jeudi 18 avril 2019

"Pression fatale" de Rita Falk

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L'histoire : Dans le paisible village de Niederkaltenkirchen, le dîner est servi. Là, dans le lit du juge Moratschek, en plein sur ses draps tout blancs, une tête de cochon sanglante, façon Parrain bavarois. Sinistre. Juste après qu’on a signalé l’évasion d’un dangereux prisonnier, à côté de qui les exploits d’Hannibal Lecter ne sont rien. Pour ce psychopathe en cavale, l’heure de la vengeance contre le magistrat qui l’a mis à l’ombre a sonné.
De quoi plonger le commissaire Franz Eberhofer dans une véritable détresse existentielle. Déjà que la belle Susie s’est enfuie en Italie, que le Papa casse les oreilles de tout le monde avec ses chers Beatles, et qu’en cuisine la Mémé leur inflige un Carême plus catholique que le pape... Maintenant, il a un tueur fou à attraper, et un juge fan des Stones à protéger.

La critique de Mr K : J'avais découvert Rita Falk il y a deux ans avec le déjanté Choucroute maudite paru déjà aux Editions Miroboles et que j'avais dévoré - sic -. Entre roman policier et comédie décalée, j'avais été séduit par les personnages complètement branques dont j'avais fait la connaissance et l'écriture tout en verve de l'auteure. Quel bonheur donc de replonger dans cet univers avec Pression fatale qui nous convie aux nouvelles aventures de Franz Eberhofer et des déglingos qui l'entourent. Bienvenue dans un polar rural bien décoiffant à la sauce allemande !

À la base tout commence par l'évasion d'un dangereux psychopathe qui souhaite se venger du juge qui l'a condamné. Franz est chargé de sa protection et de fil en aiguille, la victime potentielle se retrouve hébergée dans la famille Eberhofer où le juge sympathise avec le père du héros, soixante-huitard assumé, amateur de fumette et des Beatles. Mais cette trame n'est en fait qu'un prétexte, le roman s'attardant beaucoup plus sur les mœurs de la famille, les rapports qu'ils entretiennent et les us des habitants de Niederkaltenkirchen. Je peux vous dire que dans le domaine, on en voit des vertes et des pas mûres !

En soi, l'aspect policier de ce roman est plutôt secondaire. Cela ajoute une dose de suspens et de mystère à un texte ouvertement outrancier et drolatique. Pour autant, enquête il y a et même si elle ne réserve pas vraiment de surprises, elle fait son petit effet. On suit les pérégrinations de Franz, de ses amis et de sa famille et au détour d'événements triviaux un indice ou une vérité peut surgir à l'improviste et réorienter l'enquête. Car il faut bien l'avouer, Franz n'est pas du genre courageux, on pourrait le ranger dans la catégorie des grands flemmards qui se contentent du minimum (l'ouvrage commence tout de même avec la nouvelle de sa promotion en tant que commissaire). Mais comme ses supérieurs et tous les personnages peuplant cet ouvrage semblent complètement à côté de leurs pompes, sa lenteur n'a pas de grandes conséquences. Et puis, ça lui laisse tout le temps d'aller boire des coups avec les copains chez Wolfi, déguster les spécialités de son ami boucher et de la Mémé, supporter sa famille de fous, sans oublier ses sorties avec son chien Louis II.

Le plaisir de lire vient donc essentiellement des personnages que l'on côtoie. Le héros désabusé et légèrement cynique a du chien mais ma préférence va sans conteste vers la Mémé. Stakhanoviste de la cuisine au caractère bien trempé, sourde comme un pot, kick-boxeuse accomplie à ses heures perdues (moins dans ce volume par rapport au précédent), chacune de ses apparitions est un bijou de décalage et de drôlerie. Il y a aussi les potes de Franz avec le plombier-chauffagiste coureur de jupon et le charcutier dealer officiel de la table Oberhofer, aux QI respectifs pas très élevés mais à la camaraderie éprouvée. Eux aussi apportent leur pierre à l'édifice et contribuent à l'ambiance de folie douce qui flotte sur l'ouvrage. Il y a aussi la rivalité de Franz avec son frère aîné qui s'exprime notamment via les premiers mots que prononcent la nièce du commissaire et la figure du père qui en prend un coup au passage. Ne pas oublier non plus Susie, la promise du héros qui s'est enfuie avec un bel italien et que Franz n'a jamais oublié. L'amour a donc aussi voix au chapitre entre deux passages rocambolesques et donnera lieu à la fin à un road movie enlevé dans un dernier acte des plus réjouissants.

Le mélange des genres fonctionne à nouveau parfaitement avec une lecture addictive, jubilatoire et complètement déjantée comme je les aime. On ne voit pas le temps passer et il est quasiment impossible de relâcher Pression fatale tant on est pris dans un tourbillon de rire et d'appétence littéraire. Bien écrit, malin dans le développement des situations, tantôt émouvant et drôle, voilà une lecture qui réchauffe le cœur et fait passer un excellent moment. Ce serait vraiment dommage de passer à côté... Quant à moi, j'attends avec impatience les volumes suivants !

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mercredi 17 avril 2019

"Ortog et les ténèbres" de Kurt Steiner

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L'histoire : Après une héroïque mission dans l'espace, Ortog, le jeune Chevalier-Naute, est revenu sur la Terre. Mais soudain sa victoire, son triomphe lui apparaissent dérisoires: Kalla Karella, sa fiancée, est morte en son absence.
Désormais il n'a plus qu'un but : retrouver sa bien-aimée dans l'au-delà, l'en arracher peut-être, ou la rejoindre dans la mort.
Or, en ce XXXe siècle, les hommes ont construit une nécronef capable, croit-on, de braver le Temps et l'Espace. Ortog en sera le premier navigateur.
Dédoublé, à la fois vivant et inanimé, il va s'enfoncer dans le royaume des morts, traversant les cercles infernaux du feu, du poison, de la démence, pour atteindre enfin un labyrinthe à quatre dimensions.
Nouvel Orphée que rien n'arrête, Ortog y pénètre...

La critique de Mr K : Derrière le pseudo de Kurt Steiner se cache un auteur français (André Ruellan) que j'ai déjà côtoyé avec les lectures de Tunnel et Mémo, deux ouvrages de SF lorgnant vers la série B, aussi distrayants qu'addictifs à leur manière. C'est donc avec un certain plaisir que j'entamai Ortog et les ténèbres dont la quatrième de couverture annonçait une variation SF autour du mythe d'Orphée. Je dois bien avouer que mon sentiment est mitigé au moment d'en faire le bilan...

