jeudi 9 mai 2019

"Us" de Jordan Peele

Us afficheL'histoire : De retour dans sa maison d’enfance, à Santa Cruz sur la côte Californienne, Adelaïde Wilson a décidé de passer des vacances de rêves avec son mari Gabe et leurs deux enfants : Zora et Jason. Un traumatisme aussi mystérieux qu’irrésolu refait surface suite à une série d’étranges coïncidences qui déclenchent la paranoïa de cette mère de famille de plus en plus persuadée qu’un terrible malheur va s’abattre sur ceux qu’elle aime. Après une journée tendue à la plage avec leurs amis les Tyler, les Wilson rentrent enfin à la maison où ils découvrent quatre personnes se tenant la main dans leur allée. Ils vont alors affronter le plus terrifiant et inattendu des adversaires : leurs propres doubles.

La critique Nelfesque : Tension est le mot qui me vient lorsque je me remémore le visionnage de ce film que nous avons été voir en salle lors de sa sortie. Après avoir aimé le précédent long métrage du réalisateur, "Get out", c'est tout naturellement que nous avons décidé d'aller voir cette nouvelle production. Ici, il est encore une fois question d'identité mais les problématiques et le ton sont différents.

Un malaise plane sur la vie d'Adélaïde, cette femme qui enfant a vécu un événement traumatisant, et ensuite tu, lors d'un séjour à Santa Cruz. Aujourd'hui mariée et mère de deux enfants, elle revit cette angoisse à l'approche des lieux de son traumatisme. L'angoisse va aller crescendo et se révéler fondée. Que s'est-il réellement passé dans cette fête foraine de son enfance ? Quel jeu se rejoue aujourd'hui dans la maison de son enfance ? Et qui sont ces gens qui au beau milieu de la nuit vont les prendre pour cible ?

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"Us" n'est pas un film comme les autre, un énième film d'horreur cliché jouant sur le jump scare jusqu'à la nausée. "Us" est fin, intelligent, angoissant. Il prend le spectateur en otage, lui faisant se poser mille et une questions. Bien plus qu'un simple home invasion, ce film joue sur les ambiances. On ne saute pas littéralement de peur dans nos sièges mais la tension nous prend aux tripes.

Imaginez voir apparaître chez vous, dans votre maison de vacances, des gens vous ressemblant étrangement mais présentant des troubles certains. Ces personnes vous attaquent, sans dire un mot, se comportent d'une façon qui n'est pas naturelle et semblent vouloir vous faire du mal. La situation est incompréhensible, la peur surgit. On est ici dans l'étrange, l'inconnu et la peur de cet autre qui pourrait être nous.

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Et c'est dans la seconde partie du film que "Us" dévoile tout son intérêt. Lorsque l'on commence à comprendre qui sont ces gens, pourquoi ils sont là et surtout d'où ils viennent. Je n'en dirai pas beaucoup plus pour ne pas dévoiler l'intrigue mais sachez que vous allez alors avoir affaire à des scènes en miroir superbement construites et brillamment orchestrées. La photographie est bluffante, l'idée fait froid dans le dos et les acteurs sont bluffants. Quant à la bande son, elle accompagne avec brio l'image. Loin de la caricature et de la facilité, Jordan Peele nous livre ici un long métrage qui marque l'histoire du film de genre. Un film bien plus intelligent qu'il n'y parait et qui hantera longtemps votre esprit.

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La critique de Mr K : 6/6. Sacrée claque à nouveau avec ce réalisateur qui décidément renouvelle bien le film de genre avec chacun de ses films successifs. Get out m’avait bien plu (surtout la première partie) et réussissait le tour de force de conjuguer bon film d’horreur avec satire sociale féroce. Jordan Peele remet le couvert avec Us qui met une famille américaine black aux prises avec des doubles mal-intentionnés auxquels ils vont devoir échapper.

La première partie du film s’apparente clairement à un Home invasion. On commence par une vingtaine de minutes où le spectateur découvre une petite famille qui part en vacance dans la résidence de vacances familiale. Sans clichés et plutôt bien ficelée, la caractérisation nous présente un papa très cool, une maman un peu flippée à l’idée de revenir sur les lieux d’un drame qu’elle a vécu gamine (scène d’introduction terrible) et deux enfants qui se chamaillent mais s’aiment beaucoup. On les apprécie, on aime le ton léger qui se dégage des dialogues, des situations. Bref, on les aime bien ! Mais voila que pendant la première nuit, une étrange famille apparaît dans le jardin et commence à les séquestrer. Tension psychologique, courses poursuites avec effets de scare jump… on est dans le classique. C’est efficace mais au final ça ne casse pas des briques.

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Lorsque l’action finit par changer de lieu (difficile de ne pas spoiler, mais rassurez vous ce sera le cas jusqu’au terme de cette chronique), le film prend une toute autre dimension. Derrière une histoire qui pourrait s’apparenter au thème classique de maniaques attaquant des innocents ou une énième variation autour du doppelgänger se cache un film drôlement malin qui va très loin dans les révélations successives. Derrière des détails qui paraissaient au départ anodins, il y a une vérité terrifiante à laquelle vont être confrontés les héros. Le film reste axé film de genre mais en filigrane on devine un certain nombre de thématiques très contemporaines liées aux USA. Jordan Peele n’a pas pu s’empêcher de traiter en parallèle la césure qui existe dans nos sociétés avec les notions d’exploitation et d‘individualisme, la déshumanisation du monde du travail notamment ou encore le consumérisme excessif (compétition savoureuse entre les deux amis pères de famille).

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Je n’en dirai pas plus sur le contenu, attendez-vous simplement à une surprise de taille et à un film finalement très dense sous ses aspects de slasher basique. Remarquablement réalisé avec des plans inventifs, une photo superbe (le même responsable que le cultissime It follow), une musique splendide qui trotte longtemps dans l’esprit du spectateur, un scénario retors et un switch final plus que génial, des acteurs au diapason avec notamment une Lupita Nyong’o au charme magnétique, ce film est un petit bijou d’inventivité et d’intelligence. Seul bémol, je n’ai pas vraiment eu peur une seule fois mais l’ambiance glauque et le background sont assez flippant dans leurs implications. Du bon et du grand cinéma comme on aimerait en voir plus souvent !

