mardi 9 juillet 2019

Six mois de craquages !

Post particulier aujourd'hui avec la présentation de toutes nos acquisitions effectuées en matière de livres d'occasion au cours des six derniers mois. Emmaüs, boîtes à livre, magasins discount et autres brocantes nous ont fait succomber plus d'une fois et par petites touches bien senties. Addict un jour, addict toujours ! Revenons donc sur l'étendue des dégâts...

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(Belle photo de famille, non ?)

Le butin s'avère très varié avec des livres que je recherchais depuis un certain temps, des auteurs chouchous dont il me manquait un titre ou encore des ouvrages prometteurs où le charme agit de suite par la couverture ou la quatrième de couverture sans que l'on puisse résister. Ce qui vous surprendra moins, c'est le fait qu'une fois de plus Nelfe a été beaucoup plus sage que moi. Une section spéciale lui sera tout de même consacrée en toute fin d'article !

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(Voyage en terres asiatiques...)

Quelques trouvailles bien sympathiques venues d'Orient aux éditions Picquier qui ne sont plus à présenter.

- "Les Chroniques de Zhalie" de Yan Lianke. Direction la Chine avec la chronique d'un village pauvre qu'une femme hors du commun veut transformer en cité flamboyante. Entre folie, ambition et parabole de la Chine moderne tournée en dérision, voila un ouvrage qui promet beaucoup.

- "L'Hiver dernier, je me suis séparé de toi" de Nakamura Fuminori. Roman noir japonais, l'ouvrage s'attache à suivre l'enquête d'un journaliste sur un photographe accusé de tuer ses modèles pour prendre un cliché de leur mort en direct... Attirance pour la perdition, on nous annonce des apparences trompeuses et une frontière de plus en plus mince entre raison et pulsions meutrières. Typiquement le genre d'ouvrage qui peut me plaire !

- "Le Jardin arc-en-ciel" d'Ogawa Ito. Une rencontre miraculeuse, un amour qui emporte tout sur son passage et le destin d'une famille pas comme les autres sont au programme de ce roman très apprécié sur la toile qui s'apparente à une ode à la tolérance et à l'acceptation des différences. Je suis intrigué par cet ouvrage qui ne tardera pas à quitter ma PAL tant il se dégage un charme inexpliquable de la quatrième de couverture.

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(Black is black !)

- "Peur blanche" de Ken Follett. Ce sera mon premier Ken Follett en dehors de ses romans historiques. Miam miam ! Thriller scientifique, ce livre a un postulat de départ des plus inquiétants : une terrifiante arme bactériologique a été dérobée et un vent de panique souffle sur la Grande Bretagne. J'ai hâte de découvrir cet auteur sous un jour nouveau, comme en plus il a bonne presse, je ne pense pas m'être trompé en adoptant ce volume !

- "Delirium Tremens" de Ken Bruen. Un roman policier venu d'Irlande qui a l'air particulièrement sombre avec un antihéros alcoolique et complètement borderline. Face au classement par la police d'affaires touchant à des jeunes filles retrouvées mortes noyées, il va reprendre du poil de la bête pour que justice soit faite. Ça a l'air bien hardboiled !

- "Magie maya" et "Le Sphinx" de Graham Masterton. Deux ouvrage d'un de mes auteurs favoris en littérature d'épouvante. Graham Masterton nous propose ici deux danses avec des démons et divinités démoniaques qui vont bouleverser pour notre plus grand plaisir les vies apparemment sans histoire de héros improbables. Cet écrivain est mon pêché mignon et j'ai vraiment hâte de le relire. M'est avis que je vais prendre un des deux volumes avec moi pour nos vacances.

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(Classique quand tu nous tiens !)

 - "Un Capitaine de quinze ans" de Jules Verne. Trop content d'avoir dégoté chez Emmaüs ce titre de Jules Verne qui m'avait échappé jusque là. Cette histoire d'adolescent se retrouvant à la barre d'un grand navire à voile à tout juste quinze ans a tout pour m'emballer. Il ira rejoindre après sa lecture ma collection d'ouvrages parus chez Hachette (superbe collection) de cet auteur qui a bercé mon enfance avec des romans immortels.

- "Le Fantôme des Canterville" d'Oscar Wilde. J'avais lu il y a quelques temps Le Portrait de Dorian Gray qui m'avait, je l'avoue, refroidi. Le style a vieilli à mes yeux et je m'étais ennuyé. N'étant pas rancunier, je vais retenter l'aventure Oscar Wilde avec ce recueil de nouvelles trouvé à prix d'or. Gageons qu'il me rabiboche avec cet auteur culte !

- "Les Âmes mortes" de Gogol. J'adore cet auteur que je n'ai plus pratiqué depuis de nombreuses années (avant le blog, c'est dire !). Ce roman appartient aux grands classiques de la littérature russe et nous conte l'odyssée d'un escroc pour acheter des âmes mortes (des serfs disparus) pour s'enrichir ensuite illégalement. On peut compter sur Gogol pour livrer un ouvrage remarquablement écrit et au passage un tableau satirique de la société russe de l'époque.

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(Mix de contemporains bien alléchants !)

- "Trilogie maritime" de William Golding. Sous la forme d'un journal intime, l'auteur culte de Sa Majesté des mouches nous invite à suivre le voyage vers les antipodes d'un jeune aristocrate anglais qui durant la traversée va perdre ses illusions et découvrir le monde, le vrai ! Cet ouvrage me fait vraiment de l'oeil, il me tarde de le découvrir et de replonger dans l'écriture à la fois subtile et puissante d'un des auteurs les plus doués de sa génération.

- "Katiba" de Jean-Christophe Rufin. Quel plaisir de tomber sur cet ouvrage de Rufin, un de mes auteurs chouchou ! Dans la lignée de son très bon Le Parfum d'Adam, il nous propose à nouveau un thriller avec le terrorisme en toile de fond, ici dans la mouvance islamiste. J'ai hâte de retrouver l'écriture à la fois simple et gouleyante d'un auteur qui ne m'a jamais déçu !

- La Conversation amoureuse d'Alice Ferney. Je vous avoue que je ne savais pas de quoi parle ce roman lorsque je l'ai croisé dans un bac de livres d'occasion. J'ai vu le nom d'Alice Ferney et je l'ai adopté directement étant un grand fan de cette auteure pas comme les autres qui propose avec chacun de ses ouvrages un voyage livresque puissant et marquant dans la durée. Après recherche sur internet, il est question d'un amour adultère nourrit par une passion féroce ! Hâte d'y être !

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(Voyages en terres étranges en vue !)

- "Brocéliande" de Jean-Louis Fetjaine. Voici un ouvrage que je recherchais depuis plusieurs années en occasion, il s'agit de la suite du Pas de Merlin de Jean-Louis Fetjaine, un autre auteur que j'apprécie grandement. Ce livre reprend l'épopée de Merlin là où on l'avait laissé et si je me souviens bien, il était en bien fâcheuse posture !

- "Le Dernier loup-garou" de Glen Duncan. Moi, Lucifer du même auteur m'avait totalement conquis lors de sa lecture, je vais remettre le couvert avec ce premier volume d'une trilogie prometteuse. Un vieux loup-garou suicidaire et blasé va faire une rencontre qui va changer totalement son existence, les avis de certains amis blogueurs sont parfois dithyrambiques concernant ce tome 1. Il ne me reste plus qu'à franchir le Rubicon !

