lundi 1 mai 2017

"Le Rêve de Ryôsuke" de Durian Sukegawa

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L’histoire : Ryôsuke souffre de manque de confiance en lui, un mal-être qui trouve ses racines dans la mort de son père lorsqu’il était enfant. Après une tentative de suicide, il part sur les traces de ce père disparu, qui vivait sur une île réputée pour ses chèvres sauvages, et tente de réaliser le rêve paternel : fabriquer du fromage.

À travers les efforts du jeune homme pour mener à bien son entreprise dans un environnement hostile, Sukegawa dépeint la difficulté à trouver sa voie et à s’insérer dans la société, et souligne le prix de la vie, humaine comme animale.

La critique de Mr K : C’est avec une certaine impatience que j’entamai cette lecture juste avant de partir pour l’Angleterre avec mes loulous. Le précédent ouvrage de Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo, m’avait en effet laissé dans un état d’extase hautement prononcé entre poésie des mots et existentialisme à la nippone maîtrisé comme jamais, le tout saupoudré d’une dénonciation légère mais efficace des travers humains. En l’espace d’une petite heure, ce nouveau roman, Le Rêve de Ryôsuke, m’avait déjà conquis et envoûté par un récit une fois de plus immersif et diablement entraînant.

Ryôsuke et deux autres jeunes gens se retrouvent embauchés pour réaliser quelques travaux publics sur une étrange petite île où vit une communauté refermée sur elle-même, loin de la civilisation moderne et du mode de vie ultra speed de la capitale Tokyo. Eux-même s’exilent pour des raisons diverses et l’endroit est propice au lâcher prise et à l’introspection. Commence alors un étrange huis clos rythmé par les journées de travail harassantes (ils doivent notamment creuser un fossé long et profond pour restaurer une canalisation d’eau essentielle au confort des habitants de l’île), découverte de l’île par des promenades-randonnées, parties de pêche sur les rivages, rencontres avec les habitants pas toujours très aimables et leurs coutumes ancestrales, et révélations personnelles ricochants les unes aux autres et faisant irrémédiablement évoluer les personnages vers leurs rêves ou en dehors.

On retrouve dans cet ouvrage très différent cependant du précédent un esthétisme japonisant hypnotisant. La douceur des mots, le rythme lent englobe littéralement le lecteur et l’emmène très loin des sentiers battus. Les personnages nous sont amenés avec finesse, chacun réservant son lot de surprise avec des réactions et des révélations souvent surprenantes. On se laisse guider par ce magicien des mots qui instaure une ambiance très particulière entre naturalisme doucereux et violence des hommes entre eux et l’environnement. Le huis clos et l’isolement de l’île renforce cette tension sous-jacente qui se fait jour et malmène le lecteur, prisonnier avec Ryôsuke de cette île renfermée sur elle-même.

L’arrivée sur cette terre perdue dans la mer est une merveille du genre. Description succincte mais évocatrice à souhait, les réactions des personnages complètent la vision que l’on peut s’en faire : le village accroché à la côte, la forêt impénétrable, ces mystérieuses chèvres revenues à l’état sauvage, la mer indomptables et ses grottes côtières qui semblent refermer des secrets inavouables... Le mystère semble planer sur cette île et elle fait écho aux personnages torturés qui nous sont proposés ici bruts de décoffrages et sans fioritures : trois jeunes qui se cherchent et qui finalement vont se confronter à des villageois plutôt revêches.

A la nature sauvage qui les entoure, la communauté humaine de l’île impose des us et coutumes très anciens qui se heurtent aux velléités des trois jeunes. Certains en seront victimes, ne le supporteront pas et repartiront par la première navette vers l’archipel principal nippon. Ryôsuke lui marche sur les pas de son père et d’un secret de famille lourd à porter. Celui-ci va finalement éclater, lui permettre de prendre conscience de son identité et finalement de rebondir vers le rêve qu’il poursuit. Ses rencontres successives avec l’institutrice et surtout le vieil ami de son père défunt vont lui faire gravir les marches de l’existence et de la connaissance, l’amener à penser sa vie autrement et peut-être réaliser son rêve d’élevage et de production de fromage.

À travers cette aspiration simple d’apparence, l’auteur s’attarde sur la difficulté pour chacun d’entre nous de se réaliser avec par exemple les passages explicatifs sur la fabrication de fromage et les difficultés qui s’ensuivent (loin d’être fastidieux, ces passages à la manière du roman précédent sur les délices sont captivants), mais aussi les rapports qui s’enveniment entre Ryôsuke et les gens du crû qui ne comprennent pas son projet, lui préférant leurs coutumes de mise à mort des chèvres de l’île lors de cérémonie de passage ou autres festivités annuelles. Intervient alors l’autre dimension du livre qui traite de la souffrance animale, du respect de la vie au sens large et par moment, les yeux s’humidifient, les larmes pointent le bout de leur nez tant les tensions accumulées et la cruauté de certains personnages font mal au cœur. On bascule alors dans l’émotion la plus pure mais aussi la plus durable.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas livrer de clefs de lecture essentielles mais Le Rêve de Ryôsuke est un roman électrisant qu’il est impossible de lâcher avant d’avoir le fin mot de l’histoire. À la beauté des mots s’ajoute un conte semi-initiatique qui pose beaucoup de questions sur l’homme et son rapport à la nature et à son existence. Un très bel ouvrage qui trouvera sa place dans toutes les bonnes bibliothèques !


mardi 20 octobre 2015

"Ring" De Koji Suzuki

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L'histoire: Kazayuki Asakawa déglutit, les yeux rivés sur l'écran de télévision. Au fond de lui-même, il sait que c'est vrai, que ce n'est ni une plaisanterie, ni une menace en l'air. Il sait que les quatre adolescents, dont sa propre nièce, qui ont regardé ensemble la cassette vidéo avant lui sont morts. Juste au même moment. S'il veut survivre, il lui faut comprendre d'où vient cette cassette, le sens de ces images énigmatiques et inquiétantes, de cette malédiction absurde. Et il ne lui reste plus que sept jours. Même moins de sept jours ! Et pas la moindre piste...

