mardi 6 février 2018

"L'Infinie patience des oiseaux" de David Malouf

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L’histoire : Lorsqu'en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s'occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d'ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l'estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs.

Loin de là, l'Europe plonge dans un conflit d'une violence inouïe. Celui-ci n'épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d'entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu'ils ont connus ?

La critique de Mr K : L’Infinie patience des oiseaux de David Malouf est un ouvrage qui vient tout juste d’être édité en français pour la première fois par les éditions Albin Michel. C’est étonnant dans le sens où ce livre a connu un grand succès dans les pays anglo-saxons (tant au niveau des critiques que du public) et qu’il a déjà été écrit depuis 35 ans -sic-. Heureusement, le mal est réparé avec la présente édition sortie le 31 janvier et qui permet enfin au public français d’avoir accès à un pur chef d’œuvre qui m’a enthousiasmé et que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter tant j’ai été happé par l’histoire et le style de l’auteur. Une sacrée claque.

On peut distinguer clairement deux parties bien distinctes dans cet ouvrage. La première partie nous permet de faire plus ample connaissance avec les trois personnages principaux : Jim, Ashley et Imogen. Tous se retrouvent autour d’un amour commun pour la nature, le calme et plus particulièrement les oiseaux qui ont le don de les émerveiller et de les fasciner. Devenus associés pour créer un sanctuaire protecteur pour êtres ailés, la belle dynamique est rompue par la déclaration de guerre de 1914. L’Australie fait partie intégrante de l’Empire britannique engagé aux côtés de la France et de la Russie au sein de la Triple Entente. Les deux hommes vont partir pour la France et se confronter à l’horreur d’un conflit d’un nouveau genre.

La structure binaire peut surprendre au départ, on passe vraiment d’un monde à un autre. La vie bourgeoise et insouciante d’Ashley en début d’ouvrage, la rencontre avec Jim lors d’une partie d’observation d’oiseaux, les discussions qu’ils ont ne présagent en rien de ce qui va suivre. Épris de liberté, de partage et de beauté, les deux hommes pourtant de classes sociales différentes se rencontrent, s’apprécient et développent un projet ensemble. Accord parfait de deux esprits qui convergent l’un vers l’autre, l’ajout d’une tierce personne qui va compléter le dispositif et les voila qui touchent du doigt le bonheur. Étrange ambiance cotonneuse que cette partie faisant la part belle au naturalisme et les envolées poétiques au rythme des vols des oiseaux migrateurs. On sent bien qu’un glissement approche, tant de perfection est trop louche pour durer.

Quand les deux hommes partent en Europe, chacun de leur côté, le riche Ashley ayant la possibilité de rentrer directement dans le rang des officiers et Jim intégrant la piétailles utilisée comme chair à canon, on rentre dans l’horreur. Ce diable d’écrivain australien a un talent fou pour décrire cette guerre horrible que j’ai pourtant déjà bien souvent croisé sur ma route de lecteur. Dans ce monde fini et en pleine déliquescence, tout n’est plus que pesanteur, lourdeur et laideur. Les tableaux idylliques sont bien loin derrière nous et la plongée est vertigineuse dans le quotidien infernal des poilus australiens. La boue, le bruit, la fureur, la faim, le froid, le manque de sommeil, la maladie et tout le cortège de conditions d’existence inhumaines nous frappent l’estomac à la manière d’uppercuts littéraires bien ajustés et broient les destinées humaines qui lui sont livrées en sacrifice au nom du patriotisme et du nationalisme. On observe, désabusé, la bêtise humaine à l’état pur, l’absurdité de la guerre et les pertes effroyables qu’elle provoque sur son passage.

L’ouvrage nous laisse littéralement sur les genoux et totalement hagards. Au delà d’une fin tragique que l’on devine très vite, c’est l’écriture de David Malouf qui emporte tout sur son passage. Entre passages contemplatifs immersifs et profonds (l’observation première des animaux, les expériences sensorielles de Jim) et récits enflammés de scènes de batailles dantesques, ce roman se révèle être une terrible expérience où se mêlent des émotions contradictoires et un sens du récit hors du commun. C’est simple, limpide, profondément humaniste et poétique. Un livre essentiel à découvrir au plus vite !


vendredi 1 décembre 2017

"Dans la guerre" d'Alice Ferney

danslaguerrealiceferneyL’histoire : 1914. La guerre éclate et personne n’y croit. Personne ne croit à sa durée, à la douleur et à la violence, et personne n’imagine combien d’hommes vont périr, combien reviendront quatre ans plus tard avec un ineffable effroi dans les yeux. La jeune Félicité n’y croyait pas non plus, à la guerre, et maintenant que Jules, son mari, est parti, elle ne croit pas qu’il pourrait ne pas revenir. Elle l’attend donc, élevant leur tout jeune enfant et accomplissant son travail de paysanne, alors même qu’elle est en butte à la sourde hostilité d’une belle-mère jalouse. Félicité et Jules ne sont pas les seuls protagonistes du drame qu’Alice Ferney a mis en scène dans son roman, il y a aussi Prince, leur chien. Ce Colley, incapable de comprendre et de supporter l’absence de son maître, traverse la France entière pour le rejoindre. Arrivé au front, il apprend avec Jules l’art de tuer et la manière de transmettre des messages quand les soldats ne peuvent passer sous le feu. Incarnation même de la fidélité, Prince comprend alors comment l’homme qui souffre laisse en lui renaître la bête.

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! Déjà que Grâce et dénuement m’avait cueilli à sa manière mais cette nouvelle lecture d’Alice Ferney m’a définitivement convaincu de l’immense talent de cette auteure à lire absolument. Dans la guerre est à la fois un magnifique hommage aux victimes de la barbarie, un hymne à l’humanité et une très belle chronique familiale.

