samedi 26 décembre 2020

"De sang et de fureur : La légende de Kit Carson" de Hampton Sides

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L’histoire : À 16 ans, il fuit l’atelier de sellerie dans lequel sa famille l’a placé et s’engage dans une caravane de marchands se rendant à Santa Fe. Pendant vingt ans, du Montana à l’Arizona en passant par la Californie et l’Utah, il parcourt les montagnes et le désert. Sur la piste, on ne lui connaît pas de semblable.
Cet aventurier illettré, doué comme personne pour vivre dans la nature, c’est Kit Carson.
Au gré de ses rencontres, il devient trappeur, guide d’expéditions pour J. C. Fremont ou le général Kearny, agriculteur, il épouse une Arapaho puis une Mexicaine.
Il jouera un rôle militaire et diplomatique de plus en plus important, notamment auprès des différentes tribus indiennes, servant l’armée américaine contre les Navajos.

La critique de Mr K : Superbe lecture que celle-ci. Se situant à la confluence du récit historique, sociologique et d’aventure, voila un livre qui fera date. De sang et de fureur de Hampton Sides raconte avec une force et une finesse sans pareils la conquête de l’Ouest américain à travers le destin de plusieurs personnages clefs tels que Kit Carson aventurier aux multiples facettes et Narbona, chef Navajos à la sagesse infinie. Cet ouvrage très dense se lit d’une traite et avec un plaisir sans bornes. Même si c’est souvent désespérant et rude par les faits relatés (le titre est très bien choisi), on passe un moment mémorable et l’on ressort enrichi de cette lecture.

Divisé en trois grandes parties, l’ouvrage retrace donc l’extension occidentale des États-Unis en suivant plusieurs trajectoires personnelles, antagonistes parfois et en faisant régulièrement des points plus théoriques sur les uns et les autres. L’ouvrage se focalise dans un premier temps sur Kit Carson dont le destin fut incroyable. Le jeune apprenti sellier va devenir une légende vivante toujours autant célébrée aujourd’hui. Trappeur, aventurier, pisteur, puis soldat pour l’armée US, mari et père, ami des puissants mais aussi des indiens, il va occuper une place à part dans le développement des États-Unis. En parallèle, on suit la troublante et émouvante destinée de Carbona, un chef Navajos fier et pacifique qui tente tout pour préserver la sérénité, la paix et son mode de vie. Quelques chapitres, zooment sur un président américain qui fait de la conquête de l’ouest une priorité ou encore divers personnages comme des sénateurs ou membres de l’armée qui auront un rôle crucial à jouer dans le processus. Tous ces personnages historiques se croisent et se recroisent, parfois de loin, des fois dans l’intimité et bâtissent ensemble l’Histoire avec un grand H.

S’appuyant sur des sources avérées aussi nombreuses que variées, l’auteur fait preuve d’une méthode historique irréprochable et propose une immersion assez bluffante. Durant les plus de 500 pages qu’il nous offre, on se retrouve plongé dans une époque rendue de manière crédible et très complète. On ne tombe jamais dans la surenchère de descriptions ou de points historiques indigestes, au contraire tout est distillé avec mesure, progressivité et donne un tableau général qui prend de l’ampleur au fil des chapitres. C’est passionnant. La chronologie se déroule sous nos yeux avec des moments forts liés aux conflits mais aussi aux rencontres et échanges. On rentre dans l’intimité de certains, on suit les évolutions d’un monde qui voit les changements s’accélérer et heurter ce que l’on pensait jusque là comme immuable. Le choc est violent donc, l’esprit du lecteur ne peut rester indifférent au sort réservé aux amérindiens notamment.

La vie de colon et ses aléas avec différents groupes d’influence, le Mexique comme dernier reliquat de l’empire espagnol en pleine déliquescence, les nations indiennes qui voient inexorablement l’invasion blanche mettre à mal leur mode de vie (de beaux passages sur les traditions, rituels et mœurs au passage), les calculs politiciens, la soif de l’or et le développement économique et technologique, la guerre de sécession aussi (avec notamment la question de l’esclavage pratiqué aussi au Mexique à l’époque) sont tour à tour abordés à travers cette fresque haletante qui bien souvent remet les uns et les autres à leur place, énonçant des vérités parfois terrifiantes. Une République expansionniste qui cautionne une forme d’extermination, les rivalités indiennes qui jouent contre eux, l’opportunisme de certains font de l’Histoire américaine une matière aussi brillante par certains actes que sombre par des agissements ignobles qui ont façonné les États-Unis que l’on connaît aujourd’hui. À noter en fin d’ouvrage, toute une série de documents photographiques bienvenue pour mettre un visage sur les noms rencontrés au fil des pages et des notes forts utiles pour appréhender dans leur exhaustivité les informations livrées par l’auteur.

On voyage beaucoup entre Middle West et Ouest du pays qui au départ est encore mexicain. Déserts et canyons, pistes sablonneuses de l’Arizona ou neigeuses du Grand Nord, on en parcourt des kilomètres dans des paysages magnifiques chargés d’Histoire mais aussi d’une faune et une flore encore florissante à l’époque. Rivières sauvages, montagnes inaccessibles, chaleurs accablantes et grands froids sont au RDV des aventures contées ici avec un luxe de détails toujours bien placés et donnant à l’ensemble une densité épatante. La chasse au bison, au castor, l’exploitation du sol avec les cultures en vogue (maïs, tomate, blé…) ou la gestion / destruction des forêts, la course effrénée aux minerais précieux dont l’or qui rend fous sont au centre de l’évolution d’une civilisation car finalement une puissance se mesure aux ressources humaines et naturelles qu’elle exploite. Ce livre en est le miroir pédagogique fidèle et très bien ficelé.

