de malveillance est un bien bel ouvrage que je ne peux que vous conseiller, il ne ressemble vraiment à aucun autre.

samedi 19 mai 2018

"Le Miel du lion" de Matthew Neill Null

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L’histoire : 1904, Virginie-Occidentale. Des dizaines de milliers d’hectares de forêt sont réquisitionnés pour le compte d’une compagnie industrielle sans foi ni loi. Pour des raisons qu’il veut garder secrètes, Cur Greathouse a fui la ferme familiale et rejoint les rangs des "Loups de la forêt", ces bûcherons venus des quatre coins du monde dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais face à la dureté du quotidien, ils s’organisent en un syndicat clandestin, et tandis qu’une grève se prépare, Cur doit choisir : mener la rébellion ou trahir ses camarades.

La critique de Mr K : Retour en Amérique aujourd’hui avec Le Miel du lion de Matthew Neill Null, récente dernière sortie de la très bonne collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Il s’agit ici d’un roman se déroulant au début du siècle dernier qui explore des thématiques qui me sont très chères : la destruction de l’environnement par l’homme, la lutte des classes à la lueur du capitalisme conquérant et le rapport à l’autre trop souvent conflictuel à cause de préjugés ou de cupidité. Roman noir par excellence, ce fut une lecture prenante et marquante.

Cur Greathouse a du quitter précipitamment la ferme familiale suite à un grave conflit avec son paternel. Il trouve refuge à l’autre bout de l’État de Virginie Occidentale dans un campement de bûcherons qui travaillent pour une compagnie en pleine expansion. Il va y apprendre le métier (après avoir déjà pratiqué la menuiserie le long de son périple) et découvrir de fortes personnalités qui deviendront des amis. Mais la révolte gronde car les conditions de travail y sont extrêmes et les patrons font peu de cas de leurs employés corvéables et remplaçables à souhait. Le personnage principal rentre alors dans un syndicat clandestin (en 1904, le syndicalisme est interdit aux USA) pour préparer une action forte afin de se faire entendre. Mais après le désastre du Haymarket Square peu de temps auparavant, l’étau semble se resserrer autour des activistes : certains d’entre eux disparaissent et de nouvelles tensions apparaissent.

Très bien documenté, l’auteur nous offre une balade unique dans ce milieu difficile où le travail en lui-même se révèle extrêmement physique, usant et doublé d’un quotidien très rude. Salaire de misère, exacerbation des tensions internes via la quête du maximum de rentabilité, jalousies et envies se croisent et mènent parfois à des actes d’une grande cruauté. On accompagne au plus près les hommes dans leurs journées harassantes, sur les phases de repos dans des cabanons de fortune mais aussi lors de leurs pauses prolongées quand ils redescendent dans la vallée s’amuser et se divertir dans la ville du coin construite entièrement par la compagnie et qui vivra le temps que les ressources en arbre soient épuisées. C’est le temps des descentes au bar, des filles faciles et des prêches du révérend du secteur. Les personnages sont très bien croqués avec notamment un personnage principal très ambigu pour lequel l’empathie n’est pas totale et son développement réserve bien des surprise. Ses compagnons d’infortune ne sont pas en reste avec des rebondissements nombreux qui révéleront les personnalités et les aspirations profondes de chacun.

Le roman ne s’attache pour autant pas seulement sur la vie des bûcherons et leur dur labeur. On suit aussi d’autres personnages tout aussi charismatiques qui complètent un portrait réaliste et sans artifice d’une Amérique pas si lointaine que cela. J’ai particulièrement aimé le personnage du révérend désabusé qui s’accroche à sa paroisse malgré une désaffection de ses fidèles, personnage solitaire et profondément humain il voit le monde changer et semble ne plus avoir la foi nécessaire pour assister les âmes en détresse qui se dirigent vers lui. Dans ses relations, le personnage du camelot d’origine syrienne est tout aussi fascinant, ce déraciné offrant une vision différente de ce monde brutal dont on peut retirer certaines sagesses simples et malheureusement parfois des réactions iniques. Le personnage de la jeune femme engagée est lui aussi fort et poignant. Difficile d’en dire plus sans lever le voile de l’intrigue qui s’avère plus diffus et développé que le laisse penser la quatrième de couverture. Sachez simplement qu’à la manière d’une toile d’araignée, on aime s’y perdre, rebondir et s’égarer à nouveau dans les méandres de la condition humaine et que personne n’en sort tout à fait indemne.

