samedi 18 janvier 2020

"Allegheny River" de Matthew Neill Null

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L’histoire : Dans Allegheny River, animaux et humains cohabitent au fil du temps, dans un équilibre précaire, au sein d’une nature ravagée par la main de l’homme. Tour à tour épique et intimiste, c’est un univers de violence et de majesté qui prend vie sous la plume lyrique et puissante de ce jeune écrivain. Ce livre, récompensé par le prix Mary McCarthy, acquiert une dimension universelle, car si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre.

Singulières et puissantes, ces nouvelles, ancrées dans la région des Appalaches, résonnent d’une inquiétante actualité.

La critique de Mr K : Allegheny River de Matthew Neill Null est ma première incursion en 2020 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel que je pratique désormais depuis un certain temps avec un bonheur de lecture toujours renouvelé. Cet auteur m’avait totalement conquis avec Le Miel du lion, un roman noir au souffle puissant qui lorgnait vers Jack London, un de mes auteurs préférés lors de mes jeunes années lecture. Matthew Neill Null nous revient avec un recueil de huit nouvelles ayant comme fil conducteur les hommes et leur rapport à la nature. Ce fut une lecture express, intense et assez magistrale. Décidément ce jeune auteur est plus que doué !

Huit nouvelles, huit situations différentes se situant dans un décor, un cadre semblable : la Pennsylvanie avec les montagnes, la rivière éponyme, des milieux ruraux isolés où les communautés humaines existantes se retrouvent d’une manière ou d’une autre seules face à l’ordre naturel avec des rapports de force sans compromis où tantôt la nature ou les hommes l’emportent. Ces nouvelles se composent de très beaux passages sur la faune, la flore, les petites splendeurs quotidiennes que la Nature nous offre et des focus sur des humains en proie aux désirs et tiraillements liés à notre espèce.

Un commis voyageur qui démarche une famille de rednecks pour leur vendre une charrue miraculeuse, un chasseur vivant en ermite avec sa femme au fin fond des bois, une nouvelle présentant l’évolution du rapport entre les ours et les hommes dans un comté, un accident de rafting qui rappelle aux hommes la nature indomptable des éléments, une équipe de chercheurs étudiant les poissons qui font une rencontre révélatrice, une histoire d’amour entre un jeune garçon et une internée de force dans une île-hospice en temps d’épidémie, un oncle qui fait une mauvaise blague à ses deux nièces ou encore une partie de chasse qui apprendra bien des chose au protagoniste principal... voila autant de situations éclairantes sur l’humain et ses velléités.

C’est avec un plaisir sans faille que l’on enchaîne ces courts récits qui mêlent les émotions contradictoires et transportent le lecteur au cœur d’une certaine Amérique. Matthew Neill Null n’a pas son pareil pour planter un décor, tout particulièrement quand la Nature y est prégnante. Les descriptions dynamiques fourmillent de détails. On est dans un naturalisme qui touche en plein cœur car accompagné par une poésie de tous les instants (quel beau travail de traduction !). Renouvellement de la narration, des figures de style aériennes et enlevées, une grande beauté s’échappe de ces pages. On s’arrête, le sourire aux lèvres, au bord du remous tumultueux d’une rivière qui réserve bien des surprises, on accompagne la danse gracieuse d’un poisson remontant le courant, on gambade en forêt avec les seigneurs des forêts que sont les ours ou les cerfs, on explore des grottes séculaires regorgeant de merveilles naturelles, ou tout simplement, on s’allonge sous les frondaisons pour écouter le doux bruissement des branches et des feuilles au gré de la brise frémissante.

Mais le tableau est loin d’être idyllique, la lecture s’avère aussi belle qu’âpre avec un sous-texte bien cruel qui nous rappelle la réalité sombre de notre époque mais qui a débuté bien avant (certains des récits se déroulent au XIXème siècle). Dénaturalisation et disparition des milieux naturels, les espèces menacées par la surexploitation humaine et l’artificialisation des lieux, la cruauté des hommes et leur égocentrisme assassin sont autant d’uppercuts assénés par l’auteur avec finesse à son lecteur captif. Je peux vous dire que l’on passe par tous les états et que l’on ne sort pas indemne d’un tel ouvrage. Lumineux et ténébreux, vifs et contemplatifs, les récits composant Allegheny River se complètent à merveille, donnent à voir des trésors de sagesse et imposent une fois de plus la nécessité de conserver notre monde, si beau et si menacé à la fois. Une grande claque littéraire.


dimanche 12 janvier 2020

"Sauf que c'étaient des enfants" de Gabrielle Tuloup

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L’histoire : Un matin, la police entre dans un collège de Stains. Huit élèves, huit garçons, sont suspectés de viol en réunion sur une fille de la cité voisine, Fatima. Leur interpellation fait exploser le quotidien de chacun des adultes qui entourent les enfants. En quoi sont-ils, eux aussi, responsables ?

Il y a les parents, le principal, les surveillants, et une professeure de français, Emma, dont la réaction extrêmement vive surprend tout le monde. Tandis que l'événement ravive en elle des souvenirs douloureux, Emma s'interroge : face à ce qu'a subi Fatima, a-t-elle seulement le droit de se sentir victime ? Car il est des zones grises où la violence ne dit pas toujours son nom...

La critique de Mr K : Décidément les lectures de début 2020 dépotent et sont de grande qualité, attention petite bombe livresque en approche! Sauf que c’étaient des enfants de Gabrielle Tuloup, sorti au tout début de l’année est de ces livres qui marquent à la fois par le sujet, la manière de l‘aborder et la langue employée pour mener à bien le récit. Cet ouvrage gagne sur tous les tableaux, tour à tour, il émeut, interroge et procure un plaisir de lecture durable.

