mardi 30 mai 2017

"Bagdad, la grande évasion" de Saad Z. Hossain

agullo22-2017

L’histoire : Prenez une ville ravagée par la guerre : Bagdad, 2004.
Prenez deux types ordinaires qui tentent de survivre ; ajoutez un ex-tortionnaire qui veut sauver sa peau, un trésor enfoui dans le désert, un GI bouffon mais pas si con.
Incorporez un fanatique religieux psychopathe, un alchimiste mégalo, une Furie et le gardien d'un secret druze.
Versez une quête millénaire dans un chaos meurtrier chauffé à blanc ; relevez avec sunnites, chiites, mercenaires divers et armée américaine.
Assaisonnez de dialogues sarcastiques et servez avec une bonne dose d'absurde.

La critique de Mr K : Voilà typiquement le genre de quatrième de couverture qui a le don de m’intriguer et d’aiguiser mon envie de lecture. Quand en plus, il s’agit d’un titre de chez Agullo et que chacune de mes incursions chez eux s’est révélée riche en émotions par le passé, je m’attends au meilleur dans un ouvrage proposant un mix improbable entre aventure, récit de guerre et ésotérisme, le tout placé sous le sceau de l’absurde. Tout un programme !

Se déroulant en 2004 en Irak, en plein conflit post attentats de 2001, on plonge, avec Bagdad, la grande évasion, dans la réalité d’un pays en guerre où l’anarchie règne en maître. On ne compte plus les camps en présence entre les "libérateurs" américains, les autorités irakiennes nouvellement installées, les anciens baasistes (anciens soutiens de Sadam Hussein), les islamistes, les chiites, les sunnites... Au milieu de ce chaos, on retrouve un certain nombre de personnages d’horizons divers qui tentent de tirer leur épingle du jeu de massacre qui se déroule dans l’un des plus vieux pays du monde. Leurs objectifs sont très différents allant de la simple survie à l’obtention d’un mystérieux pouvoir absolu. À la manière de la théorie des dominos, chaque action a ici sa conséquence et les répercussions dans ce roman se révéleront parfois quasi bibliques tant les éléments en jeu dépassent le simple entendement humain.

La première caractéristique de ce roman est son aspect drolatique malgré des passages bien rudes parfois. Cela tient à la nature profonde des personnages et leur manière de s’exprimer. On a le choix en tout cas entre une belle brochette de pieds nickelés adeptes d’opérations commando suicidaires (Hamid, Kinza et Dagr) qui miraculeusement ont tendance à fonctionner, un GI (Hoffman) complètement allumé qui cache bien son jeu entre deux pétards, un chef de bande intégriste complètement accro au pouvoir et à la terreur qui perd peu à peu pied, un mystérieux alchimiste qui cache son jeu, une folle furieuse qui lutte contre ce dernier, des seconds couteaux complètement abrutis... Tout cela paraît être un imbroglio sans queue ni tête et d’ailleurs le lecteur doit s’armer de patience au départ pour capter le fin fond de l’histoire. En même temps, il est parfois bon de se laisser porter par le flot continu et ici impétueux de l’écriture qui donne à lire des dialogues hauts en couleurs et plein de verve. Dialogues à la Tarantino s’enchaînent ne ménageant personne et ponctuant l’ouvrage de punchlines dévastatrices et très souvent cyniques. Le rythme est enlevé, ne désemplit jamais et accroche directement le lecteur.

Miroir sans censure d’une guerre épouvantable, rien ne nous est épargné dans ce livre malgré un vernis humoristique certain : massacres et destructions se succèdent ainsi que les histoires dramatiques en sous-texte de certains personnages qui ont tout perdu lors de ce conflit meurtrier : famille, maison, métier. Chacun doit se reconstruire à sa manière et surtout comme il peut, accompagné par des fantômes qui le feront souffrir jusqu'à la fin de ses jours. Cela donne un mélange étonnant de visions apocalyptiques vraiment puissantes et de scènes / réflexions plus intimistes qui touchent en plein cœur. Ce livre apporte une vision sans fioriture sur la violence, la course au pouvoir et la propension de l’être humain à ne reculer devant rien pour gagner une place au soleil quitte à bafouer la morale la plus élémentaire.

Dernière dimension de l’ouvrage qui par bien des égards pourrait être qualifié de livre-somme, l’aspect roman d’aventure ésotérique. En quatrième de couverture, l’éditeur fait référence à la série de films Indiana Jones. Ce n’est pas du tout usurpé car au milieu d’un contexte militaire prégnant apparaît une mystérieuse montre, au mécanisme secret qui renfermerait un secret pluri-millénaire. Tous les personnages de près ou de loin s’y intéressent ou gravitent autour, on se retrouve alors dans un pur roman d’aventure avec son lot de rebondissements et de révélations qui mènent le lecteur loin, très loin vers des sphères insoupçonnées entre alchimie, religion, secte et rêve d’immortalité. Je suis assez client de ce genre de thématiques, je peux vous dire qu’ici c’est très réussi, pas du tout cliché et complètement barré. Encore un bon point !

Tous ces éléments mis ensemble peuvent paraître bancals, délirants et peut-être même inquiétants pour les amateurs de récits plutôt balisés et classiques. Mais arrivé à la fin de Bagdad, la grande évasion, tout se complète, se nourrit, fournissant une œuvre assez unique en son genre, jubilatoire et complètement décomplexée. Le genre d’expérience littéraire qui au départ peut ne pas sembler forcément évidente mais qui prend sa juste mesure au fil de la lecture, pour finalement procurer une gigantesque claque qui reste longtemps en mémoire. Un sacré petit chef d’œuvre à découvrir au plus vite !


samedi 27 mai 2017

"Acide sulfurique" d'Amélie Nothomb

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L’histoire : La mort en direct : c’est ainsi que les concepteurs d’une émission de télé-réalité nommée "Concentration" veulent atteindre l’audimat absolu. Mais parmi les participants, une étudiante à la beauté sidérante, Pannonique, devenue CKZ 114 une fois entrée dans le camp de concentration télévisé, va tenter de déjouer les règles... Portée par son courage et ses valeurs morales, la jeune fille sortira-t-elle vivante de l’enfer ?

