mardi 12 juin 2018

"Anansi boys" de Neil Gaiman

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L’histoire : Le père de Gros Charlie n'était pas ordinaire : il était Anansi, le Dieu Araignée, l'esprit de rébellion, un dieu filou capable de renverser l'ordre social, de créer une fortune à partir de rien et de défier le diable... Un héritage bien encombrant ! Une mythologie moderne où l'on trouve une sombre prophétie, des désordres familiaux, des déceptions mystiques, et des oiseaux tueur. Sans oublier un citron vert.

La critique de Mr K : Lire un Neil Gaiman est toujours lourd de promesse pour moi, chacune de mes expériences avec lui s’est révélée exaltante, délirante et source d’un grand plaisir. C’est avec une impatience non-feinte que j’entamai Anansi boys, un ouvrage qui dormait depuis trop longtemps dans ma PAL et qui se déroule dans le même univers que le cultissime American gods. Ça n’a pas loupé, ce fut une fois de plus une lecture de dingue, plaisante à souhait !

Gros Charlie n’est pas un être ordinaire, il est le fils d’un Dieu légèrement branque qui vient juste de mourir. Ayant rompu avec son paternel depuis un certain temps, le chagrin ne l’envahit pas vraiment même s’il ressent tout de même un petit pincement au cœur. En retournant dans l’ancienne maison familiale et en rencontrant trois voisines très âgées (toute ressemblance avec les sorcières de Macbeth est tout sauf fortuite !), il apprend l’existence de son frère Mygal qui a hérité de tous les pouvoirs d’Anansi alors que lui doit se contenter à priori d’un fort beau brin de voix. Il décide de le rencontrer et de discuter du temps perdu.

Bien mal lui en a pris au départ ! Mygal est tout l’inverse de lui l’homme rangé et raisonnable à la vie bien réglée. Très vite, le frangin charismatique et fort en gueule lui ruine sa vie lui embarquant sa fiancée, provoquant des remous à son travail et le faisant même arrêter par les flics. Aaaah la famille ! Ce n’est déjà pas facile en temps normal mais il suffit que le divin pointe le bout de son nez pour que tout dérape dans les grandes largeurs. C’est le début d’une histoire débridée où l’humour se dispute à des rebondissements ubuesques qui hypnotisent très vite le lecteur, ne lui laissant aucun répit jusqu’à la dernière page.

On retrouve avec un plaisir certain l’univers qui m’avait tant marqué lors de ma lecture d’American gods. Cependant, on n’est pas ici dans le même ton et la même optique, l’auteur plaçant son œuvre dans le registre de la dérision durant tout l’ouvrage et se plaisant à malmener comme jamais son personnage principal. Ce dernier est très attachant et sa confrontation avec le frangin complètement barré est dantesque, le contraste fonctionne à plein régime et livre des moments irrésistibles. On ne peut vraiment pas faire plus différents l’un de l’autre que ces deux là et malgré les déconvenues successives qui nous sont livrées, ils ne sont pas frères pour rien et le développement de l’ouvrage va faire la part belle aux révélations étonnantes et à un rapprochement que l’on n’espérait plus.

Autour d’eux gravitent des personnages tout aussi hauts en couleur avec notamment une belle-mère bien épouvantable comme il faut, un patron corrompu aux accents de serial-killer en puissance, une fiancée plutôt coincée qui va s’ouvrir aux plaisirs inavouables (oulala !), une fliquette décontractée au charme certain et aux méthodes parfois peu orthodoxes et des Dieux revanchards qui guettent la moindre faiblesse de l’engeance d’Anansi pour lui tomber dessus. Avec tous ces ingrédients, on ne peut pas s’ennuyer surtout que Gaiman s’amuse énormément en écrivant et se permet tout et n’importe quoi, se déportant des lignes toutes tracées et proposant un récit virevoltant, sans temps morts et aux multiples références cachées délicieuses à découvrir.

Et puis, Anansi boys est d’un accès très aisé, la langue simple, efficace, directe ne l’empêche pas d’être lourde de sous-entendus et de sens cachés. On se plaît à se laisser divertir et porter par une histoire drolatique qui ménage aussi de beaux moments d’émotions. J’ai eu le sourire durant toute ma lecture qui n’a jamais baissé en intensité et m’a vraiment captivé. Un pur bonheur à découvrir si ce n’est déjà fait !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- "De bons présages" (en collaboration avec Terry Pratchett)
- "Stardust"
- "American gods"
- "Coraline"
- "Neverwhere"

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dimanche 10 juin 2018

''L'Armure de vengeance" de Serge Brussolo

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L’histoire : Par une nuit sans lune Jehan de Montpéril, le chevalier errant, est chargé d'escorter au fond de la forêt six fossoyeurs porteurs d'un cercueil bardé de fer.

C'est une armure vide qu'il s'agit d'enterrer. Une armure maléfique, une armure tueuse qui, dit-on, bouge toute seule et répète, passé minuit, les gestes de mort appris sur le champ de bataille. Malgré cela, bien des chevaliers la convoitent, au risque de voir leur famille décimée par le vêtement de métal ensorcelé. Qu'importe ! N'a-t-il pas la réputation de rendre invincible celui qui s'en revêt ? Une malédiction pèse-t-elle vraiment sur l'armure ? Ou bien quelqu'un se sert-il de cette légende pour mener à bien une vengeance mystérieuse ?

La critique de Mr K : Retour vers un de mes auteurs préférés aujourd’hui avec un Serge Brussolo qui s’aventure avec L’Armure de vengeance dans le thriller médiéval. Connaissant l’imagination débordante du bonhomme et son écriture incisive, j’étais quasiment sûr de me régaler. Je ne me suis pas trompé !

Une mystérieuse armure noire semble semer la mort sur son passage. Réputée ensorcelée, nul ne semble pouvoir lui échapper du plus humble des vilains aux seigneurs les plus renommés du crû. Suite à un nouveau drame sanglant, Jehan de Montperil se retrouve mêlé à des événements qui le dépassent, lui l’ancien bûcheron anobli pour faits de guerre dont les grands talents de déduction seront mis à mal face à une menace de plus en plus insidieuse. L’armure semble avoir choisi ses nouvelles victimes et il doit tout faire pour l’empêcher de passer à l’acte sous peine de passer de vie à trépas...