À travers le regard d’une multitude de personnages, Gabrielle Tuloup nous invite à réfléchir sur la place de l’abus sexuel dans notre société et plus particulièrement ici dans une cité difficile et au collège où sont scolarisés les bourreaux. Car oui, les violeurs (et leurs complices) sont ici très jeunes, tout le monde pensaient les connaître à commencer par leurs parents et leurs professeurs. Quand la jeune Fatima porte plainte auprès de la Police suite au viol en réunion qu’elle a subi, le placement en garde à vue des accusés avec arrestation au collège, c’est le choc et l’incompréhension. Chacun a son niveau doit accepter et intégrer cette information. Mais face à la réalité sordide, c’est l’heure des remises en question, des questionnements. Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les logiques cachées derrière de tels actes ? Quelle résilience possible pour les principaux protagonistes ? Quels échos et répercussions un tel traumatisme peut-il provoquer sur les proches et moins proches de la victime? Autant de questionnements profonds traités ici avec justesse et mesure. Et ça fait du bien dans ce monde qui ne tourne pas rond, régit par l’immédiateté, le buzz et la sacralisation du Moi égoïste !

La caractérisation des personnages est un modèle du genre, on est bien loin des clichés véhiculés par les médias. On sent bien d’ailleurs que l’auteur est professeur car pour une fois j’ai trouvé très bien rendu le fonctionnement interne d’un établissement scolaire, les rapports hiérarchiques, les règles du Droit scolaire mais aussi les réactions des uns et des autres face à un événement épouvantable. Pour en avoir vécu un du même genre lors de mes premières années en Seine Saint Denis, j’ai trouvé ce livre très justement écrit, avec pudeur sans pour autant écarter ou masquer l’horreur. Du crime, on ne saura pas grand chose, Gabrielle Tuloup s’attarde sur les conséquences psychologiques et factuelles : arrestations, messages internes, enquête policière, retour de garde à vue pour certains, le quotidien des personnages principaux... Comme on change régulièrement de focalisation, pas d’ennui ou de redondance, plutôt une série de pièces de puzzle qui s’assemblent les unes les autres pour mieux explorer l’impact d’un tel acte.

On croise donc nombre de personnages qui chacun réagissent à sa manière : un proviseur passionné qui se pose des questions sur son avenir et l’image de son établissement, une jeune professeur idéaliste qui prend une grande claque et craque, des surveillants incrédules qui peuvent flirter avec les limites morales, certains jeunes solidaires des bourreaux au nom de l’omerta et de la loi du silence, la mère d’un accusé totalement abasourdie et dépassée... autant de destins individuels ou collectifs qui nous permettent d’appréhender une réalité sociale compliquée et un déphasage bien nette avec la réalité et la notion du bien et du mal chez certains. Autant vous dire que bien qu’addictive, cette lecture est rude, prend vraiment à la gorge et écœure même parfois (voire énerve). Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de comparer cette expérience au magistral Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil qui m’avait marqué fortement lors de sa lecture (style totalement différent par contre).

Au 2/3 de l’ouvrage, un virage s’opère et complète la trame. Un des personnage revient sur son propre passé et l’on comprend alors mieux ses réactions précédentes. Le lien peu à peu se fait entre les événements et c’est l’occasion de mieux comprendre certains processus psychologiques. Dans cette partie, qui peut surprendre au préalable, le rythme est plus lent, le contenu encore plus intimiste et cette petite touche complète admirablement bien ce qui a précédé. Quand la boucle est bouclée et que l’on a lu l’intégralité, on se rend compte du talent narratif caché derrière ce livre. C’est malin, drôlement bien tourné et surtout sans concessions.

En terme de style, c’est un vrai régal. Simple mais exigeant, des chapitres courts qui s’égrainent rapidement, des émotions qui perlent de toutes les phrases sont autant d’outils au service d’un plaisir de lecture incroyable et une réflexion d’une grande profondeur sur nos vies et notre société bien malade. Une sacrée expérience que je vous conseille très fortement de tenter tout en sachant qu’il faut avoir le cœur bien accroché !

dimanche 5 janvier 2020

"Le Cap" de Kenji Nakagami

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L’histoire : La terre avait commencé à grésiller. Un son à peine perceptible, semblable à un bourdonnement d'oreille. Toute la nuit durant, les insectes allaient continuer à bruire. Il pensa à l'odeur, la nuit, de la terre froide...

Ainsi commence Le Cap, qui en 1975 propulsa Nakagami parmi les grands noms de la littérature japonaise contemporaine. Tous ses livres se nourrissent du lyrisme mythique d'une terre prise entre les montagnes, les rivières et la mer : la péninsule de Kishû. Elle est au cœur de la vie d'une communauté d'exclus aux confins du Japon - celle où est né l'auteur -, d'une famille prise, de génération en génération, dans la complexité de liens consanguins, avec leurs obsédantes énigmes qui ne trouveront leur issue que dans le meurtre et l'inceste. Akiyuki, sous la force de désirs contradictoires et d'une sexualité à fleur de peau, pris dans le tourbillon des événements qui assaillent sa famille, accomplira un destin scellé vingt ans plus tôt.

La critique de Mr K : Petit voyage en terres nippones avec Le Cap de Kenji Nakagami, ouvrage sorti en 1975 au pays du Soleil Levant où cette parution a eu son petit effet. Il faut dire qu’on se rend tout de suite compte, dès que l’on parcourt les premières pages que l’on n’a pas affaire à un auteur japonais traditionnel. Langue épurée et frontale, on explore avec Nakagami les arcanes d’une famille dysfonctionnelle d’une communauté pauvre vivant dans la péninsule de Kishû, localité d’origine d’un auteur qui ne transige pas avec la morale générale et livre un portrait au vitriol d’une partie de ses concitoyens. Vous imaginez bien que j’ai aimé !

Ce très court roman (156 pages) tourne autour d’Akiyuki, un jeune homme de 24 ans qui bosse dans le bâtiment. Au fil des pages, on fait connaissance avec lui et surtout avec sa famille qui est plus que recomposée. En effet, sa mère a eu des enfants avec trois pères différents et son nouveau beau-père a lui-même eu une descendance d’un précédent mariage. Rajoutez là-dessus la marmaille de ses demi-sœurs et d'éventuels enfants que son père aurait eu avec d’autres femmes et vous obtenez une sacrée smala qui embrouille le lecteur. Heureusement, les éditions Picquier ont rajouté une liste de personnages en début d’ouvrage pour apporter une clarté bienvenue aux éléments complexes qui composent cette famille. Au bout de trente pages, on se fait très vite aux patronymes et l’on commence la lente exploration de ces âmes torturées.

