samedi 18 mars 2017

"Elle voulait juste marcher tout droit" de Sarah Barukh

Elle-voulait-juste-marcher-tout-droitL'histoire : 1946. La guerre est finie depuis quelques mois lorsqu’Alice, huit ans, rencontre pour la première fois sa mère. Après des années à vivre cachée dans une ferme auprès de sa nourrice, la petite fille doit tout quitter pour suivre cette femme dont elle ne sait rien et qui lui fait peur, avec son drôle de tatouage sur le bras.
C’est le début d’un long voyage : de Paris à New York, Alice va découvrir le secret de son passé, et quitter à jamais l’enfance.
Comment trouver son chemin dans un monde dévasté par la guerre ?

La critique Nelfesque : Passionnée par la Seconde Guerre mondiale, j'ai déjà lu bon nombre d'ouvrages sur le sujet. Que ce soit des romans, des documents, des essais... j'avale à peu près tout ce qui passe à ma portée traitant du sujet (idem côté documentaires, films, expo...). C'est donc tout naturellement que je me suis dirigée vers "Elle voulait juste marcher tout droit" de Sarah Barukh à sa sortie. Son titre m'a tout d'abord interpellée, me mettant tout de suite en tête l'air de la célèbre chanson de Raphaël (bon courage pour s'en débarrasser ensuite), puis pour son sujet bien sûr qui n'était pas sans faire écho à "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois lu l'an dernier et qui traite également de l'après-guerre et de la "gestion" des enfants qui ont perdus leurs parents et leurs familles...

Nous suivons ici l'enfance d'Alice en pleine période de guerre. Placée chez une nourrice dans un petit village des Pyrénées, elle vit à la ferme, va à l'école, essaye de se faire des amies même si n'ayant pas de maman comme tout le monde elle suscite curiosité et méchanceté des enfants de son âge. Dans un environnement relativement calme et entourée de beaucoup d'amour, on sent tout de même qu'une menace pèse sur cette enfant. Les allemands arrivent au village, un homme est recherché puis abattu, Jeanne ne cesse de lui dire que c'est la guerre et qu'elle doit être prudente. Mais c'est quoi la guerre en fait ? Qui sont ces hommes en costumes noirs avec un drôle d'accent qui mangent des glaces sur la place du village ?

Plus d'une fois Alice ressent la peur et n'a qu'une envie, celle de retrouver Jeanne. Alors sur les petites routes de campagne, elle s'active et presse le pas. Mais un jour en rentrant à la ferme, elle y retrouve deux femmes qu'elle ne connaît pas. L'une d'elle est sa mère, lui dit-on. Mais comment est-ce possible que cette dame toute maigre, au teint blafard et sans cesse sur le qui-vive soit la même femme élégante et belle qu'on lui a dépeint ? Et pourquoi doit-elle tout quitter et partir à Paris pour la suivre ?

Commence alors la fin de l'insouciance pour Alice. Alors que jusqu'ici elle n'avait qu'entraperçu l'horreur, elle va peu à peu comprendre ce qu'est la guerre et pourquoi sa mère est dans cet état là aujourd'hui. Les temps sont durs, il faut trouver à manger, se reconstruire, rechercher les disparus... Alice ne comprend pas tout, on ne lui explique rien mais elle va devoir marcher tout droit...

Sa route l'emmène des Pyrénées à Paris, puis aux Etats-Unis où une autre facette de sa vie l'attend et une aventure incroyable auprès de sa famille paternelle. On passe par toutes les émotions avec ce roman : peur, tristesse mais aussi joie et empressement. Sarah Barukh nous raconte la guerre et l'après-guerre par les yeux d'un enfant et là réside tout l'intérêt du roman. Du haut de ses 8 ans, elle est pleine de fraîcheur et communique au lecteur sa joie de vivre et ses doutes. L'auteur joue à 100% le jeu de l'empathie et force est de constater que le pari est réussi. Mais comment peut-il réellement en être autrement ? Le thème est dur : la reconstruction des enfants qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale auprès de ceux qui ont vécu l'horreur et ont été traumatisés à jamais.

J'évoquai en début de chronique la similitude avec "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois pour le thème abordé. Là, s'arrête la comparaison. "Elle voulait juste marcher tout droit" est un roman qui se lit très facilement, avec une écriture simple. Le lecteur est touché, on joue sur la corde sensible et vraiment ça fonctionne très bien mais tout se déroule sans surprise. Il se passe des choses ici, ça bouge, il y a des rebondissements mais ça ne prend pas viscéralement aux tripes. On s'émeut mais on effleure les choses. Un peu comme dans un film grand public bien fait mais qui n'apporte rien de spécial au cinéma (d'ailleurs je ne serai pas étonnée de voir un jour ce roman être adapté car il s'y prête tout à fait).

Loin de moi l'idée de faire un procès d'intention, la démarche n'est sans doute pas la même et la portée non plus. Ce roman de Sarah Barukh qui, sans tomber dans le pathos, réussit à toucher le lecteur et à le tenir en haleine, reste un bon moment de lecture qui s'avale à vitesse grand V. Prenant et bien fait ! C'est déjà pas si mal pour un premier roman.


mercredi 15 mars 2017

"Le Principe du désir" de Saïdeh Pakravan

Le Principe du désir

L'histoire : Le couple. Sarah Bly, artiste new-yorkaise en pleine ascension dans le marché de l'art contemporain, rencontre un homme exceptionnel et immensément charismatique, Thaddeus Clark. Non seulement est-il un collectionneur de renommée internationale, un mécène et un géant des marchés financiers mais c'est aussi un être profondément équilibré et adorant la vie. Un homme heureux dont Sarah s'éprend de toute son âme mais avec qui elle ne veut pas vivre une banale histoire d'amour. Pour parer à ce risque, elle fait sien le Principe du désir : puisque nous voulons tous ce que nous n'avons pas, jamais Clark ne verra d'elle autre chose qu'une tiédeur amicale et plutôt indifférente, sauf dans leur vie sexuelle, d'une rare intensité. Devant la poursuivre sans cesse, il continuera à l'aimer. Dans l'état second qui devient le sien, saura-t-elle dépasser sa folie passagère pour arriver à vivre avec Thaddeus ?

La critique de Mr K : Ce titre est le deuxième que je lis de Saïdeh Pakravan après le très réussi La Trêve sorti l’année dernière. En entreprenant cette lecture, j’espérais retrouver la science de la narration et le style brut mais poétique de Saïdeh Pakravan. Bien que totalement différent dans l’histoire et même la forme, Le Principe du désir est une très belle expérience explorant les arcanes du milieu artistique à New York et disséquant une relation amoureuse qui part sur de bien mauvaises bases...