L’ouvrage commence avec l’ordre de mobilisation placardé sur la place du village. La sanction est tombée : Jules va partir au front laissant derrière lui sa ravissante femme, son enfançon, sa ferme et son colley. Les adieux faits, le voila parti pour un voyage au bout de la nuit, il éprouvera la guerre sous toutes ses formes : en mouvement puis dans les tranchées. Pendant ce temps là, par intermittence, le lecteur retourne à la ferme où se joue une autre partie d’échec entre Félicité (la femme de Jules) et sa belle-mère Julia, assez épouvantable dans son genre. Quant à Prince, le colley de Jules, il va partir sur les routes pour retrouver son maître adoré qu’il secondera dans ces temps difficiles. Angoisses, douleurs, espérances mais aussi courts moments de joie émaillent un récit puissant au souffle intimiste qui éteindrait toute velléité de conflit si l’on se donnait la peine de le lire.

On s’attache immédiatement au couple Jules / Félicité, gens simples de la campagne qui ne sont pas dupes des risques encourus. Liés par un amour fou, ils ne cesseront de penser l’un à l’autre, de poursuivre leur existence chacun de leur côté en espérant un jour se revoir. Rien ne nous est caché de leurs états d’âmes respectifs et cet amour là est d‘une rare force, il transcende le lecteur et c’est souvent l’œil humide qu’on passe au chapitre suivant. C’est beau, c’est pur et tellement solaire comparé à l’horrible réalité de la guerre omniprésente le reste du temps.

Ce sont des regards croisés sur la Première Guerre mondiale qui nous sont ici offerts. Alice Ferney explore l’âme humaine tant au front qu’à l’arrière, des combattants embourbés enterrés jusqu’aux foyers délaissés où triment les femmes. Cela donne lieu à de très belles pages sur la vie au front avec le quotidien si difficile des poilus, l’installation d’un certain fatalisme qui s’inscrit dans les esprits et au final des hommes face à eux-mêmes, à leurs démons. Les descriptions sont fascinantes de réalisme et l’on sent bien que l’auteure a un sens aigu de l’Histoire qu’elle retranscrit à merveille et sans fausses notes. Clairement, moi qui suis un amateur de cette période historique en littérature, cet ouvrage n’a pas à rougir de classiques comme Les Croix de bois de Dorgelès, un de mes romans cultes sur le sujet. Ferney n’a pas son pareil pour donner corps et âme à ses personnages et les inscrire dans la réalité d’une guerre effroyable. Le récit est riche en références, éléments politiques et guerriers qui essaiment le roman sans pour autant l’alourdir. La petite histoire accompagne à merveille la grande.

Voyage sublime et atroce à la fois, c’est haletant et inquiet que l’on suit la vie des différents personnages : la vie de cantonnement au front de Jules avec ses camarades d’infortune dont Joseph et Brêle qui ressortent du lot, Jean Bourgeois un supérieur hiérarchique proche de ses hommes ou encore le colley Prince qui finit par les rejoindre et va servir d’estafette un temps. Camaraderie, solidarité mais aussi injustice et début de rébellion font monter la pression. On s’en doute la fin du roman est un déchirement et une telle histoire ne peut se terminer heureusement. Les atermoiements, hésitations et craintes de celle qui est restée au pays ne sont pas moindre, même si la mort ne guette pas Félicité à chaque minute, elle doit s’occuper du domaine et notamment supporter sa jalouse de belle-mère qui ne lui a jamais pardonné de lui avoir enlevé son fils. Psychodrames, tensions et clashs sont au menu avec en filigrane le grand absent que l’on attend et que l’on espère. Là encore, Ferney peint un tableau pudique et libérateur à la fois, comme si elle réussissait à travers cette famille à dépeindre une époque entière et toute une série de sentiments contradictoires nourris par l’expérience douloureuse que les personnages doivent traverser.

Autre élément présent dans le texte : les animaux. On sent que l’auteure nourrit un amour certain pour ses victimes collatérales du conflit. Au delà de la figure de Prince, modèle de loyauté et de fidélité, on retrouve à plusieurs moments des allusions aux massacres perpétrés par les différentes armées, l’auteure laissant libre court à l’expression d’incompréhension des bêtes face à la furie des hommes. Aussi original qu’efficace, ce procédé donne à voir un point vue supplémentaire sur les actes commis, certes ce n’est pas le plus fouillé dans ce texte mais il a le mérite d’être là et de proposer autre chose, une autre vision. La conclusion reste la même, la boucherie de 14-18 broie tous les êtres, les tuant ou les laissant amorphes sur le bord du chemin. Choc brutal, abrutissement et au final le broyage de l’âme est au rendez-vous.

Ce fut un bonheur de tous les instants que cette lecture. Malgré un thème difficile, des scènes chocs et une trame très pessimiste. On se plaît à parcourir ces mots, lignes, phrases et paragraphes à l’écriture aussi subtile que belle. L’art d’écrire est noble entre tous ici et c’est une très belle évocation de la Première Guerre mondiale que nous propose Alice Ferney. Sur cette thématique et dans l’amour des belles lettres, on ne fait guère mieux. Courez-y !

vendredi 13 janvier 2017

"Mort aux grands" & "Guerre aux grands" de Pierre Léauté

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L’histoire : 1919. La Première Guerre mondiale s’achève enfin et la France doit reconnaître sa défaite face à l’Allemagne. Humiliée, ruinée, la population vit désormais sous le joug du grand Kaiser. Des cendres de la défaite va cependant s’élever un homme qui ne se résigne pas : le soldat Augustin Petit !

Lui seul a compris les raisons de la déroute. Lui seul en connaît les responsables. Lui seul a le courage de les désigner : les grands ! Voici poindre la terrible revanche du plus patriote des rase-moquettes. Vive les petits bruns !

La critique de Mr K : En septembre dernier, j’avais drôlement apprécié ma première incursion dans l’univers de Pierre Léauté, auteur d’un premier tome d’une trilogie uchronique mêlant habilement références historiques et roman d’aventure à l’ancienne (n’y voyez rien de péjoratif bien au contraire). Ce que je ne savais pas encore c’est que le monsieur avait déjà à son actif un diptyque du même acabit fort apprécié de certains amis blogueurs. L’occasion se présentant à moi, je me lançai plein d’espoir dans cette nouvelle lecture. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçu !

La France a perdu la Première Guerre mondiale et Augustin Petit (qui porte bien son nom) ne l’accepte pas : ni la défaite ni l’horrible diktat du traité de Berlin qui oblige la France à payer des réparations colossales à l’Empire d’Allemagne et laisse sa douce patrie ruinée et affaiblie. Pour lui les coupables sont tout désignés, ce ne sont pas les juifs ni les épiciers mais les grands ! Commence alors pour lui un parcours du combattant qui va le mener de salles de réunion interlopes à l’arrière des cafés aux marches du pouvoir. Car c’est bien connu, en temps de crise, le peuple se cherche des figures de sauveurs et Augustin a bien l’intention d’être l’homme qui redorera le blason de la France et lui permettra de retrouver sa gloire passée.

Rien ne nous est épargné dans la quête du pouvoir de cet individu lambda plutôt déconsidéré dans sa fratrie et qui va se tailler une place à force d’énergie, de réunions et de rencontres clefs. Notre Hitler d’opérette sait s’entourer, croit crânement en sa chance et multiplie les initiatives. Peu à peu ses idées trouvent leur chemin dans les esprits et il ne faut pas longtemps pour que le phénomène prenne de l’ampleur. C’est alors la constitution d’un parti, de milices et les premières campagnes électorales. Au bout, la victoire et un monde qui sera irrémédiablement changé et une autre guerre mondiale qui se profile à l’horizon.

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Mort aux grands et Guerre aux grands sont jubilatoires pour tout amateur d’Histoire contemporaine notamment de la première partie du XXème siècle de la Première Guerre mondiale à la fin de la Seconde en passant par la montée des dictatures dans les années 30. Ça sent bon le programme de 3ème revisité à la mode uchronique, genre que l’auteur affectionne tant. Augustin c’est notre Hitler franchouillard, démagogue et totalement imprégné par ses discours. Derrière la farce et les multiples références à la grande Histoire, on rit jaune. Bien sûr les culottes d’acier (à défaut des Sections d’Assaut), l’idéologie anti-grands, et le chant des poussins (l’hymne du parti) notamment sont totalement délirants et provoquent le sourire mais derrière tout cela se cache une excellente et très structurée dénonciation des mécanisme de l’installation d’une dictature.

Quoi de mieux en effet en temps de crise que de désigner des boucs émissaires, de bafouer des droits pourtant fondamentaux et d’instaurer des lois liberticides ? Les gens n’y verront que du feu tant les autorités prendront soin de les endormir et de les rassurer en leur expliquant que ces maux sont nécessaires et surtout régleront tous leurs problèmes. Ces romans fait douloureusement écho à notre pays aujourd’hui et cette farce cruelle explique bien mieux les choses que nombre de discours de politiciens qui ont pour beaucoup perdu toute crédibilité.

Certes, il faut souvent avoir les références nécessaires pour capter toutes les nuances de ce diptyque mais honnêtement quel pied de voir mêler des extraits de vie du Führer avec des passages dignes des aventures rocambolesques de notre Président quand il va rencontrer sa maîtresse en scooter ou encore des crochets par les SMS médiatisés d’un certain Tsar Cosy (c’est qui celui-là déjà ?!). L’ensemble est rafraîchissant, très souvent drôle mais néanmoins sérieux dans la démarche et forge, l’esprit critique et provoque la réflexion (Dieu sait que le pays en a besoin ces temps-ci).

L’accroche est immédiate grâce à un style plein de verve, des chapitres courts et un rythme soutenu. Impossible de lâcher prise, Pierre Léauté sachant parfaitement captiver son lecteur avec cette uchronie saisissante de documentation et de réalisme. On passe un excellent moment partagé entre le plaisir de suivre une caricature de tous les maux de l’humanité et les douloureux flash nous rappelant notre triste époque. Un diptyque à lire, déguster et méditer.

jeudi 4 août 2016

"L'Adieu aux armes" d'Ernest Hemingway

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L'histoire : Frédéric Henry, jeune américain volontaire dans les ambulances sur le front d'Italie, pendant la Première Guerre mondiale, est blessé et s'éprend de son infirmière, Catherine Barkley. Avec Catherine, enceinte, il tente de fuir la guerre et de passer en Suisse, où le destin les attend.

La critique de Mr K : Rien de tel que l'été pour replonger dans des classiques de la littérature avec aujourd'hui un morceau de choix, le cultissime Adieu aux armes d'Ernest Hemingway. Ce titre m'avait jusqu'alors échappé, l'occasion ne s'étant jamais présentée de lire l'un des livres préférés des français selon divers classements. Cette lecture fut une joie de tous les instants, un modèle de simplicité et de profondeur, je vous garantis que malgré son grand âge (87 ans tout de même), cet ouvrage garde son aura intacte et reste intemporel.

Frédéric Henry est un volontaire américain qui s'est engagé pour l'Italie durant la Première Guerre mondiale. Jeune officier pétri d'idéalisme, il a en charge quelques ambulances qu'il doit diriger lors de certaines attaques pour aller chercher les blessés puis les rapatrier dans l’hôpital le plus proche pour les soins dont ils ont besoin. Blessé à la jambe lors d'une mission, il rencontre lors de son séjour à l'hôpital Catherine Barkley, une jeune infirmière d’origine anglaise. Le charme agit instantanément, ces deux là étant fait pour se rencontrer. Mais la parenthèse enchantée prend fin car Frédéric doit repartir au front. La guerre dure et le doute s'installe quant au bien fondé du conflit. Dos au mur, Frédéric et Catherine devront faire un choix d'importance et vivre leur destinée à fond malgré les vents contraires...