- "Les Chroniques de Durdaine" de Jack Vance. Encore un hasard heureux avec cette intégrale de Jack Vance qui promet de l'aventure en pagaille, un univers SF bien barré et des révélations fracassantes sur un monde où les habitants sont contrôlés par la terreur (une variation autour du collier explosif à la Battle Royale - oeuvre cinématographique culte à mes yeux -). Considéré comme une oeuvre culte du space-opéra, m'est avis que cet ouvrage ne restera pas longtemps dans ma PAL !

- "Sargasso" de Edwin Corley. Un vaisseau spatial US se pose en plein triangle des Bermudes, un drame se noue alors mettant en prise directe mystères de l'espace, secrets sous-marins enfouis, manoeuvres politiques et phénomènes naturels stupéfiants. Le contenu m'attire fortement (toutes les thématiques me sont chères) et la couverture est sublime de surcroît. Y'a plus qu'à !

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(Futures lectures nelfesques !)

Comme promis, voici la section dédiées aux acquisitions de ma chère et tendre, sélection qui bien que moins dense promet de merveilleuses heures de lecture :

- "Fumiers et Cie" de Tom Sharpe. Auteur se situant entre les Monthy Python, les Marx brothers et le no-sense à l'anglaise, il est très apprécié de ma douce qui l'avait dégusté avec Wilt 1. On retrouve de nouveau son goût pour la satire au vitriol avec cette histoire totalement farfelue suivant des personnages déjantés. Je pense que Nelfe va bien s'amuser !

- "La Théorie des six" de Jacques Expert. Fan de thriller, Nelfe n'a pas hésité longtemps à acquérir cet ouvrage de Jacques Expert, un auteur que nous pratiquons assez régulièrement. Un tueur en série bien retors annonce qu'il va faire six victimes et lance un défi aux forces de l'ordre : pourront-ils l'arrêter avant la fin de son cycle ? On peut compter sur cet auteur pour maintenir le suspens jusqu'au bout. Nelfe vous dira ce qu'elle en a pensé lors de son retour de lecture.

- "Une pluie sans fin" de Michael Farris Smith. Là encore, Nelfe succombe à la tentation de replonger dans l'oeuvre d'un auteur qu'elle aime tout particulièrement avec son génial Nulle part sur la Terre et Le Pays des oubliés (qu'elle n'a toujours pas chroniqué la feignasse !). Ici, il verse dans l'anticipation à la mode La Route de McCarthy avec des USA coupés en deux suite à des aléas climatiques exceptionnels. C'est l'occasion pour Michael Farris Smith d'explorer les psychés humaines et de livrer en filigrane un portrait sans concession de son pays. Je le piquerais bien à Nelfe après sa lecture...

Il ne reste maintenant plus qu'à opérer des choix de lecture, lire encore et toujours pour voyager, se transcender, explorer notre humanité, rire, pleurer, s'indigner et encore et toujours prendre du plaisir. Nos PAL bien descendues depuis quelques mois reprennent du poil de la bête... Belle variation autour du mythe de Sisyphe, non ? Comptez sur nous en tout cas pour vous faire partager ces futurs moments qui je n'en doute pas seront intenses et susceptibles de vous intéresser.


mardi 28 mai 2019

"Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage" de Vendela Vida

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L’histoire : Comment prouver qui on est lorsqu’on se retrouve seul à l’étranger et qu’on se fait voler tous ses effets personnels ? C’est le cauchemar auquel est confrontée l’héroïne du nouveau roman de Vendela Vida, en voyage à Casablanca. Endossant d’abord, faute de mieux, l’identité d’une autre Américaine dont la police marocaine lui a rendu par erreur le passeport, elle est embauchée pour remplacer au pied levé la doublure d’une actrice en tournage dans son hôtel. Affublée d’une perruque et d’un nouveau nom, la jeune femme se voit alors embarquer dans un étrange et vertigineux voyage intérieur qui l’amène à se replonger dans les circonstances douloureuses de son départ des Etats-Unis...

La critique de Mr K : Retour en Terres d’Amérique aujourd’hui avec Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage de Vendela Vida, jeune auteure très prometteuse venue de Californie. Cette collection de chez Albin Michel que j’aime tellement propose cette fois ci un récit ne se déroulant pas sur le sol US mais au Maroc avec la trajectoire étrange que prend la vie d’une jeune femme partie dans ce pays pour fuir une vie devenue insoutenable. Attention, beaucoup de turbulences sont à prévoir !

En effet, dès son arrivée sur le sol marocain, au moment de faire son enregistrement à l’hôtel de Casablanca où elle a décidé de poser ses valises, elle se fait voler son sac à dos où se trouvent tous ses papiers (dont son passeport), ses moyens de paiements et son guide touristique. On peut dire que ça commence très mal, la pauvre se retrouvant uniquement avec son autre bagage où sont rangées ses vêtements. C’est mieux que rien me direz-vous, mais les vacances s’annoncent difficiles surtout que l’hôtel, puis la police locale, ne semblent pas se motiver plus que cela pour l’aider à retrouver ses effets personnels. Au final, les forces de l’ordre lui remettent un autre sac avec le passeport d’une américaine qu’elle ne connaît pas. Elle s’enferre alors dans l'illusion et va commencer à glisser dans l’irrationnel. Se complaisant dans son mensonge, ne voulant pas retourner en arrière car quelque part cette nouvelle identité l’arrange, ses vacances prennent un tournant inattendu avec notamment son engagement sur le tournage d’un film où elle tient le rôle de doublure officielle d’une star américaine capricieuse. La fuite en avant continue...

La grande originalité de ce roman vient du point de vue adopté par l’écrivain. Vendela Vida tutoie directement le lecteur qui se retrouve dans la peau de l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le vrai nom. Le procédé est tellement bien utilisé qu’il n’y a vraiment aucun effort à faire pour s’adapter à cette narration qui pourrait dérouter de prime abord. Mais les pages s’enchaînent toutes seules, l’addiction étant quasi immédiate. Il faut dire qu’elle intrigue cette infortunée américaine ! Pourquoi est-elle venu au Maroc ? Au détour d’une phrase ou deux, on sent bien qu’elle a quelque chose de pesant sur le cœur, que sa vie a explosé en plein vol et que ce voyage est avant tout une manière d’essayer de recommencer quelque chose, de sortir du trou, d’échapper à sa souffrance. Les indices sont plutôt rares dans un premier temps, l’histoire se concentrant plutôt sur sa mésaventure et ses conséquences premières. Puis, des indices commencent à être disséminés, apportant quelques focus, points de détails qui mis en corrélation dressent bientôt le portrait d’une femme que la vie n’a pas épargnée mais qui tente de tenir la barre malgré tout.

Très attachante, touchante dans sa douleur, on prend fait et cause pour cette américaine en pleine errance. Beau roman sur l’identité, à priori un sujet de prédilection pour cette auteure que je découvre avec ce titre, on se pose pas mal de question sur ce qui fait de nous ce que nous sommes : la famille, les amis, les rencontres fortuites, les données administratives, notre métier, les coups du sort... Tout se mélange allégrement dans ce roman qui s’amuse avec son héroïne comme avec les concepts qu’il aborde. À travers les atermoiements de cette touriste un peu paumée, ses états d’âmes, ses réactions parfois étranges (souvent en fait !), on explore sans fard un être humain en pleine mue, le nécessaire changement qui doit s’opérer en nous après un choc intime d’une rare violence. Le récit prend donc une dimension initiatique et ouvre la voie à une fin plutôt ouverte que chacun interprétera avec sa propre sensibilité.