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lundi 6 mai 2019

"La Colombienne" de Wojciech Chmielarz

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L’histoire : La Colombie, plein été. Un groupe de Polonais choisis pour tourner une publicité Coca-Cola passe les vacances de sa vie dans un hôtel de luxe au bord de l'océan. Tous frais payés. Mais bientôt, le séjour vire au cauchemar : la pub est annulée, et la facture est salée... Pour rembourser leur dette et récupérer leur passeport, les touristes insouciants se voient proposer par les Colombiens une offre difficile à refuser. Et le paradis se transforme en enfer. Tout le monde ne reviendra pas de ce voyage...

Varsovie, un samedi à l'aube. Le corps d'un homme d'affaires est retrouvé pendu au pont de Gdansk – le ventre déchiré, les mains attachées derrière le dos et une cacahuète à la main. L'inspecteur Mortka, de retour à Varsovie après ses quelques mois de purgatoire, est chargé de l'enquête. Rapidement, le Kub flaire une sale histoire de blanchiment d'argent qui le mènera sur la piste de réseaux internationaux dont les tentacules s'immiscent jusqu'au cœur de la vie financière polonaise.

La critique de Mr K : C’est à mon tour aujourd’hui de chroniquer une enquête de l’inspecteur Mortkar après Nelfe qui vous avait parlé de La Ferme aux poupées, il y a quelques mois au moment de sa sortie en librairie. Elle avait apprécié l’ouvrage, j’ai donc décidé de lire La Colombienne car je trouvais la quatrième de couverture intrigante et puis, avec Agullo je ne me suis jamais trompé ! Au final, j’ai adoré cet ouvrage et je compte bien rattraper mon retard par la suite et lire les deux opus précédents.

Dans un prologue saisissant, Wojciech Chmierlarz nous conte la mésaventure catastrophique d’un groupe de polonais arnaqué par des trafiquants de drogue colombiens. Ils se retrouvent piégés et obligés de participer aux activités illicites de leurs ravisseurs. Mais très vite, on laisse de côté ces pauvres touristes pour enquêter à Varsovie sur le meurtre sordide d’un homme d’affaire. Retrouvé pendu, les tripes à l’air sur un pont enjambant la Vistule (rivière traversant la capitale polonaise), l’homme n’avait pas d’ennemis connus et semblait mener une vie des plus monotone. L’inspecteur Mortkar (aka le Kub) en compagnie de la Sèche, une nouvelle partenaire haute en couleur dont il hérite, commence à fouiner, croise les affaires et va tomber de Charybde en Sylla avec une enquête plus tortueuse qu’elle n’en a l’air au premier regard. Milieux de la haute finance, mafia sud américaine, psychopathe misogyne, ombres du passé et fantômes du présent vont se dresser sur sa route.

Au rayon policier, on est servi. J’ai été conquis dès les premiers chapitres avec des postulats narratifs qui ne laissent aucune chance au lecteur de s’échapper. Difficile au départ d’ailleurs de faire le lien entre des touristes séquestrés, un assassinat spectaculaire et une série de suicides de femmes... De chapitre en chapitre, on avance prudemment en compagnie de Mortkar car les apparences plus que jamais sont trompeuses. Indices, fausses pistes, vérités révélées au compte-gouttes sont au programme d’une enquête plus que plaisante à lire et qui fait la part belle aux surprises. Moi qui suis un habitué du genre, je me suis bien fait balader (ce qui n’est pas pour me déplaire) ! Et puis, il y a cette pression lancinante qui pèse sur le héros notamment avec le procureur chargé de l’enquête et son chef direct. Face à cette obligation de résultats, Mortkar doit parfois jouer avec les limites et s’affranchir de toute morale.

Bien que classique dans sa caractérisation, j’ai adoré découvrir cet inspecteur polonais cassé par la vie. Divorcé, ne voyant presque plus ses enfants (malgré le fait qu’il conserve un bon lien avec leur mère), en roue libre et dans l’angoisse de la découverte d’une maladie grave (conséquence d’un acte commis dans le volume précédent qu’il faudra que je lise), on ne le sent pas au mieux pour réussir à démêler les fils de l’intrigue. Mais il a ce flair particulier, une technique rodée et une volonté de fer qui le poussent toujours plus loin. En cela, il est bien secondé avec La Sèche, un personnage féminin atypique rebelle (mais par pour autant caricatural) qui a sa propre carapace pour se protéger du machisme ambiant et révèle de sacrées qualités au fil de l’enquête. C’est une relation particulière qui se crée entre les deux policiers, mélange subtile de méfiance et d’admiration, je pense qu’on sera amené à suivre cette évolution dans un futur volume.

L’ouvrage explore donc une Pologne interlope où la corruption est présente dans les hautes sphères où certains se croient tout permis du fait de leur position (toute ressemblance avec certaines réalités françaises seraient fortuites évidemment) avec des liens inavouables avec le crime organisé international, le blanchiment d’argent sale, le monde de la finance et en filigrane une vengeance inextinguible qui chamboule tout. Toujours crédible, sans en faire trop mais avec de très bons effets tout de même, on en prend plein la tête avec ce roman navigant en eaux troubles et proposant une expérience de lecture addictive.

En effet, La Colombienne est le genre de roman qui se lit tout seul et sans aucune difficulté. Le style est limpide, accessible et suffisamment fin pour proposer un rythme élevé constant, des situations prenantes, des personnages aussi charismatiques que fouillés et un plaisir de lecture renouvelé à chaque chapitre. Un très bon livre policier qui comblera les amateurs et donne envie de poursuivre l’expérience en lisant les deux ouvrages précédents déjà sortis chez Agullo.

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samedi 4 mai 2019

"L'Enfant et l'oiseau" de Durian Sukegawa

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L’histoire : Johnson, tombé du nid, est le seul survivant de sa fratrie. À bout de forces, le jeune corbeau est recueilli par Ritsuko, femme de ménage et mère célibataire, qui décide de le ramener chez elle au mépris de l’interdiction d’héberger des animaux dans son immeuble. Bien lui en prend, car son fils adolescent, Yôichi, se passionne pour l’oiseau qu’il entoure de mille soins. Un jour, le gardien fait irruption chez eux et Johnson, que Yôichi avait caché sur le balcon, s’envole. C’est le début pour lui d’une longue errance. Il sait qu’il ne peut retourner auprès de son ami et cherche à survivre dans une ville hostile. Une rencontre va lui sauver la vie…

La critique de Mr K : Je m'en vais vous parler aujourd’hui du dernier ouvrage de Durian Sukegawa, un auteur japonais que j’aime tout particulièrement et à qui nous devons les très beaux Les Délices de Tokyo et Le Rêve de Ryôsuke. Je ne vous cache pas que j’avais hâte de lire L’Enfant et l’oiseau car cet auteur conjugue langue magique et thématiques universelles. Je peux déjà vous dire qu’il n’a pas fait long feu et que je l’ai lu en un temps record !

