vendredi 6 janvier 2023

"Cérémonie" de Leslie Marmon Silko

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L’histoire : Tayo, un jeune Indien du Nouveau-Mexique, revient de la Seconde Guerre mondiale en état de choc. Les horreurs de la guerre, celles de sa captivité alors qu'il était prisonnier des Japonais, l'ont traumatisé.

Son retour parmi les siens, sur la réserve des Pueblos de Laguna, ne fait qu'augmenter ce sentiment d'aliénation. Tayo s'interroge sur le véritable sens de son mal : sa quête le ramène au passé de son peuple, aux croyances traditionnelles et aux vieilles légendes.

Elle devient en elle-même un rituel, une cérémonie destinée à le guérir du plus sombre des maux : le désespoir

La critique de Mr K : Quelle bonne idée que cette réédition de Cérémonie de Leslie Marmon Silko parue chez Albin Michel dans la collection de haute qualité Terres d’Amérique ! Datant de 1977 (quelle très belle année que celle-là !), ce titre est considéré comme le premier ouvrage de la "renaissance indienne" en matière littéraire au côté d’auteurs majeurs comme Louise Erdrich que nous aimons beaucoup au Capharnaüm éclairé. Livre sur l’identité, sur l’errance personnelle et la quête de rédemption, ce fut une sacrée révélation qui plus est à cheval sur deux années car cette lecture fut entamée en 2022 et terminée deux jours plus tard en 2023 !

Tayo, un jeune indien rentre de la guerre, de la Seconde Guerre mondiale pour être plus précis, dans le théâtre des opérations du Pacifique où il a connu l’horreur du conflit et la mort d’un être très proche. Il revient donc complètement traumatisé de cette expérience qui l’a profondément marqué dans son esprit. Ébranlé, étranger à lui-même et aux siens, le retour aux sources se révèle très compliqué. Difficultés de réadaptation se mêlent à des questions existentielles sur sa place, le passé de son peuple et son aliénation par les Blancs. Seule une mystérieuse cérémonie ésotérique pourrait le guérir de cette grave dépression, mais peut-on revenir indemne d’une telle expérience ? Quel être nouveau ressortira de tout cela ? Les 400 pages de cet ouvrage vous donnent toutes les réponses avec brio et passion.

On est pris immédiatement d’affection pour Tayo dont on partage l’immense désespoir qui désormais l’habite. Son état est décrit avec une finesse inégalée, une justesse de tous les instants avec un sens profond de la description, une lenteur envoûtante qui nous immerge complètement dans la peau de cet homme brisé. Nous partageons vraiment tous ses états d’âmes, ses douleurs physiques aussi qui y sont liées, ses somatisations qui traduisent un mal-être bouleversant. Tel un zombie, on le suit dans ses virées alcoolisés avec ses connaissances (dont une sacrée crapule) et amis, ses tâches quotidiennes de ranching (dans sa famille, on élève des bovins sur de grandes surfaces terrestres), il chasse aussi à l’occasion. Mais tout cela est vide de sens, il pleure régulièrement et a perdu son chemin.

Entrecoupé de textes poétiques, incantations, histoires et pensées tribales, le roman emprunte une trajectoire initiatique à partir de son deuxième tiers. La rencontre avec un homme-médecine, puis avec une mystérieuse femme vont peu à peu sortir Tayo de sa torpeur, lui faire à nouveau ressentir des sentiments pleins et entiers. C’est le début d’une certaines renaissance qui va cependant s’accompagner de nouvelles tensions au sein de sa communauté. On baigne constamment entre récit intimisme et principes de vie hérités d’un glorieux passé, la culture amérindienne étant millénaire. C’est beau, profond, inspirant même et les histoires orales qui se racontent au coin du feu sont bien plus que des histoires, elles sont une matière éducative édifiante et prégnante. Le tout baigne dans des descriptions tout bonnement magnifiques de la nature environnante dont font intégralement partie les hommes, qui était là avant eux et qui perdurera quand ils disparaîtront.

Il y a beaucoup de mélancolie dans ces pages qui touchent en plein cœur. La tristesse d’un peuple dépossédé de ses terres qu’il aimait tant, la lente disparition des traditions aussi, le métissage des corps et des us qui amènent une aube nouvelle. Tayo en cela est à la croisée des chemins, à la frontière de deux réalités car il est né du fruit d’un amour interracial. Longtemps mis au ban de la société indienne, il doit cependant trouver sa place. Long sera son chemin… Le récit est à la fois puissant et délicat, la langue est merveilleuse, hypnotisante même. Rien n'est linéaire ici, on fait de constants allers-retours entre passé et présent, on s’accroche à ce qu’on peut, on se laisse guider et tout finit par s’éclairer, les trames s’entremêlent et l’on termine dans une certaine forme d’éblouissement dont on se rappelle longtemps après lecture.

Gros coup de cœur que cet ouvrage, un indispensable dans son genre que je vous invite à découvrir à votre tour le plus vite possible. Vous ne serez pas déçus !


dimanche 6 novembre 2022

"L'Âme de l'Amérique" de Sylvie Brieu

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L’histoire : Terre d’aventures et de liberté, l’Ouest américain fascine avec ses grands espaces, les traditions de ses tribus emblématiques, son mythe éternel du cow-boy. C’est le lieu où l’Amérique a forgé sa légende. Une légende ravivée par le cinéma, la télévision, la littérature, et dont le Montana offre la quintessence.

Des Rocheuses aux Grandes Plaines, des coulisses du parc de Yellowstone à celles du champ de bataille de Little Bighorn, Sylvie Brieu, grand reporter et écrivaine, nous entraîne dans un road-trip captivant à la rencontre d’Indiens, de champions de rodéo, d’auteurs, d’artistes et de spécialistes de la faune sauvage. Leur amour inconditionnel pour un environnement exceptionnel, aujourd’hui menacé, nourrit leur sens très profond de la communauté et leur résistance.

Loin des clichés d’une nation individualiste, de truculentes personnalités s'unissent dans des alliances redoutables pour dessiner un "Nouvel Âge environnemental". L’avenir des Etats-Unis se jouerait-il dans les marges ?

La critique de Mr K : Une lecture différente aujourd’hui avec un ouvrage documentaire écrit par une journaliste française que l’Amérique fascine depuis l’enfance. Dans L’âme de l’Amérique, Sylvie Brieu nous invite à plonger dans ce pays incontournable qui nourrit les fantasmes, les caricatures mais aussi les rêves les plus fous. À travers ses observations, ses rencontres et échanges, elle nous propose un voyage ébouriffant, d’une richesse inouïe et offre par là même une lecture riche de sens et de plaisir. Quel beau voyage !