Dans ce monde, on plonge dans le quotidien de gens du peuple, très simples qui n’ont vraiment pas la vie facile. Ouvriers du bâtiment, femmes au foyer, prostituées peuplent ce livre et tentent de survivre chacun à sa manière. Cela donne des pages âpres qui ouvrent des fenêtres sur un quotidien plutôt méconnu de ce pays : les galères financières, la dureté des conditions de travail, la pauvreté et le désespoir même parfois transpirent de ces pages qui marquent le lecteur durablement. On ressent très vite un malaise grandissant, une impression que toute cette affaire va mal finir dans ce lieu quasi paradisiaque où l’homme doit s’échiner à gagner sa vie.

L’ouvrage est surtout prétexte à nous conter la chronique d’une famille haute en couleur. Les difficultés matérielles évoquées auparavant ne sont que la partie visible de l’iceberg. Les secrets sont nombreux au sein de la cellule familiale, ce qui démultiplie les souffrances de chacun, les non-dits s’accumulent et avec eux les tensions. Ressentiment, frustration, espoirs douchés se conjuguent, font monter la pression et vont faire bouger les lignes dans un final qui fait froid dans le dos. Violence, crises existentielles, folie et mort se donnent rendez-vous et l’on n’en sort pas indemne. Avec finesse et jusqu’au-boutisme, l’auteur nous offre une analyse jubilatoire des rapports à l’autre au sein de la famille et propose une vision bien pessimiste mais tellement réaliste.

Le Cap se lit quasiment d’une traite malgré un contenu rude, à la limite de la décence parfois. Le récit conserve toujours une certaine élégance, l’âpreté cachant des trésors d’humanité dans ce qu’elle fait de mieux et de pire d’ailleurs et ménage un suspens qui devient presque insoutenable dans le dernier acte. Certes ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains mais il vaut le détour et détonne un peu dans le panorama littéraire japonais. Une petite pépite que je vous conseille de découvrir si vous avez le cœur bien accroché !

vendredi 3 janvier 2020

"Je suis le fleuve" de T. E. Grau

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L’histoire : Subir. Survivre.

Depuis la fin de la guerre du Vietnam, Israel Broussard survit tant bien que mal à Bangkok. Cinq ans plus tôt, il a participé à la mystérieuse opération Algernon, au cœur de la jungle laotienne. Ce qui s'est passé là-bas ? Il ne s'en souvient plus, il ne veut plus s'en souvenir. Et pourtant, l'heure est venue de s'expliquer...

La critique de Mr K : Quelle claque que cette première lecture officielle de l’année 2020 ! Je suis le fleuve de T. E. Grau est un vrai bijou littéraire, de ceux dont on se souvient longtemps après leur lecture, marquant d’une empreinte indélébile le lecteur fasciné par l’exploration intime qu’il propose et la maestria déployée dans la narration et le style. Oui, ce livre mérite amplement tous ces superlatifs... Voici pourquoi !

Comme indiqué en quatrième de couverture, il y a clairement une filiation avec le cultissime film Apocalypse now de Coppola. Broussard, le personnage principal, vit reclus à Bangkok depuis 5 ans. Sorti traumatisé de la Guerre du Vietnam, il fuit la réalité et surtout les souvenirs culpabilisants par l’usage intensif de drogues et survit grâce à quelques activités illicites. Complètement barré, vivant quasiment dans un monde parallèle, il est finalement rattrapé par ses vieux démons qui vont prendre différentes formes. Lors d’un entretien médical des plus étranges, il va devoir prendre LA décision qui changera sa vie.

En parallèle, on le retrouve 5 ans plus tôt, lui le soldat au bord du procès en Cours Martial, est alpagué par un mystérieux supérieur hiérarchique qui lui propose une mission obscure en terre laossienne, là où en vertu des lois internationales, les Etats-Unis n’ont théoriquement pas le droit d’intervenir. Cette expédition rassemble un certain nombre de bras cassés qui n’ont plus rien à perdre mais qui pour autant se demandent bien le but final poursuivi par cette entreprise. Peu à peu le voile va se lever, des liens se créer entre époques et passages hallucinés pour livrer une conclusion sans appel et à sa manière tétanisante.

J’ai adoré ce livre tout d’abord par sa manière de raconter les faits. On navigue vraiment à vue et l’on bascule souvent dans le délire le plus complet. Il faut dire que Broussard en tient une bonne, totalement en roue libre, au fond du trou, on suit ses errances erratiques dans un Bangkok des années 60 glauque et sombre. Rencontres interlopes, trips planants, malaises et instabilités sont rendus de fort belle manière par l’auteur et contribuent à merveille à la description d’un homme dont l’esprit a été littéralement disloqué par le conflit. Pour autant, ce n’est pas un zombie. Malgré sa fuite éperdue, il va finir par réagir à sa manière et mener un vrai voyage intérieur, quasi mystique, pour tenter de toucher du doigt la Rédemption.

Cet ouvrage est aussi une merveille d’immersion dans un pays, une époque, avec ses descriptions sans fard de la guerre (avec son lot d’inepties humaines). On aime aussi parcourir la jungle sauvage et dangereuse en compagnie de ces hommes lâchés au beau milieu de nulle part, des hommes aguerris qui vont devoir réviser tous leurs jugements et certitudes. L’enfer vert porte bien son nom, la peur gagne les esprits et la réalité prend des formes inattendues avec des éléments lorgnant vers le fantastique et même l’anthropologie (on en apprend un peu sur les croyances et superstitions locales).

Le tout se lit avec un plaisir sans cesse renouvelé grâce à une langue maîtrisée, inventive et plaisante au possible. On est sous le charme dès le premier chapitre, le rythme soutenu fini de nous faire adhérer à ce roman mû par un souffle incantatoire et bouleversant qui laisse des traces. Un très grand moment de lecture !

