vendredi 12 avril 2019

"Viens voir dans l'Ouest" de Maxim Loskutoff

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L'histoire : Dans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste.

Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration.

La critique de Mr K : Nouvelle incursion dans le monde de la nouvelle américaine avec Viens voir dans l'Ouest de Maxim Loskutoff, dernier recueil du genre à être sorti dans la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Premier ouvrage de son auteur, le fil conducteur tourne autour de l'idée d'une Amérique déchirée en deux où quelques personnages vont vivre une aventure, un destin particulier. À l'heure du mandat excentrique et déjanté du Président Trump, ce recueil fait totalement écho à l'ambiance générale qui règne Outre-Atlantique.

On suit des situations et des protagonistes très différents au fil des douze textes qui composent le recueil. Un trappeur isolé de toute civilisation tombe sous le charme d'une ourse sauvage et commence à chavirer sérieusement de la bouillotte. Un couple entame un long trajet pour emmener chez le vétérinaire un coyote nommé Léon salement blessé. Une femme doit s'occuper seule de ses deux enfants pendant que son mari est parti dans le maquis rejoindre la rébellion contre le pouvoir fédéral (c'est à dire Washington). Une bande de vieux potes se retrouve autour d'un lac dans une cabane qui a connu tous leurs débordements de jeunesse, l'un d'eux leur annonce qu'il va se marier avec une femme bien particulière. Une femme dont le couple bat de l'aile fait une fixette de plus en plus forte sur un arbre qu'elle veut absolument détruire. Un autre couple passant son temps à se disputer (et c'est peu de le dire) va dans des bains publics à l'air libre et vont croiser quelques utilisateurs des lieux. Dans une histoire en deux temps, on suit un couple qui séjourne dans le vieux bungalow familial et c'est l'occasion d'explorer leur attachement mutuel mais aussi leurs doutes. Dans un autre récit, on suit les inquiétudes d'une mère vis-à-vis de sa fille qui s'avère quelque peu siphonnée. Un étudiant vivant en colocation possède un énorme python qui semble s'intéresser à lui de près et avec appétit ! Un homme largué par sa copine n'arrive pas à se sortir de son chagrin, l'occasion de s'engager chez les rebelles pourrait bien être la solution. Enfin, la dernière histoire nous invite à suivre la fuite de deux jeunes gens que les militaires recherchent ardemment.

Passant de scénettes banales à des envolées presque psychotiques, en accompagnant ces personnages, c'est l'humanité qu'on explore avec de très beaux passages sur l'amour, l'amitié, les rapports familiaux ou avec autrui. Les sentiments sont souvent exacerbés dans un contexte que l'on devine tendu. À travers une langue épurée mais non dénuée de poésie par moment, on est touché en plein cœur par ces instantanés de vies parfois bouleversées et souvent à l'heure d'un choix qui changera leur destin pour toujours. Cela donne une tension palpable à chaque moment avec une envie inextinguible qui grandit en nous, en savoir plus, deviner où ces personnages vont nous emmener dans leurs désirs voire parfois leur folie avec des textes qui heurtent et surprennent bien souvent. Difficile d'anticiper quoi que ce soit tant l'auteur aime nous prendre à rebrousse poil et laisse volontairement la fenêtre entrebâillée à toutes les interprétations. Les amateurs de fins non définitives seront aux anges avec un sentiment d'inachevé qui loin de nous frustrer laisse l'horizon des possibles ouvert et interroge, titille notre imagination. C'est un parti pris qui me parle et m'a régalé avec cet ouvrage.

Pour autant, nous ne tombons pas dans l'abscons. Du lien se crée entre les récits, des références communes se multiplient, se croisent, avec notamment en background une rébellion forte sur le sol américain avec des milices qui se forment dont on ne connaît pas vraiment la nature profonde ni les aspirations. Refus de l'État fédéral, survivalisme, rejet de la technologie sont autant de pistes qu'on peut entrevoir sans que l'on ne sache vraiment les raisons profondes de ce cloisonnement du multiculturalisme à la mode US. Le contexte joue donc fortement sur les agissements et pensées des protagonistes que l'on croise, on est au bord de la rupture et l'ultime texte donne quelques réponses sur le devenir des USA avec toujours une part d'ombre que l'auteur se garde bien d'éclairer.

J'ai dévoré ce recueil que j'ai trouvé très fin dans sa manière d'aborder la psyché humaine et de fournir des textes forts bien caractérisés. Maxim Loskutoff maîtrise pleinement le genre de la nouvelle et nous offre un beau voyage dans une Amérique qui doute mais tente d'avancer quand même. Un excellente lecture qui confirme une fois de plus mon attachement à cette collection si propice aux découvertes littéraires.


dimanche 24 mars 2019

"La Fièvre" de Sandor Jaszberényi

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L'histoire : Entre chroniques de presse et fiction, voici le recueil d’un photographe et correspondant de guerre hongrois qui a couvert la plupart des luttes armées et révolutions en Afrique et au Moyen-Orient. Des instantanés d’un monde rongé par les conflits, où l’homme affronte la violence, où la foi côtoie la superstition, où le diable règne en maître. Ici, des villages organisent une battue contre une bête sanguinaire qui semble indestructible. Là, une jeune photoreporter est prête à tout pour obtenir l’image choc…

La critique de Mr K : Aujourd'hui, je vous invite à découvrir en ma compagnie un recueil de nouvelles paru très récemment aux Éditions Miroboles. La Fièvre de Sandor Jaszberényi est le genre d'ouvrage qui marque les esprits par ses thématiques et sa forme. Par de courts textes très souvent saisissants, cet écrivain reporter nous propose de nous confronter à l'humain dans sa version la plus déplaisante. Éprouvant et rude, cette lecture n'en est pas moins éclairante et finalement très agréable même si l'homme ne ressort pas vraiment grandi de cette entreprise...