Sarah Bly est une jeune peintre en pleine émergence sur la scène arty avant-gardiste de NYC. À l’occasion du vernissage de sa dernière exposition, elle fait brièvement connaissance avec Thaddeus Clark, un membre de l’establishment new yorkais, amoureux de l’existence, collectionneur d’œuvres d’art en tout genre et magnat financier philanthrope. Malgré cette perfection apparente, Sarah décide d’appliquer l'étrange et malsain "principe du désir". Elle ne se livrera jamais totalement à son compagnon (sauf lors de parties de scrabble endiablées sous la couette), préservant une part de mystère, de résistance qui entretiendra selon elle le désir que lui porte Thaddeus. Bien qu’efficace dans un premier temps, la méthode va vite révéler ses limites, mettant en danger tout ce qui a été construit...

Ce volume de plus de 420 pages se lit très rapidement et avec un plaisir renouvelé. Presque cantonné à un rôle de voyeur, l’essentiel de l’intérêt de ce roman réside dans sa propension à explorer le fonctionnement d’un couple. Sa part de lumière tout d’abord avec deux êtres que tout uni depuis leur amour sincère l’un pour l’autre à leur goût commun pour l’art. Ils étaient vraiment fait pour se rencontrer et c’est avec un plaisir de midinette qu’on suit la première vision de l’autre, le jeu de séduction puis finalement l’officialisation. L’auteur s’y entend à merveille pour nous faire partager les premiers émois, les questionnements du début et Saïdeh Pekravan cisèle ses personnages qui sont d’une densité bluffante, ce qui est un gage de crédibilité et d’intérêt pour le lecteur. Petit bémol, le Thaddeus est presque trop beau pour être vrai, heureusement que la deuxième partie du roman le met à mal et va permettre de fêler un peu ce personnage de prince charmant bien sous tout rapport. 

Sous ses aspects de conte de fée, très vite on sent bien que les choses vont déraper. Sarah en décidant d’adopter une attitude de réserve et en ne s’ouvrant pas complètement à Thaddeus creuse sa propre déchéance. Peu à peu, l’enthousiasme et l’amour semblent se faner, le lecteur assiste impuissant à cet état de fait et clairement on ne peut être indifférent. Pour ma part, Sarah m’a bien énervé à plusieurs reprises à cause de son comportement de jeune fille trop gâtée, qui finalement a plus peur de s’engager qu’autre chose. Pauvre petite fille qui va devenir riche... Certes elle souhaite garder son indépendance, refuse bien des dons précieux que souhaite lui faire Thaddeus mais au bout d’un moment il y a des limites à ne pas franchir, ce qu’elle va bien évidemment faire ! On s’agace donc beaucoup face à ce personnage ambigu qui se révèle avant tout très humain dans ses doutes et ses passions. Les évolutions de sa relation avec Thaddeus sont décrites avec finesse, sans fioriture et avec un goût certain. 

Au delà de cette histoire d’amour étrange, ce livre est l’occasion aussi de se plonger dans le monde de l’art dans le New York d’aujourd’hui. Nous en explorons tous les aspects depuis l’atelier de l’artiste dans un quartier vivant aux salons et salles d’enchères où les fortunes en présence rivalisent pour acquérir les plus belles pièces. Le personnage de Thaddeus est le vecteur central de tout cet aspect du livre, et l’on se plaît à s’intéresser à certains courants artistiques méconnus, à suivre le déroulé d’un vernissage et de la vente qui s’ensuit. C’est enrichissant mais jamais pédant et toujours accessible pour un partage total et un plaisir de lecture toujours intact tout du long des 420 pages de cet ouvrage. 

Au final, on est face à un très bon roman : dense, intimiste et très facile à lire. Une expérience à tenter assurément si les thèmes abordés vous intéressent et que les amours tortueuses ne vous rebutent pas !

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jeudi 9 mars 2017

"Le Refuge aux oiseaux" de Uwe Timm

Le refuge aux oiseaux

L'histoire : Christian a tout perdu : sa femme partie vivre en Inde il y a plusieurs années et sa fille égarée dans le monde de la finance, maintenant sa boîte informatique, son luxueux loft et sa chère Saab, mais surtout - et c'est le plus douloureux - sa maîtresse, Anna.

Son nouveau travail consiste à observer et à compter les oiseaux migrateurs sur un îlot désert à l'embouchure de l'Elbe, dans la plus complète des solitudes.

Lorsque Anna, partie vivre aux États-Unis, lui annonce sa visite, sa routine s'en trouve immédiatement bouleversée et le voilà submergé par les fantômes du passé.

La critique de Mr K : Une lecture singulière et très réussie aujourd'hui avec Le Refuge aux oiseaux, ouvrage allemand lorgnant vers le drame intimiste. Rythme lent et langue érudite se conjuguent pour nous présenter un parcours de vie chaotique placé sous le signe du désir, de la confrontation avec notre passé et de la quête de soi. Une petite bombe pour ce dernier né des éditions Piranha !

Christian s'est réfugié sur une île déserte à l'embouchure de l'Elbe : un cabanon, des toilettes en extérieur, quelques arbustes, les dunes et leurs habitants ailés. Seul face à une nature quasiment intacte, il reçoit un message de son ex amante (Anna) qui souhaite le revoir et va arriver sous peu sur ce territoire sauvage pour le revoir après 6 ans de liaison interrompue. Plus l'échéance se rapproche, plus les souvenirs se bousculent dans la tête de cet homme qui fut avant son exil volontaire un bourgeois aisé, patron d'une entreprise florissante dans le domaine des logiciels informatiques. S'égrainent au fil des pages, des moments clefs de son existence qui vont révéler par petites touches successives les secrets et parts d'ombre d'une existence riche en rencontres et notamment sa relation passionnée avec Anna.

Intercalés entre des passages contemplatifs voyant Christian plongé dans l'environnement naturel qui désormais l'accompagne, c'est l'occasion pour l'auteur de nous parler de la vie en générale, de façon toujours juste et pondérée. La rencontre avec l'être aimé avec le flash initial, les premiers regards et gestes esquissés, l'indicible attirance qui nous porte vers cet autre qui deviendra très vite notre plus proche compagnon. C'est aussi plus loin, la rencontre d'un couple d'amis et l'alchimie qui peut s'opérer entre des personnes à la base très différentes mais qui vont se découvrir des points communs et des atomes crochus qui seront le ciment de nouvelles relations durables. Mais la destinée humaine c'est aussi le doute face à nos sentiments, les choix difficiles que l'on doit opérer et des émotions contradictoires qui peuvent aller jusqu'à nous détruire. Tout ceci et bien plus encore vous attendent dans cet ouvrage très dense où rien n'est laissé au hasard pour nous dresser un portrait d'une rare précision d'un homme qui a bien vécu, sans jamais se priver, quitte à se perdre quelque peu en chemin.