C’est donc au Montana que nous posons nos valises pendant plus de 350 pages, un des États les plus vastes des États-Unis (le 4ème plus grand pour être exact) mais aussi un des moins peuplés. À nous les grands espaces avec les montagnes sauvages, les rivières fugueuses et les parcs naturels préservés dont le célèbre Yellowstone. Cela donne dans cet ouvrage de belles pages contemplatives, où l’on observe la faune et la flore au plus près, des descriptions qui procurent une évasion immédiate, une envie de décoller et de partir outre-atlantique pour suivre les pas de l’auteure. C’est d’ailleurs un de mes rêves de voyage et j’espère que ça pourra se réaliser. On retrouve cette aura majestueuse et fascinante qui m’avait tant marquée lors de mes visionnage de Jeremiah Johnson ou encore Et au milieu coule une rivière.

Cet ouvrage aborde aussi la question douloureuse des amérindiens, des cicatrices encore à vif du génocide dont ils ont été victimes par des blancs sans scrupules et sûrs de leur supériorité. Le Montana est chargé de cette Histoire et leurs descendants sont toujours à la marge, parqués dans des réserves, assommés par le chômage, la misère et les ravages de l’alcool et des drogues. Pour autant cet ouvrage ne nous livre pas une version pessimiste, il surfe plus sur les initiatives mises en place pour lutter contre cet état de fait, contre les magnats de l’énergie qui par leurs appétits capitalistes démesurés pourraient mettre en danger les hommes et les écosystèmes. On croise quelques unes de ses figures de résistance qui forcent le respect et représentent vraiment l’Amérique dans son combat pour la liberté.

On est donc bien loin des idées reçues et du miroir déformant que renvoient les médias sur les USA en 2022. Certes c’est un pays fracturé par l’expérience Trump, par les tensions raciales vieilles de plusieurs décennies mais c’est aussi une perle naturelle et une terre d’entraide et de combats nobles. L'Âme de l'Amérique résume tout cela à travers un road-trip passionnant, mêlant ressenti personnel et travail journalistique sans faille. Une belle expérience de lecture que je vous convie à tenter à votre tour.

dimanche 19 juin 2022

Acquisitions printanières contemporain et jeunesse

Chose promise, chose due, voici enfin le post consacré à nos acquisitions printanières dans les catégories littérature générale contemporaine et d'albums jeunesses. Rappelons qu'il s'agit dans leur majorité d'ouvrages de seconde main (on adore ça aussi chez nous) dégotés la plupart du temps par le plus grand des hasards dans des boîtes à livres ou des brocantes. Viennent s'y ajouter quelques livres trouvés dans des magasins de déstockage qui parfois offrent de sacrées découvertes ! Regardez un peu...

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Beau butin, non ? Il y en a pour tout le monde en plus. Que ce soit Little K, Nelfe ou moi, on a tous trouvé de quoi s'occuper. Je vais donc vous présenter à la suite les petits nouveaux qui rejoignent nos PAL respectives pour chacun d'entre nous. C'est parti !

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(Trouvailles Mr K)

- Blessés de Percival Everett. On commence avec un coup de poker avec un ouvrage de chez Actes sud, une maison d'édition que j'aime beaucoup. On suit la destinée d'un homme qui, ayant perdu prématurément sa femme, s'est écarté des hommes en allant s'installer dans un ranch éloigné de la civilisation moderne. Tout est calme et communion avec la nature jusqu'à ce qu'un meurtre soit commis révélant les fractures existantes dans ce microcosme avec en toile de fond un racisme larvé et récurrent. L'histoire me parle et l'ouvrage a une excellente réputation. Il devrait bien me plaire.

- L'Immeuble Yacoubian d'Alaa El Aswany. Chronique d'un immeuble et de ses habitants à travers le temps, ce livre a lui aussi  bonne presse et propose à priori un regard acéré et sans fard de la société égyptienne gangrenée par la corruption politique, la montée de l'islamisme, les inégalités sociales et l'absence de liberté sexuelle. En feuilletant le livre, j'ai accroché à la forme pure, lisant quelques paragraphes épars et qui m'ont séduit par un style précieux et fin. M'est avis que là aussi je vais passer un bon moment.

- Quand sort la recluse de Fred Vargas. Le hasard fait parfois très très bien les choses, c'est le cas avec ce Vargas que je n'ai toujours pas lu (après celui-ci il m'en restera uniquement un à lire). J'ai hâte de retrouver Adamsberg et toute son équipe pour une nouvelle enquête. Ça fait longtemps que je ne les ai pas pratiqués et ils m'ont manqué. Hâte d'y être !

- La Mort avec précision de Kôtarô Isaka. Direction la littérature nippone avec un ouvrage à la quatrième de couverture diablement séduisante. On suit le Dieu de la Mort et les fonctionnaires qui travaillent pour lui quand ils descendent sur Terre et enquêtent pour savoir si l'heure est venue pour tel ou tel humain de mourir. Je ne sais pas pour vous mais je trouve cela bien attirant et décalé. Il ne restera sans doute pas beaucoup de temps dans ma PAL celui-la.

- Dans l'oeil du démon de Tanizaki Jun'ichiro. Retour au Japon avec cet ouvrage où un écrivain se voit proposer par un riche ami oisif de venir assister à un meurtre. Ils sont tous les deux animé par une passion pour le cinéma et les romans policiers. Plongée dans les bas-fonds de Tokyo avec en ligne de mire une réflexion sur les illusions et les apparence selon le résumé. Ça sent bon la lecture addictive entre nervosité et étrangeté.

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(Trouvailles Nelfe)

- Un long silence de Mikal Gilmore. Un livre qui devait croiser la route de Nelfe tôt ou tard tant il semble avoir été écrit pour elle. Un garçon enquête sur sa famille ancrée dans la violence, la haine et la folie et où l'on multiplie les secrets qui empoisonnent une vie. À priori, c'est une plongée sans concession dans une certaine Amérique et une aventure littéraire bien furieuse. Un Sonatine en poche ça ne se refuse pas !

- Âpre cœur de Jenny Zhang. Deux jeunes filles d'origine japonaise s'installent à New York avec leurs parents. Elles nous parlent de leur enfance en marge, du racisme ordinaire, de l'amour inconditionnel de leurs parents qui peut parfois les étouffer, de leur soif de sortir de l'enfance aussi. Ce roman a de très bonnes critiques et fait à priori voler en éclat les codes du roman d'immigration. Nelfe devrait être comblée.