Vous l’avez compris, nous avons affaire ici à un livre-somme d’une rare puissance, au contenu aussi pointu que séduisant qui ravira les amateurs de l’Amérique du Nord, d’Histoire mais aussi de réflexion sur la nature humaine. C’est un véritable bijou que je vous invite à découvrir au plus vite.


mercredi 9 décembre 2020

"Djinn city" de Saad Z. Hossain

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L’histoire : Il est le fils du Dr Kaikobad, ivrogne et mouton noir de l’illustre clan Khan Rahman. De sa mère, il ne sait qu’une chose : elle est morte en lui donnant naissance. Mais quand son père tombe dans un étrange coma, le jeune Indelbed découvre le secret de ses origines et le vrai métier de Kaikobad : émissaire auprès du monde des djinns, êtres fantastiques, redoutables... et extrêmement procéduriers. Très vite, le garçon se retrouve au centre d’une controverse millénaire dont l’issue pourrait être l’extermination de l’humanité.

En donnant une nouvelle vie aux créatures surnaturelles de la mythologie arabe, Saad Z. Hossain livre un récit époustouflant où se croisent vaisseaux spatiaux, villes englouties, sous-marins soviétiques, guerres oubliées, manipulations génétiques et, bien sûr, quelques dragons...

La critique de Mr K : Quelle claque, mais quelle claque mes amis ! Saad Z. Hossain m’avait déjà bien calmé avec Bagdad, la grande évasion paru en 2017 déjà aux éditions Agullo. Il récidive en 2020 avec Djinn City paru en octobre et que je trouve encore meilleur, c’est dire si la barre est placée haute ! Lorgnant vers American Gods de Neil Gaïman ni plus ni moins, le lecteur se retrouve plonger dans un univers entre fantastique et SF où hommes et djinns tour à tour s’allient et se déchirent sur fond de fin du monde. C’est frais, novateur dans la narration et complètement décomplexé. Accrochez-vous ça dépote !

Au cœur du récit, on retrouve Indelbed, un jeune garçon que rien ne distingue vraiment des autres. Il vit reclus dans une vieille demeure avec son père, un alcoolique fini qui vit en marge de la société et que sa famille (un clan bangladais de première importance) a rejeté. Un jour, son père ne se réveille pas. Plus qu’un énième coma éthylique, ce sommeil prolongé est d’origine surnaturelle. Le reste du clan vient à la maison, appelle les médecins mais rien n’y fait, le docteur Kaikobad est une véritable belle au bois dormant et rien ne semble pouvoir le réveiller.

Très vite le jeune garçon apprend la vérité. Sous ces dehors de déchet humain incapable de s’occuper convenablement de lui, le père était quelqu’un de haut placé auprès des djinns, des créatures qui n’ont rien de mythique et qui coexistent avec les humains depuis les origines ! Les apparences étaient trompeuses y compris dans sa famille quand il se rend compte que la redoutable tante July l’apprécie beaucoup ainsi que son fils Rais, un cousin qui semblait le snober jusque là. Suite à la visite d’un mystérieux émissaires afghan, Indelbed va disparaître dans un lieu caché de tous et va tout faire pour s’échapper du piège infernal que lui a tendu un djinn très retors. Rais quant à lui va devoir bon gré mal gré reprendre le flambeau de Kaikobad, entretenir des relations apaisées avec certains djinns et essayer de sauver (si c’est encore possible...) son cousin ! Rien ne va vraiment se passer comme prévu et le lecteur s’en va emprunter des chemins bien tortueux...

Cette lecture est vraiment unique en son genre. Certes comme dit précédemment, on pense à Neil Gaïman et son œuvre culte mais quelle originalité, quelle folie douce et fantaisie ! Dans ce domaine peu d’auteurs contemporains peuvent se targuer d’en posséder autant. C’est bien simple, ça ne s’arrête jamais car de chapitre en chapitre, en alternant les points de vue, on tombe vraiment de Charybde en Scylla. Ainsi, humains et créatures issues de la mythologie arabe se côtoient pour le meilleur, le pire et le rire ! On ne compte plus les situations abracadabrantesques qui s’alignent dans ce texte avec en point d’orgue un djinn chantant du Beyoncé allongé sur un piano et complètement bourré ! Des voyages extraordinaires sous la mer ou dans les cieux dans des appareils magiques, des expériences biologiques plus qu’hasardeuses effectuées sur des cobayes éberlués par les résultats, une guerre plurimillénaire qui se rejoue et des créatures étranges peuplent ses pages bien barrées mais toujours compréhensibles et accessibles car le foisonnement des situations, des personnages et des idées sont avant tout là pour divertir et fournir une histoire qui tient la route et déroute en même temps.

C’est peu commun et l’on peut dire que l’on en croise des êtres étranges ! À commencer par les djinns eux-même. Vieux grincheux retirés des affaires, jeunes loups en quête de gloire, une organisation officielle qui essaie de gérer les affaires courantes, les djinns sont ici présentés dans leur banalité car c’est avant tout une espèce très portée sur la bureaucratie, les contrats à rallonge et les procès qui peuvent s’ensuivre. Puissants, capables de détruire leur environnement immédiat d’un claquement doigts, ils n’en sont pas moins ridicules bien des fois, complètement perchés, voir à la rue dans le sens glandeurs et toxicos. Les humains ne sont guère mieux avec toute une brochette de personnages plus farfelus les uns que les autres qui finalement tentent de se débattre de leur condition de mortel. Autant dire que c’est compliqué pour eux mais qu’avec une bonne dose de malice, on peut toujours s’en sortir. Je n’en dis pas plus mais franchement attendez-vous à être surpris par les rebondissements et éviter de trop vous attacher... L’auteur va vraiment là où on ne l’attend pas et ça c’est plus que précieux à mes yeux !

Et puis derrière cette comédie féroce et ces moments plus centrés sur l’aventure avec un grand A, on ne peut s’empêcher de voir dans Djinn city une critique à peine voilée de notre monde avec quelques saillies cinglantes sur notre propension à polluer notre planète-mère, notre capacité à toujours vouloir plus au détriment de l’autre avec une course au progrès destructrice et au final une humanité qui s’est perdue en chemin. Non vraiment, ce roman est à part, on rit, on frémit, on se délasse et on part loin très loin de notre réalité pour un monde fantaisiste et cruel à la fois. Un incontournable de cette fin d‘année tout simplement, à découvrir absolument.

lundi 16 novembre 2020

"La Femme qui a mangé les lèvres de mon père" de Tudor Ganea

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L’histoire : En 1995, un vagabond, Litsoï, est retrouvé mort sur la terrasse d'un bunker de Constanta construit par les Nazis, dans le delta du Danube. Dix ans plus tard, trois ouvriers disparaissent en explorant ce bâtiment. L'enquête mène sur la voie d'une famille de maquereaux ensorceleurs, d'un mystérieux village de Lipovènes perdu dans les bras du delta, et d'une malédiction qui rend les hommes impuissants.

