samedi 10 novembre 2018

"Bratislava 68, été brûlant" de Viliam Klimacek

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L'histoire : Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.

Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le "socialisme à visage humain". La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.

Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train. Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ? Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

La critique de Mr K : Une fois de plus, je me suis fait cueillir par un ouvrage de chez Agullo. Quand la grande Histoire rencontre les destinées individuelles, on a souvent affaire à un récit porteur de sens et au souffle puissant. C'est le cas avec ce Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek, auteur reconnu dans son pays qui a construit son roman autour de témoignages qu'il a pu collecter au Canada auprès de réfugiés de la vague d'émigration de 1968 et de leurs enfants. Il a ensuite changé les noms, mélangé les destinées et brodé quelque peu pour étoffer ce roman qui laissera des traces et m'a totalement submergé d'émotions me procurant un rare plaisir de lecture.

Inutile de vous faire languir plus longtemps, ce roman est une vraie petite bombe qui emporte tout sur son passage, rendant furieusement addictif le lecteur qui ne peut décemment pas relâcher l'ouvrage tant il happe l'esprit, le marque au fer rouge et lui donne mille et une occasions d'éprouver de multiples sensations et nourrir la réflexion. Face à l'invasion de notre pays par une puissance étrangère, que ferions-nous ? Au centre du récit, les personnages se débattent avec leurs conditions, leurs désirs et aspirations, et malheureusement l'absence de choix qui caractérise en premier lieu un univers totalitaire. L'URSS veut remettre dans le rang le Parti Communiste tchèque et ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère. Lors du printemps de Prague, la population avait pu entr'apercevoir des réformes humanistes et libératrices ; l'arrivée des tanks à la fin de cet été 1968 va ruiner à jamais leurs espoirs.

Après quelques chapitres permettant de planter le décor, présenter les principaux protagonistes de l'histoire, on arrive très vite à la date fatidique qui va bouleverser définitivement les personnages, le pays et plus globalement le monde. Au delà d'un panorama épatant sur la Tchécoslovaquie de l'époque, du fonctionnement interne du pouvoir, des nominations administratives mais aussi de la vie quotidienne du peuple, l'auteur donne à voir surtout le début de la diaspora tchèque qui commence vraiment avec la fuite massive qu'engendre la remise en ordre soviétique. Famille déchirées et séparées, abandon de tout ce que l'on possédait pour un ailleurs mystérieux, le voyage périlleux, l'arrivée dans un nouveau pays, le regard des populations, la nécessaire intégration et les freins qui lui sont mis, autant d'aspects des flux migratoires traités ci avec finesse et humanité, loin de la bouillie médiatique que l'on nous sert et ressert jusqu'à l’écœurement depuis le début de la crise syrienne entre autre. Il n'y a rien de nouveau, de tout temps les hommes ont fui la guerre et les dictatures, de tout temps ils ont dû reprendre leur vie à zéro, de tout temps ils ont souffert de la séparation d'avec leurs proches restés au pays, de tout temps l'être humain ne se distingue vraiment pas pour son sens de l'accueil et de l’entraide ! Au delà d'un roman traitant d'une période précise et d'un contexte particulier, l'ouvrage de Viliam Klimacek est un cri, un témoignage nécessaire et ô combien important en cette période de repli sur soi généralisé.

On passe donc par tous les états lors de cette lecture-somme. On débute notamment avec les joies de la vie de famille, du travail bien fait dans une usine qui tourne bien, les rencontres avec les copains, les jeux, les enfants innocents qui vivent leurs rêves, les étudiants qui préparent l'avenir. Puis après une légère respiration de trois mois, tout s'effondre. C'est l'heure des choix, partir ou rester ? Certains décident de collaborer avec le pouvoir en place, c'est toujours plus évident d'être du côté des vainqueurs (même si moralement c'est intenable). D'autres décident de partir mais le nouvel ordre verrouille bientôt les frontières séparant les familles et impliquant parfois des prises de risque maximum. Collant au plus près de ses protagonistes, Bratislava 68, été brûlant explore avec un sens de l'économie de mots toutes ces destinées et tisse une toile narrative aussi dense que touchante.

La deuxième partie du roman s'attache davantage à suivre les émigrés dans leur nouvel univers (même si certains passages se déroulent toujours en Tchécoslovaquie). Là encore, on retrouve tout le talent de l'auteur pour décrire vicissitudes et espoirs des nouveaux arrivants qui se heurtent à énormément d'obstacles à commencer par la langue et les tracasseries administratives (enregistrement des personnes, équivalence de diplômes, trouver à se loger). L'action se déroule essentiellement au Canada et aux USA, il est très intéressant de découvrir leur système d'intégration de l'époque qui est loin d'être aussi open qu'ils le prétendaient alors. Long sera le parcours de chacun pour trouver sa place, sa nouvelle place devrais-je dire tant tout retour au pays est impossible. Il faudra attendre 1989 pour que les choses évoluent et permettent à certains d'éventuellement penser à revenir dans le pays de leurs origines...

Enfin, Bratislava 68, été brûlant est remarquablement servi par une écriture d'une grande beauté, à la fois efficace dans sa manière d'aborder les choses frontalement, elle s'écarte des sentiers battus par une poésie de tous les instants qui habille le récit d'une dimension humaniste douce et mélancolique. Les rapports humains s'en trouvent transcender, le roman nous emballant irrémédiablement vers un passé pas si lointain, où des familles vivent, rient, pleurent et parfois se brisent. C'est beau, c'est puissant, c'est bluffant. Une sacrée bonne lecture que je ne saurais trop vous conseiller !


vendredi 19 octobre 2018

"Les Zinzins de l'Histoire" de Gavin's Clemente Ruiz, Thomas Pioli, illustrations de Wassim

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Le contenu : L’histoire ne serait pas celle que nous connaissons aujourd’hui sans tous ces zinzins pour la rendre encore plus fascinante, sombre et mystérieuse.

De l’Antiquité jusqu’au XXe siècle, les 47 personnages de ce livre ont dévoilé leur grain de folie, leurs projets fantasques ou leur cruelle démence à leurs contemporains, et assouvissent aujourd’hui notre curiosité en nous révélant leurs plus sinistres bizarreries.

Entre l’inexplicable fugue d’Agatha Christie, les bains de sang de la cruelle et belle Élisabeth Bathory et l’idée farfelue de Vincenzo Peruggia de revendre la Joconde, aventurez-vous dans cette traversée des siècles en compagnie de tous ces hommes et ces femmes aussi déterminés et inquiétants qu’étranges et sanguinaires.

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien sympathique aujourd'hui avec Les Zinzins de l'Histoire de Gavin's Clemente Ruiz avec la participation de Thomas Pioli et Wassim pour ses très belles illustrations qui enjolivent à merveille les portraits de personnages historiques complètement branques qui nous sont proposés ici. On passe un bon moment avec des figures déjà connues et quelques découvertes pas piquées des vers. L'étudiant en Histoire que j'ai été a apprécié le voyage !

