mardi 11 septembre 2018

"Une Douce lueur de malveillance" de Dan Chaon

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L'histoire : "Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une."

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire: la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

La critique de Mr K : Attention livre choc avec une chronique dédiée à un livre inclassable et marquant. Une Douce lueur de malveillance de Dan Chaon est la dernière sortie en date de la très belle collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel et l'on peut dire qu'ils frappent fort en cette rentrée littéraire 2018. Mélange détonant entre roman noir, thriller et chronique familiale, l'auteur nous propose un voyage sans concession dans les abysses de l'âme humaine doublé d'expérimentations stylistiques vraiment originales en terme d'écriture. Suivez le guide !

Dustin Tillman est un psychologue à qui tout semble réussir. Heureux en ménage, père de deux fils, installé solidement en terme professionnel, il mène une vie agréable et à priori sans nuages à l'horizon. Cependant, le jour où son frère adoptif est innocenté du crime épouvantable de leur famille il y a plus de 20 ans, le passé remonte à la surface. La carapace se fendille, les flashback affluent et tout va être remis en question. Contradictions, apparences trompeuses, folie galopante, perception troubles se conjuguent et vont amener les personnages principaux vers des zones d'ombre qu'ils auraient bien voulu enfouir définitivement et qui vont ressurgir pour le plus grand plaisir sadique du lecteur ! Rajoutez là-dessus, une enquête échevelé sur un serial-killer noyant ses victimes alcoolisées et vous obtenez un cocktail explosif et bien dérangeant par moment.

Disons-le tout net, ce livre ne plaira pas forcément à tout le monde tant il bouscule des conventions bien établies. En effet, désirant se mettre réellement dans la peau des personnages (qui sont tous plus ou moins barrés ce qui n'arrange rien ! - sic -), l'auteur a bougé les lignes en terme d'écriture en rajoutant des blancs pour simuler les hésitations, les interruptions orales, certaines phrases se terminent de manière abrupte sans ponctuation ni syntaxe respectées. Ça m'a beaucoup surpris au départ, au point même de me demander si ce n'était pas une erreur d'impression ! C'est très déstabilisant mais au fil de la lecture, le stratagème fonctionne à plein régime et l'on comprend mieux les raisons de cette mise en page et en mots divergents. Cela distille une ambiance bien sombre, réaliste et prenante à souhait qui enrichir l'expérience et l'amène vers des sommets insoupçonnés au préalable.

Malgré cette difficulté d'appréhension de l’œuvre de prime abord, j'ai été captivé dès le départ par les protagonistes du récit. Le malheur plane sur nombre d'entre eux, hantés qu'ils sont par un passé épouvantable qu'ils ont essayé d'effacer de leur conscience. Chacun a tenté de se reconstruire vaille qui vaille avec plus ou moins de bonheur : certains se sont réfugié dans leur travail, d'autres dans les paradis artificiels ou encore le déni. Les personnages sont traités avec finesse et livrent leurs secrets petit à petit. Loin de se contenter d'une construction linéaire et classique, l'auteur se plaît à mêler passé et présent, changer les points de vue et revenir parfois sur des éléments que l'on pensait être des certitudes mais qui s'avèrent finalement être de belles fausses pistes. Tout est fait pour perdre le lecteur, l'orienter dans de mauvaises directions pour mieux le capturer de nouveau quelques chapitres plus tard. J'aime me faire bousculer et tromper par un auteur, j'ai été servi ici !

Bon, nous ne sommes clairement pas dans une œuvre qui respire la joie de vivre. Au programme, souffrance, séparation, deuil, folie insidieuse, famille dysfonctionnelle... Autant d'éléments qui se complètent les uns les autres, enrichissent la trame et la rendent parfois brillante tant tout a été parfaitement pensé et agencé. C'est grisant et flatte l'intellect tout en étant très accessible en terme de lecture. Passé la surprise stylistique dont je vous parlais précédemment, l'ouvrage est d'une grande clarté, aéré, vif et toujours en mouvement. Pas de gros passages à vide et de longueurs, l'auteur s'y entend pour insérer suspens et attente dans le cœur du lecteur avec les nombreuses révélations successives qui nous sont livrées.

On a donc affaire ici à un sacré roman qui passé une première phase de découverte-apprivoisement livre une histoire terrifiante aux personnages écorchés vifs qui reste longtemps en mémoire et donne à réfléchir sur l'humain et sa destinée. Une Douce lueur de malveillance est un bien bel ouvrage que je ne peux que vous conseiller, il ne ressemble vraiment à aucun autre.


mercredi 29 août 2018

"Nous, les vivants" d'Olivier Bleys

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L'histoire : Perché dans les Andes à 4 200 mètres d’altitude, le refuge de Maravilla défie la raison. C’est là, au ras du vide, que Jonas, un pilote d’hélicoptère venu ravitailler le gardien, se trouve bloqué par une tempête.

Dans la petite maison cernée par les neiges, il fait la connaissance d’un personnage étrange prénommé Jésus que l’on a chargé de surveiller l’improbable frontière entre l’Argentine et le Chili. Commence alors, dans l’immense solitude des montagnes, une longue randonnée dont le lecteur – et peut-être le narrateur – ne sait plus très bien s’il s’agit de la réalité ou d’un rêve.

La critique de Mr K : Voila un étrange roman qui fait son petit effet en ces temps de rentrée littéraire. Tout juste paru chez Albin Michel, cet ouvrage fait la part belle à l'introspection, la Nature mais aussi à la spiritualité. Suivez-moi en pleine Cordillère des Andes pour un voyage livresque vraiment pas comme les autres et qui m'a particulièrement plu.