L'auteur a débuté en étudiant la littérature, la philosophie et l'arabe. Il est alors devenu grand reporter et a beaucoup voyagé notamment en Afrique orientale et au Moyen Orient. Il a ainsi couvert de nombreux événements comme les révolutions arabes, le conflit israëlo-palestinien (notamment les heurts à la frontière de Gaza) ou encore le drame humanitaire du Darfour (un génocide toujours en cours dans l'indifférence la plus totale...). Ce recueil rassemble des instantanés de son expérience entre témoignages, récits réalistes et quelques pièces plus romancées. Constitué de très courts récits n'excédant jamais la vingtaine de pages, Jaszberényi nous confronte à des réalités trop souvent ignorées, à des destins brisés et à ses propres expériences qu'il cumule depuis longtemps, peut-être trop longtemps serait-on en droit de se dire...

Ainsi, d'un texte à l'autre, on passe d'un pays à un autre, d'une crise à une autre avec des écrits fulgurants qui emportent l'adhésion du lecteur malgré parfois la dureté des situations. Il nous raconte ainsi une crise de fièvre aiguë qu'il a vécu lors de ses premiers déplacements, sa première exécution publique qui va le chambouler, la vie à l'hôtel entre deux missions et comment on essaie de se laver de la tête des horreurs qu'on a pu vivre. D'autres récits, nous parle de foi et de superstition avec cette culture orientale si lointaine de nos codes occidentaux et qui nous interpelle (la place des femmes, la notion d'honneur, de martyr...). Certaines nouvelles nous parlent du métier de journaliste ou encore des causes humanitaires à travers des récits d'expériences parfois fugaces mais qui sont révélatrices des tensions en jeu. Enfin, d'autres histoires s'apparentent davantage à des récits initiatiques, l'auteur partant à la découverte de l'autre et même de lui-même (magnifique dernière nouvelle).

Je reste volontairement vague sur les histoires en elles-même pour ne pas déflorer un contenu riche et puissant. Il est beaucoup question de souffrance dans ce recueil, la lecture est donc aride et l'on se surprend à s'arrêter entre deux nouvelles pour reprendre son souffle, réfléchir à ce que l'on vient de lire. En fond général, on retrouve la notion de pouvoir despotique, de guerres claniques et de manipulation des masses. Révolutions, guerres civiles, extrémismes religieux, cloisonnements sociétaux et autres déstabilisations se suivent provoquant le malheur des uns et enrichissant d'autres. Au final, comme un serpent qui se mord la queue, ces régions du monde semblent tourner en rond et leur sort reste figé. Cela n'est pas exprimé directement mais on ne peut douter du background avec quelques références à peine voilée sur la responsabilités connexes des occidentaux (corruption, vente d'arme, yeux détournés face à certaines horreurs). Les destins individuels qui nous sont présentés sont autant de miroir de l'incurie humaine avec son lot de suppliciés et de victimes innocentes sacrifiées au nom d'intérêts partisans.

La Fièvre est un recueil détonant, au ton différent, très accessible qui ravira les amateurs de sensations fortes et de récits fondés sur l'actualité du monde. C'est l'occasion aussi de découvrir un reporter de guerre qui au détour de quelques lignes ou à travers certains textes se livre et donne à voir la dureté du métier avec son lot de sacrifices, de renoncements et de conséquences psychologiques. Un ouvrage à découvrir absolument.

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mercredi 20 mars 2019

"Lettres à l'ado que j'ai été" sous la direction de Jack Parker

lettres à l'adoLe contenu : Dans ces vingt-huit lettres, les auteurs s'écrivent à eux-mêmes, se confient et donnent des conseils à ceux qu'ils ont été. Tour à tour drôles, émouvantes, sérieuses, complices, elles ont toutes le même effet (et le même but) : s'accepter tels que nous sommes, avec nos qualités et nos défauts. Et surtout avec bienveillance.

Lettres de : Dedo - Titiou Lecoq - Rokhaya Diallo - Adrien Ménielle - Florence Porcel - Navie - Sophie Riche - FloBer - Océanerosemarie - MarionSeclin - Anne-Sophie Girard - Boulet - Ovidie - Sophie-Marie Larrouy - Patrick Baud - Bérengere Krief - ioudgine - Julien Ménielle - MirionMalle - Thomas Hercouet - Lauren Bastide - Marine Baousson - Nicolas Berno / Diglee- Gabrielle Deydier - Lucien Maine - Nadia Daam

La critique Nelfesque : "Lettres à l'ado que j'ai été" est une lecture particulière, qui s'adresse en priorité à un lectorat jeune et traversant des problématiques inhérentes à leur âge. Je suis pour ma part maintenant bien loin de l'adolescence mais j'avais très envie de lire cet ouvrage pour y découvrir certaines lettres d'artistes que je suis particulièrement (Boulet et Diglee pour ne pas les nommer). J'étais également curieuse de lire les mots d'Ovidie sur ce sujet. Enfin j'ai découvert certains noms que je ne connaissais pas du tout, mais qui sont peut-être connus des ado...

Je suis ressortie de cette lecture avec un sentiment mitigé. Ce fut sympathique mais plein de bons sentiments. Incontestablement, c'est le sujet qui veut ça. Quasiment tous les adultes s'adresseraient à leur "moi ado" de façon bienveillante et rassurante, comme c'est le cas dans ce recueil. Toutefois, j'ai trouvé que cela manquait de contre poids. Certes, tout le monde affronte des tempêtes dans sa vie (certains plus que d'autres) et on finit par les surmonter (certains plus que d'autres) mais est-ce vraiment aider les jeunes que de ne pas leur ouvrir les yeux de façon objective sur ce qu'est la vie ? Il aurait été bon d'inviter quelques personnes qui auraient un peu mis les pieds dans le plat.

"La vie est belle, tu vas voir, ça vaut le coup", des "Je t'aime" toutes les 2 phrases à leur intention, ça va bien 5 minutes... J'ai été lassée de constater que finalement toutes les lettres allaient dans le même sens. Demandez à certains ce qu'ils pensent de la vie, ils seront moins "positifs" ! Tout cela est un peu trop fadasse à mon goût et je pense qu'un ado est aussi capable d'entendre des propos plus durs sans pour autant s'avouer vaincu d'avance. Je ne sais pas si j'aurais été si bienveillante envers moi-même si j'avais dû me prêter à l'exercice. Je ne sais pas non plus si cela aurait été une bonne chose mais je ne suis pas pas certaine du contraire pour autant. Je ne pense pas que de me dire "je t'aime" à tout bout de champs m'aurait fait me sentir mieux à 16 ans. Peut-être aussi parce que là n'était pas mon principal problème à cet âge. Sûrement même.