47 personnages historiques peuplent donc les pages de ce volume entre folie, mégalomanie, étrangeté et originalité qui ne collaient pas forcément avec leur époque. Très variés, les portraits tour à tour étonnent et détonent. On va de l'admiration, à l'étonnement en passant par l'horreur pure. Devenu professeur d'Histoire, j'ai toujours à cœur de trouver des documents, ouvrages qui permettent d'aborder cette matière plutôt difficile de façon ludique mais néanmoins fidèle à la vérité historique. C'est chose faite avec cet ouvrage malin et richement illustré qui attire l’œil et qui se révèle difficile à lâcher une fois débuté.

Les Zinzins 2

Divisé en plusieurs parties regroupant entre elles des personnages ayant des points communs particuliers, on retrouve les farfelus et géniaux, les déterminés et tenaces, les étranges et inquiétants, les malades et fous, et enfin pour finir en beauté les sanguinaires et meurtriers. Chaque personnage se voit consacrer deux à quatre pages, le tout illustré de fort belle manière par Wassim. Les textes se concentrent sur les faits les plus importants de l'existence du personnage dans un style plutôt détendu et rafraîchissant qui tranche avec la traditionnelle biographie historique qui en a rebuté plus d'un par le passé. C'est typiquement le genre d'ouvrage qu'on peut proposer dans un CDI ou à un jeune qui souhaite découvrir l'Histoire sans trop se prendre la tête mais avec un souci de découverte et d'exactitude.

Je ne vais pas passer tous les personnages en revue, sachez qu'il y en a de plus marquants que d'autres avec pour ma part, une nette préférence pour les plus barbares et sanguinaires dont la fameuse comtesse Bathory adepte de bains de sang de vierges pour préserver sa beauté de jeune fille (il faut absolument que je mette la main sur le film que Julie Delpy lui a consacré d'ailleurs), Néron l'empereur fou, Charles VI complètement barré dans son genre ou encore, Gilles de Rais le bras droit de Jeanne d'Arc amateur de chair fraîche. Et puis, il y a les découvertes, notamment un certain nombre de personnages féminins intéressants et intrigants comme les sœurs Trung héroïnes vietnamiennes qui combattirent la Chine pour libérer leur pays, Boadicée la vengeresse celte qui tenta de libérer l'île de Bretagne (Royaume-uni aujourd'hui) du joug romain, Tomoe Gozen une femme samouraï au courage légendaire dans son pays ou encore l'impératrice Wu Zetian qui aimait regarder les supplices qu'elle imposait à ses contradicteurs.

Les Zinzins 1

Dans cet ouvrage, tous les continents et toutes les époques sont balayés par les auteurs pour nous proposer un tour du monde qui décoiffe et dépayse. Un petit bémol cependant, j'ai trouvé que certains personnages féminins ont été posés ici par pur volonté de parité. Elles n'ont à mon goût peu ou pas d’intérêt si ce n'est pour proposer le portrait de personnes à contre-courant mais pas pour autant essentiels dans l'Histoire de l'humanité. Pour ma part, j'aurais remplacé ces femmes remarquables certes mais pas incontournables par des Nefertiti, des Jeanne d'Arc, des Marie Curie des Simone Veil ou encore des Rosa Parks. Dommage, de parler de bourgeoises qui voyagent et explorent l'Afrique grâce à leur fric plutôt que de femmes ayant vraiment fait avancer la science ou la cause des femmes. Comme quoi, il y a encore du chemin à parcourir en la matière...

Ne boudons pas pour autant notre plaisir, on passe un bon moment et je recommande ce livre très beau et très pédagogique à tous les passionnés d'Histoire et même aux autres qui souhaitent s'y voir introduire sans chichi et dans un style décontracté.

lundi 15 octobre 2018

"Le Tombeau d'Apollinaire" de Xavier-Marie Bonnot

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L'histoire : Que la guerre est belle ! Mensonges, tout ça. Dans les tranchées de la Grande Guerre, le sergent Philippe Moreau dessine les horreurs qu'il ne peut dire. Son chef, le sous-lieutenant Guillaume de Kostrowitzky, écrit des articles, des lettres et des poèmes qu'il signe du nom de Guillaume Apollinaire. La guerre, comme une muse tragique, fascine l'auteur d'Alcools.

Pour Philippe Moreau, jeune paysan de Champagne, elle est une abomination qui a détruit à jamais son village. Blessés le même jour de mars 1916, les deux soldats sont évacués à l'arrière et se perdent de vue. Philippe Moreau va tout faire pour retrouver son lieutenant. Une quête qui l'entraîne jusqu'à Saint-Germain-des-Prés et Montparnasse, où il croise Cendrars, Picasso, Cocteau, Modigliani, Braque...

La critique de Mr K : Nouvelle belle claque de la rentrée littéraire 2018 avec Le Tombeau d'Apollinaire de Xavier-Marie Bonnot paru chez Belfond. Ceux qui nous suivent depuis longtemps connaissent mon attachement tout particulier pour les ouvrages traitant de la Première Guerre mondiale, un conflit aussi fascinant que monstrueux, une boucherie gigantesque mise en lumière ici par le destin croisé d'un anonyme avec un grand nom de la littérature française. Au programme, le récit âpre et sans concession de la guerre, les doutes et espoirs d'un homme perdu au cœur d'un conflit qui le dépasse, et la démobilisation et le milieu artistique en toute fin de la Grande Guerre.

Philippe Moreau, fils de paysan du Nord âgé d'à peine 20 ans est appelé sous les drapeaux dans le 96ème régiment d'infanterie. Séparé de sa famille par la force des choses, un peu gauche et timide, il est envoyé en première ligne où il est plongé dans la fureur des combats. Côtoyant quotidiennement la mort, le doute s'installe très vite en lui face à ce massacre organisé qu'il trouve de plus en plus vain. Il trouve un peu de réconfort dans la camaraderie qui s'instaure instantanément entre les poilus, l'alcool que l'on partage réchauffant l'âme et le cœur mais aussi le dessin qu'il pratique depuis tout gamin et par lequel il retranscrit les scènes de vie et de guerre auxquelles il assiste.

En novembre 1915, son existence va basculer lorsqu'un nouveau gradé prend en main son escouade. Il s'agit de Guillaume Kostrowitzky (aka Apollinaire) qui s'est engagé dans le conflit pour servir la France, devenir français et aussi voir de plus près la guerre, événement qui le fascine et flatte son esprit patriotique. Se noue alors entre les deux hommes une relation étrange et complexe, solidarité entre les combattants, admiration du provincial pour l'artiste à la grande renommée, le partage de visions artistiques qui se croisent sans jamais vraiment se rapprocher (l'un écrit, l'autre dessine), les coups de gueule et les coups de blues. Puis vient le jour, où ils tombent tous les deux au champ d'honneur et sont séparés lors de leur convalescence. Après s'être remis, le jeune homme part sur Paris à la recherche de son lieutenant, il découvrira la ville lumière et sa situation critique pendant la deuxième partie de la guerre, il croisera des grands noms de l'époque, commencera à révéler son talent artistique, apprendra beaucoup sur lui-même.

