couv vies_trancjees

L'histoire: La guerre est-elle cause de folie chez les soldats? Qui aujourd'hui ne répondrait pas oui à cette question? Mais lors de la Première Guerre mondiale, il en allait tout autrement.

Grâce à des documents d'époque inédits, redécouverts à Ville-Évrard par Hubert Bieser (historien en santé mentale), Vies tranchées retrace le parcours d'une quinzaine d'hommes, oscillant entre champs de bataille et asile psychiatrique. Dans ces pages d'un réalisme saisissant, vous vivrez les cauchemars de Jean Marie G., les hallucinations de Baptistin B., la dépression et la mutilation de Gabriel C., ou encore l'étrange destin de Louis N. que l'on hospitalise pour confusion mentale, et que l'on finit par condamner comme anarchiste...

Enfin se lèvela chape de plomb qui s'est abattue, durant leur vie et bien au-delà, sur ces victimes méconnues.

La critique de Mr K: Voici un ouvrage très précieux pour la mémoire collective. On a beaucoup parlé de la Grande Guerre en focalisant sur les tenants et les aboutissants, sur la guerre de tranchées en elle-même, sur les généraux qui l'ont mené et qui ont donné leurs noms à nombre de rues de nos villes. Mais jusqu'à maintenant, jamais on avait traité le cas des soldats que la guerre a fait basculer dans la folie et la psychose. Certes, on avait pu les apercevoir dans certaines œuvres comme l'excellent Croix de bois de Roland Dorgelès ou encore le classique de Kubrick Les sentiers de la Gloire (et encore, là les allusions sont très légères). Mais jamais finalement, un ouvrage n'avait été consacré à ces hommes revenus fous du front. C'est aujourd'hui chose faite depuis fin 2010 avec la parution de cette BD chez Delcourt, fruit du travail acharné d'Hubert Bieser (historien) et de sa collaboration avec une pléthore de dessinateurs et scénaristes. Désolé, ce serait trop long de tous les citer!

Le principe de cet ouvrage est très simple. A travers de micro-récits, on suit le parcours d'une quinzaine de soldats traumatisés par la guerre. A chaque fois ou presque, le dessinateur change, ce qui donne une certaine variété dans l'esthétique de cette BD. Le fil conducteur reste le même mais l'évocation de l'horreur de la guerre suit la sensibilité des différents artistes qui se succèdent tout au long des pages. S'intercale entre ces cas particuliers, un récit concernant l'histoire de l'asile qui permet de se faire une idée plus précise des conditions de placements des aliénés et l'idéologie dominante de l'époque en matière de psychiatrie. Très vite, on se rend compte qu'une grande suspicion entoure ces malades d'un genre nouveau que l'on prend bien souvent pour des simulateurs qui cherchent à déserter.

vies_tranchees_3

(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La plupart des cas évoqués dans ces pages sont des hommes simples, issus de milieux modestes, cela rend d'autant plus ces récits poignants tant il semble que l'innocence semble profanée. Partis la fleur au fusil, ils reviennent choqués et à jamais transfigurés du front. Le vacarme assourdissant des obus, les cadavres pourrissants de leurs copains à leurs pieds, les épidémies et les infections, les mutilations, le froid, la faim... de ce chaos indescriptible (ou presque...) nait la folie et le dégoût. Arrivés à l'hôpital psychiatrique commence la lente reconstruction (si elle est encore possible) et la confrontation avec des administratifs bien souvent septiques et incompétents, qui ne mesurent aucunement le degré d'horreur et d'épouvante que pouvait atteindre l'existence du poilu, dans cette guerre d'un genre nouveau s'apparentant à une boucherie sans précédent en matière historique.

vies_tranchees_1

(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Cela donne une oeuvre âpre, uniquement basée sur le témoignage et la vérité. Les images et les mots cinglent le lecteur comme autant de coups de fouets qui transpercent l'âme tant le voyage est éprouvant. La mort côtoie bien souvent la folie, et ses êtres semblent errer dans les limbes d'un inconscient peuplé de monstres et d'images indélébiles. Incapables bien souvent d'expliquer leur glissement dans la folie, réduits à l'état de loque humaine, ces êtres n'ont plus d'humains que leur nature physique tant leur esprit est irrémédiablement marqué au fer rouge de la violence et de l'absurdité. Je dois avouer que je suis ressorti tout chamboulé de cette lecture, étant moi-même féru de cette guerre méconnue et devant chaque année transmettre un petit bout d'histoire aux jeunes pousses qui me sont confiées.

Très belle découverte donc pour moi, à la fois dure et nécessaire, une pierre angulaire en tout cas dans le devoir de mémoire qui doit être consacré à cette période sombre de notre Histoire commune.