La critique de Mr K: Les films qui m'ont vraiment effrayé lors d'une séance cinoche se comptent sur les doigts d'une main. Ring de Hideo Nakata fait partie de ceux là avec une séance à haute tension vécue à sa sortie au MK2 Hautefeuille lors de ma période parisienne. Un grand grand flip, une peur viscérale et persistante durant deux semaines. J'ai appris par la suite qu'il était le premier tome d'une trilogie littéraire nippone qui a connu un succès monstre (hé hé!) au pays du soleil levant. Puis le temps a passé, seules restent les pensées (et de très mauvais remakes US) et dans ma PAL toujours rien! Jusqu'au jour pas si lointain où le présent volume s'offrait à ma vue! Vision sublime, réflexe pavlovien et hop! Acquisition directe!

Pour les amateurs du film, attendez vous à être légèrement surpris. Autant Nakata en avait fait une œuvre très intimiste et féministe par moment, autant ici, dans l'ouvrage de Koji Suzuki, c'est l'oncle d'une des victimes de la K7 maudite qui enquête. Journaliste en disgrâce suite à un reportage manqué, il fait le rapprochement par hasard entre la mort de sa nièce et celle mystérieuse d'un jeune couple dans une voiture abandonnée au bord de la route. Véritable thriller à la mode page-turner, on suit son enquête qui le mène dans un chalet de vacances où il va visionner un étrange film aux vertus quelques peu mortifères! Eh oui, on meurt de peur littéralement, une semaine pile poil après son visionnage! Le compte à rebours s'amorce et impitoyablement les jours se suivent vers le jour fatidique. Le rythme s'accélère, les révélations fourmillent et la fin… hé hé, la fin…

Je ne suis pas forcément amateur de lectures faisant suite à un visionnage cinématographique mais je dois avouer qu'avec ce récit je vais réviser mon jugement. On appréhende bien le processus d'adaptation et bien que la trame principale soit respectée (la K7, la malédiction, le personnage de Sadako), on est surpris par certains aspects de l'histoire et la vision masculine apporte un angle différent et non dénué d'intérêt. L'amitié qui lie le héros et son professeur de fac décalé est touchante, anime le récit et lui donne une vigueur supérieure au film au détriment peut-être d'une sensibilité plus exacerbée dans le métrage et par là poignante. Les morts, quelques lieux, divergent aussi et l'on tourne beaucoup en rond avant d'approcher la vérité qui s'écarte quelque peu aussi du film. Le personnage de Sadako reste aussi effrayant que dans le métrage mais en plus humain ce qui la rend encore plus tragique et cruelle en même temps.

En filigrane, c'est une vision du Japon contemporain et agité, mêlée d'influences plus traditionnelles qui s'offre à nous. Les âmes esseulées se croisent, la technologie est présente au moindre recoin (la première piste est d'ailleurs assez ambiguë et joue sur cet aspect de la société japonaise). Mais il y a aussi le poids des traditions, le machisme ambiant, la rancune accumulée, les esprits non morts et leur errance, le don surnaturel et la sorcellerie qui rentrent en jeu. Un ouvrage très complet et multiforme qui trouve son unité dans son sens aigu du récit et du rythme.

Comme dit lors de ma critique du recueil de nouvelles Dark water du même auteur, ne cherchez pas ici un ouvrage typiquement japonais. On nage dans le style thriller à l'américaine avec un savant dosage de suspens et de révélations mais une écriture plus commune et finalement proche d'auteurs occidentaux. Point de fantaisie, de digressions trop intimistes ou d'images filées mais un roman efficace et diablement mené qui procure attentes et espérances bien mesurées. Pas de peur mais une certaine appréhension, notamment un crescendo bien prenant dans les 20 derniers pages où malédiction et résolution se mêlent pour un final vraiment tendu. Lu dans le noir avec une lampe frontale, le livre procure son petit effet tout de même. Un gage de réussite et d'accomplissement que je vous conseille d'appréhender à votre tour si vous en avez le courage!

mercredi 7 octobre 2015

"Vers l'autre rive" de Kiyoshi Kurosawa

Vers l'autre rive afficheL'histoire : Au cœur du Japon, Yusuke convie sa compagne Mizuki à un périple à travers les villages et les rizières. A la rencontre de ceux qu'il a croisés sur sa route depuis ces trois dernières années, depuis ce moment où il s'est noyé en mer, depuis ce jour où il est mort. Pourquoi être revenu ?

La critique Nelfesque : Les films asiatiques, c'est clairement LE truc de Mr K. Je l'ai suivi ici par curiosité et parce que "Vers l'autre rive" s'est vu décerner le Prix de la mise en scène Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes. Depuis qu'il lit de la littérature japonaise entre autres, il aime l'ambiance qui se dégage des oeuvres nippones en général. Je le laisserai développer cela dans sa critique qui suit. C'est moins mon truc mais à l'occasion je veux bien me laisser tenter. Ensemble par contre, nous partageons la fascination pour les films de genre, et les productions asiatiques en particulier, pour la nourriture asiatique et les voyages sur ce beau continent.