Comme à chaque lecture de Brussolo, on rentre immédiatement dans le vif du sujet et le plaisir de lire se poursuit durant toute la lecture sans aucun temps mort. Adeptes du rebondissement vous serez gâtés, l’auteur ne lésinant pas ici et proposant de multiples pistes qui égareront les plus expérimentés des lecteurs. Je me suis royalement fait balader tout le long de l’ouvrage, la faute à des personnages qui réservent bien des surprises et cachent des ambiguïtés et des secrets qui bouleversent les schémas établis mentalement au fil de la lecture. C’est bien simple, on ne sait plus à quel saint se vouer et très honnêtement, on en redemande tant l’ensemble tient debout et montre une maîtrise du suspens peu commune.

Période rude par excellence, il est difficile pour le héros de mener correctement son enquête qui se heurte vite aux croyances, superstitions et l’ordre social sclérosé qui ne s’embarrasse pas de morale et de preuves en matière de recherche de la vérité. Le Moyen-Age est très bien retranscrit dans cet ouvrage (la vie dans un château fort, l’ambiance des foires de l’époque...), le background est crédible sans être envahissant et donne une saveur particulière à l’ensemble. Serge Brussolo s’en amuse beaucoup, n’hésitant pas à distiller par ci par là des détails peu ragoûtants sur les us et coutumes d’une période que j’affectionne tout particulièrement (je suis médiéviste de formation). Certains passages ne manqueront donc pas de vous tirer quelques hauts de cœur et exclamations diverses mais tout cela se fait toujours au bénéfice d’un récit qui ne baisse jamais en intensité.

On passe vraiment par tous les états lors de cette lecture, les personnages se débattent comme ils peuvent avec leur condition, les idées préconçues et les coups du sort qui semblent s’abattre sur eux comme les foudres du Ciel. Volontiers angoissant, très intrigant, l’ouvrage se lit avec une facilité déconcertante et un plaisir renouvelé. On finit ce roman heureux et séduit par un dénouement inattendu qui tient toutes ses promesses déjà entr'aperçues dès la lecture de la quatrième de couverture. Un excellent thriller historique à côté duquel vous ne devez pas passer si vous êtes amateurs !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur :
"Le Syndrome du scaphandrier"
"Bunker"
"Les Emmurés"

"Avis de tempête"
"La Main froide"
"Pélerin des ténèbres"
"La Fille de la nuit"
"La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond"
"Le Livre du grand secret"
"Trajets et itinéraires de l'oubli"
"Le Nuisible"
"Le Murmure des loups"
- ''Le Cycle des ouragans"

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mardi 5 juin 2018

"Les Secrets" de Amélie Antoine

LES_SECRETSL'histoire : Vous l’aimez plus que tout au monde.
Vous lui faites aveuglément confiance.
Vous ne rêvez que d’une chose :
fonder une famille ensemble.
Mais rien ne se passe comme prévu.

JUSQU’OÙ IRIEZ-VOUS POUR ÉVITER DE TOUT PERDRE ?

Une histoire racontée à rebours, car il n’y a qu’en démêlant les fils du passé que l’on peut comprendre le présent.

La critique Nelfesque : "Les Secrets" est le 3ème ouvrage d'Amélie Antoine que je lis, après "Fidèle au poste" en mai 2015 et "Quand on n'a que l'humour" en mai 2017 (depuis sorti en poche sous le nom de "Les Silences"). Quoi de plus normal donc que de profiter de ce mois de mai 2018 (ah ben finalement, on est en juin au moment de la mise en ligne de cette chronique) pour vous parler de son dernier né déjà disponible en librairie depuis 2 mois.

Contrairement aux deux romans précédents, je suis plus restée en retrait avec cette histoire-ci. Faute à son thème principal en premier lieu puisqu'il est ici question du désir d'enfant et de la souffrance que cela génère chez une femme, et plus globalement un couple, qui ne peut pas en avoir. Mon instinct maternel étant ce qu'il est, cette lecture n'allait pas de soi pour moi mais comme il s'agit d'Amélie Antoine et que j'ai un attachement particulier pour cette auteure, j'ai tenté l'aventure et force est de constater que même si j'ai retrouvé la patte d'Amélie que j'aime toujours autant, Mr K aurait peut-être été plus inspiré de le lire que moi. Chez nous, c'est l'homme qui a des envies de couches et de biberons.

Nous faisons la connaissance de Mathilde, Adrien, Elodie et Yascha. Peu à peu on va assister à la rencontre de Mathilde et celui qui deviendra son mari, à leurs premiers émois, leurs premières envies de couple, la construction de leur futur à deux et le grand drame de leur vie mais tout cela d'une façon singulière sous la plume d'Amélie Antoine. Mathilde est complètement obnubilée par son désir d'enfant. Elle est rongée de l'intérieur et est psychologiquement meurtrie.

Cette histoire de départ malheureusement banale et pourtant si cruelle pour de nombreux couples trouve son intérêt, en effet, dans la construction du roman. En commençant par la fin, en remontant le fil, Amélie Antoine revient sur la vie d'un couple, sur ses échecs et ses réussites, ses joies et ses secrets. En annonçant à Adrien qu'elle est enceinte, Mathilde offre à son mari un cadeau inespéré après des années de galères et d'infertilité. Nous allons les suivre au plus près, vivant avec eux leur parcours du combattant. Mathilde est malheureuse de ne pas pouvoir avoir d'enfant et son mal être transpire de chaque page. Elle ne voit pas sa vie ainsi, le destin l'ampute d'une partie d'elle-même qu'elle n'est pas prête à abandonner et ses choix et ses réactions sont dictés par l'urgence. Amélie Antoine retranscrit à merveille cette urgence de la situation et le combat intérieur qui fait rage chez Mathilde.

Ce roman attise la curiosité du lecteur et réveille son côté voyeur. Mélange d'excitation et de malaise, nous poursuivons le fil de cette histoire où Mathilde décide d'être maître de son destin, en risquant son couple, en insufflant une dose de mensonge à sa vie, en tentant le tout pour le tout. Tout sauf ne jamais avoir d'enfant.