J'ai adoré ce portrait de Christian qui se dessine au fil des flashback successifs ne suivant d'ailleurs pas forcément un ordre chronologique. Les personnages se croisent avec les époques et les situations. On évolue dans un milieu bourgeois où l'on se dit que finalement le bonheur est à portée de main. Mais très vite la nature humaine nous rappelle à l'ordre avec notre insatisfaction chronique notamment en terme d'amour et de vie de couple. Tout est ici disséqué jusqu'à l'overdose, les amateurs d'action et de récits à multiples rebondissements devront passer leur chemin tant on est face à une texte purement descriptif de l'évolution d'une existence humaine. L'intérêt est autre ici et c'est ce qui m'a séduit au plus haut point.

Le texte de Uwe Timm est exigeant, la langue maniérée mais d'une précision hors pair. Nourrissant notre imaginaire à la manière d'un peintre épris du plus grand réalisme, on se plaît à voir les cœurs se débattre avec leurs aspirations et leurs déceptions. L'auteur a cette manière magique de proposer à la fois un destin unique mais aussi une portée plus universelle qui mène le lecteur à réfléchir sur lui-même, ses expérience et même son présent. C'est beau, neuf et très enrichissant. Si on se donne les moyens de s'accrocher (le texte pourrait égarer les moins motivés), vous vous retrouvez au milieu d'un drame profondément touchant et inspirant. Pour ma part, j'ai été captivé du début à la fin, j'avais beaucoup de mal à reposer cet ouvrage que j'ai lu en trois temps tant j'ai été happé par le récit de cette introspection.

On ressort de cette lecture bouleversé face à la fameuse rencontre qui intervient finalement après de nombreux retours en arrière. Bien que finalement banal dans les thèmes abordés, c'est la forme et la profondeur de l'ensemble qui transcende le texte et porte le lecteur vers des horizons insoupçonnés, des sommets d'intimité universaliste. Un véritable travail d'orfèvre qui séduira, je n'en doute pas, ceux que les thèmes abordés intéressent. Pour ma part, c'est déjà un must dans son genre.

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samedi 4 mars 2017

"Jimfish" de Christopher Hope

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L’histoire : Qui est ce gamin à l’étrange apparence que, par un beau jour de 1984, le vieux capitaine d’un caboteur ramène dans ses filets à port Pallid sur l’océan indien ? Le chef de la police locale, seigneur blanc, décide : il est d’une race à part et il se nommera Jimfish. Ainsi commence l’extraordinaire destin d’un Candide de la fin de l’apartheid.

Épopée picaresque de l’enfant devenu jeune homme qui, accompagné de Malala le Soviet, jardinier noir, autodidacte et philosophe, veut voir le monde pour trouver le bon côté de l’Histoire. Battu, torturé, riche, pauvre, jouisseur, Jimfish assiste, prend part même aux massacres, révolutions, turpitudes et atrocités du monde postmoderne. Toujours au bon endroit, au bon moment, il fait le mal ou le subit, le cœur sur la main. Jusqu’au jour où il apprend que Nelson Mandela est intronisé président de la toute jeune nation arc-en-ciel qui est, les journaux le disent, du bon côté de l’Histoire.

La critique de Mr K : Voilà un livre qui au-delà de sa très belle couverture va marquer sans aucun doute l’année éditoriale 2017 par sa forme et son propos. Sous la forme d’un conte effroyable, Christopher Hope (un journaliste sud-africain reconnu comme un des plus grands écrivains du pays) nous invite à voyager dans une époque troublée (fin des années 80 et début des années 90) et à méditer sur l’incurie humaine. Je vous préviens de suite, les âmes sensibles feraient bien de s’abstenir tant la démonstration est aussi cruelle qu’efficace.

Jimfish est un jeune homme aux origines bien mystérieuses (sa couleur de peau est indéterminée) et c’est cela même qui le met d’office au ban de la société sud-africaine de l’époque, toujours engoncée dans le carcan de l’apartheid, législation inique en vigueur séparant dans tous les domaines de la société les noirs et les blancs. Être naïf et désintéressé, suite à un élan du coeur non contrôlé (il tombe amoureux de la fille du patron et elle est blanche !) il doit quitter son pays d’origine en compagnie de son vieux maître communiste intégriste et va explorer le monde. Il va tomber de Charybde en Sylla, enchaînant les situations et événements historiques sanglants avec une certaine distanciation, une indifférence parfois froide due à sa nature profonde. Il reviendra changé de ces différentes expériences avec un regard bien différent sur l’être humain et ceux qui les gouvernent.

Constitué de chapitres assez courts (jamais plus de dix pages), Jimfish est un peu la version thrash du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Sous ses oripeaux de conte philosophique à la Voltaire, ce Candide du XXème siècle expose nombre de nos travers et des atrocités que l’on commet au nom de nos idéaux. Ainsi, Jimfish fera escale dans nombre de pays africains où les coups d’État se suivent et se ressemblent avec leur cortège d’exactions. Les descriptions sont rudes à lire, très directes et sans fioritures. On rencontre ainsi Mobutu et ses légendaires tenues léopard, monstre sanguinaire faisant régner la terreur jusque dans ses cabinets ministériels, Mugabe le président mozambiquais et ses terribles brigades aux bérets rouges comme le sang qu’ils versent ou encore trois partis se disputant le pouvoir au Libéria. Le drame africain est remarquablement décrit à travers ce voyageur en quête de réponses à ses questions et sa recherche d’absolu (celui de son maître, la révolution communiste instaurant l’égalité universelle).

Dans la poursuite de ce rêve, il côtoiera brièvement le génie des Carpates (Ceaucescu) et fera même un arrêt à Tchernobyl en 1986 décrivant au passage la gigantesque machine à mensonges que furent les régimes dictatoriaux marxisant. Pour autant, les capitalistes ne sont pas oubliés avec quelques passages révélant les tractations secrètes des français et des américains soutenant nombre de putchistes quitte à faire des entorses avec les beaux idéaux prônés par leurs Républiques respectives. De ce côté là, la lecture s’apparente clairement à une longue descente aux enfers au pays de la real-politik, de la cupidité et de la défense des intérêts particuliers au détriment des droits de l’homme et de la morale. C’est très dérangeant mais très juste dans l’exposition des faits et l’argumentation sous-jacente. Le plus troublant résidant dans le fait que tous les éléments décrits sont réels et perdurent encore aujourd’hui.

