mardi 13 avril 2021

"Limbo" de Bernard Wolfe

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L’histoire : Ceci est l'histoire d'un monde pacifique. Après une guerre presque absolue, les hommes ont choisi de perdre leurs membres plutôt que de reprendre les armes.

Ils ont choisi l'IMMOB, suivant les idées qu'ils ont cru lire dans le journal intime d'un jeune chirurgien, le docteur Martine, devenu ainsi une sorte de messie. Mais les cybernétistes veillent.

Ils ont une autre solution. Des membres artificiels, plus résistants, plus fiables, capables de tout. Même de reprendre le combat, les armes.

C'est dans cet "entre-deux-guerres" du futur que réapparaît le docteur Martine, brutalement promu au rôle d'arbitre dans un conflit tragique dont il ignore les origines...

La critique de Mr K : Incursion en science-fiction aujourd’hui avec cet ouvrage qu'un ami m’a offert pour mon anniversaire, livre qu’il avait lui-même lu et adoré il y a déjà quelques temps. Je ne connaissais avant ni l’auteur ni le titre, ce qui est un grand tort. Quand on creuse un peu, on se rend vite compte que Limbo de Bernard Wolfe est considéré comme un classique du genre par les amateurs. L’erreur est désormais réparée et je confirme tout le bien que j’ai pu lire ici ou là sur cet ouvrage. C’est 768 pages de pur plaisir littéraire entre SF et essai philosophique, à la fois passionnant et immersif.

Tout débute sur une île de l’Océan Indien qu’aucune carte ne mentionne. On y fait connaissance avec le Docteur Martine, le héros de ce récit. Naufragé plus ou moins volontaire, cela fait 18 ans qu’il vit avec la peuplade du crû avec laquelle il entretient de bons liens et pratique la suite de ses travaux scientifiques sur le cerveau. On est plus ou moins plongé dans l’univers du bon sauvage cher à Rousseau, du moins la recherche de l’homme à l’état naturel sans velléité agressive ni possession terrestre. C’est l’occasion de commencer un voyage métaphysique sur la nature de l’être humain mais aussi sur ce qui s’oppose à elle : la Culture et notre propension à vouloir transformer la Nature selon notre volonté et nos désirs. Dès le départ, vous l’avez compris, on sait qu’on a affaire à une œuvre ambitieuse à l’universalité qui va aller crescendo.

Tout va se voir bouleverser avec l’arrivée d’intrus sur ce pseudo paradis terrestre. Venus de Limbo, territoire situé en Amérique du Nord (partie des États-Unis que nous connaissons), ces humains présentent la particularité d’être amputés de plusieurs membres remplacés par des prothèses aux capacités diverses (pales d’hélicoptère, scies, lance-flamme…). Le choc est forcément profond même s’il se déroule pacifiquement. Cependant cela agit comme un révélateur chez le Docteur Martine qui prend la décision de retourner chez lui pour voir ce que son monde est devenu et partir à la recherche de lui-même.

Parti en 1972, à la veille d’un conflit majeur, en 1990 (année de déroulement du présent récit), la Terre a subi une troisième guerre mondiale où les bombes atomiques ont ravagé une bonne partie du monde. Ainsi l’Europe n’a plus d’existence viable, les grandes villes du continent ont été rasées. Reste deux blocs antagonistes qui s’épient en chiens de faïence, un peu à la manière des tensions liées à la Guerre Froide dans notre propre réalité. Les deux camps ont adopté la mystérieuse idéologie de l’IMMOB au nom de la paix mondiale et de l’apaisement de l’être humain. Ils s’affrontent désormais via une nouvelle version améliorée des jeux olympiques et une paix durable semble s’être installée.

Tout en suivant Martine dans sa redécouverte de son pays et de ses racines (très beau passage dans les lieux de son enfance), on explore les contradictions de l’être humain et notamment sa volonté de poursuivre une utopie qui par essence n’est pas atteignable à partir du moment où des règles sont mises en place et dépassent l’idéal poursuivi. Par leur sacrifice ultime, celui de leurs membres représentant l’agressivité et l’idée de déplacement et donc de violence (je schématise à fond, le livre est beaucoup plus disert et rigoureux que moi), les êtres de cette civilisation nouvelle vivent dans une grande rigidité, une absence totale d’humour (au contraire du héros qui bien malgré lui a concouru à cet état de fait mais je vous laisse la surprise) et une volonté de contrôle total de soi y compris lors du moindre acte quotidien. Pour se rapprocher des machines qui ont finalement guidé le feu nucléaire, les hommes sont devenus des posthumains, alliant chair et cybernétique dans un mélange qui condamne la moindre nuance ou morale humaine élémentaire. Le manichéisme est de mise avec au final une société discriminatoire, où la liberté n’est qu’un leurre, où le sexe est dirigé, le libre-arbitre finalement absent à cause d’une propagande très bien huilée, un contrôle des foules total.

Limbo n’est pas pour autant un ouvrage très prospectif en terme de technologie pure. Il y a quelques détails sur les voitures automatiques, on y parle de cyborgs et de transhumanisme. L’intérêt est surtout dans l’aspect philosophique et psychologique qui est développé dans cette anti-utopie grinçante et finalement lorgnant vers la farce quand on apprend l’origine de la révolution à l’œuvre pour créer le mouvement IMMOB. Bien moins connu que 1984 ou encore Le Meilleur du monde, on navigue ici dans les mêmes eaux avec une partie théorique encore plus poussée qui vous rappellera avec joies quelques grands questionnements abordés en philosophie : Nature et Culture comme dit plus haut, la notion de Bien et de Mal, la Liberté, le Temps, la notion de progrès scientifique, de Bonheur... Finalement si on devait résumer les parties narratives, il ne se passe pas grand chose, par contre nombre de réflexions sont menées et apportent une densité incroyable à une histoire très prenante.

