dimanche 5 juillet 2020

"Walter Kurtz était à pied" d'Emmanuel Brault

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L’histoire : Avancer, toujours.
Une vie de poussière et d’asphalte où seules les routes demeurent. Une civilisation où la voiture est l’unique instrument de citoyenneté.
Dany et Sarah sont des Roues, des enfants du goudron et de l’essence. Avec leur père, ils vivent au jour le jour dans leur Peugeot 203 de couleur blanc-albatros.
D’une station à l’autre, en nomades modernes, ils roulent, ils aiment, ils rêvent, jusqu’à l’accident... et les Pieds.

La critique de Mr K : Je vous propose une chronique sur une très belle découverte littéraire aujourd’hui : Walter Kurtz était à pied d’Emmanuel Brault. Cette dystopie glaçante touche fort et juste pendant les 250 pages qui composent ce roman fascinant à l’écriture limpide et addictive. Accrochez-vous, ça dépote !

Dans le futur évoqué dans cet ouvrage, l’homme ne se définit plus que par sa voiture. Celle-ci contrôle votre vie car elle est à la fois votre habitat et votre raison de vivre. Plus on roule, plus on capitalise des points qui servent de monnaie d’échange pour se nourrir, faire du shopping et entretenir son véhicule voire monter en gamme. On a donc affaire ici à un monde dirigé par et pour la consommation, rêve ultime des néo-libéraux capitalistes adeptes de cerveaux disponibles et d'embrigadement marketing. Les humains sont désormais appelés "Roues". Caractérisé en très peu de temps, le background en lui-même est déjà d’une originalité folle et même si l’auteur n’en rajoute pas trop, reste volontairement elliptique sur certains aspects de la société qu’il a imaginé, l’ensemble, bien que dément, se révèle réaliste dans son traitement et capte quasi instantanément l’attention du lecteur.

Face à cette société, d’autres hommes dénommés "Pieds" ne sont pas intégrés et vivent en marginaux loin des routes. Revenus à l’état sauvage pour certains, vivant dans des communautés en autarcie, ils vivent d’expédients et sont considérés par les Roues comme des parasites voire de dangereux terroristes (ils n’hésitent pas à les percuter lorsqu’ils en voient certains sur le bord de la route). Ces deux visions du monde, ces deux modes de vie qui s’opposent vont se rencontrer à travers le périple d’un père et de ses deux enfants. Suite à un accident et la perte de leur géniteur, Dany et Sarah vont être recueilli par les Pieds et rien ne sera plus jamais comme avant pour eux mais aussi pour le reste du monde car c’est bien connu, une seule petite goutte peut parfois faire déborder le vase...

En soi, le déroulé de l’intrigue ne m’a guère surpris, j’ai vu venir la plupart des effets narratifs et la fin m’a paru logique (y compris la révélation finale). On commence doucement avec une évocation lente et simple du monde futuriste auquel sont confrontés les principaux protagonistes puis très vite on glisse dans le récit de survie avec une scission d’une relation unique qui se révélera fondatrice. La fin du récit rentre dans le dur avec une accélération des événements et une apothéose plus qu’effrayant. Ce qu’il y a de remarquable, c’est la langue employée. Au fil du récit, elle se calque et évolue selon les événements et on a clairement une grande dichotomie dans ce texte entre une première partie plus calme, hypnotique et une deuxième enlevée, cruelle et très réaliste (jusqu’à la nausée parfois, âmes sensibles passez votre chemin).

Le propos est d'une densité rare quant à lui, on tient là une œuvre qui dénonce sans ambiguïté les travers de l’humain et son expansion capitalistique notamment. L’individu n’est plus qu’une variable comptable, la consommation est érigée en valeur dogmatique et l’individu s’efface au profit de la masse ignare et obsédée par la performance kilométrique. Finalement, la vie se résume à rouler, acheter, dormir. Belle critique aussi au passage lors de l’accélération des événements des excès des réseaux sociaux qui se font le relais de la démocratie participative dans cette dystopie. À travers l’équivalent d’un smartphone nommé port-vie on peut bien sûr communiquer, s’entraider mais aussi proposer des référendums voire des lois. L’emballement des débats, les raccourcis faciles, le fascisme larvé s’expriment très bien sur ce type de plate-forme et vont mener le monde vers des extrémités épouvantables dans un dernier acte vraiment traumatisant. Pour autant, on ne tombe pas dans les effets de manches faciles ni le manichéisme, l’auteur renvoie dos à dos les deux communautés à travers cette fable noire et sans concession. L’Homme n’en ressort pas grandi, bien au contraire, il n’est que destruction, égoïsme et un véritable fléau pour ses semblables.

Walter Kurtz était à pied fut vraiment une très belle lecture. Bien écrit, bien construit, le propos est puissant et permet de réfléchir à notre monde actuel tout en s’évadant dans un récit qui prend aux tripes. À lire absolument pour tous les amateurs de dystopies.

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vendredi 19 juin 2020

"Sur Mars" d'Arnauld Pontier

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L’histoire : Arnauld Pontier revient de la planète rouge. Oui. Il a marché sur Mars. En 2016. Son journal de bord en est la preuve. Il détaille par le menu les mystères de cet astre frère sans les percer tout à fait. Comment le pourrait-il, du reste, alors que c'est la vie même qu'espère découvrir là cette première mission humaine ? Mais la vie, c'est d'abord celle de l'équipage, mixte, confiné, obnubilé par la routine et les consignes de sécurité. Tout semble réglé comme un livre de comptes...

La critique de Mr K : Aujourd’hui je vous propose de découvrir un roman de science fiction pas comme les autres car différent dans son approche et sa forme. Sur Mars d’Arnauld Pontier comme son sous-titre l’indique est un récit de voyage, complètement fictif évidemment ! Écrit sous la forme d’un journal tenu très régulièrement par un membre d’équipage, il propose de suivre la première mission humaine sur notre voisine planétaire rouge. Rarement, j’ai lu un récit de SF aussi immersif mais attention, on est ici dans quelque chose de posé, de rigoureux qui pourrait décevoir les fans d’actions et de péripéties surprenantes.

L’ouvrage date de 2009 et Arnauld Pontier y imagine que l’homme en 2016 partira à l’assaut des étoiles et notamment de Mars, planète "habitable" la plus proche de nous. Après un premier chapitre consacré à de touchantes pages sur la filiation du héros avec son père et les préparatifs nécessaires à l’expédition, voila l’équipage parti pour de longs mois de voyage puis d’exploration de la planète rouge. Rien ici n’est laissé au hasard, tout acte de la vie quotidienne est régi par des règlements très précis et les actions à mener sont millimétrées. Le journal revient longuement sur cette vie scientifique, sur des références liées à l’exploration spatiale mais aussi sur les sentiments qui peuvent naître entre membres d’équipage.

