lundi 18 septembre 2017

"La Vengeance du pardon" d'Eric-Emmanuel Schmitt

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L’histoire : Quatre destins, quatre histoire où l’auteur, avec un redoutable sens du suspens psychologique, explore les sentiments les plus violents et les plus secrets qui gouvernent nos existences. Comment retrouver notre part d’humanité quand la vie nous a entraîné dans l’envie, la perversion, l’indifférence et le crime ?

La critique de Mr K : En chronique aujourd'hui, mon Éric Emmanuel Schmidt annuel avec ce recueil de quatre nouvelles centrées sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver dans une vie lors de phases de crise ou d’aléas malheureux de l’existence. Amour, trahison, haine, envie, obsessions, indifférence sont au cœur de ces quatre courts textes aussi percutants que réussis. Suivez le guide !

Dans Les Sœurs barbarins, nous suivons la vie de deux jumelles depuis leur naissance à trente minutes d’intervalle à la mort de l’une d’entre elles. La benjamine très vite éprouve un certain ressentiment envers son aînée qu’elle trouve plus choyée et au centre de toutes les attentions. De caractères très différents, elles vont vivre deux vies parallèles qui s’entrecroisent à l’occasion de drames ou d’événements plus joyeux. Jusqu’où ira cette relation, vous verrez que l’on va ici très loin. J’ai bien aimé cette nouvelle qui finit assez sèchement par un twist final qu’on ne voit pas venir. Le suspens est très bien dosé et l’étude de personnage parfaitement maîtrisée par un as en la matière. La lecture commence bien !

On enchaîne ensuite sur Mademoiselle Butterfly, variation autour du célèbre opéra Madame Butterfly. Tout commence par une réunion au sommet dans une tour bancaire en pleine crise : les flics débarquent pour éplucher les comptes et l’entreprise va sombrer. Le patron a réuni ses cadres pour réfléchir au problème. Une fois l’annonce choc effectuée auprès de ses employés les plus hauts placés, il se retire dans son bureau et repense à son passé. Lors d’un pari stupide, un jeune homme fortuné en vacances avec des copains dans un chalet va séduire et coucher avec la retardée mentale du village d’une beauté à couper le souffle. Il part sans donner de nouvelles alors que cette dernière est fortement éprise. Arrive ce qui arrive, elle tombe enceinte. Lui est indifférent, elle voit son rêve de prince charmant s’évanouir... mais l’histoire ne s’arrête pas là et le présent et le passé vont finir par se rencontrer. Gare à la chute là encore ! Sans doute mon récit préféré qui m’a même tiré quelques petites larmes par moments. Au centre de tout, le sentiment d’indifférence et le gouffre qui peut séparer deux personnes. Les émotions sont exposées à vif, sans fioriture, difficile de résister dans ces conditions. Lu d’une traite, cette histoire écrite au cordeau m’a de suite séduit et conquis. Un bijou de concision et d’intelligence. Le message final délivré par le personnage principal finit de nous achever.

La Vengeance du pardon poursuit ce voyage sans filet au cœur de l’humain avec l’histoire troublante d’une femme qui va visiter le violeur et meurtrier de sa fille en prison. La confrontation entre le monstre implacable et la maman inconsolable est digne des meilleurs thrillers à suspens. La tension est palpable à chaque page et l’on se demande bien au début pourquoi la victime se prête à ce jeu malsain. Bien caractérisés, ces deux personnages antinomiques vont voir leurs rapports complètement changer suite à leurs différentes rencontres dans le parloir. Cette nouvelle s’est révélée très sympathique, bien menée ; par contre j’ai été déçu par la fin que j’ai finalement vu venir assez vite. Manque d’originalité pour le coup malgré une thématique bien déviante... la solution trouvée a déjà écrite et/ou filmée. Un petit bémol donc.

On clôture le recueil avec Dessine-moi un avion qui fait directement référence à un des plus beaux livres en langue française jamais écrite, Le Petit prince de Saint Exupéry que je relirai d’ailleurs avec grand plaisir à l’occasion, tant cette nouvelle m’a incité à le faire. Une petite fille rencontre son vieil homme de voisin, ils commencent à se voir de plus en plus souvent entre lecture de contes et dialogues enlevés car la petite est sagace et vive d’esprit. En parallèle, on en apprend plus sur le passé du vieillard, ancien aviateur dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Là encore, l’histoire en elle-même ne m’a pas convaincu à 100%, la faute à un récit plutôt convenu et sans réelle surprise. Par contre, la relation intergénérationnelle tissée par l’auteur est brillante de douceur et de justesse. Sans pathos ni fausse note, ces deux là sont touchants au possible et il se dégage un humanisme de tous les instants d’un texte bien maîtrisé.

Globalement, cet ouvrage est une belle réussite. Les amateurs de l’auteur aimeront forcément même si comme moi vous verrez que certaines ficelles commencent à apparaître au fil des lectures que l’on peut effectuer de cet auteur qui ne surprend plus comme auparavant. Reste des personnages très bien construits, des situations qui éclairent de manière plus générale sur la nature de l’être humain et un plaisir de lire renouvelé pour une lecture éclair. Ce n’est déjà pas si mal, non ?

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus
- Le Poison d'amour
- L'Elixir d'amour
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute
- Oscar et la dame rose
- La Part de l'autre
- L'Evangile selon Pilate


dimanche 10 septembre 2017

Craquage littéraire estival

À l'occasion de la visite prolongée d'une amie de Nelfe à la maison courant août, nous lui avons fait visiter notre petit coin de Paradis entre plages, vieilles pierres, Festival Interceltique et gastronomie bretonne. Lectrice régulière de notre blog, elle a émis le souhait innocent (sic) d'aller faire un tour chez notre cher abbé... Vous connaissez ma faible capacité de résistance à l'idée d'aller visiter ce lieu de perdition très bien achalandé, Nelfe étant elle-aussi tentée... en deux temps trois mouvements ; nous voila partis ! Voici le résultat de cette visite imprévue mais une fois de plus fructueuse. Jugez plutôt !

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(Ne sont-ils pas beaux les p'tits nouveaux ?)

N'est-ce pas un beau craquage des familles ? Je vous l'accorde, on a fait pire (surtout moi) mais franchement, il était impossible de résister. Au final, voici une sélection une fois de plus variée et riche en promesses de plaisirs littéraires. Voici un petit tour d'horizon des nouvelles acquisitions du Capharnaüm Éclairé qui vont rejoindre leurs aînés sur les rayons de nos PAL respectives. Suivez le guide !

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(C'est toujours un bonheur certain de dégoter des ouvrages publiés chez Actes Sud)

- Monde clos de Christos Chryssopoulos. Une bien curieuse trouvaille que ce roman polyphonique nous parlant d'une cité périphérique à travers les destins et vies des habitants des lieux entre rêve, tragédie et sublime au détour de leur quotidien. La couverture et le résumé m'ont séduit de suite et en allant zieuter sur le net, les avis parfois très positifs m'ont conforté dans mon choix. Je suis bien curieux de voir ce que cela va donner.

- Les Arpenteurs du monde de Daniel Kehlmann. Ce roman d'un jeune auteur allemand narre la rencontre entre le grand explorateur Von Humboldt (croisé pour ma part lors de mes études d'Histoire) et le prince des mathématiques Gauss. À priori, les échanges entre les deux génies de leur temps font des étincelles et couvrent les réussites et échecs d'une vie humaine. Véritable phénomène littéraire dans son pays d'origine, j'ai hâte de me faire ma propre opinion sur cet ouvrage.