Mais revenons-en au film... "Vers l'autre rive" est un film contemplatif avec tout ce que cela comporte comme qualités et comme défauts. De magnifiques plans emplis de poésie (la scène des fleurs découpées sur le mur de la chambre est vraiment superbe) et des silences lourds de sens (la scène de la jeune fille au piano) mais aussi des longueurs, des longueurs, des longueurs et des longueurs... En sortant de la salle, j'ai caustiquement signifié à Mr K qu'à ma prochaine insomnie je me materai un film japonais, ça sera plus efficace que Chasse et Pêche... Désolée pour les amoureux du genre mais j'ai baillé à m'en décrocher la mâchoire. D'un peu plus et je me serai endormie. Plus sopo, tu fais pas !

Cela aurait été dommage toutefois car l'histoire en elle-même est très belle. Mizuki est veuve depuis 3 ans et n'arrive pas à faire son deuil. Un soir, alors qu'elle prépare des mochis (quand je vous disais qu'on adorait la nourriture asiatique...), Yusuke fait son apparition dans la cuisine et lui propose de le suivre pour faire un étrange voyage. Ils vont alors sillonner le Japon et se rendre auprès de personnes que Yusuke a fréquenté durant ces 3 dernières années d'errance. Des vivants, des morts, des personnes en souffrance... J'ai particulièrement aimé l'histoire de ce vieux distributeur de journaux indépendant et la façon dont Kurosawa l'a porté à l'écran. Rien que pour cette partie du film, je suis tout de même contente de m'être déplacée en salle. C'est très beau, c'est touchant, c'est introspectif, c'est poétique, c'est japonais.

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Mais les réactions et façons d'appréhender les choses des nippons est tellement loin de nos codes occidentaux que j'ai personnellement beaucoup de mal à m'identifier aux personnages, à être profondément émue et finalement à être touchée. Je contemple alors le film, passivement, j'observe plus que je ne vois... C'est une sensation étrange. Je voudrais me téléporter dans l'écran et secouer les personnages, leur dire de crier, de pleurer, de s'exprimer, de sauter en l'air, de dire "merde" et d'arrêter de regarder le sol timidement quand on leur fait des compliments !

Pour conclure, avant de laisser la place à Mr K qui a été plus enjoué que moi, j'ai passé un moment agréable avec "Vers l'autre rive". Sans plus. Une petite parenthèse dont j'aurais pu me passer mais qui ne m'a pas totalement déplue. Un petit flottement donc... Et une irrépressible envie de manger asiat' en sortant !

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La critique de Mr K : 4,5/6. Prix de la mise en scène de la sélection Un certain regard de l'édition 2015 du festival de Cannes, j'attendais avec impatience depuis quelques mois la sortie de ce métrage. Je suis de manière général fasciné par cette terre de contraste que se révèle être le Japon. J'aime beaucoup la littérature nippone et le cinéma venant de cet archipel avec une préférence pour les films de genre - je ne me suis toujours pas remis du choc de The Ring, bientôt la critique littéraire d'ailleurs sur ce blog ayant lu l’œuvre originel il y a peu - mais aussi les drames intimistes comme Still the water, mon gros coup de cœur de l'année dernière. J'avais raté en son temps le film Real du même réalisateur qu'il faut d'ailleurs que je regarde dans les semaines à venir. Qu'en est-il de cette histoire étrange de revenant?

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Une professeur particulier de piano vit seule dans la mégalopole japonaise. Sa vie est bien réglée et monotone depuis la disparition de son mari. Un jour, il n'est jamais revenu d'un séjour en mer et elle doit vivre avec ses souvenirs. Cependant, un soir il est là et bien là! Il lui annonce tout de go qu'il est mort et qu'il vient prendre de ses nouvelles. Très vite, il va l'entraîner dans un voyage quasi initiatique à la rencontre de personnes qu'il a autrefois connu et qui l'ont aidé. Il veut leur rendre la pareille et compte sur sa douce épouse pour réussir cette entreprise. Commence alors un parcours initiatique et hypnotique, métaphore du temps qui passe, des sentiments qui perdurent et de la nécessité de faire son deuil.

Passez votre chemin si la lenteur au cinéma vous rebute. Clairement, le rythme est langoureux de chez langoureux avec une action limitée, des personnages très calmes, à la limite de la neurasthénie dirait Nelfe. On avance lentement, très lentement et il ne se passe pas grand-chose avouons-le. L'intérêt porte surtout sur les personnages et notamment leur part d'ombre. Le personnage du mort est ainsi très complexe et le voile se lève sur une personnalité torturée de son vivant. D'ailleurs sa femme en découvre autant que nous sur son mari qu'elle croyait pourtant bien connaître et qu'elle continue d'aimer par dessus tout. Le couple crève l'écran je trouve grâce au charisme terrible qui se dégage des deux acteurs qui irradient la toile de leur présence. Le non-dit est ici très explicite et mène le récit!

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Étrange balade vraiment que ce film entre paysages urbains grisonnants, villes moyennes de la banlieue et campagne profonde. De manière générale, les paysages ne sont pas vraiment beaux mais certains plans et passages sont tout bonnement magnifiques. J'ai particulièrement apprécié le passages chez le vieil homme, un distributeur indépendant de journaux qui découpe des fleurs dans les publicités pour en couvrir les murs de sa chambre ou encore le passage au piano dans le restaurant. On a alors le cœur au bord des lèvres, le temps suspend son vol et on touche au sublime, surtout que la réalisation est tout bonnement parfaite.