Au delà des vicissitudes humaines, l’auteur nous offre un subtile et sublime portrait de la nature profonde, quasiment vierge qui recule de plus en plus devant l’avancée des humains et leur quête de richesse. Le temps d’une description de la canopée, de la forêt primaire ou le déplacement d’un puma en quête de nourriture, Matthew Neill Null nous offre de purs moments de poésie, de majesté mais aussi du coup de mélancolie face à l’inéluctable destruction qui semble s’approcher de hauts lieux magiques et préservés. On vit, respire la nature comme jamais avec des pages d’une rare évocation transcendées par un style impeccable, à la fois exigeant et très addictif. Les pages se tournent sans effort, avec un plaisir qui ne se dément jamais et un sentiment mêlé d’excitation et de tristesse.

On ne ressort pas intact d’une telle lecture qui mêle aventure humaine, critique à peine voilée du modèle capitaliste et fascination pour la nature. On se prend à y repenser bien après sa lecture, on fait du lien avec notre présent, la nature de l’être humain et les espoirs gâchés par un ordre du monde qui déraille. C’est beau, profond et sans concession. Tout simplement le genre de lecture idoine pour tout amateur d’émotions fortes et vraies. Courez-y !

vendredi 13 avril 2018

"La Route sauvage" de Willy Vlautin

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L’histoire : La Route sauvage scelle la rencontre sincère et émouvante entre un gamin en cavale et un vieux cheval : Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean On Pete, une bête destinée à l'abattoir. Afin d'aider l'animal à échapper au destin funeste qui l'attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l'Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l'adolescent vivra en un seul été plus d'aventures que bien des hommes au cours de toute une vie...

La critique de Mr K : Je garde un souvenir vivace et ému de Ballade pour Leroy ma précédente lecture de Willy Vlautin. L’écriture limpide et poétique, les personnages attachants et le portrait en sous texte de l’Amérique contemporaine m’avaient conquis et transportés lors d’une lecture aussi rapide qu’intense. C’est dire que j’attendais avec impatience son prochain ouvrage et il y a peu La Route sauvage est arrivée dans ma boîte aux lettres. C’est peu de dire que je l’ai aimé, je l'ai lu une fois de plus en un temps record et il m’a littéralement cloué sur place me laissant en petits morceaux lorsque je le refermais définitivement.

Charley est un gamin de quinze ans vivant seul avec son père qui vivote de petits boulots en petits boulots et de ville en ville. La maman est partie depuis longtemps, laissant un creux béant dans la famille qui se réduit à un père totalement détaché de la réalité et de ses responsabilités, et un gamin qui aborde le nouvel été qui s’annonce entre sport et débrouille en attendant la rentrée scolaire. Il finit par se faire embaucher par un propriétaire de chevaux au champ de courses voisin. Filou exploiteur dans l’âme, il permet cependant à Charley de gagner de quoi se nourrir (son père oubliant régulièrement de rentrer à la maison et de lui laisser de l’argent) et d’apprendre des choses. Un drame va précipiter les événements et le jeune homme va se retrouver sur les routes du grand ouest à la recherche d’une tante qu’il n’a pas vu depuis plusieurs années. Ça va être l’occasion pour lui de vivre de nombreuses expériences bonnes et mauvaises...

Contrairement à ce que laisse penser la quatrième de couverture, le départ n’a vraiment lieu qu’à la moitié du livre. L’auteur prend bien le temps auparavant de se pencher sur le quotidien de Charley. Écrit à la première personne, ce qui renforce énormément l’empathie que l’on éprouve pour le personnage, on suit le quotidien de l’adolescent qui s’avère plutôt heureux de son sort et finalement assez distancié de ce qu'il vit. Il s’entraîne régulièrement à la course (il aime être dans l’équipe de football américain de ses lycées successifs), il traîne en solitaire en ville (il vient d’arriver et ne s’est pas encore fait d’amis) et se débrouille comme il peut pour subvenir à ses besoins. Les rapports avec le paternel sont plutôt distants tant ce dernier se révèle égoïste et autocentré. Loin de s’ériger en victime, Charley encaisse et avance avec ce qu’il peut. Quand il trouve son travail, il pense se libérer des contraintes et commence à vivre des expériences enrichissantes. S’exprimant simplement, exposant ses sentiments, envies et aspirations, on s’attache à ce jeune plein de bon sens, serviable et poli en toutes circonstances. Quand il perd tout et doit partir, c’est le choc (peut-être même plus pour nous que pour lui) et l’on entre alors dans une autre dimension.