La critique de Mr K: Aujourd’hui, je vais vous présenter un livre bien étrange, déroutant entre tous. La Femme qui a mangé les lèvres de mon père de l’auteur roumain Tudor Ganea est un véritable OLNI (Objet Livresque Non Identifié), un ouvrage qui ne ressemble à rien d’autre et qui par là même partagera ses lecteurs. Pour ma part, j’ai apprécié cette balade à travers le temps dans une petite communauté repliée sur elle-même qui doit faire face à des phénomènes étranges dans un ouvrage qui mêle réalisme et onirisme de manière très fine et déstabilisante.

Dans ce petit village perdu près du Danube, un jeune homme a trouvé la mort 10 ans auparavant. Les habitants n’ont jamais eu d’informations précises sur ce décès qui reste inexpliqué et lié à une casemate, bâtiment bétonné fortifié construit par l’occupant nazi il y a déjà bien longtemps. Les rumeurs les plus folles courent sur ce bâtiment et cela ne s’arrange pas quand une décennie plus tard trois ouvriers disparaissent sur le chantier de construction de barres d’immeuble qui a lieu au même endroit. La police envoie sur place un jeune inspecteur qui tente de démêler le vrai du faux des témoignages pour le moins truculents des pêcheurs-poivrots du coin. Tout va changer irrémédiablement quand lui-même va devenir témoin d’événements et de phénomènes pour le moins étranges mettant à mal la réalité qu’il pensait jusque là avérée...

Difficile de vous éclairer davantage sur un contenu tout à fait ésotérique. Autant vous prévenir de suite, pour apprécier au mieux ce roman hors-norme, il va vous falloir accepter l’idée de sortir des sentiers balisés, de ne pas tout comprendre et de vous laisser porter. Je dois avouer qu’on y comprend pas grand-chose pendant une bonne part de notre lecture, il est difficile de faire du lien entre les différents éléments et de définir ce qui est de l’ordre du fantasme et ce qui est de l’ordre de la réalité. Mais au final, l’intérêt n’est pas là (même si une explication finit tout de même par arriver), ce récit est une expérience à part se situant aux confins du roman policier, du conte initiatique et du pamphlet écologique et social.

Derrière l’enquête sur ces disparitions qui devient peu à peu secondaire, il est question du lien entre les hommes et les femmes, de frustration sexuelle, de désir, de paternité aussi. Derrière les échanges bien bourrus et les allusions salaces, on sent la misère sociale et sexuelle qui règne sur les lieux, quelque chose lié à un événement fondateur à l’origine d’une malédiction terrible qui fait que les hommes du cru ne peuvent engendrer de descendants. Et pourtant, il y a des enfants, tous ont les yeux verts et semblent venir d’ailleurs... Il y a aussi le bunker auprès duquel des personnes disparaissent ou d’autres semblent trouver des passages qui n’existent pas... On note aussi une opposition forte entre l’urbanisation massive et la Nature qui perd du terrain mais pourrait bien revenir prendre ses droits tôt ou tard. Vous trouverez donc nombre de situations improbables, de passages délirants (j’ai adoré celui sur le fonctionnement du bordel flottant évoqué en quatrième de couverture avec un instrument de musique plus que particulier) et des retournements de situation impossibles à prédire.

On alterne donc durant cette lecture, rêve éveillé quasi subliminal par moment et plongée dans les eaux troubles des personnages qui hantent un ouvrage à la langue unique. Imagée, souple, dense et brute à la fois, vous ne lirez pas deux livres comme celui-ci. Une fois accepté le fait de se laisser bringuebaler en tout sens, les pages se tournent avec un plaisir infini, un régal qui se perpétue encore et encore et amène le lecteur vers une fin complètement perchée et hautement symbolique. Entre crépuscule et aube nouvelle, voila un récit qui m’a séduit au plus haut point et m’a permis en plus de découvrir une nouvelle maison d’édition qui semble aimer le risque. À découvrir pour tous les amateurs de littérature différente et surprenante.

lundi 2 novembre 2020

"Les filles mortes ne sont pas aussi jolies" d'Elizabeth Little

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L’histoire : Donnez-moi un film, et je trouverai la vérité.

Au départ, elle n’a rien d’une enquêtrice. Timide, un brin asociale, elle s’efforce d’éviter les ennuis. Marissa Dahl est surtout une étonnante monteuse de films. Engagée sur un long métrage dont le tournage a lieu sur Kickout Island, elle fait la connaissance du metteur en scène Tony Rees, réputé pour son comportement tyrannique. Très vite, elle comprend que quelque chose ne tourne pas rond : une atmosphère de secrets et de paranoïa, des acteurs persécutés... Le film reconstitue une histoire vraie, celle du meurtre non élucidé, vingt ans plus tôt, de Caitlyn Kelly. Pourquoi un tel projet ? Marissa n’en sait pas assez. Elle veut en savoir plus, bientôt elle en saura trop. Alors, il sera trop tard pour revenir en arrière...

La critique de Mr K : Chronique d’une petite perle de suspens aujourd’hui avec Les filles mortes ne sont pas aussi jolies d’Elizabeth Little, un thriller tout juste sorti chez Sonatine qui se révèle addictif à souhait. L’univers du cinéma, un lieu clos et isolé, une héroïne particulièrement perchée sont les ingrédients de cette lecture que j’ai effectuée en un temps record tant j’ai été happé par le contenu et le style.

