jeudi 10 janvier 2019

"L'Empreinte" d'Alexandria Marzano-Lesnevich

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L'histoire : Étudiante en droit à Harvard, l'auteure relate sa rencontre avec Rick Langley, un meurtrier emprisonné en Louisiane pour un crime particulièrement sordide. Opposante résolue à la peine de mort jusqu'à ce jour, la confession du tueur ébranle sa conviction. En enquêtant sur cette affaire, elle découvre alors les mobiles de celui-ci qui, à sa grande surprise, font écho à son histoire personnelle.

La critique de Mr K : Chronique d'un livre bien particulier aujourd'hui, celui d'un récit mêlant l'autobiographie, l'écrit journalistique, le thriller et le roman noir. L'Empreinte d'Alexandria Marzano-Lesnevich est vraiment marquant à sa façon car l'auteur tout en nous relatant une affaire criminelle atroce fait le lien avec son propre passé, livrant des révélations terrifiantes sur sa famille et ce qu'elle a vécu dans sa jeunesse. Se basant sur ses souvenirs, sur des témoignages et des documents des tribunaux, elle va poursuivre une quête de vérité éprouvante et tâcher de lever le voile sur les zones d'ombres de sa propre existence. Le voyage est à sens unique et tout bonnement prodigieux quoique bien rude...

Tout commence avec un stage que l'auteure fait auprès d'un cabinet d'avocats de Louisiane. Elle va y faire connaissance du cas judiciaire Ricky Langley, pédophile condamné à mort pour le meurtre par strangulation d'un petit garçon de six ans. Malgré sa passion pour la justice, sa vision humaniste et progressiste, elle est choquée par ce fait divers épouvantable et tout ce qui l'entoure. Ses convictions profondes s'en voient ébranlées, allant jusqu'à remettre en cause un temps son opposition à la peine capitale. Mais cette réaction en cache une autre beaucoup plus profonde, cette affaire fait remonter à la surface sa propre vie et notamment les abus dont elle a été victime plus jeune. Peu à peu, au fil de ses investigations, des parallèles vont se construire entre son histoire et celle de Ricky provoquant la résurgence de sentiments enfouis et refaçonnant sa vision de la justice et de la rédemption.

Durant les deux-tiers de l'ouvrage, on alterne donc les chapitres entre l'enquête type journalistique qu'opère l'auteure et des chapitres plus intimistes où elle revient sur les débuts de sa vie. Très documentée et déterminée à éclairer au mieux l'affaire Langley, tout est détaillé et minutieux comme un travail d'avocat ou de journaliste d'investigation. Ainsi, on suit heure par heure les recherches entamées suite à la disparition de Jérémy (la jeune victime de Langley), le parcours de Ricky avant le moment fatal depuis sa naissance (et même un peu avant...) avec son lot d'aléas qui forgent une existence et ses différents procès et séjours en prison, les témoignages de sa famille, de ses proches et de ceux qui l'ont connu de près ou de loin. Certes, il a fallu broder un petit peu en terme d'expression des sentiments, des vêtements portés, des attitudes mais Alexandria Marzano-Lesnevich a tout fait pour rester collée à son sujet sans en rajouter. Cela donne des pages écrites de manière simple et efficace, sans recherche de stylistique particulière. L'objectif est pleinement atteint avec un portrait et une biographie complète, oscillant entre banalisation du mal et pathétisme, laissant le lecteur circonspect et un peu paumé face à la figure de Ricky Langley qui n'est finalement qu'une chose : un homme. Un homme malade, mais un homme quand même...

On retrouve le même sens de la nuance et de l'analyse dans la partie plus intime du livre qui relève je trouve du tour de force. On va très loin dans l'introspection et l'analyse de soi et des siens. Issue d'une famille plutôt aisée (ses deux parents sont avocats), tout semble sourire à l'auteure mais un mal profond la hante depuis toute petite. Abusée régulièrement par un membre de sa famille, elle cachera longtemps son traumatisme et quand celui-ci sera révélé, certains membres de la famille feront comme si rien ne s'était passé. Ce récit est donc une fenêtre ouverte sur la formation de soi malgré les obstacles, la quête de son identité et de sa liberté. Par petites touches successives, en faisant le lien avec des choses lues ou apprises sur Ricky, l'auteure cherche à comprendre avant tout qui elle est et comment on essaie de se comprendre les uns les autres. Vous admettrez que le sujet est passionnant et il est très bien relevé dans cet écrit à la fois pudique, froid et où la subjectivité est écartée au profit de la raison. Certes cela donne des passages assez éprouvants à lire (il y a des choses du domaine de l'indicible pour moi) mais on ne perd aucunement son temps avec cette lecture, on s'enrichit et l'on s'interroge comme jamais.

Pas de personnages donc, il n'y a que des personnes ayant vraiment existé qui hantent littéralement ce volume. Certains ont vu leur nom changé mais l'essentiel est là : on a affaire à la réalité, à quelque chose qui marque forcément au fer rouge car rien n'est imaginé ou du domaine de l’exagération. En cela, ce livre est un choc pour moi car je suis un gros amateur et consommateur de fiction, je ne lis que très rarement des documentaires ou des enquêtes. L'empathie fonctionne ici deux fois plus et chaque chapitre est l’occasion de ressentir des émotions fortes. Au delà de l'affaire criminelle et des abus incestueux, ce livre donne à voir une Amérique en perte de vitesse par rapport à son standing de vie, son rêve américain (toute la partie concernant Ricky) mais aussi sur les difficultés internes à certaines familles US (réaction des parents de l'auteure vis-à-vis de leur fille notamment, les parents de Ricky et leurs proches). On ressort tout chamboulé de cette lecture et par certains aspects on ne peut que penser à la série documentaire Making a Murderer qui m'avait bien plu lors de son visionnage.

Malgré des thèmes et un fond éprouvants, ce livre se lit très bien et très vite. L'auteure est douée dans sa manière d'emmener les éléments de réflexions, de les faire se répercuter les uns les autres et de construire une trame globale qui se révèle au final apaisante car dans la colère ne se trouve jamais la solution et dans la compréhension se joue la sérénité des âmes perturbées (même si le pardon n'est pas obligatoire). Bien écrit, mené de main de maître alors qu'elle parle beaucoup d'elle-même, on aboutit sur une lecture assez incroyable, différente et source de réflexion.


lundi 7 janvier 2019

"Grace" de Paul Lynch

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L'histoire : Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.

La critique de Mr K : J'ai débuté l'année 2019 avec cette lecture et je peux vous dire que j'ai été gâté ! Première lecture, première claque ! Bon rendement ! Grace de Paul Lynch est un roman époustouflant qui alterne naturalisme et lyrisme dans son écriture pour nous livrer un portrait de jeune-fille hors-norme entre fuite en avant, hallucinations et quête de la lumière. Suivez-moi sur les traces de Grace mais attention vous n'en reviendrez peut-être pas...