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(La meute des ouvrages publiés chez Le Livre de poche)

- Les Ritals et Bête et méchant de Cavanna. Le hasard fait que j'ai pu me procurer deux des trois volumes constituants l'autobiographie de Cavanna. C'est un personnage qui m'a toujours fasciné et qui à priori à eu une vie passionnante en dehors de la sphère publique. Il ne me reste plus qu'à trouver Les Russkoffs et je pense m'atteler à la lecture de la trilogie d'une traite. Sinon j'aurais peur d'être frustré.

- L'Apiculteur de Maxence Fermine. Décidément mes pas croisent beaucoup Fermine cette année et quel ravissement de tomber sur le présent ouvrage. Un extrait était au coeur de l'épreuve de français du DNB l'année dernière et j'adore cet écrivain qui est capable de nous transporter très loin avec une économie de mot incroyable. Je me le réserve pour le début d'année prochaine pour me le garder au chaud, ayant lu Opium cet été (la chronique est prête et sera postée dans le mois après les sorties de la Rentrée littéraire).

- Mémoires de mes putains tristes de Gabriel Garcia Marquez. Un ouvrage dont je ne connaissais même pas l'existence avant de tomber inopinément dessus : il y est question d'amour charnel, de tendresse, le tout enrobé d'humour selon les avis que j'ai pu consulter depuis. Le genre de recettes qui me plaît et qui conforte cet achat compulsif s'apparentant au départ à un coup de poker. Quoiqu'avec cet auteur, je ne prenais pas un grand risque...

- Une Maison de poupée d'Henrik Ibsen. J'ai eu l'occasion de parcourir quelques extraits de la présente pièce féministe lors de lectures de manuels de BAC pro. J'avais été saisi par la modernité du verbe et la profondeur des propos, c'était l'occasion rêvée d'approfondir cette première approche en lisant l'oeuvre intégrale. Qui lira verra, mais je n'ai aucun doute sur la qualité de l'oeuvre et de sa portée.

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(Mégamix foireux de titres inclassables)

- Souvenirs de la troisième guerre mondiale de Michaël Moorcock. Tout petit recueil de nouvelles dont deux inédites en France, je n'ai strictement aucune idée du contenu de cet ouvrage que j'ai adopté de manière purement instinctive. Mon choix a été seulement guidé par mon amour profond pour mes lectures précédentes de l'auteur et un titre accrocheur en diable. Wait and read !

- La Danse du bouc de Douglas Clegg. Petit craquage purement sadique avec un ouvrage mettant en scène un professeur complètement branque qui rêve de dégommer les élèves indélicats qui auraient la mauvaise idée de mal se comporter durant ses cours. Du fantasme à la réalité, il n'y a qu'un pas qu'à priori le personnage principal franchit allègrement. Ça a l'air furieusement gore cette affaire, m'est avis que ça devrait me plaire ! 

- Johnny chien méchant d'Emmanuel Dongala. J'ai entendu beaucoup de bien de ce roman se déroulant au Congo et mettant en scène des adolescents plongés trop tôt dans l'âge adulte à cause de guerres absurdes récurrentes dans cette région du monde. Le livre a l'air assez furieux dans son genre, sans doute thrash mais aussi porteur de sens et d'humanité. 

- L'Ile de Robert Merle. Enfin, dernier ouvrage pour moi avec ce roman d'aventure maritime écrit par un auteur talentueux que j'admire énormément. C'est typiquement le genre de lectures qui m'ont fait aimer les livres et m'ont fait voyager dans l'imaginaire très facilement étant plus jeune. On n'est pas loin de la Madeleine de Proust là...

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(Vous avez vu ? Nelfe n'a jamais autant trouvé d'ouvrages à son goût !)

- La Promesse des ténèbres de Maxime Chattam. Malgré ses déconvenues avec les derniers titres parus de l'auteur, Nelfe a décidé de retenter sa chance avec un ouvrage plus ancien de Chattam en espérant retrouver les très belles sensations de lecture qu'elle avait éprouvées lors de sa lecture enthousiaste de la Trilogie du mal.

- Le Charme discret de l'intestin de Giula Enders. Voila un ouvrage qui a fait grand bruit lors de sa sortie et dont Nelfe a entendu le plus grand bien. Comme à la maison nos entrailles ne nous laissent pas forcément toujours en paix (sans mauvais jeu de mot), il était temps de prendre le taureau par les cornes ! 

- Pas de pitié pour Martin de Karin Slaughter. Un ouvrage qui a fait de l'oeil à ma douce lors de sa sortie, elle s'était dit alors qu'à l'occasion d'un chinage, elle pourrait l'acquérir. Le hasard faisant bien les choses, c'est désormais chose faite ! Ne reste plus qu'à attendre sa chronique.

- Scintillation de John Burnside. À priori, un ouvrage bien noir, sur l'amitié entre adolescents. Il n'en fallait pas plus à Nelfe pour se laisser tenter car c'est son triptyque magique en terme de thématique de lecture. Gageons qu'elle ne soit pas déçue !

- En attendant Babylon d'Amanda Boyden. Enfin, un coup de poker provoqué par une couverture attirante, une histoire intrigante se déroulant à la Nouvelle-Orléans avant l'ouragan Katrina et une maison d'édition que Nelfe affectionne énormément. M'est avis que celui-ci va lui plaire aussi.

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Voili voilou, on est très mal ! Tout ça à cause de l'indélicatesse de la copine de Nelfe qui a donc participé passivement (mais a participé tout de même !) à l'effrondement total de tout espoir de rédemption pour nous et notre PAL qui atteint désormais une taille gigantesque et se mute de plus en plus en une deuxième bibliothèque. C'est grave docteur ?

mardi 5 septembre 2017

"La Tour abolie" de Gérard Mordillat

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L’histoire : "Quand les pauvres n’auront plus rien à manger, ils mangeront les riches."

La tour Magister : trente-huit étages au cœur du quartier de la Défense. Au sommet, l’état-major, gouverné par la logique du profit. Dans les sous-sols et les parkings, une population de misérables rendus fous par l’exclusion. Deux mondes qui s’ignorent, jusqu’au jour où les damnés décident de transgresser l’ordre social en gravissant les marches du paradis.

La critique de Mr K : C’est ma première incursion dans l’œuvre de Gérard Mordillat, engagé nettement à gauche, qui n’est pas à son coup d’essai (écrivain, scénariste de BD, réalisateur de films entre autres). Le hasard et la malchance ont fait que je n’ai jamais mis la main sur un de ses ouvrages lors de nos chinages réguliers à Nelfe et moi. Et puis est arrivée la rentrée littéraire de cette année et une belle occasion de pouvoir découvrir l'auteur à travers son nouveau roman, La Tour abolie, qui s’apparente à une fable cynique sur le système capitaliste et la révolte de ceux qu’il exclut. Autant vous le dire tout de suite, c’est très réussi, prenant comme jamais, extrêmement bien écrit et d’une profondeur sans faille. Suivez le guide !

C’est deux mondes parallèles mais qui coexistent que nous explorons avec cette lecture. D’un côté, nous rentrons dans l’univers select des privilégiés de la tour Magister, une entreprise d’assurance florissante où règnent la cupidité, l’avarice et la compétition. Du directeur général à la gestion des ressources humaines, en passant par le secrétariat général au responsable du pôle de compétitivité ; chacun mise sur sa réussite personnelle et un hypothétique avancement. Au nom de l’argent roi, on n’hésite pas à sacrifier des pions, petites billes anonymes sans importance pour les seigneurs du Capital. Mais cette réussite cache bien des misères comme la solitude, la trahison, l'adultère, la paranoïa puis l’ennui. Nelson sera le lien entre ce monde et celui des souterrains de la tour, il perd son emploi en début de roman et par la même occasion va voir sa vie pulvérisée, sa femme le quittant et emportant tout avec elle (appartement, argent et mômes).

