jeudi 7 mars 2019

"Toutes blessent la dernière tue" de Karine Giebel

Toutes blessentL'histoire : Maman disait de moi que j'étais un ange. Un ange tombé du ciel. Mais les anges qui tombent ne se relèvent jamais...

Je connais l’enfer dans ses moindres recoins. Je pourrais le dessiner les yeux fermés. Je pourrais en parler pendant des heures. Si seulement j’avais quelqu’un à qui parler...

Tama est une esclave. Elle n’a quasiment connu que la servitude. Prisonnière de bourreaux qui ignorent la pitié, elle sait pourtant rêver, aimer, espérer. Une rencontre va peut-être changer son destin…

Frapper, toujours plus fort.
Les détruire, les uns après les autres.
Les tuer tous, jusqu’au dernier.

Gabriel est un homme qui vit à l’écart du monde, avec pour seule compagnie ses démons et ses profondes meurtrissures.
Un homme dangereux.
Un matin, il découvre une inconnue qui a trouvé refuge chez lui. Une jeune femme blessée et amnésique.
Qui est-elle ? D’où vient-elle ?

Rappelle-toi qui tu es. Rappelle-toi, vite !
Parce que bientôt, tu seras morte.

La critique Nelfesque : Vous me croyez si je vous dis que "Toutes blessent la dernière tue" est mon premier Giebel ? Non ? Et pourtant... Moi l'adepte de thriller depuis une vingtaine d'années, moi qui ait pourtant croisé 100 fois le nom de cette auteure en librairie, sur les blogs, sur les réseaux sociaux et qui a même plusieurs de ses titres dans ma PAL depuis des années, il a fallu que celui-ci sorte en librairie pour que je me lance ! Pourquoi ? Si encore j'avais une bonne raison mais non... Peut-être parce que j'ai tellement de livres à lire et si peu de temps... Oui voilà, c'est pour ça que je n'avais encore jamais ouvert un roman de Karine Giebel. Et je peux vous assurez que ce ne sera pas le dernier !

Je ne fais donc pas les choses à moitié puisque c'est par un pavé de 744 pages que je me lance. Tout de suite rassurée, je l'ai avalé puisqu'il se lit très facilement mais n'est pas pour autant de tout repos. Le moins que l'on puisse dire c'est que Karine Giebel a de la bouteille ! Elle sait comment faire pour accrocher un lecteur et ne plus le lâcher. C'est ça d'avoir de l'expérience... C'est prenant, on a envie de connaître la fin mais, je préfère alerter les plus sensibles, les scènes décrites ici sont éprouvantes. Ce roman n'est pas à mettre entre toutes les mains, même les plus aguerris au thriller s'en prennent plein la tête...

Nous suivons une jeune fille pour qui la vie ne fait pas de cadeaux ! Esclavage moderne, maltraitance, abus sexuels, violences conjugales, humiliation... Elle va vivre tout cela et bien plus encore. Essayer de se construire dans un tel climat est mission impossible et sa vie défile sous nos yeux horrifiés. Peut-être un peu trop violents parfois, sûrement même, les mots de l'auteure font mal. Ils frappent comme les coups qui pleuvent sur le corps de Tama. Fermer le livre, se laver de toute cette violence, est parfois nécessaire pour continuer sa lecture. Il n'y a pas une seconde de répit car Tama n'en a pas. Elle est née pour souffrir, pour être humiliée, pour servir. Malgré cela elle est forte, compréhensive, éveillée. Mais ses bourreaux sont autant de personnes malsaines et calculatrices et on aimerait tant, en tant que lecteur, lui ouvrir une petite fenêtre de tir par laquelle elle pourrait s'échapper en massacrant 2 ou 3 personnes au passage (oui ce roman est aussi violent dans les sentiments qu'il fait naître en nous).

L'espoir est le grand absent de cet ouvrage. Mais comment en avoir lorsque l'on fut arraché à sa famille si jeune, amené dans un pays étranger puis violenté à maintes reprises durant de longues années ? Comment faire confiance lorsque les seuls petits instants de bonheur sont, au mieux foulés du pied, au pire anéantis, lorsqu'ils sont découverts ?

La violence est le principal acteur de ce roman. Tout tourne autour de cela, jusqu'à la nausée. Je ne dis pas que tout adepte de thriller apprécie l'accumulation de faits abominables et d'idées abjectes mais lorsque c'est maîtrisé à un tel niveau comme ici, on ne peut que s'incliner. Oui, c'est violent, oui, c'est insoutenable parfois mais rien n'est gratuit. La tension monte, le dégoût aussi et cette bête de presque 750 pages, arme d'auto-défense à elle toute seule, se révèle être un tour de force incroyable. Si vous arrivez à supporter les faits décrits ici, vous ne serez pas déçus par le déroulement de l'histoire et sa conclusion.

"Toutes blessent la dernière tue" est un thriller palpitant, effrayant et surprenant à la fois par sa construction que je vous laisse découvrir. L'esclavage moderne est une réalité que nous ne voyons pas mais qui existe bel et bien. La maltraitance, quelque soit sa forme, est une réalité que nous ne voulons pas toujours voir mais qui existe bel et bien. Tama existe, sous d'autres noms, d'autres trajectoires de vie. Karine Giebel en fait un antihéros bouleversant et lumineux malgré tout. Avec le coeur bien accroché, lisez-le, il résonnera longtemps en vous.

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jeudi 31 janvier 2019

"À même la peau" de Lisa Gardner

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L'histoire : Fille d’un tueur en série et sœur d’une meurtrière à 14 ans, Adeline est devenue médecin, comme son père adoptif. Sa spécialité : la douleur, qu’une anomalie génétique l’empêche pourtant de ressentir. C’est dans son cabinet qu’elle rencontre l’inspectrice DD Warren, blessée à l’épaule sur une scène de crime. Elle a été poussée dans l’escalier mais n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé. Alors qu’elle se laisse doucement séduire par les méthodes de sa thérapeute, DD Warren découvre que les meurtres sur lesquels elle enquête, des jeunes femmes écorchées, ressemblent étrangement à ceux commis par le père d’Adeline il y a plus de vingt ans...

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture éclair aujourd'hui avec À même la peau, le dernier titre traduit en France de Lisa Gardner, tout juste sorti chez Albin Michel. Étant un fan quasi inconditionnel de la Dame, j'attendais avec impatience le nouvel opus des enquêtes de DD Warren, inspectrice forte en gueule entièrement dévouée à son travail. Pas de doute, dès le début, on est dans un Lisa Gardner, la mayonnaise prend immédiatement et il est impossible de se dépêtrer de ces pages tant on est pris par son sens unique du récit et du suspens.

