dimanche 1 avril 2018

"Ferrailleurs des mers" de Paolo Bacigalupi

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L’histoire : Fin du XXIe siècle, il n’y a plus de pétrole, la mondialisation est un vieux souvenir et la plupart des États-Unis un pays du tiers-monde. Dans un bidonville côtier de Louisiane, Nailer, un jeune ferrailleur, dépouille avec d’autres enfants et adolescents les carcasses de vieux pétroliers. Le précieux cuivre récupéré dans les câblages électriques au péril de leur vie leur permettent à peine de se nourrir. Un jour, après une tempête dévastatrice, Nailer découvre un bateau ultramoderne qui s’est fracassé contre les rochers. Le bateau renferme une quantité phénoménale de matériaux rares, d’objets précieux, de produits luxueux et une jeune fille en très mauvaise posture.

Nailer se retrouve face à un dilemme. D’un côté, pour récupérer une partie de ce trésor et en tirer de quoi vivre à l’aise parmi les siens, il doit sacrifier la jeune fille. De l’autre, l’inconnue est aussi belle que riche et lui promet une vie encore bien meilleure, faite d’aventures maritimes dont il rêve depuis longtemps.

La critique de Mr K : Belle surprise que cet ouvrage dégoté l’année dernière lors du traditionnel désherbage annuel de la médiathèque de Lorient. Roman d’anticipation jeunesse à la quatrième de couverture alléchante, Ferrailleurs des mers de Paolo Bacigalupi fait la part belle à l’aventure, l’initiation vers l’âge adulte et fournit une réflexion très intéressante sur notre monde à travers une vision sans fard d’un avenir sombre.

À la fin du XXIème siècle, la planète et les sociétés humaines sont en piteux états. Le réchauffement climatique a fait monter le niveau des eaux et provoqué le recul des villes. L’ère des énergies fossiles est derrière nous, les civilisations sont désormais coupées en deux. Les riches qui vivent à l’écart dans un confort total et obscène comparé aux plus pauvres qui vivent d’expédients et qui côtoient les risques les plus extrêmes. Dans cet ouvrage, l’auteur se concentre sur une communauté de ferrailleurs vivant à 200 km au dessus de la Louisiane. Loin de vivre dans un paradis, les êtres humains travaillent durement à la récupération de matériaux de base sur d’antiques navires rendus à l’état d’épaves. Le cuivre, le fer et toute une série de ressources sont en effet très recherchés et s’arrachent à prix d’or par les autorités qui passent par les mafias locales pour se ravitailler.

Nailer est un jeune garçon qui n’a connu que cet univers étouffant. Orphelin de mère terrifié par un père tyrannique et violent, il fait partie des brigades des "légers", ces jeunes enfants qui par leurs tailles peuvent se glisser n’importe où pour récupérer de précieux éléments dispatchés sur les anciens navires désormais à l’abandon. Lié par un serment très fort avec ses camarades, il rêve d’ailleurs en contemplant à l’horizon de luxueux clippers appartenant aux castes dirigeantes. Un jour, la découverte d’un de ces navires échoué sur la côte va bousculer l’ordre quotidien qui régit sa vie. La rencontre avec Nota, jeune fille riche égarée en territoire hostile va l’amener à remettre en question son mode de vie et sa manière de penser. Un choix crucial va très vite se poser à lui et l’amener à partir à l’aventure.

Le récit commence assez doucement au départ. Il ne faut pas moins de 100 pages pour que la fameuse rencontre ait lieu. L’auteur se plaît à poser le décor et à bien caractériser les liens sociaux existants sur cette plage. Ce rythme lent ne doit pas pour autant vous freiner (surtout vous, nos lecteurs les plus jeunes !) car derrière l’apparente immobilité de la trame, se cachent des éléments essentiels qui nourriront la suite, aux moments opportuns les indices semés serviront la cause du roman qui part dans un rythme plus trépidant qui saisissent littéralement le lecteur. Dans un premier temps, on en apprend donc beaucoup sur Nailer et ses amis (techniques de pillage, liens spéciaux et serments, parents, organisation de cette micro-société repliée sur elle-même...). Des événements ont lieu qui accentuent les tensions et livrent des personnages déchirés à la trame principale qui va se déclencher avec la découverte du bateau.

L’accélération est alors brutale, Nailer sortant du microcosme précédemment décrit pour découvrir le monde et son organisation. Loin de s’appesantir sur des descriptions à n’en plus finir, Paolo Bacigalupi intègre volontiers les éléments de background avec une action qui ne s’arrête plus et des moments de repos où chacun se livre à l’introspection. En cela, on est clairement dans le roman initiatique avec des personnages qui évoluent beaucoup et des découvertes qui font revoir leurs idées reçues à de jeunes personnages en quête de vérité : l’exploitation de l’homme par l’homme, l’asservissement de chimères biologiques mi-hommes mi-bêtes, la course au pouvoir et la lente destruction de notre planète. Jamais moralisateur mais malin et bien construit, ce récit est une petit merveille de concision et donne à lire un récit palpitant et enrichissant.

Une fois rentré à l’intérieur du roman, difficile de le relâcher, la faute à des personnages très attachants, un background fascinant et une écriture accessible et très évocatrice. Certes, on est rarement surpris quand on lit depuis longtemps, certaines ficelles scénaristiques sont un peu usées mais l’ensemble reste cohérent et très plaisant. Une lecture donc bien sympathique que l’on peut entreprendre dès 13 ans et même après tant on retrouve ici une âme d’enfant et un plaisir de lire indéniable.

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vendredi 30 mars 2018

"Colorado Train" de Thibault Vermot

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L’histoire : La poussière rouge. Les sombres Rocheuses. L'Amérique profonde, tout juste sortie de la Deuxième Guerre mondiale.

C'est dans ce monde-là que grandissent Michael et ses copains : le gros Donnie, les inséparables Durham et George, Suzy la sauvage.

Ensemble, ils partagent les jeux de l'enfance, les rêves, l'aventure des longs étés brûlants... Jusqu'au jour où un gosse de la ville disparaît. Avant d'être retrouvé, quelques jours plus tard... à moitié dévoré.

Aussitôt, la bande décide d'enquêter.

Mais dans l'ombre, le tueur - la chose ? - les regarde s'agiter. Et bientôt, les prend en chasse...