La première bonne raison de lire L'Adieu aux armes réside dans sa remarquable évocation de la Première Guerre mondiale. Je suis amateur de la période et c'est la première fois que l'on me propose de suivre la Grande Guerre via le regard d'un non-combattant engagé dans la guerre. On croise nombre d'atrocités et d'esprits hagards dans ce volume avec les embuscades autrichiennes, les villages désolés et partiellement détruits, les longues cohortes de réfugiés le long des routes, les exécutions sommaires d'officiers ayant ordonné la retraite de leurs troupes, les soldats déboussolés qui tentent de fuir la réalité dans les bras de belles de nuit ou au fond des bouteilles qu'ils éclusent (ça boit énormément durant tout le livre !). Le tableau est saisissant de réalisme et d'humanisme, Hemingway colle au plus près de la réalité, donne à voir des événements marquants et déterminants pour l'aventure des deux héros. En cela, le rythme est soutenu alternant formidablement bien descriptions des lieux et rencontres, et moments plus palpitants où l'on se prend à craindre pour la vie des personnages.

Et pourtant, je dois avouer qu'au départ, je trouvais la caractérisation de ces derniers un peu succincte notamment pour Catherine ce qui est parfaitement normal quand on sait que l'histoire est racontée à travers les yeux de Frederic essentiellement. Les premiers pas se font donc en compagnie de personnages assez conventionnels mais la trame va se charger de densifier cette première image et faire éclore des êtres forçant l'empathie et l'espoir. Écœurés l'un comme l'autre par la guerre, l'amour qui les réunit va les renforcer et leur permettre de traverser moult épreuves. Et pourtant, le lecteur porté par cette confluence magique sent bien un fatum invisible planer sur ce couple et le couperet finit par tomber. On ressort de la lecture le cœur au bord des lèvres et quelque peu ébranlé. Pour ma part, Frédéric et Catherine resteront longtemps graver dans ma mémoire, leur histoire résumant à merveille l'espérance que peut porter une existence humaine mais aussi l'ironie du sort qui parfois bouleverse les schémas établis.

On retrouve le merveilleux phrasé d'Hemingway qui décidément comme pour Steinbeck est reconnaissable entre tous. La langue est simple, usant de la répétition et d'images fortes pour faire passer émotions et réactions de personnages brinquebalés par le récit et la période historique. On se laisse emporter facilement par les tourments et rebondissements qui peuplent un roman aux accents universels où se côtoie illuminations et désillusions. Le réalisme adopté loin d'être plat ajoute une dimension humaine, quasi documentaire par moment mais aussi parfois poétique. Sacrée lecture que celle-ci aussi émouvante qu'essentielle et au final, une pierre de plus dans mon jardin des livres qui émergent d'une vie de lecteur. Tout bonnement sublime !

lundi 18 janvier 2016

"La Fée de Verdun" de Philippe Nessmann

La Fée de Verdun

L'histoire : "Plus elle chantait, plus les soldats se tournaient vers la scène et se mettaient à écouter. La magie de la musique opérait : Les poilus ne pensaient plus à la guerre. Il étaient simplement heureux d'être là, de profiter de ce moment de paix."
Un jour, j'ai entendu parler de Nelly Martyl, une cantatrice de la Belle-Epoque, aujourd'hui oubliée. Je suis alors parti à sa recherche, au coeur de la guerre. Mon enquête m'a conduit jusque dans les tranchées glacées de Verdun où j'ai pu admirer la force de son courage.

La critique Nelfesque : Une fois n'est pas coutume, je me suis lancée dans un ouvrage traitant de la Première Guerre mondiale. D'ordinaire, c'est plutôt Mr K qui aime ce genre de récits, étant moi-même plus tournée vers la Seconde. C'est la dimension musicale ici qui m'a fait sauter le pas. 

Tout commence sur une coïncidence. Un jour qu'il rentre chez lui, un jeune étudiant en Histoire porte son regard sur un bâtiment parisien qui va être rasé pour construire une crèche. Sur le fronton, une inscription : "Fondation Nelly Martyl". Nelly Martyl... Ce nom lui dit vaguement quelque chose... Les souvenirs reviennent. Nelly Martyl est le nom d'une femme que la grand-mère de l'étudiant a vu, blessée sur son trottoir, lorsqu'elle était enfant. Un nom qui est toujours resté dans sa mémoire et dont elle a conté l'histoire maintes fois à son petit-fils. Un tel signe ne peut avoir lieu sans raison. Il va alors commencer à faire des recherches sur cette Nelly et découvrir sa vie.

"La Fée de Verdun" est un roman jeunesse et la façon dont Philippe Nessmann l'a construit est très judicieux. Alternant passages romancés racontant le quotidien de Nelly, carnets de notes où le personnage principal inscrit ses progressions dans ses recherches et ses questionnements, discussions avec sa grand-mère et images d'archives, l'auteur tient le jeune lecteur en haleine. Nous avançons pas à pas avec lui dans sa quête et ses découvertes sont autant de points lumineux dans une époque difficile.

C'est ainsi que nous faisons connaissance de Nelly. Une jeune fille qui n'a pas eu une vie facile mais avait un rêve, celui de devenir cantatrice à l'Opéra de Paris. Avec force et courage, elle va accéder à ce rêve mais 1914 apporte avec elle la guerre entre la France et l'Allemagne et Nelly, poussée par son patriotisme, se sent alors plus utile à aider la France qu'à chanter à l'Opéra. Ainsi, elle va entreprendre des études d'infirmière et soigner les blessés. Peu à peu, nous découvrons l'histoire vraie de cette femme hors du commun qui chantait pour les soldats en attente de partir au front. Avec un courage sans bornes, elle va donner de la voix le soir pour mettre du baume au coeur de ces hommes éloignés de leurs familles et soigner les soldats le jour. Sans jamais s'écouter, elle va aller elle-même en première ligne pour prodiguer les premiers soins, affronter la grippe espagnole, assister les chirurgiens dans les amputations...