Ortog est un héros revenu sur Terre après une mission particulièrement délicate (décrite dans un ouvrage écrit auparavant et que je n'ai pas lu, cela n'a aucune incidence). Malheureusement pour lui, sa fiancée est morte entre temps, le voilà inconsolable, au bord du suicide même... Alors qu'il s'apprête à commettre l'irréparable, un inconnu l'aborde. Un mystérieux moine lui fait entrevoir la possibilité de retrouver sa bien-aimée et peut-être de la ramener avec lui dans le monde des vivants. D'abord septique, il décide finalement de se lancer dans cette exploration de l'au-delà. Vous imaginez que les risques sont grands à laisser son corps inerte sur Terre alors que votre double astral (pour schématiser) explore le Royaume des morts qui très vite s'apparente à un monde parallèle régit par ses propres règles.

Les débuts de la lecture s'avèrent difficile, Kurt Steiner se livrant à des explications absconses dont je défie quiconque de comprendre le sens profond. Ça part dans tous les sens et honnêtement ça ralentit le récit. Ces trente pages m'ont ennuyé au plus haut point et je n'étais pas très loin d'abandonner ma lecture (chose que je ne fais que rarement). De plus le héros est plutôt stéréotypé et le style ampoulé n'arrange rien, je pense notamment aux dialogues qui se révèlent vraiment nanardesques par moment. Bref, j'ai pris peur mais je laissais tout de même une chance à l'histoire de décoller.

C'est au bout de trente pages que la mayonnaise commence à prendre. Une fois l'expédition lancée, un autre roman semble commencer. Le style devient plus aérien voire psychédélique ce qui n'est pas pour me déplaire. En effet, bien étrange est l'univers que l'on découvre incrédule en compagnie d'Ortog et de son comparse (ils sont deux à entreprendre ce voyage). Ils traversent de multiples couches, croisent d'étranges personnages / créatures, la violence est omniprésente et les règles physiques semblent absentes. Très vite, nous comprenons qu'un conflit a lieu entre deux camps irréconciliables et nos deux héros se retrouvent plongés dans cette lutte quasi fratricide. Pour autant, ils n'oublient pas leur quête principale et le final bien que plutôt convenu fait son petit effet.

Mal dosé et inégal, Ortog et les ténèbres ne m'a pas vraiment plu alors que je suis passionné de mythologie antique depuis tout petit et que je trouvais intéressante l'idée de mêler les deux (le cycle Ilium de Dan Simmons est un modèle du genre - critiques tome 1 et tome 2 -). Un coup dans l'eau donc ici même si je garderai tout de même en mémoire de bons passages bien perchés. À réserver vraiment aux fans de l'auteur, les autres passeront leur chemin sans regrets...

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dimanche 14 avril 2019

"Chroniques birmanes" de Guy Delisle

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L'histoire : Guy Delisle a suivi sa compagne durant 14 mois en Birmanie alors qu’elle y collaborait avec Médecins sans Frontières. Il raconte son expérience du pays, comment il a fini par apprivoiser son environnement, et petit à petit, comment il a découvert la réalité politique, sanitaire et sociale de ce pays dominé par une junte militaire, soutenue elle-même par de puissants groupes industriels.

La critique de Mr K : Avec cette lecture, c'était ma première incursion dans l’œuvre de Guy Delisle, un auteur que Nelfe avait découvert avec S'enfuir, un ouvrage qui l'avait impressionnée lors de sa lecture. À l'occasion d'un passage à la médiathèque, j'en profitai pour lui prendre Chroniques birmanes qu'elle a littéralement avalé. Face à ses injonctions bienveillantes, je décidai moi aussi de le lire et je dois avouer que j'ai beaucoup aimé ce voyage autobiographique en plein cœur de la Birmanie entre découverte d'une culture étrangère et immersion dans une dictature militaire impitoyable. Pour info, le livre date de 2009 avant la libération de Aung San Suu Kyi et la libéralisation légère du pays.

Marié à une administratrice de Médecin sans Frontière qui bouge en fonction des missions qui lui sont confiées à travers le monde, Guy Delisle (auteur de BD) se retrouve plongé en Birmanie. Pendant que Madame travaille, il s'occupe de Louis, leur petit garçon, et vaque à ses occupations. Entre deux projets (plus quelques petites commandes à l'occasion), il glande pas mal, profite du climat (ou le subit surtout) et se balade dans Rangoon voir plus loin quand la possibilité s'offre à lui. En filigrane, au fil des vignettes et des strips, apparaît la réalité dictatoriale que connaissent les birmans avec son lot de censure, d'interdiction et de répression. Cette BD n'a pas pour but de dénoncer frontalement cette réalité ni d'être exhaustif sur la culture et les mœurs en vigueur. Il faut le voir plutôt comme un journal de bord personnel, un récit autobiographique relevé d'observations et de constatations entre surprise, naïveté et parfois drame.

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J'ai retrouvé au début de ce volume, l'ambiance de dépaysement que nous avons pu connaître Nelfe et moi lorsque nous sommes allés pour la première fois en Thaïlande pour un road trip de quatre semaine avec sac à dos. Tout est différent pour le narrateur même s'il a déjà roulé sa bosse. Certaines planches nous présentent ainsi sa visite au supermarché et son étonnement face aux produits (et packaging en cours), chose que nous aimons faire avec ma douce, ses rencontres avec la population avec leur fort attachement aux enfants, leur naturelle discrétion, leur goût pour le betel, la gastronomie locale pas des plus goûteuses, l'architecture en vogue plutôt douteuse et tout un tas d'éléments purement culturels qui nous plongent avec lui dans la fascination et parfois, il faut le dire, dans l'interrogation. En parallèle, il côtoie pas mal d'expatriés qui travaillent sur place dans le privé, pour l'ambassade ou d'autres ONG. Autant la partie ONG est très intéressante (j'en reparlerai) autant les autres représentants de notre pays m'ont paru fats et condescendants, livrant une image peu ragoûtante de l'occidental à l'étranger, un peu comme si on retournait au bon temps des colonies avec la sensation qu'ils vivent dans un autre monde, à dix mille lieues des horreurs qui peuvent être perpétrées pas loin de chez eux.

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C'est cet autre aspect de la BD que j'ai préféré, celle qui traite en sous-texte de la Birmanie en tant que dictature avec des libertés brimées avec en premier la liberté d'expression (censures omniprésente, la Dame enfermée chez elle depuis plus de quinze ans...), des massacres nombreux dans les marges territoriales du pays où vivent des minorités ethniques non acceptées par le pouvoir central obnubilé par l'ordre et les ressources économiques importantes de ces zones et une population qui n'est pas dupe mais qui subit le joug sans contestation possible. L'évocation des événements les plus dramatiques n'est que légère car le narrateur n'a pas assisté directement aux exactions les plus terribles mais on constate en sa compagnie le travail de censure dans le domaine du dessin, de l'information. On visite même avec lui un village excentré où 80% de la population se drogue (rappelons que ce pays produit en masse de l'Héroïne) sans que cela ne gène grandement le pouvoir, ce phénomène les arrangeant même pour garder le contrôle. Sans tomber dans le pathos ou la diatribe, par son regard distancié d'expatrié curieux, Guy Delisle nous offre un regard vif, neuf et non doctrinal sur l'état des lieux pas forcément reluisant. Il explore aussi les arcanes de l'aide humanitaire avec les difficultés pour agir sur place (les tracasseries administratives notamment), les pressions du pouvoir, le continuel jeu de va et vient, la mission que l'on se donne sans pour autant arranger les autorités... Là encore, le portrait est brut de chez brut.