Comme dit précédemment, cet ouvrage n’est pas un roman à proprement parlé. Ne vous attendez donc pas à un récit échevelé et surtout pas à une rencontre avec des petits hommes verts. Nous suivons au plus près un voyage exploratoire très calibré où chacun a son rôle bien assigné et où finalement tout se passe comme prévu (ou presque). Cela n’empêche pas le journal d’être passionnant car il décrit à merveille ce que pourrait être le quotidien d’un équipage parti vers l’inconnu avec un maximum de matériel et de connaissances. Très précis sans être abscons et en restant à la portée du lecteur (on n'est pas dans de la Hard SF à l’état pur que je trouve personnellement sans âme), on est quasiment un membre à part entière de l’expédition, on observe le moindre geste quotidien et on en apprend beaucoup sur les conditions de vie collective dans un tel vaisseau. Franchement, je ne suis pas du tout tenté par l’aventure. Entre la promiscuité, les odeurs, la routine désespérante, je crois que je péterai un plomb !

On suit cependant le voyage avec passion, l’auteur ayant vraiment l’art de raconter les choses pour les rendre intéressantes et parfois fascinantes. Je pense au regard posé par les cosmonautes au passage de la lune, la symbolique du premier pas de l’homme sur Mars, l’installation de systèmes de survie ou encore le doux sentiment naissant entre le narrateur et sa collègue. Tout s’inscrit dans un ensemble cohérent et qui s’étale sur plusieurs mois avec une régularité de métronome. La langue bien que parfois précieuse et technique a emporté mon adhésion entre réalisme et parfois un peu de poésie au détour d’une évocation sentimentale. Petit bémol pour les nombreuses notes qui émaillent le récit et qui se trouvent en fin d’ouvrage, je trouve que ça interrompt un peu trop le récit, j’ai d’ailleurs sauté un certain nombre d’entre elles pour rester plongé dans ce voyage hors norme.

Cette lecture fut donc une bonne expérience à la fois dépaysante et fort plaisante. Un petit bonheur qui ravira les fans d’exploration spatiale et de récit intimiste.

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vendredi 10 avril 2020

"The Last Days of American Crime" de Rick Remender et Greg Tocchini

The Last days of American CrimeL’histoire : Marginaux contre État sécuritaire : voici l'histoire du "dernier crime américain !". Le gouvernement des États-Unis a prévenu : dans deux semaines, terrorisme et crime organisé seront éradiqués de la surface du globe. Un laps de temps nécessaire à Graham pour monter le cambriolage du siècle...
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La critique de Mr K : Petite incursion dans la Bdthèque de Nelfe aujourd’hui pour moi avec un triptyque bien hardboiled comme je les aime et que ma douce a bien apprécié en son temps même si elle a totalement oublié d’en faire la chronique ! The Last Days of American Crime de Rick Remender et Greg Tocchini propose un récit enlevé autour d’un casse qui pourrait rapporter gros sous fond de menace terroriste généralisée (médiatisée ?) et de basculement d’une démocratie dans l’autoritarisme. Cela ne vous rappelle rien ?

Graham est un malfrat des plus actifs mais il aimerait bien prendre sa retraite au soleil et donner un semblant d’espoir à sa vieille mère atteinte du syndrome d’Alzheimer. Pour cela, il compte profiter de la suppression par le gouvernement américain du papier-monnaie au profit de cartes chargées par des machines. Justement, Graham a trouvé le moyen d’en dérober une mais il ne peut réaliser ce coup seul, il va faire appel à un couple de jeunes truands dont la très belle Shelby. Commence alors un compte à rebours haletant avec son lot d’imprévus, d’effusion de sang et de punchlines bien senties !

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En parallèle, le pays est en ébullition car le gouvernement a décidé de révolutionner la lutte contre le crime face à la recrudescence d’attentats terroristes. Dans quinze jours, un signal sera émis qui agit sur les cerveaux et empêche quiconque de perpétrer volontairement une action illégale. La découverte de cette information sensible par le grand public met le feu aux poudres, des émeutes se déclenchent un peu partout, tout le monde semble vouloir toucher une dernière fois au vertige de la criminalité. L’ambiance est donc électrique et accompagne à merveille le récit principal.

Dans le genre rentre dedans, cette BD fait fort. Ça dépote sévère entre phrasé à la Audiard, bastons d’anthologie et exécutions sommaires graphiques. Les bad guys ont la part belle dans ce récit mené tambour battant, sans temps morts. On ne s‘ennuie pas une seconde et l’on se demande bien où tout cela va nous mener. Polar bien noir sur-vitaminé, volontiers anarchiste par moment (yes !), on prend une belle claque et mêmes si certains arcs narratifs sont attendus / prévisibles, les auteurs nous réservent de belles surprises et ça part parfois dans tous les sens. Dans le genre hardboiled, ça se pose là et l’ensemble est délectable à souhait si on est amateur. Les âmes sensibles passeront leur chemin par contre...

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Bien qu’ils soient tous repoussoirs, on apprécie beaucoup les personnages hauts en couleur qui peuplent ces pages. Tensions intérieures, trajectoires de vie tendues, relations complexes sont au menu avec parfois au détour de quelques planches, un espoir, une petite touche de douceur... jamais trop longue tout de même car un lourd fatum plombe tous les protagonistes et va faire le tri au fil des pages.

Ce triptyque est aussi un très bel objet en soi, de toute beauté, le style explosif et coloré fait merveille, sort de l’ordinaire pour un néo polar qui fera date et propose une expérience extrême. À découvrir au plus vite pour tous les amateurs du genre !

dimanche 13 octobre 2019

"La Terre des fils" de Gipi

couv35374253L’histoire : Dans un futur incertain, un père et ses deux fils comptent parmi les survivants d'un cataclysme dont on ignore les causes. C'est la fin de la civilisation. Il n'y a plus de société. Chaque rencontre avec les autres est dangereuse. Le père et ses deux fils, comme les quelques autres personnages rencontrés, la Sorcière, Anguillo, les jumeaux Grossetête, les Fidèles, adeptes fous furieux du dieu Trokool, vivent dans un monde néfaste et noir. L'air est saturé de mouches, l'eau empoisonnée. L'existence du père et de ses deux fils est réduite au combat quotidien pour survivre. Le père écrit chaque soir sur un cahier noir. Qu'écrit-il ? Quel est son secret ? Nous l'ignorons, ses fils aussi. Ils aimeraient bien apprendre à lire, ils aimeraient bien savoir comment on vivait "avant". Mais le père, lui, refuse d'en entendre parler...

