La_L_gende_des_Akakuchiba

L’histoire : Lorsqu’une fillette est retrouvée abandonnée dans la petite ville japonaise de Benimidori en cet été 1953, les villageois sont loin de s’imaginer qu’elle intégrera un jour l’illustre clan Akakuchiba et régnera en matriarche sur cette dynastie d’industriels de l’acier. C’est sa petite-fille, Toko, qui entreprend bien plus tard de nous raconter le destin hors du commun de sa famille. L’histoire de sa grand-mère, femme dotée d’étonnants dons de voyance, et celle de sa propre mère, chef d’un gang de motards devenue une célèbre mangaka.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre, voici un livre d’une rare puissance qui conjugue vents de l’Histoire, saga familiale et écriture magique. Gare à l’addiction car une fois que vous avez pénétré dans La Légende des Akakuchiba de Kazuki Sakuraba, il est très difficile de s’en dépêtrer et de pouvoir revenir à la réalité.

C’est plus de 60 ans de la vie familiale de la famille Akakuchiba qui se déroulent sous nos yeux durant les 410 pages de cet ouvrage d’une rare densité. Tout débute par un mariage arrangé entre l’héritier de la famille et une jeune fille de rien, Man’yô, recueillie par une famille d’ouvriers suite à son abandon par une mystérieuse tribu des montagnes. Par cette alliance, elle rentre dans un nouveau monde, celui d’une famille aristocratique spécialisée dans l’acier et dont le rôle est proéminent dans le village de Benimidori. Le temps file entre événements heureux et malheureux, et drames historiques. La deuxième partie de l’ouvrage s’attarde davantage sur la fille de Man’yô, Kibari, jeune loubarde haute en couleur qui va devenir une mangaka (dessinatrice de manga) reconnue et adulée. Enfin, c’est au tour de la petite fille (la narratrice du livre) de raconter son existence et surtout de lever le dernier mystère qui plane sur sa grand-mère désormais disparue.

Entrer dans cette lecture, c’est voyager tout d’abord entre tradition et modernité. Des années 60 à l’heure de la croissance d’après guerre et l’ultra-développement japonais jusqu’aux années 2000 et la bulle économique qui a ruiné nombre de familles, que de changements ! À travers, les péripéties vécues par les Akakuchiba et tout ceux qui les entourent, c’est le monde qui change avec l’apparition de la télévision, la disparition de certains métiers, la généralisation des transports individuels (au premier rang desquels les voitures), les changements d’habitudes et de manières de vivre, les logements qui évoluent aussi... Un monde s’estompe peu à peu laissant place à un nouveau. Nostalgie mais aussi espoirs se côtoient entre les différentes générations qui se succèdent, ne se ressemblent pas, se heurtent parfois mais qui finalement restent de la même famille et soudées à leur manière. Ces bouleversements brutaux ou ces changements progressifs sont très bien rendus par l’auteur qui sans alourdir son récit, développe à merveille le contexte historique, immergeant complètement le lecteur dans l’Histoire, en la rendant digeste et intéressante.

Ce plaisir renouvelé, on le doit aussi clairement à l’amour porté par l’auteur à ses personnages qui sont remarquablement caractérisés. On pénètre ici au cœur de l’intime, de la vie d’une famille japonaise aisée qui doit survivre en s’adaptant à l’époque et aux circonstances. Unions arrangées, amours filiaux, jalousies et trahisons, grandes décisions sur l’avenir de l’entreprise familiale, nostalgie du temps qui passe, aspirations de la jeunesse et prises de consciences tardives ponctuent ce roman d’émotions fortes et renouvelées. On s’attache immédiatement à tous ces destins et même si certains personnages sont agaçants par leur nature même, on se prend à vouloir connaître leur destinée car chacun ici a sa part d’ombre et de lumière. C’est fin, lumineux et une fois de plus maîtrisé de main de maître.

Très belle fenêtre sur le Japon du XXème siècle et d’après, on retrouve cette douce langueur propre à cette littérature que j’apprécie beaucoup. Bien que moins poétique voir ésotérique que l’écriture d’un Murakami, Kazuki Sakuraba propose une langue d’une extraordinaire finesse entre exigence de précision et envolées intimistes d’une rare force. Provoquant l’empathie, l’addiction et le bonheur de lire tout simplement, cet ouvrage laisse un merveilleux goût d’érudition et de virtuosité narrative en bouche bien après la lecture. Un petit bijou de plus dans ma bibliothèque qui mérite amplement qu’on se penche sur son cas si on est amateur de littérature asiatique et / ou de saga familiale.