Bref, un peu plus de récits tranchés, de bouleversement, de vie, de sueur, de pulsations cardiaques dans ces pages auraient été vraiment plus à mon goût. Je pense du coup que la cible est à moitié atteinte puisque forcément il y a des ados qui ont besoin d'être rassurés mais aussi d'autres qui vont trouver cela trop aseptisé. Avec 20 ans de plus, c'est mon cas, vous l'aurez compris.

Enfin, avec "Lettres à l'ado que j'ai été", on sourit... Et c'est déjà ça...  C'est tendre incontestablement, parfois bien écrit (pas toujours mais je ne suis pas là pour compter les points, je vous laisse vous faire votre propre avis) et ça se lit vite. Ça s'oublie vite aussi... Malheureusement.

mardi 19 février 2019

"Trop de choses à se dire" de Marie France Versailles

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L'histoire : Des gens comme on en croise tous les jours. Des maisons devant lesquelles on passe.
Que savons-nous des autres ?
Ceux-ci voient leurs projets de vie incompris ou malmenés.
Faire de son mieux ne suffit pas toujours… dit l’un d’eux.
Et puis ils découvrent que parfois, au cœur d’un regret, s’ouvrent de nouvelles pistes. Et que leur revient le goût du voyage.
Huit rencontres. Huit nouvelles. Qui nous parlent de nous

Imaginer quelqu’un. Le poser sur le papier. Le doter d’un entourage, d’un lieu de vie, de soucis, d’amours, de bonheurs, de souvenirs, de tout ce qu’il faut pour qu’il prenne âme et chair. Et puis, avec lui – ou elle – tracer un chemin…

La critique de Mr K : Voyages en terres belges aujourd'hui avec ma chronique du recueil Trop de choses à se dire de Marie France Versailles paru il y a peu aux éditions Quadrature. C'est ma quatrième lecture d'un ouvrage de cette petite maison d'édition qui se spécialise dans la nouvelle contemporaine et chaque incursion dans leur catalogue m'a à chaque fois ravi et fourni de belles émotions. Je peux d'ores et déjà vous dire qu'il en a été de même avec cette parution.

Huit petits récits composent ce recueil avec pour point commun la notion de rencontre, celle qui nous confronte au monde, à autrui mais aussi à nous-même, nos choix et parfois nos errances. À travers les protagonistes qui nous sont présentés, on s'interroge donc sur la matière humaine en elle-même, nos espérances, nos joies mais aussi nos sorties de route, nos déprimes à l'heure de faire le bilan de nos vies. Clairement, on ne navigue pas vraiment dans la bonne humeur dans ces textes mais plutôt dans une forme de mélancolie et d'introspection douloureuse le plus souvent. La condition humaine étant ce qu'elle est, ce sentiment d'insatisfaction qui nous habite souvent est ici très bien révélé et exploré à travers des personnages très différents les uns les autres mais que l'on a sans doute déjà croisé autour de nous, dans la vraie vie sans pour autant qu'on ait pris la mesure de leur existence.

Ainsi, on croise Jean-Jacques, un homme totalement déboussolé depuis son licenciement économique et le départ de sa compagne. En intérim, il décroche un travail d'aide à domicile et semble renaître auprès des contacts qu'il noue avec les usagers de ses services. Il se ressent à nouveau utile mais son enthousiasme pourrait bien être douché... Une jeune fille doit apprendre à gérer sa vie toute seule face aux démissions successives de sa mère et son père, cela passant par l'abandon de ses études pour intégrer le monde du travail. Une vieille dame isolée angoisse quant au sort de sa grande sœur hospitalisée qui perd la mémoire, les souvenirs n'étant plus partagés, elle décide de continuer à les cultiver avec notamment sa fille qui vient lui rendre visite. Un homme lors d'une rencontre au restaurant voit sa vie bousculée et va se voir proposer un projet fou pour terminer ses vieux jours. Une grand-mère cache un lourd secret à son petit fils qu'elle adore, on suit ses réflexions et ses doutes intérieurs. Une autre vieille dame isolée dans son appartement traverse une canicule estivale étouffante entre bains rafraîchissants et réflexions profondes sur sa vie. Enfin, Clémence a tout quitté suite à la condamnation de son fils, elle ne rêve plus que de mer et de calme. Cependant des inconnus qui vont croiser sa route vont changer ses plans...

C'est autant de destins qui donnent lieu à de courts récits n'excédant pas les 20 pages et nous mettent aux prises avec un réel obsédant et pas si lointain de nous. Rythme lent, trajectoires elliptiques et dialogues magnifiés par une simplicité désarmante hantent ces pages où l'être humain se livre à nu entre pudeur et souffrance intérieure. Par moment, une lumière s'allume, une graine d'espoir semble germer sur ces vies embourbées dans un quotidien difficile, mal vécu. On est touché en son for intérieur par l'écriture souple et délicate pénétrant les chairs et les esprits avec une justesse qui ne se dément jamais. Ces vies aux apparences banales livrent une grande richesse de situations, de sentiments et d’interactions humaines avec notamment de grands focus sur la famille, son organisation, les rapports de force qui peuvent y régner, leurs dysfonctionnements aussi. On navigue donc à vue, sans certitudes avec l'impression qu'il suffit d'un rien pour que l'être bascule et change de route. Les dénouements volontairement ouverts ouvrent à la réflexion les chemins du possible, à chacun de décider plus ou moins ce qu'il adviendra de ces âmes qui d'ailleurs à l’occasion se croisent d'une nouvelle à l'autre, ce qui rajoute un fil conducteur supplémentaire non négligeable.

Dans Trop de choses à se dire, les textes se répondent, se complètent et accompagnent durablement le lecteur pris dans l'engrenage, sans aucune possibilité d'y échapper. L'auteure au final nous parle de nous, nous entraîne dans la complexité d'une vie humaine et réussit le pari ô combien difficile de caractériser personnages et actions en très peu de lignes. C'est beau, c'est pur, c'est vrai. Les amateurs ne peuvent décemment pas passer à côté !

lundi 17 décembre 2018

"Petites foulées au bord d'un canal" de Luc-Michel Fouassier

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L'histoire : Sur les berges du canal de Briare, on croise toutes sortes de gens, qui marchent, courent ou le contemplent, immobiles. Tous partagent le même besoin de s’y confier, mais chacun a ses propres raisons de s’approcher si près de ses berges. Et les écluses de s’ouvrir sur des flots d’amertume et de joie, d’espoir et de résignation...