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lundi 23 décembre 2019

"Le Signe du singe" de Bruno Gauscher

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L’histoire : D’habitude je ne parle pas aux canards. Mais à vrai dire ce n’est pas moi qui ai commencé. C’est le canard – enfin le canard de la bouée en forme de canard, celui qui était près de moi à la plage. Je vous explique. J’étais allongé sur ma serviette, en train de bronzer, j’ai fait un petit somme et quand je me suis réveillé des gens s’étaient installés juste sur ma droite. Il y avait un grand parasol, plusieurs serviettes, des sacs, des pelles et un seau, et là à quelques centimètres de moi la bouée-canard, vous voyez la bouée standard avec sa couleur bien jaune, le bec orange et les deux grands yeux ronds dessinés façon BD, noirs sur fond blanc...

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture singulière aujourd’hui avec Le Signe du singe de Bruno Gauscher, un recueil se composant de 41 micro-récits ne dépassant pas chacun les quatre à six pages. Peut-on pour autant parler de nouvelles ? Rien n’est moins sûr tant les écrits proposés ici s’en détachent, bousculent les codes établis et proposent des textes aussi incisifs que nébuleux lorgnant parfois vers les exercices de style chers à Queneau.

Pas de résumé vraiment possible pour vous décrire le contenu des textes, ceux-ci sont très variés et n’ont pas de réel lien entre eux. Sachez simplement que l’on y rencontre à chaque fois un personnage à qui le quotidien réserve quelque chose dans le déroulé de la journée ou une réflexion que l’on peut se faire face à un événement ou une interaction sociale. Oui, je sais, c’est vague mais je ne peux vraiment pas faire mieux. Il est ici question de l’humain dans toute sa complexité et tous les aspects de nos vies sont abordés : amour / haine, vie et mort, jeunesse et vieillesse, routine et moments exceptionnels, et bien d’autres situations sont au rendez-vous dans cet ouvrage bien souvent malicieux où les textes défilent rapidement.

En toute honnêteté, tout n’est pas à garder à mes yeux dans ce recueil, des histoires font mouche (une grande majorité), d’autres m’ont laissé totalement froid. Question de contenu, de thématique abordée aussi, il faut reconnaître par contre que le style est toujours impeccable et la langue se révèle vraiment inventive. On passe d’un ton à un autre en toute liberté et parfois avec fracas, la finesse d‘écriture permet à notre auteur de proposer un large spectre d’émotions et d’expériences humaines avec une économie de mot vraiment poussée à son paroxysme (bon, je vous l’accorde c’est tout de même plus long que des haïkus).

Facile d’accès, l’ouvrage propose finalement une belle réflexion sur nous autres homo sapiens, chacun y trouvera d’ailleurs un peu ce qu’il veut avec quelques textes à l’interprétation libre virant à la métaphysique sur certaines séquences. Un livre vraiment à part, qui ne plaira pas à tout le monde tant sa forme peut désarçonner mais une fois qu’on a pris le pli, il est presque impossible de s’en échapper. Avis aux amateurs !


dimanche 15 décembre 2019

"Le Monde à l'endroit" de Ron Rash

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L’histoire : Chaparder des plants de cannabis, rien d’extraordinaire pour Travis Shelton. Cette fois, le père Toomey le prend en flagrant délit et le lui fait payer. Le gamin ne se came pas ; il n’a pas mauvais fond, juste envie de tailler la route. Fuyant l’humiliation paternelle et un présent étriqué, il croise celle de Léonard. Ce prof aux leçons décalées pourrait l’aider à remettre son monde à l’endroit.

La chronique de Mr K : Sacrée claque que cette lecture effectuée en un temps record et qui risque de me trotter longtemps dans la tête tant elle m’a fasciné et régalé. Le Monde à l’endroit de Ron Rash nous propose un voyage éprouvant au cœur d’une Amérique profonde, où le destin de chacun paraît implacable et où l’espoir de s’en sortir est parfois bien mince...

Travis est ce que l’on peut appeler un "petit con". Fils d’un agriculteur bien bouseux qui le destine à prendre sa suite, il traîne sa flemme et son refus de l’ordre établi. Avec ses potes, il zone, picole, rêve aux filles et parfois va pêcher des truites dans une rivière voisine. C’est lors d’une expédition de ce type qu’il tombe sur la plantation illégale de cannabis du vieux Toomey. Il voit l’occasion de se faire un max de blé avec peu d’efforts et coupe quelques pieds qu’il revend à Léonard, un ancien prof déchu devenu dealer de dope. L’argent facile est tellement séduisant... Travis retourne plusieurs fois sur les lieux, grisé par sa réussite première. Bien mal lui en prend, il finit par se faire chopper par les Tomey qui vont le marquer à vif pour lui faire passer l’envie de recommencer.

Craignant l’ire paternelle et souhaitant rompre avec son ancienne vie, il emménage chez Léonard devenu pygmalion presque malgré lui, les choses s'étant faites sans vraiment réfléchir, instinctivement, naturellement même. Le temps s’écoule donc entre reconstruction de soi, quête d’un passé local et effroyable longtemps enfoui, amour naissant et peut-être une porte de sortie grâce à l’obtention d’un diplôme pro, lui l’ancien élève de lycée parti avant la fin du cycle. Tout pourrait aller pour le mieux si les anciens démons ne pouvaient pas se réveiller... le dernier acte de ce récit sera jusqu'au-boutiste et d’une logique implacable.

Tout est contraste dans cet ouvrage. Ainsi les rapports humains décrits sont un savant mélange d’humanité pure et de violence larvée qui peut ressurgir au détour du moindre chapitre. Léonard, Travis et Dena forment à leur manière une petite famille dans ce mobilhome planqué au milieu de nulle part. Chacun a fui une réalité difficile et compte sur les autres même si personne ne l’avouera jamais. Il y a de la pudeur, de la douleur et de la joie dans l’évocation de ces destins brisés. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour Léonard injustement viré de son poste d’enseignant et qui par la même occasion perd sa femme et sa petite fille. Dena, une junkie obsédée par sa dose de Quaalude n’est pas mal non plus dans son genre, elle concentre en elle toute la misère faite aux femmes et la douloureuse et lente reconstruction qu’elles peuvent essayer d’entamer. Et puis, il y a Travis en manque de repères (surtout l’image du père qui tour à tour est symbolisée par son géniteur, son bourreau puis Leonard) qui se raccroche à ce qu’il peut et qui tend vers un avenir meilleur malgré les difficultés.