Durant tout l’ouvrage, on alterne deux points de vue qui se croisent et s’épousent selon les moments du récit. La majeure partie du récit est consacrée à l’existence de Johnson, un jeune corbeau qui très tôt connaît d’épouvantables épreuves. Il voit ses frères de couvée mourir les uns après les autres et finit par tomber du nid. Il est alors récupéré par une japonaise qui le ramène chez elle malgré l’interdiction de s’occuper d’animaux sauvages au sein de sa résidence. Cette trouvaille fait le bonheur de son jeune fils Yôichi qui trouve là un palliatif à son chagrin de ne plus avoir de père. Il se prend très vite d’affection pour Johnson et c’est réciproque ! Malheureusement ce bonheur sera de courte durée et les deux amis vont être séparés. Chacun entame alors un véritable chemin de croix.

On se prend au jeu très vite dans cette lecture qui s’avère accrocheuse dès les premières ligne. L’originalité tient au fait que l’on suit au plus près un animal. Pas n’importe lequel en plus, mon oiseau préféré : le corbeau, lourd de signification mais aussi de symboles. Ils sont peu appréciés par les autorités dans ce roman et cela a des conséquences dramatiques pour Johnson qui va vivre tour à tour le deuil, l’exil, une relation d’amitié hors norme puis de nouveau l’errance et le deuil. On passe par tous les stades, la tonalité restant cependant souvent dramatique. En cela, cette lecture de Sukegawa est différente des deux précédentes, il n’y a pas beaucoup de place pour l’espoir, celui-ci est bref et cède souvent la place à des épreuves difficiles. Très bien rendu, cette existence d’oiseau est poignante, planante (dans tous les sens du terme) et source de colère face aux humains qui sèment chaos, confusion et mort sur leur passage.

En parallèle, on suit la vie de Yôichi et de sa mère. N’ayant plus qu’elle, on ressent un certain vide chez lui, une forme d’apathie que la découverte de l’oiseau va faire reculer. Cela donne de très beaux moments sur l’amitié mais aussi la responsabilité, surtout quand ils vont être séparé. Le personnage de la mère n’est pas inintéressant non plus, on sent une fêlure, un souci du passé qui ressurgit avec notamment une tendance à la kleptomanie et une nervosité qu’elle n’arrive pas à totalement dissimuler. Cette famille a gravement dysfonctionné et les conséquences se font encore sentir avec notamment l’évocation du père absent qui n’existe plus aux yeux de son fils.

Derrière le conte initiatique avec le nécessaire passage à l’âge adulte et les épreuves qui forgent une existence, L'Enfant et l'oiseau est aussi en filigrane une fine critique du genre humain et sa manie de vouloir tout contrôler au mépris des lois naturelles, une ode à la nature sauvage (thématique chère à l’auteur) et un très beau message de tolérance. Certes parfois les ficelles sont un peu grossières avec quelques personnages plus caricaturaux comme le maire ou encore le chef du syndic de la résidence mais ils mettent en exergue les difficultés de la vie moderne, le problème d’écoute et de respect entre habitants.

On retrouve dans cet ouvrage tout le talent de Durian Sukegawa en terme de sensibilité, de finesse et sa manière d’écrire si envoûtante qui provoque toujours autant de plaisir lors de la lecture. C’est typiquement le genre de roman que l’on ne peut relâcher après l’avoir entamé. Moins lumineux que les précédents avec une fin sombre qui laisse peu de doute sur le devenir des êtres rencontrés, j’ai vécu un voyage livresque éprouvant et d’une intensité impressionnante. À lire !

jeudi 2 mai 2019

"La Mer qui prend l'homme" de Christian Blanchard

La Mer qui prend l'hommeL'histoire : Au large des côtes du Finistère, un chalutier à la dérive est localisé. Lors de l'opération de sauvetage, une femme est retrouvée dans une remise, prostrée, terrorisée et amnésique. Le reste de l'équipage a disparu.
Parmi eux se trouvaient trois anciens militaires français. Xavier Kerlic, Franck Lecostumer et Paul Brive avaient embarqué sur le Doux Frimaire à Concarneau, encadrés par le lieutenant Emily Garcia, des services sociaux de la Défense. Celle-ci devait expérimenter avec eux une méthode de lutte contre le stress post-traumatique en les insérant dans un groupe d'hommes soudés par de rudes condition de travail - les marins du Doux Frimaire.
"Je ne le sens pas, ce coup. Qu'est-ce qu'on vient faire dans cette galère ?" avait lancé Franck en montant à bord, avant que le chalutier ne lève l'ancre en direction de la mer d'Irlande et ne disparaisse des radars...

La critique Nelfesque : Voici un roman qui a éveillé ma curiosité lors de sa sortie en fin d'année dernière. Avec La Mer qui prend l'homme, on nous promet un thriller haletant, un huis clos étouffant sur le pont d'un bateau de pêche au large des côtes bretonnes. Malgré toutes ces bonnes intentions, force est de constater que le soufflé retombe. Explications.

Un cadre breton, Concarneau en trame de fond, un bateau dans une mer déchaînée, des anciens militaires traumatisés par des événements vécus sur le terrain : voici quelques ingrédients qui sur le papier ont tout pour me plaire. J'aime la Bretagne et j'y vis avec mon breton de mari depuis des années. J'aime particulièrement Concarneau, berceau de l'enfance de Mr K, et je me suis amusée à parcourir ses rues en lisant ce roman. Le décor est planté, je n'ai pas besoin de faire preuve de beaucoup d'imagination, je suis prête à embarquer sur le Doux Frimaire, ce bateau de pêche où Xavier, Franck et Paul doivent prendre place.

Le principe de placer ces trois anciens militaires dans une situation inconnue et particulièrement marquante afin de soigner leur stress post-traumatique est une idée qui me plaît bien. J'aime les personnages cassés par la vie dans les thrillers et on se trouve ici dans une configuration que je n'ai encore jamais rencontré dans un roman. Chouette, ça promet !

Xavier, Franck et Paul se connaissent depuis longtemps mais ne se fréquentent plus depuis une mission commune sur laquelle ils ont travaillé ensemble en Afghanistan. Un quatrième larron manque à l'appel : Walter, retrouvé mort dans sa maison de l'île de Batz en début de roman. Pourquoi ne se sont-ils jamais revus depuis leur retour de mission ? Pourquoi les convier aujourd'hui à cette expérience ? Tout sera expliqué, et ira même au delà de nos espérances, dans les plus de 300 pages que compte cet ouvrage.