Pour autant, je ne crierai pas au génie pour la simple et bonne raison que je pensais vraiment ressortir lessivé et touché en plein cœur par ce film. Bien que poignant par moment, j'ai trouvé qu'il ratait un peu sa cible, la faute sans doute à des zones d'ombres dans la caractérisation des personnages (notamment l'héroïne) qui empêche l'empathie d'envahir totalement le spectateur. Reste cependant une expérience nippone fort plaisante et qui plaira à tous les amateurs du genre.

vendredi 10 juillet 2015

"Les Tendres plaintes" de Yoko Ogawa

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L'histoire: Blessée par l’infidélité de son mari, Ruriko décide de disparaître. Elle quitte Tokyo et se réfugie dans un chalet en pleine forêt où elle tente de retrouver sa sérénité. Ruriko est calligraphe. Non loin, dans un autre chalet, s’est installé Nitta, un ancien pianiste de renom devenu facteur de clavecins, un homme habité par un calme particulier qui semble absorber les sons des instruments qu’il fabrique. Bien qu’assisté chaque jour dans son ouvrage minutieux par une jeune femme prénommée Kaoru, il vit seul avec un vieux chien aveugle et sourd. Invitée en ces lieux par Kaoru, la calligraphe observe et s’interroge sur la relation du facteur et de son aide. Ainsi elle apprend que Nitta ne peut plus jouer en présence d’autrui, que seule persiste en lui la capacité de vivre avec des sons invisibles. Mais, un matin, la calligraphe surprend Nitta installé au clavecin jouant “Les Tendres Plaintes” pour Kaoru.

La critique de Mr K: Il y a un peu plus d'un an, je vous faisais part de mon enthousiasme après la découverte d'une auteure japonaise qui m'avait subjugué avec son très beau roman: La Pièce hexagonale. Une blogueuse-amie m'avait encouragé à poursuivre ma découverte de Yoko Ogawa mais aucune occasion ne s'était présentée à moi lors de nos chinages compulsifs à Nelfe et à moi. C'est une fois de plus par l'intercession de notre cher abbé que j'ai pu dégoter le présent ouvrage dont la quatrième de couverture promettait isolement, introspection et amour à la japonaise… Pas déçu pour un yen, le Mr K! J'ai lu ce roman en un temps record et j'ai apprécié au plus haut point cette nouvelle incursion dans le pays du soleil levant.

L'action débute dans la nuit, en pleine montagne. Ruriko est une femme bafouée. Elle subit depuis trop longtemps le libertinage de son mari qui ne cache même plus sa relation adultère et lui manque régulièrement de respect. La jeune femme a donc décidé de tout quitter précipitamment et de rester un temps indéterminé dans le vieux chalet familial perdu dans les hauteurs. Adieu Tokyo, son stress et ses souvenirs! Le temps est à la reconquête de l'estime de soi, la réorientation de sa vie et les nouvelles rencontres. Elle va nouer des rapports avec ses voisins immédiats, un étrange duo qui fabrique des clavecins et partage une passion dévorante pour la musique. Découverte de l'autre, levée de secrets inavoués, révélations intérieures… voila ce qui attend le lecteur tout au long de sa lecture.

Ce livre ne fait pas exception à la règle qui veut que de nombreux auteurs japonais aiment installer très progressivement leur intrigue, conjuguant lenteur et subtilité avec un talent sensuel et d'une finesse remarquable. Yoko Ogawa prend donc le temps pour poser les valises de son héroïne, petit bout de femme qui pour la première fois de sa vie prend son destin en main et essaie de se révolter contre un mari qui ne l'aime clairement plus. Mélancolique, elle fait écho au paysage qui l'entoure, le moindre arbre, le moindre ruisseaux lui renvoyant ses chagrins intimes, ses fêlures à vifs. L'auteure mêle balades, visites chez les voisins et souvenirs d'enfance avec un étrange rythme hypnotique qui fonctionne à plein sur le lecteur dérouté et fasciné. Rien d'extraordinaire de prime abord: un sentiment exprimé, un dialogue impromptu, une situation, un vieux chien en fin de vie (sic)… autant de détails insignifiants qui font un tout d'une beauté brute et immaculée. Oui, on est bien en pleine littérature japonaise. Le temps a suspendu son vol, en témoignent les deux nuits où mon réveil a du me rappeler à l'ordre!

À la fantasmagorie des lieux, des rêves et des souvenirs s'ajoutent des rapports humains très terre à terre: la relation quasi maternelle de la tenancière de l'auberge avec Ruriko qu'elle ravitaille régulièrement, le lien tissé entre la jeune calligraphe et sa professeur d'université, l'aigreur qui a remplacé l'amour dans les rapports entre Ruriko et son mari et surtout le triangle relationnel établi entre Nitta, Kaoru et Ruriko. Mélange délicat d'amitié, d'amour, d'attirance, de répulsion, les lignes bougent beaucoup durant le roman. Les situations se lient et se délient entre les protagonistes alternant espoir, quasi rédemption et déception amère au croisement de la musique, du rapport homme/femme et de la nature sauvage. C'est prenant et très poétique, un climax unique et très japonais. J'adore.

L'écriture est un ravissement de chaque instant: petit roman, économie des mots, la pureté de la formulation densifie et magnifie une histoire universelle en fin de compte. Ce parcours de femme m'a ému comme rarement et ne fait que renforcer mon attachement à ce type de littérature et à cette auteure tout particulièrement. Un petit bonheur que je vous recommande chaudement!

