lundi 7 janvier 2019

"Grace" de Paul Lynch

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L'histoire : Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.

La critique de Mr K : J'ai débuté l'année 2019 avec cette lecture et je peux vous dire que j'ai été gâté ! Première lecture, première claque ! Bon rendement ! Grace de Paul Lynch est un roman époustouflant qui alterne naturalisme et lyrisme dans son écriture pour nous livrer un portrait de jeune-fille hors-norme entre fuite en avant, hallucinations et quête de la lumière. Suivez-moi sur les traces de Grace mais attention vous n'en reviendrez peut-être pas...

L'action se déroule en Irlande, au milieu du XIXème siècle alors qu'une famine terrible s'abat sur le pays. Récoltes perdues, hiver précoce et pauvreté tentaculaire règnent en maître et pousse la mère de Grace à la mettre dehors pour la forcer à partir gagner sa vie toute seule alors qu'elle n'est encore qu'une adolescente. D'un caractère fort avec la langue bien pendue, elle résiste tout d'abord à l'injonction maternelle et finit par partir sur les routes bientôt rejointe par son jeune frère Colly au bagout intarissable. Travestie en homme pour ne pas attirer l'attention, la jeune fille commence un véritable voyage initiatique qui la verra se confronter au monde entre nature magnifique, impitoyable aussi et les hommes que la précarité extrême pousse dans leurs retranchements. Entre espérances, réussites, échecs et grands moments d'abattement, l'héroïne changera et se révélera à elle-même pour devenir femme.

Ce livre a vraiment un charme à part. Cela tient d'abord à son écriture qui n'est pas commune. Il faut un temps d'adaptation au départ pour s'habituer à la narration qui mêle sans prévenir observations, actes, pensées et allers-retour temporels. On commence par se perdre avec finalement la nécessité de lâcher prise pour pénétrer au mieux un univers total que le style étrange transcende par ses envolées riches de sens. Caractérisant à merveille la situation et son personnage principal, l'auteur ne cède jamais à la facilité en terme de forme, se renouvelle sans cesse et nous livre un récit bouleversant par sa générosité, l'épaisseur de son sous-texte et l'exploration chirurgicale de son personnage principal. Certains passages virent ainsi à l'onirisme, au cauchemar ou même au délire désarçonnant une fois de plus le lecteur pour mieux le garder captif et même si cette lecture se révèle exigeante, elle n'est jamais rébarbative et m'a de suite rendu dépendant !

Étonnamment, je suis partagé sur le personnage de Grace que j'ai trouvé tantôt attachante, tantôt flippante ou encore désagréable. C'est là encore un très bon point car comme dans l'ensemble du roman, il n'y a aucun manichéisme ici, chaque âme croisée étant constituée d'ombre et de lumière. Grace face à la difficulté va devoir se construire, grandir plus vite, en s'associant parfois avec des personnes de passage ou en utilisant des subterfuges mentaux détonants ! Grace part dans les tours, s'enfonce dans ses pensées régulièrement et montre un visage redoutable loin de l'image qu'elle renvoie malgré elle aux personnes qui croisent sa route. C'est justement ce mystère mais aussi cette énergie folle qui vont lui permettre à plusieurs reprises de se sortir de l'embarras. Vous verrez, le point de vue adopté parfois fait sortir certains personnages de l'ordinaire, du réel que nous éprouvons quotidiennement. C'est cet aspect des choses qui distingue fortement ce roman au postulat basique des créations littéraires classiques en lui insufflant un supplément d'âme et une passion qui vous dévorent littéralement. Personnage ultra-complexe, plein de contradictions, je me souviendrai longtemps de Grace en elle-même !

Il est bien dur ce périple qu'elle va endurer. L'auteur nous dresse un portrait effroyable et saisissant à la fois de l'Irlande de l'époque : la nature sauvage et indomptée avec notamment de très belles descriptions mêlées de poésie qui font écho aux états d'âme des personnages (le ruissellement d'un cours d'eau, un corbeau posé sur un piquet, le vent dans les arbres, le blanc manteau de la neige...), des populations hagardes qui se méfient de tout le monde car la violence larvée est partout, née de la famine et des tensions sociales. Lynch nourrit son récit de petites touches socio-culturelles au détour des péripéties et donne à voir un monde à l'agonie, où la paupérisation et la mort rode. L'inquiétude quant au sort de Grace étreint le cœur du lecteur gagné par le climax plombant de l'ouvrage et soumis à une empathie qui devient dévorante.