Et c'est bien le "au delà de nos espérances" qui pose problème. Le background est extrêmement bien mené, le passé des militaires est passionnant et l'écriture de Christian Blanchard vive et efficace donne un rythme bienvenu à l'ouvrage. Nous suivons en parallèle l'enquête sur la mort de Walter sur l'île de Batz et les aventures des pêcheurs et des militaires sur le bateau avec par moment des flashbacks nous ramenant sur le théâtre des opérations en Afghanistan. Tout part pour le mieux, l'ensemble est efficace et le roman est vraiment prenant jusqu'au moment des révélations finales, ce moment où nous tombons dans le rocambolesque et le what the fuck. Patatra, tout se casse la figure et c'est une grosse déception.

Le rythme s'accélère, le lecteur est pris dans une urgence digne des plus grands thrillers. Les pages se tournent et on en redemande. Mais comme dans un excès de confiance, pris par cette dynamique endiablée, l'auteur part dans des délires au moment de porter l'estocade à son roman. D'abord ébahie par l'ampleur de la révélation, j'ai commencé à sourire pour partir franchement en fou rire quelques secondes plus tard tant la révélation est grossière et grand-guignolesque. Se marrer sur les dernières pages d'un thriller censé faire froid dans le dos, avouez que c'est ballot... Rater une marche ou se prendre les pieds dans un tapis m'aurait fait la même impression.

Tout n'est donc pas à jeter dans "La Mer qui prend l'homme" (tintintin) mais, vous l'aurez compris, le trop est l'ennemi du bien. Dans la même veine, je pense qu'il existe des romans bien plus solides sur des thématiques semblables à celles soulevées ici et qu'une bonne idée ne fait pas forcément un bon livre. A méditer...

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mardi 30 avril 2019

"Le Lambeau" de Philippe Lançon

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L'histoire : Lambeau, subst. masc.

1. Morceau d'étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie.

2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant ; lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, p. 55).

3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l'amputation d'un membre pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple. Il ne restait plus après l'amputation qu'à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu'une épaulette à plat (Zola, Débâcle, 1892, p. 338). (Définitions extraites du Trésor de la Langue Française).

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre ! Le Lambeau de Philippe Lançon est un livre incroyable, aussi beau dans son écriture que profond dans son propos. J'avoue, j'ai beaucoup hésité à le lire. Grand adepte de fiction, j'avais peur de rentrer dans ce récit intime qui clairement m'effrayait. Puis il y a eu ce prix littéraire décerné... et surtout une amie qui me propose de me prêter l'ouvrage. L'occasion était trop belle, je me suis fait violence et j'ai bien fait ! J'ai été convaincu dès le premier chapitre. Plus qu'un écrit sur l'horreur de l'événement, c'est avant tout l'histoire d'une résurrection et le récit de l'abnégation d'un homme dans l'épreuve avec des passages introspectifs d'une rare acuité et un regard acéré sur notre société.

Philippe Lançon est un survivant. Lors des attentats du 7 janvier 2015, il participait à la conférence de rédaction de Charlie hebdo. Il ressort vivant de cet événement mais défiguré. Commence alors pour lui le travail de reconstruction physique et mental. Les opérations chirurgicales s’enchaînent, les greffes, les soins quotidiens avec son cortège d'espoirs et de déceptions. Avec cet ouvrage l'auteur revient sur cette dizaine de mois qui l'ont vu revenir vers la vie à travers ses séjours en milieu hospitalier, ses rencontres avec le personnel (car on peut ici parler de rencontres malgré le cadre de travail que représente l’hôpital), sa lente récupération, les soutiens qu'il a reçus de sa famille et de ses proches, sa vision des choses qui évolue... Écrit comme un journal intime maniant le temps à sa guise, n'hésitant pas à faire des allers-retours entre présent , passé et même futur, Philippe Lançon livre une œuvre très intime qui par ses interrogations et ses perspectives prend une dimension universelle qui ne peut que toucher le lecteur.

La première partie nous décrit la journée d'avant et la mâtinée du 7 janvier. L'auteur nous décrit le quotidien de monsieur tout le monde, d'un journaliste culturel lambda, ancien reporter qui désormais écrit des chroniques pour Libération et Charlie hebdo. Puis viennent les chapitres 3 et 4 où il nous raconte l'attentat et l'attente des secours au milieu des morts. Éprouvant, ces passages sont poignants, terrifiants par la pudeur qui se dégage de la narration. Pas de surenchère ou de détails scabreux, juste les impressions et sensations d'un homme pris dans la tourmente et qui finalement ne se rend presque pas compte de ce qui se passe tant on est dans l'indicible et l'inimaginable. Distancié, posé voire poétique dans l'écriture, on traverse avec lui l'épreuve qui en fait ne fait que commencer.

Car long est le chemin vers un semblant de retour à la normal. Le visage déchiqueté va devoir être reconstruit ainsi que l'âme du bonhomme. C'est l’occasion pour nous de découvrir le travail de fourmi opéré par la chirurgienne Chloé (personnage fort du roman) et de tous ses collaborateurs. On suit pas à pas l'auteur dans les différents services, les options qui s'offrent à lui, les gestes soignants au jour le jour avec son lot de péripéties médicales plus ou moins heureuses (greffes, sondes, massages, séances chez le psy, rééducation physique, réapprendre à manger, à parler...). Au final, des séquelles restent mais je vous invite à regarder une photo de l'auteur lors de la remise du Prix Femina pour constater le boulot de titan qu'on est désormais capable de faire. Au delà de la reconstruction physique, l'auteur partage avec nous ses états d'âme, l'évolution de sa psyché qui vous l'imaginez a été bouleversée face aux pertes irréparables qu'il a connu. Amis morts, actes d'une violence inouïe, liberté d'expression bafouée, tensions inhérentes au retour à la vie normale sont autant d'aspects qu'il aborde avec toujours autant de justesse, de droiture et dans un souci d'apaisement.

Il est entouré par nombre de personnes dans ces phases successives éprouvantes : le personnel médical avec qui il crée un lien spécial qui sort parfois du protocole habituel, sa famille qui se soude autour de lui avec notamment un frère très présent qui fait tout pour faciliter la vie de ce proche (on n'imagine pas toutes les tracasseries administratives derrière un long séjour hospitalier notamment), les relations de travail touchées par ce qui lui est arrivé ou encore le courrier qu'il a pu recevoir suite à l'attentat. Ces différents soutiens avec parfois des ratés, des problèmes de compréhension mutuelle ne peuvent cacher aussi l'immense solitude du blessé qui pour l'occasion se retrouve bien souvent face à lui-même, ce qui donne lieu à de très beaux passages introspectifs avec des réflexions sur la famille (beaucoup de liens s’opèrent avec ses grands-parents notamment), sur le bonheur et la manière de mener sa vie. Vous l'avez compris, le chantier est aussi intérieur et l'homme en sortira aussi changé à ce niveau là. Les deux derniers chapitres sont très révélateurs en la matière.