La première partie du roman est une très belle évocation de la guerre des tranchées. Crue, violente et pathétique, on est pris à la gorge par le récit qui fait la part belle aux descriptions des assauts, aux longues périodes d'attentes, aux atermoiements de l'Etat-major et le quotidien désespérant d'hommes du commun envoyé au massacre sans vergogne. D'une rigueur historique de tous les instants, on retrouve ici toutes les qualités de grands classiques du genre avec un souci du détail impressionnant et de très beaux tableaux psychologiques qui donnent une âme aux personnages traversant ses pages comme des esprits errants tant la peur, la souffrance et la folie les guettent ou les a déjà pris. Pas de manichéisme, pas de voyeurisme non plus, le simple récit d'existences broyées par la soif d'honneur et de pouvoir. Quand le personnage sera blessé et envoyé à l'arrière, il ne sera définitivement plus le même, habité par un dégoût et un écœurement qui le marquera à vie.

Au milieu de ce déchaînement de fureur, le lecteur apprécie les échanges pleins d'humanité entre le sergent Moreau et le lieutenant Apollinaire. Même si ces deux là ne se comprennent pas toujours, un respect et une écoute s'installent entre eux. Le grade ne change rien, ils vivent une expérience traumatisante qu'ils se doivent de partager pour tenir le coup et rester humain au milieu de la folie environnante. Amour de la patrie et exacerbation du courage humain d'un côté se confrontent avec la désolation, la peine de voir tant de jeunes âmes fauchées ou mutilées avant l'heure dite de l'autre. L'art, l'expression des sentiments relient ces deux êtres qui vont se croiser et se recroiser tout au long du récit.

La deuxième partie du roman traite du séjour à Paris de Philippe Moreau suite à sa démobilisation. Blessé à la tête, il ne recombattra pas, il en éprouve un soulagement sans borne teinté de honte face à tous les autres compagnons restés au front. Errant dans Paris, il explore les arcanes des milieux artistiques de l'époque, ses dessins avaient frappés Apollinaire qui l'avait enjoint à se faire connaître auprès de ses amis dès son retour à la vie civile. Il traînera avec Apollinaire entouré de sa cours (le bonhomme est un peu fat sur les bords), deviendra copain avec Blaise Cendrars (un de mes auteurs préférés), rencontrera l'amour. C'est l'occasion pour l'auteur de nous fournir un portrait saisissant du Paris de l'époque, entre insouciance bohème et la menace insidieuse des bombardements qui perdurent. La guerre est à la fois proche (explosions, rationnements, veuves en noir et mutilés de guerre) et lointaine (la vie semble suivre son cours quasiment normalement dans les milieux aisés), j'ai adoré cette partie qui comme un bilan vient clôturer de fort belle manière cet épisode de vie haut en couleur, touchant et éclairant sur les traumatismes liés à la guerre.

Vous l'avez compris Le Tombeau d'Apollinaire est essentiel dans son genre surtout qu'il est servi par une science de la narration d'une fluidité incroyable qui provoque une empathie totale. On vit littéralement l'histoire, on est touché en plein cœur par ses personnages heurtés, bousculés par l'Histoire. L'écriture limpide, accessible, qui alterne fiction et petits extraits des vers d'Apollinaire (et d'autres artistes d'ailleurs) donne une profondeur, une sensibilité hors norme à un roman qui fera date j'en suis sûr dans l'évocation d'un conflit dont on fête cette année les 100 ans. Un petit bijou d'humanité et d'inhumanité à lire absolument.

samedi 6 octobre 2018

"La Guerre est une ruse" de Frédéric Paulin

La Guerre est une ruse

L'histoire : Khaled sort de l'appartement en adressant un sourire qu'il veut plein d'amour à ses parents. Il sait qu'il va bientôt devoir les quitter pour toujours. Lorsqu'on s'engage sur la voie du Djihad, il n'y a pas de retour en arrière possible.

Algérie, 1992. Après l'annulation des élections remportées par le Front islamique du salut, une poignée de généraux, les "janviéristes", ont pris le pouvoir. L'état d'urgence est déclaré, les islamistes pourchassés ont pris les armes. Le pays sombre dans une violence sans précédent... Tedj Benlazar, agent de la DGSE, suit de près les agissements du tout-puissant Département du renseignement militaire, le sinistre DRS qui tire toutes sortes de ficelles dans l'ombre.

Alors qu'il assiste à l'interrogatoire musclé d'un terroriste, Tedj apprend l'existence de camps de concentration où les islamistes seraient parqués dans des conditions inhumaines. En fouinant plus avant, il met au jour des liens contre-nature entre le DRS et les combattants du GIA. Quel jeu jouent donc les services secrets avec les terroristes ? Les massacres quotidiens sont-ils l'oeuvre des uns ou des autres ? Ou d'une instrumentalisation diabolique des seconds par les premiers?

Benlazar acquiert la certitude que les généraux sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Et la dernière phase de leur plan va commencer : exporter le chaos par-delà la Méditerranée, pour forcer la France à soutenir leur croisade anti-terroriste. Tedj parviendra-t-il à réunir assez de preuves pour convaincre sa hiérarchie avant que l'horreur ne s'invite à Paris ?

La critique de Mr K : Attention, gros choc littéraire avec cet ouvrage brûlant comme la braise, sans concession et d'une profondeur politique et sociologique sans borne. Accompagnez-moi dans un voyage sans retour dans les abîmes de l'âme humaine, les manipulations iniques du pouvoir et les logiques de domination de l'homme par l'homme. Livre coup de poing de cette rentrée littéraire, La Guerre est une ruse de Frédéric Paulin m'a laissé sur les genoux, subjugué que j'ai été par ce livre hors-norme!

L'action débute en 1992 dans une Algérie tout juste tombée entre les mains d'un cartel de militaires qui imposent leur pouvoir par la force et un État d'urgence permanent. Le pays est livré à la violence de la répression étatique et celle naissante des islamistes qui refoulés aux portes du pouvoir (ils avaient gagné l'équivalent de nos élections municipales) ont pris le maquis et multiplient les actions chocs. La population vit dans la peur, crimes et massacres se multiplient, aucune famille algérienne n'est épargnée dans une ambiance de paranoïa généralisée où la suspicion et les fantasmes ont remplacé la raison et l'écoute de l'autre.