Jusqu'où peut-on aller par amour ? Quelle dose d'abnégation peut-on mettre dans une relation, pour le bien de l'autre, pour le bien de son couple ? "Les Secrets" brasse pas mal de questions autour de cette thématique de la vie à deux, de la confiance, des projets qui se construisent et parfois tombent à l'eau... Pas le meilleur roman d'Amélie Antoine à mes yeux, pas non plus un sujet qui me passionne mais une bonne lecture tout de même. A suivre...

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samedi 2 juin 2018

"Les Autres" d'Alice Ferney

alice ferney

L’histoire : Théo fête ce soir ses vingt ans et rien ne devrait troubler ce moment de convivialité et de réjouissance. Rien sinon le jeu de société que son frère lui offre, qui révélera à chaque participant la façon dont les autres le perçoivent, menaçant de remettre en cause l’idée qu’il se faisait de lui-même et des sentiments réciproques l’attachant à ses proches. Au fil de la partie, le jeu devient le révélateur de secrets de famille jusque-là soigneusement occultés par la honte, la déception ou la souffrance... et nul ne sortira indemne de la soirée.

La critique de Mr K : Chronique d’un ouvrage étrange et marquant aujourd’hui avec ma troisième lecture d’un roman d’Alice Ferney après deux belles découvertes qui ont ravi mon cœur de lecteur par le passé (voir les liens vers les chroniques précédentes en fin de chronique). Dans Les Autres, elle s’attelle à un sujet de poids : la famille et ce qu’elle peut parfois cacher en terme de non-dits et de dissimulations importantes dans le cadre d’un huis clos grinçant et déstabilisant. Par le biais d’une narration singulière qui prend toute son importance au fil du déroulé, je me suis retrouvé pris dans les filets de cette romancière décidément très douée et qui à chaque fois réussit le tour de force de nous immerger totalement dans son récit. Accrochez-vous, ça dépote !

Théo a vingt ans et à l’occasion d’une soirée, il s’entoure des êtres qui sont le plus cher à ses yeux : sa fiancée Estelle parfaite sur tous les points, Moussia sa mère aimante et attentionnée, Niels son grand frère vaniteux et égocentrique, Marina son amie d’enfance mère célibataire d’un petit garçon, Claude le meilleur ami de Niels et sa fiancée Fleur qui débarque à la soirée sans connaître personne. Seule Nina la grand-mère ne peut assister à la célébration, elle s’est retirée dans sa chambre car elle est très fatiguée (elle est centenaire tout de même !).  Après un dîner enjoué, Niels propose de jouer au jeu de société qu’il vient d’offrir à son cadet, un jeu basé sur le caractère des personnes et sur une série de questions qui permettent à chacun de confronter l’image qu’il pense renvoyer avec ce que pensent vraiment les autres de soi. Bien évidemment, la partie va virer au vinaigre, déraper joyeusement puis totalement basculer dans la dispute organisée et la révélation de très lourds secrets. La petite bande n’en sortira pas indemne...

La construction du roman est particulière. Divisé en trois grandes parties, tour à tour la soirée nous est décrite sous trois points de vue différents : les choses pensées par chacun des personnages, les choses dites par les mêmes protagonistes et enfin les choses rapportées par un narrateur omniscient. La lecture en elle-même s’apparente vraiment à la dégustation d’un mille-feuille car chaque partie vient compléter la précédente, apporter des éléments nouveaux et des réflexions nouvelles. Ainsi, la première phase finie, certains éléments manquent, les ellipses sont nombreuses et l’on se demande bien comment certaines choses ont pu être révélées, quelle logique suit cette soirée qui part à vau-l’eau. Et puis les dialogues viennent en rajouter une couche et même si l’auteure nous raconte exactement les mêmes choses, on se prend à redécouvrir certains personnages, certaines pensées et paroles. Étonnant, voir brillant, le procédé donne une densité incroyable à ce qui est au départ finalement un simple récit de soirée familiale qui déborde et livre à nu les sentiments et actes passés de chacun. L’apothéose est atteinte avec les éléments supplémentaires que rajoute le narrateur omniscient qui rentre dans les consciences et le passé de chacun livre un tableau exhaustif et révélateur des forces en présence.

Car la partie vire très vite à la bataille rangée, ressurgissent au détour d’une remarque et d’une réaction des sentiments enfouis depuis longtemps, des rancœurs que l’on croyait enterrées et des rapports depuis très longtemps figés dans l’habitude et le quotidien. La mayonnaise monte lentement, très lentement mais l’on sent très vite que l’on va atteindre des sommets de finesse dans la description de la psyché des personnages et de leur façon de fonctionner. Au fil des couches, on change régulièrement d’avis sur chacun d‘entre eux, ils s’avèrent complexes et leurs motivations changeantes. Drôle d’impression donc pour le lecteur qui ne sait plus vraiment à quel saint se vouer, sur quoi s’appuyer tant tout élément semble pouvoir s’autodétruire dans la version suivante. Le tout est maîtrisé de main de maître et l’on ne se lasse pas de ce jeu de la vérité qui met à mal les certitudes et met profondément à l’épreuve des personnages vite dépassés par les révélations.

Le début peut paraître un peu abscons, il faut se donner les moyens de rentrer dans l’histoire. On assiste à un chant polyphonique de pensées intérieures qui vont très vite s’enrichir les unes les autres pour mener à un récit plus classiques des événements. Le feu d’artifice destructeur peut alors débuter et l’on se régale. L’écriture y est pour beaucoup, on retrouve les qualités hors norme de cet écrivain qui aime à peindre des personnages pour mieux les malmener par la suite. Jamais exagéré, avec le ton et le style qu’il faut, Les Autres m’a enchanté et totalement embarqué malgré une ambiance pesante et des sujets graves que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas spoiler. Un excellent ouvrage que je ne peux que vous conseiller.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Grâce et dénuement
- Dans la guerre

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mercredi 30 mai 2018

"Une Femme entre nous" de Greer Hendricks et Sarah Pekkanen

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L’histoire: En ouvrant ce livre, vous allez imaginer beaucoup de choses.
Vous allez penser que c’est l’histoire d’une femme délaissée par son mari.
Vous allez croire qu’elle est obsédée par la maîtresse de celui-ci, une femme plus jeune qu’elle.
Enfin, vous vous attendrez à une histoire classique de triangle amoureux.
Un conseil : oubliez tout ça !