D’autres chapitres explorent quant à eux les sous-sols de la tour qui vont jusqu’au niveau -7. Ces espaces de parkings décrépis sont peuplés d’êtres marginaux survivants d’expédients : travailleurs immigrés clandestins exploités sans vergogne, trafiquants en tout genre, bandes de loubards sanguinaires, aliénés mentaux se prenant pour les nouveaux prophètes ou tout simplement des travailleurs pauvres ne pouvant correctement subvenir à leurs besoins. La crasse, le manque d’hygiène, la faim les torturent et quand une décision venue d’en haut va chambouler leur quotidien, c’est le signal pour la révolte générale et la confrontation directe entre deux mondes que tout oppose mais qui sont concomitants.

La Tour abolie se dévore en bonne partie pour ses personnages. Rien ne nous est épargné dans ce roman de 500 pages qui mélange allègrement les classes sociales du plus démunies au richissime patron d’entreprise qui plane au dessus de la réalité sans pour autant se rendre compte des conséquences de ses actes et décisions. On croise plus d’une vingtaine de personnages principaux et le même nombre d’êtres secondaires mais tous sont traités à égalité avec une science de la caractérisation immédiate rare. L’auteur n’a en effet pas son pareil pour poser un personnage et sa situation avec une économie de mots qui claquent et touchent juste. Difficile dans ces conditions d’en sortir un du lot plus que les autres, tous à leur manière se révèlent touchants et attachants même les pires crevures qui pour certains finissent très mal. L’ensemble de cette communauté livresque est cohérente et vivante, donnant une énergie folle à un livre plutôt crépusculaire dans les thèmes qu’il aborde.

En effet, c’est notre monde qui nous est dépeint et pas dans ses aspects les plus glorieux. À travers la trame principale et ses multiples circonvolutions, Gérard Mordillat aborde de plein fouet les failles du système capitaliste avec cette course insensée au profit qui brise des existences et entretient les hommes dans un état de servitude consumériste. Bien évidemment, les victimes sont cachées et beaucoup choisissent de les ignorer. Dans La Tour abolie, elles sont elles aussi mises en lumière comme pour les ténors de la réussite. C’est assez bouleversant, très bien ajusté sans tomber pour autant dans la diatribe bien pensante et finalement fascisante. Plus qu’une pensée, ce sont des outils pour penser qui nous sont livrés ici avec des exemples flagrants des dérives de notre système : l’exploitation de l’homme par l’homme, la rationalisation au détriment de l’humain, l’annihilation de la lutte syndicale pour laisser les mains libres aux dirigeants (cela ne vous rappelle rien ?) ou encore la montée des intégrismes de tout bord et avec eux le recul de la raison au profit du fanatisme religieux et / ou politique. Croyez-moi, ça fait du bien en cette période de macronisation des esprits...

Et puis, ce roman ce n’est pas que cela, c’est une superbe histoire avec son lot de petites joies (souvent de courte durée), de drames et de révélations. On est vraiment tenu en haleine, on souffre énormément avec les personnages (quelques passages sont vraiment hard) et l’empathie fonctionne à plein régime. Bien qu’assez dense, le roman se lit très facilement grâce à la gouaille et le talent de conteur de l’auteur. Changeant de style suivant les personnages, multipliant les points de vue et élevant même parfois le débat au niveau philosophique (je pense aux passages reconstitués du blog d’une des personnages) ; on ne s’ennuie pas un moment et l’on arrive à la toute fin heureux du dénouement et plus riche qu’en y entrant grâce aux trésors d’ingéniosité déployés pour fournir évasion et réflexion. Une sacré claque comme je le disais en début de chronique pour un auteur qui est directement rentré dans mon cœur de lecteur. Un bijou !

samedi 26 août 2017

"Les Sables de l'Amargosa" de Claire Vaye Watkins

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L'histoire : Une terrible sécheresse a fait de la Californie un paysage d’apocalypse. Fuyant Central Valley devenue stérile, les habitants ont déserté les lieux. Seuls quelques résistants marginaux sont restés, prisonniers de frontières désormais fermées, menacés par l’avancée d’une immense dune de sable mouvante qui broie tout sur son passage.

Parmi eux, Luz, ancien mannequin, et Ray, déserteur "d’une guerre de toujours", ont trouvé refuge dans la maison abandonnée d’une starlette de Los Angeles. Jusqu’à cette étincelle : le regard gris-bleu d’une fillette qui réveille en eux le désir d’un avenir meilleur. Emmenant l’enfant, ils prennent la direction de l’Est où, selon une rumeur persistante, un sourcier visionnaire aurait fondé avec ses disciples une intrigante colonie...

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie Terres d'Amérique avec cette sortie de la rentrée littéraire placée sous le sceau de l'anticipation et de l'étude des sociétés humaines en temps de crise. Jamais déçu par cette collection de chez Albin Michel, ce titre s'est révélé être une grosse claque, le genre de lecture qui vous scotche littéralement à l'ouvrage sans que l'on puisse s'en détacher, un souffle d'aventure, de mysticisme et de cynisme parfois bienvenu sur le genre humain qui emporte tout sur son passage et m'a définitivement envoûté et conquis.

Luz et Ray vivent ensemble dans une villa désertée par sa starlette de propriétaire fuyant un réchauffement climatique apocalyptique. La Californie est devenue un véritable désert, l'eau manque, le règne végétal recule avec en parallèle la lente disparition de l'être humain dans cette région devenue une véritable mer de sable. Pour pallier cette situation de fait, les humains restés sur les lieux doivent redoubler d'ingéniosité pour survivre et notamment s'hydrater car l'eau est devenue une denrée rare, très précieuse. Lors d'une cérémonie géante de danse de la pluie (les vieilles croyances ressurgissent quand la science est incapable de résoudre une crise), la petite Ig va entrer dans la vie de ce drôle de couple qui survit bon gré mal gré. L'ancienne mannequin et le surfeur déserteur vont à travers elle se donner les moyens de renouveler leur existence et de se trouver un but commun. Malheureusement, le destin est facétieux, long et périlleux est le chemin vers le bonheur. Les héros de ce roman saisissant l'apprendront à leur dépens...

L'ambiance et le climax de ce roman sont incroyables, les références faites à Steinbeck et McCarthy en quatrième de couverture sont complètement justifiés. Ambiance noire, ultra-réaliste (malgré un fond d'anticipation tout de même), avec Les Sables de l'Armagosa, on colle au plus près des personnages et l'on part avec eux sur les routes d'une Amérique fragilisée, en proie à une crise incontrôlable qui révèle au grand jour les fêlures d'une Amérique bien trop sûre d'elle-même. Noir c'est noir, les temps sont durs, la paupérisation extrême a gagné l'État le plus riche de la fédération et certains passages sont de terribles tableaux d'une réalité qui a dépassé tout le monde. Les autorités n'existent plus, les communautés humaines se sont réorganisées autrement. Loin de tomber dans un univers à la Mad Max avec son cortège de grands conflits inter-tribu, on est ici plus en contact avec des individus esseulés qui doivent se débrouiller par leurs propres moyens jusqu'à l'immersion dans la deuxième partie du livre dans la mystérieuse colonie évoquée dans le résumé du livre. Réaliste, parfois crû, solaire par le rayonnement de ces personnages, ce roman prend littéralement à la gorge.