Tedj est un agent actif de la DGSE en mission de terrain en Algérie. On ne peut pas proprement parler de héros ici, les zones d'ombre sont nombreuses sur son passé et ses agissements. Borderline mais investi, avec un sens de la morale qui lui est propre, il doit à la fois enquêter et survivre dans un monde où les loups sont en liberté et de toute obédience. Au détour de ses investigations, il va lever le voile sur des collusions dangereuses et immorales entre les généraux au pouvoir, les islamistes et une France qui prend toujours l'Afrique du Nord comme son pré carré. L'étau se resserre, les révélations pleuvent, les victimes s'accumulent et le lecteur captif d'un ouvrage autant repoussoir qu’envoûtant ne peut que suivre impuissant les pas de Tedj et sa descente aux Enfers.

Face à une histoire redoutablement maîtrisée qui mêle habilement éléments réels et personnages fictifs, on est emporté dans cette décennie noire qui a marqué à jamais le peuple algérien et la France par la suite. L'ennemi avance masqué ici, des familles se déchirent, des villages, des communautés s'affrontent au nom de l'ordre terrestre ou religieux. Lutte au nom de la foi, instauration de la charia, vision rétrograde de la femme, massacres préventifs, camps d'internement se muant en camp de concentration / d'extermination, tortures et exécutions sommaires, manœuvres politiques nauséabondes et action des lobbys économiques, la cuisine interne des services secrets de tout bord... Fien ne nous est épargné dans un roman immersif, terrifiant, mettant en lumière une réalité pas si ancienne. J'avais adoré Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra sur le même sujet mais qui collait plus à la destinée d'un petit village. Ici l'écrivain prend encore plus de hauteur et propose en plus une réflexion sans limite sur l'exercice du pouvoir autoritaire et la naissance du terrorisme radical.

C'est le cœur de l'ouvrage que cette thématique désormais galvaudée et surtout simplifiée à outrance par des journaleux en mal de sensation. D'une colère légitime peut naître la haine la plus viscérale menant au nihilisme absolu qui conduit à la suppression massive d'âmes innocentes. L'auteur à travers le prisme de son antihéros issu de deux mondes (fils d'un algérien et d'une française), qui se maintient debout comme il peut, nous montre l'évolution d'un pays à la fois puissant (sa taille, ses ressources) et pétri de faiblesses (démocratie balbutiante, clanisme et corruption) et nous parle de notre époque et des origines du terrorisme moderne. Le récit est parsemé de références historiques notamment les attentats perpétrés contre les intérêts et les ressortissants français sur le sol algérien puis après l'élection de Jacques Chirac en 1995, l'externalisation du conflit sur le sol français. Tout s'imbrique parfaitement entre exploration des arcanes du pouvoir, récit du climat ambiant et éléments intimistes liés à Tedj. Franchement, je suis resté scotché aux pages de ce livre qui m'a parfois accompagné jusqu'à très tard dans la nuit.

En plus d'être un livre-somme d'une intelligence rare, où la nuance se conjugue avec la pédagogie, La Guerre est une ruse est d'un accès aisé où l'on n'est jamais perdu, guidé que nous sommes par une langue simple, profonde et marquante. C'est typiquement le genre de lecture où l'on souffre de plaisir face au talent déployé et à la nécessité absolue d'aller au bout de l'horreur. On touche ici au sublime et je ne le dis pas souvent, c'est un vrai coup de cœur. Merci Agullo pour cette parution !

mercredi 3 octobre 2018

"Ce coeur qui haïssait la guerre" de Michel Heurtault

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L'histoire : Au lendemain de la Grande Guerre, Anton découvre un domaine inexploré : la conquête de l’espace. Jeune ingénieur allemand, il rêve plus d’étoiles que de pouvoir et de politique. Une opportune neutralité qui lui permet de ne pas prendre position entre pro et antinazis. Mais que vaut la neutralité lorsque l’on travaille sur une fusée financée par l’Armée et qu’elle devient une arme dévastatrice ? Ce sont deux femmes également aimées qui rappellent à ce cœur rebelle que si l’homme n’est pas fait pour la guerre, il l’est encore moins pour la servitude, et l’amènent à passer de la résistance passive à la trahison de son pays.

La critique de Mr K: Retour sur une lecture enthousiasmante aujourd'hui avec Ce coeur qui haïssait la guerre de Michel Heurtault, roman historique très bien mené, doublé d'un remarquable parcours de personnage avec Anton un jeune homme féru de sciences pris au piège de son époque. Long roman de plus de 700 pages, on ne voit cependant pas le temps passé, voici pourquoi.

Anton est un jeune ingénieur allemand à qui tout semble sourire. Malgré la défaite de 1918 et une Allemagne ruinée par le conflit, il voit son avenir s'éclaircir quand il est admis dans un centre de recherche sur les fusées dans les années 30. Il côtoie alors de grands chercheurs (notamment Wernher von Braun) et travaille essentiellement sur de nouveaux systèmes de propulsions. Très vite une fois au pouvoir, Hitler va s'y intéresser de tout près. Non pas pour explorer l'espace comme le rêve si fortement Anton mais plutôt pour créer des armes impitoyables qui permettraient au IIIème Reich de dominer l'Europe définitivement. Indifférent au nazisme au départ, le jeune homme va peu à peu devoir affronter les affres du doute, les conditions épouvantables de l'opération Barbarossa (attaque foireuse de l'URSS par les nazis) et finalement Anton se révélera à lui-même, s'engageant dans la lutte contre le Führer.

Il flotte sur cet ouvrage un souffle épique qui en fait une saga puissante et très bien ficelée. En effet, étant historien de formation, je dois avouer que je suis très tatillon sur la vérité historique dans les romans et je dois dire qu'ici j'ai été comblé. Très fidèle aux époques évoquées, l'auteur se plaît à mélanger les concepts, à les interpénétrer et à donner une vision globale assez bluffante. Durant toute la lecture, il n'y a pas un moment où le réalisme est pris à défaut, on vit vraiment en Allemagne sous le joug nazi, on partage le quotidien d'un peuple prisonnier de son propre pays et sans libre-arbitre possible. La plongée dans ce monde si lointain et si proche à la fois est terrifiante, tous les mécanismes dictatoriaux sont ainsi évoqués à travers les pérégrinations du personnage principal ou encore ses expériences (arrestations, participation au front de l'est avec son lot d'horreur, la pression des militaires sur les scientifiques...). Bien que connaissant plus ou moins l'ensemble du contexte, il est bon de se faire rafraîchir la mémoire par un auteur en verve et redoutable dans son amour de la reconstitution historique.

