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L’histoire : Ostaïnitsa – vierge jurée : femme qui fait serment de virginité et commence à mener une vie d’homme dans des sociétés patriarcales au nord de l’Albanie, au Kosovo, en Macédoine, en Serbie, au Monténégro, en Croatie, en Bosnie – ces contrées où règne encore le Kanun. Un changement de genre constitutionnellement admis par un serment qui, une fois prononcé, permet à la femme d’acquérir tous les droits d’un homme. De nos jours, il ne reste que quelques vierges jurées.

Bekia est devenue Matia. Elle a décidé d’être une vierge jurée après avoir été violée par l’idiot du village la veille de ses noces : son époux, découvrant qu’elle n’était pas "pure" aurait le droit de la tuer. Elle renonce à la femme en elle, et par cet acte, elle entache l’honneur de celui qu’elle devait épouser et engage ainsi sa famille dans l’une de ces vendettas qui font partie du quotidien des habitants de ces contrées...

La critique de Mr K : Un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) au programme de la chronique du jour au Capharnaüm éclairé. Vierge jurée de Rene Karabash, une auteure bulgare aux multiples facettes (traductrice, romancière, poétesse et même actrice à ses heures perdues) nous propose un récit hors-norme littéraire, une voix singulière et marquante qui provoque émotions et réflexions mêlées avec un plaisir renouvelé à chaque court chapitre, chaque page voire chaque phrase. Je vais tenter de vous expliquer le pourquoi du comment.

Violée la veille de son mariage ce qui entache définitivement son honneur et l’a rend impure (vive la patriarcat...), Bekia décide de devenir une vierge jurée, de mener une vie d’homme comme le lui permet le Kanun, droit coutumier médiéval ayant encore cours dans certains régions d’Albanie. Elle échappe du coup à un sort funeste mais le détourne vers un des membres mâles de sa famille, la vendetta sanglante étant une pratique récurrente et ancrée dans les esprits.

Le sang est omniprésent dans cet ouvrage, le sang perdu de l’hymen doit être remplacé par le sang d’un membre de la famille car une femme n’a pas vraiment de droits dans ce système misogyne qui la rend coupable de ce qu’elle subit. Prisonnière de son identité, de son corps quelque part, elle se transforme en homme pour échapper aux lois iniques qui régissent la communauté. Lois passéistes qui tendent à disparaître au fil des décennies et qui sont ici particulièrement dénoncées et questionnées avec finesse. On a parfois l’impression de se retrouver en pleine pièce cornélienne avec des rites et des mœurs qui semblent totalement en décalage avec notre époque...

C’est donc l’histoire d’une femme mais aussi de sa famille que nous apprenons à connaître à travers ses réflexions, régressions et mises en exergue de certains moments clefs de son existence. C’est par exemple le père qui voulait un fils et qui a eu une fille qui lui ressemble beaucoup d’ailleurs dans son caractère, sa manière d’agir. Un frère qui s’enfuit pour échapper à la vendetta et qui cherche à tout prix à contacter sa sœur "métamorphosée". L’identité familiale est aussi au cœur du récit et s’entrechoque avec l’identité de l’héroïne, la décision de Bekia va remettre en question pas mal de choses considérées comme acquises et va provoquer un drame irréparable.

La trame en soi est plutôt simple mais c’est la narration qui chamboule tout. Elle est totalement éclatée, tout sauf linéaire et donc malaisée à saisir. Il faut un temps d’adaptation face aux changements de points de vue, de sexes, une temporalité mixée à la Pulp Fiction et des points de vue qui s’alternent sans prévenir. Et pourtant, on s’y fait, on n’arrive plus à relâcher cet ouvrage atypique où la forme déstructurée (y compris dans la gestion des dialogues, des formes du discours, de la syntaxe élémentaire, la ponctuation étrange parfois...) donne une forme d’oralité à l’ensemble, un côté imprécatoire avec son lot de litanies, de répétitions et de retours sur l’action qui plongent le lecteur dans l’univers si particulier de l’héroïne.

Voilà donc un roman qui détone dans le milieu littéraire, une œuvre différente qui dérange les habitudes et propose un voyage intime à nul autre pareil, une quête de liberté dont je me souviendrai longtemps.