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Mais Chroniques birmanes, c'est aussi les moments que passe un père avec son fils, avec son lot d'angoisses et de joies. On rit beaucoup dans ces moments là ou quand l'auteur nous raconte ses tracasseries de touristes avec entre autres les joies de la mousson, les systèmes électriques défaillants, ses incompréhensions face à certaines mœurs, ses réactions épidermiques qui me font penser à moi parfois... Ces moments de relâche aide à faire passer la pilule et donne à l'ensemble une cohérence bienvenue et une fenêtre ouverte complète sur un pays méconnu. Rajoutez là-dessus un sens de la narration millimétré, un trait de crayon simple mais pas simpliste et un second degré salvateur : vous obtenez un récit prenant, distrayant mais aussi bouleversant. Un vrai bonheur de lecture que je vous invite à entreprendre au plus vite si ce n'est pas déjà fait.

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vendredi 12 avril 2019

"Viens voir dans l'Ouest" de Maxim Loskutoff

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L'histoire : Dans ces douze nouvelles qui se font écho, Maxim Loskutoff réinvente un Ouest américain au bord de la guerre civile. Explorant le destin de personnages ordinaires confrontés à la solitude des grands espaces et à la fragilité des sentiments, il dresse le tableau saisissant d’une Amérique désunie, qui semble aujourd’hui tristement réaliste.

Une mère de famille tente de protéger ses deux fils lorsque son mari prend la tête de la rébellion contre le gouvernement fédéral; un charpentier au chômage décide de rejoindre les rangs d’une milice armée après que sa femme l’a quitté; un vieil arbre devient l’objet d’une obsession malsaine pour une jeune femme désenchantée; un trappeur solitaire développe une étrange relation amoureuse avec un grizzly… Toutes ces histoires, tour à tour intimes et politiques, débordent de rage, de peur, d’amour et de frustration.

La critique de Mr K : Nouvelle incursion dans le monde de la nouvelle américaine avec Viens voir dans l'Ouest de Maxim Loskutoff, dernier recueil du genre à être sorti dans la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Premier ouvrage de son auteur, le fil conducteur tourne autour de l'idée d'une Amérique déchirée en deux où quelques personnages vont vivre une aventure, un destin particulier. À l'heure du mandat excentrique et déjanté du Président Trump, ce recueil fait totalement écho à l'ambiance générale qui règne Outre-Atlantique.

On suit des situations et des protagonistes très différents au fil des douze textes qui composent le recueil. Un trappeur isolé de toute civilisation tombe sous le charme d'une ourse sauvage et commence à chavirer sérieusement de la bouillotte. Un couple entame un long trajet pour emmener chez le vétérinaire un coyote nommé Léon salement blessé. Une femme doit s'occuper seule de ses deux enfants pendant que son mari est parti dans le maquis rejoindre la rébellion contre le pouvoir fédéral (c'est à dire Washington). Une bande de vieux potes se retrouve autour d'un lac dans une cabane qui a connu tous leurs débordements de jeunesse, l'un d'eux leur annonce qu'il va se marier avec une femme bien particulière. Une femme dont le couple bat de l'aile fait une fixette de plus en plus forte sur un arbre qu'elle veut absolument détruire. Un autre couple passant son temps à se disputer (et c'est peu de le dire) va dans des bains publics à l'air libre et vont croiser quelques utilisateurs des lieux. Dans une histoire en deux temps, on suit un couple qui séjourne dans le vieux bungalow familial et c'est l'occasion d'explorer leur attachement mutuel mais aussi leurs doutes. Dans un autre récit, on suit les inquiétudes d'une mère vis-à-vis de sa fille qui s'avère quelque peu siphonnée. Un étudiant vivant en colocation possède un énorme python qui semble s'intéresser à lui de près et avec appétit ! Un homme largué par sa copine n'arrive pas à se sortir de son chagrin, l'occasion de s'engager chez les rebelles pourrait bien être la solution. Enfin, la dernière histoire nous invite à suivre la fuite de deux jeunes gens que les militaires recherchent ardemment.

Passant de scénettes banales à des envolées presque psychotiques, en accompagnant ces personnages, c'est l'humanité qu'on explore avec de très beaux passages sur l'amour, l'amitié, les rapports familiaux ou avec autrui. Les sentiments sont souvent exacerbés dans un contexte que l'on devine tendu. À travers une langue épurée mais non dénuée de poésie par moment, on est touché en plein cœur par ces instantanés de vies parfois bouleversées et souvent à l'heure d'un choix qui changera leur destin pour toujours. Cela donne une tension palpable à chaque moment avec une envie inextinguible qui grandit en nous, en savoir plus, deviner où ces personnages vont nous emmener dans leurs désirs voire parfois leur folie avec des textes qui heurtent et surprennent bien souvent. Difficile d'anticiper quoi que ce soit tant l'auteur aime nous prendre à rebrousse poil et laisse volontairement la fenêtre entrebâillée à toutes les interprétations. Les amateurs de fins non définitives seront aux anges avec un sentiment d'inachevé qui loin de nous frustrer laisse l'horizon des possibles ouvert et interroge, titille notre imagination. C'est un parti pris qui me parle et m'a régalé avec cet ouvrage.

Pour autant, nous ne tombons pas dans l'abscons. Du lien se crée entre les récits, des références communes se multiplient, se croisent, avec notamment en background une rébellion forte sur le sol américain avec des milices qui se forment dont on ne connaît pas vraiment la nature profonde ni les aspirations. Refus de l'État fédéral, survivalisme, rejet de la technologie sont autant de pistes qu'on peut entrevoir sans que l'on ne sache vraiment les raisons profondes de ce cloisonnement du multiculturalisme à la mode US. Le contexte joue donc fortement sur les agissements et pensées des protagonistes que l'on croise, on est au bord de la rupture et l'ultime texte donne quelques réponses sur le devenir des USA avec toujours une part d'ombre que l'auteur se garde bien d'éclairer.

J'ai dévoré ce recueil que j'ai trouvé très fin dans sa manière d'aborder la psyché humaine et de fournir des textes forts bien caractérisés. Maxim Loskutoff maîtrise pleinement le genre de la nouvelle et nous offre un beau voyage dans une Amérique qui doute mais tente d'avancer quand même. Un excellente lecture qui confirme une fois de plus mon attachement à cette collection si propice aux découvertes littéraires.

mercredi 10 avril 2019

"La Dernière chasse" de Jean-Christophe Grangé

La Dernière chasseL'histoire : En Forêt-Noire, la dernière chasse a commencé...
Et quand l’hallali sonnera, la bête immonde ne sera pas celle qu’on croit.