Jonas travaille comme pilote d'hélicoptère. Il est argentin, vit au pied des montagnes et ses missions consistent essentiellement en du ravitaillement de refuges isolés en altitude et des sauvetages occasionnels de randonneurs / alpinistes égarés. La région est très dangereuse entre la météo capricieuse, le milieu naturel hostile et rigoureux, l'enclavement de la région qui la plonge dans un certain isolement... Autant dire que le travail du héros est essentiel. Marié et père d'une petite fille, son existence simple le rend heureux et épanoui.

Lors d'une mission de routine qui l'emmène à plus de 4000 mètres dans le refuge de Maravilla, Jonas se retrouve bloqué au sol par le mauvais temps. Difficile en effet de manœuvrer sans danger un hélicoptère en pleine tempête de neige ! Il doit prendre son mal en patience en compagnie du gardien du refuge, de son vieux chien neurasthénique et de Jesus, le mystérieux garant du bon tracé de la très très très longue frontière argentino-chilienne. Le temps, les jours passent, la situation perdure, Jonas ne peut rentrer chez lui. Comme si, son destin, sa vie étaient liés à cet endroit. Rêve et réalité vont se rencontrer et la vérité sera révélée lors d'une randonnée aux accents métaphysiques...

Long de 180 pages, Nous, les vivants se lit d'une traite. J'ai plongé dedans quasiment immédiatement grâce à la langue simple, épurée et d'une grande douceur d'Olivier Bleys. Il y a du Fermine et du Schmitt ici, car derrière la trajectoire de Jonas, se cache une belle parabole sur l'homme. Difficile de creuser et d'expliquer toutes mes impressions sans dévoiler le retournement final. J'avoue simplement l'avoir deviné assez vite mais sans que cela ne me gâche ma lecture car l'intérêt de ce livre réside tout autant dans le récit pur que dans ce qui l'implique, les réactions qu'il suscite et les réflexions qu'il peut nourrir.

Tout est source d'émerveillement, de mystère et de réflexion au fil de la lecture. Complètement happé dès les premières pages, j'ai suivi allègrement les pas de Jonas. Partageant avec lui ses joies d'une vie simple qui l'apaise et le rend heureux, on l'accompagne par la suite dans ses doutes et ses réflexions plus profondes quand les choses se gâtent. C'est un homme nu qu'on nous livre ici, un homme désarmé face aux événements, face à un fatum qui semble le poursuivre et lui imposer une séparation très douloureuse. Tout autour la nature magnifiée, les personnages étranges et taiseux qui l'entourent soulignent le personnage principal et le font encore plus ressortir pour l'exposer davantage. Solitude, isolement mais aussi rudesse du milieu se mêlent inextricablement et quand le contenu prend une portée plus symbolique encore, l'oeuvre s'évade vers une dimension supplémentaire et propose un récit quasi initiatique qui nous emmène loin, très loin...

Très belle lecture donc que cet ouvrage à la fois très abordable et riche en sous-texte. Le récit décolle et ne relâche jamais la pression sur son protagoniste principal et le lecteur. De beaux ingrédients pour une recette à retenir!

samedi 25 août 2018

"La Terre des morts" de Jean-Christophe Grangé

La Terredes mortsL'histoire : Quand le commandant Corso est chargé d'enquêter sur une série de meurtres de strip-teaseuses, il pense avoir affaire à une traque criminelle classique.
Il a tort : c'est d'un duel qu'il s'agit. Un combat à mort avec son principal suspect, Philippe Sobieski, peintre, débauché, assassin.
Mais ce duel est bien plus encore : une plongée dans les méandres du porno, du bondage et de la perversité sous toutes ses formes. Un vertige noir dans lequel Corso se perdra lui-même, apprenant à ses dépens qu'un assassin peut en cacher un autre, et que la réalité d'un flic peut totalement basculer, surtout quand il s'agit de la jouissance par le Mal.

La critique Neslfesque : Ah Grangé, mon auteur chouchou en matière de thrillers. Chaque nouvelle parution est une joie pour moi et, tout comme pour Ellory, je me jette dessus sans même lire la 4ème de couverture. Qu'importe l'histoire, il faut que le lise ! Parce que j'aime sa façon d'écrire, efficace et incisive, ses histoires, tordues et jusqu'au-boutistes et que je sais qu'avec ses romans je passerai un bon moment (non rassurez-vous, je suis tout à fait saine d'esprit (enfin, je crois...) !).

"La Terre des morts" ne déroge pas à la règle, même si on notera tout de même quelques bémols qui ne donnent toutefois pas le ton de l'ensemble et seront éclipsés au fil de la lecture. Comme à son habitude, les chapitres sont courts et la fin de chacun donne irrésistiblement envie de poursuivre. Grangé est un excellent faiseur de suspens et les pages défilent en général très vite. Ici, on regrette quelques longueurs mais l'auteur met tout en oeuvre pour raccrocher les wagons quelques pages plus loin.

Avec Grangé, on ne fait pas dans la finesse, ni des situations, des scènes clés, ni des personnages. Pour ces derniers, ici, on tombe dans la caricature mais peu à peu, s'enlisant dans les bas-fonds on s'y accroche comme à une étrange bouée de sauvetage. Découpé en 3 parties, le début de ce roman est un peu convenu pour qui est habitué à lire ce genre de littérature mais la partie "procès" est vraiment très bien menée. C'est d'ailleurs dans cette dernière que le roman trouve à mon sens tout son intérêt.

Une prostituée est retrouvée morte, ligotée et mise en scène en plein Paris. Puis une deuxième... L'enquête tend vers la recherche d'un serial-killer particulièrement tordu semblant apprécier l'oeuvre de Goya. Déformées, affreusement belles et macabres, comme exposées pour survivre au temps, elles rappellent des peintures du maître espagnol. Captivé par le travail de ce dernier, l'auteur des meurtres est à sa manière un artiste, un esthète, sans cesse à la recherche du Beau, jusqu'à la folie.

