mercredi 27 juin 2018

"De l'odeur de l'encre" de Lisa Barel

barel-encre1ter-5a9d1ebca3dab

L’histoire : Il ne suffisait pas de vouloir, il fallait se donner les moyens. Quelque chose bougeait de l’intérieur, quelque chose vivait de plusieurs manières. Ça voulait tout et ça ne savait pas trop comment l’atteindre. Je me laissais guider, entreprendre par la chose. En moi, ça bougeait. Personne ne pouvait se douter à quel point. Personne ne pouvait se douter que c’était peut-être grave. Car, en effet, c’était grave. Ça voulait tout, ça voulait surtout. Je savais ce que ça voulait et je n’y pouvais rien. Ça bougeait, voilà. On n’y avait vu que du feu. Un jour, il serait trop tard.

Ce second roman relate le destin troublé d’une femme amoureuse et sensible aux prises avec des traumatismes de l’enfance. On suit ses escapades à vélo, on lit ses lettres et on vit son quotidien à l’hôpital psychiatrique. A la fois combative et fragile, elle nous entraîne dans sa lutte contre ses démons et nous déclare que malgré la maladie c’est encore le sentiment amoureux qui se distingue de tout.

La critique de Mr K : Chronique d’un objet littéraire non identifié aujourd’hui avec De l’odeur de l’encre de Lisa Barel sorti au début du mois aux éditions du Serpent à plumes. L’auteure nous propose une plongée sans concession dans l’esprit d’une femme amoureuse qui sombre dans la folie criminelle. Livre très étrange où elle brouille les pistes à travers différents points de vue, on passe un moment à la fois étrange et fascinant.

L’héroïne anonyme est malade. Perturbée, confuse et totalement décalée avec la réalité, elle raconte ce qu’elle vit et ressent. Le parti pris de l’écrivain est particulier car tour à tour on passe d’un récit à la première personne très immersif à un récit plus distancié qui permet de se faire une idée plus précise du personnage. On navigue dans le flou tout du long tant on passe du coq à l’âne, d’une focalisation à une autre et d’un sujet à un autre. C’est très réussi même si c’est déstabilisant. Au final, cela dresse un portrait ultra-réaliste d’une personne diminuée mentalement qui tente de survivre avec plus ou moins de réussite. Angoissant au départ puis franchement inquiétant, on explore sans fard l’évolution du personnage qui vire très vite à la folle furieuse qui trucide à tout va, guidée par ses pulsions de mort mais aussi d’amour. Malheur à celles et ceux qui croisent sa route et ont tendance à passer de vie à trépas.

Personnage complexe, tantôt attachant, tantôt repoussoir, on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser avec elle. En quête d’amour et de reconnaissance, elle n’est pas forcément consciente de ses tares et de ses limites. Cela donne des passages touchants où le pathétique se dispute à la curiosité morbide. En effet, on glisse progressivement vers l’innommable avec un personnage qui se transforme littéralement, quittant les berges de la morale établie pour nous embarquer dans une contrée sauvage où plus aucune limite n’est posée. C’est fulgurant voir choquant par moment mais totalement brut et d’une force impressionnante. On prend des coups et on se prive pas pour en redemander. De l'odeur de l'encre est un livre pour maso assumé !

Je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer cet ouvrage qui ne ressemble à rien d’autre (la narration et la langue méritent vraiment le édtour) et propose une expérience totale au lecteur. Si vous avez le cœur bien accroché, courrez-y !

Posté par Mr K à 19:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

samedi 12 mai 2018

"La Joie de vivre" de Thomas Bartherote

CVT_La-Joie-de-Vivre_1708

L’histoire : Un homme se lève et va acheter une baguette de pain. Quoi de plus simple, de plus banal ?

Sauf que notre héros souffre d’un mal peu anodin. Comme tout individu, cet homme est le centre du monde. Narrateur, il nous fait partager son corps, ses moindres mouvements, ses sentiments et impressions. Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans le point de vue du héros. Il évolue par lui et en lui, à la façon d’une caméra subjective, comme dans un jeu vidéo.