La critique Nelfesque : Ah ! Un nouveau Grangé ! Joie et bonheur ! (oui je sais, je commence toute mes chroniques de Grangé sensiblement de la même façon mais que voulez-vous quand on aime un auteur, chaque nouvelle parution est une joie immense !)

Vous trouvez la quatrième de couverture énigmatique ? C'est une habitude avec les romans brochés de cet auteur. Pour ma part, je l'ai déjà dit, l'histoire m'importe peu quand un de ses romans sort en librairie : je me le procure tout de suite. "La Dernière chasse" sort aujourd'hui et j'ai la chance de ne pas avoir eu à camper devant la boutique ce matin puisque j'ai lu les épreuves non corrigées il y a déjà quelques semaines. J'étais comme une dingue, j'ai laissé tout en plan et me suis plongée dans ce roman sans en savoir grand chose. Depuis, j'attendais avec impatience le jour J pour pouvoir vous en parler ! Un conseil : n'attendez pas une seconde et courez en librairie !

On retrouve ici Pierre Niémans, dont le nom devrait vous dire quelque chose si vous êtes adepte des écrits de Jean-Christophe Grangé puisque c'est ce même Pierre Niémans qui enquête dans "Les Rivières pourpres". Les fans apprécieront ! Pas de panique en revanche si vous ne l'avez pas lu (qu'est-ce que vous attendez ?) puisqu'il ne s'agit pas ici d'une suite. Pierre a pas mal bourlingué depuis sa dernière aventure (il faut dire aussi que "Les Rivières pourpres" datent de 1998 !) et se retrouve aujourd'hui en binôme avec Yvana Bogdanovic, une de ses anciennes élèves à l'Ecole nationale supérieure de la police de Cannes-Ecluse. Le coup de foudre professionnel fut immédiat et lorsque Pierre est sorti de sa "retraite de terrain" et appelé pour constituer un Office central, unité spéciale et officieuse permettant d'aider les équipes de gendarmes pataugeant dans leurs enquêtes mettant souvent en scène des crimes sordides, Pierre rempile avec sa petite protégée. Ces deux là se ressemblent, se comprennent sans se parler, se respectent et, avouons-le, sont tout aussi branques l'un que l'autre.

Le roman débute très vite après la constitution de ce nouveau "bureau", en les envoyant sur une enquête pour le moins délicate et mystérieuse. Les voici en route pour l'Allemagne, la Forêt-Noire plus précisément, où un riche notable vient d'être assassiné sur ses terres. Au coeur d'une de ses forêts, s'étendant jusqu'en Alsace, ce dernier a été retrouvé complètement nu, décapité, castré et éviscéré. Aucune trace de lutte ou d'indice à proximité. Côté français, on piétine, côté allemand, la police prend des gants avec cette famille au bras long. Page 20, l'enquête débute. On ne perd pas de temps avec Grangé ! A partir de là, le rythme va s'accélérer de plus en plus jusqu'à la révélation finale.

On retrouve ici tous les ingrédients inhérent au genre et si bien maîtrisés par le Maître du thriller. C'est bien construit, le suspens est dosé comme il faut et l'écriture est nerveuse. On ne s'ennuie pas une seconde, le rythme est effréné, les chapitres s'enchainent. Le style Grangé fait une fois de plus mouche en alliant suspens, petits détails importants et personnages forts. Pierre Niémans est un gros nerveux qui a pris du plomb dans l'aile et montre ici quelques faiblesses. Yvana suit ses traces et se révèle être ici une adjointe précieuse. Quant aux autres personnages, on navigue entre officiers allemands très sûrs d'eux et soucieux des procédures et un entourage de la victime froid et déconnecté, la famille Geyersberg pesant plus de 10 milliards de dollars.

Dans ce roman, Grangé se focalise sur le milieu de la chasse (d'où le titre du roman). On en apprend donc beaucoup sur les différentes techniques et bien que personnellement je ne goûte guère à l'exercice, je dois dire que ce fut passionnant. Grangé a le talent d'intéresser ses lecteurs à n'importe quel sujet tant il va au bout des choses et se documente énormément avant chaque écriture de roman. On se retrouve donc avec un thriller qui tient de bout en bout et qui intégre avec brio des éléments qui jusqu'alors nous étaient inconnus.

L'écriture d'un bon thriller est un exercice loin d'être simple. Même si certaines recettes peuvent être utilisées pour tenir en haleine le lecteur, seuls les auteurs capables de le passionner ainsi sortent leur épingle du jeu. Grangé est un grand ! Définitivement le plus grand ! Et "La Dernière chasse" est un excellent opus qui ravira autant les adeptes de la première heure que les amateurs de thrillers solides.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "La Terre des morts"
- "Congo Requiem"
- "Lontano"
- "Kaïken"
- "Le Passager"
- "La Forêt des Mânes"
- "Le Serment des limbes"
- "Miserere"

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mardi 9 avril 2019

"1793" de Niklas Natt och Dag

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L'histoire : 1793. Le vent de la Révolution française souffle sur les monarchies du nord. Un an après la mort du roi Gustav III de Suède, la tension est palpable. Rumeurs de conspirations, paranoïa, le pays est en effervescence. C'est dans cette atmosphère irrespirable que Jean Michael Cardell, un vétéran de la guerre russo-suédoise, découvre dans un lac de Stockholm le corps mutilé d'un inconnu. L'enquête est confiée à Cecil Winge, un homme de loi tuberculeux. Celui-ci va bientôt devoir affronter le mal et la corruption qui règnent à tous les échelons de la société suédoise, pour mettre à jour une sombre et terrible réalité.

La critique de Mr K : Lecture enthousiaste aujourd'hui avec 1793 de Niklas Natt och Dag, nouveauté tout juste parue aux éditions Sonatine. Entre roman historique et thriller, cet ouvrage captive dès les premiers chapitres pour ne jamais relâcher son étreinte entre enquête tortueuse, personnages charismatiques et révélations fracassantes. Vous voilà prévenus !

Se déroulant en Suède (essentiellement dans la capitale Stockholm), tout commence par la découverte d'un cadavre horriblement mutilé. Le pauvre homme n'est plus qu'un tronc rendu aveugle, muet et sourd. Les investigations sont confiées à un homme de loi idéaliste et à un ancien combattant que la vie n'a pas épargné. Très vite, ils découvrent que la pauvre victime a subi des sévices innommables, étalés dans le temps et en fouillant un peu plus, les deux enquêteurs se rendent compte que derrière ces horreurs, pourraient bien se cacher des pratiques inavouables auxquelles seraient mêlés certains membres en vue de l'aristocratie suédoise. La Révolution Française étant à son apogée, les répercussions pourraient bien être importantes. L'enquête promet donc de leur donner du fil à retordre, de déranger bon nombre de personnes et de révéler des secrets bien gardés...