Dans la première partie de l’ouvrage, on fait connaissance de Marissa, monteuse au cinéma, un personnage que je ne suis pas près d’oublier. Elle est en route vers son nouveau lieu de travail, le tournage du dernier film du réalisateur le plus en vue du moment. Durant une petite centaine de pages, elle se dirige vers cette île perdue dans le Delaware (côte est des USA) et via des flashback bien sentis, on en apprend plus sur elle: un amour déçu, sa relation quasi fusionnelle avec sa meilleure amie (une réalisatrice prometteuse), son départ précipité de chez sa colocataire et surtout quelqu’un qui connaît de gros soucis de sociabilisation depuis son plus jeune âge entre timidité, inadaptation, doute perpétuel sur elle-même et réparties cinglantes. On se prend directement d’affection pour elle et l’on ne voit pas les pages se tourner tant on rit devant ses monologues intérieurs, ses hésitations et son incapacité chronique à nouer toute relation constructive avec qui que ce soit.

Puis après la traversée du bras de mer, la voila arrivée sur l’île où a lieu le fameux tournage. Un tournage maudit car bien des personnes ont déjà été virées (dont son prédécesseur) ou ont donné leur démission. Le réalisateur est connu pour sa dureté, les conditions de travail sont éprouvantes et chacun doit signer une clause de confidentialité longue comme le bras. L’ambiance est donc très tendue, limite paranoïaque, pour un métrage dont le sujet parle d’un fait divers jamais élucidé. L’ombre d’une jeune morte plane donc dans ces lieux, les anciennes blessures ne sont pas forcément refermées pour la population locale et quand une nouveau décès endeuille l’île, l’emballement est de mise et l’on se retrouve dans un ouvrage "Who’s done it ?" assez savoureux dans son genre.

Je suis tombé donc très vite accro de ce roman qui est à la fois rafraîchissant et très bien construit, fournissant un suspens incroyable. Derrière des personnages parfois à priori anodins, des situations cocasses (on rigole énormément des maladresses de Marissa), se cache un récit bien tranché qui ne ménage pas le lecteur en terme de rebondissements et de révélations. Bien malin celui qui découvrira les rouages profonds de cette histoire plutôt basique mais aux ramifications complexes. Pas du tout détective dans l’âme, Marissa va cependant se retrouver à jouer les premiers rôles bien malgré elle en compagnie notamment d'un duo improbable de gamines fans d’enquêtes. Rajoutons par dessus un chauffeur baraque et sensible séduit par une héroïne troublée et désagréable avec lui et vous avez une alchimie délicate et fun qui se crée autour des protagonistes. On passe un très bon moment avec eux et chacun réserve son lot de surprise et d’attachement finalement.

On enchaîne les chapitres avec un plaisir renouvelé. L’ambiance est admirablement rendue, la langue accessible et souple multiplie les effets efficaces. Rajoutez là-dessus des références cinématographiques pointues et jubilatoires, une exploration du fonctionnement d’un tournage entre humeurs des uns et des autres, problèmes techniques, affrontements d’ego et vous obtenez un ouvrage malin, réjouissant et totalement réussi à la manière d’un bon film hichcockien. Les amateurs ne peuvent s’y tromper, Les filles mortes ne sont pas aussi jolies est un thriller à lire assurément.

vendredi 30 octobre 2020

"Carnets d'enquête d'un beau gosse nécromant" de Jung Jae-Han

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L'histoire : Bienvenue au cabinet secret de Nam Hanjun, alias Beau Gosse, pseudo-chaman et authentique escroc. Avec ses deux complices, Hyejun, sa petite-sœur hackeuse de génie et Sucheol, dit Mammouth, détective privé, ils offrent à leur riche clientèle des "divinations" sur mesure qui font leur succès.

Un soir, une cliente les appelle après avoir cru apercevoir un fantôme dans sa cuisine. Quand ils arrivent leur présence attire l'attention d'un voisin qui prévient la police. Une jeune inspectrice se rend sur place, Ye-eun, experte en arts martiaux, que ses collègues surnomment justement le fantôme tant elle est rapide et discrète. Dans la cave de la maison, elle découvre le cadavre d'une adolescente recherchée depuis un mois.

La critique de Mr K : Petite incartade bien piquante au pays du matin calme avec cette comédie policière coréenne pas piquée des vers. Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant de Jung Jae-Han m’a bien convaincu malgré un démarrage un peu poussif... mais en persévérant personnages et intrigue générale prennent une belle ampleur, l’addiction arrive et l’ouvrage se termine en apothéose.

On suit donc tout particulièrement trois personnages dont un frère et une sœur hauts en couleur. Il y a tout d'abord Han Jun, le frère, qui s’est autoproclamé chamane et qui s’avère très vite être un bel escroc ! Il vit de prévisions et d’actes d’exorcisme qu’il facture très cher. Amateur de luxe, poseur devant l’éternel, il mène ses affaires tambour battant et ne fait que peu cas de la morale. Dans son sanctuaire, il travaille notamment avec sa frangine, Hye-Jun, génie de l’informatique embauchée puis virée par le FBI qui fait des miracles derrière ses écrans. Elle est très utile pour mieux enquêter sur les clients et dégoter des informations précieuses. Enfin, il y a aussi Su-Cheol, détective privé attaché aux deux Jan aussi costaud que dévoué au sanctuaire. En parallèle, sur certaines enquêtes, on croise un quatrième larron, une enquêtrice de police jeune, motivée et virevoltante qui ne lâche rien mais alors vraiment rien ! Ces quatre là, au fil des cas sur lesquels ils enquêtent, se croisent, s’affrontent même parfois, la police n’aimant pas que l’on marche sur ses plates bandes.

Les débuts comme dit précédemment sont déconcertants. La langue et la construction ne m’ont pas du tout touché. Je trouvais les affaires expédiées, sans réelle saveur ni épaisseur. Les récits me semblaient plutôt légers, faciles à écrire en tout cas quand on pratique le genre depuis un certain temps. Les personnages principaux très caricaturaux s’avéraient surfaits mais aussi parfois agaçants. C’est peu de dire qu’au départ, je n’ai pas été emballé. Beaucoup peut-être auraient abandonné cette lecture au bout de cinquante pages mais c’est sans compter mon opiniâtreté et mon goût pour la littérature asiatique en générale. Et puis, cette maison d’édition m’avait épaté avec Sang chaud de Kim Un-Su, les mêmes éditeurs ne pouvaient avoir choisi d’éditer un récit si plat.