La critique de Mr K : Une lecture young adulte aujourd’hui pour ma pomme, un genre que je n’explore que rarement. Colorado Train de Thibault Vermot m’a accroché par sa quatrième de couverture qui m’a irrémédiablement fait penser à la trilogie culte de Stephen King Ça et à la topissime série Stranger things qui nous a totalement rendus accros Nelfe et moi. On retrouve le même genre d’éléments de base ici pour au final un résultat plutôt mitigé comme je vais vous en faire part tout de suite.

Au centre de l’histoire, une bande de gamins dans une petite ville américaine en 1949. Chaque membre a sa personnalité propre, ses ennuis mais tous se tiennent chaud face à l’adversité : l’un se fait harceler par le caïd du collège, une autre a un père violent suite à un traumatisme subi dans sa fonction de policier, l’autre a perdu son père mystérieusement disparu des années plus tôt. Ils vaquent à leurs occupations de jeunes de 13 / 14 ans avec une insouciance propre à leur âge : sortie en bande, grillades, parties de pêche, expérimentations hasardeuses (le passage avec la fusée est énorme), naissance du désir physique pour certains, preuves d’amitié forte pour d’autres. Malgré les accrocs de la vie, ces jeunes sont plutôt heureux et se tiennent chaud. Les cent premières pages du roman plantent le décor, distillent l’ambiance campagnarde US de l’époque et nous présentent toute une galerie de personnages plutôt attachants à part peut-être Don qui a l’art de s’exprimer comme un charretier et gave assez vite le lecteur.

Il faut donc attendre un petit peu avant que le roman démarre vraiment avec une découverte macabre peu ragoûtante. Le cadavre à demi dévoré d’un gamin du coin est retrouvé semant la peur dans les cœurs et les esprits. Bien que la victime ait été peu appréciée par la bande, cela aiguise la curiosité et la fibre fouineuse des héros qui débutent une enquête qui pourrait bien les mener à leur perte. Surtout que la menace est belle et bien là, l’auteur alternant les chapitres mettant en scène les mômes avec d’étranges courtes pages nous plongeant dans l’esprit dérangé du prédateur. Homme, bête, monstre folklorique ? On se pose tout d’abord pas mal de questions, le suspens montant crescendo au fil de ses apparitions aussi brèves que traumatisantes. Au fil des pages, l’étau se resserre sur Michaël et ses camarades et le final haletant va les mettre en grand danger.

Comme dit précédemment, il y a tout pour faire un bon roman ici : un thriller maîtrisé et mené de main de maître en terme de suspens même si les rebondissements ne sont finalement pas si nombreux. Les personnages se suivent avec plaisir et sont bien rendus notamment dans leurs évolutions intérieures et leurs ressentis qui sont fort bien ciselés. On a envie d’y croire et même si l’on tombe souvent dans la caricature et les figures tutélaires du genre (impossible de ne pas penser aux œuvres susnommées), on flippe pour eux assez vite car la menace insidieuse rode autour d’eux. Le rythme est soutenu, ne laissant que peu de temps mort au lecteur prisonnier d’une histoire classique mais rondement menée. Peut-être même trop car la fin semble avoir été lâchée bien trop vite, sans réel développement ultérieur qui laisse un peu le lecteur sur sa faim et abandonne quasiment lâchement les personnages que l’on a appris à apprécier.

Et puis durant la lecture, un certain malaise m’a habité et empêché de totalement adhérer à l’ouvrage. D’une part le langage un peu trop vert de certains personnages et le parti pris de raconter l’histoire avec un vocabulaire d’jeuns. Parfois à la limite de l’anachronisme, exagéré et superficiel, il empêche véritablement le roman de décoller et de frapper les esprits comme un Stand by me de Stephen King. Ensuite, certaines situations ne sont pas crédibles, ainsi alors qu’un tueur rode, les parents ne font pas plus attention que ça à leurs enfants et les policiers ne semblent pas se bouger énormément pour retrouver l’assassin d’un gamin. Dommage dommage, cela enlève quelques points de plus à un pitch de départ pourtant séduisant.

Dans ces conditions, je ne suis pas sûr que je donnerais à lire cet ouvrage en priorité à un môme adepte de thriller et de lecture. La faute à un parti pris risqué en terme d’écriture et de narration (la familiarité de quasi tous les instants, pourtant je ne suis pas du genre à me choquer facilement) et des éléments de background mal maîtrisés qui enlisent l’ensemble. Loin d‘être pour autant une purge, ce n’est qu’un chouette petit roman qui trouvera sans nul doute ses adeptes mais qui m’a finalement plutôt laissé de marbre. À tenter si le coeur vous en dit !

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mercredi 28 mars 2018

"L'Affaire Isobel Vine" de Tony Cavanaugh

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L’histoire : Pour n’importe quel passant, les rues, les places, les jardins de Melbourne possèdent un charme certain. Pour Darian Richards, chacun de ces lieux évoque une planque, un trafic de drogue, un drame, un suicide, un meurtre. Lassé de voir son existence ainsi définie par le crime, et uniquement par le crime, il a décidé, après seize ans à la tête de la brigade des homicides, de passer à autre chose. Une vie solitaire, plus contemplative.

Il accepte néanmoins de sortir de sa retraite par amitié pour le chef de la police qui lui demande de disculper son futur successeur, en proie à des rumeurs relatives à une ancienne affaire : en 1990, après une fête donnée chez elle, on a retrouvé le corps sans vie de la jeune Isobel Vine. Suicide, accident, meurtre ? L’enquête fut d’autant plus délicate que quatre jeunes flics participaient à cette soirée. Elle fut classée sans suite, mais le doute persiste sur ce qui s’est réellement passé.

Reprendre des investigations vingt-cinq ans après les faits n’est jamais une partie de plaisir, surtout quand l’affaire concerne de près la police. Les obstacles ne manquent pas. C’est sans compter sur le caractère obstiné, rebelle et indiscipliné de Darian Richards et sur sa fâcheuse habitude à porter davantage d’attention et de respect aux morts qu’aux vivants. L’enquête rythmée de nombreux rebondissements va peu à peu l’amener aux frontières du bien et du mal, de la vérité et du mensonge, et Richards y perdra peut-être ses dernières illusions.

La critique de Mr K : Lors de sa sortie l’année dernière, ce roman,  L’Affaire Isobel Vine, avait été vanté et vendu comme la version australienne de la série des Harry Bosch de Michaël Connelly, respectivement héros et auteur d’une série de polars bien construits et efficaces dans leur genre que j’ai dévoré ouvrage après ouvrage. Sollicitations diverses et chinages compulsifs ont remisé L’Affaire Isobel Vine de Tony Cavanaugh dans ma PAL durant quelque mois avant qu’il ne se rappelle à mon bon souvenir il y a peu. Grand bien m’en a pris de débuter cette lecture qui m’a fait oublier mes dernières déceptions en matière de policier / thriller. On a bel et bien là un ouvrage addictif, remarquablement écrit et construit. Attention, belle claque en perspective !