L'action se déroule en Irlande, au milieu du XIXème siècle alors qu'une famine terrible s'abat sur le pays. Récoltes perdues, hiver précoce et pauvreté tentaculaire règnent en maître et pousse la mère de Grace à la mettre dehors pour la forcer à partir gagner sa vie toute seule alors qu'elle n'est encore qu'une adolescente. D'un caractère fort avec la langue bien pendue, elle résiste tout d'abord à l'injonction maternelle et finit par partir sur les routes bientôt rejointe par son jeune frère Colly au bagout intarissable. Travestie en homme pour ne pas attirer l'attention, la jeune fille commence un véritable voyage initiatique qui la verra se confronter au monde entre nature magnifique, impitoyable aussi et les hommes que la précarité extrême pousse dans leurs retranchements. Entre espérances, réussites, échecs et grands moments d'abattement, l'héroïne changera et se révélera à elle-même pour devenir femme.

Ce livre a vraiment un charme à part. Cela tient d'abord à son écriture qui n'est pas commune. Il faut un temps d'adaptation au départ pour s'habituer à la narration qui mêle sans prévenir observations, actes, pensées et allers-retour temporels. On commence par se perdre avec finalement la nécessité de lâcher prise pour pénétrer au mieux un univers total que le style étrange transcende par ses envolées riches de sens. Caractérisant à merveille la situation et son personnage principal, l'auteur ne cède jamais à la facilité en terme de forme, se renouvelle sans cesse et nous livre un récit bouleversant par sa générosité, l'épaisseur de son sous-texte et l'exploration chirurgicale de son personnage principal. Certains passages virent ainsi à l'onirisme, au cauchemar ou même au délire désarçonnant une fois de plus le lecteur pour mieux le garder captif et même si cette lecture se révèle exigeante, elle n'est jamais rébarbative et m'a de suite rendu dépendant !

Étonnamment, je suis partagé sur le personnage de Grace que j'ai trouvé tantôt attachante, tantôt flippante ou encore désagréable. C'est là encore un très bon point car comme dans l'ensemble du roman, il n'y a aucun manichéisme ici, chaque âme croisée étant constituée d'ombre et de lumière. Grace face à la difficulté va devoir se construire, grandir plus vite, en s'associant parfois avec des personnes de passage ou en utilisant des subterfuges mentaux détonants ! Grace part dans les tours, s'enfonce dans ses pensées régulièrement et montre un visage redoutable loin de l'image qu'elle renvoie malgré elle aux personnes qui croisent sa route. C'est justement ce mystère mais aussi cette énergie folle qui vont lui permettre à plusieurs reprises de se sortir de l'embarras. Vous verrez, le point de vue adopté parfois fait sortir certains personnages de l'ordinaire, du réel que nous éprouvons quotidiennement. C'est cet aspect des choses qui distingue fortement ce roman au postulat basique des créations littéraires classiques en lui insufflant un supplément d'âme et une passion qui vous dévorent littéralement. Personnage ultra-complexe, plein de contradictions, je me souviendrai longtemps de Grace en elle-même !

Il est bien dur ce périple qu'elle va endurer. L'auteur nous dresse un portrait effroyable et saisissant à la fois de l'Irlande de l'époque : la nature sauvage et indomptée avec notamment de très belles descriptions mêlées de poésie qui font écho aux états d'âme des personnages (le ruissellement d'un cours d'eau, un corbeau posé sur un piquet, le vent dans les arbres, le blanc manteau de la neige...), des populations hagardes qui se méfient de tout le monde car la violence larvée est partout, née de la famine et des tensions sociales. Lynch nourrit son récit de petites touches socio-culturelles au détour des péripéties et donne à voir un monde à l'agonie, où la paupérisation et la mort rode. L'inquiétude quant au sort de Grace étreint le cœur du lecteur gagné par le climax plombant de l'ouvrage et soumis à une empathie qui devient dévorante.

Au delà de l'aspect initiatique de ce chemin de croix éprouvant, ce roman nous interroge sur énormément d'aspects de nos vies avec pêle-mêle la notion de liens familiaux, la foi et le lien qui unit le croyant à son créateur, l'incurie des hommes et leur propension à devenir des loups pour leurs semblables, la raison et la folie qui parfois s'entremêlent quand un choc se révèle trop grand à supporter... Ceci n'est qu'une petite fenêtre sur le monde de Grace qui se révèle au fil de la lecture foisonnant, farouche et d'une beauté mortifère. Rarement, j'aurai lu un récit de ce genre aussi poignant et dégageant autant de profondeur. Un véritable bijou de littérature que je vous invite à découvrir au plus vite !

samedi 5 janvier 2019

"Je suis communiste" de Park Kun-Woong

Je suis communiste

L'histoire : C’est un grand jour pour Young-Chul. Après trente-six années perdues dans l’opacité des geôles sud-coréennes, le vieil homme s’apprête à rejoindre l’air vif du dehors. Mais ce monde lui est devenu étranger. Tout en s’efforçant de comprendre ce qui l’entoure, le dissident part à la recherche de ceux qui ont forgé son destin. Au fil de cette quête affleurent les réminiscences : enfance à la campagne, mariage déçu, naissance de son engagement politique... Après Fleur et Massacre au pont de No Gun Ri, Park Kun-Woong s’empare d’un témoignage poignant, qui fait écho à l’histoire douloureuse d’un pays déchiré par une guerre fratricide.

La critique de Mr K : Cette chronique est ma toute première d'un manhwa, bande dessinée coréenne équivalente du manga japonais. On se rapproche clairement ici du roman graphique avec Je suis communiste de Park Kun-Woong qui est adapté de l'autobiographie de Hur Young-Chul, un prisonnier politique communiste qui a passé 36 ans de sa vie emprisonné en Corée du sud pour espionnage (condamnation en 1955 juste après la guerre de Corée). J'ai adoré cette lecture qui s'éloigne des sentiers battus, offre un regard différent sur ce pays fracturé en deux depuis si longtemps et surtout évite les clichés simplificateurs relayés par des médias parfois en service commandé où l'information nuancée semble être proscrite. N'allez pas croire pour autant que nous avons affaire avec cet ouvrage à de la propagande pro-communiste, c'est simplement le regard d'un homme qui n'abjurera jamais sa foi envers ses idéaux et qui voit les choses d'un autre point de vue. C'est à la fois intéressant, déroutant et dérangeant. Moi qui aime être bousculé, je n'ai pas été déçu !

Racontée à la manière d'une interview entre une jeune journaliste et le vieil opposant tout juste libéré, on alterne flashback et phases d'entretien. Hur Young-Chul nous raconte sa vie depuis sa naissance jusqu'à ses années en prison. Né dans la partie sud de la péninsule coréenne, il connaît tous les bouleversements que l'Histoire a réservé à son pays, l'occupation japonaise tout d'abord avec son cortège de vexations et d'exactions. Puis c'est la libération d'où naissent de grands espoirs qui vont s'écrouler très vite avec la main-mise rapide des USA sur le pays. Ce protectorat musclé va nourrir les rancœurs, favoriser l'émergence de la pensée communiste et sa propagation. Peu à peu, les tensions s'exacerbent, savamment entretenues par les diplomates américains et les forces extérieures à la Corée, le tout conduisant à une guerre fratricide. Au cœur du maelström, on suit le parcours d'un homme lambda qui va s'élever de la masse, progresser au sein de la cause et finalement se faire rattraper et emprisonner.