En fait, tout décolle vraiment au premier tiers quand l’affaire de la jeune fille morte aux escarpins blancs prend de l’ampleur. On se rend compte que toutes les circonvolutions et détails précédents prennent leur importance. Au final, les personnages ne sont pas si lisses que cela, à commencer par le chaman qui cache un sacré secret qui remet totalement en perspective tout ce qu’on peut se faire comme idée sur lui, en tout les cas, il est bien plus profond que l’image superficielle et suffisante qu’il donne à voir. Les relations avec ses deux acolytes gagnent en substance, une certaine sensibilité se dégage et les rapports avec la policière prennent le même chemin. C’est diablement bien mené cette affaire et on se fait agréablement surprendre par une alchimie séduisante et durable.

De plus, l’enquête en elle-même se révèle bien tortueuse. Là où au départ, on se trouve devant une histoire fun à la Tarantino parfois (dans les punchlines, les scènes d’action parfois délirantes), les indices mènent les protagonistes dans les rouages d’une entreprise peu scrupuleuse où l’on explore des univers interlopes peu ragoûtants : promesses de carrières, prostitution, drogue et manipulation, carriérisme politique, lobbying en tout genre. Autant dire qu’on plonge littéralement du côté sombre de cette société policée qui cache des vices bien épouvantables. Les bad guy sont très réussis, retors à souhait, baragouineurs, parfois avec des passés terribles qui expliquent la déliquescence de leurs âmes. On déguste avec un plaisir renouvelé cette immersion totale dans un pays aussi fascinant qu’étrange.

Je ne vous cacherai pas que la langue n’est pas la plus subtile que j’ai lu en provenance de ce pays littéraire entre tous. C’est efficace, les changements de narration bien trouvés mais on reste dans un niveau fun sans plus. J’ai par contre particulièrement apprécié les notes de bas de page qui sont assez rigolotes, les traducteurs s’en sont donnés à cœur joie et ont à priori respecté ce que l’auteure elle-même distille dans la version originale. Franchement, on passe donc un bon moment avec Carnets d'enquête d'un beau gosse nécromant. La lecture est aisée et quand on rentre dans le cœur du sujet, on ne peut que poursuivre jusqu’au mot fin. C’est déjà gage d’une bonne lecture, non ?


mardi 20 octobre 2020

"Beautiful boy" de Tom Barbash

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L’histoire : New York, 1980. A l'angle de la 72e Rue et de Central Park West, le Dakota Building impose sa silhouette étrange et légendaire. De retour d'une mission humanitaire en Afrique, le jeune Anton Winter y retrouve ses parents et l'appartement familial. Son père, Buddy, animateur vedette de la télévision qui a fui les projecteurs après une dépression nerveuse, lui demande alors de l'aider à relancer sa carrière. Or, dans cet immeuble où l'on croise Mick Jagger, Gore Vidal Lauren Bacall ou Ted Kennedy, vit aussi un certain John Lennon, qui pourrait être utile à Buddy pour reconquérir le cœur du public. Mais à mesure qu'Anton s'investit dans sa mission et se lie d'amitié avec le chanteur, il ne peut que remettre en question l'influence de son père sur ses propres ambitions, tandis qu'un certain Mark David Chapman s'apprête à faire couler le sang...

La critique de Mr K : Encore un bel ouvrage à mon actif dans ma chronique du jour avec Beautiful boy de Tom Barbash paru dans la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Je connaissais déjà l’auteur après ma lecture enthousiaste de son recueil de nouvelles Les Lumières de Central Park. Il s’attelle donc ici à un roman et le format long lui convient tout autant car il nous livre un ouvrage touchant au possible sur les relations père-fils et nous immerge avec justesse dans une époque désormais révolue tout en nous faisant côtoyer des personnages hautement célèbres.

Anton revient à New York après un séjour humanitaire en Afrique où il a contracté le paludisme. Il retrouve sa famille et l’appartement des siens dans un immeuble où l’on croise du beau monde. Son père a pris ses distances depuis déjà quelques temps  avec l’univers de la télévision dont il a quitté la scène avec perte et fracas. Animateur de talkshow reconnu et aimé, à l’humour cinglant et aux réparties toujours justes, il fut victime d’une dépression nerveuse. Son fils travaillant avec lui dans la production des émissions voit son père s’éloigner inexorablement et Anton se cherche une nouvelle trajectoire. Lorsqu’il finit par revenir à la maison, il retombe sous la coupe de ce père admiré qui veut se relancer et qui compte sur lui pour l’aider.

Tom Barbash nous fait naviguer constamment entre passé et présent. Je trouve la quatrième de couverture pas si fidèle que cela envers le contenu, l’auteur s’attache surtout à croiser les fils reliant le père et le fils. Les deux-tiers du livre le font avec un brio incroyable. Raconté par Anton, le récit est d’une ampleur insoupçonnée sur la dimension intimiste de cette relation multiforme où chacun est finalement dépendant de l’autre, prisonnier des schémas de vie établis bien longtemps auparavant et qui pèsent sur leurs destinées réciproques. Il y a beaucoup d’amour entre ces deux là mais aussi beaucoup de non dits. La figure tutélaire du père est d’autant plus imposante qu’elle s’est érigée à cette position sans forcing ni attitude dictatoriale. Buddy est fun, cool (comme son personnage télévisuel), mène grand train et veut embarquer avec lui toute sa petite famille, ne voyant pas (ou ne voulant pas voir) certains dommages collatéraux. Difficile de renverser les idoles chères à Steinbeck (voir chronique de À l’est d’Eden) dans ces conditions, ce roman s’apparente donc essentiellement à un parcours initiatique, à la recherche de la libération de soi.

Évidemment comme annoncé il y a aussi John Lennon qui erre dans ces pages, une relation spéciale se noue entre lui et Anton. On alterne moments du quotidien avec des passages d’une banalité extraordinaire (C’est un des Fabulous Four tout de même !) et expériences déroutantes (la traversée en bateau est terrible dans son genre). Au passage, on s’interroge avec lui sur la célébrité, ses apports avantageux mais aussi le revers de la médaille avec la horde de personnes intéressées voire dangereuses qui le suivent et certaines le traquent. L’époque en elle-même est bien rendue, la vie des Lennon à New York que je connaissais moins est bien rendue et certaines images que j’avais du bonhomme se sont vues abîmées, ce qui n’est pas plus mal. C’est un être humain comme les autres après tout et ce livre est assez bouleversant le concernant mais aussi questionnant indirectement sa relation avec Yoko Ono.

