vendredi 14 mai 2021

"Tous les noms qu'ils donnaient à Dieu" d'Anjali Sachdeva

anjalisachdeva

L’histoire : Mêlant passé, présent et avenir, Anjali Sachdeva signe un premier recueil magnétique et délicieusement inventif qui plonge le lecteur entre effroi et émerveillement. S’y côtoient une femme, au temps de la conquête de l’Ouest, qui attend son mari dans une maison perdue au milieu des Grandes Plaines et finit par trouver refuge dans une grotte secrète ; deux jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram se découvrant le mystérieux pouvoir d’hypnotiser les hommes ; ou encore un pêcheur embarqué sur un morutier qui tombe éperdument amoureux d’une sirène dont chaque apparition engendre une pêche miraculeuse...

La critique de Mr K : Chronique d’un recueil de nouvelles aujourd’hui avec Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’Anjali Sachdova paru dans la belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Neuf récits composent ce volume où l’on traverse les époques et les genres avec une certaine jubilation et un plaisir renouvelé de lecture entre surprise et style séduisant en diable.

Au menu, de la littérature contemporaine mêlée de fantastique et de science-fiction sur certains textes. Ces différences de ton et de genre sont mises au service de destinées humaines décrites avec force subtilité et une profondeur symbolique parfois assez sidérante menant à des réflexions très intéressantes sur notre condition d’humain et les affres de nos existences trop souvent étriquées ou malmenées par le hasard. Très variées dans leur contenu donc, on passe vraiment par des univers et des ambiances bien différentes mais le constat est chaque fois le même, Anjali Sachdeva est une conteuse hors pair qui manie la plume avec maestria, jouant sur les non-dits et le mystère, la poésie et le style brut (voire drôlatique dans la seule nouvelle SF du roman).

Une femme seule qui commence à entendre des voix dans une mystérieuse grotte, l’histoire d’un homme devenu handicapé dont la fille va réussir dans la vie malgré les obstacles, un homme récemment célibataire qui tombe sur une folle furieuse amatrice de randonnée, un écrivain sur lequel se penche un ange pour l’aider à écrire, le destin terrible de deux jeunes nigérianes enlevées par Boko Haram et qui vont pouvoir prendre leur revanche (et quelle revanche !), la rencontre entre un pêcheur et une sirène avec son lot de séduction et d’attraction fatale, l’histoire d’amour juvénile d’une jeune fille prisonnière de son entourage et qui va découvrir la réalité de la vie en s’enfuyant avec son amant, la domination extra-terrestre qui impose aux êtres humains de perdre leurs mains au profit de prothèses métalliques ou encore l’histoire de sept sœurs créées de toute pièce par leurs scientifiques de parents et qui vont s’éteindre les unes après les autres sont autant de destins brisés ou brusqués par une auteure qui se plaît à interroger les rapports humains dans la famille, les rapports amoureux et le rapport à autrui tout simplement. L’acceptation, la soumission se disputent avec la passion, la révolte mais aussi la quête d’un bonheur bien trop souvent inaccessible de par des forces qui nous dépassent et / ou des barrières morales.

L’ensemble est remarquable car en environ 30 pages pour chacune d’entre elles, ces nouvelles donnent à voir des personnages très complexes, nuancés à l’extrême, loin des archétypes qui peuplent parfois les pages de textes peu inspirés. Ici c’est tout le contraire avec des êtres en pleine évolution, souvent décrits à un moment charnière de leur existence, suivant une pente savonneuse et se confrontant à des choix cornéliens et des prises de conscience douloureuses. On explore au scalpel leurs pensées, réactions et motivations intimes dans des sentiments mêlés, contradictoires parfois tant l’auteure souffle le chaud et le froid sur un lecteur captif volontaire de ces histoires qui oscillent entre incongruité / étrangeté et dimension universelle par des questionnements auxquels on est forcément confronté au moins une fois dans sa vie.

Si on est amateur de nouvelles américaines, on ne peut décemment pas passer à coté de ce volume lumineux à sa manière, le premier ouvrage d’une auteure très talentueuse qui a un don certain pour emballer son lecteur et lui offrir un souffle frais au niveau linguistique sans jamais sacrifier à la trame, à la narration et au plaisir de lire. À découvrir et déguster sans modération.


lundi 10 mai 2021

"Les Démons de l'asphalte" d'Olivier Quevenne et Yann Cozic

couv asp

L’histoire : Nous sommes les derniers chasseurs de monstres. Et la bête est proche.

La critique de Mr K : Petit plaisir coupable aujourd’hui avec cette bande dessinée dégotée à prix modique par ma très chère Nelfe dans un magasin discount du secteur. Les Démons de l’asphalte d’Olivier Quevenne et Yann Cozic est un très bon compromis entre fantastique et action avec un ouvrage divisé en deux parties qui propose un basculement bien malin. À défaut d’être original dans sa thématique et dans sa résolution, voila un ouvrage bien sympathique à lire et dont la charte graphique m’a beaucoup plu.

Sur la route, une famille évangéliste, un couple et leurs deux enfants en camping-car, se fait attaquer sans raison par un groupe de motards. À la nuit tombée, la famille arrive en sécurité dans leur maison reculée dans la forêt. Mais que peut bien vouloir cette horde à ces gens à priori naïfs qui ne feraient pas de mal à une mouche ? Mais les apparences sont trompeuses et il se pourrait bien que derrière elles se cachent des vérités innommables...

Les débuts sont plutôt lents. Les auteurs prennent le temps de poser les protagonistes, à commencer par la famille évangéliste qui va de ville en ville et de porte en porte pour capter les âmes égarées. Tout cela respire la joie de vivre, le Seigneur est avec eux finalement, et l’on enchaîne les cantiques, les repas de famille et leur vie ressemble à un grand road movie peaceful. On se laisse prendre par l’ambiance, par l’identité pépère et paisible qu’ils dégagent.