On retrouve donc l'enquêtrice fétiche de l'auteure en bien fâcheuse posture. En revenant sur les lieux d'un crime, elle y croise le tueur en fuite qui la pousse et la propulse au bas des escaliers. En découle une grave blessure qui lui immobilise le bras et innerve son corps de douleurs insupportables. Quand on connaît le caractère retors du personnage, vous imaginez l'état de frustration dans lequel elle se trouve. Mis au placard pour cause de convalescence, elle n'en finit pas de pester sur son état et son incapacité temporaire de pouvoir aller bosser. Nombreuses sont les pages la mettant aux prises avec ses souffrances, distillant le doute chez un personnage pour le coup en état de faiblesse, situation peu commune pour DD Warren. Elle devra tout au long du roman se remettre en question et accepter la douleur pour pouvoir la dépasser. Long et rude est son retour à la normale et dans le domaine la description qu'en fait Gardner est une pure réussite.

En parallèle, on suit l'enquête menée par son équipe et son mari (prof à l'école de police), consultant pour l'occasion. Des jeunes femmes sont tuées selon un rituel effroyable : endormies puis tuées sans douleur, elles sont ensuite écorchées... Bon appétit ! Assez vite, les forces de l'ordre font le rapprochement avec des meurtres datant de quarante ans, même profil de victimes, même rituel sanglant. Le meurtrier d'alors étant six pieds sous terre depuis longtemps (Harry Day), difficile de pouvoir l'incriminer ! A qui a-t-on affaire ? Un Copycat ? Un fan cinglé ? Ou ne serait-ce pas l’œuvre d'une de ses deux filles survivantes ? Difficile d'éclaircir ce mystère entre un tueur insaisissable qui ne laisse que très peu d'indices derrière lui et des personnalités complexes qui se livrent peu... De fil en aiguille, le jour se fait peu à peu sur les ramifications d'une histoire qui n'épargnera personne et en premier lieu le concept de famille américaine tant vanté dans les productions US.

Au delà du personnage de DD Warren que j'ai trouvé particulièrement bien traité, j'ai adoré le traitement réservé aux deux sœurs par l'auteure. Elles sont très différentes l'une de l'autre : Shana est en prison pour perpétuité après de multiples meurtres et Adeline est devenue une psychiatre de renom spécialisée dans le domaine de la douleur (elle même est atteinte d'une affection rare qui l'empêche de ressentir la moindre douleur - comme un personnage de la première trilogie Millénium dixit Nelfe -). Chapitre après chapitre (alternance entre le point de vue de DD Warren et celui d'Adeline), la relation spéciale qui lie ces deux personnages est explorée en profondeur, faite d'attirance et de répulsion, d'amour et de ressentiment. On rentre dans la complexité de l'esprit humain, sa métamorphose au gré des expériences et sa capacité d'abstraction. Les visites en prison se succèdent, les discussions aussi et lèvent le voile sur des vérités enfouies profondément et sur la nature réelle des sentiments qui relient les deux sœurs. J'ai été vraiment conquis par ces deux personnages et la fin de l'ouvrage m'a laissé pantois les concernant, sentiment plutôt rare pour moi quand je lis des thrillers ou en général, on est rarement touché au plus profond de soi et de ses convictions.

On retrouve le don de l'auteure pour livrer une trame aux apparences classiques mais qui va dérouler des péripéties inattendues et des révélations surprenantes. Comme à chaque fois avec elle, on s'amuse à deviner qui a fait le coup, que cachent les masques exposés et je dois avouer que je me suis fait berner une bonne partie de l'ouvrage. Le sempiternel jeu du chat et de la souris fonctionne à plein, les menaces s'accumulent et les fausses pistes aussi. C'est ce qu'on en attend en premier avec ce genre de lecture et l'on n'est pas déçu ici avec en plus, ce talent hors pair que déploie l'auteure dans le tissage de sa toile et son style toujours aussi incisif et efficace. Un bon thriller qui fera plaisir aux amateurs du genre et comblera une fois de plus les fans de Gardner. Vivement le prochain pour ma part !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Disparue
Sauver sa peau
La maison d'à côté
Tu ne m'échapperas pas
Arrêtez-moi
- Les Morsures du passé
- Le saut de l'ange
- Derniers adieux

samedi 12 janvier 2019

"Derniers adieux" de Lisa Gardner

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L'histoire : Est-ce parce qu'elle attend un enfant que Kimberly Quincy, agent du FBI, se sent particulièrement concernée par le récit incroyable et terrifiant d'une prostituée enceinte ? Depuis quelque temps, elles sont plusieurs à avoir disparu d'Atlanta sans explication, comme évaporées, et Kimberly est bien la seule à s'en préoccuper. Un serial killer s'attaquerait-il à ces filles vulnérables ? Aurait-il trouvé la clé du meurtre parfait ou s'agit-il de crimes imaginaires ? Sans le savoir, la jeune femme s'enfonce dans le piège tendu par un psychopathe. Comme pour sa mère et sa sœur, victimes autrefois d'un tueur en série, le temps des derniers adieux est peut-être arrivé pour Kimberly...

La critique de Mr K : Un Lisa Gardner, ça ne se refuse pas ! Elle est mon pêché mignon en terme de thriller et chaque lecture d'elle me procure toujours plus de plaisir. Derniers adieux n'échappe pas à cet adage, ce fut une fois de plus une expérience intense et haletante, typiquement le genre de livre qui vous emporte et ne vous laisse aucune chance de vous échapper ! À travers trois / quatre points de vue différents que l'auteure alterne de chapitre en chapitre, nous suivons une bien nébuleuse affaire qui nous plonge au cœur du Mal, de la déchéance humaine et de la souffrance.

Kimberly est enceinte et continue malgré tout à mener de front sa grossesse (elle en est à six mois) et son travail d'agente au FBI. Elle va se retrouver mêler à une affaire hors-norme via une prostituée enceinte qui lui fait des révélations inquiétantes. De nombreuses filles de joie disparaissent sans laisser de traces (sans que les autorités compétentes ne s'en alertent jusque là) mais tout laisse à penser qu'un certain nombre de ces cas seraient le fait d'un insaisissable serial-killer, amateur fétichiste des araignées. Au fil de l'enquête, l'étau semble se resserrer autant sur le tueur que sur l'enquêtrice, les menaces insidieuses s'accumulant notamment autour de Kimberley qui a de plus de plus de mal à gérer sa vie personnelle, son enquête et à faire la part des choses entre mensonge, vérité et manipulation. En parallèle, nous suivons le parcours chaotique de deux mômes livrés en pâture à des bêtes inhumaines et le point de vue du serial killer lui-même, ce qui densifie encore plus la trame principale du roman. Tout finit pourtant par faire écho dans un dernier acte tétanisant où la vérité éclate, n'épargnant personne !