Au delà de l'aspect initiatique de ce chemin de croix éprouvant, ce roman nous interroge sur énormément d'aspects de nos vies avec pêle-mêle la notion de liens familiaux, la foi et le lien qui unit le croyant à son créateur, l'incurie des hommes et leur propension à devenir des loups pour leurs semblables, la raison et la folie qui parfois s'entremêlent quand un choc se révèle trop grand à supporter... Ceci n'est qu'une petite fenêtre sur le monde de Grace qui se révèle au fil de la lecture foisonnant, farouche et d'une beauté mortifère. Rarement, j'aurai lu un récit de ce genre aussi poignant et dégageant autant de profondeur. Un véritable bijou de littérature que je vous invite à découvrir au plus vite !


vendredi 4 janvier 2019

"Vesoul, le 7 janvier 2015" de Quentin Mouron

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L'histoire : Vesoul, le 6 janvier 2015. Les rues bourdonnent : des manifestations, un salon du livre, une fête des sexualités inclusives, des antispécistes, des masculinistes, des nains, des banquiers, des poètes, des fascistes, le Hezbollah, deux prêtres en goguette.

Vesoul, le 7 janvier 2015. un congrès, des cadres dynamiques, un humoriste québécois, des gameuses en extase, des youtubers ivres, une poétesse qui mange du poulpe.

Paris, le 7 janvier 2015. Des coups de feu, des sirènes, une rédaction décimée, des marches blanches, bleues et rouges, des larmes – et de l'hypocrisie.

La critique de Mr K : Attention OLNI ! Oui, avec Vesoul, le 7 janvier 2015 de Quentin Mouron, on peut véritablement parler d'Objet Littéraire Non Identifié tant il ne ressemble à rien d'autre, mêlant subtilement roman picaresque, farce, cynisme et dénonciation du monde actuel. Composé d'à peine 110 pages, ce brûlot élégant se lit vite, tout seul et l'on se prend à y repenser longtemps après sa lecture. Gage de qualité, non ?

Écrit à la première personne du singulier, le narrateur est un jeune homme qui a tout plaqué en Suisse pour traverser la frontière française. Ceci fait, en faisant du stop, il est pris par un cadre supérieur (un certain Saint Preux...) qui se rend à un congrès dans la ville de Vesoul. De fil en aiguille et de manière un peu ubuesque (à peine, à peine...), il le choisit comme maître et va suivre son chauffeur dans un périple des plus absurdes car une fois sur place, il s'en passe de belles... La municipalité de Vesoul, le temps d'une journée, laisse une liberté d'expression totale s'exprimer dans les rues : Saint Preux et son nouveau disciple vont visiter une exposition poétique novatrice, participer à une fête de la sexualité arty et débridée, croiser des manifestants de tout horizon (nains, Hezbollah, Nazis...) et finir par aller au congrès durant lequel ils apprendront la terrible nouvelle des attentats contre Charlie Hebdo.

On a affaire ici à une farce. N'attendez pas de cette lecture, une histoire et une analyse classique. Second degré, ironie et cynisme se mêlent pour donner un ton original et décalé à un texte gouleyant à souhait, où le surréalisme de certaines situations le dispute au pastiche. Volontiers hyperbolique, l'exagération nourrit la réflexion et au travers des déboires des deux protagonistes principaux et des rencontres qu'ils vont faire, l'humanité est passée au crible et nos défauts sont bien nombreux! Quantité de thématiques sont abordées avec un sens de la formule et de la dérision qui ne se dément jamais tout au long de l'ouvrage.

Ainsi il est notamment question des inégalités sociales avec cette sensation que parfois le monde nous échappe et n'appartient qu'à une certaines caste émergente qui ne réfléchit et n'agit qu'à partir d'un seul facteur : l'argent et la manière d'en amasser toujours plus. On croise des puissants et des déshérités, l'auteur se plaisant à nullifier les seconds dans un style ironique mordant. Il est aussi question de l'extrémisme, de sa dangerosité rampante qui peut gagner du terrain très rapidement selon les circonstances du moment (nationalisme, fanatisme religieux, communautarisme à tout va). Et puis, en filigrane, le récit traite de l'illusion que l'on peut nourrir parfois autour de l'idée d'une Nation unie, ne formant qu'une seule âme (réactions après l'attentat notamment). Très temporaire, ce sentiment de convergence morale et cet engagement se transforme en quelque chose de protéiforme et presque d'hideux par moment.

On rit beaucoup pendant ce roman, mais c'est un rire jaune très grinçant. Le réquisitoire est terrible et sans appel, laissant le lecteur possédé par une langue inventive et volontairement érudite. Un livre étonnant et détonant que je vous invite à découvrir au plus vite si vous êtes amateur de lecture différente, déjantée et en prise avec le monde actuel.

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dimanche 30 décembre 2018

"Le Gang des rêves" de Luca Di Fulvio

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L'histoire : New York ! En ces tumultueuses années 1920, pour des milliers d’Européens, la ville est synonyme de "rêve américain". C’est le cas pour Cetta Luminata, une Italienne qui, du haut de son jeune âge, compte bien se tailler une place au soleil avec Christmas, son fils. Dans une cité en plein essor où la radio débute à peine et le cinéma se met à parler, Christmas grandit entre gangs adverses, violence et pauvreté, avec ses rêves et sa gouaille comme planche de salut. L’espoir d’une nouvelle existence s’esquisse lorsqu’il rencontre la belle et riche Ruth. Et si, à ses côtés, Christmas trouvait la liberté, et dans ses bras, l’amour ?