"La Fée de Verdun" est une plongée dans la Belle-Epoque et 14-18. Nelly Martyl va troquer ses belles toilettes de cantatrice et son univers de paillettes pour l'uniforme d'infirmière et l'enfer des lignes de front. C'est l'occasion aussi pour l'auteur de revenir sur les conditions difficiles des hommes dans les tranchés, sur leur quotidien fait d'attente, de pluie d'obus et de membres déchiquetés. Autant de passages qui serrent le coeur du lecteur.

Cet ouvrage très facile à lire grâce à sa construction est une excellente approche de la Première Guerre mondiale pour les jeunes lecteurs. Passionnant en ce qui concerne l'histoire personnelle de Nelly Martyl et instructif concernant l'Histoire, il met en lumière une héroïne méconnue de la Guerre de 14. Soigner les corps et les âmes, tel était son destin. Un destin que l'on prend beaucoup de plaisir à découvrir sous la plume de Nessmann. Un roman à lire et à faire lire à vos enfants !


mercredi 11 novembre 2015

11 Novembre : lectures pour se souvenir

En ce jour de célébration de l'Armistice de 1918, il me semblait bon de vous administrer une petite piqûre de rappel bienveillante concernant des ouvrages que je trouve incontournables sur le sujet. Cette guerre a été la toute première où la mort de masse a fait son apparition, où le bourrage de crâne devient réfléchi et institutionnalisé dans le but d'embrigader la population entière et où les graines des conflits à venir sont plantés (Révolution russe de 1917, l'humiliation des allemands en 1919 à Versailles notamment). C'est une période qui m'a toujours fasciné et que j'explore régulièrement à travers mes lectures.

Pour vous permettre de l'appréhender sereinement entre plaisir de lecture et exigence historique, je vous propose de revenir sur trois livres et deux BD essentielles que j'ai pu chroniquer. N'hésitez pas à cliquer sur les titres évoqués pour être renvoyé vers l'article correspondant et une chronique plus détaillée.

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Romans :

- Un classique tout d'abord avec Les Croix de bois de Roland Dorgelès paru en 1919. Un petit bijou de modernité d'écriture et d'immersion totale dans le quotidien des Poilus. Magnifique plaidoyer pour la paix et l'entente entre les hommes, il n'a pas perdu une ride et semble avoir été écrit hier. 

- Plus récent mais tout aussi réussi La Chambre des officiers de Marc Dugain. L'auteur nous convie à explorer l'envers du décor en nous invitant à suivre le destin d'Adrien, blessé de guerre qui va passer quasiment tout le conflit dans un château à la campagne accueillant les Gueules cassées, mutilés de la Grande Guerre. Ce livre propose une très belle réflexion sur l'absurdité de la guerre et aussi une belle évocation de la nécessaire reconstruction du héros et son deuxième éveil à la vie.

- Enfin, le Goncourt 2013 Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, un habitué du polar qui nous livre ici une fresque splendide sur l'après 14-18 ou le destin de deux camarades de combat qui vont tenter de se refaire après leur retour de guerre. Le récit est palpitant et saisissant de réalisme, impossible de relâcher ce volume avant la fin. Un must!

BD :

- La référence dans le domaine est sans aucun doute l'ouvrage de Tardi "C'était les tranchées". Tiré des mémoires de son grand-père et d'autres témoignages, il nous livre des planches terribles dans un noir et blanc sublime soulignant à merveille la boucherie qu'a été cette guerre et la connerie humaine qui l'accompagne (notamment les ordres idiots des supérieurs, régulièrement épinglés dans les lettres de Poilus). 

- Autre très bel ouvrage, celui du collectif d'auteurs de Vies tranchées qui revient sur le sort peu enviable réservé aux soldats devenus fous pendant le conflit. À travers une petite vingtaine de cas véridiques, vous croiserez traumatisés et mutilés, côtoierez espoir et rédemption mais aussi souffrance et folie. Le souvenir est encore vif dans mon esprit, preuve s'il en est de la qualité de cette BD.

Ces modestes conseils littéraires vous permettront - je l'espère - de découvrir ou redécouvrir un conflit certes lointain mais révélateur de la nature humaine et de ses motivations. En espérant que ce billet vous procure envie et idées, je vous souhaite de très bonnes lectures à venir.

samedi 18 juillet 2015

"C'était la guerre des tranchées" de Jacques Tardi

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L'histoire: D'Adèle Blanc-Sec au Der des ders, le premier conflit mondial est la figure centrale de l'œuvre de Tardi. Ici, il va au bout de son obsession. Il décrit l'horreur de 14-18 à hauteur de soldat, comme s'il avait dessiné depuis le fond des tranchées. Il raconte la boue, les poux, le fracas des obus et les vies qui se brisent. Et la peur qui rôde, partout, si proche. Chaque planche est divisée en trois cases étirées à l'horizontale, à l'image d'une tranchée. Une histoire sans héros pour crier l'horreur de la guerre, de toutes les guerres.

La critique de Mr K: Auteur talentueux et prolifique de la BD française, Jacques Tardi en hommage à son grand-père propose avec cet album une plongée sans concession dans la Première Guerre mondiale aux côtés des poilus dans les tranchées, face à la guerre et à eux-mêmes. Pas historien de formation mais passionné par la question, il nous fait partager sur les 126 planches de cette œuvre le quotidien de simples soldats impliqués dans le conflit et qui vont pour la plupart connaître des destins tragiques.

C'était la guerre des tranchées, c'est tout d'abord une plongée sur le front avec la vision saisissante du no man's land (territoire s'étendant entre les deux lignes de tranchées): terrain vague spongieux, cratères d'obus, barbelés et cadavres éparpillés. L'attaque lancée en kamikaze quasiment vouée à l'échec face aux nids de mitrailleuses et les tirs d'artillerie sonnant comme les trompettes de l'apocalypse, l'exécution sans sommation de ceux qui ont trop peur pour s'élancer comme des fous furieux face à l'ennemi (Pétain s'illustrera d'ailleurs beaucoup dans le domaine avec un grand nombre de fusillés à son actif…), les blessés coincés entre les lignes, les planques à 10 mètres de l'ennemi, les inondations de tranchées par temps de grandes pluies… Les visions en noir et blanc hantent longtemps le lecteur entre scènes dantesques de bataille et moments plus intimes livrant les sentiments profonds des soldats engagés.