Dur dur cependant d’y parvenir dans un monde sans pitié, où les occasions sont rares de se faire une place au soleil. Et pourtant, petit à petit les choses semblent s’arranger, pas après pas, le jeune reprend confiance en lui, travaille d’arrache pied et touche du doigt quelque chose qui quelques mois auparavant lui paraissait impossible. Cela donne de très belles pages du type roman d’apprentissage, initiatique, même lors des échanges qu’il peut avoir avec Leonard ou encore avec sa petite copine qui l’ouvrent à d’autres horizons. Mais il suffit d’un rien pour que l’être bascule et un petit faux pas peut détruire le plus beau des édifices, et Travis n’est pas au bout de ses peines.

En filigrane, Ron Rash nous parle du poids du passé, de son impact sur le présente et des conséquences parfois importante d’un élément qui ressurgit du lointain. Entre chaque chapitre, on trouve des extraits d’un mystérieux registre tenu par un médecin de campagne durant la Guerre de Sécession. Au début, on se demande bien ce que ça vient faire là mais au fil du déroulé, on se rend compte que la petite histoire rejoint la grande et qu’une vérité va se révéler et bousculer les événements. C’est extrêmement bien mené, très fin et surtout cela n’épargne personne. On est donc bien loin du manichéisme, chacun devra compter ses morts et accepter ce passé encombrant et pourtant fondateur.

Et puis, il y a la superbe évocation des lieux, de la nature avec de très belles pages sur les joies de la pêche en milieu sauvage, du réconfort que procure la nature à une âme esseulée cherchant le calme, la sérénité pour une introspection nécessaire. C’est beau tout simplement, on se laisse bercer par ces moments d’accalmie après et avant la tempête qui peut se lever à n’importe quel moment avec les antagonistes présents dans l’ouvrage. Tout cela est remarquablement servi par la langue très agréable de l’auteur, à la fois fine, élégante et accessible. On se laisse porter par un plaisir de lecture intense, magnifié par une trame prenante et déstabilisante parfois. On referme Le Monde à l'endroit heureux de cette expérience intense et jubilatoire. Une sacrée lecture, je vous avais dit !

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mercredi 4 décembre 2019

"L'Expérience" d'Alan Glynn

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L’histoire : Une mémoire inépuisable, des capacités démultipliées, que feriez-vous à la place de Ned Sweeney ?

New York, années 2000. Tout ce que Ray Sweeney, lobbyiste, sait de son grand-père Ned, c’est que ce dernier a mis fin à ses jours en sautant par la fenêtre d’un hôtel de Manhattan. Jusqu’à ce qu’il rencontre Clay Porter, ex-conseiller de Richard Nixon, qui semble avoir bien connu Ned. Et le vieil homme a une autre histoire à raconter : celle d'une drogue mystérieuse développée par la CIA, décuplant l’intelligence de ses utilisateurs.

New York, années 50. Simple employé dans une agence de publicité de Madison Avenue, Ned vit une expérience des plus particulières. Au contact d'une substance étrange, il est comme transporté au-dessus de ses capacités, il pénètre les arcanes de la haute société, rencontre Marlon Brando, Dylan Thomas et Marilyn Monroe, voit son horizon s’élargir de façon littéralement hallucinante. Mais combien de temps peut-il tenir un tel rythme, et à quel prix ?

La critique de Mr K : Belle expérience de lecture dont je vais vous parler aujourd’hui avec L’Expérience d’Alan Glynn sorti récemment aux éditions Sonatine qui décidément ont le don de proposer des ouvrages qui sortent des sentiers battus avec ici une petite merveille de suspens alternant révélations familiales, manipulations politiques et industrielles, et passages délirants au-delà des portes de la perception chères à Huxley. Accrochez-vous ça dépote !

D’un chapitre à l’autre, on alterne deux points de vue. Il y a tout d’abord Ray, un lobbyiste navigant dans les milieux de la politique qui au détour d’une rencontre va voir sa perception du passé familial changer. Son grand-père ne se serait pas suicidé et sa dramatique disparition serait liée à une substance hallucinogène aux effets incroyables. Piqué dans sa curiosité, il mène l’enquête, rencontre d’anciennes relations de son aïeul et va peu à peu toucher du doigt une vérité bien dérangeante.

En parallèle, on suit l’histoire de Ned, le fameux grand-père disparu, publiciste qui suite à une soirée particulièrement chargée se retrouve en possession d’une mystérieuse drogue aux capacités plus qu’épatante : elle permet au sujet de dépasser ses capacités intellectuelles et de devenir en quelque sorte un surhomme. Malheureusement pour lui, l’addiction est rapide et des hommes lui courent après avec des intentions pas des plus claires. C’est le début d’une fuite en avant qui ne peut que se terminer mal et mettre à jour des arrangements que la morale réprouve et qui pourtant régissent la vie politique et publique des États-Unis de l’époque (et encore d’aujourd’hui j’imagine...).

La gestion des deux destins croisés est un modèle du genre, l’un complète l’autre à la manière d’un puzzle que deux joueurs différents complètent à tour de rôle, livrant peu à peu des indices sur la nature des forces en présence qui pourtant avancent masquées. Derrière le drame familial et la quête des origines, l'ouvrage se livre à une dissection sans fard des dysfonctionnements de la démocratie américaine avec les politiques et leurs liens ténus avec certains lobbys, les mensonges d’État pour cacher des réalités peu amènes ou encore des arrangements entre puissants pour gonfler leur chiffre d’affaire. Dissimulation et destruction de preuves, services de polices aux ordres, chantages meurtriers, humiliations et isolements forcés sont autant de ficelles usitées par des forces obscures pour qui une vie humaine a peu de poids face à des intérêts parfois colossaux.