Il y a aussi le background, les éléments extérieurs qui accompagnent ce parcours qui fascinent. Le Maroc tout d’abord, un pays où je suis allé à plusieurs reprises et qui est très bien retranscrit dans ces pages. Un pays ambivalent où se côtoient tourisme de masse et traditions pluriséculaires, Maroc où notre héroïne oscille entre découverte émerveillée et moments plus tendus. Le milieu du cinéma est aussi abordé avec les coulisses d’un tournage qui réservent bien des surprises et des logiques qui parfois nous échappent. Le décalage est grand entre ce qu’elle y vit en tant que doublure, son travail, ses rencontres et son passé qu’elle traîne comme un boulet. L’interaction comme vous le lirez est détonante et finira par livrer des vérités qui font l’effet d’un électrochoc.

Difficile d’en dire plus sans spoiler, je m’arrêterai donc là. Sachez aussi que Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage se lit très facilement, quasiment d’une seule traite (prévoyez trois / quatre heures tranquille) tant on est emporté par l’histoire qui sous son aspect simple soulève nombre de questions et bouleverse son lecteur.

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samedi 18 mai 2019

"Les Dieux de Howl Mountain" de Taylor Brown

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L’histoire : Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord.

C'est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n'a jamais pu lui révéler.

Embauché par un baron de l'alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé...

La critique de Mr K : Attention gros coup de cœur avec le dernier né de la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Les Dieux de Howl Mountain de Taylor Brown est de ces romans qu’on n’oublie pas, dans lequel on pénètre sans peine immédiatement et dont on ressort ravi. Beau miroir sur un pays, une époque avec des personnages charismatiques, on passe vraiment un excellent moment. Voici pourquoi...

On suit le destin peu flatteur de Rory un jeune homme revenu estropié de Corée. Il loge chez sa grand-mère (Ma), une femme au caractère et à la vie haute en couleur. Le père de Rory est mort dans des circonstances tragiques avant sa naissance et sa mère a été placée en institution psychiatrique, réduite à un être humain replié sur lui-même et totalement aphone. Il y a peu de place proposées aux handicapés qui reviennent du front, Rory trempe donc dans des affaires louches, dans le trafic d’alcool plus précisément. Dans ce coin reculé de la Caroline du Nord, il est facile de se cacher. Si en plus, on ne se fait pas trop remarquer, les flics du coin sont arrangeants et l’on peut mener son petit business tranquille. Les cartes vont être rebattues avec l’arrivée d’un fédéral bien décidé a faire régner l’ordre, les tensions qui s’exacerbent entre un passé trop longtemps enfoui et une lutte entre gangs de trafiquants, et la rencontre de Rory avec Christine qui ouvre une porte vers un bonheur qu'il n’espérait plus.

Mêlant chronique quotidienne, roman noir et action, ce récit touche au but dans chaque domaine qu’il aborde. C’est en grande partie dû aux personnages qui peuplent ces pages et ensorcellent le lecteur. J’ai ainsi une grande tendresse pour Ma, ancienne prostituée désormais recluse dans la forêt en montagne et qui vit dans sa maison en pratiquant l’herboristerie. Un caractère de feu, une sagesse au bout de chaque phrase et un amour indéfectible pour son petit fils et la nature qui l’environne me la rende éminemment sympathique et d’une tendresse terrible. En même temps, il ne faut pas trop la chercher car croyez-moi, elle cache bien son jeu et peut s’avérer terrible quand on touche à ses proches. Le duo qu’elle forme avec son petit fils est touchant et drolatique, les deux ayant un caractère affirmé et un sens de la formule. Cela donne bien souvent des scènes inoubliables provoquant des réactions et sentiments mêlés chez le lecteur. Rory loin de se réfugier derrière son infirmité fait quant à lui tout ce qu’il peut pour assurer dans sa vie, il travaille (et plutôt bien, malgré l’illégalité de ses activités), il s’ouvre aux autres avec une ribambelle de personnages secondaires croustillants et finit même par rencontrer une fille qui lui plaît et avec qui il se voit bien poursuivre son existence.

Vous vous doutez bien que ce serait trop simple et les obstacles vont s’avérer nombreux avec en premier chef un secret de famille à élucider, la mort du père tué par un inconnu à qui sa mère a arraché un œil avant de sombrer dans le mutisme. C’est le seul indice qu’il ait, il se heurte à un mur de la part de sa grand-mère qui bloque sur le sujet et les habitants du crû qui semblent avoir oublié les événements. Se rajoute là-dessus, une lutte de pouvoir autour du trafic d’alcool avec son lot de règlements de compte, de pression, de changements de posture avec des forces de l’ordre aux mœurs changeantes, les courses de voitures sauvages (ancêtre du Nascar) qui canalisent le trop plein de testostérone et qui permettent aux coqs de se livrer bataille dans des duels d’une rare intensité. Je ne suis pas forcément amateur de courses poursuites endiablées mais les passages les mettant en scène ici sont magistraux. La montée en pression est impressionnante dans cet ouvrage et les nuages noirs s’accumulent, laissant un goût amer dans la bouche tant le fragile équilibre menace à tout moment de rompre, les sentiments et réactions étant poussés à leur paroxisme. Très bien rendus, les rapports entre personnages sont crédibles et il souffle un vent d’authenticité sur ces pages qui fait du bien et procure un plaisir sans borne.

Il est donc ici question de la famille, des méfaits de la guerre, de la lente reconstruction des individus, de foi, de survie, de vengeance et de haine. Ça sent le souffre et l’amour à la fois, les passions sont exposées à vif et l’on sait bien que personne n’en sortira vraiment indemne. Cet aspect noir est contrebalancé par le lent rythme de la nature, les grands espaces et la permanence du vivant qui apparaît deci delà au détour d’une balade, d’une cueillette dans la forêt ou même l’abattage d’un cochon. Nous ne sommes que de passage après tout et il faut relativiser. Dans ce monde des années 50 en plein changement, les anciennes croyances ont encore cours, la nature est au centre des existences et l’on s’émerveille d’un rien à la lecture de certains passages qui font la part belle à l’humanité et à son rapport primitif au règne naturel.

L’écriture est tout bonnement fabuleuse, très accessible, concise sans tomber dans la facilité, on ne peut que succomber et se laisser entraîner dans cette histoire qui prend aux tripes et se révèle universelle dans ce qu’elle véhicule. Beau, excitant, puissant, Les Dieux de Howl Mountain fera date et trouve déjà une place de choix dans ma bibliothèque. À lire absolument !

samedi 4 mai 2019

"L'Enfant et l'oiseau" de Durian Sukegawa

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L’histoire : Johnson, tombé du nid, est le seul survivant de sa fratrie. À bout de forces, le jeune corbeau est recueilli par Ritsuko, femme de ménage et mère célibataire, qui décide de le ramener chez elle au mépris de l’interdiction d’héberger des animaux dans son immeuble. Bien lui en prend, car son fils adolescent, Yôichi, se passionne pour l’oiseau qu’il entoure de mille soins. Un jour, le gardien fait irruption chez eux et Johnson, que Yôichi avait caché sur le balcon, s’envole. C’est le début pour lui d’une longue errance. Il sait qu’il ne peut retourner auprès de son ami et cherche à survivre dans une ville hostile. Une rencontre va lui sauver la vie…

La critique de Mr K : Je m'en vais vous parler aujourd’hui du dernier ouvrage de Durian Sukegawa, un auteur japonais que j’aime tout particulièrement et à qui nous devons les très beaux Les Délices de Tokyo et Le Rêve de Ryôsuke. Je ne vous cache pas que j’avais hâte de lire L’Enfant et l’oiseau car cet auteur conjugue langue magique et thématiques universelles. Je peux déjà vous dire qu’il n’a pas fait long feu et que je l’ai lu en un temps record !