Malgré un sujet très difficile, on ressort heureux de cette lecture. Le message est positif, le courage présent à chaque ligne et l'on suit avec un plaisir non feint cette aventure intérieure d'une rare intensité. Et puis, il y a la langue merveilleuse employée qui transcende l'horreur et l'épreuve en quelque chose de puissant qui emporte tout sur son passage. Une fois débuté, on ne peut décrocher de cet ouvrage assez unique en son genre qui provoque une accroche immédiate. Un grand livre qui restera longtemps dans ma mémoire et qui mérite vraiment qu'on s'y attarde pour son humanisme et ses vérités universelles. Un gros, très gros coup de cœur.

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dimanche 28 avril 2019

"Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B" de Tardi

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L'histoire : Avec Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, Jacques Tardi concrétise un projet mûri de très longue date : transposer en bande dessinée les carnets de son propre père, rédigés des années durant sur des cahiers d’écolier, où celui-ci tient par le menu la chronique de sa jeunesse, en grande partie centrée sur ses années de guerre et de captivité en Allemagne.

La critique de Mr K : Retour dans l’œuvre de Tardi aujourd'hui avec une chronique portant sur les deux premiers volumes de Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B où l'auteur de BD se livre à un exercice de mémoire familiale haletant. En image, il retranscrit les souvenirs de son père, fait prisonnier au début de la Seconde Guerre mondiale et enfermé durant quatre ans environ dans un camp de prisonniers de guerre. Le deuxième volume quant à lui, nous raconte le long voyage de retour vers le pays lorsque la débâcle allemande commence à se faire sentir...

On commence d'abord par suivre le papa de l'auteur avant même que la guerre n'éclate avec des signes avant coureur que les autorités françaises ne daignent pas prendre en compte. On s'agite à l'est du Rhin et l'Europe démocratique laisse faire. Personne n'est dupe, un conflit va éclater. Et puis, c'est l'engagement, René Tardi rentre dans le corps de la cavalerie et se voit confier un char. L'expérience tourne court, armée mal préparée et mal dirigée, la France est vaincue et René Tardi fait prisonnier et envoyé à l'autre bout du continent dans le fameux Stalag II B.

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Réservé aux prisonniers de guerre, cosmopolite, c'est l'enfer sur terre pour ces hommes isolés et loin de chez eux. Au gré des souvenirs qui s'égrainent, Tardi nous raconte la faim qui tenaille les ventres, la violence au quotidien des gardiens avec son lot de coups, de railleries et d'exécutions sommaires parfois, la rigueur du climat, les corps fatigués et usés, les esprits qui déraillent... Avec un détail impressionnant et avec une rigueur d'historien, Tardi nous propose une fenêtre ouverte sur une réalité du conflit trop souvent occultée dans les manuels d'Histoire : le sort des prisonniers de guerre. Par le prisme des écrits de son père, on en apprend beaucoup entre souffrance, rudesse mais aussi parfois quelques traits d'humour, l'auteur s'étant représenté tout du long en compagnie de son père comme s'il traversait les mêmes épreuves que lui.

Quand les allemands évacuent le camp, on suit le long périple du retour vers la France. Le point de vue change légèrement, on retrouve la litanie des souvenirs paternels mais le jeune homme intervient un peu plus et donne des éléments de contextualisation plus présents que dans le premier tome. Au fil des villes et localités traversées, il énumère la chronologie du conflit, les réalités que les prisonniers de guerre ignoraient (notamment la mise en place de la Solution Finale avec les actions des Einsatzgruppen et bien évidemment les camps de concentration et d'extermination). Quand le glas sonne pour les nazis, en parallèle du retour du père, Tardi fait le point sur l'avancée des alliés et le sort réservé aux principaux dirigeants du régime.

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Très bien menée, remarquablement documentée, cette œuvre est absolument à lire pour les amateurs d'Histoire et plus particulièrement de cette période trouble pour le monde. Comme il l'a fait auparavant pour la Grande Guerre à partir des souvenirs de son grand-père, Tardi réussit le tour de force de nous plonger dans la confusion et l'Histoire, au cœur d'un gigantesque gâchis qui broie les hommes et les âmes. Le dessin est impeccable comme d'habitude et souligne à merveille le drame qui se joue à travers des planches en bichromie noir et blanc parfois parsemées de touches de couleur qui rehaussent certains éléments. Le gris domine comme le cœur de ces hommes abandonnés à leur sort et qui vont survivre coûte que coûte, quitte parfois à dépasser leurs barrières morales.

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Accrocheurs immédiatement, ces deux volumes se lisent tout seuls et l'on suit avec un plaisir renouvelé ses souvenirs parfois entrecoupés de vides (car comme chacun sait la mémoire est sélective) et que le fils tente de combler par ses questions et ses ajouts historiques. La démarche est assumée, louables et donne un ton différent à cette œuvre qui à mes yeux est d'ores et déjà un classique dans son genre. À compulser de toute urgence !

vendredi 26 avril 2019

"L'heure des fauves" d'Andrew Klavan

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L'histoire : New York, le jour de la fête de Halloween. Nancy Kincaid découvre qu'elle a disparu : lorsqu'elle se rend à son travail, elle s'entend demander par la secrétaire ce qu'elle fait là dans le bureau de ... Nancy Kincaid. Terrifiée, elle s'aperçoit que personne ne la reconnaît plus. Ni ses collègues, ni ses parents. Elle dérive alors dans la ville, poursuivie par une petite voix insistante qui lui murmure à l'oreille qu'un meurtre va être commis le soir même. A huit heures, l'heure des fauves. Un rendez-vous qu'elle ne doit pas manquer sous aucun prétexte... Mais est-ce pour être l'assassin, ou la victime ? Et d'abord, qu'est-ce exactement, "l'heure des fauves" ?

La critique de Mr K : Petit plaisir coupable aujourd'hui avec une nouvelle incursion dans la collection terreur de chez Pocket. Pour le coup, je trouve qu'avec L'heure des fauves d'Andrew Klavan, la maison d'édition est hors-jeu. On est plus proche d'un thriller que d'un roman d'épouvante pur-jus ici avec un récit faisant la part belle aux rebondissements, aux révélations et livrant des personnages principaux vraiment torturés. J'ai passé un très bon moment, voici pourquoi...