- Sans moi de Marie Desplechin. La narratrice voit débarquer chez elle une jeunes femmes avec toutes ses affaires sous prétexte qu'elle est sans domicile fixe et qu'elle s'entend bien avec les enfants. Cela va bousculer les habitudes, faire bouger les lignes entre faux-semblants, trahisons et petits accommodements. Prometteur, non ?

- Là où chantent les écrevisses de Delia Owens. Abandonnée par sa famille, une fille de dix ans trouve refuge dans les marais, devenu un refuge naturel et une protection contre la société des hommes. Pendant des années, les rumeurs les plus folles courent sur la "fille des marais", tout va peut-être changer avec la rencontre avec Tate, un jeune homme cultivé et doux qui va lui apprendre à lire et à écrire. Salué par les lecteurs, présenté comme un roman à la beauté tragique, cet ouvrage devrait ravir ma chère et tendre. je dois avouer qu'il me tente bien moi aussi...

- Loin du monde de David Bergen. Années 70, l'Ontario sauvage, deux adolescents se rencontrent le temps d'un été. Tout les sépare et pourtant ils éprouvent des sentiments très forts l'un envers l'autre. Roman sur les illusions de l'adolescence et son idéalisme, cet ouvrage est reconnu par son aspect bouleversant et son exploration réaliste et touchante de l'âge ingrat. Nelfe n'en fera sans doute qu'une bouchée !

- Ateliers Montessori de Chiara Piroddi. Un ouvrage pratique pour finir la sélection de Nelfe qui présente tout un tas d'activités pour accompagner et solliciter son enfant tout au long de ses apprentissages. Nouveaux gestes, ouverture aux sens, ressentir le monde qui l'entoure et partage de bons moments sont au programme de cette lecture que nous ferons sans doute tous les deux ensemble avec notre très chère Little K.

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(Trouvailles pour Little K)

- Grosse colère de Mireille d'Allancé. Un petite histoire autour de ce sentiment si désarçonnant pour les tout petits, la colère. On suit ici Robert - sic - qui s'y trouve confronté et va devoir apprendre à la surmonter. C'est mignon et bien ficelé, on espère qu'il plaira à notre fille.

- On m'a volé mes couleurs de René Gouichoux et Muriel Kerba. Kéké, le plus beau des perroquets a perdu toutes ses couleurs. c'est le drame, va-t-on pouvoir les lui retrouver ? C'est ce qui arrive quand on met en rogne une fée. Mignon, bien illustré, cette histoire devrait plaire.

- Marguerite la fleur de Catherine Bénas. Très belle évocation de la vie et de la nature à travers les paroles simples et fraîches d'une petite Marguerite. Épuré et profond, parfait pour notre loupiotte !

- Plouf ! Un abécédaire aquatique de Thomas Baas. Un ouvrage qui se déplie avec une superbe illustration en lien avec la mer pour représenter chaque lettre. À manipuler avec précaution mais très utile pour les premiers apprentissages.

- Quatre points et demi de Yun Seok-Jung et Lee Young-Kyung. Le regard enchanté d'une petite fille sur le monde à travers un poème magnifiquement mis en image. Le temps qui passe, l'observation du monde sont au programme d'un très bel ouvrage qui trouvera sans doute un bel écho auprès de Little K.

- Les Fleurs de la ville de Jon Arno Lawson et Sydney Smith. Une BD sans parole pour terminer avec une jeune fille qui ramasse toutes les fleurs qu'elle croise sur son chemin et qui poussent en ville. Elle semble réenchanter le monde au fil du bouquet qu'elle compose, les couleurs finissent par se bousculer. À noter que l'ouvrage est sans dialogue ce qui lui donne un aspect encore plus poétique. Une vraie merveille !

Un printemps fructueux de notre côté en terme d'acquisitions, de très belles trouvailles comme vous pouvez le constater et que vous retrouverez sur nos comptes Instagram respectifs et dans les chroniques à venir au Capharnaüm éclairé.

samedi 7 mai 2022

"Les femmes du North End" de Katherena Vermette

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L’histoire : Une nuit, un drame vient ébranler la communauté du North End. C'est à travers l'histoire de ces femmes autochtone au Canada, leur résilience et leur histoire personnelle, que les événements menant à cette nuit sont retracés.

La critique de Mr K : C’est une superbe lecture que je vais vous présenter aujourd’hui avec Les femmes de North End de Katherena Vermette, jeune auteure aux racines amérindiennes qui livre ici un premier roman tout en subtilité et puissance évocatrice. Un récit de famille, un récit de femme, un récit du quotidien bousculé par l’innommable et la résilience qui doit en résulter pour réussir à continuer sa vie malgré tout. Brillant !

L’ouvrage débute par un arbre généalogique s’étendant sur quatre générations, très utile quand on sait que chaque chapitre sera un point de vue différent correspondant à plusieurs femmes de la famille, de l’arrière grand-mère à la petite-fille. Stella ouvre le bal. Cette mère célibataire est réveillée en pleine nuit par les pleurs de son nourrisson, elle monte à l’étage et essaie de le calmer. Elle assiste alors par la fenêtre à une agression particulièrement violente où trois personnes s'en prennent à une autre. Tout le monde finit par s’enfuir y compris la victime, ne reste que des traces de sang assez importantes qui témoignent de la barbarie en œuvre. On apprend très vite que la victime est de la famille de Stella mais qu’elle ne l’a pas reconnu sur le moment.

L’auteure égraine alors les tranches de vie d’autres membres féminins de la famille. Chacune vit une existence complexe à sa manière, devant conjuguer vie personnelle parfois brinquebalante et vie professionnelle, veiller sur les autres et tenter de garder du temps pour soi. Pas évident quand la vie ne vous fait pas de cadeaux et que le sort frappe. On dit que c’est dans l’adversité que l’on se renforce et c’est ce qui va se passer ici. Les femmes veillent les unes sur les autres, telles les louves d’une meute et face à la violence qui a frappé l’une d’entre elles, elles vont faire bloc. Certaines vont renouer un contact, des échanges depuis longtemps rompus par les aléas de la vie.

En parallèle, deux autres points de vue se rajoutent (toujours des personnage de la communauté amérindienne) : un jeune métis inspecteur de police qui doit se faire une place dans ce monde de Blancs et qui va se retrouver sur l’affaire évoquée ci-dessus et une jeune fille complètement paumée que rien ne semble raccrocher de prime abord au reste du récit (terrible figure tragique que celle de Phoenix, c’est son nom). Bien que déconnectés de la "tribu" des femmes de North End, ils vont à leur manière apporter leur pierre à l’édifice du récit entre horreur et abnégation, plongée infernale et quête de rédemption. Il se dégage de cet ensemble, un portrait sans fard de l’humanité dans tout ce qu’elle a de contradictoire, de beau, de raisonné mais aussi de pulsionnel et d’effrayant parfois. L’histoire prend vraiment aux tripes et au cœur.