Le récit intimiste se transforme en road trip ultra-réaliste mais toujours aussi centré sur le héros qui traverse une Amérique que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir. C’est celle des déshérités, des voyageurs au long cours et de la dépanne au quotidien. On y croise de drôles et d‘inquiétants personnages car c’est bien connu les voleurs volent souvent à plus pauvre qu’eux. Arnaqueurs, roublards, marginaux, clochards, junkies, personnes défavorisées qui survivent comme ils peuvent mais aussi flics, juges, familles d’accueil d’un soir et bons samaritains du moment vont croiser sa route et imprimer à jamais un destin contrarié mais toujours en marche (mais pas macroniste pour autant heureusement !). Charley va en faire des expériences et il ne peut compter que sur lui-même, et sur le cheval vieillissant voué à l’abattoir qu’il a sauvé d’une mort certaine avant de s’enfuir. Unique confident, ami de circonstance et soutien psychologique quand la dose émotionnelle est trop lourde et quand la réalité est trop pesante, Lean On Pete (le cheval en question) est un personnage à part entière et malgré mon peu d’attirance pour cette espèce animale, j’ai été touché par cette relation riche et intéressante en terme de développement pour Charley. De galère en galère le duo avance, progresse vers un avenir que l’adolescent espère meilleur. Un nouveau drame va infléchir sa trajectoire et l’obliger à nouveau à se remettre en question.

Quand on lit La Route sauvage, on pense forcément à Kerouac, à Into the wild et à Salinger. Véritable ode au désir de vivre, à l’humanisme et un beau voyage intérieur. On vit littéralement le périple de Charley, on partage avec lui ses instants d’égarement, ses espoirs et ses abattements. C’est assez éprouvant je dois l’avouer et j’étais vraiment dans tous mes états à la fin de ma lecture, la larme à l’œil tant j’ai été touché au cœur par cette histoire marquante. L’écriture est d’une limpidité, d’une pureté et d’une force évocatrice rare, de celles dont on se souvient longtemps. C’est beau, profond et d’une émotion à fleur de mots. Un grand moment de littérature nord américaine, un livre essentiel à ranger aux cotés de classiques du genre. Décidément Willy Vlautin est un des auteurs les plus doués de sa génération !

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vendredi 6 avril 2018

"Goodbye, Loretta" de Shawn Vestal

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L’histoire : Short Creek, Arizona, 1974. Loretta, quinze ans, vit au sein d’une communauté de mormons fondamentalistes et polygames. Le jour, elle se plie à l’austérité des siens, la nuit, elle fait le mur et retrouve son petit ami. Pour mettre un terme à ses escapades nocturnes, ses parents la marient de force à Dean Harder, qui a trente ans de plus qu’elle, une première femme et déjà sept enfants...

Loretta se glisse tant bien que mal dans son rôle d’"épouse-sœur", mais continue à rêver d’une autre vie, qu’elle ne connaît qu’à travers les magazines. La chance se présente finalement sous les traits de Jason, le neveu de Dean, fan de Led Zeppelin et du Seigneur des anneaux, qui voue un culte au cascadeur Evel Kneievel. C’est le début d’une aventure mémorable aux allures de road trip vers la liberté qui va vite se heurter à la réalité...

La critique de Mr K : Nouvelle bonne pioche dans la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel avec ce Goodbye, Loretta de Shawn Vestal, un roman magistral se déroulant dans une Amérique seventies entre traditions et aspirations nouvelles, choc de deux mondes, de deux manières de voir les choses qui s’entrechoquent et finissent par se séparer. Attachez vos ceintures et plongez avec moi dans une remarquable exploration de l’Amérique, ses rêves, ses travers et ses destinées brisées.

Loretta est une jeune fille de seize ans issue d’une famille mormone. Adolescente de son temps, elle aime sortir, s’amuser et flirter avec son boyfriend. Malheureusement pour elle, un jour son père s’en aperçoit et la contraint à épouser un homme de la communauté bien plus âgé qu‘elle, déjà marié à une autre femme et père de plusieurs enfants. Et oui, la branche mormone à laquelle elle appartient pratique le mariage plural au nom de Dieu et de la recherche du bonheur. Commence alors pour Loretta une lente descente aux enfers dans un foyer qu’elle ne ressent pas comme le sien, des étreintes forcées qui s’apparentent quasiment à du viol et des espoirs de liberté qui s’amenuisent. C’est lors d’une réunion de famille suite au décès du grand père qu’elle va faire la connaissance de Jason, son cousin par alliance qui pourrait bien se révéler être la clef d’une échappatoire possible.