Malheureux pions plongés dans une partie qui les dépassent, les deux personnages principaux sont très touchants et très souvent au bord de la perdition (surtout Ned). Très fouillés, confrontés à leur passé mais aussi à des perspectives futures tour à tour effrayantes ou prometteuses, on nage en pleine paranoïa et délire parfois notamment lors des scènes où les protagonistes sont sous l’influence de la fameuse drogue. Cela donne des moments vertigineux où le génie se dispute à la folie, où les barrières s’effondrent entre l’individu lambda et celui qui pourrait changer la face du monde.

Tout cela est remarquablement mis en scène par une langue ciselée et élégante qui fait mouche, accroche le lecteur et emporte le lecteur dans une Amérique pas si lointaine que ça (on ose imaginer les tractations en cours entre l’administration Trump et certaines puissances financières US). Malgré une tension de tous les instants, un fil directeur qui ne laisse pas de place au doute (on connaît la fin du grand-père dès le départ), on ne peut s’empêcher de tourner les pages, poussé par un sens de la narration d’une rare efficacité et une immersion totale dans un background d’une grande richesse. L'Expérience est typiquement le genre de lecture qui ne prend pas ses lecteurs pour des imbéciles, suscite évasion et réflexion, et au final procure un plaisir de lire exceptionnel. À découvrir absolument !

dimanche 1 décembre 2019

"L'Hiver dernier, je me suis séparé de toi" de Fuminori Nakamura

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L’histoire : Un journaliste est chargé d’écrire un livre sur un photographe accusé d’avoir immolé deux femmes, mais pourquoi l’aurait-il fait ? Pour assouvir une effroyable passion, celle de photographier leur destruction par les flammes ?

A mesure que son enquête progresse, le journaliste pénètre peu à peu un monde déstabilisant où l’amour s’abîme dans les vertiges de l’obsession et de la mort. Un domaine interdit où il est dangereux, et vain, de s’aventurer...

La critique Mr K : Retour en terres nippones pour cette lecture aussi glaçante qu’envoûtante. L’Hiver dernier, je me suis séparé de toi de Fuminori Nakamura est de ces livres qui ne peuvent laisser indifférent, de ceux qui vous marque dans votre chair et votre esprit. Personnages torturés, réalité déviante, secrets honteux enfouis, Eros et Thanatos mêlés sont au rendez-vous d’une lecture qui dépote et séduit, entre thématiques extrêmes et écriture d’orfèvre. Suivez mes pas, si vous l’osez...

Le personnage principal est chargé par son éditeur d’écrire un livre sur un condamné à mort. L’homme en question était photographe et a été jugé pour le meurtre particulièrement horrible de deux femmes, deux modèles qui ont posé pour lui et qu’il aurait immolé pour pouvoir les prendre en photo lors de leur dernier souffle. L’histoire commence par une première entrevue qui n’est pas sans rappeler celle entre un certain Hannibal Lecter et Clarice Starling. La comparaison ne s’arrête pas là car très vite on plonge ici dans les profondeurs abyssales de l’esprit humain, sa propension à faire le mal et à se laisser porter par ses pulsions les plus inavouables. Sachez qu’une fois ces pages ouvertes, il est tout bonnement impossible de s’échapper, que vous serez confrontés à des êtres cabossés, abîmés, malades et que les apparences sont décidément trompeuses, l’ouvrage lorgnant vers un scénario à la Old Boy, c’est à dire vers une fin plus que déstabilisante et impossible je pense à deviner avant l’ultime chapitre.

Un condamné fatigué et usé par des pulsions troubles, sa sœur qui s’apparente à une mante religieuse, une prostituée à qui on propose un rôle à sa mesure, un homme mystérieux qui ne se remet pas de la disparition tragique de sa fiancée, un journaliste dépassé par la tâche qui lui est confié... autant d’éléments clefs qui vont livrer tous leurs secrets au fil des chapitres qui s’égrainent sans que l’on ne s’en rende compte. Pulsions, passions, sexe, sang et désirs se mêlent, troublent les frontières du réel, du bien et du mal dans une sarabande macabre et mortifère qui prend à la gorge. L’ambiance générale est suffocante du début à la fin, le dégoût se dispute à une certaine curiosité car ici peu ou pas de tabous, seulement la lente et effroyable exploration de psychés détournées, seulement portées par des désirs et aspirations destructeurs.

Au fil de l’avancée de ses investigations, le journaliste va rencontrer des personnes parfois très étranges (mention spéciale au fabricant de poupées à échelle humaine), creuser les rapports complexes et ambigus du criminel et de sa sœur (deux personnages vraiment hauts en couleur en terme de dépravation) et finalement se sentir irrépressiblement attirer par le côté obscur qu’il côtoie d’un peu trop près. Plutôt classique dans son principe, l’ouvrage pourtant court (180 pages) prend une toute autre dimension au bout d’un tiers parcourus avec des révélations surprenantes, de nouveaux personnages qui renversent la donne initiale semant le doute et la confusion dans l’esprit du lecteur déjà bien fragilisé par ce qu’il lit.

J’ai aussi été séduit par le style de l’auteur, le dépouillement apparent de l’écriture n’est une fois encore qu’une apparence. Il y a une forme de poésie minimaliste qui se dégage de l’ensemble, une poésie dark, sans concession mais une poésie quand même qui m’a littéralement emporté et a magnifié à mes yeux une histoire bien sombre. Ils sont fous ces japonais ! ... et Fuminori Nakamura tout particulièrement ! Voila un livre qui ravira les amateurs de sensations fortes et de lectures japonisantes. Personnellement, j’essaierai de refréquenter cet auteur au plus vite !

dimanche 17 novembre 2019

"Oublie les femmes, Maurice" de Florent Jaga

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L’histoire : Nuit noire. Les phares éclairent ma caisse. Les portes claquent. Quatre types descendent, arme à la main. J'ai juste eu le temps de me libérer pour grimper dans l'arbre. J'observe la manœuvre, perché au milieu du feuillage. J'ai la vessie qui tremble. Pourvu qu'ils ne lèvent pas la tête. Oublie les femmes, Maurice, et respire encore ces collants pour tromper ta peur.