1

Une fois poursuivis, la tension monte d’un cran. Quand ils se réfugient dans leur maison isolée de tout, le siège commence et c’est un déchaînement de violence. Les motards en ont vraiment après eux et l’on se retrouve face à un home-invasion des plus classiques jusqu'à ce qu'une clef du scénario ne soit livrée et bouscule l’ordre établi. Nous ne portons plus le même regard sur les proies et les chasseurs. La nature des personnages révélée et les enjeux clairement exposés, l’ouvrage prend une autre dimension et s’oriente vers une fin bien sentie comme je les aime.

Comme dit plus haut, à part le changement médian, le reste est plutôt classique. Que ce soit dans la caractérisation des personnages, leurs réactions et leurs attitudes, on est dans du brut de décoffrage et dans du déjà lu et vu quand comme moi vous êtes amateurs du genre. Mais c’est rudement bien fait, on ne s’ennuie pas une seconde, ça pétarade dans tous les sens au bout d’un moment et franchement les pages se tournent toutes seules. Une once d’originalité aurait fait basculer l’ouvrage dans le très très recommandable.

PlancheA_306756

Car au niveau des dessins, j’ai adoré ce parti pris de couleurs plutôt vives, toutes en nuance. Ces cases qui mettent en image remarquablement l’action, les personnages sont croqués dans un style original (qui lorgne à l’occasion vers Mathieu Bablet), donnent un plaisir de lire optimal et vraiment le temps passe vite. C’est d’ailleurs avec un sentiment de trop grande brièveté que l’on termine sa lecture même si comme moi on préfère les one shot aux longues séries qui n’en finissent pas et ne sont là que pour encaisser la monnaie.

Les Démons de l'asphalte est donc un ouvrage très sympathique que je vous invite à découvrir si vous voulez passer un bon moment en compagnie d'une œuvre bien menée et joliment illustrée.

mardi 27 avril 2021

"Le Placard" de Kim Un-Su

couv58153306

L’histoire : Un trentenaire, après des années de formation et de tentatives, trouve enfin un emploi auprès d'un laboratoire public. L'unique tâche qui lui est confiée étant de vérifier le matériel livré chaque matin...

Ses journées se passent ainsi, entre l'ennui et la contemplation du vide. Il s’aperçoit vite qu’il n’est pas le seul à ne rien faire : ses collègues, ses supérieurs, passent leur temps à bricoler des maquettes de navires dissimulées sous le bureau, à feuilleter des encyclopédies...

Pour tromper l’ennui, il déambule dans le bâtiment et découvre le placard n°13. Là, il trouve des dossiers stupéfiants sur des "symptomatiques" : un homme au doigt duquel pousse un ginkgo, un autre qui veut devenir chat, des sauteurs du temps, des narcoleptiques insensés, des mosaïqueurs de mémoires, des extraterrestres exilés sur Terre, etc. : un catalogue de l'inimaginable réalisé. Surpris par Dr Kwon, maître du placard, il se voit contraint de devenir son assistant pour suivre ces dossiers et répondre aux appels des symptomatiques.

La critique de Mr K : Direction la Corée du Sud aujourd’hui avec un ouvrage inclassable se situant aux lisières de plusieurs genres. Le Placard de Kim Un-Su (auteur hautement remarqué à raison par son excellent Sang chaud) est entre le roman noir et le fantastique, chose qui détone dans le catalogue de la maison d’édition Matin Calme qui nous a habitué jusqu’ici plutôt aux genres thriller et polar. La qualité littéraire reste la même avec ici un récit à tiroir redoutable d’efficacité et des personnages tous plus barrés les uns que les autres. Il ne m’a pas fallu longtemps pour lire cet ouvrage à la fois frais et diablement addictif malgré une orientation sombre et sans réelle issue.

Le héros-narrateur s’apparente à un individu lambda, rien ne le fait vraiment sortir du lot. Physiquement passe-partout, solitaire à qui l’on ne reconnaît pas de réelle relation sociale (qu’elle soit amoureuse, amicale ou même familiale), il vit en vase clôt, sans se presser, contemplant avec langueur sa vie depuis la fin de ses études. Clairement, il ne brille pas par son ambition et son dynamisme, élément surprenant dans un pays comme la Corée du Sud qui prône le dépassement de soi, la notion de productivité et la connectivité. Son quotidien morne le mène nul part mais ça n’a pas l’air de le déranger.

Et puis, le destin comme souvent va se jouer de lui. Il décroche un travail dans un laboratoire dont les recherches lui échappent au départ. Il se retrouve dans un bureau avec quasiment rien à faire si ce n’est réceptionner des colis et apposer sa signature pour vérifier leur contenu. Interloqué par cet état de fait (être payé correctement en ne faisant rien), au bout de quelques mois, il se rend compte que finalement personne ne fait rien dans l’immeuble, qu’il n’est pas le seul dans ce cas là et quelque soit le service concerné. En voulant faire passer le temps, il ouvre un placard à combinaison qui lui faisait de l’œil depuis trop longtemps et met à jour des dossiers de patients pour le moins surprenants. Un mystérieux Dr Kwon officiant dans l’entreprise reçoit des personnes souffrant de troubles et maladies très particulières qui auraient piqué au vif Fox Mulder des affaires non classées ! Très vite démasqué par le fameux médecin, le narrateur se retrouve embauché par lui pour faire le ménage, s’occuper de la paperasse et même recevoir ou appeler certains cas. Le voila devenu assistant sans vraiment le vouloir... Mais attention, plus de responsabilités peuvent parfois vous mener à votre perte...

Le roman est divisé en trois parties qui ne sont pas forcément chronologiques. Ainsi, on débute avec quelques cas venus au laboratoire. On croise nombre de personnalités étranges dans cet ouvrage avec notamment un homme qui voit un arbre lui pousser au bout d’un doigt, d’autres font des bonds dans le temps, certains dorment des semaines entières, et quelques spécimens dans le monde se nourrissent de verre ou de pétrole... Vous l’avez compris, c’est complètement délirant et l’on tombe littéralement de Charybde et Scylla en lisant cet ouvrage. Les chapitres s’enchaînent avec un plaisir certain mais le lien est tout d’abord ténu... Vers quoi nous dirige l’auteur en accumulant les cas pathologiques et / ou psychologique ? Puis certains personnages reviennent dont une femme travaillant au même endroit que le héros, le Dr Kwon se fait plus présent et puis viennent dans l’intrigue des hommes en noir redoutables qui voudraient bien mettre la main sur les dits dossiers et certaines caractéristiques de patients. On passe alors du récit de découverte sidérante à une trame bien noire mettant en avant des enjeux secrets et des velléités de pouvoir qui ne s’embarrassent pas de considérations morales. Le dernier acte est tranchant à plus d’un titre et verra la vie du héros changer considérablement.