Reste que Jimfish et ses compagnons sont des inventions de l’auteur et que leur parcours atypique lui permet de développer une voie initiatique, une prise de conscience lente et progressive autour de l’idée d’utopie et d’engagement. Au delà des horreurs décrites qui sont parfois insoutenables (vous voila prévenus), l’écriture est d’une simplicité confondante permettant à tout un chacun de pouvoir saisir les changements opérés chez le héros qui peu à peu gagne en maturité, en carapace aussi. Afin d’adoucir quelque peu le propos, Christopher Hope rajoute des éléments de narration classiques comme l’amitié et l’amour qui permettent de densifier encore davantage le personnage de Jimfish qui par bien des égards nous rappellera tour à tour les humains qui parfois détournent le regard, parfois agissent contre et à l’occasion collaborent aux atrocités de ce monde.

Vous croyez que j’en ai dit beaucoup ? Détrompez-vous, ce court roman de 205 pages contient encore bien des secrets et des réflexions que je vous laisse la joie de découvrir. A mon sens, ce livre a un aspect quasi nécessaire et essentiel, une mission supérieure à la simple lecture de distraction. Il fournit les armes de la compréhension et de la différenciation entre le bien et le mal, des outils pour réfléchir par soi-même et peut-être à notre niveau changer le monde en commençant par le voir autrement. Une sacrée claque pour un roman aussi puissant qu’intelligent. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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samedi 18 février 2017

"L'Organisation" de Maria Galina

LOrganisation - Maria GolinaL’histoire : URSS, 1979, à la veille des Jeux Olympiques. En cette période de stagnation, la vie est rude : pénurie de biens, queues interminables et suspicion partout. Rosa, 17 ans, accepte à contrecoeur un emploi au service sanitaire du port, bureau SSE/2. Ce qu’elle est censée y faire n’est pas évident, et ce ne sont pas ses collègues revêches qui vont l’aider à y voir plus clair. Peu importe, entre deux rapports à saisir, Rosa s’évade sur les traces d’Angélique, marquise des anges...

Il y a bien Vassili, le "spécialiste" du SSE/2, mais ce qu’il raconte n’a aucun sens : que sont ces parasites de deuxième catégorie qu’il traque ? Quel lien avec les cadavres atrocement mutilés découverts par la police ? Et quelle est cette ombre qui la suit dans la nuit ?

En découvrant le véritable rôle du SSE/2, Rosa va vivre une aventure qui surpasse de loin celles de son héroïne préférée...

La critique de Mr K : Attention, belle claque littéraire que cet ouvrage inclassable oscillant entre le fantastique et le réalisme social. Décidément, les auteurs russes contemporains sont séduisants en diable et proposent bien souvent des voyages imaginaires totalement prenants, différents et remarquablement écrits. Après être tombé sous le charme de Glukhovsky et de Starobinets, me voila sous l’emprise de Maria Galina et son Organisation.

Rosa se voit confier une place de traductrice au sein du mystérieux bureau SSE/2 dépendant du ministère de la navigation. L’époque est rude, l’URSS est en pleine période de stagnation économique et ce travail lui permet en même temps de poursuivre ses études de langue par correspondance. Très vite, elle sent bien que quelque chose cloche dans son nouveau travail. Elle n’a quasiment rien à faire, ses collègues ont des manières étranges et elle ne sait même pas quel est le but poursuivi par le fameux bureau. Rajoutez à cela des meurtres sauvages commis dans le secteur et vous obtenez une jeune héroïne paumée (donc vulnérable) qui va devoir affronter une vérité aussi déroutante que dangereuse. Le bal peut alors commencer... N’insistez pas, contrairement à certains sites, je n’en dirai pas plus (n'allez pas sur Babelio pour lire le résumé, vous vous en mordrez les doigts !). Pas de spoilers au Capharnaüm éclairé, on respecte nos lecteurs...

À travers le personnage de Rosa, nous rentrons dans un bien étrange lieu où les employés semblent assez libres de leurs faits et gestes. Une collègue par exemple se plaît à tirer les cartes et à agir parfois sur le destin des gens, la patronne à la vie de famille compliquée oscille entre matriarcat autoritaire et présence maternelle rassurante et il y a Vassili au charme discret et à la gouaille inextinguible qui le font passer bien souvent pour un hurluberlu sans cervelle... Oui mais voila, derrière cette réalité plutôt banale se cache une mission de la plus haute importance dont le monde ignore les tenants et les aboutissants. Chacun a un rôle bien à lui, essentiel pour le bon fonctionnement du service. La jeune Rosa n’a pas conscience de cela au début (nous non plus d’ailleurs) et sa naïveté, sa candeur et sa jeunesse vont se confronter à l’indicible et à l’étrange. La plongée dans le fantastique se fait alors en douceur, le basculement se faisant progressivement et avec un sens du rythme très élaboré. J’ai aimé cette sophistication dans la narration, cette finesse et cette intelligence qui font monter la pression sur les personnages et finalement sur le lecteur totalement emprisonné par les attentes suscitées.

L'Organisation est aussi une peinture très réussie de la réalité soviétique de l’époque. Loin des images de propagande communistes et capitalistes, c’est avant tout une période où les gens souffrent de beaucoup de maux : le rationnement tout d’abord qui donne lieu ici à une scène terrible se déroulant dans un magasin, la paranoïa ambiante aussi avec des personnes toujours sur les charbons ardents, une société sclérosée dans un mode de fonctionnement suranné qui empêche l’épanouissement individuel à travers des procédures ubuesques (voir la soutenance de thèse, l’obtention d’un poste) ou encore une population en perte de repères avec l’exemple éclairant de la fille de la patronne de Rosa qui se cherche et semble s’égarer. De manière générale, le background est très bien planté avec des personnages très attachants (des premiers aux derniers rôles), ciselés à souhait et mus par des buts universels comme la réussite, l’amour et la volonté de bien vivre. Loin d’étaler les descriptions à n’en plus finir, l’auteur préfère la confrontation, les discussions entre personnages. A travers leurs réactions et leurs échanges, nous cernons mieux leurs caractères et leurs envies. C’est malin, très facile à lire et finalement très efficace.

Ce roman distille une atmosphère vraiment étrange. L’auteur se plaît à nous balader en multipliant les ellipses. Ainsi, c’est au lecteur bien souvent de deviner certaines choses qui ne sont qu’évoquées. J’aime ce procédé que je trouve extrêmement pertinent et surtout stimulant pour le lecteur qui est mis à contribution pour raconter l’histoire. Notre imagination sert de vecteur à l’illustration du récit, les attentes se multiplient et l’on est jamais déçu par les révélations qui nous sont faites successivement. La langue d’Anna Galina est tout bonnement merveilleuse, très accessible, elle se révèle à la fois évocatrice et distrayante, procurant un plaisir de lecture immédiat et durable.