La critique de Mr K : Retour au thriller aujourd’hui avec Une Femme entre nous, ouvrage écrit à quatre mains par un duo bien déterminé à nous faire frémir ! Derrière une histoire à priori classique de couple en perdition et de tromperie, se cache un récit à rebondissements efficace, surprenant parfois et surtout maîtrisé de bout en bout. Suivez avec moi les pas de Jessica, Nellie et Richard dans une valse endiablée des sentiments et des pulsions.

L’ouvrage débute par des chapitres alternant deux points de vue différents. Jessica vit très mal son divorce avec Richard, elle ne supporte pas l’idée qu’il puisse refaire sa vie avec quelqu’un d’autre. Elle ressasse ses frustrations, son chagrin et nourrit une rancœur particulière envers sa future remplaçante à laquelle elle semble préparer une surprise plus que désagréable. Nellie quand à elle prépare son mariage avec le beau Richard, prince charmant des temps modernes, aussi attentionné que prévenant. Derrière les apparences chacun cache son jeu entre vérités enfouies, perceptions et ressentis altérés et révélations fracassantes à venir.

On suit donc une femme blessée par l’échec de son mariage qui par petites touches bien senties revient sur les moments forts qu’elle a vécu avec Richard et la lente déliquescence de leur vie de couple avec en point de mire la volonté de faire un enfant et de constituer un véritable foyer. Le ver est dans le fruit, on le sent bien surtout qu’en parallèle, on vit les moments de grâce d’une nouvelle histoire d’amour qui pervertit l’esprit de l’épouse bafouée qui ne vit plus que par une volonté farouche de détruire ce nouveau bonheur naissant. Paranoïa, alcool, médicaments, folie galopante ne sont pas loin et contrastent avec la fraîcheur et la spontanéité de Nellie, la jeune femme tombée sous le charme d’un Richard qui veut tourner la page. Récit volontiers niaiseux pour le coup, tout cela semble trop beau pour être vrai tant les deux tourtereaux enfilent les perles et les clichés dans un conte de fées très contemporain : Les cadeaux et les déclarations d’amour, les points de convergences en terme de goût et de conversation. La tension monte d’autant plus que Jessica semble bien décider à fouler au pied ce bonheur récent...

Tout est très bien mené pendant le premier tiers du roman qui bascule ensuite vers d’autres horizons, l’équilibre instauré et les hypothèses du lecteur étant remis en question par un coup de théâtre qui remet tout en perspective : la nature de chacun, le mariage à venir et même l’identité des protagonistes. Bon, avec l’avertissement malencontreux des éditeurs en quatrième de couverture, je m’en suis un peu douté et comme je commence à avoir quelques expériences dans la lecture de thriller, je ne me suis pas fait avoir. À force de prévenir les lecteurs, ces derniers sont plus prudents et je n’ai donc pas été bluffé outre mesure (ce qui n’est pas le cas de nombres de blogueurs et blogueuses qui ont chroniqué aussi ce livre). Pour autant, ce renversement de situation est très plaisant et donne à voir une autre facette de chacun et l’on se demande bien où tout cela va nous mener. D’ailleurs cela va très très loin avec un deuxième, un troisième puis un quatrième coup de théâtre qui chacun leur tour rebattent les cartes et brouillent encore plus les pistes. Pour le coup, je me suis fait avoir à chaque fois ensuite !

Bien mené, redoutablement addictif (je vous mets au défi de reposer le livre avant la dernière page), on se plaît à rentrer dans l’intimité des personnages, à sonder leur âme et à découvrir toutes les aspérités de leur existence. Passé un premier acte plutôt convenu, ça fuse dans tous les sens et l’on ne sait plus à quel saint se vouer. Chaque détail compte et quand l’ensemble finit par s’imbriquer, on se retrouve bien penaud et heureux de s’être laissé mener en bateau. L’écriture est agréable, (on ne tombe pas dans le génie pour autant) et des situations / réactions sont très caricaturales (des scènes "obligées" dirons-nous, ce besoin d’absolution / rédemption qu’on retrouve dans la culture US dominante) mais au final, tout est détourné et déstructuré pour livrer des vérités pas forcément très bonnes à entendre pour les personnages. D’ailleurs aucun n’en sort véritablement indemne et les méfaits de l’amour ne sont plus à prouver quand celui-ci sort des rails.

Une Femme entre nous est une bonne lecture qui ravira tous les amateurs de suspens et de coups du sort qui peuvent faire basculer une vie et un esprit.


vendredi 25 mai 2018

"Ces Messieurs de Saint-Malo" de Bernard Simiot

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L’histoire : Seul de tous les petits commerçants de Saint-Malo, Mathieu Carbec, dont les grands-parents vendaient naguère de la chandelle, a eu l'audace d'acheter trois actions de la Compagnie des Indes orientales que vient de fonder Colbert. Ce sera le point de départ d'une grande saga familiale au moment où la bourgeoisie maritime se rue à la conquête des piastres, des charges et des titres nobiliaires.

Négociants, armateurs, corsaires ou négriers, les Carbec, parmi tant d'autres, se lanceront sur toutes les mers du globe, sans se soucier de savoir si leurs écus ou leurs fleurons sentent trop les épices ou la traite, la ruse ou la fraude...

La critique de Mr K : On embarque tous pour la grande aventure avec ma chronique du jour. Voila un ouvrage qui faisait partie des plus anciens de ma PAL, il y résidait déjà facilement depuis plus de dix ans ! Pourtant par sa thématique et sa très bonne réputation, il avait tout pour en sortir très vite mais les aléas de lecture sont ce qu’ils sont. Le mal est aujourd’hui réparé grâce à l’intercession de Nelfe qui me l’a désigné comme nouvelle lecture. Au final, encore une sacrée expérience entre amour, aventure et Histoire.