Durant tout l’ouvrage, on alterne deux points de vue qui se croisent et s’épousent selon les moments du récit. La majeure partie du récit est consacrée à l’existence de Johnson, un jeune corbeau qui très tôt connaît d’épouvantables épreuves. Il voit ses frères de couvée mourir les uns après les autres et finit par tomber du nid. Il est alors récupéré par une japonaise qui le ramène chez elle malgré l’interdiction de s’occuper d’animaux sauvages au sein de sa résidence. Cette trouvaille fait le bonheur de son jeune fils Yôichi qui trouve là un palliatif à son chagrin de ne plus avoir de père. Il se prend très vite d’affection pour Johnson et c’est réciproque ! Malheureusement ce bonheur sera de courte durée et les deux amis vont être séparés. Chacun entame alors un véritable chemin de croix.

On se prend au jeu très vite dans cette lecture qui s’avère accrocheuse dès les premières ligne. L’originalité tient au fait que l’on suit au plus près un animal. Pas n’importe lequel en plus, mon oiseau préféré : le corbeau, lourd de signification mais aussi de symboles. Ils sont peu appréciés par les autorités dans ce roman et cela a des conséquences dramatiques pour Johnson qui va vivre tour à tour le deuil, l’exil, une relation d’amitié hors norme puis de nouveau l’errance et le deuil. On passe par tous les stades, la tonalité restant cependant souvent dramatique. En cela, cette lecture de Sukegawa est différente des deux précédentes, il n’y a pas beaucoup de place pour l’espoir, celui-ci est bref et cède souvent la place à des épreuves difficiles. Très bien rendu, cette existence d’oiseau est poignante, planante (dans tous les sens du terme) et source de colère face aux humains qui sèment chaos, confusion et mort sur leur passage.

En parallèle, on suit la vie de Yôichi et de sa mère. N’ayant plus qu’elle, on ressent un certain vide chez lui, une forme d’apathie que la découverte de l’oiseau va faire reculer. Cela donne de très beaux moments sur l’amitié mais aussi la responsabilité, surtout quand ils vont être séparé. Le personnage de la mère n’est pas inintéressant non plus, on sent une fêlure, un souci du passé qui ressurgit avec notamment une tendance à la kleptomanie et une nervosité qu’elle n’arrive pas à totalement dissimuler. Cette famille a gravement dysfonctionné et les conséquences se font encore sentir avec notamment l’évocation du père absent qui n’existe plus aux yeux de son fils.

Derrière le conte initiatique avec le nécessaire passage à l’âge adulte et les épreuves qui forgent une existence, L'Enfant et l'oiseau est aussi en filigrane une fine critique du genre humain et sa manie de vouloir tout contrôler au mépris des lois naturelles, une ode à la nature sauvage (thématique chère à l’auteur) et un très beau message de tolérance. Certes parfois les ficelles sont un peu grossières avec quelques personnages plus caricaturaux comme le maire ou encore le chef du syndic de la résidence mais ils mettent en exergue les difficultés de la vie moderne, le problème d’écoute et de respect entre habitants.

On retrouve dans cet ouvrage tout le talent de Durian Sukegawa en terme de sensibilité, de finesse et sa manière d’écrire si envoûtante qui provoque toujours autant de plaisir lors de la lecture. C’est typiquement le genre de roman que l’on ne peut relâcher après l’avoir entamé. Moins lumineux que les précédents avec une fin sombre qui laisse peu de doute sur le devenir des êtres rencontrés, j’ai vécu un voyage livresque éprouvant et d’une intensité impressionnante. À lire !

mercredi 24 avril 2019

"Tout ce que nous allons savoir" de Donal Ryan

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L’histoire : Martin Toppy est le fils d'un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j'en ai trente-trois. J'étais son professeur particulier.

C'est sur ces mots que s'ouvre le nouveau roman de Donal Ryan. Melody Shee est enceinte de douze semaines lorsqu'elle entreprend l'écriture d'un journal. Hantée par son mariage toxique avec un homme qui l'a quittée en apprenant la vérité sur l'enfant à naître, par le souvenir d'une mère inaccessible et de l'amie d'enfance qu'elle a trahie, Melody doit faire face seule à ses démons. Jusqu'à ce qu'une jeune femme énigmatique entre dans sa vie…

La critique de Mr K : Très belle lecture aujourd’hui avec Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan, un auteur irlandais que je découvre pour la première fois et qui a fait son petit effet dans le monde littéraire contemporain. Avec cet ouvrage, il nous propose de rentrer dans l’intimité d’une femme qui attend un enfant. Sous la forme d’un journal de grossesse avec le long égrainage des semaines qui passent et rapprochent inexorablement le lecteur de la délivrance de Melody, c’est une vie qui s’offre à nous avec toute sa complexité et ses ambiguïtés. Attention, une fois ce livre commencé, il est impossible de s’arrêter tant l'attachement est immédiat !

Melody est enceinte et pas vraiment dans de bonnes conditions... Récemment séparée de son mari pour cause d’adultère, elle se prépare pour le futur événement seule. C’est l’occasion pour elle de coucher sur le papier ses souvenirs de jeune fille, son mariage avec Pat et la longue dérive sentimentale qui en a découlé. Mais c’est aussi la rencontre avec Mary, une jeune femme de la communauté des gens du voyage avec qui elle a beaucoup de points communs et qui va vite devenir à sa manière l’amie qui lui manque, celle qu’elle a trahie étant plus jeune. Le récit avance donc tranquillement au fil des confidences et des réactions que suscitent au village la situation de Melody mais aussi celle de Mary. Rappelons que nous sommes en Irlande, pays encore fortement marqué par le catholicisme et où les opinions conservatrices ont largement pignon sur rue. Vous imaginez donc bien que cette grossesse ne sera pas des plus simples et que Melody aura fort à faire avec sa belle-famille, les préjugés, les on-dit mais aussi avec ses propres regrets et remords.

La réussite de ce roman tient en grande partie à son personnage principal. Et pourtant, quand on entame cette lecture, on a soi-même des impressions fortes. Pauvre Melody ! Orpheline de mère assez jeune, mariée trop tôt sans vraiment savoir ce qu’est l’amour, isolée dans sa maison sous l’opprobre de la communauté car tombée enceinte pour un coup d‘un soir avec un jeune homme à qui elle enseigne la lecture... Les planètes s’alignent bien mal et un fatum terrible semble la suivre depuis le début de son existence. On s’apitoie quelque peu, on angoisse quant à sa situation et au futur qu’elle pourra donner à son enfant. Dans cette noirceur teintée de mélancolie et de regrets, surgit Mary une jeune femme qui va donner à Melody ce dont elle manque cruellement : une raison de vivre, une oreille attentive, une confidente qui la comprend et va pourvoir l’aider à surmonter ses difficultés.