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L'ensemble des deux volumes comptent plus de 650 pages, il y a donc de quoi lire ! Je peux vous dire que l'ouvrage débuté, il est impossible de le relâcher. La faute à un souffle historique intense qui nous accompagne du début à la fin, sans jamais faiblir. Ultra-documentée, la vie de cet homme est un reflet très intime de ce qu'ont du vivre nombre de coréens avec leur lot de banalité, de drames et de bouleversements. On colle au plus près de son destin avec sa naïveté de jeune enfant protégé de la réalité extérieure puis les premières prises de conscience, l'adolescence venue, et les premiers traumatismes fondateurs. Les déclics successifs sont très bien rendus et le basculement dans la révolution prolétarienne d'une logique irréfutable. Bien que ne partageant pas totalement cette idéologie (je ne crois pas suffisamment en la nature humaine pour y adhérer notamment), j'ai aimé ce ton libertaire, non manipulé qui s'exprime ici. Car de manière générale, tout est nuancé en dehors évidemment de l'orthodoxie communiste qu'on lui inculque au fil de sa formation. D'ailleurs le héros en convient, il n'est pas parfait, à l'image de n'importe qui. À la fin de sa vie, loin d'être résigné (il ne renoncera jamais à son idéal, rappelons-le), il se consacrera uniquement à la cause de la réunification d'un pays meurtri par cette séparation inique.

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Hormis cette aventure humaine incroyable et d'une richesse énorme, ces deux volumes sont des fenêtres sur un monde que je ne soupçonnais pas. En effet, j'ai étudié la Corée comme tout le monde au lycée lors de la Guerre Froide mais en survolant le sujet et souvent sans m'en rendre compte, avec un point de vue occidental et libéral. Ici, on a le point de vue adverse et en croisant les deux regards, on se rend surtout compte du gâchis de l'affaire. Entre l'impérialiste US qui s'appuie soit disant sur la démocratie (quand les résultats électoraux l'arrangent surtout) pour soigner ses positions géo-stratégiques et ses ressources et le dogmatisme autoritaire de leurs adversaires, c'est la culture coréenne qui semble disparaître, un peuple pacifique aux traditions pluriséculaires qui est broyé par une guerre absurde qui voit une fois de plus les puissants manœuvrer en coulisse au détriment de l'intérêt commun. Au delà du contexte particulier de cette œuvre, ces deux volumes permettent de s'interroger sur des concepts importants de notre démocratie : la représentativité des institutions, la notion de démocratie libérale, d'égalité entre les citoyens mais aussi l'exercice du pouvoir, la répression. L'ouvrage est vraiment passionnant à ce niveau.

Au niveau graphisme, c'est assez minimaliste mais cela suffit et privilégie même la mise en exergue du contenu. Sombres et torturés, les dessins rendent parfaitement compte des événements passés et l'ambiance délétère générale qui a baigné la Corée lors des événements que nous suivons. Proche d'un mouvement type expressionniste, les dessins intensifient les tensions et états d'âme qui habitent les personnages et donnent à voir avec simplicité mais exigence le pouls d'un pays à un moment clef de son Histoire. Je suis communiste est donc une lecture éclairante que je vous conseille aujourd'hui et qui est à tenter si vous n'avez pas d’œillères et souhaitez franchir un cap dans la compréhension du monde actuel. Âpre et parfois heurtante, une lecture-clef à mes yeux et qui restera longtemps gravée dans ma mémoire.

vendredi 4 janvier 2019

"Vesoul, le 7 janvier 2015" de Quentin Mouron

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L'histoire : Vesoul, le 6 janvier 2015. Les rues bourdonnent : des manifestations, un salon du livre, une fête des sexualités inclusives, des antispécistes, des masculinistes, des nains, des banquiers, des poètes, des fascistes, le Hezbollah, deux prêtres en goguette.

Vesoul, le 7 janvier 2015. un congrès, des cadres dynamiques, un humoriste québécois, des gameuses en extase, des youtubers ivres, une poétesse qui mange du poulpe.

Paris, le 7 janvier 2015. Des coups de feu, des sirènes, une rédaction décimée, des marches blanches, bleues et rouges, des larmes – et de l'hypocrisie.

La critique de Mr K : Attention OLNI ! Oui, avec Vesoul, le 7 janvier 2015 de Quentin Mouron, on peut véritablement parler d'Objet Littéraire Non Identifié tant il ne ressemble à rien d'autre, mêlant subtilement roman picaresque, farce, cynisme et dénonciation du monde actuel. Composé d'à peine 110 pages, ce brûlot élégant se lit vite, tout seul et l'on se prend à y repenser longtemps après sa lecture. Gage de qualité, non ?

Écrit à la première personne du singulier, le narrateur est un jeune homme qui a tout plaqué en Suisse pour traverser la frontière française. Ceci fait, en faisant du stop, il est pris par un cadre supérieur (un certain Saint Preux...) qui se rend à un congrès dans la ville de Vesoul. De fil en aiguille et de manière un peu ubuesque (à peine, à peine...), il le choisit comme maître et va suivre son chauffeur dans un périple des plus absurdes car une fois sur place, il s'en passe de belles... La municipalité de Vesoul, le temps d'une journée, laisse une liberté d'expression totale s'exprimer dans les rues : Saint Preux et son nouveau disciple vont visiter une exposition poétique novatrice, participer à une fête de la sexualité arty et débridée, croiser des manifestants de tout horizon (nains, Hezbollah, Nazis...) et finir par aller au congrès durant lequel ils apprendront la terrible nouvelle des attentats contre Charlie Hebdo.

On a affaire ici à une farce. N'attendez pas de cette lecture, une histoire et une analyse classique. Second degré, ironie et cynisme se mêlent pour donner un ton original et décalé à un texte gouleyant à souhait, où le surréalisme de certaines situations le dispute au pastiche. Volontiers hyperbolique, l'exagération nourrit la réflexion et au travers des déboires des deux protagonistes principaux et des rencontres qu'ils vont faire, l'humanité est passée au crible et nos défauts sont bien nombreux! Quantité de thématiques sont abordées avec un sens de la formule et de la dérision qui ne se dément jamais tout au long de l'ouvrage.

Ainsi il est notamment question des inégalités sociales avec cette sensation que parfois le monde nous échappe et n'appartient qu'à une certaines caste émergente qui ne réfléchit et n'agit qu'à partir d'un seul facteur : l'argent et la manière d'en amasser toujours plus. On croise des puissants et des déshérités, l'auteur se plaisant à nullifier les seconds dans un style ironique mordant. Il est aussi question de l'extrémisme, de sa dangerosité rampante qui peut gagner du terrain très rapidement selon les circonstances du moment (nationalisme, fanatisme religieux, communautarisme à tout va). Et puis, en filigrane, le récit traite de l'illusion que l'on peut nourrir parfois autour de l'idée d'une Nation unie, ne formant qu'une seule âme (réactions après l'attentat notamment). Très temporaire, ce sentiment de convergence morale et cet engagement se transforme en quelque chose de protéiforme et presque d'hideux par moment.