Dès le début ou presque, Corso tient son coupable. Sobieski, un artiste au passé à l'opposé de celui d'un ange, est passé par la case prison et tient aujourd'hui son succès, au delà de son talent, à la légende qui s'est construite autour de son personnage. Véritable rédemption ou loup déguisé en brebis, Corso a son idée bien tranché sur la question et, plus qu'à une enquête, c'est à un duel que nous avons affaire. Art et fascination morbide se croisent, se côtoient, s'imbriquent. Le coupable nous le tenons dès le début mais le procès de celui-ci et l'arrivée d'un personnage féminin va changer la donne.

En fin d'ouvrage, tout s'accélère. Le lecteur est balancé de tout côté, mettant à mal ses théories et tout s'imbrique avec la révélation finale. Alors oui "La Terre des morts" est glauque, pouvant choquer parfois par les images qu'il suscite et les détails poisseux qu'il contient (hey, après tout, c'est de Grangé dont on parle là !) mais pour qui aime le genre il remplit bien le contrat. On ne fait pas dans la finesse, on ne ménage pas le lecteur, on y va, on fonce tête baissée dans des univers borderline mais c'est ce que l'on cherche en lisant des ouvrages de cet auteur. Plonger dans l'horrible, l'insoutenable et l'inhumain. Mission accomplie.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Congo Requiem"
- "Lontano"
- "Kaïken"
- "Le Passager"
- "La Forêt des Mânes"
- "Le Serment des limbes"
- "Miserere"

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dimanche 15 juillet 2018

"Retour sur l'île" de Viveca Sten

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L’histoire : C’est l’hiver sur l’île de Sandhamn. La tempête de neige qui fait rage contraint les habitants à rester chez eux. Un matin, on découvre le cadavre d’une femme sur la plage : la célèbre correspondante de guerre Jeanette Thiels était connue pour son franc-parler avec certaines personnalités influentes, issues notamment du parti xénophobe Nouvelle Suède.

Crime politique ou vengeance personnelle masquée ? L’inspecteur Thomas Andreasson n’a pas le temps de répondre qu’un nouveau meurtre a lieu.

La critique de Mr K : Avec ce volume, je découvrais une auteure que nombre d’amies lectrices avaient évoqué avec des étoiles dans les yeux. J’ai mis le temps avant de l’aborder car de manière générale, je ne suis pas vraiment amateur de littérature policière du Nord, la faute souvent à un rythme lent et un sentiment de creux qui m’envahissait lors de mes lectures. Mais comme on dit, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et Viveca Sten a réussi à me tenir en haleine tout du long et à maintenir intacte toutes mes attentes de lecteur.

Une célèbre journaliste d’investigation est retrouvée morte dans un petit village perdu au milieu de nul part. Morte de froid ? Assassinée ? Les questions fusent dès le départ tant la personnalité de la victime est sujette à controverse et son existence même semblait gêner nombre de personnes à cause de ses enquêtes qui mettaient à mal les certitudes de beaucoup, l’etablishment la craignait ainsi que le monde politique suédois (voir étranger). La police est donc sur les dents car derrière ce qui ressemble à un fait divers classique ou un meurtre lambda se cache des ramifications inattendues qui pour ma part m’ont bien surpris.

Retour sur l'île se lit tout seul, c’est sa grande force. L’écriture limpide et évocatrice en diable accompagne merveilleusement ce voyage en terres septentrionales sous les neiges hivernales. On plonge littéralement dans un univers clos, rude où le mystère règne. L’ambiance est saisissante, bien rendue grâce à de courts paragraphes descriptifs qui ne prennent jamais le dessus sur le déroulé de l’histoire. On ne compte plus les belles pages décrivant le déchaînement des événements, leur influence sur les groupes humains, le tout mâtiné d'une ambiance particulière, l’histoire se déroulant pendant la période de Noël. Étrange climax donc dans une terre lointaine qui m’a toujours fasciné par ses paysages et ses conditions climatiques.

L’enquête très vite s’avère extrêmement complexe entre mensonges, omissions et fausses pistes. Se déroulant sur quelques jours, les journées sont denses pour les enquêteurs qui doivent en plus gérer le quotidien de leurs vies personnelles respectives. Les personnages sont très bien caractérisés et même si je faisais connaissance avec eux seulement avec ce Retour sur l’île (d’autres volumes ont précédé celui-ci), je n’ai pas été embarrassé par des choses que je n’aurais pas lu. Je n’ai sans doute pas saisi quelques allusions faites à des affaires antérieures mais j’ai tout de même réussi à me faire une idée bien précise de chacun des protagonistes. Viveca Sten nous les dépeint avec à propos, justesse et un attachement bien particulier. Loin de tomber dans la caricature ou la simple silhouette, l’auteure peaufine ses personnages, leur apportant une profondeur, une nuance de bon aloi dans un genre trop souvent codifié et sans réelle saveur. On se plaît à les suivre entre interrogatoires au cordeau, course-poursuite dans la neige, pouponnage et séance révélations. On s’ennuie pas un moment car même si le départ peut sembler lent, la suite donne raison à l’auteure avec une avalanche de petits éléments qui mènent à une révélation inattendue.

Belle lecture que celle-ci donc qui cumule personnages charismatiques, intrigue tortueuse et fenêtre ouverte sur un pays magnétique. Les pages se tournent toutes seules, les émotions multiples que j’ai pu ressentir m’ont ravi et procuré un plaisir livresque addictif. À lire absolument si vous êtes fan de l’auteure, du genre et / ou de la Suède !

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samedi 19 mai 2018

"Le Miel du lion" de Matthew Neill Null

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L’histoire : 1904, Virginie-Occidentale. Des dizaines de milliers d’hectares de forêt sont réquisitionnés pour le compte d’une compagnie industrielle sans foi ni loi. Pour des raisons qu’il veut garder secrètes, Cur Greathouse a fui la ferme familiale et rejoint les rangs des "Loups de la forêt", ces bûcherons venus des quatre coins du monde dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais face à la dureté du quotidien, ils s’organisent en un syndicat clandestin, et tandis qu’une grève se prépare, Cur doit choisir : mener la rébellion ou trahir ses camarades.