Que dire de plus… sinon que ce livre est un gros coup de coeur. Une merveille de narration, un objet livresque non identifié qui vous surprendra, vous procurera nombre de sensations et restera graver dans votre mémoire pour longtemps tant il souffle sur ces pages un parfum d’originalité, de beauté et d’humanité. À lire!


jeudi 16 février 2017

Craquage de février, PAL explosée !

Le moment fatidique est finalement arrivé... Nous avons fini par céder aux sirènes de l'abbé et avons fait un petit tour à notre Emmaüs préféré hier (ceux qui nous suivent sur IG sont déjà au courant !). Une fois de plus, cette petite visite innocente (sic) s'est révélée fructueuse avec pas moins de 16 nouveaux volumes qui viennent rejoindre leurs petits camarades dans nos PAL respectives. Voici la photo de famille des nouveaux arrivants et le fameux post de nos dernières acquisitions !

Acquisitions fev 2017 ensemble

Je vous laisse deviner qui a craqué le plus... 15 livres pour moi et 1 pour Nelfe ! Irrécupérable, je sais mais c'est vraiment impossible de résister à tous ces séduisants volumes qui vous tendent leurs petites pages en implorant votre pitié. La vraie raison? Je n'ai aucune volonté face à certains auteurs ou certaines couvertures / quatrièmes de couverture. Comme en plus, je me plante rarement sur mes choix... Y'a pas de raison que ça change ! En plus, ça vous donne une bonne raison de vous moquer de moi. Et ça, c'est vraiment sympa de ma part, non ? Trève de bavardage, c'est l'heure du déballage !

Acquisitions fev 2017

- Chroniques de San Francisco et Babycakes d'Armistead Maupin. Chinage après chinage, je me rapproche de mon objectif de réunir la série complète pour un trip re-reading de fou pour cet été. Oui, je sais, je suis prévoyant et ambitieux ! J'avais adoré cette saga lors de ma première lecture et j'ai hâte de m'y replonger. Il ne m'en manque plus que 4 volumes sur les 9 que compte la collection. Miam miam !

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Le rayon littérature asiatique était plus fourni que d'habitude, il m'a fallu choisir parmi une vingtaine de titres, ces deux là ressortaient nettement du lot :

- Hotel Iris de Yôko Ogawa. Vous n'imaginez pas ma joie en tombant sur ce livre, je l'ai embarqué sans même regardé la quatrième de couverture tant je suis tombé amoureux de la sensibilité à fleur de mot de Yôko Ogawa, une auteur japonaise qu'il faut absolument découvrir si ce n'est déjà fait. Elle dépeint l'âme humaine comme personne et se détourne des sentiers battus pour fournir de fortes émotions à ses lecteurs. Ici, on nous promet une histoire d'amour, de désir et de mort. Tout un programme !

-English de Wang Gang. Coup de poker que cette acquisition vu que je ne connais pas du tout cet auteur chinois. En pleine révolution culturelle en Chine, un jeune garçon va découvrir la langue de Shakespeare et s'ouvrir au monde grâce à un précepteur très gentleman. Ca risque de détoner en pleine dictature maoïste ! Bien hâte de voir ce que ça va donner. 

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Voici les fameux auteurs à qui je ne peux décemment pas dire non. Des génies, des immortels ? Chacun jugera mais pour moi, ils font partie des classiques et de mes chouchous que j'adore. Non non, je ne suis pas gaga !

- Bestiaire magique de Dino Buzzati. Voici un titre de l'auteur que je ne connais pas et pourtant je l'ai beaucoup pratiqué. Il s'agit d'un recueil de nouvelles propulsant au centre des récits des animaux pour mieux dépeindre la condition humaine. Naturaliste scrupuleux, il n'hésite pas dans le présent volume à le mêler de fantastique et de merveilleux. Je suis bien curieux de lire ça !

- Le Soleil se lève aussi d'Ernest Hemingway. Encore un monstre sacré pour une oeuvre moins connue et que je vais découvrir au plus vite. On suit la destinée d'un jeune américain séjournant en France, partagé entre un amour contrarié et une amitié plus que pesante. J'espère retrouvé le style inimitable du maître et sa propension à nous transporter loin, très loin dans l'universalité de ses récits.

- Les Raisins de la colère de John Steinbeck. Re-reading ultra-séduisant que celui-ci, un livre qui a marqué mon adolescence et désacralisé le monde tel que je le percevais alors. J'avais adoré à l'époque, tellement que j'en ai oublié que je l'avais déjà en bibliothèque ! Je lirai quand même cet exemplaire que je transmettrai à mon tour... Un incontournable, une bombe, un bonheur d'engagement et d'humanisme. Steinbeck quoi !

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SF quand tu nous tiens ! Bel effort aussi dans le rayonnage pour ce genre souvent trop boudé par le grand public. Là encore, du très très lourd en perspective !

- Le Silmarillion et Les Aventures de Tom Bombadil de J.R.R Tolkien. Culte de chez culte, un re-reading avec Tom Bombadil et une lecture trop longtemps repoussée pour le Silmarillion. C'est tout bonnement mon auteur de fantasy préféré juste devant George R.R. Martin (la feignasse qui n'écrit pas la suite de sa saga, vous savez ?). Trop hâte d'y être et de replonger en Terre du Milieu surtout qu'injustement, Peter Jackson a évincé le bon Tom de sa néanmoins très bonne adaptation du Seigneur des anneaux

- Les Déportés du Cambrien de Robert Silverberg. Plus de place dans les prisons ! Oubliez les solutions toutes faites proposées par les gugusses en campagnes, Bob a la solution ! Envoyez tout ce petit monde en pleine préhistoire quand la vie n'a pas encore émergé de l'eau. Le concept est tentant, non ? la plume poétique et alerte de l'auteur saura sans nul doute me convaincre... Mais qu'entends-je ? Tout ne se passerait pas comme prévu ?

- Le Monde de la mort d'Harry Harrisson. Clairement, la série B du lot avec une histoire de joueur professionnel envoyé sur une planète hostile à la suite d'un deal truqué. Il va devoir survivre dans la nature hostile et affronter les inquiétants habitants de ce monde en friche. Une histoire bien sympathique pour se détendre après un bon vieux classique !

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Gasp ! Le rayon fantastique / épouvante est lui aussi bien fourni... Horreur, malheur !