La caractérisation des personnages est un modèle du genre. C’est bien simple, on se prend d’affection pour tous, même les plus borderlines (et il y en a !). Psychologie fine mêlant histoires de famille, non-dits, actes manqués, relations fusionnelles délétères, ces hommes disparus ou partis trop tôt, les liens de maternité, la souffrance d’être soi, la construction de soi quand on est ado, l’identité amérindienne et le racisme parfois ordinaire qu’ils subissent... autant de thématiques et bien plus encore qui sont abordées, mélangées créant une trame dense, passionnante et maîtrisée de bout en bout. Je suis toujours bluffé et admiratif de ces jeunes auteurs capables de construire / déconstruire avec une telle maestria sans jamais se perdre en route ou tomber dans la facilité et les effets de manche.

Ce roman choral est absolument sublime, il explore les souffrances et les espérances avec une justesse de tous les instants. L'écriture est ensorcelante et les destinées contées prenantes comme jamais. Cette lecture s’est révélée être un véritable et immense coup de cœur pour ma part. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

mercredi 13 avril 2022

"August" de Callan Wink

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L’histoire : Comme beaucoup d’adolescents, August aime les chiens et la nature. Comme beaucoup d’entre eux aussi, il vit mal la séparation de ses parents. Dans leur ferme du Michigan, il y a désormais une maison pour sa mère, une autre pour son père et sa petite amie. Le garçon se partage entre les deux, jusqu’au jour où il doit déménager avec sa mère dans le Montana.

August y tombe amoureux des paysages de l’Ouest américain, découvre le rodéo et la pêche à la mouche mais peine à se faire des amis. Après un épisode d’une rare violence, il finit par se faire embaucher dans un ranch isolé de la région. Livré à lui-même, dans un pays sonné par les attentats du 11-Septembre, il n’aura d’autre choix que de faire face aux contradictions de l’adulte qu’il est en passe de devenir.

La critique de Mr K : J’avais adoré la première parution française de Callan Wink lors de sa sortie, un recueil de nouvelles formidable (Courir au clair de lune avec un chien volé) dont je me rappelle toujours très bien alors que je l’ai lu en 2017, c’est dire le talent de l’auteur qui m’avait bluffé par sa compassion pour ses personnages et son style limpide. Il remet le couvert avec l’arrivée de son premier roman sorti en France le mois dernier : August. Roman initiatique d’un jeune homme un peu perdu, portrait de l’Amérique du début du XXème siècle, témoignage naturaliste des campagnes américaines, cet ouvrage est tout ça à la fois et bien plus encore.

August est un adolescent comme beaucoup d’autres, rien ne semble vraiment le démarquer. Il vit à la campagne entre son père et sa mère logeant dans deux maisons séparées mais sur le même terrain. Le paternel est fermier, il a un cheptel de vaches laitières. Le garçon a donc grandi dans l’ambiance ranch, aidant régulièrement son père dans les tâches quotidiennes. Il aime ça et son géniteur voudrait bien qu’il reprenne la ferme. La maman volontiers mystique ne lui met pas la pression, il fera bien ce qu’il voudra et ce trio improbable a trouvé un semblant d’équilibre.

Tout va changer, lorsque la mère d’August va dégoter un poste de bibliothécaire dans le Montana et déménage avec son fils. C’est le temps de la séparation avec le père mais aussi celui de la découverte des grands espaces préservés du Nord-Ouest des États-Unis, l’émergence de problématiques liées purement à l’adolescence, la puberté et la naissance du désir, les relations amicales, la consolidation de soi et la quête de son avenir et enfin la débrouille et le difficile envol du nid familial.

L’ouvrage est assez contemplatif, on est dans la pure tradition du roman initiatique. Le jeune homme doit devenir un homme et la route est longue. C’est environ quatre / cinq ans de la vie d’August qui nous sont contés ici avec luxe de détails et une finesse de tous les instants. Je dois avouer qu’en lui-même August n’est pas un personnage particulièrement attachant de prime abord. Très apathique, distant avec les autres, rien ne semble vraiment le toucher, tout glisse sur lui. Il traverse la vie sans vraiment se raccrocher à un rêve ou à une personne précise. Quasiment désincarné par moment, on se demande bien où il va. Tout cela n’est évidemment qu’une façade, les ressorts de cette psyché particulière seront révélés dans l’ouvrage, leur assimilation par August lui permettra d’enfin avancer et d’entrevoir un avenir possible.

En attendant, il bouge avec sa mère, termine le lycée sans poursuivre les études. Il bosse dans des fermes, réparant des clôtures et faisant la joie de ses employeurs qui reconnaissent son côté bosseur et engagé dans ce qu’il fait. Il fera ainsi des rencontres importantes entre substituts paternels, professions de foi dans l’existence, grands copains de déconne pour se tester et faire des premières expériences dont certaines traumatiques comme cette nuit de bacchanales autour d’un grand feu de joie. Et puis, il y a le sexe, l’amour, l’attirance pour quelqu’un d’autre que soi, un domaine où August est loin de tout maîtriser et qui va le marquer durablement dans sa chair et son esprit. Le personnage principal au-delà de sa simplicité apparente donne à voir une belle peinture des affres de la condition humain, de la vertu du hasard et d’un cycle infini qui se perpétue. C’est beau et simple à la fois, universel.

L’ouvrage est aussi un beau portrait de l’Amérique profonde, une Amérique choquée par les attentats du World Trade Center. Repli sur soi, complotisme mais aussi maintien des vertus américaine sont abordés avec là encore une grande justesse, une humilité et une humanité profonde. On côtoie ici les gens de rien, les anonymes, ces gens du peuple dont on cause peu, parfois méprisés mais profondément humains, miroir d’une certaine Amérique qui se situe loin des clichés trumpistes ou des modèles de réussites glorifiantes. J’ai aimé cette balade douce-amère parmi eux, une promenade souvent saisissante et poétique avec en prime une évocation régulière de la nature qui prend des accents poétiques à l’occasion. La rivière qui coule doucement et où les pêcheurs attendent LA prise de la journée, le vent dans les arbres et les coteaux, les troupeaux que l’on traie ou que l’on mène au champ, les paysages préservés du Montana et pléthore de détails immergent littéralement le lecteur, l'emportent loin dans un voyage marquant en terres transatlantiques.