La critique de Mr K : Superbe découverte que cette BD empruntée au CDI de mon établissement sur un simple coup de tête. En effet, pas de réelle quatrième de couverture pour résumer l’histoire (le texte ci-dessus est tiré du site Livraddict), ce sont seulement les planches et dessins qui m’ont convaincu. C’est arrivé à la maison et en regardant sur le net que je me suis rendu compte que j’ai eu une sacrée intuition : il s’agit d’un récit post-apocalyptique intimiste. Je suis adepte de ce genre depuis ma lecture plus qu’enthousiaste de La Route de Cormac McCarthy. J’entamai l’ouvrage confiant et je n’ai vraiment pas été déçu !

Nous faisons la connaissance de deux jeunes hommes et de leur père qui survivent comme ils peuvent dans une Terre dévastée. La civilisation comme on l’entend aujourd’hui semble avoir disparu et l’on ne saura jamais vraiment pourquoi. Tout ce que l’on devine c’est que des milliards de personnes sont mortes et qu’un mystérieux mal continue de dévaster l’espèce humaine. Collant au plus près des deux jeunes adultes, on sent une tension sourde entre l’aîné et son géniteur. Les non-dits et le besoin de réponses du fils crée un climat de suspicion, de méfiance que n’arrive pas à désamorcer le plus jeune frère, légèrement attardé. Forcément, tout cela va mener à un drame aux conséquences terribles...

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Le rythme du récit est très lent, il se passe finalement très peu de choses durant les deux tiers de cette bande dessinée. Il y a même des planches entières où aucun mot n’est prononcé ou écrit, où l’on se contente de contempler les personnages, le climax général ou de vivre l’action. Bercé par le noir et blanc de l’œuvre, on rentre immédiatement dans le sujet et il est tout bonnement impossible de relâcher le volume avant le fin mot de l’histoire. Le parti pris graphique est important et j’ai lu ici ou là des avis très divergents. Pour ma part, j’ai adhéré de suite trouvant que la forme était en parfaite adéquation avec le sujet traité, les traits passant allégrement de la simplicité au fouillis improbable. La grisaille environnante correspond bien à l’ambiance que l’histoire dégage, le graphisme rend aussi bien compte des émotions qui émaillent des cases et offre une peinture saisissante des décors angoissants qui constituent désormais le quotidien des hommes.

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L’aspect SF est très bien traité avec un suspens bien entretenu autour de l’Apocalypse qui a mis fin à tout ce que les personnages ont pu connaître (notamment le paternel), les mutations dont sont victimes certains individus, les luttes d’influence entre les survivants et notamment un mystérieux groupe qui s’apparente à une secte (niveau dégénérescence, ils se posent là !). Gipi nous fait rentrer dans les esprits torturés avec une facilité déconcertante. On sent le poids du passé qui n’épargne pas les plus anciens et les aspirations légitimes de jeunes pousses qui n’ont qu’un horizon bouché comme avenir. Cet œuvre nous parle donc de nous, du lien de parentalité et de la peur qui peut parfois l’entourer notamment en période de crise entre membres d’une même famille. C’est très bien dosé, évoqué avec une certaine pudeur, avec une dose de récit initiatique dans la deuxième partie de la BD dont une quête universelle que chacun reconnaîtra lors de sa lecture. On passe par bien des états à la lecture de La Terre des fils, les émotions pullulent et proposent une lecture très contrastée où l’on oscille entre surprise, violence, dégoût et parfois une once de douceur avec le personnage très attachant d’une femme surnommée "La Sorcière". Nuance et introspections sont au RDV pour une lecture marquante.

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Les petites natures passeront leur chemin tant les propos, les rapports humains et certaines idées évoquées sont rudes. En même temps, il s’agit des suites de la fin du monde et on a du mal à imaginer les survivants respectant à la lettre les règles de bienséances qui prévalaient dans l’ancien monde. Ici rien n’est gratuit et contribue à l’édification d’un ouvrage puissant et hypnotique. Une BD mémorable que je vous invite à découvrir au plus vite si le thème vous intéresse, dans le genre on est face à un must !

lundi 13 mai 2019

"Le Grondement" d'Emmanuel Sabatié

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L’histoire : Dans la capitale d’un Etat imaginaire de l’est de l’Europe, Szforinda, les habitants sont passionnés par la finale de la coupe du monde de football qui va avoir lieu. Depuis cinq ans, après le massacre de trois cents enfants par des terroristes islamistes, le pays vit dans une obsession sécuritaire.

Le livre commence alors que 70 000 spectateurs se dirigent vers l’Athéna Stadium pour assister à la finale. Il suit les différents personnages qui se rendent à ce match, ce qu’ils vivent à l’Athéna Stadium mais aussi dans les mois qui précèdent. Entre Nordine l’informaticien, Théo le policier, Yuri le jeune champion de foot, et Krysten et Yeovi ? les amants secrets, des vies apparaissent, complexes, tourmentées, tragiques et pleines d’espoir.

Dans une ambiance pesante où chacun est surveillé pour sa propre sécurité par les S.A.T., des policiers spéciaux ayant tous les pouvoirs, la ville vit dans l’enthousiasme et la peur de la finale : y aura-t-il un nouvel attentat ? Personne ne croit cela possible, et pourtant tout le monde le redoute.

La critique de Mr K : Lecture détonante aujourd’hui avec Le Grondement d’Emmanuel Sabatié, pavé de 636 pages aussi âpres que virulentes. Autant vous le dire de suite, ce roman ne plaira pas à tout le monde. Parti pris d’écriture spécial, lenteur de la mise en place désarçonnent au départ... Mais si on se donne le temps, que l’on persiste, on finit par rentrer dans un univers aussi effrayant que fascinant et qui n’est pas si loin de notre réalité en devenir. Lecture coup de poing donc !

L’ensemble du récit s’organise autour de la tenue le soir même d’un match de football très important. Pendant les trois quarts du roman, nous suivons individuellement plusieurs personnages très divers qui s’apprêtent à s’y rendre. Chacun bénéficie d’un flashback assez développé qui va nous permettre de ressentir son individualité, son identité et ses aspirations. Dans une ambiance générale lourde, où le soupçon se dispute à l’angoisse, où l’état de droit a cédé la place à un état policier répressif, le match va débuter livrant une vérité que chacun pouvait soupçonner sans pour autant y croire complètement...

Le Grondement est ce que l’on pourrait appeler un livre-chorale tant les protagonistes sont nombreux. Au final, même si l’événement final est d’importance, les trajectoires qui nous sont décrites au départ n'importent quasiment plus. Derrière ces figures quasi tutélaires de l’informaticien de génie, du flic en colère prêt à péter un câble, d’un jeune champion en devenir qu’une blessure ralentit dans sa progression, de deux amoureux transis qui doivent vivre leur idylle en cachette pour cause de conventions sociales et religieuses, d’un jeune homme prêt à tout pour réussir, c’est notre humanité et les multiples questionnements qui l’accompagnent qui nous sont livrés. Désirs et besoins, la recherche du bonheur (spirituel et matériel), le vertige de la chute après un coup dur, les espoirs naissants d’une jeunesse naïve, la tentation de la force et de la vengeance, la famille et les tracas qui vont avec, le rapport au monde, à Dieu et toute une longue liste de thématiques sont abordés via ses destins individuels qui fournissent toute la palette possible de sentiments.