La critique de Mr K : Ça faisait un sacré bout de temps que je n’avais pas lu un ouvrage d’Amélie Nothomb. Comme dit sur Instagram lors du début de ma lecture, j’ai adoré cette auteure notamment pour des titres comme Stupeur et tremblement et le magique Cosmétique de l’ennemi. Puis est venu le temps de la lassitude, le phénomène de mode de son ouvrage qui sort chaque année à la même époque et j’ai décroché. J’avais peur de tomber dans l’ennui et le déjà-lu entr'aperçus à l’époque lors d’une énième lecture de cette belge peu ordinaire. Cet ouvrage est apparu dans mon casier de professeur à l’occasion d’un envoi promotionnel de l’éditeur Magnard qui aime à proposer des titres oscillants entre classiques et contemporains pour nos jeunes pousses parfois en décrochage avec la lecture. C’était l’occasion pour moi de renouer avec Nothomb avec un titre fort alléchant quand on parcourt la quatrième de couverture...

La société du spectacle (chère à Debord et surtout fatale pour son cas particulier) a atteint son paroxysme dans cette histoire de contre-utopie où la télé-réalité a dépassé la ligne rouge. Le voyeurisme malsain est ici organisé à grande échelle avec la reconstitution de camps de concentration où les candidats se retrouvent kapo ou concentrationnaire : mépris de la morale élémentaire, mépris envers l’Histoire et les victimes qui la peuplent et au final banalisation du mal avec comme bourreau le spectateur jouisseur, lobotomisé et accro. À l’épicentre de cette messe mortifère, une figure féminine pure émerge et ce petit grain de sable risque de faire dérailler la machine... A moins qu’au contraire, elle ne la serve ?

Titre acide pour un roman acide, il paraîtrait que cet ouvrage a déclenché une petite polémique lors de la sortie... Je reste circonspect tant je trouve que cela s’apparente à une tempête dans un verre d’eau sans doute orchestré lors de la rentrée littéraire de l’époque pour vendre ou faire parler de soi (la manœuvre ne venant d’ailleurs certainement pas de l’éditeur et l’auteure elle-même). Certes l’ouvrage est très réussi comme je vais vous le dire par la suite mais il n’a rien de vraiment révolutionnaire en soi et même si le thème de la télé-réalité l’ancre dans notre réalité télévisuelle actuelle, il ne peut aucunement rivaliser avec des titres tels qu’Un Bonheur insoutenable, 1984 ou encore Le Meilleur des mondes qui dans la dénonciation de la fascisation de la société restent cultes. Mais bon, je ne suis pas sûr qu’Amélie Nothomb ait souhaité se confronter aux maîtres en la matière. On sent bien qu’elle s’est amusée à pousser le bouchon très loin histoire de marquer nos consciences et dans le genre, c’est plutôt pas mal réussi.

Par exemple, ne vous attendez pas à une description très précise et clinique du fonctionnement et du règlement du jeu. L’essentiel est posé en quelques pages, l’auteur préférant se consacrer aux échanges entre personnages, certains chapitres (plutôt courts dans l’ensemble d’ailleurs) feraient presque penser à du théâtre tant le dialogue est omniprésent dans ce roman. Plus que les rouages de cette compétition inique, ce sont les personnages qui donnent à réfléchir dans leurs réactions, leurs sentiments et leurs rapports entre eux. Au centre de tout, deux figures antagonistes : une femme bourreau et sa victime expiatoire dont les relations vont se complexifier au fil du récit, brouiller l’esprit et les pistes clairement balisées dans la première partie du roman. Les personnages secondaires renforcent cette opposition et apportent un surcroît de densité et de questionnements qui assaille le lecteur sans lui laisser de répit.

En lisant Acide sulfurique, c’est l’âme humaine que l’on dissèque et dieu sait que dans le domaine Amélie elle assure et y va au détergent. La langue virevoltante, soutenue et frontale n’épargne personne : les lâches se cachant sous des figures de la bien-pensance, la cruauté du quotidien et la haine de l’autre, la suffisance des puissants, l’exploitation des plus faibles, le martyr que l’on sacrifie pour faire adhérer les foules et autres figures métaphysiques de notre espèce qui clairement n’est pas des plus bienveillantes et des plus fraternelles. Alors certes, l’ouvrage exagère un maximum, perd parfois en crédibilité et lorgne vers le n’importe quoi à l’occasion d’un dénouement que j’ai trouvé finalement plutôt soft (niais, qui a dit niais ?) mais certains passages valent absolument le détour avec un défoulement de réflexions qui font du bien à lire et à méditer.

On ressort un peu chamboulé par cette lecture qui se révèle être un miroir assez impitoyable de notre triste époque, un complément ludique et atroce à la fois à l’ouvrage clef de Debord qui avait théorisé bien avant l’heure la déviation de notre civilisation vers l’artificiel et l’inhumanité. Ça fait froid dans le dos, ça ne respire pas la joie de vivre mais que c’est bon de ne pas être considéré comme un lecteur-consommateur de plus. Je renoue donc positivement avec Nothomb et je pense retourner dans son univers à l’occasion d’une trouvaille de plus.

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lundi 22 mai 2017

"Le Ventre de l'Atlantique" de Fatou Diome

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L’histoire : Salie vit en France. Son frère, Madické, rêve de l'y rejoindre et compte sur elle. Mais comment lui expliquer la face cachée de l'immigration, lui qui voit la France comme une terre promise où réussissent les footballeurs sénégalais, où vont se réfugier ceux qui, comme Sankèle, fuient leur destin tragique ? Comment empêcher Madické et ses camarades de laisser courir leur imagination, quand l'homme de Barbès, de retour au pays, gagne en notabilité, escamote sa véritable vie d'émigré et les abreuve de récits où la France passe pour la mythique Arcadie ? Les relations entre Madické et Salie nous dévoilent l'inconfortable situation des "venus de France", écrasés par les attentes démesurées de ceux qui sont restés au pays et confrontés à la difficulté d'être l'autre partout.

La critique de Mr K : J’avais beaucoup entendu parler de Fatou Diome, entre mes collègues dithyrambiques à son sujet, des extraits de textes présents dans des manuels de CAP et BAC pro et quelques interviews de cette auteure sénégalaise lors de questionnements sur l’immigration et la question de l’identité. Suite à ma lecture plus qu’enthousiaste d’Eldorado de Laurent Gaudé, je passe la seconde avec Le Ventre de l’Atlantique pour me démarquer encore plus du climat nauséabond qui règne en France autour de la question centrale de l’immigration, prendre de la hauteur et démantibuler les fantasmes identitaires qu’on nous sert à l’envie et jusqu’à la nausée. Je suis ressorti ébloui et profondément bouleversé de cette lecture qui devrait quasiment être obligatoire tant elle conjugue virtuosité langagière et profondeur du propos.