Les personnages ne sont pas délaissés pour autant et même si l'ensemble est plutôt classique dans son déroulé, on se plaît à lire ses destins contrariés que les vents de l'Histoire malmènent sans vergogne. Très nuancés, sans manichéisme malvenu, les protagonistes se débattent littéralement à courir après des aspirations ou un amour perdu, se battent avec leur conscience notamment quand les horreurs nazies commencent à s'ébruiter. Nul n'est parfait et Anton en est un bon exemple, lui le scientifique qui poursuit un rêve inaccessible qui sera souillé par les velléités guerrières nazi qui transformeront le rêve de voyager dans l'espace en premier missile inventé de l'Histoire (le V2). Les lignes bougent au court du récit et Anton changera beaucoup notamment après son séjour dans le front est où il côtoiera l'horreur pur avec les massacres et pogroms perpétués par les Einsatzgruppen et la Wehrmacht ; la résistance opiniâtre des soviétiques et des épisodes marquants des combats finiront de le convaincre de changer de bord. Commence alors pour lui de nouveaux défis qui lui mèneront la vie dure ainsi que pour le lecteur littéralement pris au piège d'une histoire très dense et incroyablement addictive.

C'est bien simple, il est difficile de reposer ce roman surtout si l'on est passionné d'Histoire. Ceux qui y seraient allergiques feraient bien de passer leur chemin ! En effet l'auteur aime à partager son récit avec des apports historiques assez développés. Loin de ralentir le récit à mes yeux, il l'enrichit et donne une profondeur aux personnages qui hantent le récit. Drôle d'impression donc que de lire ce livre qui mélange allègrement vérité historique et personnages ayant existé ou non. C'est très bien fait, l'écriture exigeante et complexe donne un sacré caractère à cet ouvrage qui n'est pas sans rappeler Les Bienveillantes de Jonathan Littell (ça fait deux livres de la rentrée littéraire 2018 qui m'y font penser !) : c'est âpre, c'est rude mais que c'est bon, si on se donne les moyens d'aller jusqu'au bout !

Une lecture certes pas aisée à cause de la densité du texte et les horreurs abordées mais Ce coeur qui haïssait la guerre est à mon sens un livre essentiel et d'une rare intelligence. À ne louper sous aucun prétexte si les thématiques vous intéressent, dans le domaine on fait difficilement mieux !


mercredi 26 septembre 2018

"L'Ile aux troncs" de Michel Jullien

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L'histoire : Mai 1945, les troupes soviétiques hissent le drapeau rouge sur le toit du Reichstag, à Berlin. Trois années passent et partout dans les rues de Leningrad traînent des vétérans, héros déchus, patriotes aux bravoures affadies, des "rabroués de l’armée", une jeunesse physiquement injuriée qui ternit les lendemains de la victoire. Une partie de ces parasites sera reléguée à Valaam, une île de Carélie perdue sur le plus grand des lacs d’Europe.

Le livre s’ouvre sur un saisissant travelling de la petite communauté insulaire avant de se fixer sur deux protagonistes, Kotik et Piotr, amis comme cochons. Tout les rapproche, les dates, leur âge, leurs médailles et blessures, l’élan soviétique, leur jeunesse avortée, leur pension de vétérans, la vodka, mais plus encore. Confinés sur l’île, les deux compères vouent un culte à Natalia Mekline, une aviatrice (1922-2005), une héroïne inaccessible et sœur. Ils connaissent ses bravoures, ils possèdent d’elle une photographie qu’ils déplient chaque soir ; un rituel. Après quatre ans de proscription sur l’île de Valaam, Kotik et Piotr nourrissent le projet de quitter la colonie, de traverser le lac pour aller lui rendre hommage. Leur équipée est prête, les voilà partis...

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture en demi-teinte aujourd'hui avec L'Ile aux troncs de Michel Jullien. Autant le sujet m'intéressait énormément vu la rareté de l'évocation du thème principal en littérature (le traitement réservé aux vétérans russes mutilés de 39-45), autant le style m'a freiné et a douché mon enthousiasme. Voici le pourquoi du comment...

Ce roman nous raconte le devenir de Kotik et Piotr après la Seconde guerre mondiale. L'un n'a plus ses jambes, l'autre a perdu tous ses membres du côté droit. Leur vie est gâchée et ils devront vivre jusqu'à leur mort avec les stigmates d'un passé douloureux impossible à dépasser. Amis avec un grand A, ils survivent comme ils peuvent sur l'île de Valaam où le régime soviétique a regroupé la plupart de ses soldats gravement blessés à la guerre. Vie pauvre et simple, détresse morale et physique, débrouille à tous les étages sont le quotidien des deux copains qui un jour décident de partir de cette colonie d'un genre particulier, qui ne laisse entrevoir aucun espoir.

Le point fort de l'ouvrage réside dans la qualité quasi documentaire qui l'habite. Collant constamment au plus près de ses deux protagonistes principaux, Michel Jullien nous fait pénétrer dans un monde interlope qui échappe à toute comparaison. De cellule en cellule, de personnalité en personnalité, on rencontre un nombre incroyable de soldats usés par le conflit et qui semblent parfois n'attendre qu'une chose : la délivrance sous quelque forme qu'elle soit. Au delà des corps abîmés, ce sont les esprits qui frappent par leur grande détresse et la douloureuse sensation diffuse que rien n'est vraiment fait pour ces héros injustement remisés loin des regards chastes. L'idéal communiste semble avoir perdu de vue ses serviteurs les plus fidèles et c'est bien souvent le système D qui prévaut pour se nourrir, se loger et survivre tout simplement. Très fidèle historiquement, le récit est d'une grande portée et l'on va de découverte en découverte au fil de la lecture.

Là où le bât blesse, c'est l'écriture en elle-même. Chacun jugera par lui-même mais malgré un intérêt certain pour le livre, j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans et même parfois à y revenir. La faute à un style que j'ai trouvé finalement très lourd, d'une densité parfois étouffante et rébarbative. Les phrases d'une page ne sont pas rares et je dois avouer que cette surcharge d'information m'a pris à la gorge et me faisait parfois perdre le fil. Pourtant, ce n'est pas la première fois que je me frotte à ce genre de récit ultra-complet à l'écriture aux circonvolutions nombreuses (je pense au terrifiant Les Bienveillantes de Jonathan Littell qui n'est pas aisé à lire non plus) mais ici le charme n'a jamais vraiment opéré...

Dommage dommage vraiment que cet écueil de taille ne vienne gâcher cette lecture qui avait au départ tout pour me plaire : une époque fascinante, la dénonciation de l'injustice et de très beaux portraits d'hommes brisés. À vous de voir si vous voulez tenter l'aventure...

dimanche 10 juin 2018

''L'Armure de vengeance" de Serge Brussolo

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L’histoire : Par une nuit sans lune Jehan de Montpéril, le chevalier errant, est chargé d'escorter au fond de la forêt six fossoyeurs porteurs d'un cercueil bardé de fer.