À travers ces portraits croisés, Emmanuel Sabatié nous donne à voir un monde assez semblable au nôtre dans un futur proche plutôt glaçant. On pourrait imaginer en effet que l’action se déroule dans cinq / dix ans, et les développements entraperçus sont dans l’air du temps. Face à la menace terroriste, la démocratie a reculé. La police a des pouvoirs étendus, les contrôles sont quotidiens, l’opposition muselée. La tension est palpable dans chaque portrait avec des lignes qui s’opposent, une certaine radicalisation des esprits dans un sens comme dans l’autre et une course à l’individualisme forcenée. Le modèle capitaliste-libéral est désormais présent partout, les puissants sont protégés et les pauvres survivent comme ils peuvent même si tous n’ont pas conscience de la réalité de la marche du monde. Cette ambiance crépusculaire prend à la gorge et ne peut que faire penser aux changements opérés en France depuis quelques années avec le recul de l’esprit de corps au profit du sacro-saint Moi qui fait des ravages en terme de solidarité et de services publics. Ce roman est politique et donne une vision prospective très intéressante car située dans un futur probable, l’anticipation est ici très réaliste appuyant là où ça fait mal et ne laissant aucune réelle échappatoire à ses personnages mais aussi au lecteur. On est donc loin de la gentille lecture détente mais plutôt dans le genre d’ouvrage qui peut permettre d’ouvrir les yeux, d’accompagner le lecteur dans sa réflexion sur le monde.

Vous l’avez compris, cette lecture est loin d’être joyeuse... Mais elle reste jubilatoire. En effet, loin de tomber dans une forme de militantisme exacerbé, l'auteur distille les éléments de la réflexion avec patience et au compte-gouttes. Le rythme est lent, très lent d’ailleurs. Cet aspect prend toute son importance au bout des deux cents premières pages et risque malheureusement de laisser sur le bord du chemin les lecteurs les moins opiniâtres. Ce serait une erreur car bien que j’ai quelque peu pesté au départ (oui, je sais, je suis un gros râleur !) surtout que l’écriture est étrange le sujet disparaissant bien souvent pour donner de l’immédiateté, de l’urgence à ce que ressentent les personnages, je peux vous dire que cet effort de patience vaut le détour et l’on commence à dérouler les pages sans pouvoir s’arrêter dans un mélange de fascination, de dégoût (certains passages sont vraiment très rudes) et de plaisir car l’écrivain ne nous prend pas pour des imbéciles et établit des ponts vraiment passionnants pour qui aime porter un regard aiguisé sur notre société.

Un grand livre donc, difficile d’approche au départ mais d’une grande intelligence et puissant dans ce qu’il dégage. Le genre de lecture que l’on n’oublie pas, essentielle dans cette époque de transition où l’on a encore le choix quant au futur que l’on veut se choisir.


jeudi 4 avril 2019

''Underground Airlines" de Ben H. Winters

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L'histoire : Ils sont quatre. Quatre États du Sud des États-Unis à ne pas avoir aboli l'esclavage et à vivre sur l'exploitation abjecte de la détresse humaine. Mais au Nord, l'Underground Airlines permet aux esclaves évadés de rejoindre le Canada. Du moins s'ils parviennent à échapper aux chasseurs d'âmes, comme Victor. Ancien esclave contraint de travailler pour les U.S. Marshals, il va de ville en ville, pour traquer ses frères et sœurs en fuite. Le cas de Jackdaw n'était qu'une affaire de plus... mais elle va mettre au jour un terrible secret que le gouvernement tente à tout prix de protéger.

La critique de Mr K : Ce livre a une histoire particulière. Je l'ai acheté aux Utopiales l’année dernière suite à une conférence où intervenait Ben H. Winters. Le personnage a un charisme incroyable mêlant classe américaine décontractée et érudition impressionnante. Comme il était en dédicace juste après, j'en profitai pour acquérir Underground Airlines et tailler un peu la bavette avec lui. Sympathique et accessible, nous avons pu échanger Nelfe, lui et moi autour de la situation en Amérique et sur les thématiques chères à l'auteur qui se retrouvent au cœur du présent roman, un récit enlevé et passionnant.

Cette dystopie part d'un postulat glaçant : quatre États américains n'ont jamais aboli l'esclavage, cette pratique innommable est donc toujours en cours de nos jours. Au centre du récit, on trouve Victor, un homme pour le moins mystérieux qui est employé par une agence gouvernementale occulte qui traque les esclaves échappés du sud pour les remettre à leurs maîtres. Le voilà à la poursuite de Jackdaw, un jeune noir en fuite dont le cas ne semble pas sortir de l’ordinaire. Mais ce qui semblait être une affaire de routine va se révéler plus retorse, faisant ressurgir les souvenirs du narrateur et laisser deviner des implications beaucoup plus importantes.

Dès le départ, Victor marque le lecteur car c'est un personnage empli de contradictions. Noir et ancien esclave, désormais affranchi, son activité consiste à récupérer des esclaves en fuite. Formé à cela, très entraîné et redoutable d'efficacité (il a déjà 210 cas à son actif), il semble au départ imperméable à tout type d'empathie vis-à-vis de ses proies. Au fil de la lecture, on se rend compte que sa situation est loin d'être claire. Est-il vraiment libre ? Qui tient la laisse invisible qui semble le retenir d'exprimer ses sentiments profonds ? Ses accointances philosophiques ? L'auteur joue avec les certitudes du lecteur, construit et déconstruit successivement la trajectoire de son personnage principal avec un art raffiné du brouillage de piste. Personnage complexe qui inspire des sentiments ambivalents au lecteur, j'ai aimé suivre Victor qui dans ce récit se livre comme jamais, à travers des flashback saisissants sur sa vie d'avant, sur ce qu'il a gagné et ce qu'il a perdu et va au gré de l'enquête devoir remettre en question son existence.