En plus de cette dimension marrante, désarçonnante, ce roman (qui est le premier de l’auteur dans sa bibliographie) est une critique à peine voilée de la Corée du Sud. Quand on lit les éléments biographiques concernant Kim Un-Su, il est dit qu’il s’est retiré de la vie trépidante des grandes villes pour s’isoler. Ce livre met le doigt sur ses préoccupations et sonne, à travers le personnage principal, ses préoccupations mais aussi celles des autres protagonistes, une charge sans faux semblants sur l’individualisme forcené, la course à la performance, les apparences et les jeux de pouvoir et de domination. C’est brillamment fait car à la fois insidieux et puissant. Le fantastique et le roman noir mêlés donnent une puissance incroyable à ce pamphlet qui n’en est pas vraiment un mais profite des circonvolutions de la narration pour lâcher les chevaux. C’est tout bonnement jubilatoire !

Et puis l’écriture de l’auteur est une petite merveille. Comme dans son précédent roman, il y a un art de la caractérisation, un amour pour les personnages qui confine au génie et donne à l’ensemble une certaine volupté, une profondeur confondante qui nous capture et ne nous relâche jamais pendant toute la lecture. Un excellent roman qui ne ressemble à rien d'autre, un OLNI. Entre fantastique, roman noir avec ses personnages complètement branques et une mélancolie diffuse qui nous renvoie à nos errances d'homme soi-disant moderne, on prend une belle claque avec une conclusion sans appel. Courez-y, si vous êtes amateurs !

mercredi 7 avril 2021

"La sirène, le marchand et la courtisane" d'Imogen Hermes Gowar

couv57374730

L’histoire : Un soir de septembre 1785, on frappe à la porte du logis du marchand Hancock. Sur le seuil, le capitaine d’un de ses navires. L’homme dit avoir vendu son bateau pour un trésor : une créature fabuleuse, pêchée en mer de Chine. Une sirène.

Entre effroi et fascination, le Tout-Londres se presse pour voir la chimère. Et ce trésor va permettre à Mr Hancock d’entrer dans un monde de faste et de mondanités qui lui était jusqu’ici inaccessible.

Lors d’une de ces fêtes somptueuses, il fait la connaissance d’Angelica Neal, la femme la plus désirable qu’il ait jamais vue... et courtisane de grand talent. Entre le timide marchand et la belle scandaleuse se noue une relation complexe, qui va les précipiter l’un et l’autre dans une spirale dangereuse.

Car les pouvoirs de la sirène ne sont pas que légende. Aveuglés par l’orgueil et la convoitise, tous ceux qui s’en approchent pourraient bien basculer dans la folie...

La critique de Mr K : Quelle belle lecture que celle-ci ! Cela faisait un petit temps que je n’avais pas lu ce type de livre, croisement entre le roman historique, romance et avec une petite touche de fantastique. La sirène, le marchand et la courtisane est le premier ouvrage de sa jeune auteure Imogen Hermes Gowar qui place déjà la barre très haut avec un récit foisonnant, fulgurant, remarquablement documenté et au suspens parfois insoutenable. Inutile de vous dire que j’ai adoré et que je l’ai lu en un temps record. Divisé en trois parties, correspondant quasiment à trois actes, on suit donc principalement deux personnages que la vie et le destin vont rapprocher irrémédiablement.

À ma gauche, je vous présente M. Hancock, un marchand qui a perdu sa femme et son nouveau-né lors d’un accouchement qui s’est plus que mal déroulé. Inconsolable, depuis il vit seul avec sa nièce et mène ses affaires du mieux qu’il peut. Timide et réservé, économe et prudent, légèrement empatté, il est typiquement le genre d’homme qu’on ne remarque pas. Tout va basculer pour lui lorsque le capitaine d’une de ses expéditions va revenir avec un être rare qui va attirer tous les regards et braquer les projecteurs sur un Hancock qui semble voir sa fortune faite.

À ma droite, je vous présente Angelica Neal, une courtisane au charme capiteux qui séduit tous les hommes de Londres et notamment les plus fortunés. Quasiment élevée par une mère maquerelle qui a pignon sur rue (on est en 1785, ce commerce est légal et même considéré comme un régulateur social efficace, autre époque autres mœurs), on la retrouve en fâcheuse position en tout début d’ouvrage car son "protecteur" est décédé et la voila quasiment à la rue. On suit alors son parcours, tantôt touchant le lecteur tantôt l'agaçant. Nourrit de rêves grandioses, la réalité est plus prosaïque et les difficultés s’enchaînent entre deux moments de pure grâce. Elle va finir par croiser la route de M. Hancock, un marchand dont tout Londres a entendu parler à propos d’une sirène qu’il expose en ville.

La rencontre ne fera pas d’étincelle au départ, tout les sépare. Lui est un homme droit et moralement chaste, tandis qu’elle représente le monde du stupre et du plaisir. Pour autant, une étrange relation se noue entre eux faite d’attirance, de méfiance et de complicité. La vie va les rapprocher mais les épreuves ne font que commencer, la roue du destin étant parfois impitoyable et l’on n'est pas au bout des rebondissements avec un ouvrage long de 528 pages qui ne connaît aucun temps mort ni coup de mou. Une fois pénétré par les premiers chapitres, je peux vous dire que le livre est difficile à refermer !