Entre désillusions et espoirs ténus, l'amour est fragile chez Florent Jaga. Les souvenirs se ravivent pour mieux s'estomper. Les chemins paraissent s'éloigner, puis, contre toute attente, se rejoignent. Plein d'humanité et de tendresse envers ses personnages, Florent Jaga observe les points de bascule avec autant de lucidité que d'empathie. Oublie les femme, Florent ? Non, surtout pas !

La critique de Mr K : Retour sur une lecture enthousiasmante aujourd’hui avec le superbe recueil de nouvelles Oublie les femmes, Maurice de Florent Jaga, un livre sorti très récemment chez l’éditeur belge Quadrature spécialisé dans ce type de littérature trop souvent boudée par les lecteurs. Étant moi-même amateur de nouvelles, Florent Jaga ayant obtenu le prix Télérama du texte court, on partait sur de bonnes bases surtout qu’ici l’auteur aborde le thème universel des relations hommes / femmes à travers de multiples textes plus ou moins longs où il conjugue talent unique de caractérisation des personnages, langue incisive et histoires qui prennent aux tripes.

On ne s’ennuie pas une seconde avec toute une série de situations allant de la banalité apparente aux réactions, événements intimes les plus cocasses voir les plus thrash. Le ton diverge donc beaucoup d’un texte à l’autre, comédie, drame, étrangeté se mêlent pour donner un recueil équilibré et plus que plaisant à lire. La preuve en est qu’il ne fallut qu’une soirée et un après-midi pour dévorer les 14 nouvelles d’un ouvrage qui fera date à mes yeux.

Tour à tour, on croise un serial noceur prit à son propre piège, un homme perclus d’habitudes qui pète un plomb quand sa femme fait les courses à sa place (ma préférée), un voyeur observant un couple étonnant, une femme observant par sa baie vitrée un curieux voisin, un curé et une pécheresse qui se rencontrent et échangent, une ex qui débarque à l’improviste chez un homme et tente de réanimer un temps l’ancien volcan que l’on croyait trop vieux -sic-, un couple en perte de vitesse allant à la plage pour faire le vide. On assiste aussi à une réception collé-montée organisée par une femme ambitieuse, un couple usé par la vie qui se déchire à distance et finira par se retrouver dans une mort inattendue, un autre couple opèrant une fuite en avant motorisée et pleine d’émotion, un autre couple allant vivre une St Valentin coquine qui pourrait bien raviver la flamme, deux voisins discutant avec en arrière fond une grosse tentation de suicide, un autre voyeur nous parle aussi de sa collection de pin-up et enfin, un mec en cavale rencontre dans son sillage une femme séduisante qui l'appelle à l’aide. Ces situations sont très variées peut-être mais au final, ce sont des scénettes d’une grande humanité qui se dégustent les unes après les autres avec un plaisir renouvelé.

On sent très vite l’amour profond de Florent Jaga pour ses personnages. Il y a une délicatesse, une finesse d’écriture qui amènent à apprécier tous les cabossés de la vie qu’il nous propose de découvrir. Sentiments et émotions sont décrits avec justesse, sans chichis et avec une fraîcheur incroyable. Allant de quatre à une dizaine de pages, l’auteur avec une économie de mots qui ne se dément jamais parvient à nous asséner ses histoires sans qu’il y ait la moindre échappatoire. On est littéralement happé par chaque récit et on n’a qu’une envie, poursuivre son chemin de lecture et découvrir d’autres destins dont il décortique les tenants et les aboutissants. Amour, amitié, espoir, déception, rancune, haine même parfois, libido en berne ou au contraire passion brûlante sont passés en revue avec à chaque fois une efficacité renversante. C’est bien simple, aucun récit ne m’a semblé faible ou en retrait. Bien sûr trois / quatre sortent du lot mais les autres sont loin d’être en reste et l’on passe vraiment un très agréable moment.

Écrits 100% crédibles, restant dans la sphère de l’intimité, avec à l’occasion un soupçon d’érotisme bien placé et très appréciable (on parle des relations amoureuses tout de même !), l’écriture est à la fois légère, exigeante et glisse toute seule ravissant à la fois les amateurs de belles formules et de contenu riche. Voilà un recueil de nouvelles vraiment exceptionnel dont le souvenir perdurera longtemps et que je vous conseille de découvrir au plus vite. Dans son domaine, Florent Jaga est un des auteurs les plus doués de sa génération, à suivre de très très près !

dimanche 10 novembre 2019

"Joker" de Todd Phillips

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L'histoire : Le film, qui relate une histoire originale inédite sur grand écran, se focalise sur la figure emblématique de l’ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d’Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société.

La critique Nelfesque : J'avais très envie de voir Joker. Pourquoi ? Alors que je n'aime pas les super héros et que Batman m'indiffère passablement... Pour Joaquin Phoenix ? Pas faux, il est vrai que certaines de ses prestations, notamment dans l'excellent Her, m'avaient bluffée. Pour la Mostra de Venise ? Non, puisque j'avais prévu de le voir avant que l'acteur décroche le Lion d'or. J'ai eu fortement envie de voir Joker, tout simplement en voyant la bande annonce qui m'a scotchée à mon siège lorsqu'elle est sortie. Mr K n'était pas trop chaud pour aller le voir au départ et petit à petit j'ai réussi à le convaincre. Comme j'ai bien fait !

On suit le quotidien d'Arthur Fleck, un gars lambda avec des problèmes d'argent qui vit avec sa mère handicapée. Il s'occupe d'elle, la chérit et vit de petites missions de clown auprès d'enfants à l'hôpital et en tant qu'homme sandwich dans les rues de Gotham City. Lui-même présente un handicap, il rit nerveusement dans certaines situations, et on ne peut pas dire qu'il soit respecté par les gens qui l'entourent. De ses collègues de travail à son patron, en passant par les gens qu'il croise, il n'inspire que moqueries et méfiance. Car oui, Arthur Fleck est étrange et incompris.