Cette histoire de jeune femme exilée en Europe est à peu prêt celle de Fatou Diome. Enfant d’une relation hors mariage, elle est éduquée par sa grand-mère et va se construire par l’école tout d’abord, puis le départ vers un ailleurs meilleur, loin des loups et des tabous qui peuplent son village. Les traditions ont la vie dure au Sénégal et ce qui paraît chez nous comme banal est considéré comme honteux voir indigne au pays. Le choc est donc parfois violent avec une série d’anecdotes qui remuent le coeur et forcément heurtent notre sensibilité judéo-chrétienne. Mais c’est cependant la réalité d’un monde si proche de nous et pourtant si éloigné à la fois. La décision de partir prise, le plus dur reste à faire, c'est le temps de l’intégration et trouver sa voie du bonheur. Mais le sujet central dans ce livre est tout autre.

C’est là qu’intervient le personnage du demi-frère de la narratrice, un jeune sénégalais aux rêves nourris d’espoir de jouer un jour comme footballeur professionnel en France et calquer son existence sur celle de son idole, Paolo Maldini, grand défenseur de la Squaddra Azura (équipe nationale Italienne de football). Madické est le symbole à lui tout seul de cette jeunesse africaine qui souhaite s’en sortir par l’émigration mais qui bien souvent se nourrit d’images et de fantasmes sans vraiment se rendre compte de l’épreuve qui les attend. Ces illusions sont entretenues par un certain nombre de personnages revenus au pays parés de richesse, la parole volubile mais percluse de mensonges. Loin de leur raconter la dure réalité d’être sans-papier en France, l’exploitation dont ils ont été victime ou encore les quolibets racistes quotidiens, ils vendent la France comme un paradis terrestre où tout à chacun a sa chance et la possibilité de réussir. Malgré les conseils et paroles sages de l’instituteur du village (un marxiste exilé par le pouvoir sur la petite île de Niodor, théâtre de cette histoire), les injonctions de la grande sœur pourtant résidente en France, les jeunes se bercent d’illusion et la confrontation entre les deux visions du monde est parfois difficile.

Le Ventre de l'Atlantique est remarquable d’accessibilité et d’intelligence. Il nous ouvre les portes d’un monde partagé entre tradition et volonté de se sortir des ornières inhérentes aux pays en voie de développement africains : sortir de la subsistance alimentaire, sortir de la misère, créer sa propre richesse et enfin revenir au pays pour y bâtir famille et fortune. On côtoie ici les âmes au plus près, entre le vieux pêcheur au passé chargé par un crime odieux au nom de la religion, une vieille femme féministe avant l’heure, des jeunes footballeurs en devenir à fleur de peau, un riche parvenu qui étale son emprise sur le village, l’instituteur idéaliste qui tient bon malgré les épreuves et la sarabande des femmes, gardiennes des maisons et des enfants. L’immersion est totale, l’émotion palpable à chaque page grâce à une langue d’une beauté à couper le souffle où l’on retrouve par moment le style unique d’un Césaire en pleine inspiration. C’est beau, ça emporte irrémédiablement le lecteur et pose les bases d’une réflexion nuancée mais sans concession sur l’identité de ces jeunes et le devenir des immigrés passant par la France.

Loin des schémas habituels, des images d’Epinal et autres caricatures paternalistes distillées par les médias occidentaux, on est ici dans le vrai, l’humain donc aussi dans l’injustice, l’extrémisme parfois et même le cynisme. L’auteure n’est tendre avec personne, au nom d’une vérité toujours bonne à dire. Derrière une immigration, il y a souvent une rupture, un drame ou un cruel besoin de subvenir aux besoins de ses proches. La portée de cet écrit est universel, encore plus dans notre période troublée où certaines femmes et hommes politiques font de ces drames humains des arguments pitoyables et haineux, vides d’humanité et d’efficacité à long terme. Ce roman est bouleversant, prenant comme jamais et surtout, jamais manichéen. Un must dans le genre. J’invite chacun à le découvrir au plus vite !

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samedi 20 mai 2017

"Chambre 2" de Julie Bonnie

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L’histoire : Une maternité. Chaque porte ouvre sur l'expérience singulière d'une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.

Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d'autres encore, compagnons d'une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale.

Jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l'hôpital.

La critique de Mr K : Il y a un peu moins d’un an, je tombai sur cette ouvrage lors d’un chinage de plus. La quatrième de couverture m’avait fait forte impression, dégageant une ambiance particulière et un contenu hautement corrosif avec au centre des préoccupations, le corps des femmes, ce qu'il subit et ce qu’on lui fait subir. Je m’attendais à être désarçonné et interloqué, je n’ai pas été déçu retrouvant dans ce très bel ouvrage la fougue d’une Virginie Despentes au mieux de sa forme avec en plus un soupçon de tendresse qui rend l’ensemble inoubliable.

Dans Chambre 2 se croisent en fait deux existences bien distinctes pour la seule et même personne. Béatrice a quitté le foyer familial très jeune pour s’adonner à sa passion : la danse. Elle intègre une troupe itinérante et parcourt l’Europe. Elle découvre la solidarité, la vie de Bohème, l’amour, la maternité mais aussi les drames et la déchéance. En parallèle, on la suit des années plus tard comme assistante-puéricultrice au service maternité d’un l’hôpital où elle nous propose de partager son quotidien, ses doutes et angoisses. Peu à peu, au fil des courts chapitres qui s’égrainent, se dégage un sentiment de malaise et de mal-être percé de ci de là par quelques poches d’espoir et de bonheur. Sans en dire trop, sachez que le cœur et l’âme sont mis à mal par une réalité bien souvent brute et impitoyable.

J’ai aimé ces deux aspects du roman. De manière général, j’aime parfois lire pour me faire mal, me coltiner des réalités qui me sont inconnues et prendre conscience de certaines choses. L’homme que je suis ne connaîtra jamais la maternité (à priori la science ne va pas vite dans ce domaine LOL) mais cet ouvrage lève le voile sur ces moments de magie, de joie mais aussi malheureusement parfois de déséquilibre, de peine et de folie. Certains passages dans le domaine sont éprouvants avec dans chacune des chambres explorées par l’héroïne des femmes très différentes qui livrent une expérience particulière, un échange singulier parfois avec les personnels et à chaque fois un moment d’humanité dans sa richesse et sa diversité. C’est dur car, loin d’être glamour, le passage en maternité peut se révéler traumatisant pour un certain nombre de femmes : le deuil d’un enfant, la connerie de certains personnels (on a envie d’en buter certaines dans ce livre), le décrochage de la réalité parfois quand on touche du doigt un rêve qui s’échappe au final. C’est brut de décoffrage, ça détonne dans le milieu bien souvent gnangnan des maternités et des jeunes mamans et papas.