Darian Richards s’est retiré de la police depuis un certain temps. Dégoûté du métier, flic d'exception au milieu d’un monde corrompu rongé par les arrangements et le laisser aller, il profite de son temps libre loin de la ville de Melbourne et de ses turpitudes, tout en effectuant quelques missions vengeresses en sous-main dans un genre que n’aurait pas renié un certain Charles Bronson ! Borderline mais épris de justice, la police est donc bien derrière lui et il ne souhaite pas particulièrement renouer avec une activité qui a ruiné sa relation de couple et épuisé son stock d’espoir. Il n’aspire qu’à profiter de la solitude et des bienfaits d’une nature sauvage et préservée.

C’était sans compter la venue impromptue de son ancien supérieur qui vient à lui pour lui confier une enquête hors norme, enterrée depuis vingt-ans : une jeune fille dénudée morte étouffée, sa mort non élucidée (meurtre ? suicide ?), un professeur libidineux très proche de ses élèves, un petit ami lâche, un trafiquant de drogue et surtout, quatre flics qui étaient présents à l’endroit du meurtre au moment fatidique. C’est justement à cause de cela que Darian est appelé. L’un des quatre policiers prétend accéder au poste de commissaire (fonction très important en Australie, juste en dessous du ministre) et il faudrait définitivement le laver de tout soupçon en reprenant l’enquête et en découvrant la vérité. Entièrement libre pour enquêter, il s’entoure de Maria une enquêtrice qu’il respecte énormément et qui a été placardisée pour cause d’efficacité féminine et d’un geek amateur de hautes technologies complètement barré mais redoutable d’efficacité. L’enquête sera longue, tortueuse et remuer le passé fera remonter des effluves nauséabondes.

En lisant le résumé, on pourrait se dire qu’on tombe dans du classique pur jus et qu’aucune surprise n’interviendra pendant le récit qui semble de prime abord très codifié. Et pourtant, très vite on s’attache aux personnages. Ciselés à souhait dans une économie de mot bienvenue, on se prend au jeu de leurs introspections, de leurs questionnements et de leurs rencontres. Loin de se cantonner dans l’examen distant, on en prend plein la tête et entre les forces de l’ordre et les criminels la frontière est parfois très faible. Le héros lui-même n’est finalement pas si clair car s’il est épris de justice, il utilise parfois des méthodes bien hard-boiled presque fascisantes. On n’est pas loin d‘une ambiance à la Sin City par moment, l’auteur donnant à voir une vision parfois effrayante des rouages de la police et des pouvoirs qui s’entremêlent. Nos héros auront donc fort à faire pour dénouer les fils d’une ancienne affaires bâclée mais qui pourrait révéler bien des secrets et des fonctionnements.

On avance pas à pas à travers des chapitres assez courts où les confrontations sont légions, parsemées de ci de là par quelques descriptions jamais très longues. On est ici dans le polar le plus pur, le plus dur. Abîmés par la vie mais se débattant comme ils peuvent, les protagonistes ont tous une richesse intérieure impressionnante, y compris les plus détestables qui révèlent au détour d’une ligne ou d’un paragraphe un aspect touchant / différent de ce que l’on attendait d’eux au départ. C’est donc parfois déstabilisant surtout que ce que l’on croyait sûr un chapitre avant peut-être totalement démonté au chapitre suivant. Je dois avouer que l’identité de l’assassin m’a totalement désarçonné et que pour le coup je me suis bien fait avoir ! Le rythme de l’enquête est endiablé, les retournements de situations nombreux, les périls nombreux pour nos trois enquêteurs pris dans un engrenage qui finit par les submerger et va nécessiter de leur part une abnégation sans faille et un courage formidable.

C’est aussi l’occasion d’évoluer à l’autre bout de la planète dans un pays que j’ai peu pratiqué au cours de mes lectures mais qui éveille en nous souvent des images mentales et des idées reçues. Ce n’est pas vraiment ce roman qui donne envie d’y faire du tourisme tant chaque endroit de Melbourne rappelle à Darian un meurtre ou une affaire glauque. Au delà de la palpitante enquête policière, l’auteur égratigne au passage la phallocratie ambiante dans la police australienne (on retrouve l’ambiance de la saison 2 de Top of the lake, la très bonne série de Jane Campion) et plus généralement la suffisance / arrogance des puissants quels qu’ils soient. Il se dégage de l’ouvrage une ambiance crépusculaire sombre à souhait, idéale pour y livrer un combat contre des forces titanesques. Ce roman est un peu de tout cela à la fois.

Pour conclure, il y a l’écriture qui est d’une redoutable efficacité. Claire et directe, l’auteur se plaît derrière cette apparente simplicité à explorer les âmes au scalpel. De la noirceur à l’innocence, tout ici respire le réalisme et la crédibilité. Loin de tomber dans les clichés ou la superficialité, on a vraiment affaire à des êtres humains avant tout, faits de chair et de sang, de contradictions et de pulsions. Impossible dans ces conditions de relâcher ce livre qui a une force de fascination et d’attraction hors norme. On devient totalement addict rapidement et durablement, cédant à l’empressement d’en savoir plus et de nous aussi résoudre le mystère de la mort d’une jeune fille apparemment sans histoire. Un roman à côté duquel il ne faut surtout pas passer si vous êtes amateur du genre. On en redemande !

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vendredi 23 mars 2018

"Johnny chien méchant" d'Emmanuel Dongala

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L’histoire : Congo, en ce moment même. Johnny, seize ans, vêtu de son treillis et de son tee-shirt incrusté de bris de verre, armé jusqu'aux dents, habité par le chien méchant qu'il veut devenir, vole, viole, pille et abat tout ce qui croise sa route. Laokolé, seize ans, poussant sa mère aux jambes fracturées dans une brouetté branlante, tâchant de s'inventer l'avenir radieux que sa scolarité brillante lui promettait, s'efforce de fuir sa ville livrée aux milices d'enfants soldats.