Shawn Vestal a un talent fou pour planter le décor et ses personnages. Au bout de trois chapitres, il réussit le tour de force de nous embarquer dans cette histoire qui prend aux tripes immédiatement. Suite au choc initial de ce mariage arrangé et forcé, on rentre dans l’intimité des fondamentalistes mormons avec Loretta. Existence faite d’aigreur, de retraite et de quête de rédemption par une vie d’ascétisme et de travail, le bonheur est exclu pour cette jeune femme emprisonnée à son insu et dont les aspirations ont été coupées en plein vol. Le malaise est palpable très vite, il prend à la gorge et laisse le lecteur impuissant face à une injustice criante qui broie le destin du protagoniste principal qui ne rêve que de s’échapper de sa condition. L’auteur rend bien compte du combat intérieur mené dans son cœur entre ses devoirs de nouvelle épousée et ses aspirations profondes qui remontent à la surface et provoqueront nombre de bouleversements par la suite. La vie s’écoule donc avec ennui, monotonie dans cette ferme d’un autre temps entre tâches ménagères dans la maison et travaux agricoles physiques, vie de pénitence où les mots plaisir et désir sont bannis.

On fait en parallèle connaissance avec Jason, un jeune mormon de 18 ans appartenant à une communauté moins rigoriste où le mariage traditionnel est la norme. Très proche de son grand-père, en rupture avec ses deux parents car il est en pleine rébellion rock, il admire un illustre cascadeur de son temps amateur de cascades très dangereuses en moto. Jason ne souhaite que partir pour faire sa vie loin des siens et trouver sa voie. La mort de son aïeul va être un électro-choc et va être l’occasion pour lui de croiser la route de Loretta. Une étrange danse faite de convoitise, de fascination et de désir débute alors entre attirance et volonté de s’enfuir. Qui aime qui ? Qui manipule qui ? L’auteur aime à semer le doute dans l’esprit du lecteur qui se perd en conjectures et va assister à un dernier tiers de roman s’apparentant à un road trip totalement en roue libre.

L’ambiance est très pesante durant tout l’ouvrage, le calme apparent cache bien des tensions et des fêlures que les rebondissements et révélations vont mettre au grand jour. Au détour de deux / trois chapitres, on revient même bien en arrière dans le passé de certains personnages secondaires, ce qui éclaire des zones d’ombres savamment entretenues et des réactions que l’on pourrait juger étranges et / ou rebutantes de prime abord. Ainsi, même les personnages de Ruth et Dean ont leur part de lumière car derrière ce couple de mormons traditionalistes se cachent des rêves brisés, des frustrations et des expériences traumatisantes. Loin d’absoudre leurs actes et leur manière de penser, Shawn Vestal livre des personnages abrupts et profondément humains, magnifiant une histoire plutôt classique qui fait la part belle à un travelling poussé et saisissant d’une certaine Amérique trop souvent caricaturée.

Ce sont de bien étranges sensations que l’on éprouve durant la lecture de Goodbye, Loretta, à la fois très accessible et très riche. Thèmes variés, tension sensuelle permanente, personnages bruts de décoffrages mais éclairants, splendeur et décadence de l’Amérique se côtoient dans une langue d’une pureté diamantaire, acérée comme il se doit pour livrer nus des personnages plongés dans leur monde en vase clos et totalement dépendants de leur condition. C’est beau, puissant et assez inoubliable. À lire donc !

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mercredi 21 février 2018

"De l'autre côté des montagnes" de Kevin Canty

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L'histoire : 1972, Silverton, petite ville du nord-ouest des États-Unis. La mine d’argent fournit du travail aux hommes, régit la vie des familles et domine les existences. Certains se résignent à une vie de rude labeur, d’autres ne rêvent que d’échapper à ce destin. Mais lorsqu’une catastrophe survient à la mine, coûtant la vie à des dizaines d’hommes, c’est toute une communauté qui est frappée par une onde de choc et de chagrin.

La critique de Mr K : Retour aux USA avec un superbe ouvrage de la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Pour cette première sortie de 2018, Francis Geffard et son équipe font très fort avec ce récit inspiré d'un fait réel qui explore les rouages d'une communauté meurtrie et ses habitants qui se débattent comme ils peuvent avec leur chagrin. Lu en un temps record - une journée - voila un livre qui fera date dans mes lectures et dont je vais vous parler de manière plus approfondie mais toujours sans spoilers !

L'auteur nous convie à une plongée sociologique et psychologique sans pareille dans la petite ville de Silverton où l'activité minière est centrale et, de manière directe ou indirecte, cristallise les activités de tous. On suit donc le départ à la mine des hommes, leurs retrouvailles au bar, dans les bars à filles, le quotidien routinier des femmes à la maison, les sermons à l'église du dimanche et un mariage mouvementé. L'époque est rude en 1972 déjà mais personne ne se plaint vraiment, la vie passe sans faire de vague. C'est dans cet état d'esprit général qu'une catastrophe va littéralement cueillir les habitants. Un accident de mine va causer énormément de morts et chacun va se retrouver face à soi-même, son existence et son chagrin. En suivant plus particulièrement David, Ann, Jordan et Lyle, Kevin Canty nous offre alors un voyage au cœur de l'humain.