La critique de Mr K : Retour en Amérique aujourd’hui avec Le Miel du lion de Matthew Neill Null, récente dernière sortie de la très bonne collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Il s’agit ici d’un roman se déroulant au début du siècle dernier qui explore des thématiques qui me sont très chères : la destruction de l’environnement par l’homme, la lutte des classes à la lueur du capitalisme conquérant et le rapport à l’autre trop souvent conflictuel à cause de préjugés ou de cupidité. Roman noir par excellence, ce fut une lecture prenante et marquante.

Cur Greathouse a du quitter précipitamment la ferme familiale suite à un grave conflit avec son paternel. Il trouve refuge à l’autre bout de l’État de Virginie Occidentale dans un campement de bûcherons qui travaillent pour une compagnie en pleine expansion. Il va y apprendre le métier (après avoir déjà pratiqué la menuiserie le long de son périple) et découvrir de fortes personnalités qui deviendront des amis. Mais la révolte gronde car les conditions de travail y sont extrêmes et les patrons font peu de cas de leurs employés corvéables et remplaçables à souhait. Le personnage principal rentre alors dans un syndicat clandestin (en 1904, le syndicalisme est interdit aux USA) pour préparer une action forte afin de se faire entendre. Mais après le désastre du Haymarket Square peu de temps auparavant, l’étau semble se resserrer autour des activistes : certains d’entre eux disparaissent et de nouvelles tensions apparaissent.

Très bien documenté, l’auteur nous offre une balade unique dans ce milieu difficile où le travail en lui-même se révèle extrêmement physique, usant et doublé d’un quotidien très rude. Salaire de misère, exacerbation des tensions internes via la quête du maximum de rentabilité, jalousies et envies se croisent et mènent parfois à des actes d’une grande cruauté. On accompagne au plus près les hommes dans leurs journées harassantes, sur les phases de repos dans des cabanons de fortune mais aussi lors de leurs pauses prolongées quand ils redescendent dans la vallée s’amuser et se divertir dans la ville du coin construite entièrement par la compagnie et qui vivra le temps que les ressources en arbre soient épuisées. C’est le temps des descentes au bar, des filles faciles et des prêches du révérend du secteur. Les personnages sont très bien croqués avec notamment un personnage principal très ambigu pour lequel l’empathie n’est pas totale et son développement réserve bien des surprise. Ses compagnons d’infortune ne sont pas en reste avec des rebondissements nombreux qui révéleront les personnalités et les aspirations profondes de chacun.

Le roman ne s’attache pour autant pas seulement sur la vie des bûcherons et leur dur labeur. On suit aussi d’autres personnages tout aussi charismatiques qui complètent un portrait réaliste et sans artifice d’une Amérique pas si lointaine que cela. J’ai particulièrement aimé le personnage du révérend désabusé qui s’accroche à sa paroisse malgré une désaffection de ses fidèles, personnage solitaire et profondément humain il voit le monde changer et semble ne plus avoir la foi nécessaire pour assister les âmes en détresse qui se dirigent vers lui. Dans ses relations, le personnage du camelot d’origine syrienne est tout aussi fascinant, ce déraciné offrant une vision différente de ce monde brutal dont on peut retirer certaines sagesses simples et malheureusement parfois des réactions iniques. Le personnage de la jeune femme engagée est lui aussi fort et poignant. Difficile d’en dire plus sans lever le voile de l’intrigue qui s’avère plus diffus et développé que le laisse penser la quatrième de couverture. Sachez simplement qu’à la manière d’une toile d’araignée, on aime s’y perdre, rebondir et s’égarer à nouveau dans les méandres de la condition humaine et que personne n’en sort tout à fait indemne.

Au delà des vicissitudes humaines, l’auteur nous offre un subtile et sublime portrait de la nature profonde, quasiment vierge qui recule de plus en plus devant l’avancée des humains et leur quête de richesse. Le temps d’une description de la canopée, de la forêt primaire ou le déplacement d’un puma en quête de nourriture, Matthew Neill Null nous offre de purs moments de poésie, de majesté mais aussi du coup de mélancolie face à l’inéluctable destruction qui semble s’approcher de hauts lieux magiques et préservés. On vit, respire la nature comme jamais avec des pages d’une rare évocation transcendées par un style impeccable, à la fois exigeant et très addictif. Les pages se tournent sans effort, avec un plaisir qui ne se dément jamais et un sentiment mêlé d’excitation et de tristesse.

On ne ressort pas intact d’une telle lecture qui mêle aventure humaine, critique à peine voilée du modèle capitaliste et fascination pour la nature. On se prend à y repenser bien après sa lecture, on fait du lien avec notre présent, la nature de l’être humain et les espoirs gâchés par un ordre du monde qui déraille. C’est beau, profond et sans concession. Tout simplement le genre de lecture idoine pour tout amateur d’émotions fortes et vraies. Courez-y !


lundi 14 mai 2018

"L'Air de rien'' de Nicole Jamet

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L’histoire : Qui se méfierait de Luce et de Chirine, deux vieilles dames aux airs de respectables grands-mères ? Pourtant, à 80 ans, elles viennent de commettre un meurtre, l’air de rien... Mais pourquoi ? Pour qui ?

Tandis que Chirine se retranche dans le mystère, Luce déroule ses mille vies, comme si elle avait attendu ce moment depuis des années...

La critique de Mr K : Attention, petite bombe littéraire en vue ! L’Air de rien de Nicole Jamet est le genre de livre qui derrière ses airs de ne pas y toucher et d‘histoire basique recèle des trésors d’émotion et de réflexion. C’est bien simple, j’étais liquide en refermant l’ouvrage, hypnotisé et séduit par le destin d’un étrange personnage que la vie n’a pas épargné. Lu en un temps record, voila un ouvrage d’une force incroyable qui captive de bout en bout.