Beautiful boy est d’une lecture très aisée, addictive et ceci dès les premiers chapitres. L’auteur s’y entend pour intriguer et provoquer la curiosité grâce à une langue douce et percutante à la fois, chaque chapitre est une nouvelle piste à explorer et les enchaînements sont d’une fluidité redoutable. Difficile de lâcher un tel ouvrage tant on est séduit par le personnage principal qui se livre sans fard et offre un parcours de vie sacrément intéressant entre bouleversements intimes et vie mondaine bien remplie. Un must dans son genre, un petit bijou à ne pas rater.

samedi 17 octobre 2020

"La Complainte de la limace" de Zahra Abdi

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L’histoire : A bientôt trente ans, Shirine vit encore chez sa mère, un vrai despote qui a érigé un mur entre sa fille et le monde réel. La vieille femme, qui a conservés intacte la chambre de son fils disparu durant la guerre du Golfe vingt ans plus tôt, se réfugie religieusement dans son sanctuaire chaque matin. Shirine, elle, s'invente des univers imaginaires, nourris de films et de personnages fantastiques... qui s'effritent lorsqu'elle rencontre Farid, un jeune vendeur de DVD avec lequel elle correspond en cachette.

De l'autre côté de la ville, Afsoun peut se targuer d'une réussite sociale certaine : maîtresse de conférences, directrice d'un programme télévisuel et épouse de Vahid, récemment nommé à la présidence de l'Université de Téhéran. Pourtant, voilà vingt ans que Afsoun rêve d'une existence qui s'est arrêtée avec le départ de Khosrow à la guerre. Alors, lorsque Shirine lui porte les lettres d'amour de son frère conservées telles des reliques, la vie des trois femmes s'en trouve bouleversée pour toujours.

La critique de Mr K : Une fois n’est pas coutume, je vous embarque avec ma chronique du jour en Iran avec ce très bel ouvrage paru aux éditions Belleville, une maison qui m’avait déjà beaucoup séduit avec Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomazic. Dans La Complainte de la limace, Zahra Abdi nous propose de suivre les destins de femmes iraniennes dans un Téhéran en plein changement, partagé entre modernité et tradition. Entre poésie, introspection et chronique du quotidien, elle nous interroge sur son pays, ses orientations nouvelles, la place de la femme dans la société iranienne mais surtout sur l’Amour qui perdure encore et toujours.

D’un chapitre à l’autre, on change de point de vue. Il y a tout d’abord Shirine, une jeune femme résolument moderne qui adore le cinéma et passe sa vie à regarder des métrages qui l’ouvrent sur le monde. Elle en pince pour un jeune vendeur de DVD et doit composer avec sa mère, plus traditionaliste qui souhaiterait que sa fille de trente ans s’assagisse. Son frère, Khosrow, est mort à la guerre et une chape de plomb, une sorte d’interdit s’est installé dans la maison. Les rapports familiaux ont été biaisé par cet événement terrible et chacun se débat avec sa conscience. En parallèle, on suit Afsoun, femme installée et qui vit une existence aisée en compagnie d’un mari hautement placé. Mais au fond d’elle perdure une faille, une douleur inextinguible : celui d’un premier amour perdu en la personne de Khosrow. Sa disparition à la guerre réveille des blessures pour cet homme qui fut son voisin et son premier émoi d'adolescente. Ces deux femmes vont bien évidemment se croiser et les révélations vont se multiplier pour l’un comme pour l’autre.

On rentre assez facilement dans cette lecture. On se prend très vite d’affection pour ces deux femmes qui chacune à sa manière refuse un destin tout tracé. Dans une langue qui mêle habilement phrasé volontiers poétique, références culturelles (très bien explicitées grâce à un lexique précis que l’on peut approfondir sur le net, marque de fabrique de cet éditeur) et exploration précise des pensées et réactions des personnages, on plonge dans un Téhéran qu’on ne soupçonnait pas ou du moins très méconnu. L’intimité de ces deux femmes nous est contée avec une subtilité et une tendresse qui émeuvent bien souvent. On est loin des sentiers battus avec des thématiques universelles qui font mouche et qui dans le contexte iranien prennent une toute autre dimension et une certaine singularité. Qu’est ce que c’est qu’aimer en Iran ? Qu’est ce que c’est qu’être iranienne ? L’auteure répond à ces deux questions de façon détournée, parfois très imagée mais toujours avec franchise et une pudeur confondantes.

L’ouvrage est donc déroutant mais dans le bon sens du terme. On aime à se balader dans les rues de la capitale iranienne, à écouter les doux mots que s’envoient deux amoureux qu’un mur sépare, les discussions de copines dans un pays fondamentalement religieux. On a de la peine face au traumatisme de ceux qui restent après la guerre et qui essaient de digérer leur deuil du mieux qu’ils peuvent (la maman qui va régulièrement se recueillir dans la chambre de son fils décédé fend littéralement le cœur) ou encore la nostalgie qui étreint certains protagonistes face à la disparition programmée du quartier de leur enfance. On vit cette lecture qui prend son temps pour donner à voir sa vraie portée et s’envole au final vers des horizons étonnants. Ce fut une expérience vraiment différente et séduisante qui vaut le coup d’être tentée!

jeudi 15 octobre 2020

"Le Bal des porcs" d'Arpád Soltész

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L’histoire : Finalement, il se rend compte que cette histoire est d'une effarante simplicité. Pouvoir, argent et sexe. Probablement drogue et alcool. Une poignée de personnes qui se croient toutes-puissantes. Et un maître-chanteur ordinaire qui tient la plupart d'entre elles par les couilles.

Lorsqu'une adolescente disparaît d'un centre de désintoxication, personne ne s'en inquiète : tout le monde sait bien que les junkies mentent, volent, et disparaissent dans la nature. Tout le monde le sait, et tout le monde s'en fiche. Alors quand on retrouve le corps sans vie de la jeune Bronya, le médecin légiste et le policier qui mène l'enquête s'empressent de conclure à une mort accidentelle, malgré le témoignage de Nadia, une amie de la victime, qui affirme avoir vu le coupable maquiller le meurtre en overdose.