Véritable magicien des mots, Kevin Canty nous offre un tableau ultra-réaliste des conséquences d'une catastrophe sur un groupe humain. Après avoir dressé un tableau général déjà fort réussi, le bouleversement des âmes est très bien rendu avec des figures tutélaires impressionnantes : la jeune veuve éplorée qui malgré des problèmes de couples n'arrive pas à surmonter son deuil et ne sait pas ce qu'elle va devenir avec ses deux enfants, le frère qui perd tous ses repères, la jeune femme en deuil de son mari qui n'ose pas tourner la page ou encore le mineur rescapé que le désastre va faire profondément réfléchir à son métier et son mode de vie. On passe de l'un à l'autre naturellement, certaines vies se croisent, s'entremêlent donnant une cohérence et une puissance toute particulière à l'ensemble.

Tour à tour, de nombreuses thématiques apparaissent et nourrissent le récit qui avance à un rythme lancinant et hypnotique. J'ai particulièrement aimé les rapports entre les hommes et les femmes qui alternent la douceur et la violence (larvée ou non d'ailleurs) selon les couples et les rapports familiaux. Les liens familiaux sont aussi bien creusés avec de très belles pages sur les rapports parents / enfants, le temps qui passe et transforme inéluctablement les liens les plus intimes, entre rapprochements et éloignements les rapports se distordent et donnent à voir une humanité de tous les instants entre splendeur et décadence de la banalité. C'est assez saisissant dans son genre, ça prend au cœur et aux tripes.

On baigne ici dans l'Amérique profonde, dans une ruralité que ne renierait pas un Stephen King, un John Steinbeck ou dans un autre genre un Clifford D. Simak. N'ayons pas peur des mots, on a souvent affaire ici à des ploucs mais des ploucs magnifiques qui représentent bien les errances de l'être humain face aux difficultés de l'existence. À Silverston comme dans de nombreux endroits du globe, on se soutient comme on peut avec les copains, l'alcool, les aventures d'un soir, les rêves et les espoirs que l'on nourrit en secret mais aussi la foi qui ici a une importance toute particulière. Omniprésente dans la culture US, on la retrouve très souvent dans cet ouvrage entre passages à l'église (un mariage, un cortège d'enterrement) mais aussi dans les raisonnements intérieurs des personnages. Loin d'être niaiseux ou moralisateur, cet aspect mystique rajoute une dimension particulière à ce portrait général d'une humanité en perdition face à la douleur. L'ensemble est puissant, implacable et diablement séduisant.

J'ai dévoré ce roman en très peu de temps. Immersif comme jamais, la langue simple et directe de l'auteur fait merveille. On s'attache immédiatement aux personnages et l’on suit sans effort et avec un plaisir renouvelé les états d’âmes de chacun, leurs introspections et leurs remises en question. Au final, on referme le livre le cœur chamboulé et avec la sensation d’avoir lu un grand livre. Une impression rare.

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lundi 25 septembre 2017

"Courir au clair de lune avec un chien volé" de Callan Wink

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Le contenu : Toutes les nouvelles réunies dans ce recueil se passent dans le Montana ou le Wyoming. Plus qu'un décor, l'Ouest américain, la Nature et les grands espaces prennent vie dans ces récits, et les hommes que Callan Wink met en scène dans son univers si riche et singulier sont seuls de bien des façons ; pourtant, ça ne les empêche pas d'être drôles, courageux ou insoumis.

On rencontre ainsi un ouvrier du bâtiment poursuivi par deux types un peu louches qu'on appelle Charlie Chaplin et Montana Bob, à qui il a volé leur chien ; un homme marié qui entretient une liaison avec une Indienne alors que sa femme se bat contre un cancer du sein ; ou encore un jeune homme amoureux d'une femme bien plus âgée que lui.

La critique de Mr K : La collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel frappe un grand coup avec la parution pour la rentrée littéraire de ce recueil de nouvelles d'un jeune auteur US plus que prometteur, Courir au clair de lune avec un chien volé. Cette lecture s'est révélée extraordinaire dans son genre tant on touche à l’émotion à l’état pure et une forme de naturalisme moderne à la sauce américaine qui prend aux tripes et fait réfléchir longtemps après la lecture.

Liberté et/ou responsabilité sont les deux termes annoncés en quatrième de couverture et qui résument assez bien les morceaux d’existences qui nous sont livrées à travers neuf nouvelles. Collant au plus près de ses personnages, Callan Wink nous invite à partager des vies bien différentes mais qui finalement se rejoignent autour de l’idée de construire sa vie, mais aussi de ces moments d’échappée que l’on décide ou non de prendre par rapport à la réalité ou à sa situation.