Diviser en quatre parties, correspondant plus ou moins à des saisons mais dans un ordre chronologique inversé (c'est plus que malin pour développer le récit), on suit différents personnages. Il y a bien sur les deux héros Cecil et Jean Michael, des êtres au bout du rouleau qui se voient confier un dossier plus sensible qu'il n'en a l'air. L'un est atteint de phtisie, un mal qui le ronge inexorablement et qui le condamne à moyenne échéance à la mort. Ayant un haut sens de la justice, précurseur d'un Hugo épris d'équité, il lance ses dernières forces dans ses recherches. Affaibli, il peut compter sur son acolyte manchot qui se prend vite d'affection pour son collègue diminué. Les deux se complètent, échangent leurs infos et progressent malgré les embûches. Ils dérangent, la société suédoise est alors très inégalitaire et certains lièvres ne sont pas bons à lever. Entre tracasserie administratives, rencontres déplaisantes (c'est un euphémisme) et affrontements dans les ruelles, l'enquête n'est pas de tout repos.

Les deux autres parties de 1793 mettent en scène des personnages qui interviennent dans l'histoire à différents degrés. L'un est lié aux tortures terribles qu'a subi la victime, un jeune homme monté à la capitale pour faire ses études en chirurgie. L'autre protagoniste n'a à priori rien à voir avec le récit principal. Nous suivons alors une jeune fille à la vie épouvantable, enfermée notamment dans une filature pour un délit qu'elle n'a pas commis. La lecture avançant, des ponts se construisent et l'on commence à comprendre où Niklas Natt och Dag veut nous mener, les détails se complètent les uns les autres et livrent au final une trame très fouillée et diabolique à sa manière. Dites vous en tout cas que c'est très sombre - l'époque étant sans pitié - et personne n'en sort vraiment indemne.

La reconstitution historique est saisissante, l'auteur ne faisant pas dans le demi mesure et nous plongeant dans une époque moderne où le quotidien de tous est difficile, surtout quand on n'est pas né sous la bonne étoile. Pauvreté, maladie, extrémisme religieux et sociétal (mon dieu le sort des femmes à l'époque), incurie des puissants qui ont tous les droits (ça n'a pas beaucoup changé à ce niveau là...) prennent à la gorge, nous hantent tout du long de cette lecture vraiment éprouvante. Pour autant, même si certains passages sont terrifiants, cela reste passionnant. Le parallèle est intéressant avec l'évolution des choses en France et sa révolution qui a bouleversé l'Europe entière. Les conséquences s'en font sentir jusqu'en Suède où règne une tension palpable donnant lieu aux rumeurs les plus folles et distillant un parfum de paranoïa qui fait trembler les plus puissants. Tout cela est magnifiquement rendu à travers ce roman aussi érudit que distrayant.

Pour enfoncer le clou, l'auteur écrit avec un talent fou : très accessible mais exigeant dans la forme tant au niveau des tournures que des termes très précis employés, il nous emporte avec lui sans espoir de retour. Le récit est haletant, mené de main de maître et la conclusion est sans appel. Du grand art au service d'un plaisir de lecture infini.

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dimanche 7 avril 2019

"Ma vie avec John F. Donovan" de Xavier Dolan

ma vie avec John f donovan afficheL'histoire : Dix ans après la mort d’une vedette de la télévision américaine, un jeune acteur se remémore la correspondance jadis entretenue avec cet homme, de même que l’impact que ces lettres ont eu sur leurs vies respectives.

La critique Nelfesque : Xavier Dolan est un réalisateur que j'aime beaucoup. Son précédent film, "Juste la fin du monde", est un chef-d'oeuvre qui m'avait littéralement bouleversée. Je me suis dirigée vers le cinéma, vierge de toute critique et en ayant vu à peine la bande annonce. Il y a des artistes auxquels je fais une confiance aveugle, pour lesquels je veux découvrir les oeuvres le jour J et me fermer à toute sollicitation extérieure. Ce fut le cas ici pour "Ma vie avec John F. Donovan". Vu à sa sortie, on a mis du temps à venir vous en parler (c'est ma faute) mais il me semble qu'il est encore à l'affiche...

On retrouve ici les obsessions de Dolan et les procédés qui le caractérisent. Côté obsession, la famille bien évidemment, omniprésente dans quasiment tous ses films, les problèmes en son sein surtout et le rapport à la mère, personnage central, à la fois fort et fragile. Côté "marque de fabrique", indubitablement, il y a les plans reserrés à l'extrême sur les visages des acteurs, les vues aériennes et la musique.

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Pour ce film là, je suis assez mitigée. Je navigue entre l'adoration pour certains aspects du film (l'intimité que l'on peut toucher du doigt, la sensibilité à fleur de peau et le feu couvant sous la glace dans certaines scènes) mais d'autres m'ont complètement perdue. J'ai été hypnotisée par l'histoire principale, celle de la vie de John F. Donovan, ses peurs, ses doutes, ses névroses, son identité, et la relation épistolaire qu'il entretient avec le jeune Rupert Turner, lui aussi tellement touchant. Mais toute la partie actuelle, avec Rupert Turner adulte racontant son histoire à la journaliste incarnée par Thandie Newton m'a perdue en route. Il y avait là un tel décalage émotionnel et un ton mi-hautain mi-complice qui m'a paru tellement faux que j'ai été plus gênée par ces aller-retours entre passé et présent que véritablement séduite.

En revanche, les séquences mettant en scène John et le jeune Rupert tiennent le spectateur constamment sur la corde raide tant la tension est palpable. Tout peut basculer psychologiquement à n'importe quel moment. Kit Harington est troublant de réalisme, lui l'acteur incompris ne laissant voir que ce que la société veut qu'il soit et étouffant ses envies, son être, sa sensibilité. On ne peut qu'être touché par cet homme que l'on sent peu à peu sombrer. Natalie Portman, en maman de Rupert, est aussi tellement juste. Elle, l'artiste ratée qui voit en son fils sa bouffée d'oxygène, ses peurs et sa continuité. Quelle actrice ! A l'image de Susan Sarandon que l'on voit très peu dans le film mais qui à chaque apparition transperce le coeur et la toile. On ne peut pas ne pas voir en ce personnage, celui de la mère dans "Juste la fin du monde". Incontestablement, les mères se ressemblent dans les oeuvres de Xavier Dolan et on pourrait le lui reprocher. Personnellement, elles font naître en moi tant de sentiments ambivalents, me faisant m'interroger sur ce rapport mère / fils si particulier et fragile, que je pourrai en voir 100 sans pour autant être lassée.