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jeudi 29 janvier 2015

"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage" de Haruki Murakami

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L'histoire: Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d'université jusqu'au mois de janvier de l'année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.
À Nagoya, ils étaient cinq amis inséparables. L'un, Akamatsu, était surnommé Rouge; Ômi était Bleu; Shirane était Blanche et Kurono, Noire. Tsukuru Tazaki, lui, était sans couleur. Tsukuru est parti à Tokyo pour ses études; les autres sont restés.
Un jour, ils lui ont signifié qu'ils ne voulaient plus jamais le voir. Sans aucune explication. Lui-même n'en a pas cherché.
Pendant seize ans, Tsukuru a vécu comme Jonas dans le ventre de la baleine, comme un mort qui n'aurait pas encore compris qu'il était mort.
Il est devenu architecte, il dessine des gares.
Et puis Sara est entrée dans sa vie. Tsukuru l'intrigue mais elle le sent hors d'atteinte, comme séparé du monde par une frontière invisible.
Vivre sans amour n'est pas vivre. Alors, Tsukuru Tazaki va entamer son pèlerinage. À Nagoya. Et en Finlande. Pour confronter le passé et tenter de comprendre ce qui a brisé le cercle.

La critique de Mr K: Le Père Noël m'a fait un très beau cadeau avec le dernier Murakami, L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. J'en avais beaucoup entendu parlé mais ma douce compagne m'avait dit de réfréner mes ardeurs et d'attendre au moins janvier avant de l'acquérir. Je peux maintenant vous l'avouer... Je crois que régulièrement, Nelfe est de mèche avec le Saint homme!

Au centre de l'histoire, on retrouve un jeune homme déboussolé et esseulé. Tsukuru Tazaki ne s'est jamais remis de sa rupture nette et sans explication avec ses quatre grands amis de lycée. Du jour au lendemain, ils refusent de le revoir et le jeune héros s'enfonce dans une déprime languissante de quelques mois. Puis, la vie fait son chemin, bien que profondément seul et effacé, il finit ses études et travaille. Sa vie se déroule sans surprise et sans réelle passion (à part son goût pour les chemins de fer) jusqu'à sa rencontre avec une femme qui va le pousser dans ses retranchements intérieurs et va l'obliger à bouger hors des lignes mentales qu'il s'est jusque là imposé. Commence alors une quête initiatique pour lever la vérité sur les raisons de cette rupture et lui permettre de découvrir sa vraie personnalité.

Ce livre est magnifique de bout en bout et décidément Murakami est à part et exceptionnel. Il y a tant de choses qui m'ont plu dans ce livre, tant d'émotion à fleur de peau, de finesse dans la caractérisation des personnages, tant de beauté larvée entre les mots et les phrases... Le style Murakami se fait ici encore plus abordable qu'à l'habitude avec un récit plus terre à terre qui ne verse à aucun moment dans la fantaisie ou le fantastique. L'exploration est concentrée sur l'humain, son ressenti, son évolution. Pas besoin pour autant d'être spécialiste en psychologie, le maître vous guide tranquillement sur les rivages intérieur de Tsukuru.

Ce personnage m'a profondément touché et ému tant il change durant les 368 pages du livre. Très vieux garçon au départ, il va peu à peu se découvrir grâce à l'entremise de Sara, une femme qu'il vient de rencontrer. Le plus remarquable est la manière dont Murakami peint la manière dont Tsukuru tombe amoureux. C'est puissant et simple à la fois. Rarement la naissance d'un amour aura été décrit avec autant de tact et de réussite. C'est un bonheur constant que de voir les sentiments de Tsukuru émerger et modifier en profondeur sa vision de la vie et de lui-même. Au cours de sa quête de vérité, il va aussi remettre en question ses certitudes quant à ses anciens amis qu'il va rencontrer un à un pour essayer de s'en sortir, de lever les blocages qui le gênent depuis si longtemps. Cela donne de très belles pages mêlant nostalgie et espoir, amitié et ressentiment... On est vraiment plongé au cœur d'un pèlerinage spirituel d'une rare intensité et qui éclabousse le lecteur par sa pureté et son cheminement.

Au final, j'ai littéralement dévoré cet ouvrage qui part bien des côtés (notamment les thématiques abordées) m'a fait penser à La Balade de l'impossible. Ce livre a réveillé des réflexions sur ma propre existence, mes expériences, mon ressenti et je l'ai refermé la gorge nouée par l'émotion. Une autre perle littéraire de Murakami!

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
- "1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
- "1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
- "Kafka sur le rivage"
- "La Ballade de l'impossible"
- "Sommeil"
- "La Course au mouton sauvage"

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vendredi 17 octobre 2014

"Still the water" de Naomi Kawase

affiche-still-the-waterL'histoire: Sur l'île d'Amami, les habitants vivent en harmonie avec la nature, ils pensent qu'un dieu habite chaque arbre, chaque pierre et chaque plante. Un soir d'été, Kaito, découvre le corps d'un homme flottant dans la mer, sa jeune amie Kyoko va l'aider à percer ce mystère. Ensemble, ils apprennent à devenir adulte et découvrent les cycles de la vie, de la mort et de l'amour...

La critique Nelfesque: Vous avez bien lu le synopsis du film là juste au dessus ? Bon ben oubliez l'intrigue de l'homme mort dans la mer, sérieusement, ça n'a pas vraiment d'importance ici. Ce sont les premières images du film mais ne vous attendez pas à un thriller ou un polar au rythme endiablé. Vous risquez d'être déçu. D'ailleurs si vous avez bien regardé la bande annonce avant de vous rendre en salle, normalement, il ne devrait pas y avoir de méprise...