Bien que pointu par moment, le roman se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé. Dense, complexe à l’occasion, la langue sert remarquablement la trame et les apports divers que nous propose l’auteur. Le personnage principal est un modèle de caractérisation, les révélations pleuvent sur lui mais aussi sur les personnages secondaires dont les destins prennent un tour parfois étonnant avec des rapports changeants et ambigus qui raviront les amateurs de récits à tiroir aux multiples surprises. L’auteur en plus d’être romancier fait montre d’une culture scientifique dans de multiples domaines ce qui donne à l’ensemble une gageure incroyable. J’ai beaucoup apprécié l’aspect psychanalytique de l’odyssée de Martine, ses réflexions sur l’Homme et le progrès. Il cite d’ailleurs bien souvent ses sources ce qui nourrit des idées de lectures futures fort intéressantes.

Je n’en dirai pas plus car on pourrait écrire des pages et des pages sur cet ouvrage qui s’apparente à un authentique chef d’œuvre qui va rejoindre dans ma bibliothèque les deux classiques de Huxley et Orwell suscités. Les fans de SF ne doivent absolument pas passer à côté. Quant aux autres, ils seraient bien inspirés de tenter l’aventure car au-delà d’une critique sans fard des déviances d’une utopie, il nous parle de nous et de manière fort juste. Un must read et un énorme coup de cœur.

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lundi 29 mars 2021

"L'Émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs" de Daniel Fohr

L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteursL’histoire : 2021 : 85% des lecteurs sont des lectrices.

Sans qu'on puisse l'expliquer, jour après jour, l'écart continue de se creuser et une projection raisonnable permet même d'affirmer que les lecteurs masculins auront totalement disparus en 2046. Peut-être avant.

Ce roman raconte l'histoire du dernier homme qui lisait.

Comment a-t-il vécu cette situation inédite, seul au milieu des femmes qui le comprennent encore et partagent sa passion ? Son destin est-il une impasse et saura-t-il renverser la situation ? Qu'en disent les autres hommes ?

La critique de Mr K : Lecture singulière et jubilatoire au menu aujourd’hui avec L’émouvante et singulière histoire du dernier lecteur de Daniel Fohr. Dans cette œuvre d’anticipation, l’auteur nous propose de suivre le dernier lecteur-homme sur Terre ni plus ni moins ! À travers ses réflexions, son quotidien et quelques actes de bravoure, ce roman nous propose des réflexions savoureuses mais aussi parfois très inquiétantes sur notre monde actuel et en devenir. La lecture fut fabuleuse et très rapide, c’est typiquement le genre d’ouvrage que l’on lit d’une traite et que l’on relâche uniquement à la fin.

Comme dit en quatrième de couverture, les hommes lisent peu aujourd’hui. Comparativement aux femmes, nous sommes bien en retard et la tendance ne fait que se confirmer. Daniel Fohr décide ici de pousser le bouchon encore plus loin en exagérant les statistiques et en imaginant une planète où seules les femmes lisent désormais... Enfin presque car le héros-narrateur est le dernier de son genre à lire ! On suit donc cet homme dans sa vie somme toute banale en tout point si ce n’est qu’il se démarque des autres hommes et qu’il doit s’adapter.

Entre rire et aspect plus dramatique, l’auteur s’amuse à jongler avec son lecteur. Ainsi, notre héros se déguise en femme pour pouvoir lire tranquillement dans les lieux publics et éviter des réactions d’incompréhension voire de rejet. Quand il fréquente les bibliothèques ou les librairies, il attire de suite les regards notamment celui des femmes qui voient en lui un être d’exception comparé à leurs maris et compagnons technophiles adeptes des écrans et de barbecues. Précisons que notre héros est célibataire endurci, qu’il n’entretient pas vraiment de liaison avec quiconque et qu’il ne profite pas du tout de la situation pour garnir régulièrement son lit. C’est un être lambda passionné de littérature et d’évasion qui est avant tout un homme isolé, habité par un profond sentiment de solitude.

Lecteur compulsif, avide d’horizons nouveaux, il a un temps pu entretenir des correspondances avec d’autres hommes lecteurs comme lui mais depuis peu le voilà seul. Il voit régulièrement sa meilleure amie avec qui il discute, s’amuse à des jeux littéraires autour des livres lus mais il n’a pas vraiment d’autres relations. Il cherche même à convertir certains hommes à la lecture mais il essuie refus, fuites ou réactions de violence. L’homme a cependant un instinct grégaire et c’est plus fort que lui, il faut qu’il vive en société. Dans un dernier acte aussi surprenant que logique le héros va tenter de rallier à la cause d’autres hommes avec plus ou moins de succès.

Ce roman est aussi une formidable déclaration d’amour à la littérature, à l’objet livre en lui-même. Au cours des courts chapitres traitant des divers aspects de son existence, le narrateur nous livre de multiples réflexions, pensées sur la lecture, la personnalité des lecteurs, les logiques du monde éditorial mais aussi les apports vitaux que procurent la lecture à une société, les rapports entre les hommes et les femmes. Aucunement moralisateur ou culpabilisant, le discours est ici libre de toute entrave, jamais pédant ou élitiste. On savoure l’humanisme qui transpire de ses pages car finalement c’est un peu de notre humanité qui disparaît avec l'arrêt de la lecture. La lecture source de curiosité, de travail intellectuel essentiel qui laisse place au consumérisme, à la superficialité et finalement à l’abêtissement généralisé et la fin du rêve est au cœur du propos véhiculé ici. On pourrait se dire que cet ouvrage serait plombant mais finalement pas du tout. Malgré un postulat assez épouvantable, il reste un espoir, quelque chose de l’ordre de l’indicible, une pulsion de vie qui va permettre de rallumer la flamme et peut-être de sauver les hommes. Et des notes d’humour bien placées permettent au propos de gagner en légèreté tout en ne sacrifiant pas l’aspect pamphlétaire / manifeste de ce livre.