- Le Jour J du jugement de Graham Masterton. Le concept est délirant : un tank hanté par des GI morts sur le champ d'honneur! Je le concède, c'est plutôt "space" écrit comme ça. Mais quand on sait que c'est Masterton qui tire les ficelles, je dis que ça se tente. C'est un auteur qui ne m'a que très rarement déçu. Vous reprendrez bien un peu de gore Mr K ?

- Le Disciple de Laird Koenig. Un ersatz de Jésus écume les États-Unis accompagné de fidèles accros aux miracles. À priori, il y a anguille sous roche et le Paradis se transforme en Enfer. Je ne sais pas pour vous mais j'aime bien les histoires d'apocalypse même si je dois bien avouer que celle-ci flirte avec la série B. Qui lira verra !

 - L'Horreur du métro de Thomas Monteleone. La couverture est bien cheap (laide diront certaines, chuuuut Nelfe !) mais cette histoire de bestioles vivant sous terre et grignotant les pauvres humains passant à leur portée me tente bien. On nous promet une vengeance terrifiante de la nature sur le cancer humain régnant sur notre planète. Il m'en fallait pas plus pour basculer dans le côté obscur...

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Enfin, deux ouvrages US pur jus dont le fameux livre dégoté par Nelfe. Si ça, ce n'est pas un teaser de dingue !

- Pandemonium de Les Standiford. Un pur hasard que cette acquisition basée uniquement sur une quatrième de couverture intrigante où il est question d'armes chimiques en circulation sur le territoire américain. Un cauchemar à page ouverte selon certains, je me suis laissé tenté. Gageons que j'ai eu raison !

- Dalva de Jim Harrison. Le voila, le fameux, l'unique, le précieux ouvrage dégoté par Nelfe ! Un Jim Harrison plein de promesse, roman des grands espaces comme ma douce les affectionne doublé d'une saga familiale et d'un hymne à la vie. Franchement, si elle n'est pas contente avec cela, on ne peut plus rien pour elle...

Voili voilou. De belles trouvailles non ? Il ne reste plus qu'à trouver le temps de les lire mais je pense que je m'en arrangerai. Ne soyez pas trop triste pour Nelfe, elle va bientôt prendre sa revanche. En effet, ce samedi, c'est la vente de destockage de livres chez le même Emmaüs et les réserves sont à priori immenses (dixit le libraire de l'assos) et libres d'accès. Pour ma part, je suis puni et je n'irai pas (sinon, une pièce entière serait à consacrer à ma PAL) par contre Nelfe y sera et peut-être ses pas croiseront des ouvrages qui sauront la séduire à son tour. Wait and see...

lundi 13 février 2017

"La Vie sur Mars" de Laurent Graff

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L’histoire : Un voisin homme-grenouille. Des cow-boys qui font leurs courses au supermarché. Un candidat aux élections et son jumeau. Un ninja et des piments. Une femme frigide sous la neige. Une journaliste qui parle à son chat. Un chasseur de Japonaises. Un écrivain et la Coupe du monde de football. David Vincent et les Bee Gees. La vie est étrange, parfois.

La critique de Mr K : Drôle de recueil que La vie sur Mars de Laurent Graff, livre "pêché" par hasard par Nelfe lors d’une visite impromptue dans un magasin discount où les éditions du Serpent à plumes (Motifs est leur collection de "poche") étaient bien représentées avec des prix défiants toute concurrence. La quatrième de couverture bien barrée lui a laissé penser que ce livre était pour moi. Comme c’est bizarre... En même temps, elle n’avait pas tort !

Chaque nouvelle nous livre un destin singulier, le ton allant de la comédie / farce façon nonsense anglais à une certaine mélancolie tirant parfois vers le drame. Chacun des personnages rencontrés semble ancré dans une certaine habitude, une monotonie qu’une rencontre ou un événement improbable va venir rompre et pimenter à sa manière. Le quotidien bascule alors en "absurdie", en échanges troubles et en situations cocasses.

On se retrouve alors à suivre des scènes parfois délirantes comme un pauvre mec se retrouvant chez son couple de voisins habillé en homme grenouille au milieu d’une cérémonie étrange et pour le coup pas rassurante, un couple amateur de western allant faire leurs courses en costume (on flirte ici avec un univers à la Strip-tease, émission terrible dans son genre), un chasseur de femmes asiatiques nous explique ses tactiques d’approche et au final son peu de réussite (loufoque à souhait), un ninja français amateur de piments ainsi que de préceptes orientaux et en prise avec le réel très occidental, un candidat aux municipales qui va passer une nuit dantesque avec son jumeau de frère peu fréquentable ; mais aussi pléthore d’autres personnages plus zozos et dérangés les uns que les autres... Et pourtant chacun n’a rien d’extraordinaire, vit sa vie plutôt sereinement avec quelque part coincé dans la tête l’idée qu’il est à sa manière un être à part, un super-héros injustement méconnu.

L’écriture légère permet une accroche immédiate du lecteur, c’est fluide et accessible. Pourtant derrière cette apparente simplicité se cache une profonde ironie, un cynisme larvé mettant en lumière nos travers naturels et notre propension à croire ou faire n’importe quoi. Le basculement vers ces horizons "déviants" se fait insidieusement, parfois sans vraiment que le lecteur s’en rende compte et puis d’un coup la situation nous échappe, nous laissant pantelant et surpris, heureux d’avoir été pris à rebrousse poil, loin des sentiers battus en matière de nouvelles à chute. L’accentuation de l’effet se traduit en général en fin de texte par deux trois lignes décrivant le futur des personnes que l’on vient de croiser, certaines lignes sont d’une banalité affligeante (pour les personnages, l’effet est garanti sur le lecteur) ou complètement frappadingue.

On passe donc un très agréable moment au cours de cette lecture rapide (107 pages seulement). On alterne entre émotions contradictoires, passant du rire à la tristesse entre déroute et effet crescendo qui tiennent diablement bien le lecteur en haleine. On en viendrait presque à penser que le recueil est trop court mais comme on le dit souvent "Point trop n’en faut". La Vie sur Mars est un petit recueil jubilatoire que je conseille de découvrir à tous les amateurs de textes courts aussi efficaces qu'étranges. Pour ma part, si je recroise un livre de l’auteur dans un bac d’occasion quelconque, je me relaisserai tenter sans aucune hésitation.

dimanche 12 février 2017

"Juste la fin du monde" de Xavier Dolan

Juste la fin du monde afficheL'histoire : Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine.
Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancoeurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

La critique Nelfesque : Encore un film que j'avais remarqué (et comment pouvait-il en être autrement puisqu'il a reçu le Grand Prix !?) au dernier Festival de Cannes et que j'ai pu voir dernièrement grâce au Festival Télérama.