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Toutefois, "Ma vie avec John F. Donovan" est un long métrage à part dans la filmographie de Dolan. C'est son premier film "américain" et cela se ressent dans la façon d'amener les choses. Nous sommes ici plus spectateur que porté par la force d'une histoire ou d'une situation, comme cela a pu être le cas avec d'autres films de ce réalisateur. J'ai été quelque peu déçue par cette approche que je trouve plus détachée et s'éloignant du propos. Certains y trouveront là peut-être quelques bouffées d'air salvatrices, de mon côté, j'ai l'impression que l'on y perd en intensité. Reste une très belle ode à la différence et à l'acceptation de soi.

La critique de Mr K : 5/6. On peut dire qu’on l’attendait celui-ci, marqués que nous avons été par Juste la fin du monde et Mommy. L’enfant prodige québecois revient avec son premier film en langue anglaise avec cette histoire de correspondance entre un jeune garçon de onze ans et une star naissante du cinéma américain. Devenu grand, à l’occasion de la sortie d’un livre consacré à son idole, il revient sur cette période de son passé lors d’une interview qu’il donne à une journaliste au départ peu intéressée (sublime Thandie Newton).

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Quasiment construit autour de flashbacks, le réalisateur nous propose de suivre ces deux personnes qui n’étaient pas faites pour se rencontrer au départ. Rupert veut devenir acteur et est fan d’une série TV où joue le fameux John F. Donnovan. Il lui écrit et contre toute attente, ce dernier lui répond. Cela durera quelques années sans que personne ne le sache. On suit donc alternativement les souvenirs de Rupert avec ses difficultés d’adaptation, lui le surdoué, à la sensibilité exacerbé. Et puis, il y a John qui surfe sur le succès mais cache à tout le monde son orientation sexuelle. Ses deux personnages se font écho et l’on sent bien que la vie de l’un va définitivement agir sur celle de l’autre, notamment permettre indirectement au jeune garçon de ne pas faire les mêmes erreurs.

On alterne ici beaucoup de sentiments. La tonalité générale est plutôt dramatique, les épisodes successifs nous livrent des âmes à nu qui n’ont pas, chacun à leur manière, la vie facile. La famille, l’école, le travail, les relations amoureuses sont autant de cercles où il faut savoir progresser consciencieusement, en faisant attention à ne pas se perdre. C’est ce qu’il va finalement arriver à John, âme esseulée qui n’arrive pas à assumer son identité alors que Rupert a encore toute la vie devant lui et des rêves plein la tête. Dans le domaine, on connaît le talent brut de Dolan pour nous livrer des personnages complexes et torturés, c’est encore le cas ici. Le casting sert d’ailleurs remarquablement le projet avec notamment un Kit Harington qui m’a bluffé (loin de la mono expression de son personnage dans Game of Thrones), un gamin au jeu bouleversant (on y va de sa larmichette à certains moments) et des seconds rôles savoureux avec Sarandon en mère névrosée (un classique chez Nolan), une Natalie Portman touchante et loin des rôles qu’on lui connaît et une Kathy Bates toujours aussi impressionnante. On joue sur du velours.

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La technique est une fois de plus irréprochable avec une œuvre belle, envoûtante, intelligente, construite comme un gigantesque puzzle qui fait appel à des émotions profondément enfouies. Là où le film montre des limites, c’est qu’on est en terrain connu. Le réalisateur se renouvelle peu, retranscrit des thématiques déjà abordées et des scènes déjà tournées. Ça manque finalement d’originalité quand on connaît déjà l’œuvre de Dolan. Mais cela reste tout de même un très bon film avec un souffle imposant et des destins que l’on aime suivre sans que le temps soit perceptible. Un film à voir et à méditer.

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samedi 6 avril 2019

"Le Vol de l'Autruche" de Crysten Sullivan

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L'histoire : Maggie, jeune fille de vingt-trois ans, est obèse. D’origine américaine, elle est installée à Paris depuis quelques années. Un jour, Maggie est embauchée dans une entreprise qui veut faire d’elle l’égérie des employés pour sa prochaine campagne de communication sur le bien-être au travail. Petit à petit, au gré des rencontres qu’elle fait, Maggie va se transformer et s’épanouir.

Il y a d’abord Louis-Valentin, le jeune médecin de la boîte, qui apprécie ses rondeurs et l’invite à sortir avec elle. Il y a ensuite Leïla, sa collègue, qui lui coud des vêtements à la mode parfaitement adaptés à sa silhouette. Il y a enfin, "Bouddha", atteint d’une maladie orpheline, qui partage avec elle de gigantesques repas et s’occupe d’un forum internet dédié aux personnes en surpoids. Maggie "l’autruche", complexée, inhibée et mal dans sa peau, va progressivement découvrir ses atouts et prendre son envol, à mesure qu’elle devient une icône.

La critique de Mr K : Le Vol de l'Autruche est un ouvrage qui m'a fait de l’œil quand j'ai lu pour la première fois la quatrième de couverture. Il est assez rare en effet de mettre au cœur d'un récit une personne obèse (une femme de surcroît), la faute aux conventions et aux idées reçues. Avec cette couverture attirante (et thrash comme je les aime), je me disais que j'allais lire quelque chose de différent, de frais et source de réflexion. Au final, ce fut une lecture très rapide, plutôt agréable même si je trouve que le pari n'a été relevé qu'à moitié. J'en attendais sans doute plus...

Le sujet m'intéresse beaucoup. Je ne suis pas gros et je n'ai jamais connu de souci de surpoids. Par contre, dans ma vie quotidienne et surtout au travail, j'observe attristé et révolté la mise à l'index des personnes en surcharge pondérale. Chez les jeunes notamment, le dictat de l'apparence est prégnant et il est difficile de se construire (de guérir pour certains) quand on est victime des moqueries et mises à l'écart qui en découlent. Ségrégation sociale, professionnelle mais aussi sexuelle sont souvent de mise pour les obèses qui ne se limitent pas simplement à des personnes aimant manger jusqu'à en perdre la raison. Ce livre arrive à point nommer pour remettre les choses à leur place, casser les idées reçues et explorer la psyché d'une jeune fille mal dans sa peau.

Maggie est une expatriée américaine qui vit désormais à Paris. Pesant 120 kg, elle se pose là. Même si on devine son malaise, son déficit d'estime de soi et sa solitude (elle n'a jamais connu l'amour et le loup qui va avec), cette jeune juriste en devenir profite de la vie comme elle peut. Petit appartement, un ami fidèle (et gay, cliché!), elle cherche du travail et profite de la gastronomie locale. Adepte ultime du camembert (cela donne de délicieuses pages pleines de verve), elle vivote en attendant de trouver un travail. Écrite à la première personne comme une confession, cette première partie de roman est lumineuse entre les réflexions pleines d'humour, les bons mots et les autocritiques parfois féroces de Maggie. On l'apprécie beaucoup, on ne tombe pas dans le misérabilisme et même si parfois on la plaint face aux injustices dont elle peut être victime, on se dit qu'elle a tout pour plaire même si elle ne le sait pas encore.