La critique de Mr K : Dans le genre lecture coup de poing, cet ouvrage se pose là. Livre difficile mais essentiel, Johnny chien méchant ne laisse pas indemne le lecteur captif d’un roman extrême où la guerre et son absurdité atteignent leur paroxysme. Au travers de deux visions radicalement opposées, le bourreau et la victime, Emmanuel Dongala dénonce avec justesse et brio la cruauté de l’être humain qu’il soit partie prenante du conflit ou simple spectateur-complice comme le sont depuis trop longtemps les pays occidentaux en Afrique. Un voyage littéraire effroyable dont je vais vous parler un peu plus en détail.

Chaque chapitre alterne le point de vue des deux protagonistes principaux sur une guerre civile qui vient d’éclater au Congo. Le gouvernement au pouvoir doit faire face à une rébellion armée d’une rare violence. Sous fond de guerre tribale et d’intérêts économiques, les milices ratissent les quartiers et commettent exactions sur exactions dans l’indifférence générale. Johnny est un de ces enfants soldats fanatisés par les discours haineux et qui au nom d’idéaux, massacre et pille sans foi ni loi, bousculant les barrières morales élémentaires en se donnant le beau rôle. Laokolé est une jeune fille à qui on a déjà enlevé son père et qui fuit devant les troupes rebelles en compagnie de son jeune frère et de sa mère infirme. Malgré le danger et la menace, elle n’en oublie pas son humanité et porte secours à qui a besoin d’elle si l’occasion se présente. Au fil du récit, le conflit se déroule sous nos yeux et l’on se doute bien que ces deux destinées vont finir par se croiser.

À la manière d’un Yasmina Khadra, Emmanuel Dongala ne fait pas dans la dentelle. Si l’on veut parler de la guerre et de l’extrémisme, on ne doit pas édulcorer les faits, les travestir ou les passer sous silence. Dans ce roman qui colle à la réalité au plus près, rien ne nous est épargné. La violence frontale ou larvée est livrée sans filtre avec une fureur sans borne. Ça fait mal au bide, ça écœure mais c’est salvateur à sa manière. Nul ne peut ignorer après une lecture telle que celle-ci les réalités d’un continent pas si éloigné livré à l’incurie des hommes et des multinationales qui se cachent bien souvent derrière certains belligérants. D’ailleurs plus qu’un constat continental, cette dénonciation sans fard prend une valeur universelle, en témoignent les noms des quartiers et des protagonistes avec des noms qui résonnent comme Tchétchène ou Kandahar. Cela donne lieu à des pages parfois insoutenables où les crimes de guerre se commettent en toute impunité d’un pillage au meurtre en passant par les humiliations les plus sauvages et les viols devenus outils de répression et d’instauration de la terreur.

Johnny est un possédé, un être vil à l’intelligence limitée qui se donne bonne conscience pour justifier ses actes. Manipulé, cédant à ses pulsions les plus profondes, il sème la destruction, la mort et la peur dans son sillage. Se revendiquant intellectuel mais retirant sa toute puissance de ses fétiches et de ses armes, il mène une guerre d’extermination contre les ennemis qui lui sont désignés qu’importe leur sexe ou leur âge. La violence chez lui est devenu ordinaire, comme l’a décrit en son temps Hannah Arendt pour les bourreaux nazis, l’ambition a remplacé la raison et le pauvre balayeur des rues a laissé la place à un chef de guerre puissant et redouté. Triste trajectoire que ce personnage épouvantable, non dénué de nuance mais qui a définitivement libéré l’animal sauvage enfermé en lui. Même si au détour de certains passages, une toute petite lueur d’humanité peut apparaître dans son fort intérieur, il n’en reste pas moins un tueur sanguinaire sans limite que la soif de sang et de sperme attise continuellement.

Laokolé est tout l’inverse. Elle représente l’innocence même plongée dans la furie d’un conflit devenu génocide et qui tente de survivre à l’impensable, à l’horreur absolue. Le destin ne l’a pas épargné (les flashback nous livrent une première partie d’existence déjà terrible) mais malgré ses fêlures, ses doutes, elle ne peut qu’avancer pour ses proches tout d’abord mais aussi pour sa santé mentale. Promise à un brillant avenir car très douée à l’école (la révolution en cours l’empêche de passer son BAC), elle garde à l’esprit que sa combativité peut la mener loin et protéger les siens. Bien sûr, des moments d’abattement et de découragement extrêmes vont gravement la malmener cependant elle rebondit avec l’énergie du désespoir. Son personnage littéralement solaire rayonne au milieu des scènes de guerre et elle forge l’admiration du lecteur totalement subjugué par l’oeuvre proposée.

Lecture terrifiante, on n’oubliera pas de sitôt les scènes de guerre, de fuite en avant des populations civiles fuyant les hordes de meurtriers, les conditions d’existence réduites à leur minimum, l’impuissance des ONG obligées d’évacuer les camps sans les victimes premières de la guerre, la suffisance des blancs qui se sentent supérieurs à la masse des populations noires persécutées. Édifiant, prenant et parfois désespérant, le récit accroche directement le lecteur aux tripes et au cœur, impossible de rester insensible et difficile de résister à l’écriture abrupte, sèche mais aussi à l’occasion poétique (lien syntaxiques forts entre une fin et un début de chapitre, effet garanti !) d’un écrivain possédé par son sujet et non moralisateur. Loin d’être galvaudée ici, l’expression l’homme est un loup pour l’homme prend tout son sens et laisse un goût amer dans la bouche longtemps après la lecture. Un ouvrage essentiel à sa manière, un bijou sombre éclairant sur la nature humaine et sa capacité à annihiler l’autre. À lire en ayant le cœur bien accroché !

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mardi 20 mars 2018

"L'Homme qui plantait des arbres" de Jean Giono

 

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L’histoire : En Provence, dans une région aride et sauvage, un berger solitaire plante des arbres, des milliers d’arbres. Au fil des ans, les collines autrefois nues reverdissent et les villages désertés reprennent vie.

La critique de Mr K : Chronique d’une belle réédition aujourd’hui avec L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono, un auteur qu’on ne présente plus et dont le présent ouvrage a fait le tour du monde, suscitant même des mouvements citoyens de plantation d’arbres un peu partout sur Terre. Ode à la nature et à l’humanisme, c’est une expérience vraiment à part que je vous invite à découvrir aujourd’hui.

La narrateur (qui emprunte beaucoup à l’auteur lui-même) va faire une rencontre lors d’une session de randonnée dans le sud-est de la France. Amoureux lui-même des grands espaces et de la nature, il fait la connaissance d’Elzéard Bouffier, un berger amoureux de son terroir et qui, à sa manière, pratique déjà l’écologie. En effet, il plante année après année des milliers d’arbres, tantôt des chênes, tantôt des frênes pour que la nature reconquière des espaces livrés à l’aridité. Au delà de la biodiversité qui regagne le terrain, les effets se font aussi sentir sur les communautés humaines.