Avec une brochette d'acteurs impressionnants (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Marion Cotillard), ce huit clos fait un focus sur les relations familiales, sur les liens qui se créent ou non entre des êtres qui, de par le fait qu'ils appartiennent à une même famille, doivent de facto s'aimer. Difficulté de vivre, de trouver sa place au sein d'une fratrie, amour et désamour, jalousie, questionnement... "Juste la fin du monde" est très riche émotionnellement et chacun y trouvera des schémas déjà connus ou vécus dans sa propre famille et voit défiler sous ses yeux situations ambigües et non-dits.

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Louis a quitté la maison il y a très longtemps et ne parle plus particulièrement à sa famille depuis son départ. Metteur en scène de talent, il vit maintenant sa passion professionnelle et personnelle, loin du poids familial et de ses problématiques. Toutefois, il ressent le besoin de retrouver les siens à l'annonce de sa maladie. Louis va mourir et doit l'annoncer à sa famille. Nous suivons donc Louis lors de sa visite, un dimanche, après 12 ans d'absence. En une après-midi, les tensions s'exacerbent, les événements passées reviennent à la surface et démêler les fils d'une vie en si peu de temps n'est pas sans difficulté.

En y mettant beaucoup de lui-même, Xavier Dolan plonge le spectateur au plus près de ses personnages et les tensions sont palpables. Chaque phrase prononcée est lourde de sens ou d'affect et les dialogues entre les différents protagonistes peuvent déraper à chaque moment entre un Louis effacé, une Suzanne (sa jeune soeur) en demande d'affection, un Antoine (son grand frère) nerveux et plein de rancoeur, une Catherine (sa belle-soeur) soumise et leur mère superficielle. Les situations sont tendues, le spectateur est nerveusement éprouvé mais tout cela n'est pas sans amour. Dans "Juste la fin du monde", on aime mal mais on aime... Comme dans toutes les familles. A chacun ensuite, comme ici de faire sa vie et choisir son chemin, en accord ou en rupture avec la tradition familiale. La dernière scène est d'ailleurs lourde de sens, à titre personnel m'a beaucoup touchée et est tout à fait cohérente avec l'ensemble du film que Xavier Dolan a construit. Superbe à tous les niveaux !

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La critique de Mr K : 6/6. Une sacrée claque cinématographique pour un film que nous avions raté lors de sa sortie initiale en salle l'année dernière. Heureusement le festival Télérama a permis de rattraper cet impair tant ce film est à découvrir. C'est pour ma part, le premier du réalisateur que je vois et je pense me pencher sur son cas très vite vu les critiques élogieuses notamment d'un de ses précédents film "Mommy".

Louis va rendre visite à sa famille qu'il n'a pas vu depuis douze ans, il doit leur annoncer sa mort prochaine. Dans un huis clos tendu de 1h40, le réalisateur explore la mécanique familiale révélant les cassures et dysfonctionnements qui se sont accumulés avec le temps qui passe et le caractère de chacun. Louis (Gaspard Ulliel) est quelqu'un d'effacé qui appréhende ce retour aux sources entre une mère fantasque et maladroite (Nathalie Baye), un grand frère hégémonique et violent (Vincent Cassel), une belle sœur écrasée par le poids de son mari (Marion Cotillard) et une petite sœur qu’il n'a pas réellement connue (Léa Seydoux). À travers leurs discussions communes, les dialogues plus intimistes qu'ils s'accordent les uns aux autres, transparaît doucement un mode de fonctionnement et une grande souffrance que chacun semble vouloir ne pas regarder, accepter.

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Le film a une force peu commune avant tout par le talent de Xavier Dolan à diriger ses acteurs qui tous explosent les clichés et leur jeu d'acteur. Le ton est toujours juste, très intimiste (on pénètre vraiment dans l’intimité familiale) et chacun rivalise de sensibilité sans pathos, exagération et autres scories inhérentes parfois au genre dramatique. C'est la vraie vie, avec de vrais gens même si ce sont des acteurs de renom qui tiennent les rôles. Tous à leur manière apportent une pierre à cet édifice qui nous parle forcément à un moment à un autre, les notions abordées pouvant être bien souvent appliquées à nos propres vies et à nos expériences. C'est parfois grinçant, amusant mais aussi profondément mélancolique et dramatique. Certains passages sont autant d'uppercuts que l'on reçoit, que l'on accepte finalement au nom de cette chronique familiale si en adéquation avec son temps et ses codes.

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La technique du réalisateur est au diapason, ce dernier étant bourré de talent malgré son jeune âge. Il tient d'ailleurs beaucoup de postes allant de la caméra, au scénario, aux dialogues et même à l’élaboration des costumes. Les images sont belles, les personnages traités avec une minutie et un amour peu commun, la musique enveloppe délicatement l'ensemble qui séduit et fait réfléchir. C'est donc une expérience peu commune, totale dirais-je même, que le parcours de Louis qui tente de dépasser ses difficultés relationnelles pour avouer sa vérité. On sent que tout peut basculer à n'importe quel moment lors d'une innocente balade en voiture, d'une cigarette fumée dans le jardin ou lors de face à face tendus avec chacun des membres de la famille. Bien souvent, la tension retombe sans pour autant que rien ne soit réglé tant une chape de plomb et les usages en cours chez cette famille semblent bloquer tout bond en avant, toute évolution de la situation actuelle.

C'est beau, c'est fort, ça prend aux tripes et on ressort sonné de cette séance. On en a parlé pendant tout le trajet du retour et même après avec Nelfe tant ce film nous a ému et interpellé. À voir absolument !

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vendredi 10 février 2017

"Loin de la violence des hommes" de John Vigna

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L’histoire : Avec ce premier recueil de nouvelles, le jeune auteur canadien John Vigna dresse un portrait bouleversant de la condition humaine dans un monde où la brutalité prend le pas sur la raison et où les mauvaises décisions partent toujours d’une bonne intention. Saisis dans leur rôle de mari, d’amant, de père ou de frère, ses personnages poursuivent sans relâche leur quête d’un bonheur incertain.

La critique de Mr K : La très bonne collection Terres d’Amérique d’Albin Michel s’arrête cette fois-ci, avec Loin de la violence des hommes, dans l’horizon canadien avec le premier recueil de nouvelles d’un écrivain du cru qui a fait forte impression dans son pays et débarque par chez nous en ce mois de février. Au programme, huit courts récits faisant la part belle à l’immersion dans la masculinité, sans fard ni paillettes.