Les personnages en effet ont chacun à leur manière un charisme de fou. Ray malgré son passé louche fait tout pour apporter soin et sécurité à Luz, une jeune fille paumée qui se révèle très vite agaçante. Et pourtant, elle a son intérêt, son personnage évolue grandement pendant le roman même si son parcours s'apparente davantage au lent et régulier va et vient d'une vague sur l'étier. L'espoir est mince pour ces deux là, une menace sourde plane sur ce couple et malgré l'irruption de la volcanique sauvageonne de deux ans qui va un temps illuminer leur vie, on se dit que la partie est mal engagée. La suite réserve bien des surprises avec une séparation douloureuse, une expérience traumatisante dans des cachots souterrains pour l'un et la découverte d'une communauté archaïque et étrange pour l'autre. Les révélations s’enchaînent, les tensions s'accumulent avec les coups du sort et en background les dunes continuent d'avancer inexorablement, sans relâche, faisant fuir devant elle des humains désemparés.

En plus de ces scènes du quotidien millimétrées, très bien gérées et délicatement entrelacées les unes aux autres, apparaissent en filigrane des thématiques transversales très intéressantes qui éclairent une fois de plus le lecteur sur la marche du monde et le fonctionnement de l'humain : la lente déliquescence de notre planète à cause de l'évolution des sociétés humaines, le pouvoir et la domination des affiliés par la parole, la bêtise d'un groupe inféodé face à un être différent, le sort réservé à des réfugiés "climatiques", l'amour entre deux êtres (l'histoire de Ray et Luz est touchante au possible) mais aussi entre parents et enfants... autant de thèmes abordés avec pudeur par Claire Vaye Watkins mais sans emberlificotage, une sensibilité de tous les instants, un ensemble cohérent et prenant au possible.

Il faut dire que ce roman de l'errance est magnifiquement servie par une auteure à la grâce stylistique de tous les instants. C'est beau, gouleyant, imagé de manière originale et d'une tendresse palpable pour tous les personnages en présence, même les plus cruels et les plus fourbes. L'amour de l'auteure pour ces personnages (à la manière d'un Steinbeck justement) transpire des mots et des pages, donne un plaisir intense de lecture et crée une addiction quasi immédiate et durable. C'est bien simple, commencer cet ouvrage c'est un peu prendre le risque de devenir asocial et de se brouiller avec ses proches ! Sans rire, ce roman est une bombe, un bijou, un indispensable. Un bonheur de lecture, à lire absolument !

dimanche 2 juillet 2017

Désherbage de folie à la médiathèque de Lorient !

Il y a une quinzaine de jours environ se tenait le traditionnel désherbage annuel de la Médiathèque de la ville de Lorient. C'est l'occasion pour les chasseurs de trésors littéraires de seconde main que nous sommes de partir en quête de quelques volumes intéressants à un prix défiant toute concurrence (50 centimes les poches et 1€ les brochés !) et faire grossir un peu nos PAL qui décidément prennent de sacrées claques ces derniers temps... Cette session lorientaise fut prodigue en achats coups de coeur et compulsifs, jugez plutôt...

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(Ooooooh, les belles acquisitions !)

Une fois de plus, c'est votre serviteur qui l'emporte haut la main en terme de craquage mais Nelfe n'est pas en reste en terme de belles découvertes et de dénichages précieux. Une fois de plus, la pêche s'est révélée variée, je vous propose maintenant un petit tour d'horizon des nouveaux adoptés !

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(Actes sud, Mon amour !)

- Rire le coeur de François Poirié. Histoire classique d'un triangle amoureux mettant en opposition deux hommes et une femme. On nous promet un carnage amoureux en bonne et due forme et la confrontation douloureuse entre les rêves et les réalités de la vie. Le genre d'histoire tortueuse qui n'est pas pour me déplaire et qui promet de bons moments d'exploration de l'esprit humain.

- Une Nuit de pleine lune de Caradog Prichard. Récit d'un retour au Pays de Galles, d'un fils du pays dont la conscience commence à lui jouer des tours. À priori, la folie et le crime le rattrapent en plein contexte de Première Guerre mondiale. Ça sent les personnages borderline à plein nez dans le seul roman écrit par son auteur, plus spécialisé dans la poésie. Wait and read !

- Les Lois de Connie Palmen. Ce récit néerlandais met en scène une femme attendant la révélation de la part de sept hommes successifs (dont un prêtre, un physicien, un philosophe, un psychiatre) mais malheureusement les réponses vont plus l'égarer qu'autre chose. Roman de formation et d'initiation, quelle en sera l'issue pour la jeune femme ? Typiquement le genre d'ouvrage qui remporte mes suffrages.

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(Mix improbable mais diablement séduisant !)

Opium de Maxence Fermine. Quand j'ai vu cet ouvarge dans le rayonnage, je me suis littéralemnt jeté dessus ! Pas de quatrième de couverture digne de ce nom ? Pas grave, j'ai adoré mes précédentes lectures de cet auteur et il était hors de question que je passe à côté de celui-ci. Si vous ne me croyez pas, allez lire mes chroniques de Neige et du Violon noir. Je ne sais donc vraiment pas de quoi parle ce roman mais vous l'avez compris, ce n'est pas le principal !

- Une Saleté de Frédérique Clémençon. Coup de poker que ce livre qui met en scène une mère et une fille réglant leurs comptes dans la maison familiale et qui convoquent leurs fantômes. Leurs voix se croisent mais à priori elles ne se comprennent plus depuis longtemps. Le poids de la famille et du souvenir semble être au centre d'un roman qui m'a l'air bien barré. Made for Mr K !

- J'irai pas en enfer de Jean-Louis Fournier. Voici un auteur que j'affectionne tout particulièrement et dont j'avais dévoré à l'époque le très beau Il a jamais tué personne mon papa, récit autobiographique simple et touchant de son rapport avec son alcoolique de géniteur. Avec cet ouvrage, Fournier nous propose de suivre ses démêlés avec le Père éternel lors de sa scolarité en institution religieuse. Tout un programme quand on connaît sa propension à cette époque à regarder des dames toutes nues dans les livres et à remiser la sainte vierge dans les toilettes !

- Le Cap de Kenji Nakagami. Il m'est déjà difficile de résister à un titre des Editions Picquier en temps normal mais quand en plus il s'agit d'un ouvrage culte et reconnu dans le monde entier ça devient mission impossible ! L'histoire est bien glauque, se déroule dans une communauté d'exclus où la consanguinité et la violence sont de mise. Au milieu de tout cela, un jeune homme se débat avec son destin avec l'énergie du désespoir... Bizarre vous avez dit bizarre ?

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(Take a walk on the dark side...)

- Rempart des naufrageurs, La petite fille et le dobermann et Naufrage sur une chaise électrique de Serge Brussolo. Ces trois ouvrages constituent la Trilogie des Ouragans et c'est un sacré coup de pot que d'être tombé dessus. Serge Brussolo est un de mes auteurs préférés et ici il donne dans la SF sombre, le roman-univers se déroulant sur une planète fort fort lointaine où règne le chaos. On peut compter sur l'auteur pour dépoussiérer le genre et propose une lecture différente. J'ai bien hâte d'y être, je me l'emmène pour mes vacances en Dordogne chez ma belle-famille dans l'été. 