On est ainsi très vite séduit par les personnages auxquels Imogen Hermes Gowar donne vie avec brio et sensibilité. Chacun ici est un être de chair et de sang complexe, mu par des forces invisibles et dépendant d’un fatum, d’un ordre des choses qui semble parfois lui échapper. Torturés par ces vents contraires, des choix difficiles s’offrent à eux dans un tourbillon d’événements et un contexte sans cesse changeant. Le moindre protagoniste même le plus secondaire apporte sa pierre à l’édifice narratif et ajoute à la profondeur des trames entrelacées. Par petites touches parfois quasiment indéfinissables, l’auteure monte son histoire et l’engage dans des voies que l’on ne soupçonnait pas. La structure globale quoique classique s’affranchit parfois des rythmes narratifs convenus avec notamment un dernier acte que je n’ai pas vu venir et qui rajoute une couche de suspens qui prend au cœur.

L’époque est très bien rendue et l’amateur d’Histoire que je suis, a été comblé avec un sens du détail qui ne tombe jamais dans la lourdeur et permet une immersion totale dans le Londres de la fin du XVIIIème siècle. On côtoie toutes les couches sociales des bas-fonds aux palais dorés avec un plaisir renouvelé porté par une écriture brillante qui ne cède jamais à la facilité ni au voyeurisme (on nage souvent dans les milieux interlopes) et emprunte bien souvent des voies poétiques insoupçonnées avec une pointe fantastique qui prend possession des pages par moment et offre des passages bien borderlines comme je les aime.

La sirène, le marchand et la courtisane est un ouvrage rafraîchissant, passionnant et au final totalement réjouissant. Les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté, on passe vraiment un excellent moment. Vivement son prochain ouvrage, pour une première c’est carton plein !

Posté par Mr K à 17:31 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
vendredi 26 février 2021

"Jolies ténèbres" de Fabien Vehlmann et Kerascoët

couv21328162

L’histoire : Ce récit qui ressemble à un conte pour enfants met en scène le monde du petit peuple de la forêt. Mais derrière l’apparence d’un univers merveilleux se dissimulent parfois la peur et la méchanceté...

La critique de Mr K : Dur dur d’écrire une chronique sur cet ouvrage qui m’a été prêté par l’ami Franck. Non que je ne sache pas quoi en penser, vous allez voir je l’ai trouvé top, mais c’est difficile d’en parler sans vraiment déflorer le sujet et l’arc narratif. Jolies ténèbres de Fabien Vehlmann et Kerascoët ne laisse personne indifférent. Quand on parcourt le web, les avis sont tranchés. Tous reconnaissent les qualités esthétiques de cette BD hors norme, ce qui heurte est plutôt la teneur des propos. Certains adhèrent (et adorent souvent), d’autres n’ont même pas fini leur lecture, choqués par le parti-pris et l’aspect glauque de l’ouvrage.

En gros, l’action se déroule dans un petit coin de nature. On suit toute une série de petits personnages de la forêt (lilliputiens pour l’essentiel) qui se retrouvent lâchés à là suite d'un événement dramatique (je n’en dirai pas plus à son propos car il est au centre de tout le reste). Ils doivent donc se débrouiller pour se fabriquer des refuges et subvenir à leurs besoins. On suit tout particulièrement Aurore, jeune fille toujours souriante et aidante qui apporte son assistance à tout le monde. Le temps file et elle va peu à peu se rendre compte de la nature de chacun et leur propension à ne penser qu’à eux-même. Tout finira forcément mal...

1

Cette œuvre est vraiment ambivalente car elle mélange à la fois le conte enfantin et le récit glauque dans un parcours initiatique. Comme justement annoncé en quatrième de couverture, il y a du Lewis Carroll et du Lynch dans cet ouvrage qui vire parfois dans le macabre le plus noir, le malsain même, tant on est déstabilisé par certaines cases où le glauque et le cynisme se mêlent joyeusement. Et pourtant, la plupart du temps, on a plus affaire à un conte de fée des plus classiques. Figures tutélaires, animaux de la forêt, actes héroïques sont au rendez-vous d’un survival touchant au merveilleux.

2

Mais l’ouvrage n’est en fait qu’un gigantesque prétexte pour nous parler de nous les humains et plus particulièrement de nos jeunes années notamment dans notre tendance à l’individualisme et à la cruauté. On ne peut énumérer tous nos vices qui sont ici révélés par ces petits personnages d’apparence toute mignonne mais il est beaucoup question de discrimination, d’inégalité aussi avec certains personnages dont le pouvoir aveugle le bon sens et mène à des actes innommables, des réactions finalement très enfantines... Mais les enfants ne sont-ils pas cruels ? Récit très dur, il faut avoir le cœur bien accroché pour aller au bout de cette aventure qui ne ressemble à aucune autre et qui changera à jamais la douce Aurore.

3

Le contraste est d’autant plus fort que le dessin et les couleurs font irrémédiablement penser à un livre pour enfants, ce qu’il n’est absolument pas. Faites gaffe donc, ne déconnez pas et gardez-le bien pour vous, adultes réfléchis ! Les âmes sensibles aussi peuvent passer leur chemin... Restent des dessins vraiment magnifiques avec des explosions de couleur, un naturalisme qui prend aux tripes et des personnages remarquablement caractérisés... et des cases plus dures qui m’ont marqué à jamais. On passe finalement très facilement du rêve, de l’onirisme au cauchemar le plus profond. Cet aspect dual est redoutable et m’a littéralement hypnotisé, conquis même si Jolies ténèbres ne plaira pas à tout le monde. À chacun de décider de tenter l’expérience ou non.


mardi 2 février 2021

"300 grammes" de Damien Marie et Karl Tollet

300grammes_bd

L’histoire : 1643, Agnès, une gamine des rues d'Amsterdam tente de survivre en vendant de l'épicine, mais quand elle ne peut plus rembourser les 300 grammes qu'elle doit au Prêteur, tout dérape ! Et beaucoup trop de monde s'intéresse à la petite droguée car il y a bien plus de 300 grammes en jeu. Il y a le plus grand secret de Dieu. Entre Thriller fantastique et road-movie acide, la cavale hallucinée d'Agnès vous propulse dans une collision entre l'Historique et le Divin pour assister à la naissance d'un mythe Le Hollandais volant.