Le chemin vers la boulangerie est une souffrance infinie. Chaque seconde est décortiquée, vécue comme une succession de décharges atomiques.

La critique de Mr K : Quand j’ai soif de sensations nouvelles en terme de lecture, je me tourne souvent vers les éditions du Serpent à plumes qui proposent régulièrement des ouvrages différents, des voix dissonantes dans le chœur fourni de la production littéraire. On peut dire qu’avec La Joie de vivre de Thomas Bartherote, ils font très fort dans le domaine. Dérangeant tout autant qu’étrange, voila un livre qui ne laissera personne indifférent et qui s’apparente à un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié).

Jeune auteur de 33 ans originaire du sud-ouest (preuve en est qu’il évoque à un moment une chocolatine, les initiés comprendront -sic-), Thomas Bertherote nous livre un premier roman brut de décoffrage qui met en avant un curieux personnage nous racontant un acte banal entre tous : aller à la boulangerie pour s’acheter une baguette. Si ça, c’est pas un pitch qui fait rêver, je ne m’y connais pas ! Bien évidemment, ce point de départ n’est qu’un prétexte pour pénétrer dans la psyché plus que torturée d’un être à part, isolé du reste du monde, à l’écoute du moindre détail de son corps et de son environnement immédiat.

Disons-le tout de suite, cet ouvrage ne plaira pas à tout le monde. Il est en effet plus que rare de pouvoir se confronter à un parti pris aussi extrême que l’axe de narration conservé durant les 150 pages de ce petit livre âpre, languissant et totalement branque. Le titre ironique renvoie à un personnage vraiment décalé, accro aux sensations et aux stimulis qu’il perçoit à tout instant. Un personnage aussi qui apparaît très vite comme dénué de sentiments propres, de désirs clairs (Sheldon sort de ce corps !). On pourrait presque penser qu’il ne se résume qu’à une machine biologique branchée sur automatique sur laquelle vient se superposer un esprit perturbé, apeuré, obsédé par ce qu’il perçoit et exempt de toute grille de lecture sociale, le fait étant qu’il fuit tout contact avec les être humains. Oui, oui, je sais, le gars est vraiment attirant et charismatique -sic-.

La première partie de La Joie de vivre se déroule dans sa chambre-appartement et on assiste à son lent réveil, son passage aux WC et sa douche. Tout y est décortiqué avec un luxe de détails rare mais qui pourrait horripiler les moins patients des lecteurs. Les textures, les odeurs, les mécanismes, les réactions épidermiques, les couleurs... tout, absolument tout est passé au crible de son esprit obsessionnel et malade. Dès lors, si l’on veut l’accompagner et aller au bout de sa lecture, il faut lâcher prise, se laisser guider uniquement par les sensations éprouvées par ce personnage ubuesque et accepter de ne pas tout saisir et de partager une expérience hors norme.

Antisocial par excellence (il sait garder son sang froid à priori...), le héros n’aura pas ou peu de rapports avec le reste du genre humain. Cela donne lieu à des scènes bien délirantes quand il sort enfin de son logement-cocon et qu’il donne à voir l’image d’un être définitivement perdu et fragile. On est touché alors en plein cœur et pris par la maniaquerie exacerbée du personnage. On se demande bien ce qu’il va bien pouvoir se passer une fois son périple accompli, car pour lui, traverser la rue s’avère être une véritable odyssée. Plus la lecture avance, plus on est happé par ce souffle intimiste d’une rare puissance qui touche tout autant qu’il bouleverse nos schémas de lecture habituels.

En terme de qualité littéraire pure, on est clairement ici face à un exercice de style. Amoncellement de pensées internes, pas forcément reliées entre elles, on peut passer du coq à l’âne très facilement. La structure mentale du héros étant plus que précaire, il en va de même de ses pensées et donc du récit les relatant. Il faut un bon temps d’adaptation et une grosse envie de lecture pour tenir le choc tant ce dernier est important. De ce chaos décousu ressort au final un portrait atypique et une expérience de lecture aussi fascinante qu’unique en son genre. À chacun de se laisser tenter ou pas...

Posté par Mr K à 17:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,