- Crains le pire de Linwood Barclay. Du même auteur, j'avais lu et apprécié Cette nuit-là qui ne révolutionnait pas le genre mais permettait de passer un bon moment. Ce roman met au prise un père avec la disparition subite et inexpliquée de sa fille. Mais la connaissait-il si bien que cela ? Une histoire classique mais qui peut se révéler efficace si elle est bien menée. Je pars confiant !

- La Secte sans nom de Ramsey Campbell. Mon plaisir coupable assumé de ce craquage avec une sombre histoire de secte satanique aimant sacrifier de jeunes âmes innocentes. Une mère de famille va tout tenter pour essayer de retrouver sa progéniture. Maître de la terreur outre-atlantique avec Straub et King, l'auteur nous promet moult rebondissement et des passages bien rudes. Je prends !

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(Ben non, ce n'est pas que pour les enfants...)

- Le Passager de la maison du temps de Jean-Pierre Andrevon. Encore un auteur que j'aime. Dans cet ouvrage Andrevon se mute en auteur jeunesse et propose une histoire pas piquée des vers ! Un homme se retrouve dans une maison aux propriétés étranges dont celle de voyager dans le futur. Prisonnier et à la fois maître de la maison, le jeune homme devra découvrir son rôle et la raison d'être de cette bâtisse extraordinaire. Miam miam !

- Ferrailleurs des mers de Paolo Bacigalupi. Roman futuriste se déroulant à la fin de notre siècle, les USA se sont transformés en pays du tiers-monde et des enfants fouillent des épaves en quête de fortune. Un jour, l'un d'entre eux va faire une découverte qui risque de changer à jamais son existence. Placé sous le sigle de la piraterie et de l'aventure, ce roman a été finaliste aux USA d'un concours littérature jeunesse. Bien hâte de voir ce que cela donne !

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(Faut toujours se méfier des lapins...)

- Un Nouveau monde ? , ouvrage collectif. Ceux qui nous suivent depuis un certain temps connaissent mon goût pour le dessin de presse. Cet ouvrage compile des dessins publiés dans le Courrier International entre 1999 et 2002, lors du passage d'un siècle à un autre. Portant sur tous les sujets, il sera je suis sûr très éclairant et permettra au passage de réviser ces quelques années charnières sur l'évolution du monde. 

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(Le butin de Nelfe ! Je la laisse poursuivre...)

- À tout de suite les enfants de Martin Doerry. Voici un titre bien tirage de balles... Et pour cause, il s'agit d'un ouvrage traitant de la seconde guerre mondiale, période que j'affectionne tout particulièrement. Je n'ai jamais assez de documents de ce genre dans ma PAL...

- Orages ordinaires de William Boyd. Je n'ai jamais lu de romans de cet auteur mais là, la 4ème de couv' m'a harponnée. Un homme poignardé dans une chambre d'hôtel, un autre à priori innocent prenant peur et s'enfuyant laissant ses empreintes partout sur la scène du crime. Une immersion dans le monde des sans abris et un sombre complot... Ça promet !

- Indian Creek de Pete Fromm. Alors là, coup de chance ! Réédité il y a peu chez Gallmeister, cet ouvrage était mis en avant dans le magazine Lire du mois dernier. Je venais donc tout juste de le rajouter à ma wish-list et je tombe dessus dans la foulée. C'est un signe !

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Acquisitions mediatheque juin 6
(Tiens des CD !!! Je reprends la main...)

- Protection de Massive Attack. Un des rares CD du groupe qu'il manquait dans ma collection. Écouter ce groupe, c'est retourner dans mes années d'étude, plonger en plein trip et s'apaiser l'esprit. Franchement une belle trouvaille !

- Peu importe et Allers retours de Prohom. Nelfe était toute folle et s'est mise à sauter partout à travers la Médiathèque (j'exagère à peine) quand elle est tombée sur ces deux albums d'un artiste qu'elle apprécie entre tous depuis plus de 15 ans. Fini l'écoute forcée sur le net, elle peut maintenant amener son Philippe préféré partout avec elle et l'écouter à loisir dans sa voiture. Ça faisait plaisir à voir en tout cas !

Au final, on est bien content de nos acquisitions qui viennent grossir les rangs de nos lectures à venir. Comme à chaque fois, la passion l'a emportée sur la raison mais que voulez-vous... on ne se refait pas et puis, il y a plus onéreux comme centre d'intérêt ! Affaire à suivre dans les chroniques à venir...


samedi 13 mai 2017

"Le Cœur sauvage" de Robin MacArthur

9782226322821

L’histoire : Bûcherons, fermiers, vieux hippies, jeunes artistes ou adolescentes rebelles, les personnages de ces nouvelles vivent à la frontière de la civilisation et du monde sauvage, dans des endroits reculés du Vermont. Tous cherchent à donner un sens à leur solitude et à leurs rêves, au cœur d’une nature à laquelle ils sont, souvent malgré eux, viscéralement liés. L’eau noire et glacée des lacs, l’odeur des champs en juin, la senteur de la résine, les forêts à perte de vue...

La critique de Mr K : Pour ceux qui nous lisent régulièrement, vous connaissez mon attachement à la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Nombre de recueils de nouvelles et de romans ont su me séduire par l’audace et la vivacité de la langue de leurs auteurs mais aussi la profondeur et l’humanité des personnages qui nous sont bien souvent livrés sans fard mais avec une poésie des mots de chaque instant, de chaque ligne. Avec ce nouveau recueil de nouvelles que j’ai eu l’occasion de lire, on touche au sublime et c’est avec le souvenir vivace d’une lecture exceptionnelle que je m’apprête à vous en parler...

Ce recueil de Robin MacArthur nous propose de rentrer dans l’intimité d’américains moyens habitant tous dans le secteur de Silver Creek aux États-Unis, dans une région marquée du sceau de la nature sauvage et des activités agricoles. Nous sommes donc loin des métropoles et leurs foules inextricables qui s’agitent comme des fourmis. Les histoires personnelles sont très différentes mais leur portée universelle donne à réfléchir et constituent une fois le livre terminé un réseau d’émotions et de réactions très humaines, souvent en relation avec la nature présente dans chacune des historiettes de manière prégnante ou en arrière plan, transcendant les destins déchirés qui nous sont donnés à lire.

Les thématiques abordées dans Le Cœur sauvage sont donc assez variées même si on retrouve quelques lignes de force comme l’attachement à ses racines et la nécessité parfois de devoir s’en affranchir, le retour au pays parfois difficile après une décennie d’absence, le passage difficile de la séparation avec ses parents, l’adultère et les ravages qu’il peut causer dans de vieilles relations d’amitié, la peste brune qui se répand et cause nombre de scissions au sein des familles, le fatum qui semble s’acharner sur certains sans qu’ils puissent faire quoi que ce soit pour sortir du cercle vicieux où ils sont empêtrés, le deuil et comment le surmonter, l’attente insoutenable du retour d’un être cher, l’amour éternel entre deux vieux tourtereaux (une des plus belle nouvelles du recueil), l’identité de la femme et sa résistance au machisme ambiant... C’est autant de petite pépites littéraires qui nous font vibrer et parfois totalement fondre.