La critique de Mr K : Voila un livre dont j'avais beaucoup entendu parler notamment sur IG. Une connaissance de ce réseau m'a proposé de m'envoyer le livre pour que je puisse à mon tour goûter à sa magie. Ne refusant jamais une découverte littéraire (surtout quand elle est précédée d'une très flatteuse réputation), je me lançais donc corps et âme dans la lecture du Gang des rêves de Luca Di Fulvio, roman fleuve aux accents scorcesiens qui m'a totalement emporté, ne me laissant pas le choix que de continuer inlassablement ma lecture de ce pavé de plus de 950 pages. Attention lecture hautement addictive en approche !

Tout commence en Sicile, où la jeune Cetta suite à un viol se retrouve enceinte et donne naissance au petit Christmas. Pour échapper à sa condition et au déshonneur, elle décide d'embarquer pour l'autre côté de l'Atlantique à la poursuite du fameux rêve américain qui semble exaucer tous les vœux. Mais entre le rêve et la réalité, il y a un monde âpre et difficile que la jeune italienne va devoir affronter. Très vite, des chapitres s'intercalent mettant en scène Christmas devenu un jeune garçon gouailleur qui commence à recruter d'autres âmes perdues pour former sa propre bande (les fameux Diamond Dogs), période charnière de sa vie où il va faire des choix cruciaux pour son futur. Il va notamment un soir rencontrer Ruth, une jeune fille juive violentée qu'il va sauver. C'est le début alors d'un amour fou, une passion inarrêtable qui hantera les deux protagonistes principaux, ceci durant toutes les pages du roman... car longue et tortueuse est la route menant au bonheur.

Je peux déjà vous dire qu'en terme de péripéties, le roman se pose là. Il s'en passe des vertes et des pas mûres durant cette lecture qui ne ménage vraiment pas son lecteur entre naïveté et cruauté, amitiés et trahisons, amour et haine, richesse et pauvreté... Très polarisé, ce roman nous plonge avec fracas et un grand talent dans le début du XXème siècle américain lors de l'éveil d'une civilisation qui va bientôt dominer le monde avec sa culture et ses industries. C'est ainsi que l'on commence au plus bas de l'échelle, à la hauteur du quartier de Christmas et de sa maman qui fait le tapin pour pouvoir nourrir son fils et espérer s'élever socialement. On enchaîne les passages rudes, la vie n'étant pas facile pour une majorité de personnes car l'envers du décor est peu reluisant. Derrière l'Amérique rêvée se cachent les tensions raciales, la corruption des forces de police, le règne des gangs, l'incurie des puissants et le machisme en vogue dans tous les milieux sociaux (chaque personnage féminin du roman le subit d'ailleurs à sa manière). Pour autant, on ne tombe pas dans le manichéisme bête et méchant, des passerelles s'opèrent entre les mondes décrits et des personnages évoluent énormément, ceci de manière nuancée et touchante (le cas de Sal est très éclairant en la matière).

C'est le grand point fort de ce roman : les personnages. Qu'ils soient repoussoirs ou attirants, ils ont tous un supplément d'âme, un traitement quasi amoureux de la part de l'auteur qui a voulu créer de toute pièce des personnages crédibles, des repères auxquels s'accrocher pour dérouler ensuite le récit foisonnant qui nous est proposé. Je ne m'attarderai pas particulièrement sur untel ou untel, tous m'ont fasciné à leur manière. Rien ne nous est caché au final, l'histoire mettant en valeur leur quotidien, leurs obligations, leurs rapports avec les autres dans toute leur complexité mais aussi leur psyché bien souvent tourmentée qui les travaille et provoque réactions et pulsions à de nombreuses reprises. On rentre vraiment dans leur esprit et cela donne au final une gigantesque toile d'araignée, remarquablement maîtrisée qui sert admirablement bien un récit d'une densité énorme et totalement prenante. S'étalant sur environ 20 ans, on a donc le temps de voir évoluer les personnages entre espoirs, déchéances, rebonds et révélations. Comme on est irrémédiablement pris par tout cela, inutile de vous dire que l'on devient très vite asocial et totalement accro. Je remercie au passage Nelfe pour sa patience...