L'Émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs, en plus d’être passionnant, est très agréable à lire. L’auteur est abordable, malin dans sa manière de mener son récit et s’amuse à jouer avec les références littéraires et les tendance de notre époque. Il multiplie les chapitres en autant de petites touches qui nous renvoient à nos travers mais aussi nos qualités et nos aspirations dans une langue subtile et prenante. Autant vous dire que j’ai adoré cet ouvrage qui dans son genre s’apparente à une œuvre essentielle que je vous invite à découvrir au plus vite. Vous ne serez pas déçus.

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samedi 2 janvier 2021

"La Chute" épisode 1 de Jared Muralt

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L’histoire : Le virus de la grippe décime la population. Liam vient de perdre son épouse, infirmière. Il doit s'occuper seul de ses deux enfants, dans un contexte de crise globale : l'économie est au plus mal, les politiques ne gèrent plus rien, la situation sociale est explosive et la catastrophe sanitaire est en cours. L'infortuné trio tente de fuir le pire, mais la descente aux enfers les menace.

La critique de Mr K : Nouvelle découverte liée à mon exploration du fond BD de mon CDI. On verse dans l’anticipation flippante ici avec le premier volume de La Chute de Jared Murald paru chez Futuropolis en mars 2020, un ouvrage plus que d’actualité avec un monde en pleine déliquescence dans lequel on suit un père et ses deux enfants qui se retrouvent confrontés à l’inconcevable : la chute de la civilisation face à une pandémie mondiale de grippe ! Cela ne vous rappelle rien ?

Le personnage principal, Liam, perd tout en l’espace de quelques jours : son travail et sa femme infirmière qui meurt du fameux virus qui dévaste la population. Sous fond de crise économique globale, de politiques complètement dépassés par les événements et l’anarchie qui règne dans les rues, les événements se précipitent et des décisions s’imposent au père de famille pour mettre les siens à l’abri.

Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas vraiment la BD feelgood par excellence que je vous présente aujourd’hui. Elle a même un caractère prophétique qui fait froid dans le dos. On retrouve la plupart des éléments constitutifs de la crise sanitaire et sociale que nous connaissons actuellement et le traitement réaliste de l’ensemble est bluffant. L’état de droit a presque disparu, les chaînes infos tournent en boucle débitants approximations et contre-vérités et les gens s’organisent à leur manière. Liam est tout d’abord complètement dépassé et doit se reprendre pour affronter la réalité. Très vite, le manque de nourriture va le pousser dehors où il va prendre la mesure de la déréliction de son quartier, ils sont quasiment seuls. Que s’est-il passé ?

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En parallèle, on suit aussi les deux enfants de Liam, Sophia et Max son jeune frère. Intéressant de voir la perception des deux jeunes avec notamment une adolescente en perte de repères qui cherche les limites et flirte avec le danger. L’équilibre familial est instable, on glisse vers une sorte de chaos intérieur qui pourrait déboucher sur un drame. On est constamment sur le fil du rasoir et la tension est palpable de planche en planche. L’auteur réussit vraiment à nous faire pénétrer dans l’intimité de la cellule familiale, à nous intéresser au quotidien morne et dangereux de personnes lambda que l’incroyable finit par rattraper.

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En soi, cette BD ne verse pas dans l’originalité. Le thème a déjà été beaucoup traité en SF et finalement on est peu surpris par le déroulé du récit. Pour autant la mayonnaise prend, en premier lieu grâce au trait si particulier et pointilleux du scénariste-dessinateur dont le style se rapproche d’un Mathieu Bablet, une sacrée référence. Fourmillant de détails dans une teinte générale sombre, il nous plonge avec talent dans cet univers crépusculaire. Il en va de même avec les personnages qui sont très expressifs et prennent vraiment vie sous nos yeux. L’œuvre est donc de toute beauté comme en témoignent les planches reproduites dans ce post.

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On en prend plein les yeux mais aussi plein la tête car même si ce premier volume s’apparente davantage à une exposition, des thèmes de réflexion forts font déjà leur apparition : le deuil et la manière de le surmonter, le délicat équilibre des forces en présence dans une cellule familiale touchée par un drame absurde mais réel et enfin la nature humaine déjà questionnée par les scènes d’indifférence ou de violence que Liam va croiser au fil de ses pérégrinations en ville pour dégoter de quoi nourrir les siens. C’est frontal mais jamais gratuit dans la dénonciation, c’est très fin et diffus, de quoi agrémenter une montée en puissance prometteuse.

Voilà donc une série qui démarre fort et risque de frapper encore plus les esprits dans les prochains tomes. Vivement leurs parutions !

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mercredi 23 décembre 2020

"Mission M'Other" de Pierre Bordage et Melanym

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L’histoire : Lia, 15 ans, seule survivante de la Mission M’Other, revient sur Terre dans une capsule de détresse. Elle se rend vite compte que toute la population a disparu, laissant derrière elle les vestiges de notre civilisation. Elle va donc entamer un périple à travers la France pour retrouver les hommes, comprendre ce qui s’est passé, étudiant sur sa route les moindres indices qu’elle pourra glaner : messages, photos, plans, carte d’accès... Lui permettront-ils de découvrir à temps le rôle qu’elle a à jouer ? Et vous, saurez vous découvrir ce qui est arrivé à l’humanité ?

La critique de Mr K : Je ne pouvais pas décemment passer l’année 2020 sans avoir lu un Pierre Bordage, un de mes auteurs chouchous. Déjà que cette année n’est pas reluisante, je n’allais pas en rajouter ! J’ai donc passé il y a quelque temps une commande spéciale littérature SF et j’ai invité le Pierrot à la maison avec notamment ce volume (j’en ai pris un deuxième histoire d’avoir de l’avance). Mission M’Other s’adresse clairement à un public de néophytes, les vieux briscards comme moi ne seront pas surpris par le déroulé scénaristique ni le style mais on passe un très bon moment, une douce récréation dont Bordage a le secret mêlant anticipation bien sentie et humanisme distillé par savante petites touches.