Il n'y a pas à dire mais Lisa Gardner s'y entend comme personne pour mener ses lecteurs à la baguette et livrer un ouvrage au suspens intenable. Chaque court chapitre apporte un élément de réflexion, une révélation qui met à mal les hypothèses que l'on a pu échafauder précédemment. Pas le temps d'ailleurs de se remettre de ses émotions que le récit rebondit déjà sur un nouvel angle d'attaque, mêlant et démêlant l'écheveau de destins brisés et épouvantables. La tension monte insidieusement, les tenants et les aboutissants se révèlent très vite d'une grande complexité, faux semblants et façades s'écroulent et livrent au final une intrigue d'un rare machiavélisme qui fait froid dans le dos.

On ne s'ennuie pas une seconde et on est littéralement happé par la noirceur du récit. Rien ne nous est épargné ici, on côtoie vraiment les abysses de l'âme humaine avec notamment un bad guy dérangé à souhait, très bien caractérisé dans son attirance pour le Mal mais aussi ses fêlures intimes que l'on apprend à connaître et le font voir sous un jour nouveau. De manière générale, avec une once de caricature (on est dans un thriller tout de même), les protagonistes de ce roman sont fouillés et les interactions entre eux fonctionnent très bien, rendent l'histoire crédible et efficace. Impossible dans ces conditions de lâcher un ouvrage au charme vénéneux où enlèvement d'enfants, pédophilie et pédopornographie côtoient le sentiment de solitude, des rancœurs exacerbées et de la jalousie. Le cocktail est explosif, jamais voyeuriste. En effet, on ne tombe pas dans le gratuit ou l'exhibitionnisme malsain, l'auteure sait y faire et veut surtout proposer un récit trépidant. Et puis, comme dit précédemment, l'étude psychologique des personnages est d'une grande profondeur et lève le voile sur les capacités du cerveau humain à se protéger ou au contraire à se désinhiber. C'est violent, impressionnant et à sa manière éclairant.

Au final, malgré des thématiques rudes, on passe un très bon moment si on est amateur de thrillers froids et réalistes. L'écriture simple et efficace de Lisa Gardner fait merveille et l'addiction prend vite racine. Petit bémol sur la fin que j'ai trouvé un peu précipitée (même si le sous-texte final est lourd de sens et passionnant) mais il faut savoir clôturer une lecture. Tout est expliqué mais je crois que j'en aurais bien lu encore quelques pages... Une lecture très agréable en tout cas et que tous les amateurs du genre peuvent entreprendre sans risque !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Disparue
Sauver sa peau
La maison d'à côté
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- Les Morsures du passé
- Le saut de l'ange

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jeudi 10 janvier 2019

"L'Empreinte" d'Alexandria Marzano-Lesnevich

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L'histoire : Étudiante en droit à Harvard, l'auteure relate sa rencontre avec Rick Langley, un meurtrier emprisonné en Louisiane pour un crime particulièrement sordide. Opposante résolue à la peine de mort jusqu'à ce jour, la confession du tueur ébranle sa conviction. En enquêtant sur cette affaire, elle découvre alors les mobiles de celui-ci qui, à sa grande surprise, font écho à son histoire personnelle.

La critique de Mr K : Chronique d'un livre bien particulier aujourd'hui, celui d'un récit mêlant l'autobiographie, l'écrit journalistique, le thriller et le roman noir. L'Empreinte d'Alexandria Marzano-Lesnevich est vraiment marquant à sa façon car l'auteur tout en nous relatant une affaire criminelle atroce fait le lien avec son propre passé, livrant des révélations terrifiantes sur sa famille et ce qu'elle a vécu dans sa jeunesse. Se basant sur ses souvenirs, sur des témoignages et des documents des tribunaux, elle va poursuivre une quête de vérité éprouvante et tâcher de lever le voile sur les zones d'ombres de sa propre existence. Le voyage est à sens unique et tout bonnement prodigieux quoique bien rude...

Tout commence avec un stage que l'auteure fait auprès d'un cabinet d'avocats de Louisiane. Elle va y faire connaissance du cas judiciaire Ricky Langley, pédophile condamné à mort pour le meurtre par strangulation d'un petit garçon de six ans. Malgré sa passion pour la justice, sa vision humaniste et progressiste, elle est choquée par ce fait divers épouvantable et tout ce qui l'entoure. Ses convictions profondes s'en voient ébranlées, allant jusqu'à remettre en cause un temps son opposition à la peine capitale. Mais cette réaction en cache une autre beaucoup plus profonde, cette affaire fait remonter à la surface sa propre vie et notamment les abus dont elle a été victime plus jeune. Peu à peu, au fil de ses investigations, des parallèles vont se construire entre son histoire et celle de Ricky provoquant la résurgence de sentiments enfouis et refaçonnant sa vision de la justice et de la rédemption.

Durant les deux-tiers de l'ouvrage, on alterne donc les chapitres entre l'enquête type journalistique qu'opère l'auteure et des chapitres plus intimistes où elle revient sur les débuts de sa vie. Très documentée et déterminée à éclairer au mieux l'affaire Langley, tout est détaillé et minutieux comme un travail d'avocat ou de journaliste d'investigation. Ainsi, on suit heure par heure les recherches entamées suite à la disparition de Jérémy (la jeune victime de Langley), le parcours de Ricky avant le moment fatal depuis sa naissance (et même un peu avant...) avec son lot d'aléas qui forgent une existence et ses différents procès et séjours en prison, les témoignages de sa famille, de ses proches et de ceux qui l'ont connu de près ou de loin. Certes, il a fallu broder un petit peu en terme d'expression des sentiments, des vêtements portés, des attitudes mais Alexandria Marzano-Lesnevich a tout fait pour rester collée à son sujet sans en rajouter. Cela donne des pages écrites de manière simple et efficace, sans recherche de stylistique particulière. L'objectif est pleinement atteint avec un portrait et une biographie complète, oscillant entre banalisation du mal et pathétisme, laissant le lecteur circonspect et un peu paumé face à la figure de Ricky Langley qui n'est finalement qu'une chose : un homme. Un homme malade, mais un homme quand même...