Béatrice, sous les mots de Julie Bonnie, apporte son regard mais aussi sa mélancolie à ce tableau complexe et touchant. Certes on souffre avec elle, mais on en apprend beaucoup sur ce moment clef de l'existence, lorsqu'on devient parent (ce qui n’est d’ailleurs pas encore le cas pour moi, d’où ma découverte de nombreux aspects dont on parle peu). C’est sûr que ce livre n’est pas des plus rassurants dans le domaine mais il a le mérite de briser les tabous et de parler vrai, à la manière justement d’une Virginie Despentes que je citais en préambule. Mesdames, chapeau en tout cas, ce livre ouvre les yeux au mâle que je suis sur les efforts physiques et mentaux que subit une femme enceinte et même si je me doutais d'un certain nombre de choses, ce rappel à l’ordre littéraire s’est avéré formateur et éprouvant. Voici un livre qu’il faudrait faire lire absolument aux machos de tout bord, saturés de testostérone et incapables de regarder plus loin que leur gland. Ce témoignage-fiction est une merveille d’émotion et de "viscéralité", j’adhère totalement au dispositif et les vierges effarouchées n’auront qu’à passer leur chemin. Nombre de lectrices semble-t-il ont été choquées par la crudité des propos tenus dans l’ouvrage de Julie Bonnie... Autant ne pas lire ce livre dans ce cas là...

Au delà des femmes, il y a un très beau focus sur l’existence de Julie. Très intéressant en effet de faire le parallèle entre sa vie d’avant et celle qu’elle mène aujourd’hui. Clairement, ça ne respire pas la joie de vivre (évitez cette lecture si vous êtes au bord de la rupture nerveuse) mais c’est beau, puissant et très bien construit. À la manière d’un puzzle, les éléments s’emboîtent pour former un parcours de vie cohérent malgré la marginalité qui se dégage du personnage principal. C’est un vrai plaisir de suivre le parcours atypique de Béatrice et on se plaît à assister à ses spectacles, à côtoyer ses amis voyageurs et vivre les expériences fortes qu’ils partagent. Cela renvoie inévitablement à la notion de passé merveilleux que l’on regrette et qui force beaucoup d’entre nous à faire le point sur le présent. C’est drôlement malin et bien ficelé dans ce roman.

Un souffle frais et novateur s’étend sur l’écriture qui se révèle moderne, hachée et très sensuelle. La vulgarité n’est pas de mise mais la crudité frappe fort et juste dans les descriptions et les dialogues. Bien que profondément mélancolique, Chambre 2 dégage une forte humanité et une énergie du désespoir hors du commun. Franchement, ce fut une réelle claque littéraire, une certaine révélation et un plaisir de lecture intense. À tenter absolument si vous avez le cœur bien accroché !

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jeudi 18 mai 2017

"Quand on n'a que l'humour..." d'Amélie Antoine

QUAND ON A QUE LHUMOUR_1400pxL'histoire : C’est l’histoire d’un humoriste en pleine gloire, adulé de tous, mais qui pense ne pas le mériter.
Un homme que tout le monde envie et admire, mais que personne ne connaît vraiment.
Un homme blessé qui s’est accroché au rire comme on se cramponne à une bouée de sauvetage.
C’est aussi l’histoire d’un garçon qui aurait voulu un père plus présent.
Un garçon qui a grandi dans l’attente et l’incompréhension.
Un garçon qui a laissé la colère et le ressentiment le dévorer.
C’est une histoire de paillettes et de célébrité, mais, surtout, l’histoire d’un père et d’un fils à qui il aura fallu plus d’une vie pour se trouver.

La critique Nelfesque : Amélie Antoine est une auteure dont la destinée littéraire ferait pâlir d'envie plus d'un écrivain en herbe. Après avoir auto-édité son premier roman, "Fidèle au poste", elle a eu beaucoup de succès auprès des lecteurs numériques et s'est faite remarquer par les éditions Michel Lafon. 250.000 ouvrages ont été vendus, le roman a été traduit en anglais et a traversé l'Atlantique. Il est maintenant question de son arrivée prochaine sur nos écrans de cinéma puisque "Fidèle au poste" est en cours d'adaptation. J'ai eu la chance d'être en contact avec Amélie Antoine depuis le début, et j'ai été l'une des premières blogueuses à lire et chroniquer son ouvrage en auto-édition en mai 2015 (lien en fin d'article). C'est donc avec une joie sincère que je continue de suivre les aventures et l'ascension d'Amélie ainsi que la publication de ses nouveaux ouvrages. C'est le cas aujourd'hui avec "Quand on n'a que l'humour..." qui vient de sortir au début du mois dans nos librairies françaises.

Rassurez-vous, vous me connaissez, point de favoritisme. Je continue de donner un avis sincère et personnel sur ses ouvrages. Si un jour cette auteure (ou tout autre que j'aime beaucoup par ailleurs) écrit un torchon, je saurais le dire ! Mais ce n'est pas le cas ici...

 Edouard Bresson est un humoriste français connu et reconnu. Adulé par tous, il a peu à peu gravi les marches de la notoriété et aujourd'hui la France entière s'accorde à dire qu'il est le plus doué de sa génération. Tout le monde l'adore et il est incontournable. Arthur, son fils, a beaucoup de mal avec cette notoriété et n'a pas le même rapport à son père que le reste de la population. Là où les gens l'admirent et l'idéalisent, Arthur ressent de la rancoeur. Pour en arriver là, Edouard a dû mettre sa famille de côté et Arthur n'a pas l'impression d'avoir eu un père comme les autres, un père qui l'aime. Seulement, donner un avis négatif sur le grand Edouard Bresson n'est pas compris en société et Arthur préfère ne pas mentionner ses liens familiaux avec lui. Etrangers l'un à l'autre, chacun fait sa vie, entre désir de faire autrement et évitement. Jusqu'à ce qu'un événement vienne tout chambouler et que la vérité sur les sentiments de chacun ne vienne éclater au grand jour.

Encore une fois, Amélie Antoine crée la surprise. Alors que l'on pourrait s'attendre à un roman gentillet sur les relations père / fils qui se terminerait irrémédiablement en happy end dégoulinante de guimauve, l'auteure creuse plus profondément les liens familiaux et l'idée même que chacun se fait de sa propre histoire. Les personnages sont fouillés et les apparences sont trompeuses. La vie n'est pas si simple et les incompréhensions sont nombreuses. Dit comme cela, ça enfonce un peu des portes ouvertes mais qui n'a jamais été confronté à des situations inextricables ou semblant être perdues d'avance. Ici Amélie Antoine dénoue les fils de la vie de ses personnages et explique avec justesse et finesse les liens de cause à effet. Rien n'arrive jamais par hasard et la vie nous offre ses leçons chaque jour.