Affaire classée ? C'est compter sans le journaliste Schlesinger qui, flairant le scandale étouffé, décide de mener sa propre investigation. Peu à peu, il met à jour un vaste réseau de prostitution, de corruption et de chantage organisé par la mafia calabraise qui a bien l'intention de faire main basse sur tous les trafics possibles en Slovaquie.

Et quand le Premier ministre lui-même devient la pièce maîtresse de la pyramide mafieuse, plus personne n'est à l'abri. Même pas les journalistes... L'assassinat de l'un d'entre eux suffira-t-il à réveiller les hommes et femmes intègres du pays ?

La critique de Mr K : Nouvelle lecture éprouvante à mon actif aujourd’hui avec Le Bal des porcs d’Arpad Soltész paru aux éditions Agullo dans le cadre de la Rentrée Littéraire 2020. Ce roman noir est servi bien serré et entraîne le lecteur dans les méandres d’une société gangrenée par le vice et les intérêts particuliers sous fond d’enquête journalistique. Bien mené, passionnant parfois déroutant (il faut s’accrocher pendant certains passages), voici un roman dont on se souvient longtemps après sa lecture.

Des filles disparaissent ou sont retrouvées mortes par overdose. Dans la société bien pensante de ce pays presque imaginaire, personne n’en a rien à faire. Pensez donc, des gamines toxicomanes ! Cependant, des hérauts de la liberté et de la justice vont tenter de faire éclater la vérité et lever le voile sur les pratiques plus que douteuses d’hommes haut placés au bras très long. Très vite, l’auteur prend le parti de révéler beaucoup de choses et de nous faire pénétrer dans ce cénacle peu ragoûtant aux exactions parfois terrifiantes. L’écœurement guette le lecteur face aux ignominie dont il est témoin et les stratégies mises en place.

C’est peu de dire que l’on passe un moment difficile durant cette lecture. Ce qui nous est donné à lire est parfois du domaine de l’innommable. À commencer par le sort réservé à ces jeunes filles enfermées dans une maison de redressement peu scrupuleuse des droits de l’individu et qui exerce sur elles une emprise totale. Avec la complicité de certaines autorités et d’hommes de main sans pitié, pressions de toutes sortes, tortures, sévices, viols et même pire sont exercés sur ces pensionnaires oubliées de tous, y compris parfois leurs propres parents, trop contents de ne plus avoir à s’en occuper. L’ambiance trouble, cynique et glauque est très bien rendue. Certaines essaieront de s’échapper de cette machinerie infernale mais elles seront à chaque fois rattrapés par leurs tortionnaires...

Car dans ce monde là, nul espoir n’est vraiment permis. Le mécanisme de la corruption à tous les étages est bien huilé et totalement maîtrisé. L’impunité est totale pour ces personnalités appartenant à la caste du pouvoir entre police, médias et politique. Un scandale éclate et il est vite étouffé, la mémoire moyenne d’un électeur est de huit mois et les élections ne donnent rien de vraiment nouveau à chaque fois. Les visages et formations politiques changent mais les pratiques restent avec en sous-main l’emprise certaine de la pègre extra-territoriale. Pour forcer le destin, rien de tel qu’un pot de vin, l’embrigadement, le contrôle des victimes par la drogue, l’envoi d’un tueur ou encore une bonne opération de lobbying... Au final, les mêmes sont aux manettes et ils restent en place des décennies durant.

Le Bal des porcs se lit relativement bien, le style journalistique fait son office. Je n’ai pas été complètement convaincu par l’écriture qui m’a semblé parfois un peu plate, loin des crédos littéraires habituels en tout cas. Il n’y a pas ou peu d’effets de style par exemple mais plutôt une suite de constats froids et implacables qui nouent la gorge. Brut de décoffrage, le texte happe cependant littéralement le lecteur par un contenu qui s’apparente à un brûlot incandescent d’une grande force et c’est ce que l’on attend en premier d’un tel ouvrage. Une belle réussite dans le genre, ce roman vous plaira forcément si vous êtes adepte de roman noir et que vous avez le cœur bien accroché.

vendredi 9 octobre 2020

"Nickel Boys" de Colson Whitehead

Nickel BoysL'histoire : Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à coeur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l'université pour y faire de brillantes études, il voit s'évanouir ses rêves d'avenir lorsque, à la suite d'une erreur judiciaire, on l'envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s'engage à faire des délinquants des "hommes honnêtes et honorables". Sauf qu'il s'agit en réalité d'un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d'amitié. Mais l'idéalisme de l'un et le scepticisme de l'autre auront des conséquences déchirantes.

La critique Nelfesque : Je me souviens encore très bien de l'été où est sorti "Underground Railroad" de Colson Whitehead. J'avais été happée par l'histoire qui m'avait prise à la gorge et tenue en haleine. Un sujet difficile, des personnages attachants et une écriture aisée. Pour "Nickel Boys", je pourrais réutiliser cette même dernière phrase.

Sans me prononcer sur le fait que ce roman mérite ou non son Pulitzer, sans non plus comparer avec d'autres ouvrages ayant reçu le même Prix, je peux vous dire que j'ai été bouleversée par celui-ci. Je ne cours pas après les Prix, je ne lis pas un ouvrage parce qu'il a reçu telle ou telle distinction, je fonctionne à l'instinct et ne demande qu'à vibrer avec une lecture. Sur ce point j'ai été plus que servie puisque j'ai terminé littéralement sur les genoux.

L'histoire est dure. Nous suivons un jeune homme, afro-américain, qui, victime d'une erreur judiciaire alors qu'il était voué à un avenir prometteur, va se retrouver en maison de correction. Au mauvais endroit au mauvais moment, sans chercher plus loin, la messe est dite. Là-bas, ses illusions tombent. Lui qui est passionné par Martin Luther King, croit en l'homme et en des jours meilleurs côté égalité des droits, va se manger en pleine face le mur de la réalité. A la Nickel Academy, les blancs et les noirs sont traités différemment par les encadrants. Maltraitance, dénigrements, exploitation vont devenir son quotidien. Dans la violence vécue ici, j'ai beaucoup pensé à l'excellent "Cold water" de Vincent Grashaw vu au cinéma en 2014 (petite parenthèse et piqûre de rappel si vous ne l'avez pas vu).