C'est une armure vide qu'il s'agit d'enterrer. Une armure maléfique, une armure tueuse qui, dit-on, bouge toute seule et répète, passé minuit, les gestes de mort appris sur le champ de bataille. Malgré cela, bien des chevaliers la convoitent, au risque de voir leur famille décimée par le vêtement de métal ensorcelé. Qu'importe ! N'a-t-il pas la réputation de rendre invincible celui qui s'en revêt ? Une malédiction pèse-t-elle vraiment sur l'armure ? Ou bien quelqu'un se sert-il de cette légende pour mener à bien une vengeance mystérieuse ?

La critique de Mr K : Retour vers un de mes auteurs préférés aujourd’hui avec un Serge Brussolo qui s’aventure avec L’Armure de vengeance dans le thriller médiéval. Connaissant l’imagination débordante du bonhomme et son écriture incisive, j’étais quasiment sûr de me régaler. Je ne me suis pas trompé !

Une mystérieuse armure noire semble semer la mort sur son passage. Réputée ensorcelée, nul ne semble pouvoir lui échapper du plus humble des vilains aux seigneurs les plus renommés du crû. Suite à un nouveau drame sanglant, Jehan de Montperil se retrouve mêlé à des événements qui le dépassent, lui l’ancien bûcheron anobli pour faits de guerre dont les grands talents de déduction seront mis à mal face à une menace de plus en plus insidieuse. L’armure semble avoir choisi ses nouvelles victimes et il doit tout faire pour l’empêcher de passer à l’acte sous peine de passer de vie à trépas...

Comme à chaque lecture de Brussolo, on rentre immédiatement dans le vif du sujet et le plaisir de lire se poursuit durant toute la lecture sans aucun temps mort. Adeptes du rebondissement vous serez gâtés, l’auteur ne lésinant pas ici et proposant de multiples pistes qui égareront les plus expérimentés des lecteurs. Je me suis royalement fait balader tout le long de l’ouvrage, la faute à des personnages qui réservent bien des surprises et cachent des ambiguïtés et des secrets qui bouleversent les schémas établis mentalement au fil de la lecture. C’est bien simple, on ne sait plus à quel saint se vouer et très honnêtement, on en redemande tant l’ensemble tient debout et montre une maîtrise du suspens peu commune.

Période rude par excellence, il est difficile pour le héros de mener correctement son enquête qui se heurte vite aux croyances, superstitions et l’ordre social sclérosé qui ne s’embarrasse pas de morale et de preuves en matière de recherche de la vérité. Le Moyen-Age est très bien retranscrit dans cet ouvrage (la vie dans un château fort, l’ambiance des foires de l’époque...), le background est crédible sans être envahissant et donne une saveur particulière à l’ensemble. Serge Brussolo s’en amuse beaucoup, n’hésitant pas à distiller par ci par là des détails peu ragoûtants sur les us et coutumes d’une période que j’affectionne tout particulièrement (je suis médiéviste de formation). Certains passages ne manqueront donc pas de vous tirer quelques hauts de cœur et exclamations diverses mais tout cela se fait toujours au bénéfice d’un récit qui ne baisse jamais en intensité.

On passe vraiment par tous les états lors de cette lecture, les personnages se débattent comme ils peuvent avec leur condition, les idées préconçues et les coups du sort qui semblent s’abattre sur eux comme les foudres du Ciel. Volontiers angoissant, très intrigant, l’ouvrage se lit avec une facilité déconcertante et un plaisir renouvelé. On finit ce roman heureux et séduit par un dénouement inattendu qui tient toutes ses promesses déjà entr'aperçues dès la lecture de la quatrième de couverture. Un excellent thriller historique à côté duquel vous ne devez pas passer si vous êtes amateurs !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur :
"Le Syndrome du scaphandrier"
"Bunker"
"Les Emmurés"

"Avis de tempête"
"La Main froide"
"Pélerin des ténèbres"
"La Fille de la nuit"
"La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond"
"Le Livre du grand secret"
"Trajets et itinéraires de l'oubli"
"Le Nuisible"
"Le Murmure des loups"
- ''Le Cycle des ouragans"

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vendredi 25 mai 2018

"Ces Messieurs de Saint-Malo" de Bernard Simiot

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L’histoire : Seul de tous les petits commerçants de Saint-Malo, Mathieu Carbec, dont les grands-parents vendaient naguère de la chandelle, a eu l'audace d'acheter trois actions de la Compagnie des Indes orientales que vient de fonder Colbert. Ce sera le point de départ d'une grande saga familiale au moment où la bourgeoisie maritime se rue à la conquête des piastres, des charges et des titres nobiliaires.

Négociants, armateurs, corsaires ou négriers, les Carbec, parmi tant d'autres, se lanceront sur toutes les mers du globe, sans se soucier de savoir si leurs écus ou leurs fleurons sentent trop les épices ou la traite, la ruse ou la fraude...

La critique de Mr K : On embarque tous pour la grande aventure avec ma chronique du jour. Voila un ouvrage qui faisait partie des plus anciens de ma PAL, il y résidait déjà facilement depuis plus de dix ans ! Pourtant par sa thématique et sa très bonne réputation, il avait tout pour en sortir très vite mais les aléas de lecture sont ce qu’ils sont. Le mal est aujourd’hui réparé grâce à l’intercession de Nelfe qui me l’a désigné comme nouvelle lecture. Au final, encore une sacrée expérience entre amour, aventure et Histoire.

Au centre de cette saga familiale hors norme, on trouve la famille Carbec avec successivement Mathieu, Jean-Marie et pléthore de personnages qui donnent une densité incroyable à l’ensemble. Famille roturière ayant débutée dans la vente de chandelles, les Carbec grimpent peu à peu les échelons de la société malouine : commerçants de denrées rapportées des lointaines colonies puis armateurs, ils témoignent de la naissance d’un nouveau système économique où l'entrepreneuriat privé est roi et où la recherche de la richesse individuelle se heurte aux privilèges et à l’État royal. Et puis, il y a les aléas de la vie avec son cortège d’espoir, de renouveau mais aussi de pertes irréparables et de drames. Les 730 pages ne sont pas de trop pour que l’auteur nous compte une histoire familiale prenante et addictive dès les premiers chapitres.

Je comprends désormais mieux pourquoi un professeur de faculté spécialisé en Histoire moderne nous avait conseillé Ces Messieurs de Saint-Malo lors de ma troisième année de cursus universitaire. J'avais été étonné qu’un historien conseille une fiction à ses étudiants tant notre caste est à cheval sur la vérité historique et que généralement nous nous méfions de ce type de livre (comme en plus j'adore râler...). Grand bien m’a pris de suivre ses conseils tant ici le background est d’une justesse et d’une richesse de tous les instants. Le livre s’apparente à un mix très réussi de drame romanesque avec un nombre incalculable de rebondissements et de points pédagogiques sur le fonctionnement de la société de l’époque. Jamais lourd et pesant, l’ouvrage trouve le juste équilibre entre les apports théoriques et leur insertion dans l’histoire des Carbec.