Vous l’avez compris, August est un pur bonheur de lecture, un plaisir d’humanité, d’intelligence à l’écriture aussi plaisante qu’évocatrice. Les pages se tournent toutes seules et l’on ressort de cette lecture heureux. À lire !

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lundi 14 février 2022

"Lady Chevy" de John Woods

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L’histoire : Amy Wirkner, lycéenne de 18 ans, est surnommée "Chevy" par ses camarades en raison de son surpoids. Solitaire, drôle et intelligente, elle est bien décidée à obtenir une bourse pour pouvoir aller à l'université et quitter enfin ce trou perdu de l'Ohio où la fracturation hydraulique empoisonne la vie des habitants, dans tous les sens du terme. Mais alors qu'elle s'accroche à ses projets d'avenir et fait tout pour rester en dehors des ennuis, les ennuis viennent la trouver.

Convaincue que l'eau de la région devenue toxique est à l'origine des malformations de naissance de son petit frère, elle accepte de participer avec son meilleur ami Paul à un acte d'écoterrorisme qui va très mal tourner. Mais Amy refuse de laisser l'erreur d'une nuit briser ses rêves, quitte à vendre son âme au diable...

La critique de Mr K: Cette lecture est ma première grosse claque littéraire de l’année, le genre de lecture qui emprisonne littéralement son lecteur et le marque durablement au fer rouge. Roman noir de chez noir aux personnages inoubliables, Lady Chevy de John Woods est éblouissant, fournit un plaisir de lecture addictif quitte à rendre asocial et mauvais père (bon, là je plaisante mais à peine...). Je peux vous dire que je ne suis pas près d’oublier la Lady Chevy qui donne son nom à ce roman d’une force incroyable.

Le trou du cul de la Terre ou presque... C’est là où réside Amy (aka Lady Chevy), une jeune fille tout juste majeure, avec de l’embonpoint et à l’intelligence au dessus de la moyenne. Issu d’une famille de bouseux comme elle dit, entourée et aimée à la manière du coin, elle ne souhaite qu’une chose : se barrer ! Partir loin, faire des études de vétérinaire à l’université de l’État et être heureuse, sortir de sa vie morose et sans relief. Pour cela elle bûche comme une folle, prépare précautionneusement son dossier de bourse.

Dans cette région déshéritée, l’espoir est réapparu grâce à l’extraction du gaz de schiste, pratique controversée dont on ignore encore vraiment son impact réel sur l’environnement. Les parents d’Amy ont d’ailleurs cédé un bail sur une partie de leur terrain. Malheureusement, le petit dernier (Stonewall, drôle de nom -sic-) semble atteint de maux incurables qui pourraient être imputés à l’exploitation de cette nouvelle source d’énergie. Cela nourrit le ressentiment d’Amy et lorsque son meilleur ami d’enfance Paul lui propose une virée / vendetta sur un réservoir de l’entreprise incriminée, elle n’hésite pas. De fil en aiguille, le simple sabotage va déraper et aboutir à la mort d’un homme. Commence alors une véritable descente aux enfers pour Chevy qui voit tous ses rêves d’avenir menacés mais elle découvre en elle des ressources insoupçonnées... Les barrières du Bien et du Mal ont été franchies, les conséquences vont être terrible pour la jeune fille mais aussi pour toute la communauté.

Ce roman s’apparente à une lente et constante montée en pression avec une Chevy qui se livre un chapitre sur deux. On en apprend tout d’abord sur sa famille notamment son grand-père suprémaciste blanc aux mains ensanglantées, un oncle fan d’armes à feu complètement perché, ses parents aux mœurs décalés notamment la maman. Adorée par son père, rapports tendus avec sa génitrice, tout s’entremêle et se révèle à la faveur de l’acte horrible que commet Chevy. Gardant le secret, se retrouvant confrontée à la culpabilité mais aussi à sa propre ambition de sortir de l’ornière et devenir quelqu’un, cette anti-héroïne interroge, dérange profondément. Loin d’emprunter les chemins conventionnels, on assiste à l’émergence d’un nouvel être avec sa part sombre qu’elle développe au fil des événements et épreuves qu’elle traverse. On flirte avec les limites de la morale élémentaire, les lignes bougent et l’on est bien souvent pris de stupeur face à certaines de ses réactions, paroles et pensées. J’aime être bousculé et dans ce domaine, l’auteur pousse le curseur loin.

Un chapitre sur deux, on suit Hasting, un policier du cru aux méthodes immorales et musclées. Il n’hésite pas à faire le ménage au sens propre et mène en parallèle une vie de famille rangée. Étudiant en philosophie doué, rentré au pays pour servir sa communauté, il brouille aussi les pistes, on n’en croise pas deux comme lui en littérature et c’est peut-être pas plus mal -sic-. Un rapprochement va s’opérer en toute fin d‘ouvrage entre les deux personnages, une scène d’anthologie qui changera à jamais la vision des choses et la vie de Chevy. J’ai rarement ressenti une telle impression d’étrangeté et de puissance à la fois lors de ce face à face brut et lourd de sens. Tout bonnement génial !

Le parcours des différents personnages est vraiment très bien caractérisé, on ne tombe jamais dans le pathos ou le easy-reading. Tout est finesse psychologique, le poids du passé, des traditions, la culture familiale, des rapports instaurés et des bouleversements prennent leur sens, amènent le lecteur à la lisière parfois de la folie, du pétage de plombs. On est régulièrement pris à rebrousse poil entre stupéfaction et malaise grandissant. Plus d’une fois, j’ai ressenti une grosse boule au ventre et je dois avouer que j’ai éprouvé toute une palette d’émotions bien paradoxales malgré une lecture absolument grandiose. On baigne littéralement dans la face sombre d’une Amérique parfois en perdition, qu’on n’ose pas forcément regarder dans les yeux, une Amérique en crise économique et identitaire, où la communauté compte plus que le pays, la morale et où finalement règne en sous-texte arrangements et corruption.

Lady Chevy est un vrai bijou de noirceur, un premier roman d’une virtuosité rare qui m’a littéralement happé et rejeté ensuite en petit morceaux mais diablement content. Tout amateur de grande et belle littérature américaine doit absolument le lire. Je vais mettre du temps à me remettre je crois !

mardi 28 décembre 2021

"American Rust" de Philipp Meyer

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L’histoire : Buell, petite ville sidérurgique de Pennsylvanie, autrefois prospère, est aujourd'hui à l'agonie : les usines abandonnées et les villages fantômes ont remplacé les hauts-fourneaux. Les adolescents du coin essaient d'échapper à la désolation ambiante pour s'inventer un avenir... Avec l'aide de Billy, son meilleur ami, Isaac décide de s'enfuir en Californie. Mais très vite l'aventure tourne mal et les deux garçons se retrouvent avec le cadavre d'un vagabond sur les bras.