L'ambiance générale est sombre et dérangeante. Cette dystopie est vraiment effroyable car en fait, elle est très réaliste à sa manière et fait irrémédiablement penser à des aspects de l'Amérique d'aujourd'hui. Depuis que Trump est au pouvoir, tout semble possible et dans le pire des scénarios envisageables. Libération de la parole raciste, exploitation de l'humain par l'humain, morale et pensée humaniste foulée au pied sont plus que jamais d'actualité et Ben H. Winters à travers cette œuvre de fiction la retranscrit parfaitement en proposant une variation science fictionnelle implacable et très bien ficelée. S'amusant à mêler chronologie historique et ajouts imaginaires, il fait dévier son pays dans une trajectoire qui donne le frisson en explorant les dimensions sociale, politique et économique qu'impliquent le maintien de l'esclavage. Mais au final, on peut y voir en filigrane les nouvelles pratiques en vogue dans nos sociétés pseudo-modernes qui développent l'exploitation sous toutes ses formes : la course à la consommation, l'individualisme forcené, la perte des droits acquis au profit de quelques-uns et au final une humanité qui se fourvoie... Le constat est terrifiant et l'on ne sort pas indemne d'une telle lecture.

Underground Airlines est aussi un excellent thriller avec son lot de pistes alambiquées et un sens du suspens d'une rare intensité. On ne s'ennuie pas une seconde dans ce voyage littéraire mélangeant avec bonheur deux genres qui s'allient ici parfaitement proposant une enquête tortueuse aux ramifications nombreuses et surtout aux implications insondables. Système inique, indifférence des puissants sont au rendez-vous ainsi que la résistance à l'oppression qui prend la forme des fameuses underground airlines, réseaux cachés qui apportent leur aide comme ils peuvent aux néo-clandestins qui tentent d'échapper à leur sort funeste (on les comprend vu les passages décrivant leurs conditions de vie et donnant à voir une vision infernale d'un esclavage moderne). Peu à peu, la vérité se fait jour et il est bien difficile de deviner le dénouement avant d'avoir tourné la dernière page.

Facile d'accès, très bien écrit donc, mêlant trame policière, passages intimistes et dystopie léchée, on passe un très bon moment de lecture avec Ben H. Winters qui est vraiment un auteur à découvrir quand on est amateur de transfiction et qu'on apprécie les ouvrages qui ne se contentent pas de fournir une évasion mais incitent aussi à réfléchir au monde qui nous entoure et à ses logiques cachées. Nul doute que pour ma part, je retournerai voir dans la bibliographie de cet auteur qui m'a totalement séduit avec ce titre.

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jeudi 23 août 2018

"Moi, Marthe et les autres" d'Antoine Wauters

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L'histoire : Dans un Paris dévasté par une catastrophe (accident nucléaire, cataclysme naturel, guerre de religion ?), un groupe de jeunes gens arpentent les rues, tentent de survivre en mangeant ce qu’ils trouvent, chantent des airs de John Holiways et fuient la violence de leurs ennemis en cherchant un ailleurs.

Car ce monde en lambeaux, il s’agit malgré tout de l’habiter, de s’y vêtir et d’y trouver des raisons d’espérer. Comment tenir ? Comment trouver en soi de quoi réjouir la vie quand tout a sombré ?

La critique de Mr K : Décidément la Belgique fait fort ces derniers temps en terme de littérature au Capharnaüm éclairé, la preuve en est avec Moi, Marthe et les autres d'Antoine Wauters tout juste sorti aux éditions Verdier et qui réussit le tour de force de renouveler complètement le genre post-apocalyptique. Tant par le ton employé, le caractère des protagonistes et la forme retenue pour rédiger son récit, l'auteur nous livre un micro-roman de 72 pages totalement renversant !

Suite à une catastrophe qui a réduit le monde connu au néant, un groupe de jeunes gens tente de survivre par tous les moyens dans un Paris n'étant même plus l'ombre d'elle-même. Voila le pitch de départ qui bien que minimaliste va donner lieu à un voyage sans précédent au lecteur amateur du genre. À travers 192 micro-paragraphes, le héros-narrateur (Hardy) nous parle de la vie au quotidien, des aléas de la survie, des rencontres effectuées et les décisions fortes qu'il faut savoir pouvoir prendre, le tout entre drame et humour.

La forme retenue pour écrire le roman est déjà un parti pris intéressant. En effet, le livre s'apparente à un condensé de vie résumé à l'essentiel. Fragments après fragments, on découvre la réalité très rude dans laquelle baigne Hardy. Ces éléments d'apparence disparates sont classés chronologiquement : on explore son repaire, les mœurs de la bande (ayez le cœur bien accroché, ça va très loin !) et la quête de nourriture qui est la préoccupation première de ce monde désert livré à la loi du plus fort. Et puis, un événement va précipiter les choses et commence un long voyage qui va changer la donne définitivement. Déjà que les certitudes sont maigres au départ mais obstacles, imprévus et révélations vont mettre à mal le peu d'équilibre que le groupe a essayé d'instaurer.

Moi, Marthe et les autres est aussi une petite bombe par la tension qu'il réussit à distiller tout au long de l'histoire. L'auteur en économisant les mots et les formulations, livre un concentré d'émotions humaines et un récit d'une rare intensité. Comme les protagonistes, on erre au milieu de ces pages, on savoure les saillies de chacun (auteur comme personnage) mais on s'enfonce aussi avec eux dans un univers post-apocalyptique très bien restitué de manière indirecte. Pas de grandes phrases ou de longues descriptions, c'est à travers l'unique ressenti de Hardy et en filigrane des actions relatées que l'on devine l'épouvantable vérité : les hommes ont failli et sont tombés en disgrâce. La fin du monde tel que nous l'avons connu a bien eu lieu et l'espèce a régressé quasiment au statut d'animal.

Ainsi comme dans La Route de McCarthy, il ne fait pas bon croiser des inconnus et l'on risque sa vie à chaque moment de son existence. La paranoïa ambiante ne rassure personne et surtout pas le lecteur pris au piège de ce petit volume diablement efficace. La langue de l'auteur y est pour beaucoup, épurée en terme de forme pure, elle densifie pourtant personnages et actes pour ne garder que l'essentiel. C'est bluffant, drôlement malin et au final totalement réussi. À lire absolument !

mercredi 16 mai 2018

"Malevil" de Robert Merle

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L’histoire : Une guerre atomique dévaste la planète, et dans la France détruite un groupe de survivants s'organise en communauté sédentaire derrière les remparts d'une forteresse. Le groupe arrivera-t-il à surmonter les dangers qui naissent chaque jour de sa situation, de l'indiscipline de ses membres, de leurs différences idéologiques, et surtout des bandes armées qui convoitent leurs réserves et leur "nid crénelé" ?

La critique de Mr K : En entamant Malevil, je savais que je m’attaquais à un classique dans son genre, à un ouvrage qui a séduit beaucoup de ses lecteurs. Pour ma part, c’était ma seconde incursion dans la bibliographie de Robert Merle après ma très belle (et terrifiante) expérience de La Mort est mon métier (déjà ancienne par contre d’où l’absence de chronique sur le blog). J’en attendais donc beaucoup surtout que le genre post-apocalyptique peut s’avérer très casse-gueule avec le risque de tomber dans l’accumulation de clichés et de situations convenues... Cet ouvrage évite tous ces écueils et propose un récit immersif, très dense et d'une grande virtuosité stylistique. Suivez le guide !