Avec une écriture simple et une histoire à l'apparence légère, l'auteure nous donne à lire ici un roman simple et efficace. Simple par son déroulement, efficace par sa construction mais aussi apaisant par les relations présentées ici et qui évolueront tout du long entre le fils et son père. Un roman de l'intime, une sorte de roman réconfort qui se lit avec plaisir, un roman sur les apparences et sur les difficultés à exprimer ses sentiments. On ressort de "Quand on n'a que l'humour..." avec du baume au coeur.

Petit bonus pour les lecteurs amateurs d'énigmes. Un fil conducteur peut vous orienter sur l'issue de l'histoire si vous êtes attentif... Mais chut je ne vous ai rien dit !

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Fidèle au poste"

Posté par Nelfe à 18:21 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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samedi 13 mai 2017

"Le Cœur sauvage" de Robin MacArthur

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L’histoire : Bûcherons, fermiers, vieux hippies, jeunes artistes ou adolescentes rebelles, les personnages de ces nouvelles vivent à la frontière de la civilisation et du monde sauvage, dans des endroits reculés du Vermont. Tous cherchent à donner un sens à leur solitude et à leurs rêves, au cœur d’une nature à laquelle ils sont, souvent malgré eux, viscéralement liés. L’eau noire et glacée des lacs, l’odeur des champs en juin, la senteur de la résine, les forêts à perte de vue...

La critique de Mr K : Pour ceux qui nous lisent régulièrement, vous connaissez mon attachement à la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Nombre de recueils de nouvelles et de romans ont su me séduire par l’audace et la vivacité de la langue de leurs auteurs mais aussi la profondeur et l’humanité des personnages qui nous sont bien souvent livrés sans fard mais avec une poésie des mots de chaque instant, de chaque ligne. Avec ce nouveau recueil de nouvelles que j’ai eu l’occasion de lire, on touche au sublime et c’est avec le souvenir vivace d’une lecture exceptionnelle que je m’apprête à vous en parler...

Ce recueil de Robin MacArthur nous propose de rentrer dans l’intimité d’américains moyens habitant tous dans le secteur de Silver Creek aux États-Unis, dans une région marquée du sceau de la nature sauvage et des activités agricoles. Nous sommes donc loin des métropoles et leurs foules inextricables qui s’agitent comme des fourmis. Les histoires personnelles sont très différentes mais leur portée universelle donne à réfléchir et constituent une fois le livre terminé un réseau d’émotions et de réactions très humaines, souvent en relation avec la nature présente dans chacune des historiettes de manière prégnante ou en arrière plan, transcendant les destins déchirés qui nous sont donnés à lire.

Les thématiques abordées dans Le Cœur sauvage sont donc assez variées même si on retrouve quelques lignes de force comme l’attachement à ses racines et la nécessité parfois de devoir s’en affranchir, le retour au pays parfois difficile après une décennie d’absence, le passage difficile de la séparation avec ses parents, l’adultère et les ravages qu’il peut causer dans de vieilles relations d’amitié, la peste brune qui se répand et cause nombre de scissions au sein des familles, le fatum qui semble s’acharner sur certains sans qu’ils puissent faire quoi que ce soit pour sortir du cercle vicieux où ils sont empêtrés, le deuil et comment le surmonter, l’attente insoutenable du retour d’un être cher, l’amour éternel entre deux vieux tourtereaux (une des plus belle nouvelles du recueil), l’identité de la femme et sa résistance au machisme ambiant... C’est autant de petite pépites littéraires qui nous font vibrer et parfois totalement fondre.

C’est une des plus grandes force de ce recueil : l’empathie que l’on peut ressentir envers les personnages qui peuplent ces histoires ordinaires mais pourtant touchantes au possible. Selon les nouvelles, on se surprend à sourire, pleurer, s’énerver, s’attendrir... Toutes les palettes d’émotions y passent sans que l’on puisse les retenir tant l’écriture limpide, lumineuse et poétique accompagne à merveille le lecteur dans la découverte de ces destins. L’ordinaire devient extraordinaire et les hommes et femmes que l’on rencontre prennent une toute autre ampleur que celle que l’on escomptait au départ. La douleur d’une mère devient celle de toutes les femmes, l’amour passionné entre deux vieilles âmes devient l’amour que tout être amoureux porte à son prochain. C’est bouleversant de justesse et de concision.

Tout l’art de la nouvelle réside dans la capacité d’un auteur à boucler en quelques pages (ici entre 10 et 30 maximum) une histoire, un instantané de vie et surtout à rendre crédible et attachant des personnages dont finalement il ne font que brosser un portrait rapide. La mission est ici relevée avec brio avec des personnages denses, des situations complexes et étayées, et une ambiance générale prenante avec en toile de fond la nature qui est ici transfigurée et devient quasiment un personnage à part entière. Les forêts, les champs, les rivières, les lacs sont alors plus qu’un décor mais une partie des âmes écorchées qui nous livrent leurs secrets. Ce naturalisme léger et poétique de bon aloi est une merveille d’immersion et d’intelligence, relevant les histoires et approfondissant encore plus le fond et le contenu. Franchement bravo !

Que dire de plus sinon que ce recueil est un beau condensé de l’existence humaine, une plongée élégante dans l’Amérique d’aujourd’hui et une ode à la liberté. Une pure merveille que je vous encourage à découvrir au plus vite !

mercredi 3 mai 2017

"La Compagnie d'Ulysse" de Jean-Marie Chevrier

La Compagnie d'UlysseL'histoire : C’était il y a longtemps, au tournant des années 60 et 70, entre le Paris du Quartier latin et les solitudes creusoises. Un jeune provincial timide tente de se bâtir une existence qui ressemblerait à ses rêves : vivre pleinement son époque, sa passion pour le théâtre et son goût immodéré de l’amitié. Pourquoi ne pas construire son "Ithaque", avec quelques amis comédiens improvisés, et partir sur les traces d’Ulysse ?
Mais la tornade de Mai 68, voulant faire table rase du passé, remet l’odyssée à plus tard, le détournant de ses désirs et le confrontant à une réalité plus prosaïque. Comme dans le théâtre de Tchekhov, l’Histoire passera-t-elle sous ses yeux sans même qu’il s’en aperçoive ? Sera-t-il trop tard… tout à coup ?