La critique de Mr K : Retour vers la nouvelle aujourd'hui avec le recueil Petites foulées au bord d'un canal de Luc-Michel Fouassier, un livre sorti dernièrement aux éditions Quadrature. Le point de départ est très original, c'est un lieu qui est le dénominateur commun aux 14 textes qui composent l'ouvrage : le canal de Briare permettant la navigation entre la Loire et la Seine. Les récits nous narrent de brèves scènes de la vie quotidienne se déroulant aux abords de l'onde au cœur de la complexité et de la diversité du genre humain. Un sacré voyage qui a du charme et du style comme vous allez pouvoir le lire !

Oscillant entre deux et huit pages maximum, les récits sont très variés tant dans la forme que le fond. Au delà du cadre pré-défini que l'on retrouve plus ou moins développé selon les nouvelles, les récits mettent en avant l'humain dans ses relations à l'autre et à lui-même. On retrouve donc plutôt des situations courantes que l'on a pu nous-même éprouver ou des états mentaux que l'on partage tous. On navigue dans une foule de sentiments contradictoires, passant de l'espoir à la honte mais aussi par l'amour, la détestation, la nostalgie ou encore la passion. Avec une économie de mots incroyable, l'auteur réussit le tour de force de nous plonger dans une vie humaine sans que l'on ait l'impression que l'on soit dans l'artificiel ou le cliché. Étrange sensation que cette balade aussi naturaliste que poétique.

On croise ainsi au détour de ses micro-histoires un homme qui se retrouve seul à un défi-marche auquel il a répondu lors d'un concours entre amis, un joggeur qui rencontre un pécheur aux motivations métaphysiques, un groupe de jeunes traînant aux abords du canal et la découverte de l'amour pour le solitaire de la bande, une femme revenant sur sa vie de couple plus ou moins liée au canal, une prise de bec entre deux randonneurs amoureux (génial), un peintre passionné par les lieux et qui peint obsessionnellement à la manière des impressionnistes d'antan, un lancement de clef par dessus le canal (très bon texte aussi), un joggeur obsédé de chiffres (on n'est pas loin de l'exercice de style à la Queneau là), un lecteur qui va au canal pour retrouver les mots et impressions d'un de ses auteurs préférés, un jeune homme qui tombe en panne avec son combiné Volkswagen et décide de rester auprès du canal, trois jeunes femmes pas chétives qui s'installent dans une maison d'éclusier et font tourner les têtes des hommes du village, un homme s'interrogeant sur les bonnes raisons de larguer une femme (hilarant), des habitués d'un bar discutant du temps qui passe, un guide de péniche-promenade qui nous parle de son métier et de sa tendance à la mythomanie culturelle. Avouez que le programme est varié et savoureux !

Ce fut une belle lecture. L'ouvrage est très court (64 pages) mais la concentration d'émotions est totale et réussie. C'est toujours impressionnant de voir ce que certains auteurs sont capables de faire en si peu de mots. On peut dire que Luc-Michel Fouassier est un maître en la matière. On rit, pleure au fil des nouvelles qui s’enchaînent sans s'en rendre compte dans une douceur ouatée qui caractérise bien l'écriture à la fois dépouillée et évocatrice charmant instantanément le lecteur. Que de beauté déployée ! Il faut le lire pour le vivre, il y a une évidence et une simplicité qui s'échappent de ces pages et rendent ces destinées belles et touchantes à leur manière. Cela donne même envie d'aller faire un tour près du canal pour y écrire aussi sa propre histoire et la mêler aux autres. J'en ai déjà d'ailleurs touché un mot à Nelfe -sic-. Si vous êtes amateurs de nouvelles humanistes et poétiques, foncez ! Vous ne serez pas déçus !


mardi 11 décembre 2018

"L'Enfant de la haute mer" de Jules Supervielle

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L'histoire : Comment s'était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l'aide de quels architectes, l'avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d'un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu'elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d'ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l'eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, parmi de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ?

La critique de Mr K : J'ai une relation très particulière avec Jules Supervielle, poète franco-uruguayen malheureusement pas assez lu par chez nous. C'est grâce à lui que j'ai décroché mon concours de professeur de Lettres-Histoire avec un magnifique texte tiré de l'ouvrage La Fable du monde. Depuis, je n'avais pas recroisé son chemin jusqu'à un séjour à notre Emmaüs préféré où le présent recueil de nouvelles me tendait ses petites pages implorantes. Incapable de résister, je l'adoptais immédiatement et il est maintenant temps pour moi de vous dire ce que j'ai pensé de L'Enfant de la haute mer, un ouvrage mêlant surréalisme, poésie intimiste et universelle à la fois. Une expérience différente de ce que je lis d’habitude mais éclairante et d'une beauté morbide à coupler le souffle.

Morbide est en effet le terme qui me vient en premier à l'esprit en évoquant cette lecture. Beaucoup des huit nouvelles tournent autour de la mort et de la disparition (du corps, de l'âme, voir de l'identité). Sans tomber dans le glauque mais dans une manière d'aborder la destinée humaine différente de ce que l'on a l'habitude de voir ou lire, Supervielle nous conte des existences sur le fil du rasoir, décalées et pour certaines appartenant à la dimension fantastique. On passe ainsi allégrement du monde des vivants aux morts, de celui des corps physiques englués dans un quotidien morose à celui d'esprits égarés qui ne savent même plus s'ils existent vraiment ou pourquoi ils survivent.