C’est une des plus grandes force de ce recueil : l’empathie que l’on peut ressentir envers les personnages qui peuplent ces histoires ordinaires mais pourtant touchantes au possible. Selon les nouvelles, on se surprend à sourire, pleurer, s’énerver, s’attendrir... Toutes les palettes d’émotions y passent sans que l’on puisse les retenir tant l’écriture limpide, lumineuse et poétique accompagne à merveille le lecteur dans la découverte de ces destins. L’ordinaire devient extraordinaire et les hommes et femmes que l’on rencontre prennent une toute autre ampleur que celle que l’on escomptait au départ. La douleur d’une mère devient celle de toutes les femmes, l’amour passionné entre deux vieilles âmes devient l’amour que tout être amoureux porte à son prochain. C’est bouleversant de justesse et de concision.

Tout l’art de la nouvelle réside dans la capacité d’un auteur à boucler en quelques pages (ici entre 10 et 30 maximum) une histoire, un instantané de vie et surtout à rendre crédible et attachant des personnages dont finalement il ne font que brosser un portrait rapide. La mission est ici relevée avec brio avec des personnages denses, des situations complexes et étayées, et une ambiance générale prenante avec en toile de fond la nature qui est ici transfigurée et devient quasiment un personnage à part entière. Les forêts, les champs, les rivières, les lacs sont alors plus qu’un décor mais une partie des âmes écorchées qui nous livrent leurs secrets. Ce naturalisme léger et poétique de bon aloi est une merveille d’immersion et d’intelligence, relevant les histoires et approfondissant encore plus le fond et le contenu. Franchement bravo !

Que dire de plus sinon que ce recueil est un beau condensé de l’existence humaine, une plongée élégante dans l’Amérique d’aujourd’hui et une ode à la liberté. Une pure merveille que je vous encourage à découvrir au plus vite !

samedi 6 mai 2017

En mai, craque comme il te plait !

Cette adage me convient très bien et c'est cette fois-ci neuf petits nouveaux qui vont rejoindre ma PAL, des petits orphelins adoptés en majeure partie chez l'abbé, notre fournisseur officiel de livres de seconde main. Décidément, il ne nous déçoit jamais !

Acquisitions mai 2017 ensemble

Comme vous pouvez le voir, il y en a de toutes les couleurs et pour tous les goûts entre auteurs français à la renommée certaine, d'autres à la côte plus underground mais aussi des ouvrages à stature internationale et des classiques immortels. Suivez le guide pour le debriefing de ce craquage finalement plutôt sage par rapport à des récoltes parfois pléthoriques par le passé !

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(Balade entre légendes et classiques de la littérature)

- Hamlet, Othello et Macbeth de William Shakespeare. Depuis ma très réjouissante relecture de Roméo et Juliette l'année dernière, je m'étais juré de relire quelques classiques du même auteur. C'est désormais chose possible avec cette acquisition qui concentre en elle trois pièces majeures du maître dont ma préférée qui m'avait valu à l'époque de ma lecture et étude une super bonne note à l'épreuve de lettre en terminale L : Hamlet. Je pense que je me replongerai dans les abysses de l'âme humaine version Shakespeare dès cet été.

- La Chartreuse de Parme de Stendhal. Un classique de la littérature française qui m'avait échappé jusque là, heureusement cette trouvaille impromptue va me permettre de réparer mon tort, surtout que j'ai de très bons souvenirs de mes lectures anciennes du Rouge et du noir et de Lucien Leuwen du même auteur. Ma PAL manquant de classiques, l'occasion ne pouvait être loupée.

- Contes et légendes de la mer et des marins de Quinel et De Montgon. Instant émotion que cette rencontre lecteur-acquéreur / livre car cette collection de chez Fernand Nathan a fourbi mes premières armes de lecteur, j'ai d'ailleurs de nombreux volumes dans notre bibliothèque et c'est toujours avec un petit serrement au coeur que je repose les yeux dessus. En plus, ici les deux auteurs reprennent des légendes en lien avec la mer et les hommes qui tentent de la dompter, difficile de passer à côté vous en conviendrez. Une de mes prochaines lectures sans nul doute !

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(Échappatoire dans la littérature française plus contemporaine)

- Ni d'Ève ni d'Adam d'Amélie Nothomb. Ca fait un sacré bout de temps que je n'ai plus lu Amélie Nothomb que j'ai tour à tour adoré, apprécié puis ensuite déprécié car le sentiment de "déjà-lu" m'envahissait régulièrement à chaque nouvel ouvrage parcouru. Le temps a passé (seules restent les pensées) et je me décidai à acquérir cet ouvrage qui revient sur un pan de sa vie au Japon lorsqu'elle était fiancée ! Ça promet du lourd, du fracassant et j'espère retrouver la langue accrocheuse et gouailleuse qui a fait la marque de fabrique de cette écrivaine belge bien dérangée.

- La Folle aventure des Bleus... et DRH de Thierry Jonquet. Thierry Jonquet et moi, c'est une grande histoire d'amour. Chaque lecture de cet auteur me procure à chaque fois un plaisir inégalé entre frisson et bonheur de lecture instinctif et sans concession. Cet ouvrage réunit deux nouvelles qui feront la part belle une fois de plus j'en suis sûr au regard impitoyable que pose l'auteur sur les noirceurs et lâchetés des hommes ordinaires. M'est avis que ce livre ne fera pas long feu dans ma PAL !

- Méchamment dimanche de Pierre Pelot. Là encore, un auteur que j'affectionne tout particulièrement et qui a le mérite d'être aussi doué que polymorphe dans les genres qu'il aborde très souvent avec succès. Pierre Pelot aborde dans cet ouvrage une histoire d'enfance qui va mal tourner, un roman d'apprentissage sur l'innocence et les illusions d'adultes. Tout un programme qu'il me tarde de découvrir !

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(Voyages en terres étrangères entre exotisme et introspections maladives)

- White spirit de Paule Constant. Coup de poker que cette acquisition dont je ne connais pas l'auteure mais dont la quatrième de couverture m'a de suite séduit. Fable féroce et roman initiatique se mêlent autour du destin de trois figures innocentes cernées par les ambitions, les jalousies et les envies dans le cadre d'une bananeraie perdue au milieu de nul part. Bizarre vous avez dit bizarre ? Carrément et c'est ce qui me plait !

- Histoire de ma vie de Lao She. Il s'agit ici d'une autobiographie de l'auteur qui durant sa vie a traversé nombre d'épreuves et de régimes politiques antagonistes. Je suis curieux d'avoir son regard sur cette Chine mouvante, changeante et multi-forme. La quatrième de couverture nous promet un récit émouvant et une réflexion intéressante sur le temps qui passe. Hâte de lire cela !

- Fleur de béton de Wilfried N'Sondé. Un livre qui me tente énormément depuis que j'ai mis la main dessus. Dans le microcosme d'une cité, on suit le destin de Rosa Maria, une jeune fille qui veut échapper au fatum de sa condition sociale mais qui n'entrevoit pas le bout du tunnel entre un père violent et un environnement mortifère. L'écriture à l'air puissante, vive et sans fioriture. Le genre de promesses qui peuvent conduire à un véritable coup de coeur ! Là encore, cette lecture sera entamée très vite.