La critique Nelfesque : Je découvre Jean-Marie Chevrier avec "La Compagnie d'Ulysse", ouvrage faisant la part belle au monde du théâtre et à la recherche de sens dans la vie de chacun.

Un jeune étudiant en médecine fait la connaissance d'une troupe de théâtre parisienne dont il va partager la passion. Entre découverte du monde artistique, aspirations et rêves des uns et des autres, il va grandir avec ses nouveaux amis, apprendre de nouvelles choses et donner un but à sa vie.

Avec un intérêt commun pour Ulysse et la mythologie grecque, ils vont ensemble partir sur les traces de leur héros, construire leur histoire commune, monter des projets et vivre leurs rêves. A la fin de ses études, notre jeune étudiant va rejoindre la Creuse, sa région natale, où il va monter son cabinet dentaire et ainsi financer et participer à la construction de leur bateau qui permettra à tous de faire le même voyage qu'Ulysse. Dans sa petite ville désertée, il va gravir pas après pas les obstacles et devenir un homme.

Mais en plein contexte post mai 68, le village va subir des mutations. De nouveaux habitants vont arriver et peu à peu changer les mentalités des plus ancrés sur ces terres creusoises. Le jeune dentiste devient la cible de critiques, certains voyant en lui l'incarnation du capitalisme. En "amassant" de l'argent et "exploitant" un jeune du village pour la construction de son navire, le choc des cultures a lieu. Pris en étau entre ses rêves et l'actualité, difficile de continuer sereinement à oeuvrer à son projet sans se questionner sur ses agissements.

Quand devient-on un homme ? Qu'est ce qu'être un homme ? Quel sens donner à sa vie ? Quelles valeurs voulons-nous respecter et transmettre ? Telles sont les questions qui sont soulevées dans ce roman à l'écriture simple et accessible. Un voyage sur les traces d'Ulysse, un voyage dans la vie d'un homme et son cheminement de pensées et un regard distancié sur les événements de 1968 et les traces qu'ils ont laissé dans la mentalité des français. Portrait d'une époque et d'une génération.

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lundi 1 mai 2017

"Le Rêve de Ryôsuke" de Durian Sukegawa

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L’histoire : Ryôsuke souffre de manque de confiance en lui, un mal-être qui trouve ses racines dans la mort de son père lorsqu’il était enfant. Après une tentative de suicide, il part sur les traces de ce père disparu, qui vivait sur une île réputée pour ses chèvres sauvages, et tente de réaliser le rêve paternel : fabriquer du fromage.

À travers les efforts du jeune homme pour mener à bien son entreprise dans un environnement hostile, Sukegawa dépeint la difficulté à trouver sa voie et à s’insérer dans la société, et souligne le prix de la vie, humaine comme animale.

La critique de Mr K : C’est avec une certaine impatience que j’entamai cette lecture juste avant de partir pour l’Angleterre avec mes loulous. Le précédent ouvrage de Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo, m’avait en effet laissé dans un état d’extase hautement prononcé entre poésie des mots et existentialisme à la nippone maîtrisé comme jamais, le tout saupoudré d’une dénonciation légère mais efficace des travers humains. En l’espace d’une petite heure, ce nouveau roman, Le Rêve de Ryôsuke, m’avait déjà conquis et envoûté par un récit une fois de plus immersif et diablement entraînant.

Ryôsuke et deux autres jeunes gens se retrouvent embauchés pour réaliser quelques travaux publics sur une étrange petite île où vit une communauté refermée sur elle-même, loin de la civilisation moderne et du mode de vie ultra speed de la capitale Tokyo. Eux-même s’exilent pour des raisons diverses et l’endroit est propice au lâcher prise et à l’introspection. Commence alors un étrange huis clos rythmé par les journées de travail harassantes (ils doivent notamment creuser un fossé long et profond pour restaurer une canalisation d’eau essentielle au confort des habitants de l’île), découverte de l’île par des promenades-randonnées, parties de pêche sur les rivages, rencontres avec les habitants pas toujours très aimables et leurs coutumes ancestrales, et révélations personnelles ricochants les unes aux autres et faisant irrémédiablement évoluer les personnages vers leurs rêves ou en dehors.

On retrouve dans cet ouvrage très différent cependant du précédent un esthétisme japonisant hypnotisant. La douceur des mots, le rythme lent englobe littéralement le lecteur et l’emmène très loin des sentiers battus. Les personnages nous sont amenés avec finesse, chacun réservant son lot de surprise avec des réactions et des révélations souvent surprenantes. On se laisse guider par ce magicien des mots qui instaure une ambiance très particulière entre naturalisme doucereux et violence des hommes entre eux et l’environnement. Le huis clos et l’isolement de l’île renforce cette tension sous-jacente qui se fait jour et malmène le lecteur, prisonnier avec Ryôsuke de cette île renfermée sur elle-même.

L’arrivée sur cette terre perdue dans la mer est une merveille du genre. Description succincte mais évocatrice à souhait, les réactions des personnages complètent la vision que l’on peut s’en faire : le village accroché à la côte, la forêt impénétrable, ces mystérieuses chèvres revenues à l’état sauvage, la mer indomptables et ses grottes côtières qui semblent refermer des secrets inavouables... Le mystère semble planer sur cette île et elle fait écho aux personnages torturés qui nous sont proposés ici bruts de décoffrages et sans fioritures : trois jeunes qui se cherchent et qui finalement vont se confronter à des villageois plutôt revêches.

A la nature sauvage qui les entoure, la communauté humaine de l’île impose des us et coutumes très anciens qui se heurtent aux velléités des trois jeunes. Certains en seront victimes, ne le supporteront pas et repartiront par la première navette vers l’archipel principal nippon. Ryôsuke lui marche sur les pas de son père et d’un secret de famille lourd à porter. Celui-ci va finalement éclater, lui permettre de prendre conscience de son identité et finalement de rebondir vers le rêve qu’il poursuit. Ses rencontres successives avec l’institutrice et surtout le vieil ami de son père défunt vont lui faire gravir les marches de l’existence et de la connaissance, l’amener à penser sa vie autrement et peut-être réaliser son rêve d’élevage et de production de fromage.