Cet ouvrage est un très beau portrait d’un homme ordinaire qui accomplit des choses inouïes. Secret, taiseux mais obstiné et rigoureux ; il accomplit la mission qu’il s’est donné sans faillir. Malgré l’âge qui avance, les difficultés de sa vie professionnelle et parfois même les oppositions qu’il pourrait rencontrer auprès des autorités, sans relâche il plante des arbres. Complètement intégré dans la nature, très respectueux de cette dernière, à son échelle il participe au grand cycle végétal et promeut une harmonie essentielle entre l’homme et la nature.

Les paysages autrefois déserts commencent à refleurir, à reverdir et la vie fait son chemin. Des villages jadis abandonnés attirent de nouveaux les humains qui étaient partis vers des horizons meilleurs. La Terre est un tout qui est très bien expliqué et exprimé à travers ce petit opuscule d’une cinquantaine de page faisant la part belle à l’observation, la contemplation et incitant à méditer sur notre empreinte écologique et notre capacité à lutter pour la préservation de notre planète de façon anodine au départ mais prenant ensuite des proportions impressionnantes. Sans morale, ni activisme forcené, le vieil homme montre à tous une belle leçon de respect et de modestie qui fait du bien dans notre époque où superficialité, égocentrisme et agressivité vont trop souvent de pair parfois avec la notion d’engagement.

Non, ici on se laisse bercer par le rythme de la vie, la patience et l’engagement silencieux d’Elzéard et le regard émerveillé du narrateur sur le travail accomplit qui magnifie l’ouvrage du vieil homme. C’est beau, simple et remarquablement écrit. L’auteur va à l’essentiel et touche le cœur et l’esprit. Le tout est sublimé par les très belles illustrations d'Olivier Desvaux qui a su retranscrire parfaitement les couleurs de la Provence et l'émotion suscitée par cette lecture. Une belle expérience à découvrir dès l’âge de huit ans.

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dimanche 18 mars 2018

"L'Apiculteur" de Maxence Fermine

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L’histoire : Je recherche l'or du temps, écrivit le poète André Breton. Cette maxime aurait pu être celle d'Aurélien, héros de ce roman d'aventures initiatique. Depuis qu'une abeille a déposé sur sa ligne de vie une fine trace de pollen doré, ce jeune Provençal de la fin du XIXe siècle ne rêve plus que de l'or - un or symbolique, poétique, qui représente bien plus que le métal précieux. Son rêve le décidera à se détourner des champs de lavande familiaux pour installer des ruches et fabriquer le miel le plus suave. Puis, après l'anéantissement de son travail par un violent orage, à partir pour l'Abyssinie, où l'attend une femme à la peau d'or, qu'il a vue en rêve...

La critique de Mr K : Belle lecture que cette nouvelle incursion dans l’univers littéraire si particulier de Maxence Fermine. On retrouve dans L’Apiculteur tout son art de l’écriture simple, accessible qui construit avec justesse et poésie une trame universelle qui nous émeut profondément. Décidément, voila un auteur à suivre...

Dans cet ouvrage, on retrouve au centre de l’histoire un homme en quête du bonheur à travers l’art. Cette fois ci, il s’agit d’apiculture, de cultiver l’or sucré des abeilles, insectes qui fascinent Aurélien, un jeune provençal vivant dans une région vouant un culte à la lavande, principale pourvoyeuse de fonds aux paysans du coin au XIXème siècle. Il ne s’en laisse pas compter et monte sa petite affaire avec lenteur mais avec une grande volonté : il se renseigne, lit beaucoup, commence à fabriquer ses ruches. Par son abnégation, il parvient assez vite à de belles récoltes. Malheureusement, il est stoppé en plein élan par les éléments, un orage venant briser ses rêves. Dans un rêve peu de temps après le drame, une vision lui vient, celle d’un voyage en Abyssinie où l’attendrait une femme étrange au charme indéfinissable. C’est le début d‘une aventure qui le mènera aux confins du monde à la rencontre de lui-même et de ses rêves.

Très court comme chaque roman de cet auteur, composé de chapitres ultra resserré, on reconnaît la patte si caractéristique d’un grand économe des mots à l’humanisme larvé dans chaque phrase ou micro-chapitre. Les lignes pénètrent profondément et durablement dans l’esprit du lecteur qui goutte ici à la quintessence du roman d'apprentissage. Sous ses apparences de simplicité se cache une histoire à la portée bouleversante qui nous emporte loin, très loin dans l’exploration des mystères d’une vie humaine : ses aspirations, ses obstacles, ses déchirures et cette capacité à rebondir si le cœur nous porte vers de nouveaux horizons. C’est poétique une vie, c’est rude et joyeux à la fois. C’est tout ceci que décrit si bien l’histoire d’Aurélien, un homme qui pourrait être vous ou moi.

On s’attache immédiatement à cet orphelin qui court après ses rêves. Entouré de son grand père aimant et septique, de la douce Pauline fille du tavernier qui l’enlasse de sa douceur, Aurélien n’est pas doué pour le malheur. Malgré les coups du sort, son optimisme et son envie de vivre le font toujours aller plus loin. Sa passion paraît éteinte, il part sur un autre continent comme Rimbaud avant lui chercher un sens à sa vie qui semble tranchée irrémédiablement. Il y fera de nombreuses rencontres qui le feront progresser, tour à tour douter mais aussi réfléchir à son existence. Empreint de sens caché, son parcours initiatique le ramènera finalement en Provence où lui sera révélé au final une certitude qu’il effleurait depuis trop longtemps.

Quelle beauté et quelle poésie dans cette lecture qui s’effectue d’une traite avec un plaisir renouvelé à chaque page ! Emplie de sagesse et de visions sublimes (ainsi la Provence et l’Afrique resplendissent de couleurs chatoyantes et attirantes qui cachent cependant parfois une rudesse redoutable), le réel rejoint par les rêves donne à voir une philosophie apaisante et humaniste. Il faut souvent parcourir un long chemin avant d’accéder au bonheur. Une histoire envoûtante qui fait vraiment du bien à découvrir absolument.

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Neige
Le Violon noir
- Opium

 

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vendredi 16 mars 2018

"Un Assassin de première classe" de Robin Stevens

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L’histoire : "Nous étions au milieu du wagon, trop loin de la porte pour partir en courant. Nous devions nous cacher, sinon ils nous surprendraient ! Nous n’avions pas le choix. J’ai plongé sous la nappe et Daisy s’est enfoncée près de moi comme un lapin dans un terrier."