C'est un livre qui nous parle obligatoirement en touchant droit au coeur. Il nous parle de la condition humaine, des tracas et énormes soucis qui peuplent notre vie (la peur du lendemain, les injustices sociales, la pauvreté et la précarité, les tensions sociales et raciales). Il nous raconte aussi une très belle rencontre d'amour avec une histoire romantique à souhait comme je les aime (le dernier acte m'a semblé un peu too much quand même), l'émergence de la radio et du cinéma (et en parallèle une description peu reluisante des mœurs en cours dans ses milieux, Weinstein n'a rien inventé loin de là), la montée en puissance de l'industrie US (en filigrane les progrès de l'automobile, le taylorisme et le syndicalisme) et de multiples thèmes annexes que je vous laisse découvrir par vous-même. Là encore, tous ces éléments ne sont pas gratuits, ils s'insèrent parfaitement dans la trame principale, l'enrichissant et lui donnant une dimension hors norme qui contribue au charme incroyable qui se dégage de cet ouvrage.

Pour être tout à fait honnête, ce livre n'a qu'un défaut. Il a un petit côté convenu avec des passages obligés, des clichés propres au genre. En fait, il y a peu de surprises dans le déroulé de la trame qui suit des chemins balisés. Pour autant, l'intérêt est toujours là, impossible de relâcher ce maudit ouvrage qui est diablement séduisant aussi par l'écriture employée. Simple, accessible, maligne, elle ne peut que séduire entre fraîcheur, verdeur parfois (il y a des passages bien olé olé !) et purs moment de poésie par moment. Elle suscite toute la palette d'émotions que l'on peut ressentir lors d'une lecture, à la manière des montagnes russes, on alterne plaisir pur et inquiétudes dans une immersion totale. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi c'est un des aspects de la lecture que je préfère et on peut dire que dans ce domaine, ce livre est une vraie petite bombe. Je confirme donc les pressentiment de nombres d'amis blogueurs à mon endroit : je rejoins le gang des Diamond Dogs. À qui le tour ?

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lundi 17 décembre 2018

"Petites foulées au bord d'un canal" de Luc-Michel Fouassier

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L'histoire : Sur les berges du canal de Briare, on croise toutes sortes de gens, qui marchent, courent ou le contemplent, immobiles. Tous partagent le même besoin de s’y confier, mais chacun a ses propres raisons de s’approcher si près de ses berges. Et les écluses de s’ouvrir sur des flots d’amertume et de joie, d’espoir et de résignation...

La critique de Mr K : Retour vers la nouvelle aujourd'hui avec le recueil Petites foulées au bord d'un canal de Luc-Michel Fouassier, un livre sorti dernièrement aux éditions Quadrature. Le point de départ est très original, c'est un lieu qui est le dénominateur commun aux 14 textes qui composent l'ouvrage : le canal de Briare permettant la navigation entre la Loire et la Seine. Les récits nous narrent de brèves scènes de la vie quotidienne se déroulant aux abords de l'onde au cœur de la complexité et de la diversité du genre humain. Un sacré voyage qui a du charme et du style comme vous allez pouvoir le lire !

Oscillant entre deux et huit pages maximum, les récits sont très variés tant dans la forme que le fond. Au delà du cadre pré-défini que l'on retrouve plus ou moins développé selon les nouvelles, les récits mettent en avant l'humain dans ses relations à l'autre et à lui-même. On retrouve donc plutôt des situations courantes que l'on a pu nous-même éprouver ou des états mentaux que l'on partage tous. On navigue dans une foule de sentiments contradictoires, passant de l'espoir à la honte mais aussi par l'amour, la détestation, la nostalgie ou encore la passion. Avec une économie de mots incroyable, l'auteur réussit le tour de force de nous plonger dans une vie humaine sans que l'on ait l'impression que l'on soit dans l'artificiel ou le cliché. Étrange sensation que cette balade aussi naturaliste que poétique.

On croise ainsi au détour de ses micro-histoires un homme qui se retrouve seul à un défi-marche auquel il a répondu lors d'un concours entre amis, un joggeur qui rencontre un pécheur aux motivations métaphysiques, un groupe de jeunes traînant aux abords du canal et la découverte de l'amour pour le solitaire de la bande, une femme revenant sur sa vie de couple plus ou moins liée au canal, une prise de bec entre deux randonneurs amoureux (génial), un peintre passionné par les lieux et qui peint obsessionnellement à la manière des impressionnistes d'antan, un lancement de clef par dessus le canal (très bon texte aussi), un joggeur obsédé de chiffres (on n'est pas loin de l'exercice de style à la Queneau là), un lecteur qui va au canal pour retrouver les mots et impressions d'un de ses auteurs préférés, un jeune homme qui tombe en panne avec son combiné Volkswagen et décide de rester auprès du canal, trois jeunes femmes pas chétives qui s'installent dans une maison d'éclusier et font tourner les têtes des hommes du village, un homme s'interrogeant sur les bonnes raisons de larguer une femme (hilarant), des habitués d'un bar discutant du temps qui passe, un guide de péniche-promenade qui nous parle de son métier et de sa tendance à la mythomanie culturelle. Avouez que le programme est varié et savoureux !