On retrouve le même sens de la nuance et de l'analyse dans la partie plus intime du livre qui relève je trouve du tour de force. On va très loin dans l'introspection et l'analyse de soi et des siens. Issue d'une famille plutôt aisée (ses deux parents sont avocats), tout semble sourire à l'auteure mais un mal profond la hante depuis toute petite. Abusée régulièrement par un membre de sa famille, elle cachera longtemps son traumatisme et quand celui-ci sera révélé, certains membres de la famille feront comme si rien ne s'était passé. Ce récit est donc une fenêtre ouverte sur la formation de soi malgré les obstacles, la quête de son identité et de sa liberté. Par petites touches successives, en faisant le lien avec des choses lues ou apprises sur Ricky, l'auteure cherche à comprendre avant tout qui elle est et comment on essaie de se comprendre les uns les autres. Vous admettrez que le sujet est passionnant et il est très bien relevé dans cet écrit à la fois pudique, froid et où la subjectivité est écartée au profit de la raison. Certes cela donne des passages assez éprouvants à lire (il y a des choses du domaine de l'indicible pour moi) mais on ne perd aucunement son temps avec cette lecture, on s'enrichit et l'on s'interroge comme jamais.

Pas de personnages donc, il n'y a que des personnes ayant vraiment existé qui hantent littéralement ce volume. Certains ont vu leur nom changé mais l'essentiel est là : on a affaire à la réalité, à quelque chose qui marque forcément au fer rouge car rien n'est imaginé ou du domaine de l’exagération. En cela, ce livre est un choc pour moi car je suis un gros amateur et consommateur de fiction, je ne lis que très rarement des documentaires ou des enquêtes. L'empathie fonctionne ici deux fois plus et chaque chapitre est l’occasion de ressentir des émotions fortes. Au delà de l'affaire criminelle et des abus incestueux, ce livre donne à voir une Amérique en perte de vitesse par rapport à son standing de vie, son rêve américain (toute la partie concernant Ricky) mais aussi sur les difficultés internes à certaines familles US (réaction des parents de l'auteure vis-à-vis de leur fille notamment, les parents de Ricky et leurs proches). On ressort tout chamboulé de cette lecture et par certains aspects on ne peut que penser à la série documentaire Making a Murderer qui m'avait bien plu lors de son visionnage.

Malgré des thèmes et un fond éprouvants, ce livre se lit très bien et très vite. L'auteure est douée dans sa manière d'emmener les éléments de réflexions, de les faire se répercuter les uns les autres et de construire une trame globale qui se révèle au final apaisante car dans la colère ne se trouve jamais la solution et dans la compréhension se joue la sérénité des âmes perturbées (même si le pardon n'est pas obligatoire). Bien écrit, mené de main de maître alors qu'elle parle beaucoup d'elle-même, on aboutit sur une lecture assez incroyable, différente et source de réflexion.

mercredi 19 décembre 2018

"Les Illusions" de Jane Robins

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L'histoire : Jusqu'où peut-on s'immiscer dans la vie de ses proches ?
Callie a toujours vécu dans l'ombre de sa sœur, Tilda, à qui tout réussit. Celle-ci est actrice et forme un couple heureux avec Felix, un riche banquier, alors que Callie vit seule et végète dans la librairie où elle travaille. Si elle admire toujours autant sa sœur, elle ne peut néanmoins s'empêcher de penser que quelque chose se cache sous ce vernis de perfection. Tilda ne serait-elle pas sous l'emprise de Felix, dont les comportements obsessionnels sont de plus en plus inquiétants ? Ou bien Callie se fait-elle des illusions ? N'est-ce pas plutôt elle qui a un problème avec la réussite de Tilda ? Lorsque Felix décède d'une crise cardiaque, les relations entre les deux sœurs prennent un tour complètement inattendu.

La critique de Mr K : Petite incartade dans le domaine du thriller psychologique aujourd'hui avec ce titre paru cette année aux éditions Sonatine, une maison d'édition de qualité qui n'a plus à faire ses preuves en matière d'ouvrages angoissants au suspens intenable. Dans Les Illusions de Jane Robins, on suit la trajectoire de deux sœurs jumelles que tout semble opposer. Mais une mort à priori anodine va mettre le feu aux poudres et déclencher une véritable tempête intérieure difficile à stopper. Autant vous le dire de suite, j'ai beaucoup aimé cette lecture qui a défaut d'être d'une originalité folle a eu le mérite de me tenir en éveil longtemps le soir et m'a proposé des portraits de femmes "légèrement" dérangées d'une rare acuité.

Tilda et Callie sont jumelles. L'une est une actrice reconnue quoique légèrement sur le déclin, l'autre vit dans son ombre, elle n'est qu'employée de librairie. L'une vit une parfaite idylle avec un beau banquier plein aux as, l'autre vit des aventures expéditives et sans lendemain. L'une est un Soleil égocentrique à qui tout réussit, l'autre est lunaire, attentive et possède un don de soi indéniable qui pourrait bien la faire sombrer... Quand le nouveau mari de Tilda meurt d'un accident cardiaque, la vie de Callie s'en voit chambouler. Mais pour bien comprendre les mécanismes en marche, il faut remonter un peu, lors d'un goûter d'anniversaire des sept ans des jumelles, lors de la première rencontre entre Callie et Felix le mari de Tilda, les intuitions et les recoupages de plus en plus insidieux qu'opère l'héroïne. Quand tout est enfin en place, l'édifice peut s'effondrer...

La toute première qualité de ce roman est son caractère addictif. Je ne m'en cache pas, ce n'est pas le genre d'ouvrage que je lis le plus mais avec cette lecture, au bout de deux chapitres j'ai été pris par l'histoire. On retrouve les ficelles habituelles qui font le succès du genre : des personnages ciselés au cordeau (j'en reparle juste après), des événements qui se télescopent, des zones d'ombre savamment entretenues pour faire naître le mystère et intriguer le lecteur, et des révélations millimétrées et non définitives qui renouvellent la trame et l'obscurcissent davantage. On se régale donc à suivre les errances de Callie qui de voies de garage en impasses doit en plus se battre contre elle-même et ses tendances à la paranoïa.

Les personnages sont donc très réussis et leur développement prime presque sur les ressorts de l'intrigue, si vous aimez les protagonistes détaillés et décortiqués, vous allez être ici servis. On retrouve évidemment des figures imposées avec notamment une opposition très forte entre les deux sœurs. Le contraste apporte forcément un intérêt chez le lecteur et met en lumière les failles de ces deux êtres en perdition chacun à sa manière. En soi, les deux femmes ne sont pas des plus agréables. On peut même dire qu'elles sont agaçantes mais au fil de la lecture, on explore vraiment le fond de leurs âmes, leurs motivations, leur essence mais de deux manières différentes. Comme on colle au plus près Callie, on la connaît bien, on la suit dans son quotidien et ses doutes (vous verrez ils sont nombreux et lui pourrissent l'existence). Par contre, pour Tilda, c'est plus nébuleux. On ne la perçoit qu'à travers le regard, les impressions et les perceptions de sa sœur. Très vite se pose la question de l'objectivité de Callie, de ce qui relève du réel, du fantasme ou du délire. J'ai aimé cette promenade d'équilibriste au cœur d'un esprit humain perturbé. Honnêtement, très vite, on ne sait pas à quel saint se vouer !