"Still the water" a été présenté à Cannes cette année dans la sélection officielle. L'affiche est sublime, la bande annonce aussi. La BO, n'en parlons pas. Il se dégage de l'ensemble une force déjà palpable. "Still the water" est un film contemplatif. C'est japonais et ça ne plaira pas à tout le monde. Parfois, j'ai un peu de mal avec certains aspects du cinéma nippon, la lenteur notamment mais souvent la beauté des images l'éclipse (ou la sublime, diront les amateurs). 

On entend beaucoup parler de ce film en ce moment, on lit ça et là qu'il est sublime, touché par la grâce, que c'est un chef d'oeuvre. Je n'irai pas jusque là. Mr K tend à le penser mais de mon côté, je suis plus nuancée.

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Les plus belles images sont dans la bande annonce. Je m'attendais à un festival de poésie visuelle et finalement je n'ai pas réussi à rentrer totalement dedans, certains plans ne m'ayant pas touchée ou n'ayant peut être tout simplement pas compris la symbolique de certains d'entre eux. Ce qui m'a beaucoup plu en revanche, c'est la philosophie de vie des personnages, surtout celle des adultes. Sur l'île d'Amami, il y fait bon vivre et les évènements se déroulent tels qu'ils doivent se dérouler. La naissance, l'amour, la mort, chacun s'attend à les vivre un jour et accepte les choses telles qu'elles arrivent. Ce qui n'est pas le cas de Kaito et Kyoko, jeunes adolescents en pleine période d'apprentissage de la vie. Cet aspect là du film m'a vraiment séduite. La jeune Jun Yoshinaga, actrice talentueuse et magnifique est sublime ici et son jeu va droit au coeur. Ecouter les personnages faire leurs longues tirades sur la vie a quelque chose de reposant et quand la lumière se rallume, le silence règne encore dans la salle.

Les spectateurs, comme envoûtés, ne quitteront leurs sièges qu'à la toute fin du générique. C'est une habitude chez nous mais c'est la première fois que je vois une telle communion dans une même salle obscure. Personne ne s'est levé avant la dernière note, avant le dernier mot. Un film à voir tant il est peu commun et laisse une sensation de plénitude au spectateur qui veut bien se laisser charmer.

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La critique de Mr K: 6/6. Décidément 2014 est un grand crû en terme de films, Still the water a pris dans mon cœur la palme d'or de mon année cinématographique détenue jusqu'à il y a peu par Under the skin et / ou Zero Theorem. Je suis sorti époustouflé, soufflé, ému comme jamais de ce film aussi beau esthétiquement que dans son propos. Une grande claque salvatrice dans ce monde de l'immédiateté et de la superficialité.

Naomi Kawase, dont c'est le premier film que je vois (et ce ne sera pas le dernier), nous invite à suivre les destins de deux adolescents japonais habitant sur l'île d'Amami-Ōshima, monde replié sur lui-même, vivant dans un microcosme culturel particulier où notamment chants et danses traditionnels se mêlent à la vie de tous les jours. Un matin, un cadavre est repêché sur la plage et Kyoko et Kaito, deux amis très proches au bord de vivre une belle histoire d'amour réagissent très différemment. Kaito semble se refermer comme une huître alors que Kyoko doit faire face au décès prochain de sa maman très malade. Le titre du film en japonais signifie "deux fenêtres", ce qu'il est vraiment avec les deux points de vue adoptés qui vont finir par se rejoindre dans une apothéose finale d'une rare intensité.

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Ce film est parmi les plus beaux que j'ai jamais vu sur le thème de l'adolescence, cet âge dominé par l'Éros et le Thanatos, pulsions d'amour et de mort tour à tour vécues par Kyoko et Kaito. Ce temps des hésitations, des incompréhensions, des voies de garages, des retours en arrière est remarquablement construit et décrit dans ce film où la légèreté et la finesse ne trahissent jamais le propos. Cet âge est rude, handicapant et terrifiant à vivre pour de nombreux ados. Les deux familles qui nous sont présentées sont un miroir très fidèle à la réalité, il en transpire un profond humanisme et des situations parfois désespérées. Comment ne pas être touché par la lente agonie de la mère de Kyoko et le courage dont fait preuve son mari et sa fille lors d'une dernière cérémonie des plus décalées pour des occidentaux comme nous? Et ce jeune garçon qui n'accepte pas la séparation de ses parents et ne comprend pas pourquoi sa mère voit d'autres hommes que son père désormais parti exercé son métier à Tokyo? Images crues (les sacrifices de chèvres, plus vrais que nature évoquant la mort), réactions à fleur de peau (la révolte violente de Kaito face à sa mère), moments de détentes avec un vrai ami, les conseils et visions ancestrales transmis par le grand-père qui attend la fin de sa vie... autant de petites touches mises bout à bout qui conjuguent au sublime et à la beauté.