À travers cette aspiration simple d’apparence, l’auteur s’attarde sur la difficulté pour chacun d’entre nous de se réaliser avec par exemple les passages explicatifs sur la fabrication de fromage et les difficultés qui s’ensuivent (loin d’être fastidieux, ces passages à la manière du roman précédent sur les délices sont captivants), mais aussi les rapports qui s’enveniment entre Ryôsuke et les gens du crû qui ne comprennent pas son projet, lui préférant leurs coutumes de mise à mort des chèvres de l’île lors de cérémonie de passage ou autres festivités annuelles. Intervient alors l’autre dimension du livre qui traite de la souffrance animale, du respect de la vie au sens large et par moment, les yeux s’humidifient, les larmes pointent le bout de leur nez tant les tensions accumulées et la cruauté de certains personnages font mal au cœur. On bascule alors dans l’émotion la plus pure mais aussi la plus durable.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas livrer de clefs de lecture essentielles mais Le Rêve de Ryôsuke est un roman électrisant qu’il est impossible de lâcher avant d’avoir le fin mot de l’histoire. À la beauté des mots s’ajoute un conte semi-initiatique qui pose beaucoup de questions sur l’homme et son rapport à la nature et à son existence. Un très bel ouvrage qui trouvera sa place dans toutes les bonnes bibliothèques !

jeudi 27 avril 2017

"Morwenna" de Jo Walton

Morwenna-de-Joe-WaltonL'histoire : Morwenna Phelps, qui préfère qu'on l'appelle Mori, est placée par son père dans l'école privée d'Arlinghust, où elle se remet du terrible accident qui l'a laissée handicapée et l'a privé à jamais de sa sœur jumelle, Morganna. Loin de son pays de Galles natal, Mori pourrait dépérir, mais elle découvre le pouvoir des livres, notamment des livres de science-fiction. Samuel Delany, Roger Zelazny, James Tiptree Jr, Ursula K. Le Guin et Robert Silverberg peuplent ses journées, la passionnent. Alors qu'elle commence à reprendre du poil de la bête, elle reçoit une lettre de sa folle de mère : une photo sur laquelle Morganna est visible et sa silhouette à elle brûlée. Que peut faire une adolescente de seize ans quand son pire ennemi, potentiellement mortel, est sa mère ? Elle peut chercher dans les livres le courage de se battre.

La critique Nelfesque : Voici un roman qui me pose un gros dilemme une fois la dernière page tournée, mitigée que je suis entre une histoire qui m'a plu et un parti pris par l'auteur auquel je n'ai pas complètement adhéré. Après 3 ans à végéter dans ma PAL, le printemps m'a donné des envies d'histoires de fées et j'ai décidé de sortir "Morwenna" de ma bibliothèque. J'avais rencontré Jo Walton en 2014 aux Utopiales et après quelques conférences où elle officiait et quelques discussions avec des auteurs que j'apprécie, j'avais décidé de me lancer. La "mini déception" vient peut-être de là aussi... Vous savez quand on vous vend tellement bien un bouquin que vous êtes persuadé que vous allez l'adorer...

Mais rentrons dans le vif du sujet. Morwenna, que tout le monde appelle Mori, est une jeune adolescente qui vient de perdre sa soeur jumelle dans un accident qui l'a laissé elle-même handicapée. Placée sous la responsabilité de son père qu'elle ne connaissait pas jusque là, elle intègre un établissement privé pour jeunes filles de bonnes familles, très réputée en Angleterre. Changement de décor, de pays et de relations pour cette ado venant du Pays de Galles.

"Morwenna" est son journal. Un journal qui n'avait pas pour vocation à être lu, des pensées jetées sur le papier par Mori et des réflexions sur la vie. Très portée sur les littératures de l'imaginaire (SF, fantastique, fantasy...), toute sa vie est vue comme à travers un prisme. Elle parle aux fées, pratique la magie et ramène tout au monde de la science-fiction. Aussi, elle ne cesse de faire des références à tels ou tels ouvrages très connus ou complètement obscurs à chaque moment de sa vie. Telle personne qu'elle croise lui fait penser à tel personnage dans tel bouquin, cette situation se rapproche de telle histoire dans tel livre... Avec un père qui aime énormément la SF lui aussi et plus tard en appartenant à un club de lecture se réunissant toutes les semaines à la bibliothèque municipale d'Arlinghurst, elle trouve alors l'attention tant attendue pour partager sur sa passion et ainsi accroître ses connaissances sur le sujet.

Et c'est une passion dévorante qu'a Mori pour le fantastique. Pour elle, rien n'est dû au hasard, chaque chose arrive pour une raison précise et est commandée par une force supérieure qu'elle nomme "magie". Avec des petits rituels qui rythment son quotidien et des incantations magiques qu'elle prononce parfois seule dans la nature à l'attention des fées qui l'entourent, elle remédie à ses problèmes, provoque la chance, éloigne les mauvaises ondes.

Avec une histoire émouvante et un personnage très différent de ce que l'on peut voir habituellement, Jo Walton m'aurait davantage touchée en épurant ses propos. Les références littéraires pleuvent sur cet ouvrage et peuvent perdre en chemin les lecteurs néophytes et manquant de références dans le genre. En ce qui me concerne, je vis avec un mordu de SF et même si je n'ai pas lu la totalité des ouvrages dont il est question ici, j'en connais une bonne partie et ai pu saisir ce que Mori voulait dire la plupart du temps. Toutefois, à mon sens, tout cela alourdi l'ensemble et à la longue lasse quelque peu. Pour autant l'auteure n'étale pas sa science et insère judicieusement toutes ces références puisque Mori vivant, respirant, mangeant, dormant (...) "imaginaire", elle ne fait qu'étayer ses propos. Mori et moi n'ayant pas la même passion dévorante, forcément la jeune fille passe un peu beaucoup à mes yeux pour une mono-maniaque mais ça se tient...

Mori parle-t'elle réellement aux fées ou tout cela se passe-t'il dans son imagination ? Ne s'invente-t'elle pas plutôt un monde féerique pour faire face à un quotidien lourd et éprouvant ? Ces questions hanteront le lecteur au fil des pages le faisant tour à tour douter et adhérer. "Morwenna" reste une belle découverte et un puits de références dans lequel pioché si d'autres envies de féerie se fait sentir. Ode à la lecture, cet ouvrage, qu'on l'aime ou pas, montre la puissance des romans dans une vie de lecteur et la source de force et de réconfort que l'on peut y trouver tout au long de son existence.

vendredi 21 avril 2017

"Des vampires dans la citronneraie" de Karen Russell

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L’histoire : Des fillettes retenues prisonnières dans une manufacture japonaise sont lentement métamorphosées en vers à soie... Une masseuse se découvre dotée d’étranges pouvoirs en manipulant les tatouages d’un jeune soldat revenu d’Irak... Deux vampires prisonniers d’une citronneraie brûlée par le soleil tentent désespérément d’étancher leur soif de sang, au risque de mettre un terme à leur relation immortelle...

