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L'histoire: On dit qu'un jour la ville d'Is réapparaîtra, triomphante, lorsque les injustices qui dominent le monde auront cessé d'affliger les humains, lorsqu'enfin la société sera réellement sans classe. Car il y a une futur. Le modèle social symbolisé par Is libérée n'avait aucune chance de s'imposer autrefois. Mais il le peut dans l'avenir, parce que l'avenir enferme toutes les potentialités. Les Bretons attendent depuis longtemps le retour du roi Arthur qui est "en dormition" dans l'île merveilleuse d'Avalon. Mais ils attendent aussi que Dahud, tenant la main de Bran Ruz, leur ouvre les portes de la nouvelle cité d'Is. En fait, nous attendons tous cette heure.

Jean Markale

La critique de Mr K: J'ai dégoté ce bien bel ouvrage, Bran Ruz, au détour d'un énième chinage. Paru chez Casterman après une première version publiée au fil des mois dans la regrettée revue À suivre, son contenu a directement provoqué un écho en moi en faisant ressurgir des souvenirs prenants de récits lus à la lueur de ma lampe de chevet étant plus jeune. Il est ici question de la légendaire Is, ville engloutie par les flots par la faute d'une femme séduite par le Diable. Du moins, c'est ce que les gardiens de la culture académique essaient de faire croire car cette version rétablit le récit originel et traditionnel, la version non expurgée par la Sainte Église qui avait tendance à diaboliser les femmes de manière générale. Préparez-vous à un voyage à nul autre pareil, un voyage en terre bretonne entre antiquité et Moyen-âge.

Le Rouge est un enfant abandonné. Sa chevelure rousse est signe de malédiction en ces temps reculés et il apprend à survivre seul dans la lande à l'ombre de la majestueuse et grandiloquente Is, cité plantée au milieu des eaux, gouvernée par Gradlon. Le vice s'est emparé depuis longtemps de la ville qui gouverne la région par la terreur et l'injustice. Inceste royal, corruption généralisée, luttes intestines pour s'approcher du pouvoir, prêtres fanatisés par leur devoir d'évangéliser et purifier les agissements de tous, un roi affaibli et borderline… On sent bien qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de Gradlon (formule librement inspirée de Shakespeare -sic-). Au fil des pages et des 12 chapitres qui constituent ce récit, le destin du Rouge va rencontrer celui de Dahut (fille du roi) et d'Is la maudite.

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Quelle claque mes amis! Quelle claque! Cet ouvrage est d'une beauté à couper le souffle, entièrement en noir et blanc, ce parti pris permet de bien souligner paysages et personnages. Certaines cases sont de véritables tableaux, un régal pour les yeux. J'ai particulièrement aimé les paysages désolés abandonnés au vent et à la mer (la scène des naufrageurs est un must dans le genre), les longues marches du héros à travers la lande mais aussi la découverte d'Is entre ruelles étroites et tortueuses et palais somptueux où la richesse s'accumule dans les meubles, les bijoux et les atours des nobles. L'immersion est totale, le réalisme réussi et fidèle à la grande Histoire. Le travail de documentation a du être énorme, le travail titanesque pour arriver à un tel rendu. Franchement bluffant!

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L'histoire tient toutes ses promesses et c'est un vrai plaisir de renouer avec un mythe qui m'a marqué dans mon enfance. Loin des archétypes précités, on rentre dans la matière culturelle bretonne, sans lourdeur ni exagération. Époque rude et univers sombre se conjuguent pour notre plus grand contentement, on se prend rapidement d'affection pour Le Rouge (futur Bran Ruz) et Dahut, deux parias à leur manière dans cette époque arriérée et superstitieuse. Destins humains et mythes se rejoignent entre Dieux anciens et Dieu unique, opposition culturelle et philosophique qui témoigne du recouvrement de l'ancien monde par le nouveau, la lutte est inégale et teintée de mélancolie à la manière de ces dessins en noir et blanc.

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Ouvrage dense d'environ 200 pages, Bran Ruz se lit et se vit littéralement. Au delà de l'histoire qui nous est contée, on se prend à réfléchir sur la notion d'identité bretonne, sur la transmission des mythes et sur l'évolution du monde et des humains. Mais n'est-ce pas là finalement le rôle pédagogique des contes, divertir et instruire, émerveiller et faire trembler? Cette lecture remplit parfaitement cet office, reste longtemps en mémoire après sa découverte et éclaire d'un œil nouveau un classique des légendes bretonnes. Un ouvrage clef que chacun se doit d'explorer si la thématique l'interpelle. Pour ma part, il trouvera une belle place dans ma BDthèque.