La critique de Mr K : Voici la première chronique d’une série de BD que m’a prêté l’ami Franck qui est venu nous rendre visite juste avant le réveillon du nouvel an. Pour le coup, il m’a ramené un véritable stock que je vais peu à peu découvrir au fil du temps. 300 grammes de Damien Marie et Karl Tollet est donc ma première pioche (avec l’aide de Nelfe au passage qui a choisi pour moi) et je peux vous dire que le plaisir a été au rendez-vous avec une œuvre découpée comme un bon thriller des familles mélangeant suspens, Histoire et fantastique. Une fois la bande dessinée débutée, impossible de la relâcher !

Le lecteur suit donc la cavalcade éperdue d’Agnès, une jeune toxico poursuivie à travers Amsterdam par les agents de son commanditaire, un chef mafieux à la tête du trafic de drogue de l’épicine, une mystérieuse larve qui pousse sur son corps et provoque flashs et hallucinations en cascade. Vivant dans la rue, en compagnie d’autres enfants, elle vit d’expédients pour se procurer ses doses. La vie est rude, les adultes crapuleux à souhait et avec sa dernière mission, elle pourrait bien se faire une place au soleil. Mais voila, comme souvent dans ce milieu, les choses ne se passent vraiment pas comme prévu et de fil en aiguille, en voulant échapper à ses poursuivants, elle va se jeter dans la gueule du loup qui va placer son destin entre des mains encore plus cruelles. Devenue esclave, elle embarque sur un navire toujours poursuivie par plusieurs factions.

0

Car derrière cette histoire de remboursement de dette et de drogue hallucinogène se cache un mystère bien plus profond. Qui est vraiment Agnès ? Elle-même ne le sait pas, d’autres en savent beaucoup plus... Les réponses vont venir petit à petit et surprendront plus d’un lecteur car on rentre dans une nouvelle dimension entre croyances, divinité et rédemption. Le rythme va encore s’accélérer laissant le lecteur pantois et le menant tout droit vers un final flamboyant et totalement renversant.

2

Les auteurs ont été diablement malins car l’ouvrage se découpe en minuscules chapitres de quatre à huit planches maximums, un peu à la manière de thrillers littéraires, page-turners par excellence qui par cette technique éprouvée accrochent irrémédiablement le lecteur prisonnier de ces pages. Entre action en direct, flashback et bascules dans un futur proche, fac-similé de lettres d’un mystérieux capitaine parti loin de sa bien-aimée, le récit s’avère très vite riche, lourd de signification et totalement débridé. Divisé en deux grandes parties, entre terre et mer, l’aventure est féconde en rebondissements et en vérités secrètes. On suit cela avec grand intérêt grâce à toute une série de personnages très bien caractérisés, complexes et parfois (souvent en fait) aux motivations obscures.

3

La reconstitution historique est très bien faite, exacte et très bien rendue grâce au dessin en noir et blanc d’une grande finesse. C’est très beau, absorbant et 300 grammes procure un plaisir des mirettes rare. Je découvre avec cette BD un dessinateur de grand talent et j’aurais plaisir à le recroiser à l’occasion. Entre la forme et le fond, l’osmose est parfaite, les pages se tournent toutes seules et c’est avec un petit regret que l’on referme l’ouvrage. On en aurait bien repris une once de plus ! Avis aux amateurs, cette bande dessinée est une vraie petite bombe.

lundi 18 janvier 2021

"Friday black" de Nana Kwame Adjei-Brenyah

91RmZHRtD1L

L’histoire : Le procès d’un Blanc accusé du meurtre effroyable de cinq enfants noirs (et qui sera acquitté), le parcours d’un jeune qui tente de faire diminuer son "degré de noirceur" pour décrocher un emploi, le quotidien d’un vendeur de centre commercial confronté à des clients devenus zombies, ou celui des employés d’un parc d’attractions faisant du racisme ordinaire une source de divertissement.

La critique de Mr K : Première chronique d’un recueil de nouvelles américaines cette année avec ce très bon ouvrage de Nana Kwame Adjei-Brenyah qui livre avec Friday black un premier livre prometteur. Puissant dans le contenu, gouleyant et frappant à la fois par la forme, on passe un très bon moment dans des univers étranges, dérangeants où le lecteur se raccroche à ce qu’il peut ! Autant vous le dire de suite : cet ouvrage est différent. Pas forcément évident à pénétrer, il faut pour cela s'autoriser un moment d’adaptation... mais quand on y arrive, qu’on se donne les moyens de rentrer dans les textes, je peux vous dire qu’on s’en souvient !

Ce recueil se compose de douze récits qui vont de quelques pages à des textes plus longs. Mêlant les genres entre dystopie, fantastique, contemporain parfois et un ton cynique bien souvent. À travers des situations parfois ubuesques, un parc d’attraction mettant en scène des massacres, un black friday bien trash où c’est chacun pour soi, l’acquittement d’un tueur d’enfants ou un jeune homme noir qui essaie sans succès de baisser sa négritude entre autres, l’auteur nous donne à lire des textes bien borderlines où la langue est au service de l’engagement et de la dénonciation.

Il ne faut pas s’y tromper, cet ouvrage est avant tout une critique bien sentie de l’Amérique contemporaine, à commencer par la logique raciale qui s’impose dans beaucoup de pans de la société. Ce n’est pas nouveau, l’Histoire US est jalonnée de références aux castes / groupes humains et au souvenir bien présent de l’esclavage puis des ségrégations sudistes ou encore celui du génocide des amérindiens. Les USA se sont construits sur ces antagonismes et l’arrivée de Trump au pouvoir a exacerbé de nouveau ces tensions souvent en dormance. Ces nouvelles, même si elles ne se situent pas vraiment à notre époque ou dans notre dimension parfois, ne sont qu’un miroir légèrement déformé de la société américaine. Qu’il est parfois dur de vivre sa vie quand on est noir, déshérité, en quête de travail ou tout simplement en quête d’égalité et de reconnaissance ! C’est aussi à l’occasion de la nouvelle éponyme de dénoncer la folie rampante qui nous guette dans notre société de consommation, ce texte est vraiment fort et emporte largement la palme de la nouvelle la plus glaçante et jubilatoire à la fois du recueil.