Autant de mondes parallèles fascinants, entre mythe et réalité, qui confirment la subtile extravagance et l’inventivité hors pair d’un des meilleurs écrivains de sa génération.

La critique de Mr K : Retour sur une fort belle lecture aujourd’hui avec le premier recueil de nouvelles de Karen Russell tout juste sorti dans la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. C’est ma première lecture de cette auteure mais j’avais déjà entendu parlé d’elle via son roman Swanplandia qui a une très bonne réputation et qui s’est retrouvé finaliste pour le Prix Pulitzer. L’occasion était belle de pouvoir découvrir une nouvelle plume US et puis cette collection ne m’ayant jamais déçu, je partais confiant. J’avais bien raison !

Huit nouvelles composent ce recueil qu’on nous annonce fantastique, méditatif, lyrique et drôle. Je me méfie en général des critiques dithyrambiques en quatrième de couverture, c’est souvent surfait et exagéré. Ici, il n’en est rien tant on plonge dans chaque récit dans un réalisme brut peuplé d’êtres en difficulté. Souvent, ce sont des représentants des classes populaires et particulièrement sur deux nouvelles d’adolescents en devenir en proie aux doutes de cet âge et à la notion de culpabilité. En sus, chaque écrit contient un élément plus ou moins étrange, fantastique parfois, fantasmagorique autrement ou encore complètement impossible pour d’autres. On navigue à vue dans des univers clos particulièrement bien dessinés et des personnages au charisme impressionnant malgré la pseudo banalité de certains.

Ainsi on croise d’étranges créatures vampiriques qui tentent de survivre dans une citronneraie entre les risques qu'ils courent et des tentatives pour essayer de remplacer le sang qui leur importe tant ! C’est décalé et très différent des univers vampiriques que j’ai pu lire auparavant. On enchaîne ensuite sur une bien nébuleuse histoire où des jeunes filles japonaises sont enlevées à leurs familles, séquestrées dans une mystérieuse usine où leur métamorphose s’amorce pour fournir ensuite de merveilleux fils de soie pour la production nationale. Autre récit délirant, d’anciens présidents US se retrouvent dans une écurie sous la forme de chevaux. Que font-ils là ? Est-ce le Paradis ou l’Enfer ? Bien que complètement cintrés, ces trois récits fonctionnent parfaitement bien, distillant une ambiance tour à tour intrigante et inquiétante. La fin vient nous cueillir comme des bleus, laissant au passage quelques zones d’ombre, libres d’interprétation par le lecteur conquis par des récits vraiment différents où narration et langue se mêlent pour mieux nous perdre en chemin.

Mes deux nouvelles favorites mettent en avant l’adolescence. La première nous raconte l'histoire d’amour contrariée d'un jeune homme de treize ans dont la fille de ses rêves a le béguin pour son grand frère. Ce texte est d’une pureté sans nom qui rend merveilleusement hommage à cet âge si compliqué à gérer pour nos jeunes. Tout est palpable, à fleur de mot depuis les doutes sur soi jusqu’à la tension sexuelle que l’on ne s’explique pas et la notion de charisme. Dans la même veine, une autre nouvelle voit une bande de gamins confrontée à un mystérieux épouvantail déposé près de leur QG et qui va leur rappeler des faits et gestes qu’ils devraient regretter. Là encore, le portrait de cette jeunesse à la dérive est subtile et bien mené, une pression incroyable s’exerce sur le héros-narrateur, livrant au passage de belles lignes sur la notion de bien, de mal et de repentance. Franchement puissants, ces deux textes à eux seuls valent le détour même si les autres ne sont pas en reste.

Ainsi, j’ai aussi apprécié la plongée au XIXème siècle qui nous est proposé par l’auteur au détour d’un autre texte où une famille de pionniers attend un mystérieux inspecteur qui leur donnera le sésame pour posséder leur propre terrain. Mais il tarde à venir, la sécheresse n’en finit plus... Lors d’une expédition dans le voisinage, le plus jeune fils va faire une rencontre peu orthodoxe. Ce texte m’a irrémédiablement fait penser à Steinbeck dans son traitement naturaliste des lieux et le côté écorcé vif de ces personnages qui semblent livrés en pâture à un destin cruel et implacable. Très différent mais tout aussi dérangeante, la nouvelle mettant en scène une masseuse qui s’occupe d’un vétéran dont les tatouage vont changer au fil des séances est assez hypnotique, livrant un regard différencié sur les traumatismes liés à la guerre et le rapport complexe qui s’instaure entre la praticienne et son patient. Là encore, l’auteur surprend par la direction prise de son récit et c’est une fois de plus étonné qu’on referme le livre. Un seul texte ne m’a pas vraiment convaincu, une sorte de liste de règles à respecter pour bien supporter son équipe qui joue en Antarctique. Dommage, le thème paraissait bien délirant, au final le texte m’est apparu comme décevant et ratant sa cible (heureusement il ne fait que 15 lignes sur les 302 pages que comptent l’ouvrage).

Voila en tout cas un ouvrage que j’ai littéralement dévoré et qui change de mes habitudes de lecture en matière de nouvelles US. On retrouve le souffle puissant, le réalisme universel qui pousse tout un chacun à s’identifier à certaines situations mais en plus, une propension à glisser hors des rails du réel, à déraper et se retrouver confronter à des situations plutôt classiques mais enrichies d’éléments surréalistes voire fantastiques. C’est la grosse mouette qui semble suivre le narrateur dans une nouvelle, un homme sans nom qui demande un conseil que l’on sait déjà lourd de conséquences, une disparition non expliquée qui hante les coupables de délits passés, ou encore les métamorphoses qui s’opèrent dans certaines nouvelles qui au-delà de leur aspect surprenant éclairent une nouvelle voie et donnent une nouvelle explication à la trame principale de la nouvelle.

Qui aime se faire surprendre et envelopper dans une écriture à la fois précise et d’une légèreté lyrique de tous les instants se doit de lire Des vampires dans la citronneraie. Ce recueil se révèle très équilibré par la qualité des textes regroupés, les thèmes qui s'en dégagent et qui permettent d'engager une réflexion à la fois profonde et cristalline sur la nature humaine et enfin, par des passages totalement branques où certitudes et repères classiques sont bousculés. J’aime cette liberté de ton, cette intelligence et ce savoir-faire. Une écrivaine à suivre assurément !