Puis, à l'occasion d'une embauche presque inespérée, elle va remonter la pente. C'est justement sa différence qui va la lancer dans la vie. Prenant conscience de ses carences tant physiques qu'affectives, elle va faire les bonnes rencontres pour reprendre confiance, élargir son cercle d'ami et finalement s'épanouir. La route est longue mais en quelques mois, sa vie va radicalement changer et lui permettre de toucher du doigt le bonheur. C'est là que le bât blesse, j'ai trouvé cette deuxième partie too much. Les planètes s'alignent trop facilement, le monde du travail est merveilleux (rappelons tout de même que nous sommes en macronie...), le prince charmant existe et finalement tout le monde est très très gentil. J'exagère, elle rencontre quelques obstacles mais au final, on est plus dans le domaine du conte moderne que dans le réalisme. C'est justement cela qui est dommage, le ton premier de l’ouvrage intimiste, touchant, nuancé cède la place à une guimauve sirupeuse. Entendons-nous bien, j'aime les feel-good reading mais j'ai trouvé ici que l'on tombait dans l'excès.

Pour autant, Le Vol de l'Autruche fut tout de même un petit plaisir de lecture. L'écriture de Crysten Sullivan est belle, pleine de dynamisme (notamment la première partie) et les pages s’enchaînent facilement. Reste une fin que j'ai trouvé indigeste et un peu trop cucul. Peut-être est-ce le fait que je sois un homme (cliché !) ou que je n'ai pas connu les mêmes soucis que Maggie. À chacun de tenter l'expérience ou pas...

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jeudi 4 avril 2019

''Underground Airlines" de Ben H. Winters

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L'histoire : Ils sont quatre. Quatre États du Sud des États-Unis à ne pas avoir aboli l'esclavage et à vivre sur l'exploitation abjecte de la détresse humaine. Mais au Nord, l'Underground Airlines permet aux esclaves évadés de rejoindre le Canada. Du moins s'ils parviennent à échapper aux chasseurs d'âmes, comme Victor. Ancien esclave contraint de travailler pour les U.S. Marshals, il va de ville en ville, pour traquer ses frères et sœurs en fuite. Le cas de Jackdaw n'était qu'une affaire de plus... mais elle va mettre au jour un terrible secret que le gouvernement tente à tout prix de protéger.

La critique de Mr K : Ce livre a une histoire particulière. Je l'ai acheté aux Utopiales l’année dernière suite à une conférence où intervenait Ben H. Winters. Le personnage a un charisme incroyable mêlant classe américaine décontractée et érudition impressionnante. Comme il était en dédicace juste après, j'en profitai pour acquérir Underground Airlines et tailler un peu la bavette avec lui. Sympathique et accessible, nous avons pu échanger Nelfe, lui et moi autour de la situation en Amérique et sur les thématiques chères à l'auteur qui se retrouvent au cœur du présent roman, un récit enlevé et passionnant.

Cette dystopie part d'un postulat glaçant : quatre États américains n'ont jamais aboli l'esclavage, cette pratique innommable est donc toujours en cours de nos jours. Au centre du récit, on trouve Victor, un homme pour le moins mystérieux qui est employé par une agence gouvernementale occulte qui traque les esclaves échappés du sud pour les remettre à leurs maîtres. Le voilà à la poursuite de Jackdaw, un jeune noir en fuite dont le cas ne semble pas sortir de l’ordinaire. Mais ce qui semblait être une affaire de routine va se révéler plus retorse, faisant ressurgir les souvenirs du narrateur et laisser deviner des implications beaucoup plus importantes.

Dès le départ, Victor marque le lecteur car c'est un personnage empli de contradictions. Noir et ancien esclave, désormais affranchi, son activité consiste à récupérer des esclaves en fuite. Formé à cela, très entraîné et redoutable d'efficacité (il a déjà 210 cas à son actif), il semble au départ imperméable à tout type d'empathie vis-à-vis de ses proies. Au fil de la lecture, on se rend compte que sa situation est loin d'être claire. Est-il vraiment libre ? Qui tient la laisse invisible qui semble le retenir d'exprimer ses sentiments profonds ? Ses accointances philosophiques ? L'auteur joue avec les certitudes du lecteur, construit et déconstruit successivement la trajectoire de son personnage principal avec un art raffiné du brouillage de piste. Personnage complexe qui inspire des sentiments ambivalents au lecteur, j'ai aimé suivre Victor qui dans ce récit se livre comme jamais, à travers des flashback saisissants sur sa vie d'avant, sur ce qu'il a gagné et ce qu'il a perdu et va au gré de l'enquête devoir remettre en question son existence.

L'ambiance générale est sombre et dérangeante. Cette dystopie est vraiment effroyable car en fait, elle est très réaliste à sa manière et fait irrémédiablement penser à des aspects de l'Amérique d'aujourd'hui. Depuis que Trump est au pouvoir, tout semble possible et dans le pire des scénarios envisageables. Libération de la parole raciste, exploitation de l'humain par l'humain, morale et pensée humaniste foulée au pied sont plus que jamais d'actualité et Ben H. Winters à travers cette œuvre de fiction la retranscrit parfaitement en proposant une variation science fictionnelle implacable et très bien ficelée. S'amusant à mêler chronologie historique et ajouts imaginaires, il fait dévier son pays dans une trajectoire qui donne le frisson en explorant les dimensions sociale, politique et économique qu'impliquent le maintien de l'esclavage. Mais au final, on peut y voir en filigrane les nouvelles pratiques en vogue dans nos sociétés pseudo-modernes qui développent l'exploitation sous toutes ses formes : la course à la consommation, l'individualisme forcené, la perte des droits acquis au profit de quelques-uns et au final une humanité qui se fourvoie... Le constat est terrifiant et l'on ne sort pas indemne d'une telle lecture.

Underground Airlines est aussi un excellent thriller avec son lot de pistes alambiquées et un sens du suspens d'une rare intensité. On ne s'ennuie pas une seconde dans ce voyage littéraire mélangeant avec bonheur deux genres qui s'allient ici parfaitement proposant une enquête tortueuse aux ramifications nombreuses et surtout aux implications insondables. Système inique, indifférence des puissants sont au rendez-vous ainsi que la résistance à l'oppression qui prend la forme des fameuses underground airlines, réseaux cachés qui apportent leur aide comme ils peuvent aux néo-clandestins qui tentent d'échapper à leur sort funeste (on les comprend vu les passages décrivant leurs conditions de vie et donnant à voir une vision infernale d'un esclavage moderne). Peu à peu, la vérité se fait jour et il est bien difficile de deviner le dénouement avant d'avoir tourné la dernière page.