Ainsi une petit fille réside dans une étrange ville perdue au cœur de l'Océan Atlantique, elle vit seule et va à l'école en attendant un éventuel navire qui viendrait la sauver. Dans une autre nouvelle, Supervielle nous raconte la nativité à travers les yeux de l'âne et du bœuf, variation biblique étonnante et pleine de douceur. Dans un autre texte, c'est une noyée que l'on suit au fil de son périple dans la Seine, elle va rencontrer nombre d'esprits et de divinités qui règnent sur l'au-delà. Une autre nouvelle nous raconte ce qui se passe au ciel quand les esprits s'y rencontrent entre chamailleries et reconnaissance mutuelle. Ailleurs, un rite de passage ne se passe pas comme prévu dans une tribu d'amérindiens laissant une porte ouverte au Mal qui pourrait prendre le contrôle de Rani, nouveau chaman de la tribu. Une histoire nous fait part de la vie d'une jeune fille qui naît avec une voix de violon ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à sa famille et dans un autre très court récit, un homme et son cheval portent le même nom, la mort de l'un d'entre eux va provoquer une mutation chez l'autre. Enfin, dans une nouvelle qu'aurait pu écrire Steinbeck, un marchand oriental traversant un désert va faire escale dans une ferme pour y vendre quelques objets. Malheureusement pour lui, c'est la mort qui l'y attend.

Difficile de décrire vraiment le contenu tant il appartient parfois à la poésie pure faite de chimères et ressentis très personnels. Je ne suis pas vraiment certain que chacun y trouvera la même chose selon son vécu, ses croyances et ses attentes. Sachez simplement que l'auteur use d'une langue merveilleusement simple et évocatrice, provoquant l'évasion immédiate et une rêverie langoureuse. La mélancolie qui habite ses pages nous saute au visage, nous emprisonne et nous emmène sur des chemins de traverse à l'atmosphère nébuleuse entre douceur et amertume, rires et larmes. Au delà de ces petites histoires bizarres, il nous parle de nous les hommes, de nos errances et de nos capacités à rebondir même si finalement rien n'est jamais définitif et que notre condition nous rattrape tôt ou tard.

J'ai aimé cette lecture qui nous rappelle notre mortalité sans pour autant nous plomber. Il y a une grande source de chaleur et de joie qui habitent ses lignes malgré un contenu parfois pétrifiant. On navigue bien souvent à vue, il faut se laisser bouleverser, bousculer dans ses certitudes pour pénétrer cet univers si particulier d'un auteur au sommet de sa forme. Un bien bel ouvrage qui comblera les âmes avides de sensations fortes, de voyages littéraires au long cours et de beautés littéraires inexplorées.

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vendredi 7 décembre 2018

"De la nature des interactions amoureuses" de Karl Iagnemma

De la nature des interactions amoureuses

L'histoire : Dans les huit nouvelles réunies ici, mathématiciens et chercheurs tentent de trouver un équilibre satisfaisant entre les élans du cœur et la pensée rationnelle, dans l'espoir de créer des liens humains aussi solides que les équations et les grandes théories qui structurent leur existence. Ainsi, un universitaire frustré tente de retranscrire sous forme de diagramme la relation compliquée qu'il entretient avec sa petite amie pour l’analyser. Un phrénologiste du XIXe siècle se voit quant à lui forcé de réévaluer le rapport entre connaissance et passion lorsqu'une arnaqueuse dont il est tombé amoureux le bat à son propre jeu. Une femme vit dans l'ombre écrasante de son mari et observe, entre effroi et incrédulité, les expériences controversées qu'il mène sur des sujets humains. Et un vieux professeur rêvasse inlassablement à ses deux obsessions : une belle condisciple rencontrée dans sa jeunesse, et le théorème qui a rendu cette femme célèbre.

La critique de Mr K : Retour en Terres d'Amérique aujourd'hui avec un nouveau recueil de nouvelles américaines à mon actif avec De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemma qui se propose de mêler la science et l'amour au cœur de huit nouvelles. L'auteur est lui-même un scientifique de haut vol et ce premier recueil fort remarqué outre-atlantique a la particularité de mêler des éléments qui à priori sur le papier ne vont pas ensemble. C'est bien connu, le cœur a ses raisons que la Raison ignore...

Huit nouvelles, huit histoires de cœur donc ou du moins de sentiments mêlés entre amour, amitié, compassion, obsession parfois. Tour à tour, on rentre dans des intimités bien diverses et l'on décortique les affres de la contradiction, des luttes intérieures qui nous habitent et nous donnent ce petit supplément d'âme qui fait de nous des êtres humains. Je dois avouer qu'avec un tel programme, j'avais de grosses attentes... qui ont été douchées dès les deux premières nouvelles (dont la première qui donne son nom au recueil) que j'ai trouvé plutôt quelconques et à l'intérêt limité. Cependant, le niveau s'élève par la suite. Ouf ! On l'a échappé belle !

Je passerai donc rapidement sur les deux premières nouvelles (De la nature des interactions amoureuses et Le Rêve du phrénologue) qui ne m'ont pas plu, la faute essentiellement aux protagonistes principaux que j'ai trouvé sans réelle saveur, voire agaçants. Point commun entre les deux, la quête de l'amour absolu, chacun à sa manière via la science et la quête de vérité. La mayonnaise n'a pas pris de mon côté et j'étais plutôt pessimiste pour la suite. Heureusement que je suis perspicace et que j'abandonne difficilement une lecture, je serais passé à côté de beaux récits.

Dans Le Théorème Zilkowski, on retrouve la traditionnelle histoire du triangle amoureux qui a vu ici le héros perdre sa copine au profit de son colocataire. Des années plus tard, il va les recroiser et des souvenirs douloureux vont ressurgir. Ce mathématicien de génie va être confronté à la foi dévorante qui habite désormais son ex et cela va peut-être remettre en cause nombre de ses certitudes. Plutôt classique dans sa facture générale, de beaux portraits d'âmes torturées en ressortent et l'on est touché par les souffrances et les non-dits exposés. Dans L'Approche confessionnelle, tout commence avec une femme qui décide de suivre son VRP de copain qui est sensé vendre les mannequins en bois qu'elle fabrique à de potentiels acheteurs. Là encore, deux beaux portraits d'âmes sœurs qui se sont perdues en chemin, qui ont du mal à démarrer dans la vie (ils sont encore jeunes). Avec quelques flashback bien sentis et des révélations tardives, la fin ne laisse pas trop de doute sur la nature biaisée d'une relation qui en est à son crépuscule...