Elwood est un jeune homme avec des rêves plein la tête. Bien élevé, il met un point d'honneur à suivre les règles de vie en société qu'on lui a transmises. Chacun s'accorde à dire qu'il fera de grandes choses et ses proches croient en lui. Oui mais voilà, nous sommes dans les années 60 et son sort est scellé d'avance. Nous le suivons donc dans ce "camps de redressement", où il va encore une fois suivre les règles puisqu'on lui dit qu'il y en a et qu'en les respectant il pourra sortir plus vite. Sans savoir que les dés sont pipés, toujours avec sa foi en l'être humain, il va faire la connaissance d'autres jeunes qui comme lui vivent des moments terribles ici. Tous n'ont pas le même passé, tous n'ont pas la même éducation, tous ne sont pas là pour les mêmes raisons mais ils partagent le moment présent. Des liens vont se tisser, notamment avec Turner qui deviendra ce qui se rapproche le plus d'un meilleur ami.

"Nickel Boys" est terriblement prenant. On vit chaque minute de l'existence d'Elwood comme si nous étions à ses côtés. Notre affection pour lui grandit au fil des pages et les dernières nous brisent le cœur... La fin nous finit à coups de pelle...

Colson Whitehead a construit son roman d'une manière magistrale. L'écriture est simple, sans en faire trop il touche nos âmes. Ce qui au début n'est que l'histoire d'un garçon noir lambda dans l'Amérique ségrégationniste devient une véritable communion avec le lecteur. Nous touchons du doigt ici une valeur universel : la fraternité. Les larmes montent pour Elwood, pour Curtis, pour tous leurs camarades et pour cette injustice qui est malheureusement encore d'actualité de nos jours. Une très belle lecture que je vous encourage à entreprendre dès que possible...

jeudi 8 octobre 2020

"Permafrost" d'Eva Baltasar

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L’histoire : Pour pouvoir vivre, la narratrice de Permafrost n'a eu d'autre choix que de se protéger des femmes auprès desquelles elle a grandi ; mère, sœur, tante, de leurs obsessions navrantes, de l'hypocrisie familiale et son cortège de mensonges ou de sourires pour entretenir cette idée de l'épouse comblée et de la mère épanouie. Mais derrière l'épaisse cuirasse qu'elle a dû se fabriquer, ne se retrouve-t-elle pas prise comme dans une terre perpétuellement gelée, enfermée avec ses pensées suicidaires ?

Heureusement il y a les chambres, celles où elle se réfugie dans la lecture passionnée d'autres vies, et celles où elle découvre le corps et les caresses d'amantes fabuleuses.

S'isoler, s'adonner au plaisir, même non solitaire, ne suffisent cependant pas à apaiser son malaise. Pour se libérer, il faut ce récit, écrit comme l'on se parle à soi-même, sans détour et sans craindre ni ce qui paraît immuable ni ce qui serait provisoire. Un corps avec ses sensations, une voix avec ses réminiscences, ses craintes et ses limites, pour enfin se sentir "vivante, vivante comme jamais".

La critique de Mr K : C’est à une expérience de lecture hors du commun à laquelle je vous convie aujourd’hui avec ma chronique de Permafrost d’Eva Baltasar, écrivaine catalane qui a reçu un grand succès avec ce titre, traduit en France depuis peu aux éditions Verdier. Cet ouvrage se présente un peu comme le journal de bord très intime de la vie amoureuse et sexuelle d’une femme homosexuelle mais ce serait réducteur de le résumer à cela. Au gré des chapitres et diverses expériences contées ici, la narratrice livre en filigrane ses impressions sur elle-même et son existence, mais aussi sur la famille et la société au sens large. Bien que désarçonnant au départ, ce roman finit par happer son lecteur et lui procure un beau plaisir de lecture.

Constitué de micro-chapitres ne dépassant pas les six pages, il faut imaginer qu’ils correspondent à des fragments d’existence mixés sans véritable ordre chronologique. Se répondant les uns aux autres, il faut un nécessaire temps d’adaptation pour se faire au procédé. On démarre donc la lecture un peu perdu, intrigué cependant par la personnalité d’une héroïne à fleur de peau qui se cherche. L’écriture entre prose poétique et réalisme parfois très cru transporte le lecteur vers des horizons intimes embrouillés par des questionnements intérieurs tourmentés. Pas évident de s’y retrouver, l’auteure prenant plaisir à plaquer mots et émotions sans véritable structure narrative classique.

Et puis on s’y fait. Au bout d’une trentaine de pages (le livre est court, il en compte 128), des lignes de force se dégagent. Le poids de la famille par exemple avec notamment des parents qui ne comprennent pas les choix de vie de leur fille qui sort des sentiers battus tant au niveau de sa vie estudiantine que des emplois qu’elle va décrocher. Elle doit se protéger d’eux tout d’abord pour pouvoir mener sa barque comme elle l’entend. Mais ce que l’on dissèque vraiment au scalpel dans ce livre durant la majeure partie de notre lecture reste l’identité sexuelle de la narratrice avec des pages entières sur ses relations amoureuses heureuses ou non, avec aussi sa découverte du désir et de son penchant pour les filles (très très beau passage aussi direct que touchant), ses pulsions létales irrésistibles aussi avec des réflexions poussées sur l’existence, le destin et la mort. Eros et Thanatos se sont donc donnés rendez-vous dans ce roman dans leurs rapports entremêlés et antinomiques. Passionnant !

Permafrost est un étrange ouvrage qui nous livre véritablement une âme à nue, sans chichis ni faux semblants. On est dans du brut de décoffrage décrit dans une langue exigeante, gouleyante et rafraîchissante. Les pages s’enchaînent avec des sentiments mêlés, complexes comme la personnalité de la narratrice. L’écrin littéraire est de toute beauté et offre une lecture enthousiasmante d’une introspection puissante et juste à la fois. Une expérience intéressante et enivrante que je vous invite à tenter si le sujet et le thème vous intéresse.