Lia est retombée sur Terre au sens propre ! Vivant dans l’espace depuis douze ans, suite à un accident, elle a perdu tous ses proches et s’est vue propulsée dans une capsule de détresse qui la dépose sur notre bonne vieille planète. Comme elle va pouvoir le constater très vite, celle-ci a bien changé. Tout n’est plus que désolation, ruine et dans un premier temps elle erre un peu sans but et sans rencontrer âmes qui vive. Que s’est-il passé ? Entre souvenirs parcellaires, rencontres fortuites puis relation plus poussée, le voile va se lever très progressivement pour aboutir à une vérité finale qui laissera des traces sur l’héroïne et le lecteur lui-même !

Dans le genre post-apocalyptique, ce roman s’avère très sympathique. On connaît le talent de conteur de Bordage, cela se vérifie une fois de plus ici avec un récit rudement bien mené et visant clairement un public plus jeune (à partir de la pré-adolescence). Dans une langue simple et évocatrice en diable, on redécouvre notre planète après la disparition étrange d’une majeure partie des habitants et un retour à la sauvagerie incarnée par un groupuscule mystique constitué de fanatiques sanguinaires persuadés d’être les élus du tout puissant. La nature a repris ses droits sur la civilisation à bien des endroits et le premier tiers du livre voit la jeune fille déboussolée se raccrocher à une idée fixe : rejoindre un lieu surgit de son passé où elle retrouvera peut-être une amie perdue depuis longtemps. Le froid, la faim et la peur sont à tenir à distance dans une nouvelle existence pleine de dangers et d’inconnu.

Tenu comme un journal intime à destination de cette amie disparue, le roman crée une empathie immédiate du lecteur envers la jeune héroïne. Entre ellipses et accélération, on suit Lia dans la redécouverte de la gravité mais aussi de sa condition de mortelle. Livrée à elle-même, loin du vaisseau M’Other et de son équipage qui subvenaient à ses besoins, la voila forcée de se confronter à une réalité redoutable et effrayante. Elle n’est pas au bout de ses surprises avec notamment la découverte d’un curieux phénomène astronomique et des révélations surprenantes sur la nature profonde de l’expédition dont elle faisait partie. Loin d’être épargnée, Lia va grandir durant ce périple pour le moins initiatique, elle n'en sera d’ailleurs plus jamais la même lors de la conclusion haute en couleur de cet ouvrage.

On passe un très agréable moment pendant cette lecture qui propose une anticipation réaliste, un discours humaniste saisissant (comme souvent avec cet auteur) et une aventure qui tient en haleine malgré un côté parfois attendu que pourraient lui reprocher les vieux de la vieille. Un très bon roman pour découvrir l’auteur, un ouvrage à conseiller donc de manière prioritaire aux jeunes lecteurs ou aux fanas du maître dont je fais partie.

Autres ouvrages de Bordage chroniqués au Capharnaüm éclairé :
- InKARMAtion
- Le Jour où la guerre s'arrêta
- Le Feu de Dieu
Atlantis : les fils du rayon d'or

Hier je vous donnerai de mes nouvelles
Chroniques des ombres
Les Dames blanches
Graine d'immortels
Nouvelle vie et autres récits
Dernières nouvelles de la Terre
Griots célestes
L'Evangile du Serpent
Porteurs d'âmes
Ceux qui sauront
Les derniers hommes
Orcheron
Abzalon
Wang

dimanche 6 décembre 2020

"Bug" volumes 1 et 2 d'Enki Bilal

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L’histoire : Dans un avenir proche, en une fraction de seconde, le monde numérique disparaît, comme aspiré par une force indicible. Un homme, seul, malgré lui, se retrouve dans une tourmente planétaire. Détenteur de l’ensemble de la mémoire humaine, convoité par tous, il n’a qu’un seul but : survivre pour sauver sa fille.

La critique de Mr K : Ça faisait pas mal de temps que je n’avais pas pratiqué Enki Bilal qui m’avait vraiment scotché avec sa trilogie Nikopol. À l’occasion d’un apéro-visio avec l’ami Franck, on avait parlé de son diptyque Bug qu’il a beaucoup apprécié. Il se trouve justement que le CDI de mon établissement venait de l’acquérir. Je décidai donc d’emprunter les deux volumes pour me faire ma propre idée. Même si j’émets toujours des réserves sur l’expressivité des personnages, j’ai adoré les dessins et le scénario. Il y a quasiment parfois un aspect prophétique dans cette œuvre qui interroge beaucoup sur la vacuité de l’espèce humaine notamment dans son rapport à la technologie.

Sans prévenir, en 2041, tout l’aspect numérique de notre monde-civilisation disparaît et ce n’est pas sûr que l’on s’en remette. C’est le fameux BNG (Bug Numérique Généralisé). Devenus totalement dépendants au numérique (faites un tour un jour dans les couloirs d’un lycée de nos jours, vous comprendrez), l’espèce humaine est perdue. Pertes de données massives à force d’enregistrer les informations sur leurs appareils plutôt que dans leur propre mémoire, la plupart des moyens de transports arrêtés car entièrement automatisés, risques nucléaires et en conséquence la montée des intégristes de tout poil font de cette période une véritable poudrière. Les grandes puissances ont peur de perdre leur position au profit de leurs concurrents naturels, des groupuscules radicaux y voient une occasion unique de prendre leur revanche sur les États et de doux rêveurs pensent qu’ils pourraient réaliser l’utopie dont ils rêvent depuis tellement longtemps.

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Leur attention va se porter sur un homme, Kameron Obb, seul rescapé d’une expédition sur Mars et qui semble concentrer désormais en lui l’ensemble des données perdues lors du fameux Bug. En parallèle, on suit sa fille Gemma dans sa surprise initiale et sa peur de ne pas revoir son père. Ce dernier est devenu l’équivalent d’un disque dur gigantesque, une véritable mémoire de l’humanité, phénomène inexplicable qui serait l’œuvre d’une entité extra-terrestre. Il attise forcément les convoitises et va devoir à la fois lutter pour sa liberté et libérer sa fille prise en otage par des mafieux désireux de s’enrichir. Tout un programme !