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Sous traitement médicamenteux, qu'il se procure auprès de son assistante sociale dans un centre d'aide social, il est sans cesse sur un fil et peut à tout moment tomber. Cette tension est extrêmement bien rendue dans le film et nous tient à la gorge du début à la fin. Un faux pas et il tombe. Un licenciement, un passage à tabac, un mépris de plus et il bascule.

Dans un contexte social lui aussi à deux doigts de sombrer, le terreau est propice ici à un pétage de plombs en règle. Arthur veut aller de l'avant, a des rêves plein la tête, tente des choses, s'efforce de sourire en toutes circonstances comme sa mère lui a enseigné, mais arrive un moment où tout est trop dur et seul face à son mal, il va basculer et franchir la frontière qu'il tentait jusque là de garder à distance.

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Joker est à mes yeux beaucoup plus un film social qu'un long métrage en lien avec les super-héros. Vous n'avez pas vu Batman ? Vous vous fichez de tout ça et ce type d'univers ne vous parle pas ? Ici, on en est bien loin. On suit juste un homme qui arrive en bout de course et va complètement craquer face à une enfance traumatisante, une vie personnelle frustrante et un quotidien fait d'épreuves. Quand tout dans l'existence d'un homme semble lui mettre des bâtons dans les roues, quand le contexte économique et social est au diapason et que la gouvernance ne semble pas écouter le peuple, on en arrive à des situations extrêmes qui soulèvent les foules. Cela ne vous rappelle rien ?

Avec un film viscéralement prenant, qui tire la larme plus d'une fois, Todd Phillips surprend en proposant un long métrage diaboliquement actuel qui parle d'une époque, d'une génération, de la désespérance et du mal de vivre. L'acteur principal, par sa tension permanente et sa sensibilité à fleur de peau, porte le film qui ne serait pas celui qu'il est sans lui. Magnifique !

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La critique de Mr K : 5/6 : un sacré bon film qui ne passe pas loin de la case chef d’œuvre. Un acteur en état de grâce, un discours politique qui me parle, un ascenseur émotionnel d’une grande intensité font de ce film un métrage dont on se souvient longtemps après le visionnage même si pour ma part je trouve que la réalisation n’est pas exempte de défauts et empêche à mes yeux le film de côtoyer des œuvres cultes.

Joaquin Phoenix est tout bonnement fabuleux dans le rôle de ce grand benêt atteint de troubles psychotiques. Arthur Fleck vit seul avec sa vieille mère dont il s‘occupe avec fidélité. Clown de métier, il fait de la publicité dans la rue en soulevant une pancarte. Étrange et différent, il inquiète ses collègues car il est souvent pris de fous rires incontrôlables et tient des propos parfois décousus. Sous perfusion chimique, rendant visite à son travailleur social toutes les semaines, il ne se voit pas exister et patauge dans la galère. Son rêve ? Devenir humoriste. Le problème comme le dit sa mère, c’est qu’il n’est pas drôle et manque de confiance en lui.

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La routine n’est donc pas rose et les événements vont se précipiter à la suite d’un enchaînement de coups du sort qui vont faire basculer Arthur du côté obscur. Face à l’incurie des hommes, une société qui aliène les personnes les plus fragiles tout en les contrôlant via les médias, un homme pète les plombs et le Joker est cet homme ci. Mais que son chemin de croix est long et douloureux avant la libération anarchique qui va le mettre sur orbite !

Joaquin Phoenix porte tout le film sur ses épaules. Sa prestation est magistrale et nul doute que l’Oscar ne lui échappera pas. Littéralement possédé par son rôle, il joue à merveille et rend crédible un personnage tourmenté pour qui l’empathie fonctionne à plein. J’ai rarement vu quelqu’un jouer les psychopathes ou l’aliéné avec autant de brio. Dès les dix premières minutes, il me tirait déjà les larmes des yeux et je peux vous dire que ce n’était pas les dernières ! Il faut dire que le scénariste n’y va pas de main morte avec lui entre agressions, moqueries, complexes et une ambiance apocalyptique dans une Gotham City révoltée et au bord de l’implosion. Et si l’étincelle qui faisait tout sauter, c’était lui ?

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Il y a du Fight club et du V pour Vendetta dans ce film. La critique est acerbe et pointe du doigt l’impunité des puissants, la manipulation et l’exploitation des plus faibles. La société est malade, sous perfusion et l’explosion n’est plus loin. On est bien loin des films de super héros qui ne m’ont jamais séduit à cause de leur manichéisme exacerbé et l’absence de toute originalité. Ici, le mal se tapit partout, le récit sert un message politique fort avec comme aboutissement une superbe scène finale qui met le monde actuel face à ses contradictions : une démocratie qui n’en est plus vraiment une et la folie en guise de raison. Je peux vous dire que les frissons vous gagnent lors du visionnage et que l’on ne peut s’empêcher de penser à l’autoritarisme larvé de notre gouvernement, la culpabilisation et la paupérisation des plus fragiles, l’arrogance des riches et au final une société fracturée où l’on ne sait plus vivre ensemble. C’est la grosse surprise du film, une grande major se permet de tenir un discours aussi revendicatif, ça faisait un bail qu’on n’avait pas vu ça. Bien sûr la teneur est moindre que les deux œuvres suscitées mais franchement j’adhère à 100%.

Joker 6

Comme dit plus haut, Joker n’est cependant pas parfait. j’ai lu ici ou là que le métrage avait des accents scorcesien. Je trouve cela exagéré avec notamment un manque d’originalité de certains effets, de certaines scènes. Sans inventivité, des scènes manquant parfois de panaches sont contrebalancées par de purs moments de bravoure... C’est aussi ça Joker, un film étrange qui met mal à la l’aise et sort des sentiers battus. Je m’attendais vraiment à moins bien moi qui ne suis pas du tout fan du réalisateur (notamment depuis le très calamiteux Very bad trip 2). À part ce défaut, tout le reste vaut le détour avec notamment une musique qui accompagne magnifiquement la mue du personnage principal. Un film à ne pas louper donc, à voir au cinéma pour bénéficier d’émotions multipliées par dix et voir un spectacle total et révolutionnaire à sa manière.

Posté par Nelfe à 16:29 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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