Hazel et Daisy partent en vacances à bord de l’Orient-Express avec M. Wong. Une seule interdiction : jouer les détectives.

Alors qu’un espion se cache dans le train, une riche héritière est assassinée dans une cabine verrouillée de l’intérieur. Le club de détectives est obligé de reprendre du service ! Attention, elles ne sont pas les seules sur l’affaire...

La critique de Mr K : Quel plaisir de retrouver Hazel et Daisy pour une nouvelle enquête du club des détectives. Les deux premiers volumes de la série s’étaient avérés très rafraîchissants, bien maîtrisés et ouvraient des ponts avec des classiques que j’ai aimé dévorer quand j’étais petit notamment ceux de Conan Doyle et Agatha Christie. Ça tombe bien, l’auteure qui a les mêmes goûts que moi a décidé avec ce volume de lorgner vers un roman qu’elle a adoré plus jeune pour lui rendre hommage. Dès le titre de l’ouvrage, on sait de quoi il s’agit...

Après une année bien mouvementée avec deux enquêtes racontées dans les précédents volumes (voir liens en fin d’article), Daisy et Hazel sont invitées par le père de cette dernière à un voyage dans l’Orient-Express durant les congés d’été. De Calais à Istanbul, le programme s’annonce alléchant entre le voyage en lui-même dans le plus grand luxe, visites de grandes villes européennes et défilés de paysages variés. Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu, à croire que les détectives en herbe attirent les soucis : un meurtre commis durant les premiers jours va faire appel à leur talents d’enquêtrice. Cependant, elles ne sont pas seules sur la piste avec notamment une ancienne connaissance qui ressurgit à la poursuite d'un mystérieux espion et un détective amateur vraiment pas doué dans son genre. Rajoutez là-dessus des adultes suffisants et d’autres qui ne les considèrent que comme des enfants et vous obtenez pas mal d’obstacles pour cette enquête en huis clos.

Le duo Daisy et Hazel fonctionne toujours aussi bien, d’ailleurs l’auteure se concentre encore plus sur elles, les autres membres du club n’étant pas là pour les épauler. Bien que très différentes, les deux jeunes filles se complètent parfaitement entre la bouillonnante Daisy qui n’a pas sa langue dans sa poche et à l’ego très développé, et Hazel plus réservée et secrétaire officiellle du club. Elles partagent cependant un grand sens de l'observation, de belles capacités de déduction et l’envie de résoudre une affaire. L’enquête se révèle très vite ardue, il leur faudra toute leur méthodologie et rigueur pour démêler le vrai du faux. Elles pourront à l’occasion compter sur l’aide bienvenue d’un jeune homme amateur d’enquêtes et sur la fidèle servante de Daisy qui est du voyage elle-aussi.

Les protagonistes nombreux du roman sont donc tour à tour presque tous suspects. La jeune héritière richissime tuée, les soupçons se tournent successivement sur son mari colérique, la servante irrespectueuse, une ancienne comtesse russe qui veut récupérer un bien vendus par les communistes (le mystérieux gros rubis que portait la victime et qui a disparu), une spirit qui suit à la trace la victime pour la faire communiquer avec sa mère décédée, le frère désargenté qui tente de percer dans le milieu de l’édition, un magicien en pleine préparation de nouveaux tours et d’autres qui viennent compléter un casting de choc où les fausses pistes vont se révéler nombreuses. Bien malin le lecteur qui trouvera la solution avant les deux détectives amatrices même si quelques éléments peuvent être découverts par les plus malins.

Se déroulant en 1935, le background est assez savoureux dans son genre et donne une profondeur supplémentaire à l’ouvrage avec l’évocation notamment du chancelier Hitler en Allemagne et sa politique répressive envers les juifs et sa course au pouvoir qui menace l’équilibre de tout le continent. Par petites touches, le jeune lecteur peut ainsi appréhender au détour d’un dialogue ou d’un rebondissement une période difficile qui a marqué notre Histoire. Et puis, il y a la belle évocation du train en lui-même, légende du rail qui m’a toujours fasciné et que l’auteure retranscrit à merveille avec des descriptions précises mais pas envahissantes, des scènes clef comme le service de luxe, le repas pris dans le wagon-restaurant et la vie à bord du train.

La lecture est très très plaisante comme toujours avec cette série d’enquêtes : un rythme soutenu, pas de temps morts à déplorer et une langue qui glisse toute seule. Se dévorant tout seul, l’ouvrage apporte une évasion immédiate, présente des personnages vraiment charismatiques et propose une enquête bien tortueuse mais pour autant totalement à la portée d’un lecteur dès 11/12 ans. Une belle expérience à tenter pour les jeunes amateurs de romans policiers.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Un Coupable presque parfait
- De l'arsenic pour le goûter

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mercredi 14 mars 2018

"Emma dans la nuit" de Wendy Walker

EmmaL'histoire : Les sœurs Tanner, Emma, 17 ans, et Cass, 15 ans, sont devenues tragiquement célèbres depuis leur inexplicable disparition de la communauté calme et aisée où elles ont grandi. Trois ans après les faits, Cass frappe à la porte de chez ses parents. Interrogée par le FBI, elle raconte l’enlèvement dont sa sœur et elle ont été victimes et décrit une mystérieuse île où elles auraient été retenues captives. Emma y serait toujours. Mais la psychiatre qui suit cette affaire, le Dr Abigail Winter, doute de sa version des faits. En étudiant sa personnalité, elle découvre, sous le vernis des apparences, une famille dysfonctionnelle. Que s’est-il réellement passé trois ans auparavant ? Cass dit-elle toute la vérité ?

La critique Nelfesque : Wendy Walker est une auteure qui ne nous est pas inconnue au Capharnaüm éclairé. Mr K avait lu "Tout n'est pas perdu" à sa sortie en 2016 chez Sonatine et avait été particulièrement marqué par l'ouvrage. Cette fois ci c'est à mon tour d'être séduite. Wendy Walker nous propose ici un thriller psychologique diabolique et rondement bien mené.

Emma et sa soeur ont disparu il y a 3 ans. L'enquête pour les retrouver n'a rien donné, le mystère plane encore sur leur disparition. Etait-ce un enlèvement ? Une fugue ? Sont-elles encore en vie ? Certaines questions vont trouver leurs réponses un matin lorsque Cass frappe à la porte de sa mère. Seule, elle rentre à la maison. Seule, elle détient la clé du mystère. Seule, elle peut aider le FBI à retrouver sa soeur Emma.