Le récit est véritablement passionnant. L’aspect anticipation est très bien maîtrisé et crédible. Il reprend dans ces deux premiers volumes (un troisième est en préparation) des thématiques qui lui sont chères liées à notre espèce et sa propension à l’égoïsme et la destruction. Il est assez jouissif de voir cette humanité perdue qui s’est révélée incapable de maîtriser ses désirs de toute puissance, d’omniscience réduite désormais à néant. Ainsi, certains individus haut placés qui avaient intégrés dans leur propre organisme des puces leur permettant de rallonger leur existence voient cette dernière écourtée de manière irrémédiable, des carcasses d’engins de toutes sortes gisent un peu partout on revient à une approche plus locale pour survivre et les journaux sont truffés de fautes d’orthographe depuis la disparition des correcteurs orthographiques. Le modèle de développement capitaliste semble avoir vécu et révèle ses faiblesses. On n’est finalement pas très loin de l’apocalypse, en tous les cas de grands changements s’annoncent.

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Les personnages principaux sont un peu perdus dans ce gigantesque capharnaüm qu’est devenu le monde connu. Ils subissent beaucoup les événements et la déstabilisation est totale. L’exposition prend son temps pour parfaire un background impressionnant et puis, à partir du deuxième tome, on vire dans le polar avec l’enlèvement de Gemma par une équipe de mafieux plutôt drôlatiques qui détonent dans cet univers de fin du monde. Le fun s’invite un peu même si la tension reste palpable et que le héros a fort à faire. Sachez que tout reste à savoir à la fin de la lecture du tome 2 notamment sur la nature du Bug et le devenir de personnages clef.

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Comme toujours avec Bilal, on peut s’attendre à de superbes planches. C’est encore le cas avec des décors grandioses, de très belles reproductions de certaines capitales connues et une dominante chromatique bleue et grise qui colle parfaitement au sujet traité. On retrouve son trait si caractéristique qui séduit l’œil au premier regard. Reste que comme dit précédemment, je trouve que depuis quelques temps, ces personnages bien qu’admirablement croqués semblent parfois fades, comme extérieurs à eux-mêmes et que cela joue sur leur expressivité et donc l’empathie que l’on peut éprouver pour eux.

L'œuvre cependant est très addictive et ne relâche jamais son étreinte, prisonniers que nous sommes d’un contenu riche, engagé à sa manière et un récit maîtrisé de main de maître. Il ne reste maintenant plus qu’à attendre la suite qui espérons-le ne sera pas trop longue à venir...

Lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Mémoires d'outre-espace
- Partie de chasse
- La Croisière des oubliés
- La Trilogie Nikopol

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samedi 21 novembre 2020

Acquisitions sous confinement

L'envie m'a pris de passer commande de quelques ouvrages d'occasion en ce début du mois auprès d'une librairie parisienne spécialisée dans les livres de seconde main. Nelfe m'avait dit qu'elle avait lu sur le net que ce haut lieu de la tentation que je fréquentais assidûment lorsque j'habitais en région parisienne rencontrait des difficultés... alors si je peux à la fois les aider en apportant ma pierre à l'édifice et succomber par la même occasion à une tentation qui me démangeait depuis quelques temps (NOUVEAUUUUUX LIIIIIIIIIIIIIIIIVRES !), je n'allais pas me gêner ! Ma PAL est déjà fournie mais pas de culpabilité pour autant, côté SF c'est tout de même réduit, il était donc temps de l'achalander à nouveau.

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C'est donc un très beau butin que je vous présente aujourd'hui avec trois auteurs que j'aime tout particulièrement. D'ailleurs, si vous nous lisez depuis un certain temps, vous les avez sans doute déjà croisés plusieurs fois et souvent avec une chronique plus que positive voire dithyrambique. Entre Dan Simmons auteur US surdoué, le pape de la SF française Pierre Bordage et les récits de haute volée entre aventure et SF de Jack Vance, je pense que je vais me régaler. Voici une brève présentation de mes nouvelles acquisitions qui s'annoncent plus que prometteuses !

- Le Styx coule à l'envers de Dan Simmons. On commence avec ce recueil de douze nouvelles qui se propose de nous faire voyager jusqu'au bout de l'Enfer entre SF et fantastique. Je n'ai jusqu'à maintenant jamais lu cet auteur dans le format nouvelles. J'en ai entendu le plus grand bien et avec la quatrième de couverture bien barrée présentant des textes au contenu délirant (un parc d'attraction pour se rejouer la guerre du Vietnam, une nouvelle technologie qui a permis de vaincre la mort, la reconstitution de l'Enfer de Dante...), voila un recueil qui fait saliver.

- L'Abominable de Dan Simmons. Même auteur mais en version roman cette fois-ci avec ce titre qui me fait de l’œil depuis que j'ai lu des avis enthousiastes publiés sur IG, notamment celui de ma copinaute blogueuse Walpurgis. On se lance ici sur les traces du Yéti ni plus ni moins dans un thriller fantastique à priori très documenté et haletant. L'ambiance décrite entre folie humaine et expédition vouée à l'échec m'ont directement fait penser au très bon Terreur du même auteur et que j'avais dévoré. M'est avis que celui-ci ne fera pas long feu dans ma PAL !

- Résonances de Pierre Bordage. Cela faisait trop longtemps que je n'avais pas lu de roman de cet auteur que j'adore. Dans ce roman, Bordage revient au space opera, un sous-genre de la SF qu'il maîtrise sur le bout des doigts. Amour et aventure promettent d'être au RDV avec cette histoire de deux êtres que tout sépare et qui vont devoir s'associer. Trame classique chez l'auteur avec sans doute pour moi un grand plaisir de lecture entre voyage spatial, complot, capacités spéciales et religion. J'en m'en délecte d'avance.

- Mission M'Other de Pierre Bordage et Melanÿn. Même auteur mais en association cette fois-ci avec un scénariste bien connu du monde de la BD. Une jeune femme suite à une avarie sur son vaisseau spatial va se retrouver sur Terre, une planète désormais en ruine où personne ne semble avoir subsisté. Elle commence un terrible périple afin de retrouver d'éventuels survivants... J'imagine que les auteurs vont nous livrer un récit initiatique mitonné à la sauce post-apocalyptique. Avec le talent de conteur des deux hommes, ça promet !