Au centre de cette saga familiale hors norme, on trouve la famille Carbec avec successivement Mathieu, Jean-Marie et pléthore de personnages qui donnent une densité incroyable à l’ensemble. Famille roturière ayant débutée dans la vente de chandelles, les Carbec grimpent peu à peu les échelons de la société malouine : commerçants de denrées rapportées des lointaines colonies puis armateurs, ils témoignent de la naissance d’un nouveau système économique où l'entrepreneuriat privé est roi et où la recherche de la richesse individuelle se heurte aux privilèges et à l’État royal. Et puis, il y a les aléas de la vie avec son cortège d’espoir, de renouveau mais aussi de pertes irréparables et de drames. Les 730 pages ne sont pas de trop pour que l’auteur nous compte une histoire familiale prenante et addictive dès les premiers chapitres.

Je comprends désormais mieux pourquoi un professeur de faculté spécialisé en Histoire moderne nous avait conseillé Ces Messieurs de Saint-Malo lors de ma troisième année de cursus universitaire. J'avais été étonné qu’un historien conseille une fiction à ses étudiants tant notre caste est à cheval sur la vérité historique et que généralement nous nous méfions de ce type de livre (comme en plus j'adore râler...). Grand bien m’a pris de suivre ses conseils tant ici le background est d’une justesse et d’une richesse de tous les instants. Le livre s’apparente à un mix très réussi de drame romanesque avec un nombre incalculable de rebondissements et de points pédagogiques sur le fonctionnement de la société de l’époque. Jamais lourd et pesant, l’ouvrage trouve le juste équilibre entre les apports théoriques et leur insertion dans l’histoire des Carbec.

On est donc littéralement plongé dans ce XVIème siècle flamboyant où le Roi Soleil domine l’Europe au prix de guerres incessantes avec ses voisins. La ville de Saint-Malo grouille d’activités liées à la mer entre les traditionnels pêcheurs de Terre-Neuve, la course qui prend une importance de plus en plus prégnante (rappelons que les corsaires sont des pirates tolérés pour piller les navires de la puissance ennemie du moment) et rapporte gros aux armateurs malouins, le commerce international qui se précise vers les Indes puis se développe ensuite vers l’Amérique avec notamment le tristement célèbre commerce triangulaire. Tout est ici détaillé entre les atermoiements de chacun face aux fortunes qu’ils mettent en jeu, les rouages administratifs à traverser pour pouvoir se lancer en affaire et la vie quotidienne qui suit son cours.

Société machiste et patriarcale par excellence, on suit la destinée des hommes dans leurs activités risquées et leur vie intime. Pour autant, on retient surtout de cette lecture des portraits de femme saisissants, des êtres à priori effacés mais qui démontrent par leur attitude et leurs actes la nature réelle du courage car il en faut pour faire sa place dans la France d’alors, il en faut pour avoir des rêves et les mener à bien. Clacla et Marie Léone sont deux beaux exemples d’abnégation, de ruse et de malice qui triomphent des préjugés et de la morale étriquée de l’époque. De manière générale, on se prend très vite au jeu, les personnages sont tous intrigants et attisent une curiosité qui ne se dément jamais. D’ailleurs, même les moins fréquentables ont leur intérêt, et l’ensemble présente une cohérence et une force d’évocation rare. C’est bien simple, en lisant, on sentirait presque l’odeur de la mer, des embruns, des épices du bout du monde, des repas gargantuesques de l’aristocratie mais aussi des tensions sociales, des querelles personnelles qui peuvent aller très loin et les injustices criantes d’une époque pas encore rentrée dans celle des Lumières.

Le rythme est trépidant et malgré de nombreux passages explicatifs évoqués au dessus, on ne perd jamais de temps avec Simiot qui pose nombres de pistes et d’éléments culturels qui vont éclairer la suite du récit. Difficile dans ces conditions de relâcher un livre qui a une emprise certaine sur le lecteur et qui est écrit dans une langue à la fois exigeante et très accessible. On passe vraiment un moment délicieux avec cette lecture à la fois distrayante, envoûtante et profondément érudite. Un bijou dans son genre qui comblera tous les amoureux de saga familiale, d’histoire et de navigation. Avis aux amateurs !

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samedi 19 mai 2018

"Le Miel du lion" de Matthew Neill Null

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L’histoire : 1904, Virginie-Occidentale. Des dizaines de milliers d’hectares de forêt sont réquisitionnés pour le compte d’une compagnie industrielle sans foi ni loi. Pour des raisons qu’il veut garder secrètes, Cur Greathouse a fui la ferme familiale et rejoint les rangs des "Loups de la forêt", ces bûcherons venus des quatre coins du monde dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais face à la dureté du quotidien, ils s’organisent en un syndicat clandestin, et tandis qu’une grève se prépare, Cur doit choisir : mener la rébellion ou trahir ses camarades.

La critique de Mr K : Retour en Amérique aujourd’hui avec Le Miel du lion de Matthew Neill Null, récente dernière sortie de la très bonne collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Il s’agit ici d’un roman se déroulant au début du siècle dernier qui explore des thématiques qui me sont très chères : la destruction de l’environnement par l’homme, la lutte des classes à la lueur du capitalisme conquérant et le rapport à l’autre trop souvent conflictuel à cause de préjugés ou de cupidité. Roman noir par excellence, ce fut une lecture prenante et marquante.

Cur Greathouse a du quitter précipitamment la ferme familiale suite à un grave conflit avec son paternel. Il trouve refuge à l’autre bout de l’État de Virginie Occidentale dans un campement de bûcherons qui travaillent pour une compagnie en pleine expansion. Il va y apprendre le métier (après avoir déjà pratiqué la menuiserie le long de son périple) et découvrir de fortes personnalités qui deviendront des amis. Mais la révolte gronde car les conditions de travail y sont extrêmes et les patrons font peu de cas de leurs employés corvéables et remplaçables à souhait. Le personnage principal rentre alors dans un syndicat clandestin (en 1904, le syndicalisme est interdit aux USA) pour préparer une action forte afin de se faire entendre. Mais après le désastre du Haymarket Square peu de temps auparavant, l’étau semble se resserrer autour des activistes : certains d’entre eux disparaissent et de nouvelles tensions apparaissent.