À travers les yeux d’Emmanuel, un trentenaire sémillant qui a réussi, ce récit nous invite à suivre la destinée d’un petit groupe de survivants réfugiés dans la forteresse de Malevil, vieux donjon qui a survécu à une mystérieuse bombe atomique et les radiations qui s’en sont suivies. Après le choc initial, s’impose à tous la nécessité de s’organiser, de tout reprendre depuis le début. Malevil se remet alors doucement sur pied, la vie reprend ses droits mais les problèmes s’accumulent, les solutions existent mais tous doivent s'adapter au mieux et rebondir suite aux pertes subies et aux changements irrémédiables auxquels ils sont confrontés. Les menaces sont multiples, internes, externes et il va falloir toute la volonté d’Emmanuel et de ses amis pour pouvoir surmonter ces difficultés et aller de l’avant car tous savent qu’ils n’ont pas le choix s’ils veulent survivre.

Pour les raisons énoncées précédemment, je ne suis pas forcément un fan absolu de ce sous-genre de la SF qui consiste à décrire une fin du monde qui pousse les gens dans leurs retranchements. Robert Merle fait fort car avec cet ouvrage datant de 1972 pourtant, il arrive à donner une image neuve et profondément humaine à un drame planétaire. Très localisé dans une vallée du sud-ouest de la France, l’auteur se focalise sur le petit groupe de Malevil. N’attendez donc pas donc ce livre des descriptions longues et alambiquées sur les origines du feu nucléaire, la façon dont les autorités réagissent (si elles le peuvent encore...), tout est ici raconté à hauteur d’homme, un peu à la manière de La Guerre des mondes de HG Wells. L’intimisme est donc de mise mais n’exclut pas les grandes réflexions, la portée universelle de certaines thématiques de terroir et l’évasion. Au contraire, on se rapproche des survivants et on se prend à s’y attacher très vite malgré quelques personnages parfois repoussoirs.

Ce pavé de 636 pages nous convie donc à partager le quotidien d’Emmanuel, un homme du crû qui à travers quelques flashback en début de livre nous livre les dates clefs de son existence. Célibataire, entouré de ses vieux amis et propriétaire du vieux château seigneurial de la commune (Malevil le bien nommé !), il organise au mieux l’existence de cette nouvelle communauté façonnée par la force des choses. Très pointilleux, hyper descriptif dans le journal qu’il nous livre, Emmanuel offre une vision humaniste et démocratique de son assise sur les autres. Bien que chef temporel et spirituel, il ne cesse de consulter les autres et d’essayer de gérer la crise par le compromis. Organisation des tâches journalières, de la défense de la forteresse, gestion d’un conflit interne, le ré-ensemencement des champs pour une possible future récolte, l’exploration des alentours et de multiples autres tâches sont à réorganiser et c’est avec un plaisir de métronome qu’on aime suivre les aventures de ces gens de rien qui se retrouvent quasiment en autogestion vu l’absence totale de présence de l’autorité publique.

On baigne dans une ambiance campagnarde, à dix mille lieues des récits mettant en scène dans un monde apocalyptique des hordes de barbares ou de survivalistes armés jusqu’aux dents. Ancré dans un réalisme de tous les instants, la région où se déroule le récit est à la base essentiellement campagnarde et agricole, cela s’en ressent dans les préoccupations, les mentalités des personnes du crû. Cette approche est très réussie car elle donne à voir ce qui se passerait en cas d’annihilation atomique de la planète sans tomber dans l’excès d’effets de manche à deux balles et de figures héroïques stéréotypées. La priorité en effet n’est pas de lutter contre les autres mais d’abord de se réunir, de constituer un ensemble solide et surtout de reconstruire le monde du mieux que l’on peut. Chacun ici a sa part d’ombre, ses motivations profondes, ses fêlures. Plus qu’une histoire de Terre agonisante, c’est avant tout une histoire d’homme qui nous est contée. Espoirs, petites et grandes victoires, déconvenues, drames s’enchaînent avec toujours au centre l’étincelle qui fait que malgré tout on se débat avec la vie que l’on a et que l’on cherche à s’en sortir quoiqu’il arrive.

Extrêmement riche dans sa composition, brassant énormément de concepts et de thématiques (l’amour, l’amitié, la mort, la vie en société, l’autogestion et la gestion du pouvoir, la religion et la foi, la survie et les sacrifices qu’il faut faire en son nom, nature et culture notamment), on tourne les pages sans s’en rendre compte avec un plaisir renouvelé à chaque nouveau chapitre. Remarquablement écrit, Malevil de Robert Merle réussit à nous émouvoir, nous bousculer à partir d’un postulat de départ finalement classique notamment pour nous, humains du XXIème siècle inondés d’images et d’œuvres citant l’Apocalypse et l’évoquant directement ou non. On sort des sentiers battus et l’on s’embourbe dans les abysses de l’âme humaine qui recèlent à la fois des trésors de générosité et des sommets de cupidité qui trouvent dans cet ouvrage de beaux représentants. À la fois divertissant, tendu, drôlement bien construit et pensé, Malevil a sa place dans toute bibliothèque d’amoureux d’anticipation et des belles lettres. 

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mardi 1 mai 2018

"La Mort blanche" de Frank Herbert

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L’histoire : Lorsque la voiture piégée explosa dans une rue de Dublin, John O'Neill vit mourir sa femme et ses deux fils par la faute d'un terroriste.

Il était un génie, il devint le Fou. Il avait perdu toute raison d'exister sauf une, la vengeance : il allait faire partager sa souffrance par la Terre entière. Seul, dans son laboratoire de fortune, il fabriqua une arme bactériologique terrifiante, la peste blanche, qui tuait les femmes, toutes les femmes, sans remède.

La critique de Mr K : Lecture d’un auteur mythique aujourd’hui avec La Mort blanche de Frank Herbert, l’auteur de Dune. C’est ma première incursion ailleurs que dans le space-opéra avec lui avec ce thriller d’anticipation écrit dans les années 1980 et terriblement d’actualité par ses thématiques. C’est une fois de plus le plus grand des hasards qui me l’a fait acquérir (l’abbé encore et toujours...) et la quatrième de couverture fort alléchante ne m’a pas fait hésiter une seconde. C’est donc avec impatience et beaucoup d’attentes que j’entamai la lecture de ce beau pavé de 575 pages. Au final, ce fut une sacrée expérience !