Un soir, la police reçoit un appel déconcertant : deux petites vieilles les appellent pour leur signaler un meurtre qu’elles ont commis. Commence alors un jeu de chat et de la souris pendant la garde à vue des deux aïeules. Tandis que Chirine s’engonce dans le silence, Luce discute volontiers avec les forces de l’ordre, les amènent sur des pistes variées entre passé réel et inventions dithyrambiques. En parallèle, Luce se rappelle de son passé depuis son placement chez une fermière rustre à son plus jeune âge. Au fil du déroulé, les époques se croisent, se mêlent et complexifient la trame générale qui se densifie avec le destin peu commun mais tellement humain de Luce.

La première qualité de ce roman réside dans le suspens qu’il instaure dès la première page quand la victime expire par suffocation. Pourquoi des petites vieilles qui ont l’air d’avoir toute leur tête décident-elles de tuer un vieil homme à priori inoffensif ? Je peux vous dire que vous allez passer en revue tous les scénarios possibles et imaginables mais que vous êtes loin de vous douter de la vérité finale. Jouant avec les codes du roman policier classique, l’auteur multiplie les fausses pistes, les révélations fallacieuses et les détournements pour doser à merveille les attentes et espérances du lecteur qui a bien du mal à se faire une idée précise de Luce, à l’image des deux policiers tour à tour agacés et séduits par cette personnalités atypique qui semble n’attendre qu’une chose : se faire enfermer.

Plus qu’un bon roman policier, cet ouvrage est un magnifique portrait de femme. À l’heure du hashtag "metoo" et de la prise de conscience du sort des femmes dans nos sociétés (enfin !), Nicole Jamet nous offre une promenade sans fard dans les terres marécageuses d’une vie riche en temps forts et en bouleversements. L’abandon initial, la jeunesse volée, la guerre 39-45 ne sont que le début d’une existence où traumatismes et grandes joies se succèdent inlassablement, touchant le lecteur en plein cœur. Pour autant, on ne s’apitoie jamais sur Luce, on l’admire même dans sa capacité à rebondir, à poursuivre son rêve de bonheur entre amour, recherche de la connaissance et changements radicaux qu’elle opère dans sa vie. En parallèle, on ne peut que sourire face à ses réparties et bonnes pensées qu’elle distille au compte goutte aux policiers médusés qui doivent l’interroger et décider de son sort.

Par l’âge de ses protagoniste, Nicole Jamet nous parle aussi de la vieillesse, du temps qui passe et des bagages que l’on traîne derrière soi. Les déceptions notamment qui nous construisent, nous emmènent à faire des choix parfois difficiles (croyez moi, ceux de Luce sont terribles par moment !) et effilochent les liens les plus sacrés comme ceux de la famille ou des amis. Le ton volontiers léger parfois cède de plus en plus souvent à la mélancolie profonde vers une fin d‘ouvrage qui m’a littéralement cueilli sous la couette, me laissant pantois et totalement en pleur. C’est très très rare de me mettre dans cet état lors d’une lecture mais vous comprendrez cette réaction très épidermique si vous lisez cet ouvrage. On est ici dans l’ordre de l’indicible, de l’universel, de l’humain dans ce qu’il a de plus essentiel et de beau. Dur dur de s’en remettre, vous l’avez compris...

Lu en un temps record, les 342 pages que compte L'Air de rien se lisent d’une traite grâce à une écriture simple, aérienne et une construction générale diablement maline. C’est lecture m’a bouleversé, remué comme jamais et je ne saurais que trop vous conseiller de foncer à votre librairie pour en faire l’acquisition au plus vite. Un vrai petit bijou que je garderai en mémoire très très longtemps.

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vendredi 13 avril 2018

"La Route sauvage" de Willy Vlautin

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L’histoire : La Route sauvage scelle la rencontre sincère et émouvante entre un gamin en cavale et un vieux cheval : Charley, quinze ans, délaissé par un père insouciant, et Lean On Pete, une bête destinée à l'abattoir. Afin d'aider l'animal à échapper au destin funeste qui l'attend, Charley vole un pick-up et une remorque, et tous deux entreprennent un voyage vers le Wyoming où vit, aux dernières nouvelles, la tante de Charley. Ce périple de près de deux mille kilomètres sur les routes de l'Ouest américain ne sera pas de tout repos, et l'adolescent vivra en un seul été plus d'aventures que bien des hommes au cours de toute une vie...

La critique de Mr K : Je garde un souvenir vivace et ému de Ballade pour Leroy ma précédente lecture de Willy Vlautin. L’écriture limpide et poétique, les personnages attachants et le portrait en sous texte de l’Amérique contemporaine m’avaient conquis et transportés lors d’une lecture aussi rapide qu’intense. C’est dire que j’attendais avec impatience son prochain ouvrage et il y a peu La Route sauvage est arrivée dans ma boîte aux lettres. C’est peu de dire que je l’ai aimé, je l'ai lu une fois de plus en un temps record et il m’a littéralement cloué sur place me laissant en petits morceaux lorsque je le refermais définitivement.

Charley est un gamin de quinze ans vivant seul avec son père qui vivote de petits boulots en petits boulots et de ville en ville. La maman est partie depuis longtemps, laissant un creux béant dans la famille qui se réduit à un père totalement détaché de la réalité et de ses responsabilités, et un gamin qui aborde le nouvel été qui s’annonce entre sport et débrouille en attendant la rentrée scolaire. Il finit par se faire embaucher par un propriétaire de chevaux au champ de courses voisin. Filou exploiteur dans l’âme, il permet cependant à Charley de gagner de quoi se nourrir (son père oubliant régulièrement de rentrer à la maison et de lui laisser de l’argent) et d’apprendre des choses. Un drame va précipiter les événements et le jeune homme va se retrouver sur les routes du grand ouest à la recherche d’une tante qu’il n’a pas vu depuis plusieurs années. Ça va être l’occasion pour lui de vivre de nombreuses expériences bonnes et mauvaises...