La nouvelle suivante sort du lot car elle me paraît presque hors sujet. Dans L'Agent des affaires indiennes, un homme vient occuper un poste de médiateur entre des amérindiens et des colons blancs. Sous la forme d'un journal intime, il nous raconte ses journées et surtout l'accumulation des tensions avec une violence larvée qui est à deux doigts d'exploser et contre laquelle il ne semble rien pouvoir faire. Ce texte d'une grande beauté parle davantage d'empathie et d'humanité dans un monde de brutes. C'est un de mes récits préférés mais je dois avouer que le lien avec le reste des textes m'a échappé. Dans Règne, ordre, espèce, on suit la fascination de la narratrice (une spécialiste en gestion forestière) pour un théoricien qu'elle a étudié plus jeune. Elle lit même le même extrait de son ouvrage référence à ses amants, c'est dire ! Ce récit est vraiment pas mal du tout car cette passion irraisonnée nourrit une enquête parfois drôlatique et débouche enfin sur la rencontre attendue ! Je vous laisse découvrir la suite...

Dans La Femme du mineur, un mineur s'intéresse à des problèmes mathématiques en cachette de sa jeune femme qui n'y entend rien et se révèle quelque peu bigote. On sent qu'il veut se prouver quelque chose et notamment qu'il vaut mieux que son travail débilitant. J'ai aimé sa soif de savoir et son abnégation à vouloir briser les barrières sociales de l'époque car c'est de cela qu'il est vraiment question dans ce court récit. Quand sa femme découvre ses activités secrètes, elle se pose des questions et remet même tout en cause. Plutôt légère dans sa forme, cette nouvelle m'a beaucoup touché. Enfin, dans Les Enfants de la faim, une femme délaissée par son médecin de mari s'ennuie. Un jour, un patient s'invite durablement dans la demeure (qui comporte une infirmerie où le docteur s'adonne à des expériences peu ragoûtantes) et un étrange lien va se créer entre eux. De très belles pages là encore sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver envers l'être aimé. Se déroulant au XIXème siècle, l'ambiance à l'ancienne contribue à la réussite de ce court récit qui fait partie de mes préférés de ce recueil.

Au final, voilà un recueil intéressant qui réserve de bons moments de lecture et d'autres plus anecdotiques. Étrange sentiment vraiment, l'écriture est assez inégale d'un texte à l'autre et le sentiment d'empathie varie lui aussi énormément. Sans doute que certaines âmes scientifiques me laissent de marbre, c'est mon côté littéraire qui ressort ! Une lecture sympathique mais finalement pas inoubliable. Il faut dire que la collection Terres d'Amérique possède un sacré catalogue en matière de nouvelles et en ayant lu énormément, je dois avouer que celui-ci est un ton en dessous. À réserver aux indécrottables fans de nouvelles US !

lundi 12 novembre 2018

"Écoute-le battre" de Marie Vautier

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L'histoire : De faux espoirs en vraies désillusions, les neuf personnages de ce recueil pourraient baisser les bras, se fondre dans les jours qui passent. Mais il y a cette étincelle au fond d’eux : celle qui les fait ne pas renoncer, croire en l’improbable. Et quand le hasard s’en mêle...

Marcus le déclassé, Daniel sur qui pèse un secret d’enfance, Lana qui n’a pas pris son envol, Irène qui rejoue une partie de son histoire, et les autres. Ils vont être prêts à changer les règles, à faire un pas de côté et à se découvrir tout à coup aux antipodes de ce qu’ils pensaient être, si différents, si vivants.

Avec ce cœur qui continue de battre, envers et contre tout.

Et le poète inconnu, qui apparaît ou disparaît, l’a bien compris qui vient poser ses mots ici ou là...

La critique de Mr K : Retour aujourd'hui sur une lecture à fleur de mot et d'émotion avec ce magnifique recueil de nouvelles intimistes parues chez les éditions Quadrature le mois dernier. Écoute-le battre de Marie Vautier, nous convie à travers neuf courts récits à partager un moment clef de la vie de neuf personnes au bout du rouleau ou au bord de la rupture. Mais un supplément d'âme, une rencontre, une lecture, une réflexion ou encore une observation va les mener au delà de ce qui leur semblait possible...

Véritable plongée au cœur de la condition humaine avec son cortège de doutes, de prises de conscience ; on croise des parcours bien différents au fil des nouvelles qui nous sont proposées ici. Ainsi une femme à la vie désespérante va connaître un instant de grâce et de révélation dans une bibliothèque municipale, un homme divorcé déclassé professionnellement va faire une découverte qui pourrait changer un temps son quotidien morose et lui permettre de renouer avec son fils, une femme nous compte son cycle de rupture et de renaissance à travers un texte hypnotique, un homme attend une femme dans une chambre d’hôtel pour refaire sa vie avec elle (mais viendra-t-elle ?), un relecteur d'épreuve littéraire va découvrir sur le palier de sa porte une poupée gonflable qui pourrait bien changer sa vie et lui permettre de sortir de son existence solitaire et recluse, une femme repense à un lointain passé amoureux alors que sa meilleure amie est prête à se séparer de son mari pour refaire sa vie avec son amant, un homme voit un douloureux passé ressurgir dans sa mémoire à la faveur du visionnage d'un reportage sur un directeur d'ONG africaine, un directeur d'école s'apprête à partir pour son dernier jour de travail avant la retraite et forcément il appréhende, et enfin, l'esprit d'un voyou récemment décédé se raconte et se livre de manière franche et sans fioriture dans des réflexions post-mortem.

Divers, vous avez dit divers ? Oui et non à la fois. Certes, dans Écoute-le battre, on explore nombre d'aspects différents d'une vie humaine : la filiation, l'amour, l'amitié, le désir, le travail, la déchéance suite à un échec pro, la mort, les origines mais le fil conducteur du basculement relie l'ensemble de fort belle manière et donne une cohérence saisissante à l'ensemble des textes proposés. Tout ce qui fait la richesse de nos existences est ici décortiqué de manière frontale, sans chichis et avec un sens de l'économie de mot rare. La nouvelle a cette exigence de devoir faire court, de réussir à caractériser sur très peu de pages une vie entière dans sa complexité. Marie Vautier fait très fort, elle réussit haut le main ce pari que je trouve toujours très risqué et avec un sens de la narration millimétré, un goût pour l'essentiel et en se maintenant dans une certaine retenue. Elle parvient à nous livrer des portraits d'une grande humanité, nuancés et très touchants. Chaque récit est ainsi une fenêtre ouverte sur une existence en suspens parfois, souvent en perte de vitesse et l'on se prend en pleine tête cette mélancolie indubitable qui nous assaille quand notre existence semble nous échapper. C'est d'une grande pureté, d'une sensibilité incroyable qui force le respect et, je dois bien l'avouer, humidifie les yeux à l’occasion tant on touche parfois à la grâce, à l'espoir mais aussi au malheur avec un grand M.