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Ils sont simples boulangers, ouvrier, professeurs et se retrouvent confrontés à l'horreur absolue et à l'absurdité d'ordres idiots dont sont spécialistes les planqués de l'arrière: missions de reconnaissance suicides, injustices régulières sur les temps de garde et service. Mention spéciale au passage racontant le massacre de civils belges servant de boucliers humains à des troupes allemandes et que l'on sacrifie pour faire reculer les boches. C'est aussi les riches qui paient pour ne pas partir à la guerre et préserver ainsi leurs héritiers, c'est l'aveuglement de certains dans la haine de l'autre (merci la propagande au passage!), de celui qu'on ne connaît pas mais dont on se méfie au nom du combat entre races. C'est le temps aussi des courriers aux familles qui réchauffent le cœur, des moments de détente autour d'un repas, de plaisanteries, de rasage coiffure en de rares occasions (d'où leur surnom), de rares fraternisations entre soldats de camp opposés réfugiés au même endroit et qui se rendent compte qu'ils ont beaucoup de points communs… L'immersion est totale et le fidèle reflet de la réalité.

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Cet ouvrage est vraiment bouleversant. Ceux qui suivent régulièrement mes chroniques savent que j'affectionne tout particulièrement les romans parlant de cette époque avec des chefs d'oeuvre marquants comme Les Croix de bois, Au revoir là-haut ou encore la BD Vie tranchée sur les soldats devenus fous de la Première Guerre mondiale. Très détaillée, à travers les divers destins que l'on suit, Tardi nous propose une vision globale et complète du conflit à hauteur d'homme tant au niveau faits d'arme (entre actes de bravoures et absurdes) que du ressenti avec des êtres non préparés à ce qu'ils vont devoir affronter et livrés en pâture à la déesse guerre impitoyable et insatiable. Derrière les gros durs et les va-t-en guerre très vite apparaît l'homme conscient de l'absurdité de la guerre. Plus rien ne semble exister à par elle, il est bien loin le monde de la famille et de la douceur de vivre que l'on se rappelle à travers ses souvenirs, des anecdotes ou encore le courrier reçu.

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Le choix du noir et blanc est très judicieux. Le choc est immédiat et l'on participe quasiment aux combats entre boue, gaz, explosions et autres odeurs de poudre et de cadavres. Certaines cases sont d'ailleurs assez difficilement soutenables malgré un non excès de gore sur l'ensemble du volume. La suggestion est souvent de mise et la mise en écho des massacres et la vie personnelle des poilus est implacable. On plonge donc en plein cauchemar mais un mauvais rêve bien réel qui a duré cinq ans et causé la mort de 10 millions de personnes dans une guerre sans gloire. Un album essentiel pour ne pas oublier et rappeler à tous l'absurdité de la guerre et le gâchis humain qu'elle entraîne.

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lundi 16 février 2015

"La Chambre des officiers" de Marc Dugain

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L'histoire: En 1914, tout sourit à Adrien, ingénieur officier. Mais, au début de la guerre, lors d'une reconnaissance sur les bords de la Meuse, un éclat d'obus le défigure. En un instant, il est devenu un monstre, une "gueule cassée".
Adrien ne connaîtra ni l'horreur des tranchées ni la boue, le froid, la peur ou les rats. Transféré au Val-de-Grâce, il rejoint une chambre réservée aux officiers. Une pièce sans miroir où l'on ne se voit que dans le regard des autres. Il y restera cinq ans. Cinq ans entre parenthèses. Cinq ans pour penser à l'avenir, à l'après-guerre, à Clémence qui l'a connu avec son visage d'ange. Cinq ans à nouer des amitiés déterminantes pour le reste de son existence...

La critique de Mr K: Retour au temps de la Grande Guerre avec La chambre des officiers de Marc Dugain trouvé par hasard dans une brocante. Il s'agit d'un premier roman qui a tout de même reçu le Prix des Libraires lors de sa sortie. De très bonne augure, avec en prime un sujet qui me passionne. À noter que je n'ai pas vu l'adaptation faite au cinéma et qui paraît-il est excellente. Si l'occasion se présente, j'y jetterai un œil même si je dois avouer qu'après ma lecture enthousiaste j'ai peur d'être déçu.

Adrien est un jeune de son temps à qui tout réussit. Il est beau, a bon caractère et a reçu une excellente éducation dans son Périgord natal. Il y a d'ailleurs de très belles pages sur ses souvenirs de cueillettes de champignons qui m'ont fait penser aux propres souvenirs de Nelfe qui comme chacun sait est pétrocorienne. Jeune officier, Adrien a terminé ses études d'ingénieur et a trouvé un travail où il exerce ses talents depuis deux mois. Mais le destin cruel va le détourner de cette réussite toute tracée. La guerre éclate et il tombe sous un éclat d'obus sans même avoir vu le moindre soldat allemand. Il est défiguré et va passer cinq années dans un hôpital, opération après opération les médecins vont essayer de lui redonner visage humain. Ce traumatisme va le changer à jamais.

Ce livre est d'une grande sensibilité et d'une grande beauté, c'est encore plus impressionnant quand on sait que c'est le tout premier de son auteur. Cette histoire lui a été inspiré par son grand-père qu'il accompagnait au château des "Gueules cassées", le domaine de Moussy-le-vieux situé à 35km au nord de Paris où les grands mutilés de la face de 14-18 venaient en convalescence entre chacune des multiples interventions chirurgicales qu'ils avaient à subir pour retrouver un semblant de visage. Adrien et l'histoire qu'il a vécu résume à lui seul le cas de ces milliers soldats mutilés qui projetaient à la face du monde l'horreur de la grande boucherie que fut la Première Guerre mondiale.