C’est avec une grande finesse et une langue acérée et poétique que Nana Kwame Adjei-Brenyah partage ces situations qui prennent tout leur sens au fil de la lecture. Il faut creuser, s’attarder parfois sur des passages pour les goûter, s’en imprégner et finalement en découvrir toute la portée. Cela demande de l’attention, du calme, une volonté de se jeter intégralement dans le texte. C’est parfois âpre je vous l’avoue, certains textes ont du m’échapper (cela demanderait presque une deuxième lecture) mais on peut dire que l’on se trouve vraiment devant quelque chose de neuf et de brillant. Difficile donc d’en dire plus sans déflorer le mystère et les qualités de ce recueil à part et qui comblera les amateurs de nouvelles qui dérangent et font réfléchir. L’année 2021 débute vraiment bien !

mercredi 13 janvier 2021

"Les contes macabres" d'Edgar Allan Poe illustrés par Benjamin Lacombe

couv

Le contenu : Quelque chose de profond et de miroitant comme le rêve, de mystérieux et de parfait comme le cristal ! Un vaste génie, profond comme le ciel et l'enfer !

Charles Baudelaire à propos de l'œuvre de Poe.

La critique de Mr K : Quel bel ouvrage et quelle lecture à laquelle je vous convie aujourd’hui ! Benjamin Lacombe est un dessinateur / illustrateur que Nelfe affectionne beaucoup, je lui ai offert par le passé le diptyque d’Alice de Lewis Carroll et les deux volumes de Notre Dame de Paris de Victor Hugo. Magnifiquement illustrés, bien reliés, voila des livres qui relèvent quasiment de l’œuvre d’art. C’était donc à mon tour de me frotter à la bête avec Les contes macabres d’Edgar Allan Poe, un auteur culte à mes yeux et qui m’a procuré mes premiers frissons de jeune lecteur. J’ai dévoré cette remise au goût du jour aussi sombre dans le contenu que belle par son esthétique.

Huit nouvelles du maître sont réunies dans ce volume (il existe un deuxième volet): Bérénice, Le Chat noir, L’Île de la fée, Le Cœur révélateur, La Chute de la maison Usher, Le Portrait ovale, Morella et Ligeia. L’excellente idée fut de rajouter en fin de tome l’article de Charles Baudelaire Edgar Poe, sa vie, son œuvre (rappelons que le poète a été le premier traducteur officiel de Poe avec Mallarmé, excusez du peu !) Enfin, on retrouve des notes et notices, biographies et bibliographies sur les différents auteurs avec un luxe de détails tout à l’honneur de cette édition.

Quel délice que de redécouvrir des textes qui m’ont tant séduit par le passé et ont forgé mon esprit de lecteur. Certaines histoires sont restées bien fraîches dans mon esprit comme Le Chat noir, La Chute de la maison Usher ou encore Bérénice, d’autres se sont avérées être des textes que je n’avais jamais lu. Quelle claque à chaque fois !

1

La mort encore et toujours hante ces pages. Obsessions, maladie mentale et esprits en perdition, figures féminines livides, souffreteuses et maladives, meurtres pulsionnels, perte de repères et de la réalité, la culpabilité qui vous ronge et la folie galopante... Un désespoir profond transpire de ces pages, une mélancolie macabre et poisseuse où tout lecteur qui passe inopinément (ou non) par là se voit happer par l’ambiance crépusculaire distillée avec un savant dosage de poésie et de préciosité, signe reconnaissable entre tous de l'écriture si particulière d'Edgar Allan Poe. Le style provoque toujours autant la curiosité pour ne pas dire la fascination, nous plongeant dans des univers fantastiques où l’inconnu se révèle au dernier moment entre gouffres psychiques et hallucinations incontrôlées. Et dire que ces textes ont déjà plus d’un siècle et demi. Des auteurs comme cela, on n’en fait pas deux !

2

Le gros choc est venu surtout de l’article de Baudelaire reproduit dans son intégralité en fin d‘ouvrage. Il revient sur la vie tumultueuse d’Edgar Allan Poe, c’est d’ailleurs lui qui va contribuer à le faire connaître en France auprès du public. Il y a beaucoup de points communs entre ces deux figures, poètes maudits chacun à sa manière, à la recherche de l’inspiration dans les paradis artificiels avec une propension forte à l’alcoolisme chez Poe qui finira par succomber à une crise de Delirium Tremens. L’article est passionnant, complet, remarquablement écrit (le style en prose de Baudelaire convient parfaitement à l’entreprise) et très éclairant.

3

Pour accompagner ce voyage crépusculaire, Benjamin Lacombe nous tient la main de fort belle manière. Son style n’est plus à présenter, les illustrations rivalisent de beauté et de poésie. Quitte à verser dans le blasphème, j’ai trouvé certaines images un peu sages par rapport aux lignes qu’elles illustrent, le côté folie profonde, possession, les pulsions de mort et de meurtre ne sont pas forcément rendues de manière bien "mad". Certes l’ouvrage s’adresse à un public élargi mais parfois j’ai trouvé que l’on versait dans une certaine mièvrerie. C’est dommage car le talent est immense mais peut-être correspond-t-il plus aux ouvrage suscités auparavant (notamment l’univers de Lewis Carroll).

4

Je ne boude pourtant pas mon plaisir, on passe un merveilleux moment et quand on referme l’ouvrage, on n’a qu’une envie : retourner fureter dans l’œuvre de Poe et redécouvrir d’autres textes ainsi que ceux de Charles Baudelaire. Voici mes premières résolutions littéraires pour 2021.

mercredi 9 décembre 2020

"Djinn city" de Saad Z. Hossain

couv17834890

L’histoire : Il est le fils du Dr Kaikobad, ivrogne et mouton noir de l’illustre clan Khan Rahman. De sa mère, il ne sait qu’une chose : elle est morte en lui donnant naissance. Mais quand son père tombe dans un étrange coma, le jeune Indelbed découvre le secret de ses origines et le vrai métier de Kaikobad : émissaire auprès du monde des djinns, êtres fantastiques, redoutables... et extrêmement procéduriers. Très vite, le garçon se retrouve au centre d’une controverse millénaire dont l’issue pourrait être l’extermination de l’humanité.