Très vite, des choses les rapprochent notamment la perception qu’ont les autres de ces femmes émancipées à leur manière qui souhaitent vivre une existence hors des sentiers battus. Il est beaucoup question du rapport aux coutumes, à la famille, aux codes religieux que Melody et Mary transgressent par leurs vies brisées : l’une porte un enfant illégitime, l’autre ne peut en avoir et a quitté son mari pour le soulager et qu’il puisse fonder une famille avec quelqu’un d’autre. Or, même encore aujourd’hui, ce genre de comportements ne sont pas admis et provoquent des allusions voire des réactions injustes. Cela donne dans ce roman des passages parfois très rudes, qui prennent à la gorge montrant les travers de notre humanité toujours prête à juger son prochain sans balayer devant sa porte.

Cependant, on ne tombe pas dans le cliché du chemin de croix de la pauvre héroïne qui est bien plus complexe que ce que laisse croire l’auteur de prime abord. Elle cache des secrets peu avouables que l’on commence à deviner très vite et qui révèlent des fêlures intimes importantes qui ont une influence encore aujourd’hui sur sa façon de penser, d’agir. Tous les personnages sont d’ailleurs logés à la même enseigne avec notamment Pat, le mari trousseur de prostituées qui s’avère plus sensible qu’il n’en a l’air et bien nuancé, partagé entre ce qu’il ressent au plus profond de lui pour Melody et les valeurs qui sont les siennes de par son éducation. On n'est donc jamais à l’abri d’un bouleversement, d’une découverte intime qui retourne les schémas établis et renverse les perspectives, ajoutant une dose de plaisir supplémentaire à cet ouvrage d’une finesse sans borne.

Tout ce que nous allons savoir prend une belle ampleur au fil des chapitres qui croisent les personnages, les lieux et les époques à travers les yeux d’une héroïne déboussolée, marquée par la solitude et revenant régulièrement sur son passé. Par petites touches, dans une écriture fraîche et directe, on attend la suite des événements. On espère beaucoup, on prend aussi de sacrées claques dont on a du mal à se remettre comme Melody. Et à la fin, après la lecture du dénouement logique et implacable que nous offre l’auteur, on se dit qu’on vient de lire un livre mémorable et puissant. À découvrir absolument !

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe

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vendredi 12 avril 2019

"Viens voir dans l'Ouest" de Maxim Loskutoff

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L'histoire : Dans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste.

Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration.

La critique de Mr K : Nouvelle incursion dans le monde de la nouvelle américaine avec Viens voir dans l'Ouest de Maxim Loskutoff, dernier recueil du genre à être sorti dans la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Premier ouvrage de son auteur, le fil conducteur tourne autour de l'idée d'une Amérique déchirée en deux où quelques personnages vont vivre une aventure, un destin particulier. À l'heure du mandat excentrique et déjanté du Président Trump, ce recueil fait totalement écho à l'ambiance générale qui règne Outre-Atlantique.

On suit des situations et des protagonistes très différents au fil des douze textes qui composent le recueil. Un trappeur isolé de toute civilisation tombe sous le charme d'une ourse sauvage et commence à chavirer sérieusement de la bouillotte. Un couple entame un long trajet pour emmener chez le vétérinaire un coyote nommé Léon salement blessé. Une femme doit s'occuper seule de ses deux enfants pendant que son mari est parti dans le maquis rejoindre la rébellion contre le pouvoir fédéral (c'est à dire Washington). Une bande de vieux potes se retrouve autour d'un lac dans une cabane qui a connu tous leurs débordements de jeunesse, l'un d'eux leur annonce qu'il va se marier avec une femme bien particulière. Une femme dont le couple bat de l'aile fait une fixette de plus en plus forte sur un arbre qu'elle veut absolument détruire. Un autre couple passant son temps à se disputer (et c'est peu de le dire) va dans des bains publics à l'air libre et vont croiser quelques utilisateurs des lieux. Dans une histoire en deux temps, on suit un couple qui séjourne dans le vieux bungalow familial et c'est l'occasion d'explorer leur attachement mutuel mais aussi leurs doutes. Dans un autre récit, on suit les inquiétudes d'une mère vis-à-vis de sa fille qui s'avère quelque peu siphonnée. Un étudiant vivant en colocation possède un énorme python qui semble s'intéresser à lui de près et avec appétit ! Un homme largué par sa copine n'arrive pas à se sortir de son chagrin, l'occasion de s'engager chez les rebelles pourrait bien être la solution. Enfin, la dernière histoire nous invite à suivre la fuite de deux jeunes gens que les militaires recherchent ardemment.

Passant de scénettes banales à des envolées presque psychotiques, en accompagnant ces personnages, c'est l'humanité qu'on explore avec de très beaux passages sur l'amour, l'amitié, les rapports familiaux ou avec autrui. Les sentiments sont souvent exacerbés dans un contexte que l'on devine tendu. À travers une langue épurée mais non dénuée de poésie par moment, on est touché en plein cœur par ces instantanés de vies parfois bouleversées et souvent à l'heure d'un choix qui changera leur destin pour toujours. Cela donne une tension palpable à chaque moment avec une envie inextinguible qui grandit en nous, en savoir plus, deviner où ces personnages vont nous emmener dans leurs désirs voire parfois leur folie avec des textes qui heurtent et surprennent bien souvent. Difficile d'anticiper quoi que ce soit tant l'auteur aime nous prendre à rebrousse poil et laisse volontairement la fenêtre entrebâillée à toutes les interprétations. Les amateurs de fins non définitives seront aux anges avec un sentiment d'inachevé qui loin de nous frustrer laisse l'horizon des possibles ouvert et interroge, titille notre imagination. C'est un parti pris qui me parle et m'a régalé avec cet ouvrage.

Pour autant, nous ne tombons pas dans l'abscons. Du lien se crée entre les récits, des références communes se multiplient, se croisent, avec notamment en background une rébellion forte sur le sol américain avec des milices qui se forment dont on ne connaît pas vraiment la nature profonde ni les aspirations. Refus de l'État fédéral, survivalisme, rejet de la technologie sont autant de pistes qu'on peut entrevoir sans que l'on ne sache vraiment les raisons profondes de ce cloisonnement du multiculturalisme à la mode US. Le contexte joue donc fortement sur les agissements et pensées des protagonistes que l'on croise, on est au bord de la rupture et l'ultime texte donne quelques réponses sur le devenir des USA avec toujours une part d'ombre que l'auteur se garde bien d'éclairer.

J'ai dévoré ce recueil que j'ai trouvé très fin dans sa manière d'aborder la psyché humaine et de fournir des textes forts bien caractérisés. Maxim Loskutoff maîtrise pleinement le genre de la nouvelle et nous offre un beau voyage dans une Amérique qui doute mais tente d'avancer quand même. Un excellente lecture qui confirme une fois de plus mon attachement à cette collection si propice aux découvertes littéraires.

mercredi 10 avril 2019

"La Dernière chasse" de Jean-Christophe Grangé

La Dernière chasseL'histoire : En Forêt-Noire, la dernière chasse a commencé...
Et quand l’hallali sonnera, la bête immonde ne sera pas celle qu’on croit.