Très bien documenté, l’auteur nous offre une balade unique dans ce milieu difficile où le travail en lui-même se révèle extrêmement physique, usant et doublé d’un quotidien très rude. Salaire de misère, exacerbation des tensions internes via la quête du maximum de rentabilité, jalousies et envies se croisent et mènent parfois à des actes d’une grande cruauté. On accompagne au plus près les hommes dans leurs journées harassantes, sur les phases de repos dans des cabanons de fortune mais aussi lors de leurs pauses prolongées quand ils redescendent dans la vallée s’amuser et se divertir dans la ville du coin construite entièrement par la compagnie et qui vivra le temps que les ressources en arbre soient épuisées. C’est le temps des descentes au bar, des filles faciles et des prêches du révérend du secteur. Les personnages sont très bien croqués avec notamment un personnage principal très ambigu pour lequel l’empathie n’est pas totale et son développement réserve bien des surprise. Ses compagnons d’infortune ne sont pas en reste avec des rebondissements nombreux qui révéleront les personnalités et les aspirations profondes de chacun.

Le roman ne s’attache pour autant pas seulement sur la vie des bûcherons et leur dur labeur. On suit aussi d’autres personnages tout aussi charismatiques qui complètent un portrait réaliste et sans artifice d’une Amérique pas si lointaine que cela. J’ai particulièrement aimé le personnage du révérend désabusé qui s’accroche à sa paroisse malgré une désaffection de ses fidèles, personnage solitaire et profondément humain il voit le monde changer et semble ne plus avoir la foi nécessaire pour assister les âmes en détresse qui se dirigent vers lui. Dans ses relations, le personnage du camelot d’origine syrienne est tout aussi fascinant, ce déraciné offrant une vision différente de ce monde brutal dont on peut retirer certaines sagesses simples et malheureusement parfois des réactions iniques. Le personnage de la jeune femme engagée est lui aussi fort et poignant. Difficile d’en dire plus sans lever le voile de l’intrigue qui s’avère plus diffus et développé que le laisse penser la quatrième de couverture. Sachez simplement qu’à la manière d’une toile d’araignée, on aime s’y perdre, rebondir et s’égarer à nouveau dans les méandres de la condition humaine et que personne n’en sort tout à fait indemne.

Au delà des vicissitudes humaines, l’auteur nous offre un subtile et sublime portrait de la nature profonde, quasiment vierge qui recule de plus en plus devant l’avancée des humains et leur quête de richesse. Le temps d’une description de la canopée, de la forêt primaire ou le déplacement d’un puma en quête de nourriture, Matthew Neill Null nous offre de purs moments de poésie, de majesté mais aussi du coup de mélancolie face à l’inéluctable destruction qui semble s’approcher de hauts lieux magiques et préservés. On vit, respire la nature comme jamais avec des pages d’une rare évocation transcendées par un style impeccable, à la fois exigeant et très addictif. Les pages se tournent sans effort, avec un plaisir qui ne se dément jamais et un sentiment mêlé d’excitation et de tristesse.

On ne ressort pas intact d’une telle lecture qui mêle aventure humaine, critique à peine voilée du modèle capitaliste et fascination pour la nature. On se prend à y repenser bien après sa lecture, on fait du lien avec notre présent, la nature de l’être humain et les espoirs gâchés par un ordre du monde qui déraille. C’est beau, profond et sans concession. Tout simplement le genre de lecture idoine pour tout amateur d’émotions fortes et vraies. Courez-y !

mercredi 16 mai 2018

"Malevil" de Robert Merle

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L’histoire : Une guerre atomique dévaste la planète, et dans la France détruite un groupe de survivants s'organise en communauté sédentaire derrière les remparts d'une forteresse. Le groupe arrivera-t-il à surmonter les dangers qui naissent chaque jour de sa situation, de l'indiscipline de ses membres, de leurs différences idéologiques, et surtout des bandes armées qui convoitent leurs réserves et leur "nid crénelé" ?

La critique de Mr K : En entamant Malevil, je savais que je m’attaquais à un classique dans son genre, à un ouvrage qui a séduit beaucoup de ses lecteurs. Pour ma part, c’était ma seconde incursion dans la bibliographie de Robert Merle après ma très belle (et terrifiante) expérience de La Mort est mon métier (déjà ancienne par contre d’où l’absence de chronique sur le blog). J’en attendais donc beaucoup surtout que le genre post-apocalyptique peut s’avérer très casse-gueule avec le risque de tomber dans l’accumulation de clichés et de situations convenues... Cet ouvrage évite tous ces écueils et propose un récit immersif, très dense et d'une grande virtuosité stylistique. Suivez le guide !

À travers les yeux d’Emmanuel, un trentenaire sémillant qui a réussi, ce récit nous invite à suivre la destinée d’un petit groupe de survivants réfugiés dans la forteresse de Malevil, vieux donjon qui a survécu à une mystérieuse bombe atomique et les radiations qui s’en sont suivies. Après le choc initial, s’impose à tous la nécessité de s’organiser, de tout reprendre depuis le début. Malevil se remet alors doucement sur pied, la vie reprend ses droits mais les problèmes s’accumulent, les solutions existent mais tous doivent s'adapter au mieux et rebondir suite aux pertes subies et aux changements irrémédiables auxquels ils sont confrontés. Les menaces sont multiples, internes, externes et il va falloir toute la volonté d’Emmanuel et de ses amis pour pouvoir surmonter ces difficultés et aller de l’avant car tous savent qu’ils n’ont pas le choix s’ils veulent survivre.

Pour les raisons énoncées précédemment, je ne suis pas forcément un fan absolu de ce sous-genre de la SF qui consiste à décrire une fin du monde qui pousse les gens dans leurs retranchements. Robert Merle fait fort car avec cet ouvrage datant de 1972 pourtant, il arrive à donner une image neuve et profondément humaine à un drame planétaire. Très localisé dans une vallée du sud-ouest de la France, l’auteur se focalise sur le petit groupe de Malevil. N’attendez donc pas donc ce livre des descriptions longues et alambiquées sur les origines du feu nucléaire, la façon dont les autorités réagissent (si elles le peuvent encore...), tout est ici raconté à hauteur d’homme, un peu à la manière de La Guerre des mondes de HG Wells. L’intimisme est donc de mise mais n’exclut pas les grandes réflexions, la portée universelle de certaines thématiques de terroir et l’évasion. Au contraire, on se rapproche des survivants et on se prend à s’y attacher très vite malgré quelques personnages parfois repoussoirs.