En donnant une nouvelle vie aux créatures surnaturelles de la mythologie arabe, Saad Z. Hossain livre un récit époustouflant où se croisent vaisseaux spatiaux, villes englouties, sous-marins soviétiques, guerres oubliées, manipulations génétiques et, bien sûr, quelques dragons...

La critique de Mr K : Quelle claque, mais quelle claque mes amis ! Saad Z. Hossain m’avait déjà bien calmé avec Bagdad, la grande évasion paru en 2017 déjà aux éditions Agullo. Il récidive en 2020 avec Djinn City paru en octobre et que je trouve encore meilleur, c’est dire si la barre est placée haute ! Lorgnant vers American Gods de Neil Gaïman ni plus ni moins, le lecteur se retrouve plonger dans un univers entre fantastique et SF où hommes et djinns tour à tour s’allient et se déchirent sur fond de fin du monde. C’est frais, novateur dans la narration et complètement décomplexé. Accrochez-vous ça dépote !

Au cœur du récit, on retrouve Indelbed, un jeune garçon que rien ne distingue vraiment des autres. Il vit reclus dans une vieille demeure avec son père, un alcoolique fini qui vit en marge de la société et que sa famille (un clan bangladais de première importance) a rejeté. Un jour, son père ne se réveille pas. Plus qu’un énième coma éthylique, ce sommeil prolongé est d’origine surnaturelle. Le reste du clan vient à la maison, appelle les médecins mais rien n’y fait, le docteur Kaikobad est une véritable belle au bois dormant et rien ne semble pouvoir le réveiller.

Très vite le jeune garçon apprend la vérité. Sous ces dehors de déchet humain incapable de s’occuper convenablement de lui, le père était quelqu’un de haut placé auprès des djinns, des créatures qui n’ont rien de mythique et qui coexistent avec les humains depuis les origines ! Les apparences étaient trompeuses y compris dans sa famille quand il se rend compte que la redoutable tante July l’apprécie beaucoup ainsi que son fils Rais, un cousin qui semblait le snober jusque là. Suite à la visite d’un mystérieux émissaires afghan, Indelbed va disparaître dans un lieu caché de tous et va tout faire pour s’échapper du piège infernal que lui a tendu un djinn très retors. Rais quant à lui va devoir bon gré mal gré reprendre le flambeau de Kaikobad, entretenir des relations apaisées avec certains djinns et essayer de sauver (si c’est encore possible...) son cousin ! Rien ne va vraiment se passer comme prévu et le lecteur s’en va emprunter des chemins bien tortueux...

Cette lecture est vraiment unique en son genre. Certes comme dit précédemment, on pense à Neil Gaïman et son œuvre culte mais quelle originalité, quelle folie douce et fantaisie ! Dans ce domaine peu d’auteurs contemporains peuvent se targuer d’en posséder autant. C’est bien simple, ça ne s’arrête jamais car de chapitre en chapitre, en alternant les points de vue, on tombe vraiment de Charybde en Scylla. Ainsi, humains et créatures issues de la mythologie arabe se côtoient pour le meilleur, le pire et le rire ! On ne compte plus les situations abracadabrantesques qui s’alignent dans ce texte avec en point d’orgue un djinn chantant du Beyoncé allongé sur un piano et complètement bourré ! Des voyages extraordinaires sous la mer ou dans les cieux dans des appareils magiques, des expériences biologiques plus qu’hasardeuses effectuées sur des cobayes éberlués par les résultats, une guerre plurimillénaire qui se rejoue et des créatures étranges peuplent ses pages bien barrées mais toujours compréhensibles et accessibles car le foisonnement des situations, des personnages et des idées sont avant tout là pour divertir et fournir une histoire qui tient la route et déroute en même temps.

C’est peu commun et l’on peut dire que l’on en croise des êtres étranges ! À commencer par les djinns eux-même. Vieux grincheux retirés des affaires, jeunes loups en quête de gloire, une organisation officielle qui essaie de gérer les affaires courantes, les djinns sont ici présentés dans leur banalité car c’est avant tout une espèce très portée sur la bureaucratie, les contrats à rallonge et les procès qui peuvent s’ensuivre. Puissants, capables de détruire leur environnement immédiat d’un claquement doigts, ils n’en sont pas moins ridicules bien des fois, complètement perchés, voir à la rue dans le sens glandeurs et toxicos. Les humains ne sont guère mieux avec toute une brochette de personnages plus farfelus les uns que les autres qui finalement tentent de se débattre de leur condition de mortel. Autant dire que c’est compliqué pour eux mais qu’avec une bonne dose de malice, on peut toujours s’en sortir. Je n’en dis pas plus mais franchement attendez-vous à être surpris par les rebondissements et éviter de trop vous attacher... L’auteur va vraiment là où on ne l’attend pas et ça c’est plus que précieux à mes yeux !

Et puis derrière cette comédie féroce et ces moments plus centrés sur l’aventure avec un grand A, on ne peut s’empêcher de voir dans Djinn city une critique à peine voilée de notre monde avec quelques saillies cinglantes sur notre propension à polluer notre planète-mère, notre capacité à toujours vouloir plus au détriment de l’autre avec une course au progrès destructrice et au final une humanité qui s’est perdue en chemin. Non vraiment, ce roman est à part, on rit, on frémit, on se délasse et on part loin très loin de notre réalité pour un monde fantaisiste et cruel à la fois. Un incontournable de cette fin d‘année tout simplement, à découvrir absolument.

mardi 24 novembre 2020

"La Ligue des héros" de Xavier Mauméjean

couv33458331

L’histoire : 1898 : Londres. L’Angleterre victorienne est en proie aux agressions de Peter Pan et des créatures du Pays de Nulle Part. Pour faire face à la menace, Sir Baycroft crée La Ligue des héros et recrute les meilleurs : Lord Kraven, English Bob, Lord Africa ou le Maître des détectives. Ils mènent ainsi une lutte sans fin contre les ennemis issus du peuple imaginaire.