On croise ainsi un adolescent exterminateur de chats (mon Dieu moi qui adore ces petites bêtes…) partagé entre ses deux parents qui se déchirent et qui essaie de se faire sa place, un couple illégitime à la différence d’âge importante, un homme courant nu dans la nuit poursuivi par les propriétaires du chien qu’il a embarqué, un homme marié qui trompe sa femme cancéreuse durant ses périodes de travail loin de chez lui, un professeur un peu paumé qui décide de partir à la campagne pour faire un break avec son existence qui ne l’épanouit plus, un homme rongé par le remord suite à la mort d’ouvriers travaillant pour lui, la vie d’une famille pendant que le fils aîné purge deux ans de prison pour homicide involontaire lors d’une altercation alcoolisée, les souvenirs filés d’un père et son fils et enfin, la dernière nouvelle (la plus bouleversante, la plus belle à mes yeux) qui suit Lauren une veuve qui se débat avec sa vie et ses souvenirs.

Seulement 33 ans et déjà l’auteur, Callan Wink, fait montre d’un talent d’orfèvre pour capter les cœurs et les esprits. Ses nouvelles dissèquent avec douceur, franchise et vérité l’âme humaine. Magnifiant le quotidien et ses personnages, il donne à voir une humanité versatile, riche et complexe. C’est aussi des personnages qui évoluent énormément, réfléchissent beaucoup à leur vie, leur destin. Sans chichis, sans pédanterie mais avec une simplicité et une poésie des mots, ces hommes, ces femmes se découvrent, souffrent, rebondissent, tombent, se relèvent et prennent conscience à leur manière de la condition qui est la nôtre. Loin des strass et des paillettes, on gagne beaucoup à rencontrer et explorer ses existences à l’apparence simple et sans reliefs mais qui au final dégagent une humanité brute et pure.

On passe donc par nombre de sentiments lors de cette lecture. L’auteur aime éprouver ses personnages et par là même ses lecteurs. Chaque récit se lit, se dénoue et s’ingère avec une facilité déconcertante. On passe constamment de la routine à la surprise, laissant parfois en suspens des situations que le lecteur essaiera à son tour de démêler par son imagination. C’est une des marques de fabrique des nouvelles US contemporaines, le style volontiers contemplatif par moment peut s’accélérer et fournir des émotions fortes sans pour autant partir dans les effets de manche. La vie en elle-même est parfois un miracle ou une épreuve, ces nouvelles en sont les meilleurs exemples. Vous y croiserez des victimes et des bourreaux, des abîmés de la vie, d’autres que la vie semble avoir comblés : bonheur, malheur, cruauté, altruisme et pléthore de sentiments et réactions humaines se mêlent pour habiter longtemps un lecteur prisonnier d’une œuvre magistralement maîtrisée. C’est aussi de très beaux passages sur les rapports humains dont la filiation, l’amour marital et le rapport difficile à l’autre avec les dysfonctionnements qui peuvent apparaître au fil d’une vie. Vraiment tripant dans son genre, la cible est atteinte à chaque fois.

Et puis, il y a les décors, l’espace américain : l’auteur aime le Montana où il réside désormais (il est aussi guide de pêche à la mouche et a partagé plusieurs parties de pêche avec un certain Jim Harrisson, excusez du peu !) et il le lui rend bien à travers des tableaux magnifiques où le moindre bruissement de vent, le murmure de l’eau ou la faune en effervescence prennent une part importante dans le récit. Sans compter aussi au détour de certaines nouvelles, l'imposition d'un regard sensible sur les sociétés humaines avec notamment de très belles évocations des traditions indiennes ou de scènes familiales loin des clichés véhiculés dans les séries et films américain standardisés. Poésie et sensibilité accompagnent tous les éléments constitutifs de ces nouvelles qui touchent au coeur de manière mesurée, juste et intemporelle.

D’approche aisée et plaisante, l’écriture est ici en apparence simple et directe mais elle cache une générosité et une justesse de tous les instants. Une nouvelle terminée, on est immédiatement conquis par la suivante et l’ensemble dégage une cohérence, une force peu commune et au final ces historiettes peuplent notre esprit bien des jours après avoir refermé cet ouvrage. Une lecture formidable et émouvante qui me hérisse encore les poils du dos au moment où j’écris ces lignes. Un must dans le genre, incontournable pour les amateurs mais aussi pour les autres.

lundi 28 août 2017

"Underground Railroad" de Colson Whitehead

Underground-railroadL'histoire : Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d'avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu'elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s'enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les Etats libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l'Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d'esclaves qui l'oblige à fuir, sans cesse, le "misérable coeur palpitant" des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

La critique Nelfesque : Excellente découverte en cette Rentrée Littéraire ! Prix Pulitzer 2017, cette récompense est plus que méritée.