Ce fut une belle lecture. L'ouvrage est très court (64 pages) mais la concentration d'émotions est totale et réussie. C'est toujours impressionnant de voir ce que certains auteurs sont capables de faire en si peu de mots. On peut dire que Luc-Michel Fouassier est un maître en la matière. On rit, pleure au fil des nouvelles qui s’enchaînent sans s'en rendre compte dans une douceur ouatée qui caractérise bien l'écriture à la fois dépouillée et évocatrice charmant instantanément le lecteur. Que de beauté déployée ! Il faut le lire pour le vivre, il y a une évidence et une simplicité qui s'échappent de ces pages et rendent ces destinées belles et touchantes à leur manière. Cela donne même envie d'aller faire un tour près du canal pour y écrire aussi sa propre histoire et la mêler aux autres. J'en ai déjà d'ailleurs touché un mot à Nelfe -sic-. Si vous êtes amateurs de nouvelles humanistes et poétiques, foncez ! Vous ne serez pas déçus !

jeudi 13 décembre 2018

"La Ligne verte" de Stephen King

La ligne verte

L'histoire : Octobre 1932, pénitencier d'État, Cold Mountain, Louisiane. Le bloc E, celui des condamnés à mort, reçoit un nouveau pensionnaire : John Caffey rejoint ceux qui attendent de franchir la ligne verte pour rencontrer la chaise électrique, Miss Cent Mille Volts. Mais Caffey n'est pas comme les autres. D'accord, on l'a retrouvé auprès des cadavres ensanglantés de deux petites filles, mais il est étrangement absent. Jusqu'au jour où Paul, le gardien-chef, tombe malade et alors une terrible vérité semble s'esquisser. Qui est ce prétendu meurtrier aux pouvoirs étranges ? Qui dresse Mister Jingles, l'étrange souris, bien trop intelligente ? Quand Paul commence à répondre à ces questions, il sent que personne dans le bloc E ne sortira indemne de la rencontre avec John Caffey.

La critique de Mr K : Voici un titre qui m'échappait depuis un certain temps. Je l'avoue, j'ai eu beaucoup plus jeune une grosse période Stephen King, un auteur qui me faisait frissonner comme personne et qui m'avait bluffé à plusieurs reprises avec notamment des titres comme Shining, Simetière ou encore le fabuleux recueil de nouvelles Danse macabre. C'est pendant un chinage que je tombai sur l'édition originale de La Ligne verte (magnifiques couvertures !), un récit écrit à la manière des feuilletonistes d’antan et dont j'ai déjà vu plusieurs fois l'adaptation en film. Il ne m'a pas fallu plus de cinq secondes pour me porter acquéreur des six volumes pour enfin pouvoir me faire ma propre idée sur cette histoire dans sa version littéraire.

Le narrateur Paul écrit depuis sa maison de retraite où il attend sa fin. À travers des feuillets qu'il écrit régulièrement, il revient sur des événements marquants de sa vie lorsqu'il était gardien chef du quartier des condamnés à mort d'une prison d'État de Louisiane dans les années 30 durant la Grande Dépression. Homme de principe, il vit alors pour son travail et sa famille dans une routine qu'il a fait sienne et qui lui convient malgré l'omniprésence de la mort. L'arrivée d'un colosse noir accusé d'un crime atroce va chambouler les existences bien réglées de l'équipe qu'il dirige, révéler la nature de chacun et même explorer les mystères de la foi et du surnaturel.

Il faut bien l'avouer, Stephen King est un redoutable conteur et une fois le premier volume entamé, il ne m'a pas fallu longtemps pour tomber dans le piège, devenir addict et enchaîner les heures de lecture. Style simple et direct, personnages charismatiques (bien que caricaturaux) et récit enlevé sont les principales force de cette histoire toujours aussi séduisante. Certes, il n'y a aucune réelle surprise comme j'avais vu l'adaptation cinématographique auparavant (très fidèle soit dit en passant) mais on se laisse porter par l'ensemble entre plaisir, révolte et grande tristesse. Ah, il s'y connaît le King pour faire monter la sauce, exacerber les tensions et nous faire bondir dans notre fauteuil ! D'ailleurs, je dois bien avouer que certains passages sont vraiment too much, notamment le personnage-repoussoir de Percy qui à mes yeux n'est vraiment pas crédible car véritable incarnation du Diable. Bon, on connaît l'aspect manichéen qui habite les œuvres du maître de l'horreur mais là c'était trop. Ce qui passe en film est souvent moins digeste en littérature...