- La Mémoire des étoiles de Jack Vance. À l'heure où j'écris ces lignes, j'ai terminé l'intégrale des Chroniques de Durdane du même auteur (chronique à venir). Je me suis tellement régalé une fois de plus que j'ai commandé celui-ci pour avoir toujours un Jack Vance d'avance -sic-. Lors d'une expédition ethnologique, un couple sauve un garçonnet de six ans d'une mort certaine et l'adoptent. Mais qui est ce petit garçon qui régulièrement semble habité par des visions et qui reçoit des messages télépathiques ? Un long voyage plein de révélations débute. Cet ouvrage est excellemment noté par mes collègues blogueurs, je n'ai donc pas hésité une seconde pour l'acquérir.

Beau programme, n'est-ce pas ? J'ai hâte de les découvrir, ce sera pour la fin du mois avec pour le moment deux titres qui se battent en duel pour avoir la primauté de la lecture. Et vous, par lequel me conseilleriez-vous de débuter ? Il n'y a rien à gagner si ce n'est la mention de votre nom dans la future chronique de l'ouvrage concerné. Hé hé !

mercredi 18 novembre 2020

"Souvenirs de la troisième guerre mondiale" de Michaël Moorcock

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Le contenu : Michael Moorcock est né à Londres en 1939. Écrivain autodidacte, il acquiert sa notoriété avec le personnage d'Elric le Nécromancien, auquel il consacre une suite romanesque prenant à contre-pied les poncifs de l'heroic-fantasy. Les trois nouvelles de Souvenirs de la troisième guerre mondiale, rassemblées ici pour la première fois en volume, sont, pour deux d'entre elles, inédites en français.

La critique de Mr K : C’est un tout petit ouvrage de 95 pages que je vous invite à découvrir aujourd’hui avec Souvenirs de la troisième guerre mondiale de Michael Moorecock, un auteur qu’on ne présente plus aux fans de fantasy. Figurez-vous qu’ici, il change de crèmerie en offrant trois courtes nouvelles aux confins de l’anticipation et de la dystopie en imaginant une terre livrée à un nouveau conflit planétaire.

Ces trois nouvelles ont pour même protagoniste principal Tim Dubrowski, espion du KGB dans trois phases de sa vie professionnelle plutôt mouvementée. Sous fond de tensions internationales qui vont se dégradant de récit en récit, on le suit tour à tour comme espion / taupe, puis comme agent et finalement combattant de terrain. Froid et efficace, on le sent parfois fébrile et pas forcément en adéquation avec les ordres qu’il peut recevoir. Tueur de sang froid, on le découvre aussi amoureux dans une seconde nouvelle plus intimiste sous fond de guerre qui se généralise.

À part dans la troisième nouvelle, l’auteur axe donc énormément ses courtes histoires sur le personnage en lui-même ce qui permet d’offrir de belles pages sur l’humanité dans toute sa complexité. Concis et économe en mots, on gagne en puissance et en évocation notamment à propos d’une certaine vacuité de l’âme. Intéressant et surprenant. L’engagement pour une cause que l’on remet en question à l’occasion, les femmes et l’amour au travers de portraits incisifs de filles de joie rencontrées dans la cadre du travail, les atermoiements des supérieurs et toute une palanquée de situations basiques donnent à lire une critique acerbe du genre humain et de sa bêtise.

Le troisième récit est moins intimiste. On est plongé en plein conflit en compagnie du héros envoyé au Cambodge dans une compagnie de cosaques. On a l’impression d’être plongé dans un film sur le Vietnam avec une opération ratée et une fuite en avant qui ne peut que mener nulle part. La guerre est évoquée frontalement, sans fioriture avec un luxe de descriptions aussi courtes que judicieuses. On ressent une tension permanente et forte, de celle qui paralyse le jeune appelé qui va au front pour la première fois. Quoi de mieux pour mieux dénoncer la guerre et son cortège d’atrocité dans une ambiance plus que pesante où la menace peut venir de n’importe où ? Dans un style différent des deux premiers récits, celui-ci fait lui aussi mouche mais dans un autre registre.

Vous l’avez compris ce petit opus est une belle réussite qui donne envie de découvrir encore plus cette façade plus branchée SF prospective d’un l’auteur dont je n’avais lu jusque là que la partie fantasy. Je vais creuser cette facette de l’œuvre de Moorcock dans les mois et années à venir !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Cycle d'Elric
- La Légende de Hawkmoon

samedi 12 septembre 2020

"Vongozero" de Yana Vagner

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L’histoire : Anna vit avec son mari et son fils dans une belle maison près de Moscou. Un virus inconnu a commencé à décimer la population. Dans la capitale en quarantaine, la plupart des habitants sont morts et les survivants – porteurs de la maladie ou pillards – risquent de déferler à tout instant. Anna et les siens décident de s’enfuir vers le nord, pour atteindre un refuge de chasse sur un lac à la frontière finlandaise : Vongozero. Bientôt vont s’agréger à leur petit groupe des voisins, un couple d’amis, l’ex-femme de Sergueï, un médecin... Le voyage sera long, le froid glacial, chaque village traversé source d’angoisse, l’approvisionnement en carburant une préoccupation constante.

La critique de Mr K : Cet ouvrage m’avait échappé lorsqu’il était paru aux éditions Miroboles en 2014. Et pourtant, Vongozero de Yana Vagner avait tout pour me plaire et il a fallu que je retombe dessus à la faveur d’une critique élogieuse sur un blogami pour que je repense à lui et que je me décide enfin à l’acquérir mais dans le format poche pour le coup. Oh que j’ai bien fait ! Voilà un ouvrage qui m’a bien scotché avec son ambiance post apocalyptique crépusculaire hyper réaliste et son traitement psychologique d’orfèvre. Accrochez vous, ça va chauffer au pays du grand froid !