Levant peu à peu le voile sur ce qui s'est réellement passé ce soir là mais surtout sur les schémas fonctionnels en place dans sa famille, Cass va aider les enquêteurs à comprendre ce qu'ils n'ont pas vu il y a 3 ans. Nous suivons alors tour à tour le récit de Cassandra et le point de vue d'Abigail et Leo, psy médico-légale et agent spécial au sein du FBI. A travers son récit, nous apprenons à connaître sa soeur et ceux qui les entouraient et les aimaient, souvent mal, leurs parents, leur frère, le nouveau compagnon de leur mère et son fils.

Entre ce qu'une famille laisse percevoir de leur façon de vivre et ce qui se passe vraiment entre les murs d'une maison et dans les cerveaux de chacun il y a un monde. Famille dysfonctionnelle, souffrances et non-dits sont les ingrédients de ce roman aux personnages criant de réalisme. L'auteure fouille la psychologie de chacun avec justesse et tisse une toile dont le lecteur se retrouve prisonnier aux dernières pages.

Cass veut retrouver sa soeur mais ce qu'elle va mettre au jour est bien plus violent et pervers qu'il n'y parait. Manipuler pour découvrir la vérité, déjouer les pièges d'une personnalité néfaste, détourner l'attention pour mieux pointer du doigts les dysfonctionnements d'une famille entière, Cassandra va devoir être forte et s'en tenir au plan qu'elle a mis en place pour faire la lumière sur cette affaire. Elle a eu du temps pour cela, 3 ans qu'elle y pense. Une histoire prenante, un rythme soutenu laissant la place à des moments plus calmes permettant d'innoculer la bonne dose de tension et de background indispensable au bon déroulement du récit, Wendy Walker peint un tableau qui prend forme peu à peu sous nos yeux. Par petites touches, un petit point bleu par ci, un petit point vert par là, elle place les pièces d'un gigantesque puzzle qui nous laisse littéralement sur le cul en fin d'ouvrage.

"Emma dans la nuit" est un excellent thriller psychologique qui ne fait pas dans la facilité et les rouages convenus du genre. Densité et émotions sont au rendez-vous pour une lecture haletante qui donne envie de connaître le fin mot de l'histoire tout en voulant continuer de côtoyer ses personnages. D'une construction parfaite entre précision chirurgicale et sensibilité indéniable, l'écriture de Wendy Walker est une drogue dont, une fois découverte, on souhaite abuser encore longtemps.

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mardi 13 mars 2018

"L'Empire du mensonge" d'Aminata Sow Fall

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L’histoire : Au Sénégal, trois familles partagent une cour. Cette cour est un véritable Eden où ils partagent les repas, des joies et les peines, les longues discussions et les récits des ancêtres.

Quand la famine frappe, les familles se dispersent et les enfants grandissent avec le lointain souvenir de leur paradis perdu. Et le temps passe. Mais peu à peu ces mêmes enfants se retrouveront et parviendront à recréer une nouvelle cour commune, une nouvelle île édénique remplie d’espoirs.

La critique de Mr K : Voici un court ouvrage de 133 pages qui fait son petit effet. Grande romancière sénégalaise, je découvre Aminata Sow Fall avec L’Empire du mensonge, un ouvrage qui fait la part belle à l’humanisme, l’éducation sous toutes ses formes et l’apologie de l’entraide et de la sincérité. Inutile de vous dire que ça fait du bien dans ce monde de brutes qui nous envoie régulièrement des signaux plus que négatifs où avidité et individualisme ont bien souvent été érigés comme des vertus cardinales. Entrez avec moi dans une autre vision du monde venue d’un continent trop souvent décrié mais qui réserve un océan de sagesse à qui sait bien observer...

Roman de la contemplation et de la vie en même temps, ce roman nous conte le destin de nombreux personnages qui gravitent de près ou de loin autour d’une cour qui rassemble tous les dimanches des êtres épris de fraternité et de discussions. Ici on parle de tout et de rien, pas de sujets tabous et les gens simples s’improvisent philosophes, conteurs ou simples spectateurs à la recherche de savoir et de distraction. Autour d’un bon repas et du traditionnel thé, on échange, on se cherche, on se titille même parfois quitte à se prendre la tête. Il en ressort toujours un élément positif, une idée, un concept ou une graine à faire germer pour donner de beaux fruits.

Bien que profondément ancré dans une culture et un lieu bien précis, il se dégage de ce récit une universalité bienvenue. Au centre de tout l’éducation et de prime abord celle des parents à leurs enfants avec la nécessité de transmettre en priorité des valeurs de partage, d’écoute et de bienveillance teintée de non violence. Dans un monde livré à l’incurie de certains extrémismes (religieux et économiques), l’individu se doit de se préparer, à l'aide d’une culture riche et d’un esprit critique à toute épreuve, face à la montée des périls : le règne de l’apparence et de l’égocentrisme, le consumérisme et le capitalisme sauvage qui en découlent, la négation de l’autre par la volonté d’imposer sa volonté et ses idées par tous les moyens. Il y a l’école aussi, trop souvent réservée à une élite en terres africaines avec un effort essentiel à donner pour scolariser les filles. À ce propos, on a un très bel exemple de réussite dans le livre avec trois jeunes filles bien différentes les unes des autres et qui chacune réussissent à leur manière dans la voie qu’elles ont choisie.

Que ce soit les hommes corrompus que l’on trouve à la tête des états africains et le détournement des fonds humanitaires, les entreprises occidentales et maintenant orientales qui continuent de piller les richesses africaines ou encore le progrès technologique qui d’une certaine manière déshumanise les populations au nom du sacro-saint confort personnel mais nous fait parfois oublier l’essentiel, l'empire du mensonge est triomphant. Loin de condamner toute avancée, l’auteur à travers ses personnages nous pousse à réfléchir sur notre rapport à l’autre, aux relations sociales qui s‘étiolent énormément en occident et dont les effets arrivent aussi de l’autre côté de la Méditerranée malgré des traditions sociales fortes dans le domaine de la vie en communauté. Dans un ton apaisant et militant (il y a du Aimé Césaire dans les mots et le phrasé de cette auteure), convoquant tour à tour les croyances, les coutumes, les rêves et désirs de chacun mais aussi le règne naturel ; Aminata Sow Fall sacralise les idéaux de paix et de solidarité entre les êtres.