Ce pavé de 636 pages nous convie donc à partager le quotidien d’Emmanuel, un homme du crû qui à travers quelques flashback en début de livre nous livre les dates clefs de son existence. Célibataire, entouré de ses vieux amis et propriétaire du vieux château seigneurial de la commune (Malevil le bien nommé !), il organise au mieux l’existence de cette nouvelle communauté façonnée par la force des choses. Très pointilleux, hyper descriptif dans le journal qu’il nous livre, Emmanuel offre une vision humaniste et démocratique de son assise sur les autres. Bien que chef temporel et spirituel, il ne cesse de consulter les autres et d’essayer de gérer la crise par le compromis. Organisation des tâches journalières, de la défense de la forteresse, gestion d’un conflit interne, le ré-ensemencement des champs pour une possible future récolte, l’exploration des alentours et de multiples autres tâches sont à réorganiser et c’est avec un plaisir de métronome qu’on aime suivre les aventures de ces gens de rien qui se retrouvent quasiment en autogestion vu l’absence totale de présence de l’autorité publique.

On baigne dans une ambiance campagnarde, à dix mille lieues des récits mettant en scène dans un monde apocalyptique des hordes de barbares ou de survivalistes armés jusqu’aux dents. Ancré dans un réalisme de tous les instants, la région où se déroule le récit est à la base essentiellement campagnarde et agricole, cela s’en ressent dans les préoccupations, les mentalités des personnes du crû. Cette approche est très réussie car elle donne à voir ce qui se passerait en cas d’annihilation atomique de la planète sans tomber dans l’excès d’effets de manche à deux balles et de figures héroïques stéréotypées. La priorité en effet n’est pas de lutter contre les autres mais d’abord de se réunir, de constituer un ensemble solide et surtout de reconstruire le monde du mieux que l’on peut. Chacun ici a sa part d’ombre, ses motivations profondes, ses fêlures. Plus qu’une histoire de Terre agonisante, c’est avant tout une histoire d’homme qui nous est contée. Espoirs, petites et grandes victoires, déconvenues, drames s’enchaînent avec toujours au centre l’étincelle qui fait que malgré tout on se débat avec la vie que l’on a et que l’on cherche à s’en sortir quoiqu’il arrive.

Extrêmement riche dans sa composition, brassant énormément de concepts et de thématiques (l’amour, l’amitié, la mort, la vie en société, l’autogestion et la gestion du pouvoir, la religion et la foi, la survie et les sacrifices qu’il faut faire en son nom, nature et culture notamment), on tourne les pages sans s’en rendre compte avec un plaisir renouvelé à chaque nouveau chapitre. Remarquablement écrit, Malevil de Robert Merle réussit à nous émouvoir, nous bousculer à partir d’un postulat de départ finalement classique notamment pour nous, humains du XXIème siècle inondés d’images et d’œuvres citant l’Apocalypse et l’évoquant directement ou non. On sort des sentiers battus et l’on s’embourbe dans les abysses de l’âme humaine qui recèlent à la fois des trésors de générosité et des sommets de cupidité qui trouvent dans cet ouvrage de beaux représentants. À la fois divertissant, tendu, drôlement bien construit et pensé, Malevil a sa place dans toute bibliothèque d’amoureux d’anticipation et des belles lettres. 

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lundi 14 mai 2018

"L'Air de rien'' de Nicole Jamet

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L’histoire : Qui se méfierait de Luce et de Chirine, deux vieilles dames aux airs de respectables grands-mères ? Pourtant, à 80 ans, elles viennent de commettre un meurtre, l’air de rien... Mais pourquoi ? Pour qui ?

Tandis que Chirine se retranche dans le mystère, Luce déroule ses mille vies, comme si elle avait attendu ce moment depuis des années...

La critique de Mr K : Attention, petite bombe littéraire en vue ! L’Air de rien de Nicole Jamet est le genre de livre qui derrière ses airs de ne pas y toucher et d‘histoire basique recèle des trésors d’émotion et de réflexion. C’est bien simple, j’étais liquide en refermant l’ouvrage, hypnotisé et séduit par le destin d’un étrange personnage que la vie n’a pas épargné. Lu en un temps record, voila un ouvrage d’une force incroyable qui captive de bout en bout.

Un soir, la police reçoit un appel déconcertant : deux petites vieilles les appellent pour leur signaler un meurtre qu’elles ont commis. Commence alors un jeu de chat et de la souris pendant la garde à vue des deux aïeules. Tandis que Chirine s’engonce dans le silence, Luce discute volontiers avec les forces de l’ordre, les amènent sur des pistes variées entre passé réel et inventions dithyrambiques. En parallèle, Luce se rappelle de son passé depuis son placement chez une fermière rustre à son plus jeune âge. Au fil du déroulé, les époques se croisent, se mêlent et complexifient la trame générale qui se densifie avec le destin peu commun mais tellement humain de Luce.

La première qualité de ce roman réside dans le suspens qu’il instaure dès la première page quand la victime expire par suffocation. Pourquoi des petites vieilles qui ont l’air d’avoir toute leur tête décident-elles de tuer un vieil homme à priori inoffensif ? Je peux vous dire que vous allez passer en revue tous les scénarios possibles et imaginables mais que vous êtes loin de vous douter de la vérité finale. Jouant avec les codes du roman policier classique, l’auteur multiplie les fausses pistes, les révélations fallacieuses et les détournements pour doser à merveille les attentes et espérances du lecteur qui a bien du mal à se faire une idée précise de Luce, à l’image des deux policiers tour à tour agacés et séduits par cette personnalités atypique qui semble n’attendre qu’une chose : se faire enfermer.

Plus qu’un bon roman policier, cet ouvrage est un magnifique portrait de femme. À l’heure du hashtag "metoo" et de la prise de conscience du sort des femmes dans nos sociétés (enfin !), Nicole Jamet nous offre une promenade sans fard dans les terres marécageuses d’une vie riche en temps forts et en bouleversements. L’abandon initial, la jeunesse volée, la guerre 39-45 ne sont que le début d’une existence où traumatismes et grandes joies se succèdent inlassablement, touchant le lecteur en plein cœur. Pour autant, on ne s’apitoie jamais sur Luce, on l’admire même dans sa capacité à rebondir, à poursuivre son rêve de bonheur entre amour, recherche de la connaissance et changements radicaux qu’elle opère dans sa vie. En parallèle, on ne peut que sourire face à ses réparties et bonnes pensées qu’elle distille au compte goutte aux policiers médusés qui doivent l’interroger et décider de son sort.