Tout autour des deux figures centrales gravitent une série de personnages secondaires qui bien que moins développés apportent leur pierre à l'édifice : la patronne-amie de Callie qui tente d'apporter confort et soutien à sa jeune protégée, Felix le mari ombrageux obsédé par la propreté et ultra protecteur jusqu'à l'excès, Wilf l'amoureux transi qui n'arrive pas à saisir la personnalité de sa prétendante, Belle et Scarlet deux connaissances du net qui partagent bien plus que des confidences de femmes avec Callie... Ils sont autant de repères qui sont censés ancrer les deux sœurs dans la réalité mais gare aux illusions qui donnent son titre au livre ! Qu'elles soient virtuelles, familiales ou amicales, les relations humaines sont bien plus complexes qu'elles n'y paraissent et comme on épluche un oignon, on révèle en lisant ce livre les couches successives de nos existences et de nos aspirations. Attention à l'atterrissage, ça peut secouer sévère !

Les Illusions est très rapide à lire, redoutablement efficace en terme de suspens et la fin à défaut d'être flamboyante est froide et logique (j'aime ça aussi !). On passe un très bon moment en compagnie de Jane Robins et des personnages qu'elle adore malmener. L'écriture n'est pas exceptionnelle en elle-même, on ne tombe pas en extase devant les formulations et le style mais l'ensemble remplit le contrat : maîtriser un récit à tiroir à la dimension psychologique épatante et fournir un suspens non stop. Ce serait dommage de bouder son plaisir, non ?


dimanche 18 novembre 2018

"La Boucle" de Koji Suzuki

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L'histoire : Une nouvelle forme de cancer, provoquée par un mystérieux virus et semble-t-il contagieuse, commence à faire des victimes au japon.

Kaoru, étudiant en médecine, est directement concerné : son père est atteint et condamné à brève échéance. Plusieurs des anciens collègues de celui-ci sont déjà morts. Pourquoi l'épidémie frapperait-elle en priorité des informaticiens de haut niveau ? Y aurait-il un lien avec "La boucle", gigantesque projet nippo-américain de simulation en réalité virtuelle, auquel son père avait participé ?

Pour en avoir le coeur net, Kaoru se rend en Arizona où s'est réfugié l'un des promoteurs du projet. Là, dans une maison abandonnée, il découvre un ordinateur qui lui donne accès à l'univers inquiétant de "La boucle", tombé sous l'emprise de la sorcière Sadako...

La critique de Mr K : Au programme aujourd'hui, la chronique du troisième volume de la trilogie Ring de Koji Suzuki avec La Boucle, qui débute juste après le précédent intitulé Double hélice. Traumatisé à l'époque de sa sortie au cinéma par Ring d'Hideo Nakata, j'avais été rudement content de tomber sur la trilogie littéraire lors d'un chinage et l'occasion m'était enfin donnée de pouvoir me faire mon avis sur le matériel littéraire originel. On prolonge ici le plaisir une troisième fois avec un volume qui mêle roman initiatique, ésotérisme et hard science. On est pleinement dans la lignée du précédent et même si on ne frissonne pas à un seul instant, il est bon de replonger dans cet univers si particulier et qui finit par livrer tous ses secrets ou presque...

Kaoru, 20 ans et étudiant en médecine, se partage entre ses études et les visites à son père, hospitalisé à cause d'un cancer impitoyable qui le ronge petit à petit. Loin d'être commune, cette maladie sous ses apparences de cancer classique serait liée au mystérieux virus Ring entr'aperçu dans l’ouvrage précédent. Il semble être contracter au départ par des informaticiens de haut niveau mais la contagion progresse et touche désormais toutes les strates de la société. Féru de science depuis son jeune âge, mû aussi par son amour indéfectible envers son paternel et sa quête de vérité, Kaoru commence à enquêter sur le passé de son père qui a travaillé sur un projet nippo-américain de réalité alternative nommée "la Boucle" et qui semblerait bien être liée à l'épidémie qui sévit. Au fil de ses découvertes, Kaoru va mettre à jour de nombreux éléments qui vont le faire douter de tout ce qu'il a connu jusque là...

Ce qui est bien avec cet auteur japonais, c'est qu'il ne tombe jamais dans les clichés de la littérature d'épouvante japonaise. Versant volontiers dans un style thriller à l'américaine, il se calme ici et propose avant tout un bouleversant portrait de personnage. Kaoru est en effet traité de manière très fine, loin des silhouettes auxquelles on nous habitue lors de la lecture de ce genre d'ouvrages. Certes au départ, il ne présente pas trop d'intérêt, plutôt effacé, ses interrogations scientifiques absconses nous passent complètement au dessus... Mais en fait, très vite, au bout d'une quarantaine de pages, ces informations font écho à ses relations avec sa famille, son rapport au monde et surtout la maladie qui se propage de plus en plus. On se rend compte que l'ouvrage ne va pas l'épargner ainsi la fin vient nous cueillir avec une ultime révélation à la fois logique et terrifiante.

Sadako est quasiment absente de ce volume. Bien sûr, des références y sont faites régulièrement mais l'on s'attache plus ici à l'aspect virus de la malédiction. Étrange rencontre donc que ce mélange ésotérisme / science qui fonctionne pourtant très bien. Ainsi, il est passionnant de revenir sur les notions de base de l'ADN et de la génétique pour les transgresser dans d'étranges expériences qui mènent certains à la folie et d'autres vers des actes irréparables. On est loin de la jeune fille qui marque de sa haine inextinguible une bande vidéo pour condamner à mort les infortunés qui auraient le malheur de la regarder, la portée d'action est ici mondiale et la biologie est le vecteur principal du mal (ainsi que l'informatique). Le défaut principal du livre réside du coup dans l'absence totale de tension et de peur, on est plus face à un thriller mâtiné de parcours ritualisé menant à une fin qui clôt définitivement les débats. C'est déjà pas mal,me direz-vous ! Surtout que les rebondissements sont assez rythmés et à partir de 50 pages, on enchaîne les pistes et les retournements de situation, le tout parsemé de très belles pages sur les affres de la vie humaine : l'amour, la parentalité, l'échéance d'une mort annoncée ou encore la nécessaire quête de sens à une existence.