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Les deux personnages principaux rayonnent de présence avec deux beautés adolescentes faites pour être ensemble mais que les difficultés de la vie testent et éprouvent. Ils jouent merveilleusement bien et malgré l'extrême lenteur parfois de leurs réactions (ben c'est japonais tout de même!), il ressort une profondeur sans faille de cette relation complexe et puissante. Captivé, intrigué, on ne peut qu'espérer un dénouement heureux mais dieu que la cinéaste nous égare en chemin! Kyoko et Kaito m'ont vraiment touché au plus haut point et leur histoire dépasse pour le coup le cadre purement asiatique, chacun repensant à ses expériences passées pourra y prendre quelques morceaux d'histoire et y coller la sienne. Pour transcender ce couple, tous les autres personnages sont des merveilles d'interprétation et de justesse avec une mention spéciale pour les parents et le grand père légèrement espiègle, figure quasi incontournable du cinéma japonais. Je retiendrai beaucoup de scènes de ce film, tout particulièrement la scène d'enlacement familial devant la maison où seul ne père n'a pas la possibilité de poser la tête sur un des siens, ou encore la balade romantique en vélo au bord de l'eau, les scènes de typhons sont aussi très réussies, le plan sur les mains de la maman lors de son agonie... sans compter les cinq dernières minutes qui m'ont arraché je l'avoue quelques larmes d'émerveillement!

Still the water 6

La nature est omniprésente dans ce film, elle ne fait qu'un avec l'histoire soulignant les différentes phases du récit. Images hypnotiques de vagues venant se casser sur le rivage, la douceur puis la violence du vent dans la végétation, l'arbre totem devant la maison de Kyoko, la végétation luxuriante sur les bords de la route côtière... La nature nous accepte en son sein et non l'inverse, rien ne sert de lui résister dit un personnage au cours d'une scène clef où Kaito pense avoir perdu sa mère à tout jamais. Ce film est perlé de références à la philosophie zen, contemplative et pour mieux accentuer ces lignes de force, Naomi Kawase nous sert une œuvre d'une grande douceur et d'une beauté extrême. Certains vous diront que c'est trop, je vous dirais que je n'ai pas vu les deux heures passées et que ça aurait pu durer encore plus longtemps tant je ne me suis pas ennuyé. On passe un moment d'une grande liberté, d'une grande zénitude finalement sans pour autant que le cerveau tourne à vide. Au contraire, le moindre cadrage, la moindre réaction, la moindre péripétie nous interroge si tant soit peu qu'on se laisse guider sans résistance en relâchant nos barrières culturelles et en se laissant aller au gré de ce rythme lancinant qui emporte tout avec lui.

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Rien que d'en parler me donne envie d'y retourner! M'est avis que j'en ferai l'acquisition dès qu'il sera disponible en DVD. Malheureusement, je ne retrouverai qu'une once de la puissance évocatrice et de la beauté de cette expérience vraiment géniale au cinéma. Ça va être dur de faire mieux au cinéma cette année pour moi!

samedi 7 septembre 2013

"Les évaporés" de Thomas B. Reverdy

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L'histoire: Ici, lorsque quelqu'un disparaît, on dit simplement qu'il s'est évaporé, personne ne le recherche, ni la police parce qu'il a pas de crime, ni la famille parce qu'elle est déshonorée. Partir sans donner d'explication, c'est précisément ce que Kaze a fait cette nuit-là.

Comment peut-on s'évaporer si facilement? Et pour quelles raisons? C'est ce qu'aimerait comprendre Richard B. en accompagnant Yukiko au Japon pour retrouver son père, Kaze. Pour cette femme qu'il aime encore, il mènera l'enquête dans un Japon parallèle, celui du quartier des travailleurs pauvres de San'ya à Tokyo et des camps de réfugiés autour de Sendai.

Mais, au fait: pourquoi rechercher celui qui a voulu disparaître?

La critique de Mr K: Une très belle lecture aujourd'hui avec ce premier contact avec l'auteur Thomas B. Reverdy qui nous convie ici à une promenade au sein d'un pays lointain et ésotérique : le Japon. Cette contrée lointaine a toujours provoqué chez moi une certaine fascination, depuis notamment un cours qu'un prof hors-norme nous avait fait en Terminale: la mentalité japonaise, les moeurs entre tradition et extravagance, le respect de la nature et le culte de l'énergie nucléaire, la culture religieuse très forte et la modernité au coin de la rue, sa littérature à la fois poétique et évocatrice (Murakami est un maître ), la nourriture, les films de genre ultra-gore (Tokyo gore police par exemple), Miyasaki... Autant d'éléments dissonants, contrastés qui m'attirent et qui ici se retrouvent concentrés dans un roman fort bien mené.

C'est par le prisme de plusieurs personnages, plusieurs visions que nous pénétrons dans le Japon d'aujourd'hui. Yukiko et son ex petit-ami détective viennent chercher des réponses quant à la disparition de Kaze que nous suivons aussi tous les quatre chapitres. Il y a aussi un jeune garçon des rues, orphelin réfugié climatique suite au tsunami qui provoqua Fukushima, qui intervient de temps en temps pour compléter un tableau qui se veut exhaustif sur ce pays pas tout à fait comme les autres. Les chapitres sont très courts, pas plus de six pages chacun, et s'apparentent à de petits bonds décrivant à chaque fois une réalité, un sentiment et des émotions. Par ce balaiement régulier, un rythme quasi hypnotique s'installe et le lecteur ne peut décrocher tant il est immergé dans un univers à la fois captivant, poétique mais aussi inquiétant.