La critique Nelfesque : Ah ! Un nouveau Grangé ! Joie et bonheur ! (oui je sais, je commence toute mes chroniques de Grangé sensiblement de la même façon mais que voulez-vous quand on aime un auteur, chaque nouvelle parution est une joie immense !)

Vous trouvez la quatrième de couverture énigmatique ? C'est une habitude avec les romans brochés de cet auteur. Pour ma part, je l'ai déjà dit, l'histoire m'importe peu quand un de ses romans sort en librairie : je me le procure tout de suite. "La Dernière chasse" sort aujourd'hui et j'ai la chance de ne pas avoir eu à camper devant la boutique ce matin puisque j'ai lu les épreuves non corrigées il y a déjà quelques semaines. J'étais comme une dingue, j'ai laissé tout en plan et me suis plongée dans ce roman sans en savoir grand chose. Depuis, j'attendais avec impatience le jour J pour pouvoir vous en parler ! Un conseil : n'attendez pas une seconde et courez en librairie !

On retrouve ici Pierre Niémans, dont le nom devrait vous dire quelque chose si vous êtes adepte des écrits de Jean-Christophe Grangé puisque c'est ce même Pierre Niémans qui enquête dans "Les Rivières pourpres". Les fans apprécieront ! Pas de panique en revanche si vous ne l'avez pas lu (qu'est-ce que vous attendez ?) puisqu'il ne s'agit pas ici d'une suite. Pierre a pas mal bourlingué depuis sa dernière aventure (il faut dire aussi que "Les Rivières pourpres" datent de 1998 !) et se retrouve aujourd'hui en binôme avec Yvana Bogdanovic, une de ses anciennes élèves à l'Ecole nationale supérieure de la police de Cannes-Ecluse. Le coup de foudre professionnel fut immédiat et lorsque Pierre est sorti de sa "retraite de terrain" et appelé pour constituer un Office central, unité spéciale et officieuse permettant d'aider les équipes de gendarmes pataugeant dans leurs enquêtes mettant souvent en scène des crimes sordides, Pierre rempile avec sa petite protégée. Ces deux là se ressemblent, se comprennent sans se parler, se respectent et, avouons-le, sont tout aussi branques l'un que l'autre.

Le roman débute très vite après la constitution de ce nouveau "bureau", en les envoyant sur une enquête pour le moins délicate et mystérieuse. Les voici en route pour l'Allemagne, la Forêt-Noire plus précisément, où un riche notable vient d'être assassiné sur ses terres. Au coeur d'une de ses forêts, s'étendant jusqu'en Alsace, ce dernier a été retrouvé complètement nu, décapité, castré et éviscéré. Aucune trace de lutte ou d'indice à proximité. Côté français, on piétine, côté allemand, la police prend des gants avec cette famille au bras long. Page 20, l'enquête débute. On ne perd pas de temps avec Grangé ! A partir de là, le rythme va s'accélérer de plus en plus jusqu'à la révélation finale.

On retrouve ici tous les ingrédients inhérent au genre et si bien maîtrisés par le Maître du thriller. C'est bien construit, le suspens est dosé comme il faut et l'écriture est nerveuse. On ne s'ennuie pas une seconde, le rythme est effréné, les chapitres s'enchainent. Le style Grangé fait une fois de plus mouche en alliant suspens, petits détails importants et personnages forts. Pierre Niémans est un gros nerveux qui a pris du plomb dans l'aile et montre ici quelques faiblesses. Yvana suit ses traces et se révèle être ici une adjointe précieuse. Quant aux autres personnages, on navigue entre officiers allemands très sûrs d'eux et soucieux des procédures et un entourage de la victime froid et déconnecté, la famille Geyersberg pesant plus de 10 milliards de dollars.

Dans ce roman, Grangé se focalise sur le milieu de la chasse (d'où le titre du roman). On en apprend donc beaucoup sur les différentes techniques et bien que personnellement je ne goûte guère à l'exercice, je dois dire que ce fut passionnant. Grangé a le talent d'intéresser ses lecteurs à n'importe quel sujet tant il va au bout des choses et se documente énormément avant chaque écriture de roman. On se retrouve donc avec un thriller qui tient de bout en bout et qui intégre avec brio des éléments qui jusqu'alors nous étaient inconnus.

L'écriture d'un bon thriller est un exercice loin d'être simple. Même si certaines recettes peuvent être utilisées pour tenir en haleine le lecteur, seuls les auteurs capables de le passionner ainsi sortent leur épingle du jeu. Grangé est un grand ! Définitivement le plus grand ! Et "La Dernière chasse" est un excellent opus qui ravira autant les adeptes de la première heure que les amateurs de thrillers solides.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "La Terre des morts"
- "Congo Requiem"
- "Lontano"
- "Kaïken"
- "Le Passager"
- "La Forêt des Mânes"
- "Le Serment des limbes"
- "Miserere"

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mercredi 27 mars 2019

"La Dernière chance de Rowan Petty" de Richard Lange

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L'histoire : Rowan Petty est un escroc à bout de souffle. Quand il n'arnaque pas des veuves esseulées, il triche au poker. Sa femme l'a quitté pour un autre escroc, sa fille ne lui parle plus depuis sept ans, et même sa voiture l'a planté... Jusqu'au jour où une vieille connaissance lui propose une dernière chance : filer à L.A. où des soldats en poste en Afghanistan auraient planqué deux millions dollars détournés. En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée lasse de tapiner et avide d'aventures, il file en direction du Sud. Un jeu dangereux commence auquel vont se retrouver mêlés un vétérinaire blessé, un acteur fini, et la fille de Petty. Pour le gagnant : une fortune. Pour le perdant : une balle dans la tête.

La critique de Mr K : Petit séjour dans le roman noir aujourd'hui avec un des derniers nés de la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel : La Dernière chance de Rowan Petty de Richard Lange. Comparé à Raymond Carver (pas mal comme référence quand même !), l'auteur nous propose un voyage en roue libre au cœur de l'Amérique des exclus où tous les coups sont permis pour se faire une place au Soleil. Accrochez-vous, ça dépote !

Rowan Petty est un escroc, toute sa vie il a vécu d'expédients et de coups foireux. Passé quarante ans, sa situation est loin d'être brillante : divorcé, sans nouvelle de sa fille depuis plus de dix ans, il se retrouve forcé de travailler pour son ancien apprenti qui le traite comme un moins que rien. C'est une ancienne relation qui lui propose une affaire qui pourrait bien le remettre sur les rails : il y a deux millions de dollars à la clef pour ceux qui pourraient faire main basse sur le trésor de guerre de soldats américains peu scrupuleux. Accompagnée de Tinafey, une fille de joie dont il s'est entiché et qui souhaite changer de vie, il part pour Los Angeles.

Mais voilà, vous imaginez bien que rien ne va se dérouler comme prévu. La cible repérée, il va falloir s'en approcher et flirter avec les limites de la déontologie de l'escroc : ne jamais se faire repérer, éviter toute violence et repartir tranquille le magot en poche. La route de Petty croisera celle d'un des vétérans à l'origine de l'affaire qu'il devra pigeonner alors que le gars est bien diminué, affronter des hommes de main retors et au final, se retrouver confronté au cerveau de l'affaire, un mec nerveux et jusqu'au boutiste. Comme si ça ne suffisait pas, sa route croisera celle de son ex-femme avec qui ses rapports sont toujours tendus et surtout, il aura l'occasion de renouer avec sa fille, qu'il a du confier à sa grand-mère tant il n'arrivait plus à tenir correctement son rôle de père. Vous l'avez compris, notre héros va devoir jouer sur de nombreux tableaux mais à ce petit jeu là, on ne peut pas gagner à tous les coups...