Heureusement, il y a les autres personnages qui rattrapent l'ensemble avec leurs contradictions et leur simplicité somme toute humaine (notamment l'équipe de surveillance). Gardiens comme prisonniers sont décrits, mis en action avec finesse, tendresse et beaucoup d'efficacité. Peu de temps mort à déplorer, les flash-back, descriptions et autres sources d'information se mêlent à l'histoire qui avance à un rythme soutenu. Pêle-mêle, j'ai adoré le personnage de Paul (notamment ses rapports avec sa femme), mais aussi Dean le jeune père de famille un peu en retrait, Brutal le gros ours au cœur tendre, Mr Jingles la souris apprivoisée par Delacroix un prisonnier attendrissant malgré le crime qu'il a commis. Et puis, évidemment, il y a John Caffey, le mystérieux détenu qui semble posséder des pouvoirs divins, victimes expiatoires de la cruauté des hommes et qui semble accomplir miracles sur miracles. Là encore, on tombe dans la caricature outrancière à grosses ficelles mais sa naïveté naturelle, son absence totale de cupidité et d'ambition ne peut que faire fondre le lecteur et il est bon parfois de revenir aux fondamentaux. On finit la lecture sur les genoux, les yeux baignés de larmes et même si c'est téléphoné, c’est efficace. Une sorte de terrorisme psychologique comme disait Björk à propos de l'histoire de Dancer in the Dark de Von Trier, un de mes films cultes.

Au final, je suis donc partagé entre un plaisir de lire évident pour une histoire qui marque les esprits et un sous-texte tout de même simpliste et réducteur à 10 000 lieues de ce que révèle être la nature humaine, subtile mélange contradictoire qui n’apparaît pas trop ici (les gardiens principaux et les détenus sont vraiment tous très sympas, c’est magique !). Je dirai qu'on a ici face à nous une œuvre purement récréative, un super brûlot anti peine de mort (ça tombe bien, j'ai toujours été contre) mais pour la nuance on repassera. Dommage dommage car c'est justement ce qui nous manque dans le monde d'aujourd'hui : de la pondération ! Je garde tout de même un avis positif sur ce livre car il a le mérite vraiment de faire passer un bon moment, notamment pour les plus jeunes qui y trouveront des trésors d'humanité qu'ils pourront à leur tour cultiver.

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vendredi 7 décembre 2018

"De la nature des interactions amoureuses" de Karl Iagnemma

De la nature des interactions amoureuses

L'histoire : Dans les huit nouvelles réunies ici, mathématiciens et chercheurs tentent de trouver un équilibre satisfaisant entre les élans du cœur et la pensée rationnelle, dans l'espoir de créer des liens humains aussi solides que les équations et les grandes théories qui structurent leur existence. Ainsi, un universitaire frustré tente de retranscrire sous forme de diagramme la relation compliquée qu'il entretient avec sa petite amie pour l’analyser. Un phrénologiste du XIXe siècle se voit quant à lui forcé de réévaluer le rapport entre connaissance et passion lorsqu'une arnaqueuse dont il est tombé amoureux le bat à son propre jeu. Une femme vit dans l'ombre écrasante de son mari et observe, entre effroi et incrédulité, les expériences controversées qu'il mène sur des sujets humains. Et un vieux professeur rêvasse inlassablement à ses deux obsessions : une belle condisciple rencontrée dans sa jeunesse, et le théorème qui a rendu cette femme célèbre.

La critique de Mr K : Retour en Terres d'Amérique aujourd'hui avec un nouveau recueil de nouvelles américaines à mon actif avec De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemma qui se propose de mêler la science et l'amour au cœur de huit nouvelles. L'auteur est lui-même un scientifique de haut vol et ce premier recueil fort remarqué outre-atlantique a la particularité de mêler des éléments qui à priori sur le papier ne vont pas ensemble. C'est bien connu, le cœur a ses raisons que la Raison ignore...

Huit nouvelles, huit histoires de cœur donc ou du moins de sentiments mêlés entre amour, amitié, compassion, obsession parfois. Tour à tour, on rentre dans des intimités bien diverses et l'on décortique les affres de la contradiction, des luttes intérieures qui nous habitent et nous donnent ce petit supplément d'âme qui fait de nous des êtres humains. Je dois avouer qu'avec un tel programme, j'avais de grosses attentes... qui ont été douchées dès les deux premières nouvelles (dont la première qui donne son nom au recueil) que j'ai trouvé plutôt quelconques et à l'intérêt limité. Cependant, le niveau s'élève par la suite. Ouf ! On l'a échappé belle !

Je passerai donc rapidement sur les deux premières nouvelles (De la nature des interactions amoureuses et Le Rêve du phrénologue) qui ne m'ont pas plu, la faute essentiellement aux protagonistes principaux que j'ai trouvé sans réelle saveur, voire agaçants. Point commun entre les deux, la quête de l'amour absolu, chacun à sa manière via la science et la quête de vérité. La mayonnaise n'a pas pris de mon côté et j'étais plutôt pessimiste pour la suite. Heureusement que je suis perspicace et que j'abandonne difficilement une lecture, je serais passé à côté de beaux récits.