Autre fil conducteur, un livre de poésie à couverture bleue dont les mots sont égrainés dans certaines nouvelles, accompagnant les protagonistes le temps d'un verre au bar, d'une trouvaille sur leur lieu de travail ou un prêt occasionnel entre connaissances. Le mystérieux poète surgit puis repart aussitôt de ces vies instables ou à l'arrêt et va (ou non) dérégler une situation ou du moins indiquer une direction, un souffle à suivre. Ce poète inconnu c'est aussi un peu l'auteur qui par un phrasé unique entre simplicité et poésie de tous les instants englobe le lecteur dans une douce torpeur teintée parfois d'amertume et de regret.

Rarement un recueil de nouvelles ne m'aura autant bousculé intérieurement, provoquant émotions perlées et réflexions plus profondes. L'empathie fonctionne ici à plein et l'on ressort ébranlé mais heureux de cette lecture à la saveur unique. Un petit bijou à déguster sans limite.

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samedi 3 novembre 2018

"Dernière journée sur terre" d'Eric Puchner

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L'histoire : Voici neuf histoires courtes, et autant d’angles pour célébrer cette entité complexe et parfois surréaliste qu’est la famille. Ici, un adolescent suspecte sa mère d’être un robot ; là, un jeune homme récemment séparé de sa compagne emmène leur nouveau-né à une fête où la cocaïne coule à flots. On croise aussi un enfant prêt à tout pour empêcher sa mère de faire piquer le chien de son père, et une famille qui s'interroge sur ses nouveaux voisins, dont le fils de douze ans est convaincu qu'il existe un "univers parallèle" à même de résoudre miraculeusement les problèmes de chacun...

Ces nouvelles, formidablement originales et pleines d'humour, flirtant ici et là avec l'absurde et le surnaturel, nous entraînent tour à tour dans un camp de vacances pour artistes en herbe, sur la route aux côtés d’un vieux groupe punk has-been, dans un futur dystopique où les parents n’existent plus, ou encore dans une librairie férocement indépendante.

La critique de Mr K : Qu'il est bon de revenir en Terres d'Amérique avec ce nouveau recueil de nouvelles tout juste paru chez Albin Michel. Vous savez que je suis un grand amateur de cette collection qui livre bien souvent un regard différent, naturaliste et fortement sociologique sur les États-Unis. Dernière journée sur terre d'Eric Puchner ne déroge pas à ce postulat, livrant neuf nouvelles de haute tenue qui conjuguent intimisme à fleur de mot, portée universelle et qualités stylistiques indéniables.

À travers neuf courts récits, l'auteur nous convie à explorer la galaxie familiale dans toute sa richesse et sa complexité. Plutôt réalistes mais flirtant à l'occasion avec l'étrange et le fantastique (sur deux / trois textes), on plonge en compagnie des personnages dans cet univers si fermé et si familier en même temps qu'est la cellule familiale. Petits bonheurs, grandes fêlures, disparitions attristantes, manquements irréparables mais aussi tendresses renaissantes et liens indéfectibles sont au menu d'un recueil qui s'avale tout seul, sans effort, avec une curiosité renouvelée et inextinguible.

Dans Couvée X, lors d'un été caniculaire doublé d'une invasion de sauterelles, la famille du narrateur voit s'installer de nouveaux voisins. La maman plutôt réactionnaire voit d'un mauvais œil cette mère célibataire qui fume comme un pompier et s'habille de façon inconvenante à ses yeux. Qu'est devenu son mari ? Les rumeurs commencent à fuser, mettant à mal le héros qui a crée des liens avec le fils de cette voisine étrange. L'auteur nous livre ici une belle réflexion sur les liens entre mère et fils à travers deux portraits de famille croisés, sur les méfaits de la médisance et une certaine philosophie de vie qui permet aux victimes de ce genre de pratique de dépasser la souffrance qu'elle peut engendrer.

Des Monstres magnifiques enchaîne avec une dystopie présentant un monde où la notion de parent n'existe plus et où l'être humain a atteint l'immortalité. Un frère et une sœur qui vivent ensemble sous le même toit vont accueillir dans leur foyer un homme qui semble échapper de l'ancien monde (le nôtre !), à son contact ils vont réapprendre la notion de rapport filial et réfléchir à la notion de manque et de séparation (la mort qui guette cet inconnu). Sans doute, une des nouvelles les plus touchantes du recueil, j'en suis sorti le cœur au bord des lèvres.

Être mère est du même tonneau, typiquement le genre de nouvelle qui prend à la gorge et ne laisse pas indemne. Une tante dépressive (elle sort tout juste de clinique suite à une tentative de suicide) se retrouve à garder son neveu et sa nièce lors de la soirée d'Halloween pendant que sa sœur veille son mari très malade. D'une beauté mortifère, ce récit fait la part belle à la perception des enfants sur les adultes qui les entourent et sur le portrait tout en justesse d'une femme malade qui découvre le temps d'une soirée le rôle de maman. C'est beau et pur, un grand moment. Indépendance, la nouvelle suivante m'a quant à elle laissé de glace, cette famille travaillant dans une librairie indé ne m'a pas touché, la preuve en est que je n'ai quasiment pas de souvenir de cette lecture. Passons...

Paradis a soufflé le chaud et le froid en terme de ressenti. C'est une des plus réussies à mes yeux mais elle est très dérangeante. Un père séparé de sa compagne doit garder son fils un après-midi. Évoluant dans le milieu artistique, il emmène son bébé dans une fête totalement allumée et va être confronté à l'opposition de deux mondes : celui de la fête / des paradis artificiels et celui d'un jeune papa qui se doit d'être responsable. Il va redécouvrir le rôle de père, lui, l'homme qui est parti à cause de l'enfant à naître qu'il ne désirait pas. Un sacré moment de bravoure que ce texte tour à tour irrévérencieux et touchant.

