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L’histoire : Un homme naît en Bretagne dans une famille de paysans sans terre, à la fin du XIXe siècle. Il meurt, non loin de l’endroit où il est né, en 1973. Entre-temps, il aura combattu à Verdun et au Chemin des Dames, échappé de justesse à une condamnation à mort pour avoir donné sa médaille militaire à un chien. Blessé à la mâchoire dans la seconde bataille de la Marne, il aura fait le tour de France des hôpitaux, découvert les livres et la lecture. Jeune encore au retour de la guerre, il aura exercé plusieurs années le métier de cantonnier, un emploi réservé aux gueules cassées. Cet homme, mon grand-père, personne ne le connaît. L’Histoire a englouti, avec beaucoup d’autres, sa vie d’aventure et de routine. À la différence du tonnelier Louis Barthas, il n’a pas écrit sa guerre. Ne possédant rien, il n’a rien laissé à sa mort. Les traces matérielles de son existence ont toutes, ou presque, disparu.

Mais il y a ces signes qu’il continue de m’adresser de loin en loin aujourd’hui encore, si longtemps après sa mort. Le premier ce fut à l’église, le jour de son enterrement, le dernier il y a peu : autant de coïncidences qui ne cessent de m’étonner. J’ai hérité de lui le goût de la marche et des livres. Des voix chuchotées et des froissements d’ailes. Une certaine forme de légèreté.

Il n’avait pas voulu témoigner de sa guerre, pas cherché à relever l’événement, à lui donner sens. Après lui, j’ai renoncé à en faire toute une histoire. J’ai voulu faire avec ce que j’avais : quelques images remontées de l’enfance et demeurées vivaces ; tout ce qui, de son passage, est resté dans l’air autour de moi, échappé des pages des livres, ou déposé sur les paysages.

La critique de Mr K : Très belle lecture que La fille du bois d’Anne Maurel, une œuvre intimiste qui nous convie au cœur des souvenirs conservés précieusement par l’auteure à propos de son grand-père entre madeleine de Proust, tranches de vies et la grande Histoire qui fait son apparition à l’occasion. Le roman se lit d’une traite et avec un plaisir renouvelé.

L’homme qui est au centre du récit n’a pas marqué l’Histoire. Il fait parti des millions de rescapés de la Grande Guerre qui n’ont pas brillé, qui l’ont traversé comme ils l’ont pu (et c’est déjà pas mal vu la boucherie que s’est révélé être ce conflit) et qui après ont retrouvé la vie civile dans l’anonymat le plus complet. Devenu cantonnier, il vivra tranquillement, se mariera, aura une fille puis une petite fille avec qui il va partager des instants précieux entre lecture et jardinage dont l’entretien de ses poiriers chéris. Le déclic d’écrire ce livre va venir d’une image improbable qui va frapper Anne Maurel lors de l’enterrement de son aïeul : la présence d’un chien près du cercueil qui la renvoie instantanément à l’anecdote qu’il racontait souvent.

Dès lors, elle suit les pas de son grand-père, homme discret dont il reste peu de traces matérielles. Objets, photos, tous ces artefacts mémoriels se font rares, l’auteure se raccroche donc au moindre détail et doit surtout s’appuyer sur ses propres souvenirs qu’elle a construits avec le vieil homme. Elle peut cependant revenir en détail au début sur son incorporation et ses faits de guerre. Intrépide, fraternel et loyal, il ne réchigne pas à aller au feu mais peut tout aussi bien décorer un chien avec sa médaille qu'il vient juste de recevoir. D’un caractère discret pourtant, il se fera alpaguer pour cette farce "engagée" à sa manière, un acte vu à l’époque comme une forme de sédition. Mais ses états de service plainderont en sa faveur et il rentrera tranquillement chez lui avec au passage une sale blessure au visage.

Ensuite, l’auteure ne sait plus grand-chose et va s’appuyer sur ses souvenirs communs. Son physique, son attitude, la relation nouée avec lui sont exposés avec pudeur et douceur. Il est des choses qui ne s’expliquent pas, ces deux êtres ont une connexion à part qui les ont marqués à jamais. La pêche à pied, le lecture, les discussions, le jardin et la nature en général sont autant d’activités et de lieux où ils vont créer une relation unique et puissante qui donne un charme fou à cet ouvrage touchant au possible. Dans cet exercice périlleux où Anne Maurel se livre en partie, il y a beaucoup de pudeur, un tact délicat qui touche en plein cœur. Ces moments de vie, ces discussions et même ces silences nous emmènent au cœur de l'humain dans ce qu'il a de plus profond et de plus évident : l'amour que l'on porte aux siens et ce qu'il peut nous apporter au quotidien et dans notre construction personnelle.

La langue y est aussi pour beaucoup dans ce charme intemporel et magnétique à sa manière : simple, poétique et enveloppante, on se glisse dans ces pages avec délice, une impression de chaleur, quasiment de cocooning nous accompagne malgré parfois des passages plus douloureux. Ce grand-père devient un peu le nôtre à l’occasion de certains passages qui nous replongent dans nos propres souvenir enfouis qui remontent à la surface à cette occasion.

La fille du bois est une bien belle lecture entre délicatesse, nostalgie et construction de soi que je vous invite à découvrir sans plus tarder si la thématique et le sujet vous intéressent.