Dans Le Théorème Zilkowski, on retrouve la traditionnelle histoire du triangle amoureux qui a vu ici le héros perdre sa copine au profit de son colocataire. Des années plus tard, il va les recroiser et des souvenirs douloureux vont ressurgir. Ce mathématicien de génie va être confronté à la foi dévorante qui habite désormais son ex et cela va peut-être remettre en cause nombre de ses certitudes. Plutôt classique dans sa facture générale, de beaux portraits d'âmes torturées en ressortent et l'on est touché par les souffrances et les non-dits exposés. Dans L'Approche confessionnelle, tout commence avec une femme qui décide de suivre son VRP de copain qui est sensé vendre les mannequins en bois qu'elle fabrique à de potentiels acheteurs. Là encore, deux beaux portraits d'âmes sœurs qui se sont perdues en chemin, qui ont du mal à démarrer dans la vie (ils sont encore jeunes). Avec quelques flashback bien sentis et des révélations tardives, la fin ne laisse pas trop de doute sur la nature biaisée d'une relation qui en est à son crépuscule...

La nouvelle suivante sort du lot car elle me paraît presque hors sujet. Dans L'Agent des affaires indiennes, un homme vient occuper un poste de médiateur entre des amérindiens et des colons blancs. Sous la forme d'un journal intime, il nous raconte ses journées et surtout l'accumulation des tensions avec une violence larvée qui est à deux doigts d'exploser et contre laquelle il ne semble rien pouvoir faire. Ce texte d'une grande beauté parle davantage d'empathie et d'humanité dans un monde de brutes. C'est un de mes récits préférés mais je dois avouer que le lien avec le reste des textes m'a échappé. Dans Règne, ordre, espèce, on suit la fascination de la narratrice (une spécialiste en gestion forestière) pour un théoricien qu'elle a étudié plus jeune. Elle lit même le même extrait de son ouvrage référence à ses amants, c'est dire ! Ce récit est vraiment pas mal du tout car cette passion irraisonnée nourrit une enquête parfois drôlatique et débouche enfin sur la rencontre attendue ! Je vous laisse découvrir la suite...

Dans La Femme du mineur, un mineur s'intéresse à des problèmes mathématiques en cachette de sa jeune femme qui n'y entend rien et se révèle quelque peu bigote. On sent qu'il veut se prouver quelque chose et notamment qu'il vaut mieux que son travail débilitant. J'ai aimé sa soif de savoir et son abnégation à vouloir briser les barrières sociales de l'époque car c'est de cela qu'il est vraiment question dans ce court récit. Quand sa femme découvre ses activités secrètes, elle se pose des questions et remet même tout en cause. Plutôt légère dans sa forme, cette nouvelle m'a beaucoup touché. Enfin, dans Les Enfants de la faim, une femme délaissée par son médecin de mari s'ennuie. Un jour, un patient s'invite durablement dans la demeure (qui comporte une infirmerie où le docteur s'adonne à des expériences peu ragoûtantes) et un étrange lien va se créer entre eux. De très belles pages là encore sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver envers l'être aimé. Se déroulant au XIXème siècle, l'ambiance à l'ancienne contribue à la réussite de ce court récit qui fait partie de mes préférés de ce recueil.

Au final, voilà un recueil intéressant qui réserve de bons moments de lecture et d'autres plus anecdotiques. Étrange sentiment vraiment, l'écriture est assez inégale d'un texte à l'autre et le sentiment d'empathie varie lui aussi énormément. Sans doute que certaines âmes scientifiques me laissent de marbre, c'est mon côté littéraire qui ressort ! Une lecture sympathique mais finalement pas inoubliable. Il faut dire que la collection Terres d'Amérique possède un sacré catalogue en matière de nouvelles et en ayant lu énormément, je dois avouer que celui-ci est un ton en dessous. À réserver aux indécrottables fans de nouvelles US !

lundi 26 novembre 2018

"L'Apocalypse selon Magda" de Chloé Vollmer-Lo et Carole Maurel

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L'histoire : L'apocalypse annoncée il y a un an n'aura finalement pas lieu ! Tandis que l'humanité tout entière célèbre la nouvelle, Magda, 14 ans, est dévastée. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, à ce jour où Magda décide qu'elle mourra sans regrets. D'amours maladroites en paradis artificiels, sous le compte à rebours des saisons, la jeune fille se découvre à elle-même, dans un monde d'adultes dépassés par les événements.

La critique de Mr K : Petite lecture bien sympathique aujourd'hui avec cette BD empruntée à la médiathèque sur la seule foi de sa quatrième de couverture et de dessins séduisants. L'Apocalypse selon Magda est surprenant, sous fond de trame pré-apocalyptique, il s'agit surtout d'une œuvre très intimiste qui s'empare d'un sujet inépuisable : le passage de l'enfance à l'âge adulte. Pour cela, rien de tel que de prendre un sujet féminin de treize ans, de lui bombarder une nouvelle terrifiante et de la laisser agir à sa guise. Je peux vous dire que ça dépote !