Attention, La Dernière chance de Rowan Petty est un roman qui rend addict très très vite ! Au bout de deux / trois chapitres, on est irrémédiablement pris dans l'engrenage à l'image de notre héros qui ne peut résister longtemps à un bon coup. Malgré une vie de filouterie et un moral plutôt vacillant, on l'apprécie immédiatement. Certes c'est un arnaqueur de première mais il a ce je ne sais quoi d'humanité qui nous l'attache au cœur. Malin et sensible, il n'a guère d'illusions mais il s'accroche malgré tout à cette affaire qui pourrait bien le sortir de l'ornière. Utilisant tout son savoir faire et s'appuyant sur des personnages secondaires charismatiques (sa copine amoureuse et forte en gueule et un acteur sur le retour totalement déjanté), on ne s'ennuie pas une seconde. Et puis, il y a les passages où Petty se retrouve dans ses petits souliers, quand il revoit sa fille. Cela donne des moments subtiles mêlant culpabilité et amour paternel, l'auteur dressant un portrait tout en nuance d'une relation père-fille compliquée.

L'arnaque en elle-même avance à son rythme. De la conception du plan à sa réalisation, tout est millimétré et précis. On frôle la catastrophe par moment, et les héros rattrapent le coup parfois de justesse. Les rebondissements sont nombreux sans pour autant tomber dans la surenchère. Très réaliste, le récit s'offre une crédibilité de tous les instants et donne à croiser des personnages parfois peu recommandables. Au détour des circonvolutions de l'histoire, on apprend à tous les connaître et l'on se rend très vite compte que tout est ici question de misère humaine, d'une société profondément inégalitaire qui broie ses âmes sous le rouleau compresseur du fameux rêve américain qui laisse sur le bord de la route beaucoup de monde. Loin de cautionner les actes délictueux voire violents perpétrés par certains des personnages, l'auteur verse dans le noir profond pour illustrer les contradictions des USA avec notamment l'inégal accès aux soins, le communautarisme, la violence larvée et savamment entretenue par le pouvoir... Autant, d'aspects brossés impeccablement et sans fioriture, et qui vous retourneront l'estomac.

Ajoutez là-dessus une écriture nette et sans bavure, simple, accessible et immersive à souhait et vous obtenez un roman noir d'une efficacité redoutable qui vous trottera dans la tête longtemps après votre lecture. Les amateurs du genre ne peuvent vraiment pas passer à côté !

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vendredi 1 mars 2019

"Les Mal-aimés" de Jean-Christophe Tixier

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L'histoire : 1884, aux confins des Cévennes. Une maison d'éducation surveillée ferme ses portes et des adolescents décharnés quittent le lieu sous le regard des paysans qui furent leurs geôliers.

Quand, dix-sept ans plus tard, sur cette terre reculée et oubliée de tous, une succession d'événements étranges se produit, chacun se met d'abord à soupçonner son voisin. On s'accuse mutuellement du troupeau de chèvres décimé par la maladie, des meules de foin en feu, des morts qui bientôt s'égrènent... Jusqu'à cette rumeur, qui se répand comme une traînée de poudre : "ce sont les enfants qui reviennent." Comme si le bâtiment tant redouté continuait de hanter les mémoires.

La critique de Mr K : Cette lecture est ma toute première de Jean-Christophe Tixier plutôt connu pour ses œuvres destinées à la jeunesse. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Les Mal-aimés n'est pas destiné à eux tant on pénètre ici dans l'horreur à l'état pur avec l'évocation des bagnes pour enfant au XIXème siècle / début du XXème siècle et surtout, le portrait saisissant de la misère humaine au sein d'une communauté qui, faute d'affronter ses pêchés, les cache et les tait quitte à ce que la culpabilité finisse par déborder. Attention, lecture coup de poing qui laisse des traces !

Chaque chapitre débute par un constat glaçant, l'auteur ayant initié chacun d'eux avec un extrait du registre d'écrou de la maison d'éducation surveillée de Vailhauquès dans l'Hérault. On y trouve le nom d'un enfant ayant été condamné à la "correction" souvent jusqu'à sa majorité, qu'il n'atteint jamais d'ailleurs, car chacun se transforme en victime et une date donnant le jour et l'année de leur mort. Jeunes, trop jeunes pour mourir, ils vivaient dans des conditions déplorables, exploités, abusés et sans réel espoir de liberté. Le village où se déroule cette histoire a eu un bagne pour enfant sur son territoire mais à l'heure du démarrage du récit, il a été fermé suite à une enquête administrative mettant au jour les pratiques dégradantes et inavouables qui s'y déroulaient.

De chapitre en chapitre, on alterne les points de vue. Adultes et enfants se livrent, portent tous un poids immense sur les épaules et nous racontent la vie quotidienne dans cette communauté où les secrets sont bien gardés. Il y a cette jeune fille régulièrement violée par son oncle (qui a une emprise totale sur elle) et qui se rappelle de ces garçons amaigris quittant le bagne qui vient de fermer. Le jeune Étienne qui garde les chèvres de son maître et rêve en secret de partir loin avec la jeune fille. Il y a la lingère, ancienne tortionnaire du bagne qui élève en batterie des enfants en bas âge qui lui sont confiés par l’État contre une pension et qu'elle maltraite. C'est aussi le médecin qui a précipité la fermeture de la maison de correction, qui boit plus que de raison car quelque chose le taraude dans ses tripes et lui rappelle sans cesse qu'il n'est que le descendant de bouseux, lui l'urbain qui déteste la campagne et ses origines. Il y a Ernest et Léon deux paysans au passé trouble qui vivent de plus en plus mal avec leur culpabilité qui leur ronge le sang et les conduit aux pulsions les plus terribles. Il y a aussi d'autres personnages qui essaiment plus brièvement ce roman dont le curé, l'instituteur, les femmes de paysans... et donnent une identité profonde à cette communauté rurale qui survit comme elle peut dans la négation de ses crimes passés et présents.

Il flotte tout au long des 324 pages de ce roman une ambiance pesante et glauque qui prend à la gorge. On est tour à tour écœuré, agacé, pris au tripes par la veulerie et le manque d'humanité des personnes que l'on rencontre. Au centre de tout, il y a l'enfance avilie : celle des petits que l'on a enterré à l'écart dans un petit cimetière sauvage près de leur ancienne prison, il y a ces enfants que l'on exploite encore et toujours en se disant que c'est pour les former, les endurcir, les mener à l'âge d'homme. On prend des coups violents dans cette lecture car l'auteur, tout en gardant une certaine retenue, évoque avec justesse le sort qui leur est réservé. Au détour de certaines conversations ou pensées intimes, on en apprend plus sur la vie des jeunes criminels enfermés. Finalement, le plus atroce est la mentalité qui a découlé de cette fermeture et les pratiques toujours en cours. Rapacité, cupidité et surtout absence de toute barrière morale sont exposées au grand jour dans ce monde paysan si rude et où Dieu est sensé veiller sur tous même s'il est curieusement absent quand le besoin s'en fait vraiment sentir. Banalité du mal, absence d'empathie et vie frustre ont raison de tous les repères que nous pouvons avoir, nous menant dans un voyage livresque éprouvant.