Comme dans l’univers de beaucoup de nouvellistes d’outre-atlantique, John Vigna s’attache à décrire la réalité, le quotidien, pour en ressortir l’essentiel. Tantôt ce sera l’attitude de quelqu’un face au deuil d’un être proche, parfois la mélancolie qui peut naître d’une vie sans véritable relief, les choix cruciaux que l’on prend quand on se sent acculé, le besoin d’aimer et de l’être en retour, ou tout simplement la lutte pour sa survie dans les jungles modernes. On trouve un peu de tout cela dans les textes réunis ici et même un petit peu plus...

Dans la pure tradition des recueils que j’ai pu lire de cette collection, on retrouve une propension de l’auteur à planter rapidement et efficacement des décors et des personnages. C’est la base me direz-vous pour fournir une bonne nouvelle... On atteint ici des sommets de caractérisation avec des destins brisés qui nous sont livrés en pâture sans fioriture, dérangeant bien souvent le lecteur dans le doux confort de la lecture. Ce qui nous est donné à lire ici n’est pas forcément facile à appréhender et l’aspect bien borderline de certains personnages leur donne à la fois une force et une fragilité qui entraînent surprises et déviations vers des perspectives insoupçonnées.

On se prend donc très vite au jeu de savoir le pourquoi du comment de situations finalement banales mais qui peuvent déraper à n’importe quel moment sur un coup de tête ou une réaction malheureuse. Même si tous les textes ne sont pas du même tonneau (deux textes m’ont laissé totalement indifférent voir ennuyé (30 pages sur 246, ça va, il y a pire...)), l’auteur nous invite à un voyage plein de finesse et d’amour pour ses personnages à travers leurs désirs et leurs problèmes. Il en ressort que l’existence humaine est décidément constituée de frustrations et de grands espoirs, que nos choix peuvent parfois s’avérer malheureux comme la plupart de ceux opérés dans cet ouvrage. Il ressort un arrière goût doux-amer de cette lecture qui colle au cœur et aux tripes, remuant bien souvent des souvenirs personnels ou encore des peurs qui peuvent tous nous habiter et qui à la faveur de ce recueil se rappellent à nous et nous renvoient à notre nature mortelle et perfectible.

L’écriture de John Vigna est une pure merveille, elle est un très bel écrin au fond, le magnifiant et l’adoucissant par sa virtuosité, son onctuosité et sa force de frappe qui touche toujours juste. La sensibilité se fait ici sentir à fleur de page dans la moindre réaction ou parole décrite, la moindre description d’un lieu chargé de souvenirs ou de symboles pour des personnages en roue libre. Ces moments de lecture se sont révélés d’une grande intensité et presque à chaque fois doublé d’un cheminement de pensées ou d’une identification personnelle. C’est beau, simple et puissant. Un ouvrage à lire pour tous les amateurs de fictions courtes à la mode nord-américaine.

lundi 6 février 2017

"Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" de Donal Ryan

Une-annee-dans-la-vie-de-Johnsey-CunliffeL'histoire : Jeune paysan naïf et solitaire, Johnsey vit à l'écart du monde. Il travaille à la coopérative du village, sans autre lien que sa famille. A la mort de ses parents, il hérite de leur ferme, éveillant aussitôt la jalousie de la communauté. Et lorsqu'il refuse de vendre ses terres à un consortium qui promet la prospérité à tout le village, Johnsey devient un ennemi aux yeux des autres...

La critique Nelfesque : Plongée ce soir dans la campagne irlandaise avec "Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" de Donal Ryan, un roman qui à la lecture de la 4ème couverture m'attirait beaucoup mais par lequel je ne me m'attendais pas à être aussi touchée.

Johnsey est un homme simple et naïf. Benêt du village, il se fait houspiller par tout le monde, les hommes de sa génération le harcèlent et les anciens, bien que plus bienveillants avec une autre éducation, le trouvent idiot. Dans ce monde hostile, Johnsey n'a pas beaucoup de solutions de repli. Ses parents et leur ferme est une bulle protectrice et nourricière que Johnsey retrouve chaque jour avec joie. Lors du décès de son père, sa mère va changer et ne pas se relever de la perte de son mari. Quelques mois plus tard, elle partira à son tour, laissant Johnsey seul et démuni.

Car Johnsey n'a jamais mis le nez dans le moindre papier, ne s'est jamais occupé des choses matérielles. Il ne sait pas faire tourner une ferme, ne sait pas se faire à manger, n'a jamais eu affaire à la banque et lorsque l'aspect financier s'abat sur lui, en plein deuil, il est complètement perdu. Ceux qui jusque là n'avaient que mépris pour lui commencent à lui tourner autour, lui disent que ses parents leur ont fait des promesses, qu'il doit respecter leurs dernières volontés et lui font des mamours. Un beau jeu de dupes en somme !

Mais le jour où Johnsey se fait agresser dans la rue et manque de perdre la vue, paradoxalement, c'est le plus beau jour de sa vie. Il va alors faire la connaissance d'une infirmière et d'un homme à l'humour douteux, voisin de chambre à l'hôpital. Ces deux personnages, complètement en dehors de sa vie jusque là, vont amener un souffle nouveau à Johnsey et lui faire commencer une nouvelle vie. Loin d'être idylliques pour autant, apportant de nouvelles problématiques et brouillant les cartes qui semblaient être jouées d'avance, ces nouveautés vont bousculer Johnsey de façon positive l'entourant enfin de personnes désintéressées.

Quand faux-semblants, rumeurs et égoïsme rencontrent naïveté, peur du monde et handicap des sentiments, "Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe" dresse un tableau émouvant sur la difficulté de vivre, sur nos différences et le regard que l'on porte sur le monde et sur les autres. Avec des mots simples, à l'image de Johnsey qui est ici le narrateur de l'histoire, Donal Ryan égrène ses chapitres comme les mois qui passent dans la vie de Johnsey, vont lui faire vivre des choses insoupçonnées et lui ouvrir les yeux. Jusqu'au point final... Un final qui laisse le lecteur désarçonné et cruellement ému. Quelques lignes qui se rajoutent à une histoire déjà touchante et qui font complètement chavirer le coeur des personnes sous les plus grandes carapaces. La larme à l'oeil...

"Une Année dans la vie de Johnsey" est l'histoire d'un homme qui n'aspire qu'à vivre une existence tranquille, en dehors des turbulences de la société et des animosités qui vont avec. Une vie qui se fait aussi loin des joies et des liesses populaires. Une vie en décalage mais une vie à respecter. Un roman vraiment touchant et qui je l'espère fera porter un autre regard sur les gens différents. Un regard plein de tendresse et d'humilité.