On rit beaucoup pendant ce roman, mais c'est un rire jaune très grinçant. Le réquisitoire est terrible et sans appel, laissant le lecteur possédé par une langue inventive et volontairement érudite. Un livre étonnant et détonant que je vous invite à découvrir au plus vite si vous êtes amateur de lecture différente, déjantée et en prise avec le monde actuel.

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mercredi 2 janvier 2019

"En route" d'Adam Rex

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L'histoire : Comment ne pas paniquer lorsque vous vivez, comme Gratuity, sur la Terre envahie par les Boovs, d'étranges extraterrestres à huit pattes, et que votre mère a été enlevée par ces mêmes créatures ?

Aucun problème : décidée à partir à sa recherche, l'adolescente, accompagnée de son chat lunatique Porky et de Oh, un alien déserteur, maladroit, pot de colle et malheureusement bricoleur, embarque pour un voyage rocambolesque à bord d'une voiture qui à présent vole...

Mais qui sait les surprises que la route leur réserve ? La belle équipe n'est plus à un dérapage près.

La critique de Mr K : Première chronique littéraire de 2019 au Capharnaüm éclairé avec un livre dont le titre semble tout à fait convenir à l'événement ! Petit voyage en littérature jeunesse dans le domaine de l'imaginaire aujourd'hui avec En route d'Adam Rex, roman très fun et bien mené qui oscille entre road trip, SF et roman initiatique avec toute une galerie de personnages attachants. Une adaptation animée a été réalisée en 2015 par les studios Dreamworks et ne nous avait pas vraiment convaincu Nelfe et moi. Pour autant, je ne m'en laissais pas compter en exhumant ce livre de ma PAL. Bien m'en a pris tant l'ouvrage est réussi et m'a beaucoup plu. Suivez le guide !

On retrouve donc Gratuity (aka Tif), une jeune héroïne de neuf ans en bien fâcheuse position. Suite à l'invasion de notre planète par d'étranges extra-terrestres à huit pattes (les Boovs), sa mère a été enlevée. Depuis quelques semaines, elle survit comme elle peut en compagnie du chat de la famille, Porky. Quand elle apprend que les êtres humains embarqués de force sont peut-être en Floride, elle décide de prendre la voiture familiale et de partir à la recherche de sa génitrice. Débrouillarde, malicieuse et dotée d'un tempérament de feu, la voilà partie sur les routes où elle va finir par faire une rencontre qui changera sa vie. Il s'appelle Oh ! Il s'agit d'un boov rejeté par les siens, ingénieux, goinfre et bavard qui va par la force des choses devenir son compagnon de route. Leur relation d'abord chaotique et faite de méfiance (surtout de la part de Tif) va peu à peu évoluer au fil des péripéties qu'ils vont devoir traverser ensemble.

Ce roman est écrit à la première personnes et comme si c'était un devoir d'écriture à rendre car Gratuity participe à un concours pour écrire un message pour les générations futures. Plongés que nous sommes dans l'esprit de cette enfant de neuf ans, le récit est très rafraîchissant, drôle mais aussi décousu avec une série de flashback et de flashforward qui vivifient l'histoire qui en elle-même est plutôt basique. La narration est donc la botte secrète de cet ouvrage qui se démarque des productions habituelles en mêlant aussi des passages illustrés réalisés par l'auteur lui-même. Ainsi Adam Rex nous relate l'histoire du développement des Boovs depuis leur origine sous forme de huit planches de BD hilarantes et remarquablement réalisées. On trouve aussi à l'occasion des schémas, des photos et tout un tas d'iconographies qui accompagnent le texte, l'illustre brillamment et lui donne une dimension supplémentaire. Loin d'être seulement un artifice ou de la poudre aux yeux, on est confronté à une œuvre bien pensée qui touche pleinement sa mission première : divertir !

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L'alchimie entre les personnages fonctionne parfaitement bien. Le duo Tif / Oh ! est tour à tour surprenant, comique et touchant. Derrière leurs différences, on sent bien qu'ils ont bien plus en commun qu'ils ne veulent se l'avouer au départ. Récit initiatique propre à nombre de romans jeunesse, belle parabole sur la tolérance et le respect mutuel, on ne tombe jamais vraiment dans la guimauve sirupeuse souvent présente dans les productions cinématographiques orientées jeunesse. Car Tif est pudique et élude les moments plus tendus, intimistes sans pour autant les occulter totalement. Ainsi, un mot, une expression ou une simple phrase suffit à faire passer le message positif sans roulement de tambour ni pathos malvenu. Et puis, il y a l'humour bien tranchant qui parsème l'ensemble et désamorce bien les clichés avec clairement des influences venues de Terry Pratchett et surtout de Douglas Adams, le créateur du Guide du voyageur galactique. No sense, surréalisme larvé et passages WTF s'enchaînent, libérant les zygomatiques et faisant souffler un doux parfum de folie sur le récit. On ne tombe pas pour autant dans la surenchère, le récit gardant tout de même son importance, ce qui est crucial pour ne pas perdre en route nos jeunes lecteurs...

En route 2

Les personnages secondaires sont tout aussi bien croqués avec une mention spéciale pour Porky qui aura un rôle central à jouer dans la résolution du roman et qui confirme à lui seul ce que j'ai toujours pensé : les chats cachent bien leur jeu ! En terme d'histoire pure, rien d'original par contre, le terrain est balisé et aucune grosse surprise n'est au rendez-vous en terme de trame. L'enrobage est cependant suffisant pour combler ce manque d'originalité et l'écriture en elle-même est d'une grande efficacité en terme d'immersion. Nul doute que les jeunes lecteurs se prendront au jeu, s'identifieront à cette jeune héroïne rebelle et se prendront d'affection pour Oh !.

Vous l'avez compris, j'ai passé un très agréable moment avec En route, premier roman très réussi d'Adam Rex. Divertissant, malin et bien écrit, il constitue une belle porte d'entrée sur la SF pour de jeunes lecteurs qu'on ne prend pas pour des imbéciles et qu'il amusera beaucoup avec les facéties de ses personnages et ses ajouts graphiques bien sentis. Une belle expérience que je vous invite à tenter !

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dimanche 30 décembre 2018

"Le Gang des rêves" de Luca Di Fulvio

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L'histoire : New York ! En ces tumultueuses années 1920, pour des milliers d’Européens, la ville est synonyme de "rêve américain". C’est le cas pour Cetta Luminata, une Italienne qui, du haut de son jeune âge, compte bien se tailler une place au soleil avec Christmas, son fils. Dans une cité en plein essor où la radio débute à peine et le cinéma se met à parler, Christmas grandit entre gangs adverses, violence et pauvreté, avec ses rêves et sa gouaille comme planche de salut. L’espoir d’une nouvelle existence s’esquisse lorsqu’il rencontre la belle et riche Ruth. Et si, à ses côtés, Christmas trouvait la liberté, et dans ses bras, l’amour ?