L'espoir a parfois un arrière-goût de rouille...

La critique de Mr K : Superbe lecture que celle que je vais vous présenter aujourd’hui. Avec cette réédition, Albin Michel et sa collection Terres d’Amérique frappent à nouveau très fort à l’occasion de la sortie en version série TV de ce livre initialement paru en 2010 chez Denoël sous le nom de Un arrière-goût de rouille. Rebaptisé American Rust (titre original US) pour cette nouvelle sortie française, l’ouvrage de Philipp Meyer est d’une rare force évocatrice. Il propose une tragédie profonde, très humaine avec en arrière plan une Amérique à la dérive qui n’arrive pas à surmonter la crise.

Tout débute par le départ vers l‘aventure de deux jeunes gens, Isaac et Billy, décidés à quitter la petite ville sinistrée économiquement où ils ont toujours vécu. La désespérance traîne à chaque coin de rue et il n’y a pas grand chose de proposé pour ces jeunes âmes en devenir. Le voyage va cependant tourner court. Une nuit, s’abritant dans un bâtiment industriel abandonné, ils vont faire une mauvaise rencontre, de celles qui changent à jamais une vie. Une altercation qui tourne mal avec des sans domiciles fixes prompts à vouloir défendre leur territoire, un geste d’auto-défense mal maîtrisé, la panique et au final un mort. Isaac et Billy s’en sortent in extremis mais le cadavre découvert, l’un va fuir, l’autre va être arrêté. On suit alors leurs parcours respectifs ainsi que ceux qui leur sont proches ainsi que les atermoiements du chef de la police local très proche de la mère de Billy.

Roman polyphonique passant d’un personnage à un autre via des chapitres courts, l’addiction est très rapide. On se prend d’affection très vite pour les principaux protagonistes. Les deux jeunes tout d’abord, que tout oppose mais dont l’amitié est indéfectible. Ils nourrissent tous les deux de grandes frustrations : l’un a vu une carrière de sportif lui passer sous le nez et il végète avec sa mère courant après de petits boulots, l’autre d’une intelligence rare a lui aussi loupé le coche et se retrouve à s’occuper de son vieux père infirme depuis un accident de travail terrible. Le duo fonctionne à plein, on les aime immédiatement ces deux là, l’un brut de décoffrage et d’une grande fidélité, l’autre plus introverti, souvent isolé dans ses rêveries et d’une grande sensibilité. L’événement qui bouleverse leur vie met à mal leur amitié, leurs rêves et aspirations. Leurs cheminements respectifs sont superbement mis en mots et l’on alterne les émotions comme dans un grand huit.

Autour d’eux gravitent d’autres personnages tout aussi charismatiques. La sœur de Billy qui elle a réussi à s’en sortir, à partir de cette ville mortifère. Mariée et maman, elle a poursuivi ses études mais quand le drame sonne à sa porte, elle ne se dégonfle pas et retourne auprès de son père malade cherchant partout son frère qui a disparu. Son personnage sensible et volontaire m’a convaincu et séduit, il apporte un contre-point intéressant et souvent bouleversant à la figure du père vieillissant, aigri mais non dénué de remords qui navigue à vue dans la maison abandonnée par le fiston. Du côté de Billy, c’est sa mère que l’on suit, Grâce (qui porte remarquablement son nom), une femme d’un rare courage qui a tout sacrifié pour son mari volage et son fils fainéant (mais aimant). Elle doit se confronter maintenant à l’idée qu'il va aller en prison pour longtemps. Dans son malheur, elle se rapprochera de Harris, le chef de la police local, célibataire endurci sous le charme de Grâce depuis des années. Ces deux là s’aiment, cela saute aux yeux au fil des pages, un amour fou et fort d’une rare pudeur qui touche là encore en plein cœur apparaît.

American Rust emporte tout sur son passage avec une évocation sans fard de la dépression de toute une partie du territoire des USA, ces campagnes industrialisées qui ont vu des pans entiers de l’économie s’effondrer et qui se sentent comme laissées pour compte, oubliées de la nouvelle économie. Certaines images sont saisissantes, ces infrastructures vieillissantes et couvertes de rouilles, ces quartiers abandonnés où ne logent plus que quelques squatteurs déshérités, ces cortèges d’hommes et de femmes qui survivent comme ils peuvent. Que ce soit par le biais des personnages principaux ou des ombres croisées au fil du récit, l’immersion est entière, dérangeante même notamment les passages se déroulant en prison lorsque Billy s’y retrouve incarcéré. Le portrait dressé est sans appel mais réalisé avec justesse et amour pour un pays où le rêve prôné est de plus en plus inaccessible pour toute une frange de la population.

Voilà typiquement le genre d’ouvrage fait pour moi. Les destins contrariés des protagonistes prennent une dimension universelle, le contexte est superbement mis en valeur et l’écriture est d’une fluidité et d’un charme fou. C’est bien simple, une fois débutée, cette lecture est impossible à stopper tant on est happé par le souffle qui s’en dégage. American Rust est un grand et bel ouvrage de littérature américaine que je vous invite à découvrir au plus vite si ce n’est déjà fait. Gros coup de cœur de mon côté !

mercredi 13 octobre 2021

"Lorsque le dernier arbre" de Michael Christie

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L’histoire : Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s'accumule, c'est tout - dans le corps, dans le monde -, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d'avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure.

D'un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d'un architecte, la généalogie d'une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts.

2038. Les vagues épidémiques du Grand Dépérissement ont décimé tous les arbres et transformé la planète en désert de poussière. L'un des derniers refuges est une île boisée au large de la Colombie-Britannique, qui accueille des touristes fortunés venus admirer l'ultime forêt primaire. Jacinda y travaille comme de guide, sans véritable espoir d'un avenir meilleur. Jusqu'au jour où un ami lui apprend qu'elle serait la descendante de Harris Greenwood, un magnat du bois à la réputation sulfureuse. Commence alors un récit foisonnant et protéiforme dont les ramifications insoupçonnées font écho aux événements, aux drames et aux bouleversements qui ont façonné notre monde. Que nous restera-t-il lorsque le dernier arbre aura été abattu ?