Voila pour ces nouvelles acquisitions qui comme vous avez pu le lire promettent beaucoup en terme d'évasion, de découverte d'horizons lointains ou quotidiens. Chaque lecture sera un renouveau, une nouvelle découverte et je l'espère un voyage sans précédent. Les chroniques à venir sur chacun de ces ouvrages vous en diront un peu plus.

mercredi 3 mai 2017

"La Compagnie d'Ulysse" de Jean-Marie Chevrier

La Compagnie d'UlysseL'histoire : C’était il y a longtemps, au tournant des années 60 et 70, entre le Paris du Quartier latin et les solitudes creusoises. Un jeune provincial timide tente de se bâtir une existence qui ressemblerait à ses rêves : vivre pleinement son époque, sa passion pour le théâtre et son goût immodéré de l’amitié. Pourquoi ne pas construire son "Ithaque", avec quelques amis comédiens improvisés, et partir sur les traces d’Ulysse ?
Mais la tornade de Mai 68, voulant faire table rase du passé, remet l’odyssée à plus tard, le détournant de ses désirs et le confrontant à une réalité plus prosaïque. Comme dans le théâtre de Tchekhov, l’Histoire passera-t-elle sous ses yeux sans même qu’il s’en aperçoive ? Sera-t-il trop tard… tout à coup ?

La critique Nelfesque : Je découvre Jean-Marie Chevrier avec "La Compagnie d'Ulysse", ouvrage faisant la part belle au monde du théâtre et à la recherche de sens dans la vie de chacun.

Un jeune étudiant en médecine fait la connaissance d'une troupe de théâtre parisienne dont il va partager la passion. Entre découverte du monde artistique, aspirations et rêves des uns et des autres, il va grandir avec ses nouveaux amis, apprendre de nouvelles choses et donner un but à sa vie.

Avec un intérêt commun pour Ulysse et la mythologie grecque, ils vont ensemble partir sur les traces de leur héros, construire leur histoire commune, monter des projets et vivre leurs rêves. A la fin de ses études, notre jeune étudiant va rejoindre la Creuse, sa région natale, où il va monter son cabinet dentaire et ainsi financer et participer à la construction de leur bateau qui permettra à tous de faire le même voyage qu'Ulysse. Dans sa petite ville désertée, il va gravir pas après pas les obstacles et devenir un homme.

Mais en plein contexte post mai 68, le village va subir des mutations. De nouveaux habitants vont arriver et peu à peu changer les mentalités des plus ancrés sur ces terres creusoises. Le jeune dentiste devient la cible de critiques, certains voyant en lui l'incarnation du capitalisme. En "amassant" de l'argent et "exploitant" un jeune du village pour la construction de son navire, le choc des cultures a lieu. Pris en étau entre ses rêves et l'actualité, difficile de continuer sereinement à oeuvrer à son projet sans se questionner sur ses agissements.

Quand devient-on un homme ? Qu'est ce qu'être un homme ? Quel sens donner à sa vie ? Quelles valeurs voulons-nous respecter et transmettre ? Telles sont les questions qui sont soulevées dans ce roman à l'écriture simple et accessible. Un voyage sur les traces d'Ulysse, un voyage dans la vie d'un homme et son cheminement de pensées et un regard distancié sur les événements de 1968 et les traces qu'ils ont laissé dans la mentalité des français. Portrait d'une époque et d'une génération.

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lundi 1 mai 2017

"Le Rêve de Ryôsuke" de Durian Sukegawa

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L’histoire : Ryôsuke souffre de manque de confiance en lui, un mal-être qui trouve ses racines dans la mort de son père lorsqu’il était enfant. Après une tentative de suicide, il part sur les traces de ce père disparu, qui vivait sur une île réputée pour ses chèvres sauvages, et tente de réaliser le rêve paternel : fabriquer du fromage.

À travers les efforts du jeune homme pour mener à bien son entreprise dans un environnement hostile, Sukegawa dépeint la difficulté à trouver sa voie et à s’insérer dans la société, et souligne le prix de la vie, humaine comme animale.

La critique de Mr K : C’est avec une certaine impatience que j’entamai cette lecture juste avant de partir pour l’Angleterre avec mes loulous. Le précédent ouvrage de Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo, m’avait en effet laissé dans un état d’extase hautement prononcé entre poésie des mots et existentialisme à la nippone maîtrisé comme jamais, le tout saupoudré d’une dénonciation légère mais efficace des travers humains. En l’espace d’une petite heure, ce nouveau roman, Le Rêve de Ryôsuke, m’avait déjà conquis et envoûté par un récit une fois de plus immersif et diablement entraînant.

Ryôsuke et deux autres jeunes gens se retrouvent embauchés pour réaliser quelques travaux publics sur une étrange petite île où vit une communauté refermée sur elle-même, loin de la civilisation moderne et du mode de vie ultra speed de la capitale Tokyo. Eux-même s’exilent pour des raisons diverses et l’endroit est propice au lâcher prise et à l’introspection. Commence alors un étrange huis clos rythmé par les journées de travail harassantes (ils doivent notamment creuser un fossé long et profond pour restaurer une canalisation d’eau essentielle au confort des habitants de l’île), découverte de l’île par des promenades-randonnées, parties de pêche sur les rivages, rencontres avec les habitants pas toujours très aimables et leurs coutumes ancestrales, et révélations personnelles ricochants les unes aux autres et faisant irrémédiablement évoluer les personnages vers leurs rêves ou en dehors.

On retrouve dans cet ouvrage très différent cependant du précédent un esthétisme japonisant hypnotisant. La douceur des mots, le rythme lent englobe littéralement le lecteur et l’emmène très loin des sentiers battus. Les personnages nous sont amenés avec finesse, chacun réservant son lot de surprise avec des réactions et des révélations souvent surprenantes. On se laisse guider par ce magicien des mots qui instaure une ambiance très particulière entre naturalisme doucereux et violence des hommes entre eux et l’environnement. Le huis clos et l’isolement de l’île renforce cette tension sous-jacente qui se fait jour et malmène le lecteur, prisonnier avec Ryôsuke de cette île renfermée sur elle-même.

L’arrivée sur cette terre perdue dans la mer est une merveille du genre. Description succincte mais évocatrice à souhait, les réactions des personnages complètent la vision que l’on peut s’en faire : le village accroché à la côte, la forêt impénétrable, ces mystérieuses chèvres revenues à l’état sauvage, la mer indomptables et ses grottes côtières qui semblent refermer des secrets inavouables... Le mystère semble planer sur cette île et elle fait écho aux personnages torturés qui nous sont proposés ici bruts de décoffrages et sans fioritures : trois jeunes qui se cherchent et qui finalement vont se confronter à des villageois plutôt revêches.

A la nature sauvage qui les entoure, la communauté humaine de l’île impose des us et coutumes très anciens qui se heurtent aux velléités des trois jeunes. Certains en seront victimes, ne le supporteront pas et repartiront par la première navette vers l’archipel principal nippon. Ryôsuke lui marche sur les pas de son père et d’un secret de famille lourd à porter. Celui-ci va finalement éclater, lui permettre de prendre conscience de son identité et finalement de rebondir vers le rêve qu’il poursuit. Ses rencontres successives avec l’institutrice et surtout le vieil ami de son père défunt vont lui faire gravir les marches de l’existence et de la connaissance, l’amener à penser sa vie autrement et peut-être réaliser son rêve d’élevage et de production de fromage.