Une épidémie sévit dans le monde entier, les morts se comptent en millions. Le virus (qui à certains égards rappelle le COVID19) s’étend inexorablement et les villes dont celle de Moscou sont mises en quarantaine. Anna vit en proche banlieue et voit un jour son beau père arriver à l’improviste pour prévenir son fils qu’il faut partir au plus vite, les gens paniquent et les pillards ne sont plus loin. La seule solution ? Fuir ailleurs, loin, très loin des hordes qui risquent de déferler. Avec son mari, son enfant, les voisins puis l’ex-femme et le premier enfant de son mari, les voila partis sur les routes vers un refuge possible, une cabane au bord du lac Vongozero situé dans la région nord du pays à la limite de la frontière finlandaise. On se doute bien que la folle équipée ne sera pas de tout repos...

Dans ce récit de survie qui décrit une fin du monde basée sur une crise sanitaire sans précédent, l’auteure prend son temps. Ne vous attendez donc pas à un rythme trépidant, à une accumulation de scènes chocs ou d’exploits individuels phénoménaux. C’est plus la description du voyage et des rapports psychologiques qui s’instaurent entre les protagonistes qui sont au centre de ce récit. Tous les personnages sont fouillés à commencer par Anna qui raconte l’histoire de son point de vue et n’hésite pas à nous faire partager ses pensées les plus profondes. Loin d’être lisse, cette héroïne doit accuser le coup : perdre du jour au lendemain sa maison, partager son intimité avec des étrangers et même l’ex de son mari. Les tensions apparaissent très vite, les caractères s’affirment, l’atmosphère devient lourde accentuée par les tiraillements de la faim, les dangers qui peuvent surgir à n’importe quel moment et la quête constante de carburant pour pouvoir avancer toujours plus loin et peut-être atteindre leur but.

On suit avec appréhension ce périple en voiture long de plusieurs centaines de kilomètres dans des conditions climatiques très difficiles (c’est l’hiver en Russie, il fait très froid vous imaginez !), les paysages semblent désertés, des villages et des villes sont livrées à elles-mêmes et au pillage. On se méfie de tout et de chacun, la contamination est toujours possible faisant monter d’autant plus un sentiment de crainte voire de paranoïa. Les obstacles sont nombreux et l’on s’y croirait, la narratrice racontant le moindre détail de ce voyage éprouvant, du quotidien de ses infortunés compagnons de voyage, quasiment aucune ellipse n’est employée ici, on suit donc l’action et le temps qui passe sans jamais rien rater. Certains trouveront cette lecture monotone, ennuyante (je l’ai aussi lu sur le net), j’ai trouvé cela hypnotique, assez novateur et proche dans l’esprit d’un La Route de McCarthy (un ton en dessous tout de même).

Vongozero se lit très facilement, j’ai aimé la souplesse et l’accessibilité de cette écriture très incisive et immersive comme jamais. Les 540 pages se parcourent à vitesse grand V et on en redemande. Ça tombe bien, il y a une suite, Le lac, qui s’annonce comme un huis clos sous haute pression. Je n’attendrai pas aussi longtemps que pour celui-ci pour le lire !

dimanche 5 juillet 2020

"Walter Kurtz était à pied" d'Emmanuel Brault

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L’histoire : Avancer, toujours.
Une vie de poussière et d’asphalte où seules les routes demeurent. Une civilisation où la voiture est l’unique instrument de citoyenneté.
Dany et Sarah sont des Roues, des enfants du goudron et de l’essence. Avec leur père, ils vivent au jour le jour dans leur Peugeot 203 de couleur blanc-albatros.
D’une station à l’autre, en nomades modernes, ils roulent, ils aiment, ils rêvent, jusqu’à l’accident... et les Pieds.

La critique de Mr K : Je vous propose une chronique sur une très belle découverte littéraire aujourd’hui : Walter Kurtz était à pied d’Emmanuel Brault. Cette dystopie glaçante touche fort et juste pendant les 250 pages qui composent ce roman fascinant à l’écriture limpide et addictive. Accrochez-vous, ça dépote !

Dans le futur évoqué dans cet ouvrage, l’homme ne se définit plus que par sa voiture. Celle-ci contrôle votre vie car elle est à la fois votre habitat et votre raison de vivre. Plus on roule, plus on capitalise des points qui servent de monnaie d’échange pour se nourrir, faire du shopping et entretenir son véhicule voire monter en gamme. On a donc affaire ici à un monde dirigé par et pour la consommation, rêve ultime des néo-libéraux capitalistes adeptes de cerveaux disponibles et d'embrigadement marketing. Les humains sont désormais appelés "Roues". Caractérisé en très peu de temps, le background en lui-même est déjà d’une originalité folle et même si l’auteur n’en rajoute pas trop, reste volontairement elliptique sur certains aspects de la société qu’il a imaginé, l’ensemble, bien que dément, se révèle réaliste dans son traitement et capte quasi instantanément l’attention du lecteur.

Face à cette société, d’autres hommes dénommés "Pieds" ne sont pas intégrés et vivent en marginaux loin des routes. Revenus à l’état sauvage pour certains, vivant dans des communautés en autarcie, ils vivent d’expédients et sont considérés par les Roues comme des parasites voire de dangereux terroristes (ils n’hésitent pas à les percuter lorsqu’ils en voient certains sur le bord de la route). Ces deux visions du monde, ces deux modes de vie qui s’opposent vont se rencontrer à travers le périple d’un père et de ses deux enfants. Suite à un accident et la perte de leur géniteur, Dany et Sarah vont être recueilli par les Pieds et rien ne sera plus jamais comme avant pour eux mais aussi pour le reste du monde car c’est bien connu, une seule petite goutte peut parfois faire déborder le vase...