Biologiste moléculaire de renom, John perd tout en un instant suite à un attentat à la voiture piégée : sa femme, ses deux enfants et la raison. Fou de chagrin et de rage, il fera payer les coupables et l’humanité entière gouttera à sa vengeance. Il rentre en clandestinité, fabrique un virus exterminateur qu’il lâche ensuite sur trois principales cibles liées de près ou de loin au drame qu’il a vécu. Cette nouvelle peste condamne à long terme toutes les femmes du globe. On suit alors par l’alternance des chapitres les mesures mises en place par les différentes autorités pour essayer de lutter contre le phénomène et lui trouver un remède, un jeune couple amoureux qui à sa manière va rentrer dans l’histoire et John lui-même dans sa métamorphose et le voyage qu’il entreprend pour voir de plus près ce qu’il a déclenché. Dans ce roman-somme, l’auteur nous offre une vision incroyablement dense, crédible et prenante d’un monde livré à une menace extrême et un magnifique portrait d’un homme brisé que la colère va mener du côté obscur.

Ce roman d’anticipation se caractérise d’abord par son réalisme de tous les instants. Se déroulant dans les années 1980 en pleine Guerre froide, le récit s’attarde très vite sur les réactions en chaîne que suscite la menace pernicieuse de la disparition de la gente féminine. On rentre dans le bureau ovale, les cabinets ministériels, les laboratoires ultra-secrets et dans toute une série de lieux décisionnels qui semblent débordés par l’ampleur de la crise à affronter. En effet, le phénomène est rapide et quasiment hors de contrôle, le chaos guette avec des foules qu’on ne peut plus contrôler, une peur qui gagne le monde entier et de vieux réflexes de survie qui mettent à mal les jalons de toute civilisation. L’aspect géopolitique est ainsi bien poussé avec des références claires à des conflits prégnants à l’époque de l’écriture de cet ouvrage (la Guerre Froide, le terrorisme irlandais, l’Apartheid en Afrique du sud) ou encore d’actualité (Israël et la Palestine, le djihadisme) ce qui donne une densité bluffante à un livre que l’on pourrait même qualifier de prophétique sur certains domaines (notamment la question des armes bactériologiques ou chimiques dont on entend malheureusement parler de plus en plus depuis quelques temps). Sans raccourcis malheureux ni caricature, Herbert nous livre un scénario crédible et fort éclairant sur la nature des relations internationales et sur la manière de réagir des foules et des dirigeants. Ce n’est pas forcément rassurant vous vous en doutez mais on ne pouvait s’attendre à moins de la part de cet auteur qui déjà dans son cycle Dune excellait dans la description des rapports de force entre puissants.

L’aspect purement scientifique est aussi très poussé avec des passages tirant vers la SF Hard-science, un sous-genre que je n’apprécie pourtant pas vraiment au départ mais qui ici a le mérite d’être accessible et totalement intégré au reste. Il donne à voir de très prêt les travaux de John puis de ceux qui vont essayer de contrer son virus. J’ai tout compris, ce qui n’est pas une mince affaire avec le pur littéraire que je suis et ces données rajoutent un aspect réaliste à l’œuvre qui lui donne une puissance terrifiante supplémentaire. Pour contrebalancer cet aspect, l’auteur nourrit son récit de nombreuses références à la foi, la religion et la destinée humaine. À travers les personnages croisés, c’est l’occasion pour Herbert d’aborder des questions existentielles qui peuplent une vie humaine : la notion de paternité, le sens de la vie, la question de la rédemption et du pardon, les rapports homme femme, l’ordre et le chaos. Les différentes situations évoquées apportent vraiment leur lot de réflexion et plus qu’un roman sur un apocalypse possible, c’est une véritable analyse en profondeur de notre espèce qui nous est livrée sans fard ni évitements confortables d’où des passages parfois rudes à appréhender et pouvant choquer la morale communément admise. Moi qui aime être bousculé et interrogé, je n’ai pas été déçu, bien au contraire, on aime poursuivre ses réflexions après avoir refermé l’ouvrage.

Malgré un sous-texte et des questionnements métaphysiques, on accroche immédiatement et avec facilité à ce roman qui présente des personnages forts, attachants et diablement séduisants. Au premier rang d'entre eux, John devenu le terroriste absolu suite à un choc personnel épouvantable. Bien que responsable de millions de morts, on éprouve une empathie certaine en son endroit, la souffrance l’a définitivement abîmé et fait basculer. L’auteur nous livre ici un portrait d’une grande finesse et d’humanité de cet homme brisé que le malheur a poussé vers l’irréparable. La description de cet esprit tourmenté est d’une force incroyable, d’une justesse inégalée dans ce domaine, j’ai été saisi par ce personnage qui évolue énormément et ceci jusqu’à la fin qui étonnera plus d’un lecteur chevronné. Les autres protagonistes bien que moins présents sont tout aussi ciselés et chacun vit avec ses contradictions et ses aspirations, loin des clichés habituels du genre. On a affaire dans La Mort blanche à des personnages complexes dont les trajectoires de vie se mêlent, s’entrechoquent et se révèlent bien souvent imprévisibles pour le plus grand bonheur du lecteur conquis.

Il faut dire qu’on croise toutes sortes de protagonistes tous plus différents les uns que les autres avec notamment un prêtre catholique confronté à la colère de Dieu selon lui, des anciens terroristes de l’IRA qui reprennent le contrôle de leur pays et réitèrent les erreurs des oppresseurs qu’ils ont chassés, un couple vivant dans un caisson d’isolation pour sauver une jeune femme qui pourrait détenir une clef pour éradiquer la maladie, des présidents américains qui tentent de prendre les décisions qui conviennent, un nouveau pape qui tente d’asseoir son autorité, un garçon traumatisé par la perte de sa mère et toute une légion de personnages qui survivent comme ils peuvent dans un monde en plein changement et qui remplace l’ordre établi. Beau focus au passage sur l’Irlande entre luttes intestines pour la prise de pouvoir, la légitimité de la lutte armée et les débordements qu’elle peut générer, la culture irlandaise mais aussi les paysages d’un pays qui me fascine depuis longtemps. On voyage énormément au gré des pérégrinations des personnages et des péripéties du récit qui en compte beaucoup.

La lecture s’est révélée passionnante et d‘une saveur incomparable. Certes le style Herbert est particulier, il nécessite un petit temps d’adaptation tant les informations sont nombreuses et les ellipses obscures au départ mais une fois pris par la trame générale, les pages se tournent toutes seules. Alternant passages contemplatifs et descriptions précises, il n’y a aucun élément surfait ou inutile dans ce gros volume, tout s’imbrique parfaitement et propose une expérience assez unique en son genre. Le rythme s’accélère par moment procurant un suspens de bon aloi et l’exploration chirurgicale du personnage de John est d’une subtilité confondante. Il n’y a pas à dire cet auteur est extraordinaire, cet ouvrage est pour moi un classique indéniable dans son genre et tous le amateurs se doivent de l’avoir lu car loin des sentiers battus et s’adressant à notre intelligence, il ouvre une fenêtre vers des horizons insoupçonnés et très enrichissants. Un must !

lundi 2 avril 2018

Craquage chez l'abbé (part I)

En février dernier, Nelfe et moi sommes allés chez notre abbé préféré pour fouiner un peu du côté des rayonnages de livres. Pour une première en 2018, on a fait fort ! La preuve, il faudra pas moins de deux billets pour vous décrire le butin en commençant aujourd'hui par les ouvrages appartenant au domaine de l'imaginaire au sens large. Regardez plutôt !