Par l’âge de ses protagoniste, Nicole Jamet nous parle aussi de la vieillesse, du temps qui passe et des bagages que l’on traîne derrière soi. Les déceptions notamment qui nous construisent, nous emmènent à faire des choix parfois difficiles (croyez moi, ceux de Luce sont terribles par moment !) et effilochent les liens les plus sacrés comme ceux de la famille ou des amis. Le ton volontiers léger parfois cède de plus en plus souvent à la mélancolie profonde vers une fin d‘ouvrage qui m’a littéralement cueilli sous la couette, me laissant pantois et totalement en pleur. C’est très très rare de me mettre dans cet état lors d’une lecture mais vous comprendrez cette réaction très épidermique si vous lisez cet ouvrage. On est ici dans l’ordre de l’indicible, de l’universel, de l’humain dans ce qu’il a de plus essentiel et de beau. Dur dur de s’en remettre, vous l’avez compris...

Lu en un temps record, les 342 pages que compte L'Air de rien se lisent d’une traite grâce à une écriture simple, aérienne et une construction générale diablement maline. C’est lecture m’a bouleversé, remué comme jamais et je ne saurais que trop vous conseiller de foncer à votre librairie pour en faire l’acquisition au plus vite. Un vrai petit bijou que je garderai en mémoire très très longtemps.

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samedi 12 mai 2018

"La Joie de vivre" de Thomas Bartherote

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L’histoire : Un homme se lève et va acheter une baguette de pain. Quoi de plus simple, de plus banal ?

Sauf que notre héros souffre d’un mal peu anodin. Comme tout individu, cet homme est le centre du monde. Narrateur, il nous fait partager son corps, ses moindres mouvements, ses sentiments et impressions. Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans le point de vue du héros. Il évolue par lui et en lui, à la façon d’une caméra subjective, comme dans un jeu vidéo.

Le chemin vers la boulangerie est une souffrance infinie. Chaque seconde est décortiquée, vécue comme une succession de décharges atomiques.

La critique de Mr K : Quand j’ai soif de sensations nouvelles en terme de lecture, je me tourne souvent vers les éditions du Serpent à plumes qui proposent régulièrement des ouvrages différents, des voix dissonantes dans le chœur fourni de la production littéraire. On peut dire qu’avec La Joie de vivre de Thomas Bartherote, ils font très fort dans le domaine. Dérangeant tout autant qu’étrange, voila un livre qui ne laissera personne indifférent et qui s’apparente à un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié).

Jeune auteur de 33 ans originaire du sud-ouest (preuve en est qu’il évoque à un moment une chocolatine, les initiés comprendront -sic-), Thomas Bertherote nous livre un premier roman brut de décoffrage qui met en avant un curieux personnage nous racontant un acte banal entre tous : aller à la boulangerie pour s’acheter une baguette. Si ça, c’est pas un pitch qui fait rêver, je ne m’y connais pas ! Bien évidemment, ce point de départ n’est qu’un prétexte pour pénétrer dans la psyché plus que torturée d’un être à part, isolé du reste du monde, à l’écoute du moindre détail de son corps et de son environnement immédiat.

Disons-le tout de suite, cet ouvrage ne plaira pas à tout le monde. Il est en effet plus que rare de pouvoir se confronter à un parti pris aussi extrême que l’axe de narration conservé durant les 150 pages de ce petit livre âpre, languissant et totalement branque. Le titre ironique renvoie à un personnage vraiment décalé, accro aux sensations et aux stimulis qu’il perçoit à tout instant. Un personnage aussi qui apparaît très vite comme dénué de sentiments propres, de désirs clairs (Sheldon sort de ce corps !). On pourrait presque penser qu’il ne se résume qu’à une machine biologique branchée sur automatique sur laquelle vient se superposer un esprit perturbé, apeuré, obsédé par ce qu’il perçoit et exempt de toute grille de lecture sociale, le fait étant qu’il fuit tout contact avec les être humains. Oui, oui, je sais, le gars est vraiment attirant et charismatique -sic-.

La première partie de La Joie de vivre se déroule dans sa chambre-appartement et on assiste à son lent réveil, son passage aux WC et sa douche. Tout y est décortiqué avec un luxe de détails rare mais qui pourrait horripiler les moins patients des lecteurs. Les textures, les odeurs, les mécanismes, les réactions épidermiques, les couleurs... tout, absolument tout est passé au crible de son esprit obsessionnel et malade. Dès lors, si l’on veut l’accompagner et aller au bout de sa lecture, il faut lâcher prise, se laisser guider uniquement par les sensations éprouvées par ce personnage ubuesque et accepter de ne pas tout saisir et de partager une expérience hors norme.

Antisocial par excellence (il sait garder son sang froid à priori...), le héros n’aura pas ou peu de rapports avec le reste du genre humain. Cela donne lieu à des scènes bien délirantes quand il sort enfin de son logement-cocon et qu’il donne à voir l’image d’un être définitivement perdu et fragile. On est touché alors en plein cœur et pris par la maniaquerie exacerbée du personnage. On se demande bien ce qu’il va bien pouvoir se passer une fois son périple accompli, car pour lui, traverser la rue s’avère être une véritable odyssée. Plus la lecture avance, plus on est happé par ce souffle intimiste d’une rare puissance qui touche tout autant qu’il bouleverse nos schémas de lecture habituels.

En terme de qualité littéraire pure, on est clairement ici face à un exercice de style. Amoncellement de pensées internes, pas forcément reliées entre elles, on peut passer du coq à l’âne très facilement. La structure mentale du héros étant plus que précaire, il en va de même de ses pensées et donc du récit les relatant. Il faut un bon temps d’adaptation et une grosse envie de lecture pour tenir le choc tant ce dernier est important. De ce chaos décousu ressort au final un portrait atypique et une expérience de lecture aussi fascinante qu’unique en son genre. À chacun de se laisser tenter ou pas...

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