Ce livre est écrit à la première personne pendant la majeure partie du récit. Seule la dernière partie, plutôt dispensable d'ailleurs car elle raconte ce que sont advenus les différents protagonistes, est écrite à la troisième personne du singulier. Après l'accident, on émerge du noir avec Adrien et on suit ses premières sensations et sa redécouverte de son corps. Au soulagement de vérifier le bon fonctionnement de son corps, suit l'horreur et la nécessaire acceptation de son nouvel état. Il passe par une phase de dépression mais grâce à la chaleur de l'amitié naissante avec Weil, Penanster et Marguerite, il va dépasser cet état et essayer de réapprendre à vivre.

On alterne alors petites joies du quotidien, soutien mutuel, une première sortie ratée, des opérations douloureuses et pas forcément concluantes, la redécouverte de l'amour charnel, les petits plaisirs de la vie comme boire ou fumer... autant de petites étapes dans la reconstruction de l'individu. Car ces quatre là refusent de se laisser mourir et de céder au désarroi, ils veulent vivre et continuer d'exister. Et pourtant, ils auraient dix fois plus de raisons que n'importe qui de s'arrêter, de mettre fin à leur jour (on assiste à quelques suicides dans le livre)... Le ton est à la fois pesant mais optimiste. Le mélange est détonnant et rafraîchissant.

Très bien écrit, le style est simple et accessible. Il est à la portée de tous et porte un message universel, profondément humaniste qui contraste avec la douleur et l'atrocité du background. Très beau roman donc à mettre aux côtés des excellents Au revoir là-haut et Les Croix de bois. Allez-y, vous ne le regretterez pas!

mercredi 22 octobre 2014

"La Prophétie de l'oiseau noir" de Marcus Sedgwick

la prophetie de l'oiseau noirL'histoire: Tom va mourir. Alexandra le sait.
Elle a encore vu l'oiseau noir, le messager de la mort. Elle a vu le revolver, la balle qui file vers son frère sur le champ de bataille.
Car elle a un don: voir la mort prochaine des êtres qui l'entourent.
Mais cette fois, elle ne laissera pas l'oiseau noir lui prendre son frère. Elle ira retrouver Tom, au cœur de la Grande Guerre. S'il n'est pas déjà trop tard...

La critique de Mr K: Retour dans la littérature jeunesse aujourd'hui avec ce roman de Marcus Sedgwick, auteur anglo-saxon plutôt connu outre-manche pour ses écrits pour adolescents et jeunes adultes. Il aborde dans La Prophétie de l'oiseau noir un sujet difficile: La Première Guerre mondiale et la boucherie qu'elle s'est révélée être. Il y rajoute un petit aspect fantastique avec une Cassandre des temps modernes incarnée ici par l'héroïne Alexandra.

Troisième enfant d'une famille anglaise bien installée, elle vit jusque là une vie des plus banales pour une jeune fille de l'époque. Son plus grand frère Edgar est dans une école d'officiers de l'armée royale et Tom (son préféré) veut suivre les traces de son père en faisant médecine. Mais la guerre vient tout chambouler et fait ressurgir un ancien don qu'elle avait enfoui au plus profond d'elle. Elle a la capacité de voir la mort des êtres qu'elle croise! Ses deux frères vont s'engager pour le front et la peur ne la quitte plus. Il lui faudra braver les interdits paternels et les us de l'époque pour mener sa quête afin d'essayer de sauver son frère.

La grosse réussite de ce livre est la reconstitution historique qui nous est proposée. L'auteur aborde 14-18 par le biais d'un point de vue novateur, celui d'une jeune fille aspirante infirmière qui va tour à tour être au contact de poilus rapatriés en Angleterre puis directement sur le terrain. Pas de suite d'événements historiques donc mais plutôt un témoignage fort prenant à travers le fonctionnement d'un hôpital de guerre qui doit accompagner les mourants et les mutilés. Cela donne lieu à des scènes poignantes et réalistes à souhait. Cette plongée est sans concession et l'on rentre parfaitement dans l'esprit des gens de l'époque entre exaltation pour aller au combat mais aussi toute la souffrance et les déceptions qui en ont aussi résulté. Dans la deuxième partie, l'action se déroule en France sur le front nord-est et l'auteur nous donne à lire des descriptions fort réussies de l'arrière immédiat du front entre grondements de l'artillerie, exode des populations civiles et mouvements de troupes. En cela ce livre est une belle réussite.

Autre point positif, le portrait d'une famille anglaise du début du XXème siècle qui apparaît en filigrane au fil du déroulé du récit. Autre temps, autres mœurs, l'autorité paternelle est omnipotente et même si le père d'Alexandra ne veut que son bien, il la freine dans sa découverte de soi et la réalisation de son idéal: soigner les autres et leur apporter du réconfort. Rajoutez là-dessus sa propension à voir l'avenir funeste de chacun et cela finit forcément en clash. La mère et le frère aîné ne lui sont d'aucun réconfort, Alexandra doit donc se débrouiller seule. Heureusement, elle fera des rencontres qui lui permettront d'avancer comme une consœur apprentie infirmière et le mystérieux Jack.

Voilà par contre où le bât blesse: le côté convenu du récit. L'immersion dans l'époque est bien réussie mais le récit en lui même ne sort jamais des sentiers battus. Aucune surprise et des personnages plutôt caricaturaux qui empêchent finalement l'histoire de vraiment décoller et de procurer l'évasion promise en quatrième de couverture. La prophétie en elle même n'est finalement qu'un prétexte pour aborder cette période mais ne vous attendez pas à des révélations fracassantes. Pour autant, on ne lit pas ce livre difficilement et on est tenu en haleine jusqu'au bout mais sans réelle passion. La faute sans doute aussi à une écriture plate et sans réel relief affectif en ce qui concerne les personnages, reste de belles pages sur la guerre et ses victimes.