La critique de Mr K : Voila un livre dont j'avais beaucoup entendu parler notamment sur IG. Une connaissance de ce réseau m'a proposé de m'envoyer le livre pour que je puisse à mon tour goûter à sa magie. Ne refusant jamais une découverte littéraire (surtout quand elle est précédée d'une très flatteuse réputation), je me lançais donc corps et âme dans la lecture du Gang des rêves de Luca Di Fulvio, roman fleuve aux accents scorcesiens qui m'a totalement emporté, ne me laissant pas le choix que de continuer inlassablement ma lecture de ce pavé de plus de 950 pages. Attention lecture hautement addictive en approche !

Tout commence en Sicile, où la jeune Cetta suite à un viol se retrouve enceinte et donne naissance au petit Christmas. Pour échapper à sa condition et au déshonneur, elle décide d'embarquer pour l'autre côté de l'Atlantique à la poursuite du fameux rêve américain qui semble exaucer tous les vœux. Mais entre le rêve et la réalité, il y a un monde âpre et difficile que la jeune italienne va devoir affronter. Très vite, des chapitres s'intercalent mettant en scène Christmas devenu un jeune garçon gouailleur qui commence à recruter d'autres âmes perdues pour former sa propre bande (les fameux Diamond Dogs), période charnière de sa vie où il va faire des choix cruciaux pour son futur. Il va notamment un soir rencontrer Ruth, une jeune fille juive violentée qu'il va sauver. C'est le début alors d'un amour fou, une passion inarrêtable qui hantera les deux protagonistes principaux, ceci durant toutes les pages du roman... car longue et tortueuse est la route menant au bonheur.

Je peux déjà vous dire qu'en terme de péripéties, le roman se pose là. Il s'en passe des vertes et des pas mûres durant cette lecture qui ne ménage vraiment pas son lecteur entre naïveté et cruauté, amitiés et trahisons, amour et haine, richesse et pauvreté... Très polarisé, ce roman nous plonge avec fracas et un grand talent dans le début du XXème siècle américain lors de l'éveil d'une civilisation qui va bientôt dominer le monde avec sa culture et ses industries. C'est ainsi que l'on commence au plus bas de l'échelle, à la hauteur du quartier de Christmas et de sa maman qui fait le tapin pour pouvoir nourrir son fils et espérer s'élever socialement. On enchaîne les passages rudes, la vie n'étant pas facile pour une majorité de personnes car l'envers du décor est peu reluisant. Derrière l'Amérique rêvée se cachent les tensions raciales, la corruption des forces de police, le règne des gangs, l'incurie des puissants et le machisme en vogue dans tous les milieux sociaux (chaque personnage féminin du roman le subit d'ailleurs à sa manière). Pour autant, on ne tombe pas dans le manichéisme bête et méchant, des passerelles s'opèrent entre les mondes décrits et des personnages évoluent énormément, ceci de manière nuancée et touchante (le cas de Sal est très éclairant en la matière).

C'est le grand point fort de ce roman : les personnages. Qu'ils soient repoussoirs ou attirants, ils ont tous un supplément d'âme, un traitement quasi amoureux de la part de l'auteur qui a voulu créer de toute pièce des personnages crédibles, des repères auxquels s'accrocher pour dérouler ensuite le récit foisonnant qui nous est proposé. Je ne m'attarderai pas particulièrement sur untel ou untel, tous m'ont fasciné à leur manière. Rien ne nous est caché au final, l'histoire mettant en valeur leur quotidien, leurs obligations, leurs rapports avec les autres dans toute leur complexité mais aussi leur psyché bien souvent tourmentée qui les travaille et provoque réactions et pulsions à de nombreuses reprises. On rentre vraiment dans leur esprit et cela donne au final une gigantesque toile d'araignée, remarquablement maîtrisée qui sert admirablement bien un récit d'une densité énorme et totalement prenante. S'étalant sur environ 20 ans, on a donc le temps de voir évoluer les personnages entre espoirs, déchéances, rebonds et révélations. Comme on est irrémédiablement pris par tout cela, inutile de vous dire que l'on devient très vite asocial et totalement accro. Je remercie au passage Nelfe pour sa patience...

C'est un livre qui nous parle obligatoirement en touchant droit au coeur. Il nous parle de la condition humaine, des tracas et énormes soucis qui peuplent notre vie (la peur du lendemain, les injustices sociales, la pauvreté et la précarité, les tensions sociales et raciales). Il nous raconte aussi une très belle rencontre d'amour avec une histoire romantique à souhait comme je les aime (le dernier acte m'a semblé un peu too much quand même), l'émergence de la radio et du cinéma (et en parallèle une description peu reluisante des mœurs en cours dans ses milieux, Weinstein n'a rien inventé loin de là), la montée en puissance de l'industrie US (en filigrane les progrès de l'automobile, le taylorisme et le syndicalisme) et de multiples thèmes annexes que je vous laisse découvrir par vous-même. Là encore, tous ces éléments ne sont pas gratuits, ils s'insèrent parfaitement dans la trame principale, l'enrichissant et lui donnant une dimension hors norme qui contribue au charme incroyable qui se dégage de cet ouvrage.

Pour être tout à fait honnête, ce livre n'a qu'un défaut. Il a un petit côté convenu avec des passages obligés, des clichés propres au genre. En fait, il y a peu de surprises dans le déroulé de la trame qui suit des chemins balisés. Pour autant, l'intérêt est toujours là, impossible de relâcher ce maudit ouvrage qui est diablement séduisant aussi par l'écriture employée. Simple, accessible, maligne, elle ne peut que séduire entre fraîcheur, verdeur parfois (il y a des passages bien olé olé !) et purs moment de poésie par moment. Elle suscite toute la palette d'émotions que l'on peut ressentir lors d'une lecture, à la manière des montagnes russes, on alterne plaisir pur et inquiétudes dans une immersion totale. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi c'est un des aspects de la lecture que je préfère et on peut dire que dans ce domaine, ce livre est une vraie petite bombe. Je confirme donc les pressentiment de nombres d'amis blogueurs à mon endroit : je rejoins le gang des Diamond Dogs. À qui le tour ?

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vendredi 28 décembre 2018

"Impératrice" de Shan Sa

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L'histoire : Elle est née dans la fabuleuse dynastie Tang du VIIe siècle. Elle a grandi au bord du fleuve Long, où elle apprenait à dompter les chevaux.

Elle est entrée au gynécée impérial où vivaient dix mille concubines. Elle a connu les meurtres, les complots, les trahisons. Elle est devenue impératrice de Chine. Elle a connu la guerre, la famine, l'épidémie.

Elle a porté la civilisation chinoise à son apogée. Elle a vécu entourée de poétesses, de calligraphes, de philosophes. Elle a régné sur le plus vaste empire sous le ciel, dans le plus beau palais du monde. Elle est devenue l'Empereur-Sacré-Qui-Fait-Tourner-La-Roue-d'Or. Son nom a été outragé, son histoire déformée, sa mémoire effacée.

Les hommes se sont vengés d'une femme qui avait osé devenir empereur. Pour la première fois depuis treize siècles, elle ouvre les portes de sa Cité interdite.