La critique de Mr K : Chronique d’une expérience littéraire enthousiasmante comme jamais aujourd’hui avec ma lecture de Lorsque le dernier arbre de Michael Christie, un titre paru en août pour la rentrée littéraire dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Ce roman s’avère magistral notamment par sa construction narrative novatrice et fort bien pensée. On est littéralement emporté par cette saga familiale teintée d'écologie et de critique sociale.

Par des bonds successifs dans le temps, d’abord à rebrousse poil puis dans le sens chronologique plus conventionnel, l’auteur nous invite à découvrir plusieurs générations de la même famille, à savoir les Greenwood à travers des dates et époques clefs : 2038, 2008, 1974, 1934, 1908 puis à nouveau 1934, 1974, 2008 et 2038. Chaque moment nous met en prise avec un ou plusieurs membres de cette famille que nous apprenons à connaître par petites touches comme un tableau qui se peint au fil des coups de pinceaux d’un peintre impressionniste. Le procédé est très astucieux, convaincant dans sa globalité et au final furieusement addictif. Les éléments apportés finissent par tous se répondre les uns aux autres, se complètent et donnent à voir un tout saisissant et cohérent.

Chaque génération façonne la suivante plus ou moins directement avec comme fil directeur les arbres dont l'existence omniprésente nourrit des métaphores éclairantes entre forêt, arbres, famille et racines. On croise énormément de personnages dans cet ouvrage, beaucoup de situations qui touchent en plein cœur et illustrent la variété et les constantes d’une destinées humaine avec une justesse de tous les instants. Deux jeunes frères que la vie réunit et va séparer, un marginal au grand cœur prêt à tout sacrifier pour l’amour d’un nourrisson abandonné de tous, une militante écolo confrontée à la perte de son père honni, une jeune guide de la dernière réserve mondiale d’arbres qui a un choix cornélien à effectuer et beaucoup d’autres personnages peuplent ces pages qui vous happent littéralement. Une des grandes forces de l’ouvrage réside dans la science de la caractérisation des personnages millimétrée et sensible employée par un auteur soucieux de nous plonger dans ces vies bousculées et évocatrices en diable. On ne peut que s’attacher à ces êtres même à ceux qui de prime abord peuvent rebuter, je pense notamment à l’employé peu recommandable chargé de récupérer le bébé soit disant kidnappé.

Michael Christie balaie large au niveau des thématiques qui recoupent quasiment tout ce qu’on peut connaître et éprouver dans une vie humaine bien remplie. Le propos est donc profond, provoque la réflexion et émerveille par son côté accessible. Rien ne nous est épargné des turpitudes de la condition humaine entre ambition, amour, trahison, vengeance, sens de la mission, prise de conscience politique et militante, filiation et transmission. Chaque embranchement de l’arbre généalogique conduit souvent à des choix moraux, cruciaux qui agissent sur la génération suivante mais aussi sur l’environnement. Ainsi certains membres vivront du commerce du bois et de la déforestation tandis que d’autres consacreront leur existence à tenter de protéger les arbres alors que dès le départ en 2038, l’ouvrage s’ouvre sur une dystopie glaçante : le monde est quasiment dépourvu d’arbres après une catastrophe écologique appelée le "Grand Dépérissement" et la disparition de la protection forestière a causé l’apparition d’une maladie mortelle pour l’homme engendrée par les nuages de poussières.

Comme vous voyez, la matière est riche et on est emporté par un tourbillon d’émotions, de réflexions dans une langue d’une inventivité et d’une beauté de tous les instants. J’ai pour ma part particulièrement apprécié la section traitant de 1934, pendant la grande dépression avec l’odyssée d’Everett sans aucun doute le personnage le plus touchant de l’ouvrage dont l’aventure m’a fait pensé aux plus beaux passages d’un John Steinbeck (un de mes auteurs américains préférés) au meilleur de sa forme. C’est dire la qualité narrative et stylistique de l’ouvrage de Michael Christie qui s’inscrit comme un excellent crû et un prétendant sérieux au titre de meilleur ouvrage de la rentrée littéraire (du moins dans ceux que j’ai pu lire). Un gros coup de cœur que je vous invite à découvrir au plus vite !

mardi 7 septembre 2021

"Le Fleuve des rois" de Taylor Brown

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L’histoire : Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter entreprennent de descendre l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. C’est sur ce fleuve de Géorgie, et dans des circonstances troublantes, que cet homme ténébreux et secret a perdu la vie, et son aîné compte bien éclaircir les causes de sa mort.

Il faut dire que l’Altamaha River n’est pas un cours d’eau comme les autres : nombreuses sont ses légendes. On raconte notamment que c’est sur ses berges qu’aurait été établi l’un des premiers forts européens du continent au XVIe siècle, et qu’une créature mystérieuse vivrait tapie au fond de son lit.

Remontant le cours du temps et du fleuve, l’auteur retrace le périple des deux frères et le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe du roi de France Charles IX, qui prit part à l’expédition de 1564 au cœur de cette région mythique du Nouveau Monde.

La critique de Mr K : J’attendais beaucoup de cette lecture car j’avais adoré le précédent roman de Taylor Brown, le magnifique Les Dieux de Howl mountain qui m’avait envoûté et séduit comme jamais. Il fait coup double avec Le Fleuve des rois, un roman polyphonique qui conjugue récit intimiste bien souvent poignant, récit d’exploration historique haletant et réflexion générale sur le genre humain qui touche juste là où ça fait mal. Avalé en seulement quelque jours, je suis ressorti profondément heureux et touché par cette lecture.

Au fil des chapitres qui s’égrainent, l’auteur se propose de nous faire suivre trois destinées que rien ne semble au préalable lier. Il y a tout d’abord deux frères, Lawton et Hunter, qui descendent la rivière Altamaha en kayak avec les cendres du paternel décédé pour les répandre à l’embouchure d’un cours d’eau qui a rythmé une grande partie de sa vie. Nous faisons connaissance avec eux et partageons de beaux moments de découverte du milieu naturel. Cela donne lieu à de magnifiques pages de pur nature writing avec les nuances du jour, les variétés infinies des mondes végétaux et animaux et malheureusement aussi l’empreinte de l’homme qui se fait de plus en plus prégnante. Les deux frères vont à l’occasion de ce voyage singulier s’éprouver, se tester, se conforter, s’opposer à travers des situations qui réveillent le passé, éclairent leur relation unique faite d’un amour sincère mais frustre. On aime à les suivre, à découvrir qui ils sont vraiment derrière les airs qu’ils se donnent et l’enquête que l’aîné poursuit pour savoir exactement ce qu’il s’est passé pour leur père.