Au final, c'est un livre qui gagne à être lu par des primo-lecteurs ou des lecteurs n'ayant lu que peu d'ouvrages. Il y trouveront une histoire sympathique, bien menée et une belle évocation de la Première Guerre mondiale. Pour les autres, cette lecture s'avère dispensable à part, si comme moi, vous êtes un passionné de ce conflit et de tout ce qui y touche de près ou de loin.

lundi 24 février 2014

"Au revoir là-haut" de Pierre Lemaitre

aurevoirlahautL'histoire: "Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d'avantages, même après".
Sur les ruines du plus grand carnage du XXème siècle, deux rescapés des tranchées, passablement abîmés, prennent leur revanche en réalisant une escroquerie aussi spectaculaire qu'amorale. Des sentiers de la gloire à la subversion de la patrie victorieuse, ils vont découvrir que la France ne plaisante pas avec ses morts...

La critique de Mr K: Lors de l'annonce du prix Goncourt 2013, je me suis réjoui pour trois raisons. Tout d'abord, on primait une maison d'édition autre que les cadors qui se partagent le prix depuis des lustres, deuxio le lauréat était un auteur issu du polar (genre sous-évalué par la nomenklatura intellectuelle de France) et enfin, il s'agissait d'un livre se déroulant durant la première guerre mondiale et les années qui se déroulent juste après, période historique que j'affectionne tout particulièrement et que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici même avec le classique de Dorgelès Les croix de bois et plus récemment, la BD sur les poilus devenus fous durant le conflit. C'est avec grand plaisir que je reçus ce livre pour Noël de la part de belle maman qui décidément se révèle précieuse et à l'écoute des pistes lancées par ma Nelfe adorée! Merci chérie!

Le livre commence dans la boue des tranchées où nous suivons trois hommes dont les destins ne vont faire que se croiser dans les mois et années à venir. Deux troufions de base lancés sur le no man's land à l'assaut de la colline 113 vont être les témoins d'une bavure insoutenable, commis par leur lieutenant, Henri d'Aulnay Pradelle, personnage que vous adorerez détester tout comme moi. Edouard et Albert ne vont cesser d'essayer d'échapper à ce prédateur, nobliaux qui en veut au monde entier et qui par ses manières courtisanes essaie de redorer le blason terni de sa famille. Au sortir de la guerre, Edouard est défiguré et Albert traumatisé par ce qu'il a vécu. Une amitié est née durant le conflit et va se révéler indéfectible. Ils vont mettre sur pied une machination amorale en ces temps de deuil national pour gagner leur place au soleil. Mais voilà, on n'a rien sans rien et les risques sont importants. Commence alors un compte à rebours des plus angoissant pour tous les protagonistes...

Ce livre est une merveille, une gigantesque claque que l'on se prend en pleine face. L'immersion est totale et dès les premiers chapitres on ne peut que constater le talent rare dont fait montre Pierre Le Maître pour reconstituer la grande boucherie de 14-18. Digne de Barbusse et de Dorgelès (et pourtant, il ne l'a pas vécue!), nous sommes plongés dans la boue, la mitraille et le vacarme de la guerre de tranchées. Le réalisme perdure dans la période qui suit où l'auteur nous brosse un portrait fidèle, vivant et fascinant de la société française d'après guerre. Nul milieu n'échappe à sa plume: au fil des personnages qui nous sont ici livrés, il évoque avec pudeur et précision le prolétariat le plus pauvre, les poilus revenus vivants et traumatisés, les gueules cassées que l'on considère avec honte et parfois avec horreur, la place de la femme dans la société de l'époque, la bourgeoisie décadente, le haut fonctionnariat et les carrières qui se font et se défont au fil des scandales et des promotions. C'est autant de figures et personnages remarquablement ciselés que nous apprenons à apprécier, déprécier voir parfois détester.

Malgré quelques libertés historiques prises pour mieux aérer l'intrigue, le background est saisissant et très abordable même si l'on n'a pas d'études supérieures d'histoire derrière soi. Les milieux militaires et commémoratifs sont explorés au scalpel et l'on se rend vite compte que derrière les grands principes et les idéaux républicains, l'argent roi, le carriérisme et l'intérêt particulier prime sur le devoir de mémoire et de reconnaissance. Nos pauvres poilus en sont réduits à la fonction de simples pions que l'on peut sacrifier et déshonorer sans remord aucun. La tension et l'atmosphère de l'époque sont très bien rendus et par moment pour éviter de sombrer dans la mélancolie et le dégoût quelques passages solaires, lumineux entretiennent l'espoir malgré un récit angoissant et il faut bien le dire, stressant au possible. On est tellement épris de sympathie pour ces deux victimes de la guerre (Albert et Edouard) qu'on ne peut que frémir face aux péripéties que l'auteur sadique se complait à les faire traverser. Les personnages secondaires sont aussi très réussis, j'ai aimé le vieil industriel qui commence à aimer et à penser à son fils seulement après sa disparition, Madeleine est aussi une vraie réussite résumant à elle seule les femmes d'une certaine classe sociale dans le rôle qu'on leur donne et les choix qui leur sont offerts, il y a aussi le personnage de la petite Louise qui est un véritable rayon de soleil au cœur de ses destins torturés qui nous sont ici proposés.

L'ouvrage compte exactement 564 pages et vous pouvez me croire quand je vous dis que c'est un bonheur de chaque instant, que le plaisir grandit au fil des chapitres traversés par un esprit de plus en plus obnubilé par une trame dense et maitrisée. Maître du suspens, à la langue à la fois exigeante et abordable, impossible de résister, de tenter de s'échapper, on veut connaître et savoir la fin de cette histoire hors norme, à la fois attirante et repoussante de part ses tenants et ses aboutissants. On passe vraiment par tous les états et au final, c'est avec un grand sourire au lèvre et la satisfaction d'avoir lu une œuvre majeure que l'on referme ce livre heureux et ému.

Une grande grande lecture qui m'a marqué et restera longtemps gravé dans ma mémoire. À lire absolument!