Contrairement à ce que laisse penser la quatrième de couverture, le départ n’a vraiment lieu qu’à la moitié du livre. L’auteur prend bien le temps auparavant de se pencher sur le quotidien de Charley. Écrit à la première personne, ce qui renforce énormément l’empathie que l’on éprouve pour le personnage, on suit le quotidien de l’adolescent qui s’avère plutôt heureux de son sort et finalement assez distancié de ce qu'il vit. Il s’entraîne régulièrement à la course (il aime être dans l’équipe de football américain de ses lycées successifs), il traîne en solitaire en ville (il vient d’arriver et ne s’est pas encore fait d’amis) et se débrouille comme il peut pour subvenir à ses besoins. Les rapports avec le paternel sont plutôt distants tant ce dernier se révèle égoïste et autocentré. Loin de s’ériger en victime, Charley encaisse et avance avec ce qu’il peut. Quand il trouve son travail, il pense se libérer des contraintes et commence à vivre des expériences enrichissantes. S’exprimant simplement, exposant ses sentiments, envies et aspirations, on s’attache à ce jeune plein de bon sens, serviable et poli en toutes circonstances. Quand il perd tout et doit partir, c’est le choc (peut-être même plus pour nous que pour lui) et l’on entre alors dans une autre dimension.

Le récit intimiste se transforme en road trip ultra-réaliste mais toujours aussi centré sur le héros qui traverse une Amérique que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir. C’est celle des déshérités, des voyageurs au long cours et de la dépanne au quotidien. On y croise de drôles et d‘inquiétants personnages car c’est bien connu les voleurs volent souvent à plus pauvre qu’eux. Arnaqueurs, roublards, marginaux, clochards, junkies, personnes défavorisées qui survivent comme ils peuvent mais aussi flics, juges, familles d’accueil d’un soir et bons samaritains du moment vont croiser sa route et imprimer à jamais un destin contrarié mais toujours en marche (mais pas macroniste pour autant heureusement !). Charley va en faire des expériences et il ne peut compter que sur lui-même, et sur le cheval vieillissant voué à l’abattoir qu’il a sauvé d’une mort certaine avant de s’enfuir. Unique confident, ami de circonstance et soutien psychologique quand la dose émotionnelle est trop lourde et quand la réalité est trop pesante, Lean On Pete (le cheval en question) est un personnage à part entière et malgré mon peu d’attirance pour cette espèce animale, j’ai été touché par cette relation riche et intéressante en terme de développement pour Charley. De galère en galère le duo avance, progresse vers un avenir que l’adolescent espère meilleur. Un nouveau drame va infléchir sa trajectoire et l’obliger à nouveau à se remettre en question.

Quand on lit La Route sauvage, on pense forcément à Kerouac, à Into the wild et à Salinger. Véritable ode au désir de vivre, à l’humanisme et un beau voyage intérieur. On vit littéralement le périple de Charley, on partage avec lui ses instants d’égarement, ses espoirs et ses abattements. C’est assez éprouvant je dois l’avouer et j’étais vraiment dans tous mes états à la fin de ma lecture, la larme à l’œil tant j’ai été touché au cœur par cette histoire marquante. L’écriture est d’une limpidité, d’une pureté et d’une force évocatrice rare, de celles dont on se souvient longtemps. C’est beau, profond et d’une émotion à fleur de mots. Un grand moment de littérature nord américaine, un livre essentiel à ranger aux cotés de classiques du genre. Décidément Willy Vlautin est un des auteurs les plus doués de sa génération !

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vendredi 6 avril 2018

"Goodbye, Loretta" de Shawn Vestal

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L’histoire : Short Creek, Arizona, 1974. Loretta, quinze ans, vit au sein d’une communauté de mormons fondamentalistes et polygames. Le jour, elle se plie à l’austérité des siens, la nuit, elle fait le mur et retrouve son petit ami. Pour mettre un terme à ses escapades nocturnes, ses parents la marient de force à Dean Harder, qui a trente ans de plus qu’elle, une première femme et déjà sept enfants...

Loretta se glisse tant bien que mal dans son rôle d’"épouse-sœur", mais continue à rêver d’une autre vie, qu’elle ne connaît qu’à travers les magazines. La chance se présente finalement sous les traits de Jason, le neveu de Dean, fan de Led Zeppelin et du Seigneur des anneaux, qui voue un culte au cascadeur Evel Kneievel. C’est le début d’une aventure mémorable aux allures de road trip vers la liberté qui va vite se heurter à la réalité...

La critique de Mr K : Nouvelle bonne pioche dans la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel avec ce Goodbye, Loretta de Shawn Vestal, un roman magistral se déroulant dans une Amérique seventies entre traditions et aspirations nouvelles, choc de deux mondes, de deux manières de voir les choses qui s’entrechoquent et finissent par se séparer. Attachez vos ceintures et plongez avec moi dans une remarquable exploration de l’Amérique, ses rêves, ses travers et ses destinées brisées.

Loretta est une jeune fille de seize ans issue d’une famille mormone. Adolescente de son temps, elle aime sortir, s’amuser et flirter avec son boyfriend. Malheureusement pour elle, un jour son père s’en aperçoit et la contraint à épouser un homme de la communauté bien plus âgé qu‘elle, déjà marié à une autre femme et père de plusieurs enfants. Et oui, la branche mormone à laquelle elle appartient pratique le mariage plural au nom de Dieu et de la recherche du bonheur. Commence alors pour Loretta une lente descente aux enfers dans un foyer qu’elle ne ressent pas comme le sien, des étreintes forcées qui s’apparentent quasiment à du viol et des espoirs de liberté qui s’amenuisent. C’est lors d’une réunion de famille suite au décès du grand père qu’elle va faire la connaissance de Jason, son cousin par alliance qui pourrait bien se révéler être la clef d’une échappatoire possible.