Au plus proche des personnages, l'auteur nous convie à découvrir un monde crépusculaire où les habitudes ont la vie dure, les superstitions aussi. Quand des faits étranges se succèdent comme des troupeaux malades, des morts inexpliquées ou des meules sont incendiées, on se dit au village qu'une malédiction flotte. Il n'en faut pas plus pour que tout le monde s'emballe et que la folie guette. Quand celle-ci finit par exploser tout le monde ou presque est touché. Ce récit est donc cruel, sans filtre et donne à voir une humanité perdue, sans solution où l'existence n'est qu'un cercle vicieux qui se reproduit encore et encore n'épargnant personne. Certes, il y a quelques moments plus légers, les rêveries d'Étienne, les espérances de Jeanne mais la tension ne redescend jamais vraiment et le lecteur captivé contre son gré ne peut que continuer son chemin qui l'enfonce de plus en plus dans un enfer bien humain.

Roman noir à l'écriture implacable, au sens du récit maîtrisé et remarquable, accrocheur dès le premier chapitre, Les Mal-aimés est de ces lectures que l'on n'oublie pas et qui marquent durablement. Rude dans ses thématiques, peuplés de personnages repoussoirs que l'on n'aimerait vraiment pas croiser, il est aussi le roman de l'innocence bafouée à laquelle l'auteur rend un vibrant hommage et un ouvrage qui explore une partie sombre de l'histoire judiciaire française. Une très très bonne lecture à entreprendre si vous avez le cœur accroché.

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samedi 23 février 2019

"Les Femmes de Heart Spring Mountain" de Robin MacArthur

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L'histoire : Août 2011. L'ouragan Irene s'abat sur le Vermont, laissant derrière lui le chaos et la désolation. Loin de là, à La Nouvelle-Orléans, Vale apprend que sa mère a disparu lors du passage de la tempête. Cela fait longtemps que la jeune femme a tourné le dos à sa famille, mais cette nouvelle ne lui laisse d'autre choix que de rentrer chez elle, à Heart Spring Mountain.

Elle y retrouve celles qui ont bercé son enfance : la vieille Hazel qui, seule dans sa ferme, perd la mémoire, et Deb, restée fidèle à ses idéaux hippies. Mais si elle est venue là dans le seul but de retrouver sa mère, c'est aux secrets des générations de femmes qui l'ont précédée que Vale va se confronter, réveillant son attachement féroce à cette terre qu'elle a tant voulu fuir.

La critique de Mr K : Retour dans l'excellente collection Terres d'Amérique d'Albin Michel avec cette chronique. Robin MacArthur livre là son premier roman après son fantastique recueil de nouvelles (Le Cœur sauvage sorti en 2017) qui m'avait époustouflé à sa sortie par son écriture naturaliste, poétique et des personnages attachants et toujours justes. Mes attentes étaient donc nombreuses et au final, j'ai dévoré Les Femmes de Heart Spring Mountain en une journée, sans aucune chance de revenir en arrière, pris par le souffle de cette histoire et les thématiques qu'elle remue. Accrochez-vous, on touche ici au sublime !

La mère de Vale a disparu lors du passage de l'ouragan Irène sur le Vermont, un état du nord-est des Etats-Unis. Malgré qu'elle ait quitté sa famille depuis une dizaine d'années pour couper les ponts avec un entourage devenu toxique, la jeune femme n'hésite pas, prépare un sac en vitesse et retourne là-bas pour tenter de retrouver sa génitrice. En arrivant, elle va constater les dégâts laissés par cette terrible tempête et retrouver deux femmes qui ont énormément compté lors de son enfance : Deb et Hazel. À leur contact, au fil de ses recherches et découvertes, Vale va lever le voile sur l'histoire de sa famille, ses origines et dénicher quelques squelettes dans les placards. Elle renoue aussi avec sa terre natale et notamment l'immensité de la nature qui englobe la Heart Spring Mountain, berceau des origines familiales.

Ce roman est avant tout un hommage aux femmes, à leur combat et leur abnégation. À travers de multiples points de vue et des allers-retours entre passé et présent, on croise les informations sur trois générations de femmes qui travaillent, galèrent, aiment, deviennent mères, souffrent et vivent des moments de joie. Roman sur la filiation, sur les liens indéfectibles qui constituent la famille, on aime accompagner Vale dans sa quête de vérité, Deb dans ses souvenirs de jeunesse hippie puis son retour à une vie plus calme, Hazel et Lena les deux sœurs cohabitant presque dans la même maison, l'une veillant au grain et sur la ferme, l'autre n'ayant comme compagnon qu'une chouette borgne à qui elle se confie. Bien que vivants à des époques différentes, on fait vite le lien entre elles, leur caractère, leur apparence physique, leur manière de voir le monde, tout s'imbrique petit à petit pour livrer une véritable saga qui à défaut d'être aventureuse et virevoltante est vraie et terriblement touchante. Tous les protagonistes sont attachants et longtemps leur souvenir reste gravé en nous.

Car c'est de la vie dont il est question ici. L'auteure nous donne à lire de superbes pages sur la maternité, l'amour inconditionnel qu'une mère peut dispenser à son enfant, la relation unique qui l'unit avec la chair de sa chair et que l'on doit absolument entretenir au risque de briser l'essentiel. L'amour aussi est prégnant dans ces lignes avec la recherche de l'être aimé et de la communion de deux âmes avec les dérapages qui vont avec parfois. Et puis, il y a les drames avec notamment une très belle évocation du deuil, événement hautement douloureux auquel on doit se préparer ou que l'on subit sans que l'on soit prévenu. Avec pudeur, concision et un souci de réalisme sans fioriture, Robin MacArthur nous assène coup après coup une multitude de sentiments contradictoires et de questionnements qui habitent ses personnages. On nage en pleine humanité sans filtre, ni promesse de happy end car l'essentiel est de coller au destin des personnages, gens ordinaires que rien au départ ne fait sortir du lot. L'intime rencontre donc ici l'universel, cette famille c'est un peu la nôtre, la vôtre...

Et puis, il y a l'évocation de la nature et du respect de l'environnement qui est central dans cet ouvrage. On prend son temps ici, on vit avec les éléments, jamais contre eux. Les catastrophes naturelles énumérées au cours du récit sont là pour nous rappeler que nous sommes peu de choses et que l'homme a tort de jouer avec la nature. Omniprésence de l'eau, des forêts, du froid aussi sont autant de références à une nature environnante qui englobe les personnages et leur rappelle constamment l'essentiel : nous ne sommes que de passage. Les références aux amérindiens, au mouvement hippie en rajoute une couche et ce roman à sa manière, apporte sa pierre à l'édifice de la lutte contre le réchauffement climatique. Il est bon d'entendre une voix américaine non politique s'exprimer sur le sujet quand on sait qui préside la première puissance mondiale depuis déjà trop longtemps.

Je pourrais gloser encore longtemps sur cette lecture qui m'a littéralement rendu accro. J'ai retrouvé la langue si subtile de l'auteure, son amour pour ses personnages et la beauté des espaces naturels. C'est cette littérature américaine là que j'aime, celle des petites gens, des parias, des marginaux dont la vie passe sans qu'on s'en aperçoive mais qui se révèle tellement enrichissante. Un grand moment de lecture qui m'a profondément ému.