La critique de Mr K: Petite lecture orientalisante aujourd'hui avec Impératrice de Shan Sa, une auteure qui m'avait subjugué avec le fabuleux La Joueuse de go que j'avais littéralement dévoré en son temps. À la faveur d'un chinage, j'étais tombé il y a quelques temps sur le présent volume et je dois avouer que j'avais hâte de retrouver l'écriture si immersive et poétique d'une des auteures françaises (d'origine chinoise, elle a fui son pays suite aux événements de Tien'anmen) les plus talentueuses de sa génération. Je vous dis de suite que je n'ai pas été déçu !

Ce livre raconte l'histoire de la seule et unique impératrice qu'ait connu l'Empire du milieu dans son Histoire. En effet, cette fonction était exclusivement réservée aux hommes, Wu Zetian est donc une exception et en cela se révèle passionnante à découvrir à travers son parcours hors norme, semé d'embûches et un destin incroyable. Qui aurait pu croire au départ que cette jeune fille issue d'une caste inférieure puisse un jour accéder au titre suprême d'Empereur-Sacré-Qui-Fait-Tourner-La-Roue-d'Or ? Depuis sa naissance jusqu'à sa mort à 80 ans, nous suivons donc les aléas de la vie qu'elle a connue au départ puis son envol vers les cieux entre tractations, machinations et évolution d'un pays en plein essor.

En 444 pages, l'auteure réussit le tour de force à nous embarquer dans une histoire inouïe et pourtant bien réelle. On explore en profondeur la psyché d'une grande monarque qui de la jeune fille naïve va se transformer en chef d’État redoutable et redoutée. Quand on fait le bilan de cette vie, c'est incroyable de voir les changements opérés chez elle. Cette femme s'endurcit de plus en plus, doit soigner ses relations et éliminer ses rivaux même au sein de son propre clan, de sa propre famille. Cette transformation très progressive est détaillée avec minutie, pondération et un sens du récit d'une fluidité de tous les instants. Amours, amitiés et haines se succèdent, ce qui est acquis ne l'est pas forcément très longtemps et l'intelligence politique (pas forcément morale) de la souveraine lui permettra de surmonter tous les obstacles mais elle y laissera des plumes et une part d'humanité.

Bien éloigné de ce que l'Histoire occidentale nous a habitué à lire, nous sommes littéralement plongés dans une culture très différente de la nôtre, règles et mœurs peuvent paraître surprenants et même aberrants par moment. Ce dépaysement salutaire nous permet d'imaginer la Chine de l'époque, d'appréhender au mieux une civilisation en pleine émergence qui lutte entre tradition et modernité. Religion, rapport à la famille / au pouvoir, us et coutumes sont abordés au fil des péripéties nombreuses qui peuplent ses pages inspirées et inspirantes. Pour qui s'intéresse à l'Asie, on est ici comblé avec un supplément d'âme qui habite ses pages notamment par les personnages que l'on est amené à rencontrer.

Je vous l'accorde, on croise nombre de crapules, de sociopathes, de puissants omnipotents dans cet ouvrage... On ne sort guère de la Cité interdite, mais ce livre conte merveilleusement bien les mécanismes du pouvoir et les opérations qui lui sont liées. À la manière de la saga du Trône de fer, je vous déconseille de vous attacher trop aux personnages car ça dégomme sévère et l'impératrice est sans pitié pour celles et ceux qui se mettent en travers de sa route. Gouvernant le peuple par la volonté divine et au nom du bien commun, elle ne recherche pas l'enrichissement et apportera nombre de progrès à son pays et encouragera notamment les arts. Cependant l'âge venant, elle s'accrochera au pouvoir et sa fin est pour le moins pathétique avec des ultimes chapitres sombres où la mort approchant, le personnage principal se livre de façon touchante malgré des actes inqualifiables commis auparavant.

Il y a beaucoup de douceur et de poésie dans ce livre, à l'image de cette langue à la fois voluptueuse et exigeante qui sait se faire à la fois distrayante et érudite. On aime se laisser porter par les dénominations imagées des fonctions et des titres, dans les cérémonies fastueuses et les pèlerinages, les énumérations des avancées sociales et culturelles. Loin de nous perdre, l'auteure nous captive, nous accroche et au final nous convainc que nous sommes face à une œuvre entière, généreuse et profondément bouleversante. Un gros coup de cœur pour moi et une lecture que je ne peux donc que vous conseiller !

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vendredi 21 décembre 2018

"Je suis vivant et vous êtes morts" d'Emmanuel Carrère

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L'histoire : Tout commence avec le souvenir d'un cordon de lampe qui n'existe pas. La plupart des gens se disent "c’est bizarre" et passent outre. Pas Philip K. Dick. Pour lui, c'est le début d'un doute incessant : sommes-nous vraiment réels ? Vivants ou bien morts ? L'existence de l'écrivain sera guidée par ces retournements, tour à tour époux modèle, grand psychotique, fervent catholique, junkie...

La critique de Mr K : Cette lecture relevait du double challenge lorsque je sortais Je suis vivant et vous êtes morts d'Emmanuel Carrère de ma PAL. Le premier était de tester le format Point2 qui pour le coup ne m'a pas vraiment convaincu. Certes, c'est pratique, petit et léger mais le tournage de page s'est révélé plutôt galère avec un papier bible attrayant mais qui a tendance à coller les pages entre elles. Pour autant la lecture n'a pas été trop inconfortable, surtout que le deuxième challenge est plutôt bien relevé : raconter la vie de mon auteur SF préféré de manière neutre tout en sachant qu'il a vécu une existence complètement folle ! Bon, je ne prenais pas trop de risque avec Emmanuel Carrère à la manette, un auteur que nous aimons beaucoup au Capharnaüm Éclairé. Cette lecture fut donc une grande réussite, source d'enrichissement et parfois de révélations. Pour autant, je suis resté un peu circonspect sur certains aspects de la narration comme vous pourrez le lire.

De sa naissance à sa mort, l'auteur nous invite à suivre la vie plus que mouvementée d'un des auteurs de SF les plus doués de sa génération. De la mort de sa sœur jumelle peu de temps après leur naissance, son enfance privée de père (qui a le don de faire des blagues douteuses dont une qui le traumatisera à vie), les études et les premiers amours, rien de bien extraordinaire jusque là, si ce n'est qu'il fréquente déjà un psychiatre dès ses jeunes années et que ce sera le cas jusqu'à sa mort. Puis vient la révélation, il veut écrire. La SF lui tend les bras et bien que peu reconnu de son vivant, il écrit nombre de nouvelles et romans d'anticipation. Sous l'impulsion de sa deuxième femme, il tentera en vain d'écrire des "romans normaux" mais sans succès. Au fil du temps, il devient accro aux médicaments entre excitants, désinhibants et antidépresseurs. Malgré la légende il touche peu au LSD (une fois et ce sera un bad trip incroyable) et aux drogues psychédéliques. Sa psyché s'en voit touchée inexorablement, les cocktails chimiques quotidiens qu'il ingère vont en même temps qu'approfondir ses réflexions sur le monde, le rendre totalement paranoïaque, dépressif, brisant ses amours et amitiés, le conduisant à avoir une conduite irresponsable, complètement barrée qui le mène au seuil de la folie. La mort le fauche à 54 ans.