Shawn Vestal a un talent fou pour planter le décor et ses personnages. Au bout de trois chapitres, il réussit le tour de force de nous embarquer dans cette histoire qui prend aux tripes immédiatement. Suite au choc initial de ce mariage arrangé et forcé, on rentre dans l’intimité des fondamentalistes mormons avec Loretta. Existence faite d’aigreur, de retraite et de quête de rédemption par une vie d’ascétisme et de travail, le bonheur est exclu pour cette jeune femme emprisonnée à son insu et dont les aspirations ont été coupées en plein vol. Le malaise est palpable très vite, il prend à la gorge et laisse le lecteur impuissant face à une injustice criante qui broie le destin du protagoniste principal qui ne rêve que de s’échapper de sa condition. L’auteur rend bien compte du combat intérieur mené dans son cœur entre ses devoirs de nouvelle épousée et ses aspirations profondes qui remontent à la surface et provoqueront nombre de bouleversements par la suite. La vie s’écoule donc avec ennui, monotonie dans cette ferme d’un autre temps entre tâches ménagères dans la maison et travaux agricoles physiques, vie de pénitence où les mots plaisir et désir sont bannis.

On fait en parallèle connaissance avec Jason, un jeune mormon de 18 ans appartenant à une communauté moins rigoriste où le mariage traditionnel est la norme. Très proche de son grand-père, en rupture avec ses deux parents car il est en pleine rébellion rock, il admire un illustre cascadeur de son temps amateur de cascades très dangereuses en moto. Jason ne souhaite que partir pour faire sa vie loin des siens et trouver sa voie. La mort de son aïeul va être un électro-choc et va être l’occasion pour lui de croiser la route de Loretta. Une étrange danse faite de convoitise, de fascination et de désir débute alors entre attirance et volonté de s’enfuir. Qui aime qui ? Qui manipule qui ? L’auteur aime à semer le doute dans l’esprit du lecteur qui se perd en conjectures et va assister à un dernier tiers de roman s’apparentant à un road trip totalement en roue libre.

L’ambiance est très pesante durant tout l’ouvrage, le calme apparent cache bien des tensions et des fêlures que les rebondissements et révélations vont mettre au grand jour. Au détour de deux / trois chapitres, on revient même bien en arrière dans le passé de certains personnages secondaires, ce qui éclaire des zones d’ombres savamment entretenues et des réactions que l’on pourrait juger étranges et / ou rebutantes de prime abord. Ainsi, même les personnages de Ruth et Dean ont leur part de lumière car derrière ce couple de mormons traditionalistes se cachent des rêves brisés, des frustrations et des expériences traumatisantes. Loin d’absoudre leurs actes et leur manière de penser, Shawn Vestal livre des personnages abrupts et profondément humains, magnifiant une histoire plutôt classique qui fait la part belle à un travelling poussé et saisissant d’une certaine Amérique trop souvent caricaturée.

Ce sont de bien étranges sensations que l’on éprouve durant la lecture de Goodbye, Loretta, à la fois très accessible et très riche. Thèmes variés, tension sensuelle permanente, personnages bruts de décoffrages mais éclairants, splendeur et décadence de l’Amérique se côtoient dans une langue d’une pureté diamantaire, acérée comme il se doit pour livrer nus des personnages plongés dans leur monde en vase clos et totalement dépendants de leur condition. C’est beau, puissant et assez inoubliable. À lire donc !

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lundi 26 mars 2018

"Ta putain de vie commence maintenant !" de Louise Pasteau

putain de vie

Le contenu :  T'es où, là ? Dans le bus, dans un train, sur la plage, dans ton lit, sur l'herbe, dans le métro, dans les chiottes ? On s'en fout. Déjà plus de trois secondes pour ouvrir ce bouquin et te mettre à le lire. Presque dix ans maintenant. Tu multiplies par six et ça fera une minute ; par soixante, une heure ; par vingt-quatre, un jour ; par 365, un an ; par 80 et ce sera fini. Game over. Dead. Out.

J'écris pas pour t'emmerder, j'écris pour te faire gagner du TEMPS, donc de l'ARGENT, et du PLAISIR (T.A.P). J'aurais trouvé ça cool qu'on m'écrive une lettre de ce genre. Alors, par principe, à défaut de l'avoir reçue et parce que j'ai mis un paquet de temps pour comprendre tout le bordel dont je vais te parler, je vais la pondre.

La critique de Mr K : Compte-rendu d'une lecture très particulière aujourd’hui car exceptionnellement je ne vais pas vous parler d'un roman. Ta putain de vie commence maintenant ! de Louise Pasteau est une lettre ouverte aux adolescents, une espèce d'essai de développement personnel pour aider nos jeunes pousses à dépasser cet âge que l'on dit souvent ingrat mais qui porte en lui de riches promesses. Jeune professeur au Cours Florent où elle côtoie nombre d'adolescents, elle leur adresse ses conseils sur un ton léger et familier censé réveiller les consciences parfois endormies de nos grands enfants.

On a affaire ici à une œuvre qui dépote, très volontariste et pédagogique à la fois. On sent la professeur qui se cache derrière l'auteure qui utilise un parlé vrai qui fera écho sans aucun doute à un grand nombre d'adolescents. Cette langue familière, très en verve, brasse beaucoup d'idées et de concepts que l'adolescent n'appréhende pas forcément mais qu'il va lui falloir maîtriser pour tout d'abord s'assumer lui-même puis s'intégrer dans le monde suivant le chemin qu'il s'est choisi. Ainsi, il devra d'abord s'accepter et découvrir qu'il est unique, qu'il doit faire donc la part des choses entre les éléments que l'on ne peut modifier et ceux sur lesquels on peut agir. Cette incapacité chronique à faire la différence entre l'essentiel et le négligeable en mine plus d'un et ce nécessaire tri à faire pourra l'amener à se concentrer sur l'essentiel, agir sur sa vie pour la guider là où il le souhaite.