Acquisitions avril ensemble

Comme d'habitude, le hasard fait bien les choses et il y avait vraiment de quoi se régaler lors de notre visite avec des auteurs que j'affectionne et dont certains titres m'étaient encore inconnus et des découvertes vraiment intrigantes qu'il me tarde de faire lors de leurs lectures. Pas d'ouvrage pour Nelfe cette fois-ci, elles viendront lors du second billet sur les ouvrages de littérature plus contemporaine. Allez, c'est parti pour le grand déballage !

Acquisitions avril Denoel
(Le charme intemporel des couvertures vintage de la collection Présence du futur)

- Noô 1 de Stefan Wul. Un auteur auquel je ne peux pas dire non et qui propose bien souvent des oeuvres inclassables que certains aiment appelés "délires lucides" ou "surréalisme rationnel". C'est bien barré en tout cas et en matière de SF le Monsieur s'y entend. il est ici question de migration forcée à travers l'espace et de questionnements sur le pouvoir. Le héros réfugié sur une autre planète va connaître bien des déboires et se révéler à lui-même. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que cet ouvrage sera une belle expérience de lecture.

- Le Coeur désintégré de Théodore Sturgeon. J'adore cet écrivain et avec ce recueil de cinq nouvelles autour de l'amour, la haine et le coeur qui comprend tout, ce sera ma première incursion dans ses récits courts. J'ai hâte de m'y frotter tant chaque lecture de Sturgeon s'est révélée un délice de chaque instant entre vision neuve et écriture séduisante à souhait.

- Persistance de la vision de John Varley. Des nouvelles encore avec ce recueil qui m'a fait de l'oeil avec une quatrième de couverture faisant la part belle à l'immortalité possible grâce à l'ingénierie génétique. On imagine qu'au delà du progrès technique, ces trois textes seront l'occasion pour l'auteur (que je découvrirai lors de cette lecture) d'aborder des thèmes plus philosophiques comme la notion de morale et d'éthique mais aussi de désir et d'accomplissement de soi, des thématiques qui m'intéressent tout particulièrement lorsqu'on aborde le genre SF.

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(Un beau mix fort prometteur !)

- Visages volés de Michaël Bishop. Présenté comme une puissante métaphore de la colonisation, cet ouvrage met en scène un monde civilisé reléguant à la marge des êtres repoussants de par leur apparence physique. Le nouveau responsable de cette communauté honnie par les puissants va prendre au fur et mesure fait et cause pour eux, liant son destin au leur et devra faire face à une vérité que les humains ne sont pas forcément prêt à entendre. Un pitch accrocheur pour un roman à la très bonne réputation. M'est avis que je suis tombé sur une belle pièce littéraire !

- Mainline de Deborah Christian. Là encore, c'est le résumé du dos qui m'a séduit avec une trame se déroulant sur une planète aquatique dévolue au commerce sous toutes ses formes notamment les plus malhonnêtes. Au coeur de l'intrigue une femme-assassin aux pouvoirs très étendus dont celui de voir les futurs alternatifs qui s'offrent à elle. Mais tout pouvoir à son revers... Un roman de SF entre space-péra et cyberpunk, un mix intéressant à première vue qu'il faudra confirmer à la lecture.

- Cugel saga de Jack Vance. Ca fait un bon bout de temps que je n'ai pas lu un Jack Vance, auteur très prolifique qui m'a à chaque fois bluffé et complètement emporté avec lui dans des univers riches pour des voyages immersifs. Il est ici question de vengeance dans un univers fantasy avec son lot de sorciers, de magiciens, de voleurs et de royaumes en péril. Miam miam !

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(Roooooo, que de promesses encore !)

- Un Monde d'azur de Jack Vance. Même auteur mais dans de la SF pure et dure. Dans un monde sans consistance, fait d'océan, d'air, de soleil et d'algues, les habitants n'ont pas à se soucier de leur survie car la nourriture leur est distribuée en abondance à condition qu'ils nourrissent régulièrement le roi qui les protège. Mais ce dernier est-il un Dieu ou un monstre marin ? Drôle de résumé pour un ouvrage qu'il me tarde de découvrir lui aussi.

- Hérésie et Inquisition d'Anselm Audley. Ce sont les deux premiers tomes d'une trilogie de fantasy que je ne connaissais ni de nom ni de réputation. Le cycle se déroule sur une planète géante en grande partie recouverte d'océan où des fanatiques religieux tiennent le pouvoir d'une main de fer. Mais la résistance s'organise... C'est le genre d'achat coup de poker que j'affectionne. Qui lira, verra !

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(Un dernier mélange pour la route !)

- Pire que le mal de Jay R. Bonansinga. Un petit tour dans la dimension Terreur avec une histoire de stripteaseuse condamnée par un cancer qui guérit miraculeusement grâce à une technique d'auto-hypnose. La contre-partie est cependant inquiétante car elle semble avoir réveillé quelque chose d'épouvantable qui était en dormance depuis son plus jeune âge. Typiquement le genre de résumé qui me fait craquer, à confirmer lors de la lecture !

- La Magnificence des oiseaux de Barry Hughart. Un livre qui semble n'être qu'un pur délire mélangeant enquête, Histoire et éléments fantastiques. Impossible à résumer sans trahir une quatrième de couverture bien space. Décrit comme un mélange improbable (mais réussi !) du Juge Ti et de Terry Pratchett (deux références qui me parlent), j'attends de voir ce que cela va donner !

- La Malédiction des rubis de Philip Pullman. J'ai sauté sur l'occasion lorsque j'ai croisé la route de cet ouvrage. J'ai littéralement dévoré la trilogie de La Croisée des mondes et il me tardait de replonger dans un livre de cet auteur au talent immense. Il est ici question d'une jeune fille intrépide qui se retrouve seule dans le Londres inquiétant de l'époque victorienne et qui va devoir percer les secrets d'un rubis très convoité qui attise la mort autour de lui. Trop hâte d'y être!

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Voila pour cette première partie d'achats qui, vous en conviendrez, sont sources de promesses de lectures tantôt passionnantes tantôt intrigantes. Ils vont désormais rejoindre leurs petits camarades en attendant d'être choisis. Très vite, je vous reparlerai des acquisitions de cette session Emmaüs février 2018 avec le reste des ouvrages qui se sont faits adopter.