Ce roman est décidément bien malin et se lit quasiment d'une traite tant on est pris par les enjeux que l'auteur fait miroiter et on est emballé par le charisme d'un personnage principal plongé dans une recherche qui va très vite le dépasser. Bien écrit avec une langue efficace, technique par moment mais toujours dans l'intérêt du récit et du lecteur, on tourne les pages avec bonheur tout en se demandant bien ce que la suite nous réserve. Vous l'avez compris, La Boucle est à lire dans la continuité des deux premiers et termine avec brio une trilogie vraiment à part. Il me reste encore Ring 0 dans ma PAL, une compilation de courtes nouvelles mettant en avant certains personnages de la trilogie, lecture pour bientôt...

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Dark Water
- Ring
- Double hélice

lundi 8 octobre 2018

"Heimaey" de Ian Manook

HeimaeyL'histoire : Quand Jacques Soulniz embarque sa fille Rebecca à la découverte de l'Islande, c'est pour renouer avec elle, pas avec son passé de routard. Mais dès leur arrivée à l'aéroport de Keflavik, la trop belle mécanique des retrouvailles s'enraye. Mots anonymes sur le pare-brise de leur voiture, étrange présence d'un homme dans leur sillage, et ce vieux coupé SAAB qui les file à travers déserts de cendre et champs de lave... jusqu'à la disparition de Rebecca.

Il devient dès lors impossible pour Soulniz de ne pas plonger dans ses souvenirs, lorsque, en juin 1973, il débarquait avec une bande de copains sur l'île d'Heimaey, terre de feu au milieu de l'océan.

La critique de Mr K : Je dois avouer que depuis quelques mois, je commençais à me lasser du genre thriller que je trouvais trop souvent prévisible et rarement bien écrit. Heureusement Heimaey de Ian Manook est arrivé juste à point pour me faire changer d'avis. Suspens et évasion sont au rendez-vous de ce trip crépusculaire en terres islandaises, lieux ô combien fascinants que je rêve de découvrir en vrai un jour. Suivez le guide !

Un père et sa fille partis en voyage en Islande pour renouer des liens plus que distendus se rendent très vite compte qu'au delà de leurs sempiternelles prises de bec, ils vont devoir compter avec une menace insidieuse. Au fil des étapes de leur séjour, un inconnu égrène des messages peu rassurants. Rajoutez là dessus, un jeune du crû qui a dérobé 2kg de coke à un trafiquant lituanien particulièrement retors amateur de bons mots, un policier islandais au physique trollesque amateur des légendes islandaises et doté d'un organe vocal peu commun, une cohorte de personnages plus fous les uns que les autres, le tout se déroulant sur un territoire où Mère Nature a toujours le dernier mot... vous obtenez un thriller diablement efficace qui m'a tenu en haleine du début à la fin, sans temps mort et avec un intérêt renouvelé à chaque chapitre.

Très clairement, les personnages font beaucoup à la réussite de l'entreprise. J'ai ainsi adoré détester Rebecca, la fille rebelle de Jacques Soulniz qui dans le genre agaçant mériterait la palme d'or de l'emmerdeuse provocatrice toute catégorie. Rebelle de canapé qui ne s'est jamais remise du suicide de sa mère (qu'elle met inconsciemment sur le dos de son père), elle lui en fait voir de toutes les couleurs. Et pourtant, au détour de certains passages, on sent qu'il ne suffirait pas de grand chose pour que ces deux là se rapprochent. Jacques est d'une maladresse terrible, hyper-protecteur après une absence durable, il ne sait comment jongler avec les sentiments ambivalents de sa progéniture qui va lui causer bien du souci.

Surtout qu'ils n'ont pas que cette relation à gérer, très vite la machine s'emballe avec l'intervention d'un gangster très flippant qui recherche la marchandise qu'on lui a volé et un mystérieux inconnu qui semble s'acharner sur le duo père-fille au nom d'une vengeance obscure liée au passé nébuleux de Soulniz, du temps où il était allé en Islande (40 ans plus tôt) et qu'un drame avait entaché son séjour. Les pistes se croisent, se multiplient, se divisent et vont égarer personnages et lecteur dans des abîmes de réflexion et d'appréhension. J'ai beau avoir lu pas mal d'ouvrages du genre, je dois avouer que l'auteur est assez imprévisible et que bien des fois j'ai exprimé ma surprise face aux péripéties qui nous sont livrées (Nelfe peut en témoigner !).

Et puis, il y a Kornélius ! J'ai adoré ce géant au grand cœur, flic et assistant social en même temps, amoureux de sa terre et des légendes qui l'habitent. Il m'a touché en plein cœur par son humanité, sa pudeur mais aussi sa folie passagère et son rapport aux femmes. Difficile d'en dire plus sans lever le voile sur l'ensemble, sachez qu'en tout cas, il ne ressemble à aucun autre enquêteur que j'ai pu croiser et qu'il réserve bien des surprises. Il y a aussi Anita, une folle-dinguotte complètement perchée qui a changé radicalement de vie et incarne à elle-seule la liberté des femmes émancipées, un petit bijou de drôlerie mais aussi de fierté féminine. J'adhère totalement !

Autre gros point fort, les descriptions de l'Islande, un pays qui me fascine depuis longtemps. Véritable personnage à elle seule, on savoure les descriptions de cette nature prégnante, sauvage et hypnotique. L'auteur s'y entend pour transmettre les émotions qu'elle peut susciter chez les personnages et les habitants de cette terre perdue en plein Atlantique nord. Cette lecture m'a conforté encore plus dans l'idée d'y aller un jour (même si à priori le voyage est cher). Vu les sensations entr'aperçues dans ce livre, je pense que je vais me faire violence et commencer à réfléchir sérieusement à un road-trip là-bas.

Tous ces personnages ciselés, nuancés et un décor fabuleux emballent magnifiquement un récit maîtrisé de bout en bout, où le suspens ne redescend jamais. De plus, l'écriture de Manook est d'une grande souplesse, ne se confine jamais dans la facilité ou les effets de manche, il y a parfois de la poésie qui s'en échappe, provoquant de douces rêveries chez le lecteur entre deux passages plus speed. Au final, avec Heimaey, on a affaire à un très bon thriller que tous les amateurs doivent se procurer au plus vite !

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lundi 17 septembre 2018

"Am Stram Gram" de M. J. Arlidge

Am Stram GramL'histoire : Une jeune femme émerge de la forêt, à peine vivante. Son histoire est au-delà du raisonnable. Mais elle est vraie. Chaque détail sordide l'est. Quelques jours plus tard, un autre survivant est retrouvé ; et une série semble se former. Des paires de victimes sont enlevées, emprisonnées et confrontées à un choix terrible : tuer ou être tué.
Préféreriez-vous perdre votre vie plutôt que votre esprit ? L'inspecteur Helen Grace connaît la part d'ombre de la nature humaine, y compris la sienne. En dirigeant l'enquête, elle comprend que les survivants détiennent la clé de l'énigme. Et rien ne sera plus terrifiant que la vérité.