La grande force de ce roman-biographie est la capacité d'Emmanuel Carrère à rendre compte de l'évolution psychologique de son sujet. Autant dans la description de la genèse de Philip K. Dick que dans les influences extérieures qui vont le marquer, le nourrir pour la suite, il est d'une précision redoutable et il n'en fallait pas moins pour pouvoir appréhender au mieux la pensée si complexe d'un auteur glissant peu à peu dans la folie. Persuadé qu'il vit dans une réalité que les autres ne comprennent pas, il explore les arcanes de la manipulation mentale, de l'exercice du pouvoir et la mise en esclavage d'une humanité bien souvent inconsciente de sa condition. Cette paranoïa galopante est très bien rendue mais on se pose régulièrement la question de savoir ce qui est de l'ordre du délire ou de la réalité. Si on y pense et qu'on pose un constat froid et détaché du monde actuel, on se dit parfois que Philip K. Dick était un précurseur, le prophète d'un monde à venir terriblement aliénant pour l'espèce humaine (l'ultra-libéralisme, le contrôle des masses par le consumérisme, la pensée unique, l'individualisme forcené, la course à la technologie et la destruction des mondes que l'humanité explore). Certes, le gars chavire sérieusement de la bouillotte, à de nombreuses reprises il part dans les tours et fait subir des scènes surréalistes à ses proches mais il a des éclairs de lucidité non dénués d’intérêts qui donnent tout son charme et sa profondeur à une œuvre à mes yeux incomparable.

J'ai beaucoup aimé les passages plus intime où l'on découvre un Philip K. Dick sensible, tantôt timide / pas sûr de lui ou dragueur impénitent qui ne se soucie pas des conventions sociales. C'est aussi un mélomane (amateur de musique classique), un agoraphobe d'une nature angoissée et un passionné de lecture. On le voit aussi dans son rôle de papa attentionné, de catholique fervent ou de meneur de bande car il a tout un cortège d'amateurs et fans qui gravitent autour de lui et qui vivent même avec lui à certains moment de sa vie. D'où des scènes complètement ubuesques qui font sourire. Étrange homme donc que cet écrivain ultra-doué qui a une fascination pour l'autodestruction et une intelligence tellement poussée qu'elle le pousse dans les abîmes de la déraison. Une espèce de lucidité extrême qui au final, lui sera fatale. K.Dick, c'est donc un peu tout ça, une figure de génie à la fois burlesque et dramatique, un être complexe en tout cas et remarquablement retranscrit par un Emmanuel Carrère très inspiré par son sujet.

Là où le bât blesse, c'est quand quasiment systématiquement l'auteur fait du spoiler en résumant dans leurs intégralités certaines œuvres clefs du maître. Certes c'est éclairant sur le personnage, sa manière de penser, ses influences et ses obsessions mais du coup, si vous ne les avez pas lu, vous l'avez dans l'os. Ayant lu l'intégralité de son œuvre, cela ne m'a pas gêné outre mesure mais je pense que le simple curieux ou celui qui n'a lu qu'un ou deux ouvrages risque d'avoir la surprise gâchée pour de nombreuses lectures suivantes. C'est vraiment dommage surtout que je pense que cet écueil aurait pu être évité en se contentant de résumer l'intrigue générale et les thématiques abordées. Peut-être ce livre est-il avant tout destiné aux gros fans de K.Dick ? Pour ma part, je trouve cela dommage et ça a douché quelque peu mon enthousiasme.

Pour autant ce fut une très belle lecture, on a vraiment l’impression de rentrer dans l'univers de ce maître de la SF et l'on partage toutes ses lubies, obsessions mais aussi inspirations. L'écriture est une merveille, l'ouvrage se lit tout seul, sans difficultés (sauf quelques passages plus hard-core lorsque Carrère décrypte certaines œuvres). On ressort vraiment plus riche d'une telle lecture et là où l'on voit que le contrat est rempli, c'est qu'on a de suite envie de se replonger dans l’œuvre originelle !

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- La Classe de neige
- La Moustache

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mercredi 19 décembre 2018

"Les Illusions" de Jane Robins

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L'histoire : Jusqu'où peut-on s'immiscer dans la vie de ses proches ?
Callie a toujours vécu dans l'ombre de sa sœur, Tilda, à qui tout réussit. Celle-ci est actrice et forme un couple heureux avec Felix, un riche banquier, alors que Callie vit seule et végète dans la librairie où elle travaille. Si elle admire toujours autant sa sœur, elle ne peut néanmoins s'empêcher de penser que quelque chose se cache sous ce vernis de perfection. Tilda ne serait-elle pas sous l'emprise de Felix, dont les comportements obsessionnels sont de plus en plus inquiétants ? Ou bien Callie se fait-elle des illusions ? N'est-ce pas plutôt elle qui a un problème avec la réussite de Tilda ? Lorsque Felix décède d'une crise cardiaque, les relations entre les deux sœurs prennent un tour complètement inattendu.

La critique de Mr K : Petite incartade dans le domaine du thriller psychologique aujourd'hui avec ce titre paru cette année aux éditions Sonatine, une maison d'édition de qualité qui n'a plus à faire ses preuves en matière d'ouvrages angoissants au suspens intenable. Dans Les Illusions de Jane Robins, on suit la trajectoire de deux sœurs jumelles que tout semble opposer. Mais une mort à priori anodine va mettre le feu aux poudres et déclencher une véritable tempête intérieure difficile à stopper. Autant vous le dire de suite, j'ai beaucoup aimé cette lecture qui a défaut d'être d'une originalité folle a eu le mérite de me tenir en éveil longtemps le soir et m'a proposé des portraits de femmes "légèrement" dérangées d'une rare acuité.

Tilda et Callie sont jumelles. L'une est une actrice reconnue quoique légèrement sur le déclin, l'autre vit dans son ombre, elle n'est qu'employée de librairie. L'une vit une parfaite idylle avec un beau banquier plein aux as, l'autre vit des aventures expéditives et sans lendemain. L'une est un Soleil égocentrique à qui tout réussit, l'autre est lunaire, attentive et possède un don de soi indéniable qui pourrait bien la faire sombrer... Quand le nouveau mari de Tilda meurt d'un accident cardiaque, la vie de Callie s'en voit chambouler. Mais pour bien comprendre les mécanismes en marche, il faut remonter un peu, lors d'un goûter d'anniversaire des sept ans des jumelles, lors de la première rencontre entre Callie et Felix le mari de Tilda, les intuitions et les recoupages de plus en plus insidieux qu'opère l'héroïne. Quand tout est enfin en place, l'édifice peut s'effondrer...

La toute première qualité de ce roman est son caractère addictif. Je ne m'en cache pas, ce n'est pas le genre d'ouvrage que je lis le plus mais avec cette lecture, au bout de deux chapitres j'ai été pris par l'histoire. On retrouve les ficelles habituelles qui font le succès du genre : des personnages ciselés au cordeau (j'en reparle juste après), des événements qui se télescopent, des zones d'ombre savamment entretenues pour faire naître le mystère et intriguer le lecteur, et des révélations millimétrées et non définitives qui renouvellent la trame et l'obscurcissent davantage. On se régale donc à suivre les errances de Callie qui de voies de garage en impasses doit en plus se battre contre elle-même et ses tendances à la paranoïa.