You may say I am a dreamer but I am not the only one disait Lennon dans une de ses chansons les plus célèbres. Voici un ouvrage profondément utopique, bienveillant, baigné dans une langue profonde, gouleyante et solaire qui porte le lecteur vers un ailleurs béni. Certes ce n’est qu’un rêve, les hommes n’ont pas une belle nature selon moi mais cet ouvrage réveille des ardeurs enfouies depuis longtemps dans mon cœur, cette envie de croire qu’un monde meilleur est possible pour tous les hommes de bonne volonté. Un bijou éclairant et éclairé que je vous invite à découvrir au plus vite.

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dimanche 11 mars 2018

"Le Dictateur qui ne voulait pas mourir" de Bogdan Teodorescu

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L’histoire : Cloîtré dans une serre au verre sali par la pluie, d’où il dirige la Roumanie d’une main de fer depuis plus d’un demi-siècle, le dictateur s’apprête à lancer son grand défi à l’Histoire. Pour échapper à l’érosion du temps, il a fait construire en secret un portail entre présent et passé, capable de ramener les morts. Et demain, il ramènera le plus illustre d’entre eux : un grand homme, un grand guerrier, un grand patriote.... Michel Le Brave.

Mais quand le leader d’une époque où empaler ses adversaires était pratique courante débarque dans notre réalité, les réactions en chaîne sont pour le moins imprévisibles...

La critique de Mr K : Nouvelle lecture de chez Agullo Editions pour cette année 2018 qui décidément démarre fort chez eux. Après un roman russe bien barré en début d’année, direction la Roumanie aujourd’hui avec cet ouvrage énigmatique, puissant et salvateur à la fois. Métaphore sur le pouvoir et le charme irrésistible qu’il dégage sur l’être humain, Le Dictateur qui ne voulait pas mourir de Bogdan Teodorescu nous invite à un voyage au cœur d’un régime totalitaire où les ficelles ne sont jamais trop grosses pour manipuler les foules et où les événements peuvent se précipiter à la moindre défaillance ou expérimentation déviante. Suivez le guide !

Retranché dans la serre de son palais, le vieux dictateur de la Roumanie s’accroche au pouvoir. Après de multiples mandats puis s’être arrogé tous les pouvoirs, il domine le pays avec son fidèle conseiller et mène la vie qu’il veut. Pour autant, il souhaite rentrer dans l’Histoire définitivement en faisant ce qu’aucun dirigeant n’a encore fait avant lui : faire venir dans le présent une grande figure du passé glorieux de la Roumanie pour que cette dernière passe de puissance de seconde zone à un pays de premier plan qui compte dans le jeu diplomatique international. Si en plus, on peut le porter aux nues et reconnaître ses mérites ce ne serait que mieux ! Malheureusement pour lui et pour son peuple, rien ne va vraiment se dérouler comme prévu et l’irruption de cette personnalité d’un autre temps va bouleverser tous les plans établis et créer un chaos sans précédent !

On peut distinguer deux temps principaux dans cet ouvrage qui se divise en six chapitres mettant à chaque fois un protagoniste différent au centre de la narration. Tout commence par un long chapitre consacré au dictateur lui-même. On en apprend davantage sur sa personnalité, sa conception du pouvoir et sa manière de diriger son pays. Loin de calquer cette existence sur celle de Ceausescu (renversé en 1989 rappelons-le), il est plus une sorte de somme de toutes les pratiques totalitaires que l’Histoire nous a apporté et continue d’ailleurs à nous fournir à l'heure où je vous parle. L’idéaliste de départ a cédé la place à un être épris de pouvoir qui ne recule devant rien pour affirmer son autorité, tout en se donnant bonne conscience en disant qu’il agit pour le peuple. On enchaîne avec le point de vue de son conseiller qui ne souhaite qu’une chose, rester à sa place et tirer les ficelles depuis l’antichambre du pouvoir car il est le vrai maître du pays, celui sur lequel s’appuie le dictateur et qui le conseille depuis toujours.

Volontairement cynique, cette première partie fait la part belle à l’explication du fonctionnement de ce type de régime avec la révolution de départ, l’idéologie mise en place, le contrôle des masses par la propagande, les mensonges et autres artifices qui permettent au chef de se maintenir au pouvoir tout en continuant d’être apprécié mais aussi la lâcheté des grands pays du monde face aux intérêts économiques et territoriaux notamment. Beau miroir de la bêtise des foules et du comportement de mouton que peuvent avoir tous les peuples du monde (y compris dans notre si belle démocratie où l’on gouverne désormais par ordonnances avec la bénédiction des sondés), l’auteur appuie là où ça fait mal : la nature humaine est décidément bien veule et le pouvoir corrompt les âmes les plus pures. Pour autant, le ton décalé et sarcastique détend l’atmosphère et loin de plomber le lecteur, il l’enrichit tout en jouant avec les personnages.

Car tous les équilibres sont bouleversés dans une seconde partie plus courte mais décapante. Le passé fait irruption dans le présent et les anciennes coutumes de guerre ressurgissent au plus grand désarroi des anciens maîtres qui deviennent à leur tour des proies. Le peuple lui reste stupéfait et bien stupide face aux hordes barbares qui ravagent tout sur leur passage. La critique reste toujours aussi incisive et permet de faire des liens entre présent / passé, sur l’appétit pour la destruction qui nous habite et surtout notre propension à ne pas tirer les leçons de l’Histoire, thème fort bien traité ici et riche en anecdotes narrées par les personnages du roman (un glossaire bienvenue est d’ailleurs ajouté en fin d’ouvrage et permet de s’ouvrir à la culture roumaine qui est loin de se cantonner à de mystérieux chef vampires habitant les Carpates). Le final est absolument dantesque, sans fard et totalement hard-boiled. J’ai personnellement adoré l’arc scénaristique suivi et assumé jusqu’au bout. Ça fait du bien de sortir des lignes habituelles et d’explorer la face sombre de la notion de société humaine organisée avec l’absence de garde fou en cas de surgissement de démagogie puis d’autoritarisme.

Belle fable sur la corruption, l’intérêt personnel et la primauté du fort sur le faible, ce roman se lit d’une traite, sans aucune difficulté grâce à une langue simple et inventive, volontiers virevoltante par moment. Le récit réserve bien des surprises notamment grâce à une structure de narration novatrice qui sert remarquablement l’histoire générale et le propos que distille l’auteur. Un livre essentiel dans son genre qui allie plaisir de lire et réflexion profonde, ce serait franchement dommage de passer à côté !

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