La critique Nelfesque : Inscrit dans ma wish-list depuis sa sortie et chiné chez Emmaüs en fin d'année dernière, il ne m'a fallu que quelques heures pour le lire. Nos lecteurs m'avait prévenue sur IG et ils ne s'étaient pas trompés. Moi qui suis adepte de thriller, "Am Stram Gram" ne m'a pas déçue. Il s'est avéré très efficace !

Tout le monde connaît le principe du "plouf plouf", le hasard déterminant un choix qu'il est impossible de faire. Tout le monde à l'école a joué à "Am Stram Gram". "Am stram gram, Pic et pic et colégram, Bour et bour et ratatam, Am stram gram" dit la chanson des cours de récré et paf le choix est fait. C'est le principe de ce roman : un impossible choix. Sauf qu'ici il n'y a rien d'enfantin. Tuer ou être tué sont les seules issues possibles.

M. J. Arlidge rentre directement dans le vif du sujet avec un premier chapitre glaçant. Sam et Amy sont dans le grand bain d'une piscine désaffectée face au choix crucial. L'angoisse est palpable et il n'y a pas besoin de beaucoup d'immagination pour se mettre à la place des protagonistes. Notre sang se glace instantanément. Véritable page-turner, on ne peut pas reposer le bouquin avant la fin. Voyeurisme macabre, "Am Stram Gram" joue sur nos peurs primales.

La tension ne se départit pas au fil des pages, les chapitres sont courts et efficaces. L'auteur ne nous laisse pas souffler une seconde et sitôt une personne sauvée, un nouveau duo se retrouve soumis au choix. Ce roman m'a fait penser à d'autres oeuvres telles que la série des films "Saw" et "Un sur deux" de Steve Mosby, la même ambivalence entre sentiment d'injustice pour les victimes et rétablissement du cours normal des choses dans un cerveau malade. Car bien que libérés, les rescapés ne sortent pas indemnes de cette expérience et bien plus que choqués par ce qu'ils viennent de vivre, ils se posent également la question du pourquoi. La culpabilité ne les lâchera plus jamais après ça.

"Am Stram Gram" est un très chouette thriller qui tient bien en haleine. Même si j'ai deviné certaines choses en amont, ce n'était que quelques pages avant, et ça fait du bien d'être surprise ! On a lu plus original dans l'approche ou l'écriture, plus fin, mais il fait très bien son office. Reste que quelques semaines plus tard, il n'en reste plus grand chose dans ma tête. Le genre de roman qui se lit super bien, qui sur le moment fait passer un excellent moment mais qui ne laisse pas de traces profondes, qui ne change pas notre vie de lecteur. "Am Stram Gram" est un très bon roman de plage (ou de gare), sans rien de péjoratif, débutant la saga Helen Grace, du nom de l'inspecteur de l'enquête, femme aux multiples facettes, que j'ai hâte de poursuivre.

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samedi 15 septembre 2018

"Séance infernale" de Jonathan Skariton

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L'histoire : Quelle est la teneur de Séance infernale, film mythique aujourd’hui perdu ? Et qu’est-il arrivé à son réalisateur, le Français Augustin Sekuler, mystérieusement disparu en 1890 lors d’un voyage en train entre la Bourgogne et Paris ? Le film est-il lié à une série de meurtres qui endeuillent la ville d’Édimbourg ?

Telles sont quelques-unes des questions auxquelles Alex Whitman, chercheur de reliques cinématographiques pour riches collectionneurs, tente de répondre, sans se douter des dangers auxquels il s’expose. De Los Angeles à Genève en passant par Paris, un puzzle diabolique se met en place, sur lequel apparaît peu à peu l’incroyable vérité qui se cache derrière ce film maudit.

La critique de Mr K : Chronique d'un ouvrage dévoré en deux jours aujourd'hui avec Séance infernale de Jonathan Skariton, roman tout juste sorti à l'occasion de cette rentrée littéraire 2018 aux éditions Sonatine. Attention ! Livre hautement addictif... Quand on y a goûté, on ne peut le relâcher sans un sentiment de manque fortement prononcé et le goût amer de l'attente en bouche. Crimes en série irrésolus, chasse au film maudit, la perte irréparable d'un enfant et ésotérisme perlé sont au programme d'un thriller virevoltant, référencé et mené de main de maître.

Vu comme le "Da Vinci Code du cinéma" sur son bandeau de présentation en librairie, il me faisait de l'oeil dans cette période de rentrée littéraire si riche. Non à cause de cette accroche purement commerciale (j'en suis revenu de Dan Brown et Inferno m'avait définitivement vacciné de cet auteur grand compilateur des articles sur l'art de Wikipedia) mais plutôt par les thématiques abordées dont notamment celle du cinéma. D'ailleurs en quatrième de couverture, les éditeurs font le parallèle avec le cultissime La Conspiration des ténèbres de Théodore Roszak qui faisait la part belle aussi au cinéma et aux films perdus. Très vite, on se rend compte que le livre de Skariton n'est pas du même tonneau. Plus branché thriller pur et dur, avec un récit plus classique, ici on est plus dans du divertissement pur et dur. Mais attention, du divertissement très réussi !

Alex Whitman est chercheur de reliques cinématographiques. Travaillant en freelance et essentiellement pour de riches collectionneurs privés, il n'a pas son pareil pour dénicher des objets de tournage rares ou des films oubliés. Ça tombe bien, un de ses clients réguliers lui propose LA quête ultime : retrouver le film La Séance infernale du pionnier du cinéma Augustin Sekuler. Plus par défi que par réel appât du gain, notre héros accepte cette mission qui va s'avérer plus complexe et dangereuse que prévue. Il n'est pas tout seul à vouloir retrouver ce film maudit qui semble porter le malheur dans ses parages et puis... il y a cette accumulation de références mystiques qui influencent l'enquête et vont emmener le héros dans ses retranchements, entre la foi et la folie...

On rentre dans ce livre comme chez soi. Pas de perte de temps inutile, l'auteur démarre de suite et sans temps mort par la suite. On fait rapidement connaissance avec Alex qui est un énième avatar de l'enquêteur cassé par la vie. Pour lui, c'est la disparition de sa fille de 8 ans qui a tout brisé neuf ans auparavant. Séparé de son épouse, il ne vit plus que pour son métier, se sentant toujours coupable et préférant se plonger dans le travail. Bien que classique dans sa caractérisation de départ, très vite on s'éloigne quelque peu des chemins connus avec un Whitman abîmé, bien teigneux à ses heures perdues et capable du pire quand il se sent acculé. Je l'ai de suite adopté, j'ai aimé son côté brut de décoffrage, ses connaissances très étendues dans son domaine (avec des anecdotes parfois géniales) et finalement son côté humain. Ainsi par moment, des chapitres racontent quelques morceaux de bravoure propre au genre (course poursuite, évasion d'un lieu clos...) et on ne tombe jamais dans la surenchère. Ainsi, il arrive que le protagoniste n'ait pas la solution pour s'en sortir, qu'il doive s'en remettre à d'autres pour pouvoir progresser. C'est ici remarquablement relaté et donne un aspect crédible à un personnage au charisme certain.