"Underground Railroad" s'attaque à un sujet difficile : l'esclavage. Colson Whitehead, avec une écriture puissante, nous présente Cora, jeune esclave qui va un jour s'enfuir et vivre un véritable chemin de croix en quête de liberté.

Immersif à souhait, ce roman nous plonge dans l'Amérique du XIXème siècle. Epoque où l'esclavage est encore monnaie courante de l'autre côté de l'Atlantique, où des bateaux traversent encore l'océan en provenance d'Afrique avec à leur bord des centaines d'esclaves. Ces personnes noires ne sont pas des hommes, ne sont pas même des bêtes pour certains, ils travaillent jour et nuit, s'usant la santé et subissant les foudres de leurs maîtres. Malgré la peur, Cora décide un jour de quitter sa condition et s'enfuit. Comme l'a fait en son temps sa propre mère, la seule à n'avoir jamais été retrouvée. Un chasseur d'esclaves, le prenant comme un affront personnel, va mettre tout en oeuvre pour la retrouver. Commence alors un voyage semé d'épreuves et d'horreurs pour l'une, une chasse sanglante pour l'autre, dans un pays où les mentalités font froid dans le dos.

Ames sensibles s'abstenir. Ici les événements sont violents et les rêves brisés. L'auteur ne cache rien, n'essaye pas d'édulcorer les choses ou enjoliver le passé. Cora va vivre des moments effroyables, se cacher, assister à des scènes d'horreur brut. Quand l'homme est chassé, frappé, abattu, torturé parce qu'il a eu la malchance de ne pas être né libre. Cela est difficile à imaginer aujourd'hui et pourtant l'Histoire des Etats-Unis est jonchée de cadavres et de désespoir.

Les personnages sont marquants. Le lecteur s'attache beaucoup à Cora et à ses amis grâce, et avec qui, elle va prendre la fuite. Nous découvrons le réseau mis en place pour permettre à des hommes, des femmes et des enfants esclaves de s'évader. Un réseau composé de personnes risquant eux-même leur vie pour en sauver d'autres. Un réseau qui redonne foi en l'humanité tant le reste est sombre et dépourvu de bienveillance.

Le lecteur est saisi par la cruauté présente entre ces pages, ému par les personnages, soufflé par la beauté de l'écriture de Colson Whitehead. Aucun moment de répit ici, sans cesse en alerte, on se prend à espérer pour Cora que tout cela ait une fin heureuse, que tous les obstacles qu'elle ait dû traverser, trop pour une seule femme, ne le soient pas en vain. On mesure également l'étendue du fléau esclavagiste et du racisme de l'époque. Du Sud au Nord des Etats-Unis, Cora va devoir se cacher et emprunter les chemins de fer souterrains (symbole ici du chemin de la liberté). A chaque passage par la terre ferme, au grand air, l'effroi est omniprésent.

"Underground Railroad" est un roman ambitieux et essentiel. Un superbe récit qui prend à la gorge et tient en haleine. Le sujet est difficile, les personnages attachants et l'ensemble est servi par une écriture fluide et poétique. Un futur classique à lire absolument !

samedi 26 août 2017

"Les Sables de l'Amargosa" de Claire Vaye Watkins

les sables

L'histoire : Une terrible sécheresse a fait de la Californie un paysage d’apocalypse. Fuyant Central Valley devenue stérile, les habitants ont déserté les lieux. Seuls quelques résistants marginaux sont restés, prisonniers de frontières désormais fermées, menacés par l’avancée d’une immense dune de sable mouvante qui broie tout sur son passage.

Parmi eux, Luz, ancien mannequin, et Ray, déserteur "d’une guerre de toujours", ont trouvé refuge dans la maison abandonnée d’une starlette de Los Angeles. Jusqu’à cette étincelle : le regard gris-bleu d’une fillette qui réveille en eux le désir d’un avenir meilleur. Emmenant l’enfant, ils prennent la direction de l’Est où, selon une rumeur persistante, un sourcier visionnaire aurait fondé avec ses disciples une intrigante colonie...

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie Terres d'Amérique avec cette sortie de la rentrée littéraire placée sous le sceau de l'anticipation et de l'étude des sociétés humaines en temps de crise. Jamais déçu par cette collection de chez Albin Michel, ce titre s'est révélé être une grosse claque, le genre de lecture qui vous scotche littéralement à l'ouvrage sans que l'on puisse s'en détacher, un souffle d'aventure, de mysticisme et de cynisme parfois bienvenu sur le genre humain qui emporte tout sur son passage et m'a définitivement envoûté et conquis.