À travers ces multiples développements, l'auteure aborde nombre de sujets qui touchent de près nos enfants terribles : l'apparence et le regard de l'autre, l'acculturation et la culture propre, le corps et l'esprit, l'école et les profs, le sexe, le rapport à l'autorité... Non moralisatrice mais tout de même assez directive, Louise Pasteau appelle à l'action et l'apaisement. Du lâcher-prise, de la réflexion mais aussi parfois de l'effort et de l'abnégation sont nécessaires pour bien mener sa barque. Cela donne de belles pages pleines d'espoir où l'auteure remet au centre de tout l'idée de choix car l'adolescence est un âge de liberté grand ouvert à des êtres pas encore soumis aux devoirs du citoyen et au carcan du monde du travail. Beaucoup l'ignorent et ne profitent pas des opportunités possibles. C'est un peu un réveil des esprits que prône une auteure enflammée par son sujet et qui va très loin parfois dans l'interpellation pour les secouer et créer une réaction saine et constructive.

D'une lecture aisée, cet ouvrage est une incontestable réussite à mes yeux même s'il ne plaira pas à tout le monde, en premier lieu à cause du parti pris d'écriture qui choquera les plus prudes et peut désarçonner par moment par son caractère très oralisant. On est loin du ton docte d'une Dolto avec son cultissime Complexe du homard mais on y trouve nombre d'ingrédients communs : une bienveillance sans borne et un contenu adapté et pédagogique. Je ne suis personnellement pas sûr qu'elle réussira à toucher tous les adolescents (j'ai quelques spécimens bien space dans mes classes) mais elle pourra j'en suis sûr trouver un écho chez bon nombre d'entre eux. Il est d'ailleurs déjà prévu que le CDI de mon établissement en fasse l'acquisition dans les semaines à venir, les élèves trancheront par eux-mêmes. Quand à vous lecteurs du Capharnaüm éclairé, si le sujet vous intéresse, je ne peux que vous conseiller de tenter l'expérience, ça vaut le coup d’œil !

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jeudi 8 mars 2018

"Community" de Estelle Nollet

CommunityL'histoire : Lorsque huit hommes et deux femmes s'installent sur la base scientifique de New Aberdeen, en plein océan austral, au milieu des otaries à fourrure, des albatros, des gorfous et des skuas, aucun d'entre eux ne s'attend à jouer les Robinson Crusoé du XXIe siècle. Mais dans cet écosystème coupé du monde, même les plus passionnés par l'observation des espèces rares dont l'îlot est le dernier repaire finiront par se concentrer sur leur propre survie. Qui résistera à l'aventure ?

La critique Nelfesque : Avec "Community" de Estelle Nollet, bienvenue dans un ouvrage entre récit de voyage, littérature contemporaine et survival. Ce roman ne ressemble à aucun autre tant d'un moment à l'autre, il change de genre.

Nous suivons 8 scientifiques dans leur travail quotidien pendant 1 an sur la base de New Aberdeen, une île sans civilisation coincée au beau milieu de l'océan Austral. A 7 jours de navigation de la terre ferme, avec pour unique visite le ravitaillement au bout de 6 mois de présence, ces hommes et ces femmes sont coupés du monde et vivent en communauté pour le meilleur et pour le pire. Enfin, à la base, surtout pour le travail. Leur vie est réglée comme du papier à musique et chacun a sa spécialité, certains récoltent des données sur la flore de l'île, d'autres sur les espèces ornithologiques présentes... Ces données sont consignées et transmises au centre afin d'être analysées. La vie de scientifique...

Pour que la logistique de l'île tourne sans grain de sable dans les rouages, quelques hommes sont aussi là pour s'occuper des scientifiques. C'est le cas de Cookers, le personnage principal, un néo-zélandais qui va remplacer à la dernière minute le cuisinier de l'expédition victime d'un accident et hospitalisé. Une aubaine qui tombe à point nommé dans sa vie puisque Cookers vit des moments difficiles dans sa vie personnelle. Un an au vert lui fera le plus grand bien.

On en apprend ici beaucoup sur le quotidien des scientifiques et c'est vraiment très intéressant. Le lecteur est au plus près des études menées et part régulièrement en randonnée sur l'île pour dénicher telle ou telle espèce d'oiseaux. L'expédition est composée de personnes passionnées qui ne vivent que par leur travail. Mais bien sûr, rien ne va se passer comme prévu et quand le bateau qui devait les ravitailler ne passe pas, que la radio tombe en panne, qu'une tempête approche et que le groupe se retrouve livré à lui-même au bout du monde, les peurs et les instincts de chacun vont se réveiller.

Estelle Nollet fait monter peu à peu l'angoisse du lecteur qui se demande, comme les personnages de son roman, ce qui a bien pu se passer et ce qui va advenir de cet équipage. Véritables rats de laboratoire, nous les regardons alors d'un autre oeil, avec une curiosité accrue. Enlevez une certitude à quelqu'un, inoculez-lui le doute, laissez mijoter et observez. Les comportements changent, le fort devient le faible, le faible se transcende... Certains perdent leur humanité.

"Community" est un focus sur la société, un miroir grossissant, une exception qui confirme la règle. Chaque personnage est intéressant et trouve une utilité à un moment donné. La construction de ce roman est fine et millimétrée. Dommage que la fin soit un peu trop abrupte à mon goût. Ce huit clos bien senti aurait mérité une conclusion moins brutale. L'expédition va tourner au cauchemar et l'enfer vient parfois de soi-même...

Posté par Nelfe à 17:25 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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