1969 : banlieue de Londres. Un vieil homme est ramené dans sa famille par deux blouses blanches. D’où vient-il ? Qu’a-t-il fait ces dernières années ? Nul ne le sait. Jusqu’au jour où disques de rock et lectures de comics lui font redécouvrir l’aventure, l’héroïsme, l’honneur... et quelques souvenirs.

Entre merveilleux et réalité, entre steampunk et uchronie, les deux destins se rejoindront dans un tourbillon d’intrigues et de personnages savoureux.

La critique de Mr K : Chronique d’une superbe lecture aujourd’hui avec La Ligue des héros de Xavier Mauméjean, un auteur que j’adore et que je n’ai malheureusement pas pu voir cette année aux Utopiales à cause du contexte que l’on ne connaît que trop bien. Avant le reconfinement, nous sommes partis voir la grand-mère de Nelfe dans son havre de paix, perdu au milieu de la campagne périgourdine. Il me fallait emmener avec moi un ouvrage séduisant, propice à l’évasion et à la délectation littéraire. On peut dire que j’ai fait un choix fort judicieux avec un ouvrage virevoltant à souhait entre intrigues tortueuses, manipulations historiques délectables et langue toujours aussi érudite et jubilatoire.

Rien ne va plus sur Terre en cette fin du XIXème siècle depuis l’invasion venue du pays de Nulle part menée par Peter Pan. Les êtres imaginaires débarquent et font régner le chaos, poussés par un leader aussi juvénile que soupe au lait. Pour contrer cette menace plus que redoutable, un lord anglais haut placé décide de créer La Ligue des héros, sorte d’association d’êtres exceptionnels sensés nous protéger et apporter la paix à un monde qui en a bien besoin. En parallèle en 1968, on suit la destinée d’un vieillard anonyme qui semble un peu paumé et que l’on confie à sa famille. Rien ne semble le lier à l’univers fantastique précédemment décrit... et pourtant ! Plus la lecture avance, plus l’ensemble gagne en cohésion, les révélations surprenantes voire tétanisantes se succèdent pour mener à une conclusion renversante qui m’a totalement chamboulé.

Difficile d’en dire beaucoup plus, le spoiler ne serait jamais loin. Sachez simplement que le contenu est foisonnant et que l’on alterne l’aventure à l’état pur avec des passages bien prenants où le rythme se dispute aux péripéties les plus délirantes, des passages plus uchroniques où l’auteur s’amuse à faire dévier la trajectoire du temps bouleversée par l’arrivée d’êtres venus d’ailleurs, mais aussi des focus sur les tractations en jeu entre une impératrice qui a troqué son pouvoir contre une longévité accrue, des luttes d’influence entre factions rivales (on retrouve les traditionnels humains confrontés aux garçons perdus, les pirates et les peaux rouges). C’est très dense, parfois étourdissant même. Il faut accepter pour cela de se laisser balader un peu à l’aveugle mais rassurez-vous tout est savamment orchestré pour nous emmener vers une vérité qui éclaire tout et fait frissonner. Personnellement, je n'ai rien vu venir et j’aime tout particulièrement ça. Je ne m’y attendais pas du tout et cela devient rare de nos jours en matière de lecture donc bravo à l’auteur.

Il y a énormément de références dans cet ouvrage et elles font régulièrement le bonheur du lecteur. Xavier Mauméjean évoque et invoque tour à tour l’œuvre de James Matthew Barrie (l’auteur de Peter Pan) pour l’irruption de ses créatures, Sir Conan Doyle pour l’aspect policier / déduction avec un membre de la ligue qui se rapproche du locataire de Baker Street dans son esprit. Il y a aussi toute une filiation avec la culture des pulps, littérature populaire qui a fait les joies des amateurs à l’époque avec des personnages au premier abord caricaturaux qui se révèlent au final bien plus fins qu'il n’y paraissent de prime abord car comme le dit Mauméjean à la page 232 : "Savez-vous pourquoi l’équipe ne s’appelle pas "Compagnie des justiciers courtois" ou "Escadron des généreux gentlemen" ? Parce qu’il faut des héros. C’est-à-dire des hommes sans scrupule, capables de commettre des actes que tout le monde feint d’ignorer. Des missions indignes, qu’un écrivain romantique enjolivera plus tard pour en faire des actions d’éclat, nobles et chaleureuses. Il en a toujours été ainsi." Moi qui ne suis pas fan des films et productions Marvel (bien trop lisses et sans surprises à mes yeux quand on a dépassé 15 ans), j’ai donc été conquis par ces personnages hors norme qui s’avèrent complexes dans leur développement et parfois totalement surprenants. Là encore c’est un point de plus dans la balance d’une lecture vraiment épatante qui mêle de surcroît des références plus contemporaines comme Moorcock, Orwell et Christopher Moore. Oui, rien que ça !

Ce recueil qui regroupe deux romans, des nouvelles et des "ajouts temporels" de bon aloi est donc un joyeux bazar qui mêle différents genres avec une réussite de tous les instants. À la frontière du fantastique, de l’uchronie et de la rétro-SF, voila un livre qui ne se laisse jamais dépasser par ses ambitions, qui oscille entre le fun et l’humour mais passe aussi parfois par des abysses ténébreuses saisissantes à souhait. Derrière un aspect foutraque, on retrouve la plume si incisive et juste de l’auteur quand il s’agit d’explorer la psyché humaine. On dévore littéralement cette œuvre à moins que ce soit elle qui le fasse sans que l’on s’en rende compte... On retrouve le style si plaisant et renversant d’un auteur vraiment à part et qui se livre ici avec virtuosité à un exercice de style complètement barré et qui emporte tout avec lui. À lire absolument pour tous les amateurs des genres suscités, le voyage est incroyable et à nul autre pareil !

Lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- La Société des faux visages
- La Vénus anatomique
- Kafka à Paris
Poids mort
Ganesha
American gothic
Lilliputia