On retrouve ainsi beaucoup d'aspects que l'on connait déjà du Japon et de ses habitants. La fierté intrinsèque des japonais et la volonté de ne j'avais perdre la face à travers cette étrange disparition qui porte préjudice à l'image de la famille de Yukiko, la gentillesse et le devoir de bien recevoir ses hôtes, la foule anonyme et impassible des grandes villes (des scènes entières sur ce thème sont d'admirables réussites), les paysages urbains mêlant grisaille et activité incessante, des restaurants et troquets survoltés, des villes hyperactives où l'activité est continue contrastant avec une campagne paisible baignant dans une culture plurimillénaire. C'est avec un plaisir sans borne que nous suivons Yukiko, jeune expatriée reprenant contact avec sa culture et son pays. Richard est son pendant occidental qui lui, va à la découverte de l'univers de sa bien-aimée alors qu'il n'aime pas voyager! Cela donne lieu à des scènes tendres, parfois drôles avec des incompréhensions dues à la rencontre de deux cultures bien différentes.

Ce livre nous décrit aussi un Japon inconnu que les autorités semblent essayer de cacher aux yeux des occidentaux. Un pays au main des mafias Yakuzas garantes de l'ordre et du bon fonctionnement de la société. Un pays où les réfugiés de Fukushima vivent dans la misère la plus totale dans une quasi indifférence générale. Le tableau est apocalyptique par moment et très dur à supporter tant on se rend compte que bien des choses nous sont cachées et que derrière l'image de ce pays riche et développé existe la pauvreté, le danger extrême des radiations et le destin fatal réservé à de nombreux japonais.

Ce livre est donc un parfait condensé de ce pays et invite à un voyage à nul autre pareil qui ne peut laisser indifférent. La langue est poétique à souhait et peu à peu je me suis laissé gagner par cette torpeur toute japonaise que je n'avais pas expérimenté depuis ma dernière excursion chez Murakami. Simple et pure en terme d'écriture (attention cependant, vous allez réviser par moment vos connaissances en japonais, pas de lexique en fin d'ouvrage), cette oeuvre se concentre sur l'essentiel. Ici l'histoire n'est qu'un prétexte à la découverte d'une culture et d'un peuple et même s'il ne se passe pas grand chose et que la fin est elliptique, on ressort heureux et un peu effrayé de ce roman à la fois atypique et passionnant.

Une très belle expérience littéraire que je ne peux que vous conseiller!

Posté par Mr K à 19:50 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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jeudi 8 mars 2012

"Sparrow" de Johnnie To

sparrow-affiche1L'histoire: Kei, le meilleur pickpocket de Hong Kong et ses amis Sak, Mac et Bo mènent une vie paisible faite de petits larcins. Un jour les quatre amis croisent la route de Lei, une jeune femme retenue prisonnière par M. Fu, un riche homme d'affaire. Les pickpockets vont monter plusieurs "coups" pour libérer la jeune femme de l'emprise de M. Fu.

La critique de Mr K: 4,5/6. J'ai emmené mes CAP voir ce film de Johnnie To sorti en 2008 dans le cadre du dispositif Lycéens au cinéma. C'était l'occasion pour eux de découvrir le cinéma asiatique qui ne fait guère recette auprès de nos jeunes et pour moi de voir un film de To différent de ce qu'il réalise d'habitude. En effet, ce grand cinéaste plutôt habitué au genre "film de gangsters" (hautement apprécié dans sa patrie) nous livre ici un savoureux film qui mélange plusieurs genres avec jubilation.

On se trouve tout d'abord face à un film de "casse" pur et dur aux scènes milimétrées à l'extrême (scène d'ouverture où les quatre comparses dépouillent quelques passants de leurs effets personnels, la scène où les quatre amis tentent de voler la clef du coffre de M. Fu pendant un de ses massages thérapeutiques). On retrouve les thèmes du travail d'équipe (les quatre amis semblent parfois constituer un seul corps tant ils sont en osmose lors de leurs coups), l'élaboration du plan et même à un moment une simili-scène d'audition à la Ocean Eleven de Soderbergh.

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Pour autant, ce film ne se résume pas simplement à cela. Le ton est souvent très léger, on sourit, voir on rit à gorge déployée car ce métrage s'apparente aussi à une douce comédie. Certaines scènes présentant les tranches de vie entre les quatre amis (le leader charismatique, le beau garçon, monsieur tout-le-monde et un ado attardé) sont hilarantes à l'image de leurs retrouvailles après qu'ils se soient chacun à leur tour fait molester par les hommes de main de M. Fu. Il y a aussi les quatre scènes de séduction qui se suivent où Lei charme tour à tour les quatre vieux garçons pour mieux les sensibiliser à sa cause (j'ai une nette préférence pour la scène dans l'ascenseur avec monsieur tout-le-monde).

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Ce film est une belle réussite. Tout d'abord on sent que les acteurs (des habitués de To) ont pris plaisir à le tourner. Comme on est dans le buddy movie et qu'il sont tous très justes dans leur jeu, on y croit et on prend plaisir à se mêler à ce sympathique gang de pickpockets. Kelly Lin est quant à elle parfaite dans le rôle de la victime charmeuse qui ensorcèle avec élégance tous les hommes qui croisent son chemin. Johnnie To dans ce film confirme sa grande maîtrise technique qui ici frôle la perfection: musique omniprésente relevant à merveille des plans et des images lèchées mettant en valeur comme jamais la ville de Hong Kong dans sa diversité et son cosmopolisme. Le seul réel défaut de Sparrow est son scénario basique qui ne décolle jamais mais l'esprit contemplatif qui entoure cette oeuvre vous plonge littéralement dans un lointain qui paraît du coup très proche.

Une belle oeuvre que je vous conseille donc pour vivre une immersion à la fois étrange et drôle dans une ville emblématique et une certaine idée du cinéma. 

Posté par Mr K à 19:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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