En soi, le déroulé de l’intrigue ne m’a guère surpris, j’ai vu venir la plupart des effets narratifs et la fin m’a paru logique (y compris la révélation finale). On commence doucement avec une évocation lente et simple du monde futuriste auquel sont confrontés les principaux protagonistes puis très vite on glisse dans le récit de survie avec une scission d’une relation unique qui se révélera fondatrice. La fin du récit rentre dans le dur avec une accélération des événements et une apothéose plus qu’effrayant. Ce qu’il y a de remarquable, c’est la langue employée. Au fil du récit, elle se calque et évolue selon les événements et on a clairement une grande dichotomie dans ce texte entre une première partie plus calme, hypnotique et une deuxième enlevée, cruelle et très réaliste (jusqu’à la nausée parfois, âmes sensibles passez votre chemin).

Le propos est d'une densité rare quant à lui, on tient là une œuvre qui dénonce sans ambiguïté les travers de l’humain et son expansion capitalistique notamment. L’individu n’est plus qu’une variable comptable, la consommation est érigée en valeur dogmatique et l’individu s’efface au profit de la masse ignare et obsédée par la performance kilométrique. Finalement, la vie se résume à rouler, acheter, dormir. Belle critique aussi au passage lors de l’accélération des événements des excès des réseaux sociaux qui se font le relais de la démocratie participative dans cette dystopie. À travers l’équivalent d’un smartphone nommé port-vie on peut bien sûr communiquer, s’entraider mais aussi proposer des référendums voire des lois. L’emballement des débats, les raccourcis faciles, le fascisme larvé s’expriment très bien sur ce type de plate-forme et vont mener le monde vers des extrémités épouvantables dans un dernier acte vraiment traumatisant. Pour autant, on ne tombe pas dans les effets de manches faciles ni le manichéisme, l’auteur renvoie dos à dos les deux communautés à travers cette fable noire et sans concession. L’Homme n’en ressort pas grandi, bien au contraire, il n’est que destruction, égoïsme et un véritable fléau pour ses semblables.

Walter Kurtz était à pied fut vraiment une très belle lecture. Bien écrit, bien construit, le propos est puissant et permet de réfléchir à notre monde actuel tout en s’évadant dans un récit qui prend aux tripes. À lire absolument pour tous les amateurs de dystopies.

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vendredi 19 juin 2020

"Sur Mars" d'Arnauld Pontier

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L’histoire : Arnauld Pontier revient de la planète rouge. Oui. Il a marché sur Mars. En 2016. Son journal de bord en est la preuve. Il détaille par le menu les mystères de cet astre frère sans les percer tout à fait. Comment le pourrait-il, du reste, alors que c'est la vie même qu'espère découvrir là cette première mission humaine ? Mais la vie, c'est d'abord celle de l'équipage, mixte, confiné, obnubilé par la routine et les consignes de sécurité. Tout semble réglé comme un livre de comptes...

La critique de Mr K : Aujourd’hui je vous propose de découvrir un roman de science fiction pas comme les autres car différent dans son approche et sa forme. Sur Mars d’Arnauld Pontier comme son sous-titre l’indique est un récit de voyage, complètement fictif évidemment ! Écrit sous la forme d’un journal tenu très régulièrement par un membre d’équipage, il propose de suivre la première mission humaine sur notre voisine planétaire rouge. Rarement, j’ai lu un récit de SF aussi immersif mais attention, on est ici dans quelque chose de posé, de rigoureux qui pourrait décevoir les fans d’actions et de péripéties surprenantes.

L’ouvrage date de 2009 et Arnauld Pontier y imagine que l’homme en 2016 partira à l’assaut des étoiles et notamment de Mars, planète "habitable" la plus proche de nous. Après un premier chapitre consacré à de touchantes pages sur la filiation du héros avec son père et les préparatifs nécessaires à l’expédition, voila l’équipage parti pour de longs mois de voyage puis d’exploration de la planète rouge. Rien ici n’est laissé au hasard, tout acte de la vie quotidienne est régi par des règlements très précis et les actions à mener sont millimétrées. Le journal revient longuement sur cette vie scientifique, sur des références liées à l’exploration spatiale mais aussi sur les sentiments qui peuvent naître entre membres d’équipage.

Comme dit précédemment, cet ouvrage n’est pas un roman à proprement parlé. Ne vous attendez donc pas à un récit échevelé et surtout pas à une rencontre avec des petits hommes verts. Nous suivons au plus près un voyage exploratoire très calibré où chacun a son rôle bien assigné et où finalement tout se passe comme prévu (ou presque). Cela n’empêche pas le journal d’être passionnant car il décrit à merveille ce que pourrait être le quotidien d’un équipage parti vers l’inconnu avec un maximum de matériel et de connaissances. Très précis sans être abscons et en restant à la portée du lecteur (on n'est pas dans de la Hard SF à l’état pur que je trouve personnellement sans âme), on est quasiment un membre à part entière de l’expédition, on observe le moindre geste quotidien et on en apprend beaucoup sur les conditions de vie collective dans un tel vaisseau. Franchement, je ne suis pas du tout tenté par l’aventure. Entre la promiscuité, les odeurs, la routine désespérante, je crois que je péterai un plomb !

On suit cependant le voyage avec passion, l’auteur ayant vraiment l’art de raconter les choses pour les rendre intéressantes et parfois fascinantes. Je pense au regard posé par les cosmonautes au passage de la lune, la symbolique du premier pas de l’homme sur Mars, l’installation de systèmes de survie ou encore le doux sentiment naissant entre le narrateur et sa collègue. Tout s’inscrit dans un ensemble cohérent et qui s’étale sur plusieurs mois avec une régularité de métronome. La langue bien que parfois précieuse et technique a emporté mon adhésion entre réalisme et parfois un peu de poésie au détour d’une évocation sentimentale. Petit bémol pour les nombreuses notes qui émaillent le récit et qui se trouvent en fin d’ouvrage, je trouve que ça interrompt un peu trop le récit, j’ai d’ailleurs sauté un certain nombre d’entre elles pour rester plongé dans ce voyage hors norme.

Cette lecture fut donc une bonne expérience à la fois dépaysante et fort plaisante. Un petit bonheur qui ravira les fans d’exploration spatiale et de récit intimiste.

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