Facile d'accès, très bien écrit donc, mêlant trame policière, passages intimistes et dystopie léchée, on passe un très bon moment de lecture avec Ben H. Winters qui est vraiment un auteur à découvrir quand on est amateur de transfiction et qu'on apprécie les ouvrages qui ne se contentent pas de fournir une évasion mais incitent aussi à réfléchir au monde qui nous entoure et à ses logiques cachées. Nul doute que pour ma part, je retournerai voir dans la bibliographie de cet auteur qui m'a totalement séduit avec ce titre.

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mardi 2 avril 2019

"Prémices de la chute" de Frédéric Paulin

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L'histoire : Il a des frères de combat, des frères nés en France comme lui, prêts au grand sacrifice. D'autres se lèveront bientôt.

Janvier 1996. Dans la banlieue de Roubaix, à Croix, deux malfrats tirent à l'arme automatique sur des policiers lors d'un banal contrôle routier. Riva Hocq, lieutenant au SRPJ de Lille, est sur les dents. Qui sont ces types, responsables de plusieurs braquages, qui n'hésitent pas à arroser les flics à la kalachnikov ? Quand un journaliste local, Réïf Arno, rebaptise le gang de Roubaix "les ch'tis d'Allah", affirmant qu'ils ont fait leurs armes en ex-Yougoslavie dans la fameuse Brigade Moudjahidine, la DST entre en jeu. Et c'est Laureline Fell qu'on retrouve aux manettes. Depuis la mort de Kelkal, elle continue tant bien que mal de démêler l'écheveau des réseaux islamistes en France ; ces ch'tis qui se réclament du djihad, ça l'intéresse. Sa hiérarchie, beaucoup moins, mais Fell a un atout secret : Tedj Benlazar est en poste à Sarajevo, d'où il lui fait parvenir des informations troublantes (et confidentielles) sur certains membres de la Brigade et leurs liens avec Al-Qaïda. Cette organisation et son chef, Ben Laden, ne sont encore que de vagues échos sur les radars des services secrets occidentaux, mais Benlazar a l'intuition que le chaos viendra de là-bas, des montagnes d'Afghanistan.

De la Bosnie aux grottes de Tora Bora, de Paris à Tibhirine, de Roubaix à New-York, la violence des fous de dieu contamine les cœurs et empoisonne les esprits de ceux qui la propagent... comme de ceux qui la combattent.

La critique de Mr K : Ce roman fait suite au magnifique La Guerre est une ruse qui avait été un véritable coup de cœur à l'automne dernier. Dur, âpre, exigeant et en même temps provoquant un plaisir de lecture immédiat, j'étais ressorti enchanté (et quelques peu ébranlé) par ce voyage aux portes de l'Enfer du radicalisme religieux. Frédéric Paulin récidive avec Prémices de la chute qui poursuit l'exploration des réseaux djihadistes avec cette fois-ci des focus sur l'ancienne Yougoslavie, l'Afghanistan, Londres et les États-Unis. Attention, œuvre addictive en vue avec toujours la même science maîtrisée du récit à la mode polar.

On retrouve quelques personnages de l’ouvrage précédent ici avec notamment Tedj Benlazar qui était sorti à genou de sa confrontation avec les islamistes qu'il poursuivait : sa femme et sa fille sont mortes dans l'incendie de sa maison, il se laisse exiler par sa hiérarchie en Bosnie où il poursuit son travail de terrain. Laureline Fell, une douce amie qu'il protège en l'évitant va cependant le contacter pour l'aider sur une enquête concernant des braqueurs lourdement armés qui multiplient les casses dans le nord de la France en cette année 1996. Très vite, un lien apparaît entre leurs exactions et la cause salafiste, Islam radical qui veut imposer par la terreur sa vision rigoriste du Coran. L'enquête va s'avérer longue et tortueuse, avec l'intervention d'un journaliste à priori pas très doué mais qui va aller de découverte en découverte (et au passage se mettre en ménage avec la fille de Tedj Benlazar ce qui ne va pas se faire sans problèmes). Les révélations vont pleuvoir avec notamment l'émergence du mouvement Al Qaïda et le projet d'un acte totalement fou : faire s'écraser des avions sur des cibles en territoire US !

Comme dans le récit précédent, l'auteur se plaît à mêler événements, personnages réels avec des éléments fictifs. Le background est donc une fois de plus d'une grande richesse avec des allusions directes (et indirectes parfois) aux présidents / ministres en exercice, de belles pages sur les valeurs en jeu, les cultures qui s'affrontent, les logiques de dominations territoriales et autres joyeusetés géopolitiques, les renoncements au nom de la raison d'Etat ou encore du sacro-saint dollar. Prémices de la chute est aussi une balade sans fard dans les rouages des services de renseignement qui ne ressortent pas vraiment grandi de ce roman avec de sérieux couacs qui font que la catastrophe ne sera pas évitée. Les amateurs de la très bonne série Bureau des légendes y trouveront leur compte et même encore plus !

Et puis, il y a la partie fiction qui fait écho aux éléments en jeu. Les protagonistes principaux dans leur quête de vérité s'épuisent, s'engluent et jouent avec leurs existences. Luttant contre leur hiérarchie, devant ruser / contourner les règles pour tenter d'éviter le pire, leur sort est peu enviable et une profonde mélancolie se dégage de ces hommes et femmes qui sacrifient leur vie pour un idéal qu'ils semblent ne pas pouvoir atteindre. Des flics dépassés, des services de renseignement focalisés sur les mauvaises cibles, un journaliste en roue libre qui n'arrive pas convaincre... autant de personnages qui se débattent contre la bureaucratie et l'incrédulité et qui perdent quelques plumes au passage. Bien sûr, tout n'est pas perdu, le personnage de Vanessa (la fille de Tedj) est vif, plein de vie et symbolise ces femmes qui se battent pour être indépendantes et vivre une existence choisie et non subie. C'est le cas aussi de Gh'zala, algérienne qui lutte pour la suppression du code de famille algérien qui enferme la femme sous le statut de chose et qui fait tout pour passer son doctorat en droit... Mais malheureusement, l'homme étant ce qu'il est, c'est sa facette la plus terrifiante qui clôture ce roman qui laisse le lecteur totalement tétanisé grâce à la structure même des chapitres, l’alternance des points de vue et une dramatisation qui fonctionne à plein.

Usant des codes du polar, proposant une écriture haletante qui ne laisse aucune possibilité de s'échapper au lecteur, analysant avec finesse et nuance les mécanismes de notre monde, structurant son récit à la manière d'une grande toile d’araignée où peu à peu les fils se rejoignent les uns les autres, Frédéric Paulin offre à nouveau, avec Prémices de la chute, un roman intelligent, généreux et bluffant qui procure plaisir, réflexion et de sacrés frissons. Un must !

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