Une femme va à son travail comme d'habitude sauf qu'elle se rend très vite compte que personne ne la reconnaît et qu'elle n'est pas vraiment la personne qu'elle pense être. Passant pour une folle, commence pour elle un véritable road movie : poursuivie par la police, non reconnue par ses proches, elle entend des voix qui lui parlent d'un mystérieux rendez-vous où elle doit se rendre... En parallèle, on suit Oliver, un poète en panne d'inspiration et sa douce voisine attentionnée qui se verrait bien être plus qu'une simple amie. Et puis, il y a Zach, le frère du précédent, complètement allumé de la tête, pseudo mystique qui est retombé dans la drogue depuis peu. Rajoutez à cela, un cadavre décapité, un bébé braillard, une grand-mère adorable qui sucre les fraises et une odieuse conspiration qui se fait jour et vous obtenez un page-turner rondement mené et bien addictif!

Se déroulant sur une journée (le jour d'Halloween), le roman nous propose de suivre le destin de quelques personnages en alternant leur présence chapitre après chapitre. Bien évidemment, vous connaissez le jeu : rien ne semble vraiment les relier les uns aux autres mais il n'en est rien, quand toute la trame sera mise en place, on se rendra compte qu'on s'est bien fait rouler ! À ce niveau, je peux vous dire qu'on se fait avoir et qu'un personnage notamment vous fera hérisser les poils du dos, vous agacera au plus haut point... Personnellement, j'étais dans tous mes états, surtout que je n'avais vraiment rien vu venir alors que je peux tout de même me targuer d'avoir quelques livres du genre à mon actif...

Il faut dire que l'auteur s'y entend pour noyer le poisson et fournir des pistes aussi nombreuses que trompeuses. Présentant longuement les personnages, explorant leurs passés à travers des phases de flashback internes intenses, on se demande bien où il veut en venir. Il en découle des protagonistes très fouillés, crédibles, en proie aux affres du doute et parfois même de la paranoïa. On ne tombe pas dans le cliché dans cet ouvrage, j'ai trouvé ces caractérisations très bien fichues, entre efficacité et détails qui tuent. Certes, le rythme du livre s'en voit ralenti au début, il faut bien attendre la moitié du roman pour que ça décolle mais les passages de réflexions internes sont prenants et l'on ressent complètement tous les états par lesquels passent les personnages.

On navigue donc dans une ambiance étrange à l'image de cette journée d'Halloween qui se déroule très lentement avec en exergue l'heure des fauves fixée à 20h00 quelque part à New York. Angoisse, frissons et même folie sont au rendez-vous. On trouve dans les 410 pages de cet ouvrage de bons passages sur notre propension à perdre pied quand la réalité nous rattrape, voire nous dépasse. Hallucinations, altérations du jugement, poussées craintives et méfiances exagérées s’enchaînent et donnent à voir notamment une héroïne en roue libre qui avant tout se cherche et finira par découvrir la vérité sur ce qui lui arrive. Pas de fantastique au sens propre du coup, mais plutôt une séparation pas très nette entre univers fantasmé et réalité quotidienne, les deux se confondant, se mêlant et entraînant les personnages et le lecteur dans des contrées fort déplaisantes... et c'est peu de le dire ! Petite cerise sur le gâteau, étant amateur de la grosse pomme, c'est toujours un plaisir de lire un ouvrage se déroulant à New York. La ville est un personnage à elle toute seule : la foule, les rues perpendiculaires, les building ombrageux, le métro et ses tunnels mystérieux... elle contribue grandement à la dramatisation de l'histoire et épouse à merveille les événements qui nous sont donnés à lire.

Très bonne lecture donc que ce roman qui s'avale quasiment d'une traite avec ses personnages charismatiques, son écriture très plaisante et une trame bien tordue. Tout n'est pas parfait avec notamment des situations un peu tirées par les cheveux mais au final, on ne lui en tient pas vraiment rigueur, tant on a été pris par l'histoire et ses implications. À lire si vous êtes amateur du genre, vous ne serez pas déçus.

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mercredi 24 avril 2019

"Tout ce que nous allons savoir" de Donal Ryan

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L’histoire : Martin Toppy est le fils d'un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j'en ai trente-trois. J'étais son professeur particulier.

C'est sur ces mots que s'ouvre le nouveau roman de Donal Ryan. Melody Shee est enceinte de douze semaines lorsqu'elle entreprend l'écriture d'un journal. Hantée par son mariage toxique avec un homme qui l'a quittée en apprenant la vérité sur l'enfant à naître, par le souvenir d'une mère inaccessible et de l'amie d'enfance qu'elle a trahie, Melody doit faire face seule à ses démons. Jusqu'à ce qu'une jeune femme énigmatique entre dans sa vie…

La critique de Mr K : Très belle lecture aujourd’hui avec Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan, un auteur irlandais que je découvre pour la première fois et qui a fait son petit effet dans le monde littéraire contemporain. Avec cet ouvrage, il nous propose de rentrer dans l’intimité d’une femme qui attend un enfant. Sous la forme d’un journal de grossesse avec le long égrainage des semaines qui passent et rapprochent inexorablement le lecteur de la délivrance de Melody, c’est une vie qui s’offre à nous avec toute sa complexité et ses ambiguïtés. Attention, une fois ce livre commencé, il est impossible de s’arrêter tant l'attachement est immédiat !

Melody est enceinte et pas vraiment dans de bonnes conditions... Récemment séparée de son mari pour cause d’adultère, elle se prépare pour le futur événement seule. C’est l’occasion pour elle de coucher sur le papier ses souvenirs de jeune fille, son mariage avec Pat et la longue dérive sentimentale qui en a découlé. Mais c’est aussi la rencontre avec Mary, une jeune femme de la communauté des gens du voyage avec qui elle a beaucoup de points communs et qui va vite devenir à sa manière l’amie qui lui manque, celle qu’elle a trahie étant plus jeune. Le récit avance donc tranquillement au fil des confidences et des réactions que suscitent au village la situation de Melody mais aussi celle de Mary. Rappelons que nous sommes en Irlande, pays encore fortement marqué par le catholicisme et où les opinions conservatrices ont largement pignon sur rue. Vous imaginez donc bien que cette grossesse ne sera pas des plus simples et que Melody aura fort à faire avec sa belle-famille, les préjugés, les on-dit mais aussi avec ses propres regrets et remords.