On retrouve ensuite le meilleur ami fidèle qui est bien plus malin qu'il n'en a l'air, un commanditaire exigeant pour ne pas dire inquiétant, une mystérieuse descendante du cinéaste aussi fatale qu'intrigante, une fliquette en mal d'enquête, un pur sociopathe aux pratiques bien crades et une pléthore de personnages secondaires qui plantent de bonnes situations et donnent un caractère vivant à l'ensemble. Franchement ça fonctionne et au fil de la lecture, on se surprend à voir les pages se tourner toutes seules. Certes, on ne peut parler ici de grande originalité (peu ou pas de surprises de mon côté lors de ma lecture) mais le livre s'apparente à une très complexe construction qui gagne en densité, en attrait au fil des parties et la fin vient clôturer idéalement une enquête-aventure très réussie. J'aime être "capté" par un livre et ce fut le cas tout du long avec celui-ci.

Le background et les apports divers donnent une touche supplémentaire au charme de ce livre qui mélange allègrement notre époque contemporaine adepte de joujoux technologiques, Histoire du cinéma entre splendeur et décadence, et croyances ésotériques anciennes dont je ne dirais rien de plus pour ne pas révéler quelques arcs narratifs cruciaux. Sachez simplement qu'érudition rime ici avec plaisir de partager, éclairage intéressant et découvertes inoubliables. L'auteur maîtrise son sujet, mêle avec un plaisir évident fiction et éléments réels, pour au final proposer une expérience immersive totale. Rajoutez à cela, une écriture exigeante et source de plaisir renouvelé et vous obtenez un thriller implacable et à lire absolument si le genre et les thématiques vous plaisent.

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mardi 11 septembre 2018

"Une Douce lueur de malveillance" de Dan Chaon

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L'histoire : "Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une."

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire: la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

La critique de Mr K : Attention livre choc avec une chronique dédiée à un livre inclassable et marquant. Une Douce lueur de malveillance de Dan Chaon est la dernière sortie en date de la très belle collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel et l'on peut dire qu'ils frappent fort en cette rentrée littéraire 2018. Mélange détonant entre roman noir, thriller et chronique familiale, l'auteur nous propose un voyage sans concession dans les abysses de l'âme humaine doublé d'expérimentations stylistiques vraiment originales en terme d'écriture. Suivez le guide !

Dustin Tillman est un psychologue à qui tout semble réussir. Heureux en ménage, père de deux fils, installé solidement en terme professionnel, il mène une vie agréable et à priori sans nuages à l'horizon. Cependant, le jour où son frère adoptif est innocenté du crime épouvantable de leur famille il y a plus de 20 ans, le passé remonte à la surface. La carapace se fendille, les flashback affluent et tout va être remis en question. Contradictions, apparences trompeuses, folie galopante, perception troubles se conjuguent et vont amener les personnages principaux vers des zones d'ombre qu'ils auraient bien voulu enfouir définitivement et qui vont ressurgir pour le plus grand plaisir sadique du lecteur ! Rajoutez là-dessus, une enquête échevelé sur un serial-killer noyant ses victimes alcoolisées et vous obtenez un cocktail explosif et bien dérangeant par moment.

Disons-le tout net, ce livre ne plaira pas forcément à tout le monde tant il bouscule des conventions bien établies. En effet, désirant se mettre réellement dans la peau des personnages (qui sont tous plus ou moins barrés ce qui n'arrange rien ! - sic -), l'auteur a bougé les lignes en terme d'écriture en rajoutant des blancs pour simuler les hésitations, les interruptions orales, certaines phrases se terminent de manière abrupte sans ponctuation ni syntaxe respectées. Ça m'a beaucoup surpris au départ, au point même de me demander si ce n'était pas une erreur d'impression ! C'est très déstabilisant mais au fil de la lecture, le stratagème fonctionne à plein régime et l'on comprend mieux les raisons de cette mise en page et en mots divergents. Cela distille une ambiance bien sombre, réaliste et prenante à souhait qui enrichir l'expérience et l'amène vers des sommets insoupçonnés au préalable.

Malgré cette difficulté d'appréhension de l’œuvre de prime abord, j'ai été captivé dès le départ par les protagonistes du récit. Le malheur plane sur nombre d'entre eux, hantés qu'ils sont par un passé épouvantable qu'ils ont essayé d'effacer de leur conscience. Chacun a tenté de se reconstruire vaille qui vaille avec plus ou moins de bonheur : certains se sont réfugié dans leur travail, d'autres dans les paradis artificiels ou encore le déni. Les personnages sont traités avec finesse et livrent leurs secrets petit à petit. Loin de se contenter d'une construction linéaire et classique, l'auteur se plaît à mêler passé et présent, changer les points de vue et revenir parfois sur des éléments que l'on pensait être des certitudes mais qui s'avèrent finalement être de belles fausses pistes. Tout est fait pour perdre le lecteur, l'orienter dans de mauvaises directions pour mieux le capturer de nouveau quelques chapitres plus tard. J'aime me faire bousculer et tromper par un auteur, j'ai été servi ici !

Bon, nous ne sommes clairement pas dans une œuvre qui respire la joie de vivre. Au programme, souffrance, séparation, deuil, folie insidieuse, famille dysfonctionnelle... Autant d'éléments qui se complètent les uns les autres, enrichissent la trame et la rendent parfois brillante tant tout a été parfaitement pensé et agencé. C'est grisant et flatte l'intellect tout en étant très accessible en terme de lecture. Passé la surprise stylistique dont je vous parlais précédemment, l'ouvrage est d'une grande clarté, aéré, vif et toujours en mouvement. Pas de gros passages à vide et de longueurs, l'auteur s'y entend pour insérer suspens et attente dans le cœur du lecteur avec les nombreuses révélations successives qui nous sont livrées.

On a donc affaire ici à un sacré roman qui passé une première phase de découverte-apprivoisement livre une histoire terrifiante aux personnages écorchés vifs qui reste longtemps en mémoire et donne à réfléchir sur l'humain et sa destinée. Une Douce lueur de malveillance est un bien bel ouvrage que je ne peux que vous conseiller, il ne ressemble vraiment à aucun autre.