On est donc littéralement plongé dans ce XVIème siècle flamboyant où le Roi Soleil domine l’Europe au prix de guerres incessantes avec ses voisins. La ville de Saint-Malo grouille d’activités liées à la mer entre les traditionnels pêcheurs de Terre-Neuve, la course qui prend une importance de plus en plus prégnante (rappelons que les corsaires sont des pirates tolérés pour piller les navires de la puissance ennemie du moment) et rapporte gros aux armateurs malouins, le commerce international qui se précise vers les Indes puis se développe ensuite vers l’Amérique avec notamment le tristement célèbre commerce triangulaire. Tout est ici détaillé entre les atermoiements de chacun face aux fortunes qu’ils mettent en jeu, les rouages administratifs à traverser pour pouvoir se lancer en affaire et la vie quotidienne qui suit son cours.

Société machiste et patriarcale par excellence, on suit la destinée des hommes dans leurs activités risquées et leur vie intime. Pour autant, on retient surtout de cette lecture des portraits de femme saisissants, des êtres à priori effacés mais qui démontrent par leur attitude et leurs actes la nature réelle du courage car il en faut pour faire sa place dans la France d’alors, il en faut pour avoir des rêves et les mener à bien. Clacla et Marie Léone sont deux beaux exemples d’abnégation, de ruse et de malice qui triomphent des préjugés et de la morale étriquée de l’époque. De manière générale, on se prend très vite au jeu, les personnages sont tous intrigants et attisent une curiosité qui ne se dément jamais. D’ailleurs, même les moins fréquentables ont leur intérêt, et l’ensemble présente une cohérence et une force d’évocation rare. C’est bien simple, en lisant, on sentirait presque l’odeur de la mer, des embruns, des épices du bout du monde, des repas gargantuesques de l’aristocratie mais aussi des tensions sociales, des querelles personnelles qui peuvent aller très loin et les injustices criantes d’une époque pas encore rentrée dans celle des Lumières.

Le rythme est trépidant et malgré de nombreux passages explicatifs évoqués au dessus, on ne perd jamais de temps avec Simiot qui pose nombres de pistes et d’éléments culturels qui vont éclairer la suite du récit. Difficile dans ces conditions de relâcher un livre qui a une emprise certaine sur le lecteur et qui est écrit dans une langue à la fois exigeante et très accessible. On passe vraiment un moment délicieux avec cette lecture à la fois distrayante, envoûtante et profondément érudite. Un bijou dans son genre qui comblera tous les amoureux de saga familiale, d’histoire et de navigation. Avis aux amateurs !

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dimanche 29 avril 2018

"Les Diables de Cardona" de Matthew Carr

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L’histoire :  Espagne, XVIe siècle : un mystérieux tueur musulman s'en prend à l'Église catholique.

1584. Le prêtre de Belamar de la Sierra, un petit village d'Aragon à la frontière avec la France, est assassiné, son église profanée. Sur les murs : des inscriptions en arabe. Est-ce l'œuvre de celui qui se fait appeler le Rédempteur, dont tout le monde ignore l'identité, et qui a promis l'extermination de tous les chrétiens, avec la même violence que celle exercée sur les musulmans ? La plupart des habitants de la région sont en effet des morisques, convertis de force au catholicisme, et qui pratiquent encore l'islam en secret.

À la veille d'une visite royale, Bernardo de Mendoza, magistrat à Valladolid, soldat et humaniste, issu d'une famille juive, est chargé de l'enquête. Très vite, les tensions s'exacerbent entre les communautés, une véritable guerre de religion se profile. Et les meurtres continuent, toujours aussi inexplicables. Entre l'Inquisition et les extrémistes morisques et chrétiens, la tâche de Mendoza va se révéler ardue.

La critique de Mr K : Un bon thriller historique des familles aujourd’hui au Capharnaüm Éclairé avec Les Diables de Cardona de Matthew Carr, paru récemment chez Sonatine. Voilà un genre que j’aime beaucoup mais à double tranchant. Étant historien de formation, je suis très exigeant concernant les références et le background. On peut très vite tomber dans le pathos ou l’anachronisme. Je suis assez à cheval sur la cohérence et le respect du passé tout autant que dans ma recherche d’intrigues tortueuses et de rebondissements multiples. Mission accomplie pour cet auteur anglais à la fois érudit et maître du récit à suspens. Suivez le guide !

Des meurtres aussi sanglants que mystérieux frappent une petite région de l’Aragon du XVIème siècle. À chaque fois, c’est la chrétienté qui semble visée et le "rédempteur" comme il s’appelle, laisse derrière lui des messages qui livrent sa volonté de provoquer une nouvelle guerre sainte pour venger ses frères musulmans depuis trop longtemps martyrisés et exploités par la très sainte église catholique. Bernardo de Mendoza, juge pour la cause du roi d’Espagne, est dépêché sur place pour enquêter et trouver le ou les coupables. Il se heurte alors à de multiples obstacles entre une population morisque (anciens musulmans convertis de force) méfiante et désabusée, une Inquisition aux méthodes extrémistes qui lui met des bâtons dans les roues, des nobles locaux aux prétentions obscures qui ne reculent devant aucuns stratagèmes et des populations chauffées à blanc qui sont au bord de la rupture. Dur dur de trouver le chemin vers la vérité dans cette forêt de ronces où les épines les plus dangereuses ne sont pas forcément celles auxquelles on pense...

Cet ouvrage est tout d’abord un excellent thriller. Bien que la plupart des ressorts dramatiques soient plutôt classiques, l’ensemble est très bien huilé et maîtrisé. L’auteur prend le temps d’installer de nombreux éléments qui semblent disparates de prime abord mais qui vont s’emboîter les uns les autres avec une précision diabolique au fil des chapitres qui s’égrainent. Les pistes se multiplient, finissent pour certaines en cul de sac, d’autres s’ouvrent vers des voies insoupçonnées. Force est de constater que tous les personnages sont particulièrement soignés, fouillés sans tomber dans la caricature ou la facilité. Chacun ici a ses secrets, sa part d’ombre et le déroulé de l’intrigue va mettre à mal nombre de certitudes et ébranler les consciences et les âmes. On s’attache énormément à eux (même aux plus vicieux), et l’on ne souhaite qu’une chose, ne jamais les quitter et continuer sa lecture indéfiniment tant on est pris par le souffle de cette histoire.