La réussite de ce roman tient en grande partie à son personnage principal. Et pourtant, quand on entame cette lecture, on a soi-même des impressions fortes. Pauvre Melody ! Orpheline de mère assez jeune, mariée trop tôt sans vraiment savoir ce qu’est l’amour, isolée dans sa maison sous l’opprobre de la communauté car tombée enceinte pour un coup d‘un soir avec un jeune homme à qui elle enseigne la lecture... Les planètes s’alignent bien mal et un fatum terrible semble la suivre depuis le début de son existence. On s’apitoie quelque peu, on angoisse quant à sa situation et au futur qu’elle pourra donner à son enfant. Dans cette noirceur teintée de mélancolie et de regrets, surgit Mary une jeune femme qui va donner à Melody ce dont elle manque cruellement : une raison de vivre, une oreille attentive, une confidente qui la comprend et va pourvoir l’aider à surmonter ses difficultés.

Très vite, des choses les rapprochent notamment la perception qu’ont les autres de ces femmes émancipées à leur manière qui souhaitent vivre une existence hors des sentiers battus. Il est beaucoup question du rapport aux coutumes, à la famille, aux codes religieux que Melody et Mary transgressent par leurs vies brisées : l’une porte un enfant illégitime, l’autre ne peut en avoir et a quitté son mari pour le soulager et qu’il puisse fonder une famille avec quelqu’un d’autre. Or, même encore aujourd’hui, ce genre de comportements ne sont pas admis et provoquent des allusions voire des réactions injustes. Cela donne dans ce roman des passages parfois très rudes, qui prennent à la gorge montrant les travers de notre humanité toujours prête à juger son prochain sans balayer devant sa porte.

Cependant, on ne tombe pas dans le cliché du chemin de croix de la pauvre héroïne qui est bien plus complexe que ce que laisse croire l’auteur de prime abord. Elle cache des secrets peu avouables que l’on commence à deviner très vite et qui révèlent des fêlures intimes importantes qui ont une influence encore aujourd’hui sur sa façon de penser, d’agir. Tous les personnages sont d’ailleurs logés à la même enseigne avec notamment Pat, le mari trousseur de prostituées qui s’avère plus sensible qu’il n’en a l’air et bien nuancé, partagé entre ce qu’il ressent au plus profond de lui pour Melody et les valeurs qui sont les siennes de par son éducation. On n'est donc jamais à l’abri d’un bouleversement, d’une découverte intime qui retourne les schémas établis et renverse les perspectives, ajoutant une dose de plaisir supplémentaire à cet ouvrage d’une finesse sans borne.

Tout ce que nous allons savoir prend une belle ampleur au fil des chapitres qui croisent les personnages, les lieux et les époques à travers les yeux d’une héroïne déboussolée, marquée par la solitude et revenant régulièrement sur son passé. Par petites touches, dans une écriture fraîche et directe, on attend la suite des événements. On espère beaucoup, on prend aussi de sacrées claques dont on a du mal à se remettre comme Melody. Et à la fin, après la lecture du dénouement logique et implacable que nous offre l’auteur, on se dit qu’on vient de lire un livre mémorable et puissant. À découvrir absolument !

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe

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lundi 22 avril 2019

"Alex, fils d'esclave" de Christel Mouchard

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L'histoire : – Mon nom est Dumas. Inscrivez : Alexandre Dumas. Se tournant vers Marie-Louise, il ajouta : – Mais les gens qui m’aiment m’appellent Alex.

Le jeune Alex a une vie trépidante. Ses exploits en escrime et ses succès à la cour font de lui un des nobles les plus admirés de Paris. Mais ses origines le rattrapent lorsqu’il retrouve sa sœur, esclave comme leur mère, qui s’apprête à rejoindre une révolte en Haïti. Alex décide de prendre lui aussi son destin en main, car partout se murmure un mot… Révolution !

La critique de Mr K : Retour dans la galaxie jeunesse aujourd'hui avec Alex, fils d'esclave de Christel Mouchard. Cette dernière nous propose un roman virevoltant racontant les aventures de jeunesse supposées du père d'Alexandre Dumas (un de mes auteurs de classique favoris), réel fils d'une esclave noire et d'un noble désargenté. Cette fiction s'attarde donc essentiellement sur l'enfance et surtout l'adolescence de celui que sa famille surnommait Alex...

Tout débute à Saint Domingue où nous faisons la connaissance d'Alex, de sa sœur Rose et de leur mère Cessette Dumas. Esclave d'Antoine de la Pailleterie, elle lui a donné deux enfants vifs et indépendants. D'ailleurs dans le domaine agricole où ils résident, les esclaves sont relativement libres de leur mouvements et ils sont plutôt bien traités. Cependant, ils ne s'appartiennent pas et ne sont pas considérés pour autant comme des êtres humains à part entière, à cette époque où les idées des Lumières commencent à faire leur chemin et nourrissent les prémices de la Révolution à venir. Au bord de la faillite, le maître vend son amante et ses deux enfants à un noble français désireux d'acquérir de nouveaux outils humains. Mais au bout de quelques mois, voilà Alex racheté par une vieille connaissance de son père qui le remmène en France auprès de son géniteur qui a vu la fortune tourner en sa faveur.

Alex va alors connaître la vie de château et recevoir l'éducation d'un gentilhomme. Malgré le coup de Trafalgar de son père et sa famille qui lui manque, il va bénéficier de cette nouvelle condition. Lecture, écriture, mathématiques, cours de bienséance puis d'escrime, sont autant de leçons qui vont le forger, l'éduquer et l'éloigner de son précédent statut. Pour autant, l'amitié de Marie-Louise, les inimitiés de certains nobles qui voient d'un mauvais œil ce métisse arrivé au sommet vont lui permettre de rester sur terre, de comprendre bien mieux le monde et finalement prendre les décisions capitales qui s'imposent pour vivre en accord avec ce qu'il est et ce qu'il pense.

Ce roman se lit tout seul et conviendra parfaitement aux jeunes lecteurs même ceux qui ne sont pas de grands aficionados de lecture à la base. Rentrant très vite dans le vif du sujet, collant au plus près de ses personnages, il n'y a pas vraiment de temps morts, l'auteure dosant à merveille le rythme de son ouvrage. Les personnages en vivent des péripéties et personnes n'est vraiment épargné avec des propos parfois durs ! L'esclavage est ici traité frontalement avec les réalités horribles qu'il recouvre : les châtiments corporels bien sûr mais aussi la possibilité d'être revendu à n'importe quel moment comme un vulgaire objet. Cet aspect psychologique est très bien rendu et marquera j'en suis sûr les jeunes esprits, rentrant complètement dans une réalité historique toujours au programme en 4eme et absolument nécessaire à connaître.