On alterne avec un certain Hiram, un homme rude, qui tente de se dépatouiller dans une vie qui n’est pas tendre et où le sort se révèle souvent cruel. Perdant son outil de travail, aimant une femme inaccessible, il se relève toujours et cache une certaine sensibilité derrière un personnage de dur à cuire qu’il s’est construit. Par bonds successifs, on suit son existence avec ses aléas, ses espoirs et ses remises en question. Très charismatique lui aussi, contradictoire parfois, il incarne l’humanité dans son désir ardent de réussir et sa capacité à endurer les choses et à toujours réessayer après des échecs répétés. Il y a du Sisyphe en lui, une mélancolie qui remue l’âme et donne à voir un personnage complexe et lui aussi très attachant.

Enfin, on repart dans le passé lointain de la rivière avec son exploration par les français en compagnie de Jacques Le Moyne de Morgues, un illustrateur et cartographe chargé de ramener des images des découvertes faites par l’expédition. On partage avec lui le quotidien haut en couleur des premiers colons avec son lot de rêveries, de surprises mais aussi de désillusions. Car le voyage se déroule mal, les occidentaux bien trop sûrs de leur supériorité, traitant fort mal les indigènes qui les accueillaient plutôt pacifiquement vont voir leur expédition tourner au désastre. La faim, la maladie, les mauvaises alliances et actions vont creuser leur tombe, l’auteur ne nous épargnant pas et livrant les détails d’une déroute terrible.

Au fil de la lecture, des liens apparaissent entre les différents protagonistes évoqués. Parfois ténus, parfois beaucoup plus importants, les rebondissements et révélations sont légion et m’ont bien souvent réjoui. On se laisse surprendre avec un plaisir renouvelé, les récits se densifiant libèrent une trame riche, nuancée et une puissance évocatrice hors norme qui captive irrémédiablement un lecteur pris au piège de ces pages qui se tournent toutes seules et livrent une humanité brute et qui semble à travers les âges n’avoir pas vraiment évolué.

Volontiers écologique dans son approche par moment, la trame emporte loin de lecteur le long de cette rivière entre mythes et légendes, l’homme n’étant finalement qu’un accident de parcours au milieu d’un biotope autosuffisant et décrit avec grand talent par un auteur qui décidément manie la plume comme personne. Ce roman est un bijou à côté duquel il ne faut absolument pas passer, un des tous meilleurs qui m’ait été donné de lire dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Vivement le prochain titre de cet auteur qui émerveille à chaque lecture !

vendredi 14 mai 2021

"Tous les noms qu'ils donnaient à Dieu" d'Anjali Sachdeva

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L’histoire : Mêlant passé, présent et avenir, Anjali Sachdeva signe un premier recueil magnétique et délicieusement inventif qui plonge le lecteur entre effroi et émerveillement. S’y côtoient une femme, au temps de la conquête de l’Ouest, qui attend son mari dans une maison perdue au milieu des Grandes Plaines et finit par trouver refuge dans une grotte secrète ; deux jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram se découvrant le mystérieux pouvoir d’hypnotiser les hommes ; ou encore un pêcheur embarqué sur un morutier qui tombe éperdument amoureux d’une sirène dont chaque apparition engendre une pêche miraculeuse...

La critique de Mr K : Chronique d’un recueil de nouvelles aujourd’hui avec Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’Anjali Sachdova paru dans la belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Neuf récits composent ce volume où l’on traverse les époques et les genres avec une certaine jubilation et un plaisir renouvelé de lecture entre surprise et style séduisant en diable.

Au menu, de la littérature contemporaine mêlée de fantastique et de science-fiction sur certains textes. Ces différences de ton et de genre sont mises au service de destinées humaines décrites avec force subtilité et une profondeur symbolique parfois assez sidérante menant à des réflexions très intéressantes sur notre condition d’humain et les affres de nos existences trop souvent étriquées ou malmenées par le hasard. Très variées dans leur contenu donc, on passe vraiment par des univers et des ambiances bien différentes mais le constat est chaque fois le même, Anjali Sachdeva est une conteuse hors pair qui manie la plume avec maestria, jouant sur les non-dits et le mystère, la poésie et le style brut (voire drôlatique dans la seule nouvelle SF du roman).

Une femme seule qui commence à entendre des voix dans une mystérieuse grotte, l’histoire d’un homme devenu handicapé dont la fille va réussir dans la vie malgré les obstacles, un homme récemment célibataire qui tombe sur une folle furieuse amatrice de randonnée, un écrivain sur lequel se penche un ange pour l’aider à écrire, le destin terrible de deux jeunes nigérianes enlevées par Boko Haram et qui vont pouvoir prendre leur revanche (et quelle revanche !), la rencontre entre un pêcheur et une sirène avec son lot de séduction et d’attraction fatale, l’histoire d’amour juvénile d’une jeune fille prisonnière de son entourage et qui va découvrir la réalité de la vie en s’enfuyant avec son amant, la domination extra-terrestre qui impose aux êtres humains de perdre leurs mains au profit de prothèses métalliques ou encore l’histoire de sept sœurs créées de toute pièce par leurs scientifiques de parents et qui vont s’éteindre les unes après les autres sont autant de destins brisés ou brusqués par une auteure qui se plaît à interroger les rapports humains dans la famille, les rapports amoureux et le rapport à autrui tout simplement. L’acceptation, la soumission se disputent avec la passion, la révolte mais aussi la quête d’un bonheur bien trop souvent inaccessible de par des forces qui nous dépassent et / ou des barrières morales.

L’ensemble est remarquable car en environ 30 pages pour chacune d’entre elles, ces nouvelles donnent à voir des personnages très complexes, nuancés à l’extrême, loin des archétypes qui peuplent parfois les pages de textes peu inspirés. Ici c’est tout le contraire avec des êtres en pleine évolution, souvent décrits à un moment charnière de leur existence, suivant une pente savonneuse et se confrontant à des choix cornéliens et des prises de conscience douloureuses. On explore au scalpel leurs pensées, réactions et motivations intimes dans des sentiments mêlés, contradictoires parfois tant l’auteure souffle le chaud et le froid sur un lecteur captif volontaire de ces histoires qui oscillent entre incongruité / étrangeté et dimension universelle par des questionnements auxquels on est forcément confronté au moins une fois dans sa vie.

Si on est amateur de nouvelles américaines, on ne peut décemment pas passer à coté de ce volume lumineux à sa manière, le premier ouvrage d’une auteure très talentueuse qui a un don certain pour emballer son lecteur et lui offrir un souffle frais au niveau linguistique sans jamais sacrifier à la trame, à la narration et au plaisir de lire. À découvrir et déguster sans modération.