Les effets sont démultipliés par le contexte de l’époque. Période difficile entre toutes qui voit une lutte permanente entre le pouvoir temporel (le roi, l’État) et le pouvoir spirituel (L’Église catholique ici en Espagne), la société est soumise à un carcan d’une rigidité effarante. Règles et codes moraux organisent les sociétés et les notions de liberté individuelle, de conscience et d’opinion n’ont pas encore émergées des Lumières à venir. D’où des passages rudes mais très réalistes et fidèles à l’Histoire sur les atrocités commises au nom du catholicisme par une Inquisition toute puissance qui bafoue par ses pratiques iniques les enseignements de Jésus Christ. Tout être différent (morisque, femme, homosexuel, guérisseur par les plantes) peut se révéler être un suspect potentiel aux yeux des autorités. Heureusement, notre héros ne s’en laisse pas compter et à la manière d’un Guillaume de Baskerville du sublime Nom de la rose  d’Umberto Eco, il va tracer son chemin, déjouer complots et manipulations qui se cachent derrière une affaire qui prend très vite une grande ampleur. La lecture s’avère très éprouvante je l’avoue, tant on passe de Charybde en Sylla, que les retournements de situations sont nombreux et les forces en présence changeantes au fil des révélations successives.

Malgré un background rude, on aime se promener dans cette Espagne du XVIème siècle remarquablement retranscrite avec au détour des chapitres de belles descriptions des us et coutumes des populations (des plus humbles aux plus fortunés), des questionnements sur la nature de la divinité et de la foi (débats en cours à l’époque) et des cercles de pouvoir et leurs stratégies d’embrigadement. Loin de tomber dans l’accumulation de savoir wikipediesque indigeste à la Dan Brown, le livre de Matthew Carr utilise l’Histoire pour mener une intrigue trépidante et éclairante sur le genre humain. Ce n’est pas forcément très rassurant (on tombe parfois vraiment dans les abysses de l’humanité) mais ça fait du bien et c’est très très malin dans la manière d’aborder certaines problématiques toujours d’actualité malheureusement.

Et comme si ça ne suffisait pas, l’écriture est d’une accessibilité et d’une clarté de tous les instants. Le plaisir de lire est immédiat et durable, aucun relâchement n’est a déplorer et surtout le rythme devient très vite infernal, provoquant une addiction absolue jusqu’à l’ultime chapitre qui clôture magistralement un ouvrage d’une rare qualité. Les Diables de Cardona est un "must read" dans le genre thriller historique que je vous invite à découvrir au plus vite. On en redemande !

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mercredi 3 janvier 2018

"Fil de fer" de Martine Pouchain

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L’histoire :
- On est bien, hein ?
- Oui, on est bien. Je contemplais les petits nuages paresseux suspendus dans l’azur. Plus rien d’autre n’existait, il n’y avait plus que l’herbe, nous et le ciel. L’éternité.

C’est la guerre. Gabrielle, surnommée Fil de fer, doit quitter son village pour fuir sur les routes de France avec sa famille. Au cours d’un exode dur et périlleux, Fil de fer rencontre un garçon mystérieux. C’est le coup de foudre. Qui est ce beau jeune homme qui n’a jamais faim ou soif ?

La critique de Mr K : Retour dans la planète jeunesse aujourd’hui avec ce roman tout juste sorti en librairie chez Flammarion jeunesse. Au programme, un amour adolescent décortiqué à travers le prisme de la seconde guerre mondiale. Une double thématique qui touche le cœur et les esprits à travers un ouvrage réussi grâce à sa finesse dramatique et son écriture immersive à souhait.

Fil de fer est le surnom que donne son père à Gabrielle, une jeune fille de 15 ans issue d’une famille de paysans du nord de la France. Avec ses trois sœurs et ses parents, elles vivent au rythme des saisons entre travaux des champs, école et vie communale (la messe du dimanche notamment mais aussi divers festivités, lieux de rencontre). Tout cet équilibre va se voir chamboulé par la déclaration de guerre du mois d’août 1939 et, l’année d’après, le nécessaire exode de beaucoup de nos compatriotes de l’époque qui ont dû tout laisser derrière eux (possessions, maisons...) pour fuir l’avancée fulgurante des troupes allemandes. Fil de fer et ses proches n’y coupent pas et durant ce voyage hors du commun entre espoirs, moments de terreur et d’abattement pur, Gabrielle va rencontrer Gaétan, un étrange et séduisant adolescent dont la famille a disparu lors d’un bombardement...

Écrit à la première personne du singulier, le récit est très vite immersif. Le lecteur s’attache d’emblée à Gabrielle qui nous raconte avec la verve de ses quinze ans la routine qui habite son existence : les rapports avec ses proches, la vie à la ferme, ses aspirations de jeune femme en devenir. La maturité commence à pointer le bout de son nez quand le conflit éclate. Ce dernier va la faire basculer vers l’âge adulte beaucoup plus vite qu’elle ne l’aurait crû de prime abord. La petite fille à son papa va devoir affronter des épreuves douloureuses au cours du dangereux périple que la famille entreprend et la rencontre avec Gaétan va lui ouvrir la porte des premiers émois. Étrange garçon que ce jeune homme taciturne, semblant traumatisé par ce qu’il a vécu. Il parle peu, dévoile difficilement ses sentiments et entretient un trouble chez Gabrielle qui tombe amoureuse de lui progressivement et durablement. L’époque étant ce qu’elle est, elle doit maintenir une distance physique entre eux et cet éloignement ne fait que renforcer l’attrait du garçon qui ne la touche pas, ne l’embrasse pas et semble détaché du réel...

On sent bien d’ailleurs qu’il y a quelque chose qui cloche, que Gaétan cache un lourd secret, que Gabrielle tout à sa fascination ne voit pas tout ce qu’il y a à voir. Le contexte n’aide pas et Martine Pouchain retranscrit parfaitement l’épisode historique si difficile que fut l’exode avec son cortège de déchirements, de larmes, de sacrifices et de morts inutiles au bord de la route sous le feu des stukas, l’aviation légère de l’Allemagne nazie. Les hordes de fuyards portant les quelques affaires qu’ils ont pu emporter sont livrés à eux-même dans le dénuement le plus total en pleine débâcle, où les repères et toutes les certitudes se sont envolés. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de revenir au détour de l’histoire sur des actes peu glorieux et pourtant si nombreux comme le dépouillement des morts et le pillage / saccage des maisons abandonnées par les fuyards (toujours ça que les boches que n’auront pas). Depuis ma lecture des mémoires de George Charpak, je n’avais pas lu un récit aussi poignant et pointu sur cet épisode de la seconde guerre mondiale. Un très bon point.

D’une lecture aisée, fluide et totalement addictive (vive la focalisation interne !), ce roman est un moyen idéal de faire découvrir une époque complexe sans manichéisme primaire mais avec précision, finesse et humanisme. Rajoutez là dessus, une adolescence qui s’ouvre au monde et à soi sans pathos ni lourdeurs, et vous obtenez un ouvrage bien malin qui plaira à un grand nombre de jeunes lecteurs en devenir ou déjà confirmés. À faire découvrir au plus vite !