Les personnages sont donc très réussis et leur développement prime presque sur les ressorts de l'intrigue, si vous aimez les protagonistes détaillés et décortiqués, vous allez être ici servis. On retrouve évidemment des figures imposées avec notamment une opposition très forte entre les deux sœurs. Le contraste apporte forcément un intérêt chez le lecteur et met en lumière les failles de ces deux êtres en perdition chacun à sa manière. En soi, les deux femmes ne sont pas des plus agréables. On peut même dire qu'elles sont agaçantes mais au fil de la lecture, on explore vraiment le fond de leurs âmes, leurs motivations, leur essence mais de deux manières différentes. Comme on colle au plus près Callie, on la connaît bien, on la suit dans son quotidien et ses doutes (vous verrez ils sont nombreux et lui pourrissent l'existence). Par contre, pour Tilda, c'est plus nébuleux. On ne la perçoit qu'à travers le regard, les impressions et les perceptions de sa sœur. Très vite se pose la question de l'objectivité de Callie, de ce qui relève du réel, du fantasme ou du délire. J'ai aimé cette promenade d'équilibriste au cœur d'un esprit humain perturbé. Honnêtement, très vite, on ne sait pas à quel saint se vouer !

Tout autour des deux figures centrales gravitent une série de personnages secondaires qui bien que moins développés apportent leur pierre à l'édifice : la patronne-amie de Callie qui tente d'apporter confort et soutien à sa jeune protégée, Felix le mari ombrageux obsédé par la propreté et ultra protecteur jusqu'à l'excès, Wilf l'amoureux transi qui n'arrive pas à saisir la personnalité de sa prétendante, Belle et Scarlet deux connaissances du net qui partagent bien plus que des confidences de femmes avec Callie... Ils sont autant de repères qui sont censés ancrer les deux sœurs dans la réalité mais gare aux illusions qui donnent son titre au livre ! Qu'elles soient virtuelles, familiales ou amicales, les relations humaines sont bien plus complexes qu'elles n'y paraissent et comme on épluche un oignon, on révèle en lisant ce livre les couches successives de nos existences et de nos aspirations. Attention à l'atterrissage, ça peut secouer sévère !

Les Illusions est très rapide à lire, redoutablement efficace en terme de suspens et la fin à défaut d'être flamboyante est froide et logique (j'aime ça aussi !). On passe un très bon moment en compagnie de Jane Robins et des personnages qu'elle adore malmener. L'écriture n'est pas exceptionnelle en elle-même, on ne tombe pas en extase devant les formulations et le style mais l'ensemble remplit le contrat : maîtriser un récit à tiroir à la dimension psychologique épatante et fournir un suspens non stop. Ce serait dommage de bouder son plaisir, non ?

lundi 17 décembre 2018

"Petites foulées au bord d'un canal" de Luc-Michel Fouassier

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L'histoire : Sur les berges du canal de Briare, on croise toutes sortes de gens, qui marchent, courent ou le contemplent, immobiles. Tous partagent le même besoin de s’y confier, mais chacun a ses propres raisons de s’approcher si près de ses berges. Et les écluses de s’ouvrir sur des flots d’amertume et de joie, d’espoir et de résignation...

La critique de Mr K : Retour vers la nouvelle aujourd'hui avec le recueil Petites foulées au bord d'un canal de Luc-Michel Fouassier, un livre sorti dernièrement aux éditions Quadrature. Le point de départ est très original, c'est un lieu qui est le dénominateur commun aux 14 textes qui composent l'ouvrage : le canal de Briare permettant la navigation entre la Loire et la Seine. Les récits nous narrent de brèves scènes de la vie quotidienne se déroulant aux abords de l'onde au cœur de la complexité et de la diversité du genre humain. Un sacré voyage qui a du charme et du style comme vous allez pouvoir le lire !

Oscillant entre deux et huit pages maximum, les récits sont très variés tant dans la forme que le fond. Au delà du cadre pré-défini que l'on retrouve plus ou moins développé selon les nouvelles, les récits mettent en avant l'humain dans ses relations à l'autre et à lui-même. On retrouve donc plutôt des situations courantes que l'on a pu nous-même éprouver ou des états mentaux que l'on partage tous. On navigue dans une foule de sentiments contradictoires, passant de l'espoir à la honte mais aussi par l'amour, la détestation, la nostalgie ou encore la passion. Avec une économie de mots incroyable, l'auteur réussit le tour de force de nous plonger dans une vie humaine sans que l'on ait l'impression que l'on soit dans l'artificiel ou le cliché. Étrange sensation que cette balade aussi naturaliste que poétique.

On croise ainsi au détour de ses micro-histoires un homme qui se retrouve seul à un défi-marche auquel il a répondu lors d'un concours entre amis, un joggeur qui rencontre un pécheur aux motivations métaphysiques, un groupe de jeunes traînant aux abords du canal et la découverte de l'amour pour le solitaire de la bande, une femme revenant sur sa vie de couple plus ou moins liée au canal, une prise de bec entre deux randonneurs amoureux (génial), un peintre passionné par les lieux et qui peint obsessionnellement à la manière des impressionnistes d'antan, un lancement de clef par dessus le canal (très bon texte aussi), un joggeur obsédé de chiffres (on n'est pas loin de l'exercice de style à la Queneau là), un lecteur qui va au canal pour retrouver les mots et impressions d'un de ses auteurs préférés, un jeune homme qui tombe en panne avec son combiné Volkswagen et décide de rester auprès du canal, trois jeunes femmes pas chétives qui s'installent dans une maison d'éclusier et font tourner les têtes des hommes du village, un homme s'interrogeant sur les bonnes raisons de larguer une femme (hilarant), des habitués d'un bar discutant du temps qui passe, un guide de péniche-promenade qui nous parle de son métier et de sa tendance à la mythomanie culturelle. Avouez que le programme est varié et savoureux !

Ce fut une belle lecture. L'ouvrage est très court (64 pages) mais la concentration d'émotions est totale et réussie. C'est toujours impressionnant de voir ce que certains auteurs sont capables de faire en si peu de mots. On peut dire que Luc-Michel Fouassier est un maître en la matière. On rit, pleure au fil des nouvelles qui s’enchaînent sans s'en rendre compte dans une douceur ouatée qui caractérise bien l'écriture à la fois dépouillée et évocatrice charmant instantanément le lecteur. Que de beauté déployée ! Il faut le lire pour le vivre, il y a une évidence et une simplicité qui s'échappent de ces pages et rendent ces destinées belles et touchantes à leur manière. Cela donne même envie d'aller faire un tour près du canal pour y écrire aussi sa propre histoire et la mêler aux autres. J'en ai déjà d'ailleurs touché un mot à Nelfe -sic-. Si vous êtes amateurs de nouvelles humanistes et poétiques, foncez ! Vous ne serez pas déçus !