À travers cette aspiration simple d’apparence, l’auteur s’attarde sur la difficulté pour chacun d’entre nous de se réaliser avec par exemple les passages explicatifs sur la fabrication de fromage et les difficultés qui s’ensuivent (loin d’être fastidieux, ces passages à la manière du roman précédent sur les délices sont captivants), mais aussi les rapports qui s’enveniment entre Ryôsuke et les gens du crû qui ne comprennent pas son projet, lui préférant leurs coutumes de mise à mort des chèvres de l’île lors de cérémonie de passage ou autres festivités annuelles. Intervient alors l’autre dimension du livre qui traite de la souffrance animale, du respect de la vie au sens large et par moment, les yeux s’humidifient, les larmes pointent le bout de leur nez tant les tensions accumulées et la cruauté de certains personnages font mal au cœur. On bascule alors dans l’émotion la plus pure mais aussi la plus durable.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas livrer de clefs de lecture essentielles mais Le Rêve de Ryôsuke est un roman électrisant qu’il est impossible de lâcher avant d’avoir le fin mot de l’histoire. À la beauté des mots s’ajoute un conte semi-initiatique qui pose beaucoup de questions sur l’homme et son rapport à la nature et à son existence. Un très bel ouvrage qui trouvera sa place dans toutes les bonnes bibliothèques !

vendredi 21 avril 2017

"Des vampires dans la citronneraie" de Karen Russell

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L’histoire : Des fillettes retenues prisonnières dans une manufacture japonaise sont lentement métamorphosées en vers à soie... Une masseuse se découvre dotée d’étranges pouvoirs en manipulant les tatouages d’un jeune soldat revenu d’Irak... Deux vampires prisonniers d’une citronneraie brûlée par le soleil tentent désespérément d’étancher leur soif de sang, au risque de mettre un terme à leur relation immortelle...

Autant de mondes parallèles fascinants, entre mythe et réalité, qui confirment la subtile extravagance et l’inventivité hors pair d’un des meilleurs écrivains de sa génération.

La critique de Mr K : Retour sur une fort belle lecture aujourd’hui avec le premier recueil de nouvelles de Karen Russell tout juste sorti dans la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. C’est ma première lecture de cette auteure mais j’avais déjà entendu parlé d’elle via son roman Swanplandia qui a une très bonne réputation et qui s’est retrouvé finaliste pour le Prix Pulitzer. L’occasion était belle de pouvoir découvrir une nouvelle plume US et puis cette collection ne m’ayant jamais déçu, je partais confiant. J’avais bien raison !

Huit nouvelles composent ce recueil qu’on nous annonce fantastique, méditatif, lyrique et drôle. Je me méfie en général des critiques dithyrambiques en quatrième de couverture, c’est souvent surfait et exagéré. Ici, il n’en est rien tant on plonge dans chaque récit dans un réalisme brut peuplé d’êtres en difficulté. Souvent, ce sont des représentants des classes populaires et particulièrement sur deux nouvelles d’adolescents en devenir en proie aux doutes de cet âge et à la notion de culpabilité. En sus, chaque écrit contient un élément plus ou moins étrange, fantastique parfois, fantasmagorique autrement ou encore complètement impossible pour d’autres. On navigue à vue dans des univers clos particulièrement bien dessinés et des personnages au charisme impressionnant malgré la pseudo banalité de certains.

Ainsi on croise d’étranges créatures vampiriques qui tentent de survivre dans une citronneraie entre les risques qu'ils courent et des tentatives pour essayer de remplacer le sang qui leur importe tant ! C’est décalé et très différent des univers vampiriques que j’ai pu lire auparavant. On enchaîne ensuite sur une bien nébuleuse histoire où des jeunes filles japonaises sont enlevées à leurs familles, séquestrées dans une mystérieuse usine où leur métamorphose s’amorce pour fournir ensuite de merveilleux fils de soie pour la production nationale. Autre récit délirant, d’anciens présidents US se retrouvent dans une écurie sous la forme de chevaux. Que font-ils là ? Est-ce le Paradis ou l’Enfer ? Bien que complètement cintrés, ces trois récits fonctionnent parfaitement bien, distillant une ambiance tour à tour intrigante et inquiétante. La fin vient nous cueillir comme des bleus, laissant au passage quelques zones d’ombre, libres d’interprétation par le lecteur conquis par des récits vraiment différents où narration et langue se mêlent pour mieux nous perdre en chemin.

Mes deux nouvelles favorites mettent en avant l’adolescence. La première nous raconte l'histoire d’amour contrariée d'un jeune homme de treize ans dont la fille de ses rêves a le béguin pour son grand frère. Ce texte est d’une pureté sans nom qui rend merveilleusement hommage à cet âge si compliqué à gérer pour nos jeunes. Tout est palpable, à fleur de mot depuis les doutes sur soi jusqu’à la tension sexuelle que l’on ne s’explique pas et la notion de charisme. Dans la même veine, une autre nouvelle voit une bande de gamins confrontée à un mystérieux épouvantail déposé près de leur QG et qui va leur rappeler des faits et gestes qu’ils devraient regretter. Là encore, le portrait de cette jeunesse à la dérive est subtile et bien mené, une pression incroyable s’exerce sur le héros-narrateur, livrant au passage de belles lignes sur la notion de bien, de mal et de repentance. Franchement puissants, ces deux textes à eux seuls valent le détour même si les autres ne sont pas en reste.

Ainsi, j’ai aussi apprécié la plongée au XIXème siècle qui nous est proposé par l’auteur au détour d’un autre texte où une famille de pionniers attend un mystérieux inspecteur qui leur donnera le sésame pour posséder leur propre terrain. Mais il tarde à venir, la sécheresse n’en finit plus... Lors d’une expédition dans le voisinage, le plus jeune fils va faire une rencontre peu orthodoxe. Ce texte m’a irrémédiablement fait penser à Steinbeck dans son traitement naturaliste des lieux et le côté écorcé vif de ces personnages qui semblent livrés en pâture à un destin cruel et implacable. Très différent mais tout aussi dérangeante, la nouvelle mettant en scène une masseuse qui s’occupe d’un vétéran dont les tatouage vont changer au fil des séances est assez hypnotique, livrant un regard différencié sur les traumatismes liés à la guerre et le rapport complexe qui s’instaure entre la praticienne et son patient. Là encore, l’auteur surprend par la direction prise de son récit et c’est une fois de plus étonné qu’on referme le livre. Un seul texte ne m’a pas vraiment convaincu, une sorte de liste de règles à respecter pour bien supporter son équipe qui joue en Antarctique. Dommage, le thème paraissait bien délirant, au final le texte m’est apparu comme décevant et ratant sa cible (heureusement il ne fait que 15 lignes sur les 302 pages que comptent l’ouvrage).

Voila en tout cas un ouvrage que j’ai littéralement dévoré et qui change de mes habitudes de lecture en matière de nouvelles US. On retrouve le souffle puissant, le réalisme universel qui pousse tout un chacun à s’identifier à certaines situations mais en plus, une propension à glisser hors des rails du réel, à déraper et se retrouver confronter à des situations plutôt classiques mais enrichies d’éléments surréalistes voire fantastiques. C’est la grosse mouette qui semble suivre le narrateur dans une nouvelle, un homme sans nom qui demande un conseil que l’on sait déjà lourd de conséquences, une disparition non expliquée qui hante les coupables de délits passés, ou encore les métamorphoses qui s’opèrent dans certaines nouvelles qui au-delà de leur aspect surprenant éclairent une nouvelle voie et donnent une nouvelle explication à la trame principale de la nouvelle.

Qui aime se faire surprendre et envelopper dans une écriture à la fois précise et d’une légèreté lyrique de tous les instants se doit de lire Des vampires dans la citronneraie. Ce recueil se révèle très équilibré par la qualité des textes regroupés, les thèmes qui s'en dégagent et qui permettent d'engager une réflexion à la fois profonde et cristalline sur la nature humaine et enfin, par des passages totalement branques où certitudes et repères classiques sont bousculés. J’aime cette liberté de ton, cette intelligence et ce savoir-faire. Une écrivaine à suivre assurément !