Luz et Ray vivent ensemble dans une villa désertée par sa starlette de propriétaire fuyant un réchauffement climatique apocalyptique. La Californie est devenue un véritable désert, l'eau manque, le règne végétal recule avec en parallèle la lente disparition de l'être humain dans cette région devenue une véritable mer de sable. Pour pallier cette situation de fait, les humains restés sur les lieux doivent redoubler d'ingéniosité pour survivre et notamment s'hydrater car l'eau est devenue une denrée rare, très précieuse. Lors d'une cérémonie géante de danse de la pluie (les vieilles croyances ressurgissent quand la science est incapable de résoudre une crise), la petite Ig va entrer dans la vie de ce drôle de couple qui survit bon gré mal gré. L'ancienne mannequin et le surfeur déserteur vont à travers elle se donner les moyens de renouveler leur existence et de se trouver un but commun. Malheureusement, le destin est facétieux, long et périlleux est le chemin vers le bonheur. Les héros de ce roman saisissant l'apprendront à leur dépens...

L'ambiance et le climax de ce roman sont incroyables, les références faites à Steinbeck et McCarthy en quatrième de couverture sont complètement justifiés. Ambiance noire, ultra-réaliste (malgré un fond d'anticipation tout de même), avec Les Sables de l'Armagosa, on colle au plus près des personnages et l'on part avec eux sur les routes d'une Amérique fragilisée, en proie à une crise incontrôlable qui révèle au grand jour les fêlures d'une Amérique bien trop sûre d'elle-même. Noir c'est noir, les temps sont durs, la paupérisation extrême a gagné l'État le plus riche de la fédération et certains passages sont de terribles tableaux d'une réalité qui a dépassé tout le monde. Les autorités n'existent plus, les communautés humaines se sont réorganisées autrement. Loin de tomber dans un univers à la Mad Max avec son cortège de grands conflits inter-tribu, on est ici plus en contact avec des individus esseulés qui doivent se débrouiller par leurs propres moyens jusqu'à l'immersion dans la deuxième partie du livre dans la mystérieuse colonie évoquée dans le résumé du livre. Réaliste, parfois crû, solaire par le rayonnement de ces personnages, ce roman prend littéralement à la gorge.

Les personnages en effet ont chacun à leur manière un charisme de fou. Ray malgré son passé louche fait tout pour apporter soin et sécurité à Luz, une jeune fille paumée qui se révèle très vite agaçante. Et pourtant, elle a son intérêt, son personnage évolue grandement pendant le roman même si son parcours s'apparente davantage au lent et régulier va et vient d'une vague sur l'étier. L'espoir est mince pour ces deux là, une menace sourde plane sur ce couple et malgré l'irruption de la volcanique sauvageonne de deux ans qui va un temps illuminer leur vie, on se dit que la partie est mal engagée. La suite réserve bien des surprises avec une séparation douloureuse, une expérience traumatisante dans des cachots souterrains pour l'un et la découverte d'une communauté archaïque et étrange pour l'autre. Les révélations s’enchaînent, les tensions s'accumulent avec les coups du sort et en background les dunes continuent d'avancer inexorablement, sans relâche, faisant fuir devant elle des humains désemparés.

En plus de ces scènes du quotidien millimétrées, très bien gérées et délicatement entrelacées les unes aux autres, apparaissent en filigrane des thématiques transversales très intéressantes qui éclairent une fois de plus le lecteur sur la marche du monde et le fonctionnement de l'humain : la lente déliquescence de notre planète à cause de l'évolution des sociétés humaines, le pouvoir et la domination des affiliés par la parole, la bêtise d'un groupe inféodé face à un être différent, le sort réservé à des réfugiés "climatiques", l'amour entre deux êtres (l'histoire de Ray et Luz est touchante au possible) mais aussi entre parents et enfants... autant de thèmes abordés avec pudeur par Claire Vaye Watkins mais sans emberlificotage, une sensibilité de tous les instants, un ensemble cohérent et prenant au possible.

Il faut dire que ce roman de l'errance est magnifiquement servie par une auteure à la grâce stylistique de tous les instants. C'est beau, gouleyant, imagé de manière originale et d'une tendresse palpable pour tous les personnages en présence, même les plus cruels et les plus fourbes. L'amour de l'auteure pour ces personnages (à la manière d'un Steinbeck justement) transpire des mots et des pages, donne un plaisir intense de lecture et crée une addiction quasi immédiate et durable. C'est bien simple, commencer cet ouvrage c'est un peu prendre le risque de devenir asocial et de se brouiller avec ses proches ! Sans rire, ce roman est une bombe, un bijou, un indispensable. Un bonheur de lecture, à lire absolument !