Expression est aussi une nouvelle très réussie avec ce jeune garçon envoyé dans un camp de vacances pour surdoués et artistes en herbe. Apprenti écrivain, il va rencontrer Chet, jeune garçon mélancolique habitant juste à côté du dortoir mais désirant s'éloigner de sa famille quelques temps. Au fil des pages, le héros va en apprendre plus sur Chet, ses proches et lui-même. Texte sur l'éveil de l'amour, de l'amitié et toute une série de sentiments enfouis (doute, frustration, la peur et le manque notamment), j'ai dévoré ce texte qui émeut au plus profond du lecteur et lui rappelle forcément des moments clefs de sa vie.

Avec Trojan whore hate you back, on change radicalement d'ambiance avec les membres d'un vieux groupe punk rock qui reprend la route après sa reformation des années après le split. Plus convenu avec des clichés déjà lus et vus (Still crazy, un film à voir absolument), il est question ici des liens quasiment familiaux qui peuvent se nouer entre les membres d'un groupe en tournée. Le temps a passé, physique et mentalités ont évolué parfois dans des directions complètement opposées. Le ton est volontiers plus léger à l’occasion de réparties bien senties. Lecture sympa mais oubliable, on relâche clairement la pression.

Là, maintenant revient à la relation entre une mère et son fils, relation parfois compliquée qui ici prend un tournant inattendu. En effet, Josh est persuadé que sa mère est un robot. On pense irrémédiablement aux Femmes de Stanford d'Ira Levin mais le doute s'insinue assez vite : vérité ou trip éveillé ? L'auteur garde ses distances et laisse le lecteur patauger joyeusement dans une historiette rondement menée qui se plaît à estomper les frontières entre rêve et réalité. En filigrane, on retrouve les grands questionnements liés à l'adolescence notamment la notion d'identité et d'origine. Dernière journée sur terre s'interroge d'ailleurs plus ou moins sur les mêmes thématiques avec ici un ado confronté à sa mère qui l'élève seule et veut envoyer les deux chiens de chasse que le père a laissé en partant à la SPA. Révélateur d'une fêlure profonde, cette crise va être l'occasion pour la mère et son fils de se confronter, de jauger les forces en présence. Derrière ce récit anodin se trouve une des nouvelles les plus fortes du recueil.

Ce fut une sacrée lecture que celle-ci. Le style lumineux, précis et emprunt d'une grande tendresse et de poésie de Puchner transporte littéralement le lecteur au cœur des histoires qu'il nous raconte. Finesse de l'étude psychologique s'accorde à merveille avec une observation méticuleuse des habitudes de vie et les mœurs de chacun pour livrer des histoires finalement intemporelles à la portée universelle. Bousculé, prisonnier d'une langue envoûtante, le lecteur ne peut que s'incliner devant tant de talent déployé. Je vous conseille ce recueil de nouvelles qui fait honneur au genre et le porte aux nues. Quant à moi, je n'ai plus qu'à voler dans la PAL de Nelfe Une famille modèle du même auteur car clairement, Eric Puchner s'inscrit dans les pas des plus grands.

jeudi 9 août 2018

"La Dimension fantastique" volume 3, Anthologie présentée par Barbara Sadoul

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Le contenu : Pauvre diable ! Le voici qui tombe sur un os ! Le simple mortel à qui il est venu proposer son odieux marché n'a pas d'âme... Comment donc pourrait-il s'en emparer ? D'ailleurs, le sac d'âmes qu'il tente d'emporter est si lourd qu'il lui faut trouver l'aide d'un saint homme pour le soulever.
Le diable n'est pas seul à souffrir... Et les dix nouvelles ici réunies proposent bien d'autres sortilèges. Messages d'outre-tombe, statues animées, génies farceurs, masques grimaçants, voyageurs temporels ou manifestations inquiétantes des éléments déchaînés... Bienvenue dans la dimension fantastique !

La critique de Mr K : Je bascule du côté obscure aujourd’hui avec ma chronique sur le troisième volume de l’anthologie de nouvelles fantastiques initiée par Barbara Sadoul chez Librio. Les deux premiers volumes avaient été de franches réussites, j’ai laissé passé un peu de temps avant d’entamer celui-ci. On est dans la même veine et malgré des textes inégaux, on ressort content de sa lecture et les amateurs de fantastique seraient bien inspirés de se pencher sur son cas !

Barbara Sadoul nous propose à nouveau dix nouvelles du genre fantastique avec un balayage assez large en terme de nationalité et d’époque. Ainsi, se côtoient dans ce volume 3 des auteurs très classiques comme Flaubert, Hugo, Dumas et Wilde, mais aussi des plus récents comme Jodorowsky, Bradbury ou encore Brown. Les thématiques sont elles aussi assez variées avec des histoires de monstres, de Diable, d’esprit et de quotidien totalement chaviré par l’irruption d’un événement totalement imprévu. Pas de doute, on est au bon endroit si l’on aime frémir légèrement et/ou être mené par le bout du nez par des auteurs diaboliques.

Je ne reviendrai pas sur chacun des courts textes qui composent ce recueil, je vous laisse découvrir la primeur du contenu. Sachez simplement que le suspens est au rendez-vous, les situations parfois très cocasses ou totalement terrifiantes (le texte de Bradbury est énorme !). Le cahier des charges est respecté à la lettre avec tous les ingrédients qui font la force de ce genre que j’apprécie tant : une normalité exposée de manière claire, un élément déclencheur que l’on ne voit pas forcément venir, des personnages déroutés de leur trajectoire qui commencent à perdre pied et une confluence entre rêve / cauchemar / réalité qui finit par prendre à la gorge les protagonistes et même parfois le lecteur lui-même.

Certes, certains textes sont plus légers, moins percutants mais l’ensemble est cohérent, bien agencé et donne à voir de multiples facettes de ce genre si riche. De manière générale, les textes sont très accessibles (à part un ou deux à l’écriture vieillotte - ce qui ne me dérange pas d’ailleurs -) et font mouche en terme de chute finale. Décidément, cette collection vaut le coup d’œil, avis aux amateurs !

Déjà lus et chroniqués de la même série au Capharnaüm éclairé :
- La Dimension fantastique, volume 1
- La Dimension fantastique, volume 2