L'ouvrage propose aussi un très beau parcours de personnage avec un Alex en butte avec l'autorité, l'injustice criante que son père lui fait en le séparant de sa mère et de sa sœur (qu'ils considèrent clairement comme inférieures) mais aussi sa croissance et le passage de l'adolescence. Là encore, Crystel Mouchard fait preuve d'une grande sensibilité et d'une grande finesse d'analyse en proposant un parcours quasi initiatique autour de thématiques classiques de l'âge ingrat : l'isolement, la solitude, la force de l'amité et les premiers émois amoureux. Rajoutez dessus une touche d'insurrection naissante avec des groupes qui commencent à se former dans des séances de lectures publiques autour de Rousseau notamment et vous vous retrouver devant un livre fort bien mené entre petite histoire personnelle et grande Histoire qui prépare un coup d'éclat en France.

Très bien écrit, sans temps mort, cet ouvrage est une vraie réussite qui conviendra à tous les jeunes épris d'Histoire, d'aventure et de destins peu communs. Un "must read" dans son genre.

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samedi 20 avril 2019

"Caïn" de José Saramago

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L'histoire : Victime de l'injustice de Dieu qui préfère les offrandes d'Abel aux siennes, Caïn, condamné à l’errance, part à l'aventure dans l'espace et le temps bibliques. Amant de l'insatiable Lilith, il est tantôt témoin tantôt protagoniste d'événements qui le révulsent et contre lesquels il s'insurge. Il arrête le bras d'Abraham, regarde épouvanté les enfants périr dans le brasier de Sodome, assiste impuissant à la colère de Moïse passant son propre peuple au fil de l'épée, observe les massacres de Jéricho, tente d'adoucir les souffrances de Job. Et lorsqu'il monte dans l'arche de Noé, il prend une décision drastique qui met fin aux agissements inconsidérés de ce Dieu rancunier, cruel et corrompu.

La critique de Mr K : Avec cette lecture, ce fut ma première incartade dans l'univers singulier de José Saramago qui a tout de même obtenu en son temps le Prix Nobel de littérature. C'est un pur hasard qui l'a mis sur ma route, lors d'une de nos habituelles errances chez l'abbé. Caïn a tout pour me plaire sur le papier : références religieuses et mystiques, ton décalé et une écriture foisonnante quand je me suis contenté au départ de le feuilleter au dessus du bac où il était isolé. Que j'ai bien fait de l'adopter ce jour là ! C'est un sacré roman que j'ai lu là, qui compile érudition, ton caustique et merveilleuse écriture.

Pendant 170 pages, l'auteur nous invite à un voyage littéraire peu commun, il a décidé ni plus ni moins de revisiter le Pentateuque, c'est à dire la première partie de l'Ancien Testament ! Pour cela, il suit le destin de Caïn, le fratricide originel qui tua son frère par jalousie. Très vite, le point de vue diverge du récit originel car s'il l'a tué c'est pour punir le seigneur qu'il considère comme corrompu, injuste et imparfait. Condamné à l'errance, s'ensuit une série de chapitres qui voient Caïn traverser l'espace et le temps, intervenant dans des chapitres essentiels du texte sacré le plus connu au monde : Sodome et Gomorrhe, Le Sacrifice d'Isaac par Abraham, la colère de Moïse lorsqu'il redescend du Sinaï ou encore l'épisode du Déluge.

À travers ces péripéties, Caïn et donc l'auteur interrogent et interpellent le lecteur sur la figure de Dieu. Cette vision iconoclaste est servie par le prisme du raisonnement logique et la colère que nourrit Caïn envers son Créateur. Elle met en lumière les défauts d'un Dieu soit disant tout puissant, décrit successivement comme colérique, rancunier, autocentré sur lui-même, irresponsable et finalement pas si doué que cela notamment pour anticiper les conséquences de ses actes - pour l'omniscience on repassera -. Pour autant, ce n'est pas entièrement un réquisitoire contre Dieu, c'est une très belle métaphore filée sur les difficultés de la condition humaine, sa propension à se tromper, à subir les affres de l'indécision et sa capacité à rebondir (même si la fin de l'ouvrage laisse peu de place à l'espoir pour l'humanité, vous comprendrez en le lisant). Vous l'avez compris, si vous êtes bigot ou très attaché aux traditions chrétiennes passez votre chemin, cet ouvrage pourrait vous agacer quelque peu (pas mal de scènes bien charnelles aussi... vous savez, toutes celles qui ont été retirées par les auteurs de la Bible).

Par contre si vous avez l'esprit ouvert (croyant ou non, peu importe), vous plongerez avec délice dans un récit enlevé qui fait la part belle à l'érudition. En grand amateur d'Histoire des religions, j'ai goûté aux références culturelles et sacrées que l'auteur évoque, à sa manière unique de jouer avec la matière qu'il use, transforme et explique dans de délicieuses digressions où l'on sent bien qu'il ne peut pas s'empêcher de donner son avis alors qu'on est censé suivre les pérégrinations de Caïn. Prenant régulièrement à témoin le lecteur, soulignant des faits avec une ironie féroce et un ton satirique détonant, cette balade offre un plaisir de lecture optimum si l'on est un tantinet aventureux.

En effet, la forme aussi est très particulière avec une écriture quasiment sans ponctuation, des noms propres sans majuscules et des dialogues parfois obscurs dans la manière d'être emmenés. Un temps d'adaptation est donc nécessaire (il ne m'a fallu pour ma part qu'une vingtaine de pages) mais au final, on se gondole énormément, on réétudie les mythes originels chrétiens et l'on se prend à se poser pas mal de questions métaphysiques. On en revient toujours aux raisons qui ont poussé l'Homme à créer Dieu ou l'inverse, pourquoi Dieu a-t-il crée l'homme à son image ? Pas de réponse précise dans ce roman mais un point de vue différent, sarcastique qui ne plaira pas à tout le monde. Il se rapproche en cela du génialissime L'Agneau de Christopher Moore, un très grand livre aussi sur la nature de la divinité, des hommes et de la religion.

Je n'en dirai pas beaucoup plus sinon que ce fut la découverte d'un merveilleux auteur dont je vais explorer davantage la bibliographie dans les mois et années à venir. Caïn de José Saramago est de ces livres qui vous marquent et vous enrichissent. Tous les amateurs de réflexion autour des mythes fondateurs peuvent se jeter dessus, dans son genre, il est imparable!

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