Apocalypse Magda 1

Et oui ! Le proviseur du collège l'a annoncé : la fin du monde, c'est pour dans un an tout juste ! Magda et ses camarades hallucinent mais les médias le confirment : une série d'événements naturels hors norme vont s'enchaîner et l'humanité n'en réchappera pas. Le compte à rebours est lancé, en cinq chapitres qui correspondent chacun à une saison, le temps s'égraine et nous suivons l'évolution de Magda, sa famille et ses proches. Les réactions sont diverses vous vous en doutez, le chaos guette et Magda est bien décidée à changer.

Si vous vous attendez à une BD pré-apocalyptique, passez votre chemin. L’ouvrage s'apparente bien davantage à un récit initiatique, celui d'une jeune fille de treize ans qui à la faveur d'un changement biologique, accentué par un contexte extrême va s'affranchir des règles établies, se chercher comme tous les adolescents du monde. Bien qu'omniprésente dans les esprits, la fin du monde n'est finalement qu'évoquée et l'on se concentre sur le parcours de Magda qui va vivre en accéléré ce que l'on vit normalement en quelques années, l'apparition de ses règles, le jeu des hormones, flirts et premières expériences, premiers gros flips et toute une série d'expérimentations qui vont la changer pour toujours. Sans caricature et grâce à un ton juste et mesuré, on a ici le parfait petit guide de la crise d'adolescent.

Apocalypse Magda 2

Il faut dire que dès le début, le paternel se fait la malle avec sa maîtresse et laisse la famille isolée : la maman, Natacha (la grande sœur de Magda) et l'héroïne elle-même. Le déséquilibre initial ne va faire que se creuser entre interrogations métaphysiques (je ne suis plus une enfant et je veux faire ce que je veux), le goût pour la transgression (sortir à pas d'heure, l'acte de chair) et une famille débordée qui ne gère plus rien dans un monde en perte de repères et qui part à vau l'eau. L'apocalypse est ici volontiers psychique tant on sent que la fêlure grandit entre Magda et les siens. La fin vient cueillir le lecteur avec une dernière planche inoubliable qui permet au récit d'aller au bout de sa logique. C'est suffisamment rare pour être signalé, on n'est pas ici face à une BD purement commerciale avec un cahier des charges morales fixé d'avance. Ici, on cherche le réalisme avant le sensationnel et l'aventure de Magda loin d'être codifiée, explore à merveille la psyché de ces êtres si fragiles et si vulnérables que sont les adolescents (même si beaucoup ne l'avoueront jamais !).

Apocalypse Magda 3

L'Apocalypse selon Magda a donc un ton assez unique entre rire, drame et fatum qui semble indépassable. Les dessins accompagnent très bien le récit et même s'ils ne m'ont pas paru exceptionnels, ils se révèlent dynamiques et bien plus fouillés qu'en apparence, je pense notamment aux émotions des personnages qui s'avèrent très bien rendues malgré un trait un peu léger par moment. On passe donc un bon moment malgré la fin tétanisante qui prolonge bien après la lecture la réflexion induite au départ. Une belle expérience à tenter si le cœur vous en dit.

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lundi 12 novembre 2018

"Écoute-le battre" de Marie Vautier

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L'histoire : De faux espoirs en vraies désillusions, les neuf personnages de ce recueil pourraient baisser les bras, se fondre dans les jours qui passent. Mais il y a cette étincelle au fond d’eux : celle qui les fait ne pas renoncer, croire en l’improbable. Et quand le hasard s’en mêle...

Marcus le déclassé, Daniel sur qui pèse un secret d’enfance, Lana qui n’a pas pris son envol, Irène qui rejoue une partie de son histoire, et les autres. Ils vont être prêts à changer les règles, à faire un pas de côté et à se découvrir tout à coup aux antipodes de ce qu’ils pensaient être, si différents, si vivants.

Avec ce cœur qui continue de battre, envers et contre tout.

Et le poète inconnu, qui apparaît ou disparaît, l’a bien compris qui vient poser ses mots ici ou là...

La critique de Mr K : Retour aujourd'hui sur une lecture à fleur de mot et d'émotion avec ce magnifique recueil de nouvelles intimistes parues chez les éditions Quadrature le mois dernier. Écoute-le battre de Marie Vautier, nous convie à travers neuf courts récits à partager un moment clef de la vie de neuf personnes au bout du rouleau ou au bord de la rupture. Mais un supplément d'âme, une rencontre, une lecture, une réflexion ou encore une observation va les mener au delà de ce qui leur semblait possible...

Véritable plongée au cœur de la condition humaine avec son cortège de doutes, de prises de conscience ; on croise des parcours bien différents au fil des nouvelles qui nous sont proposées ici. Ainsi une femme à la vie désespérante va connaître un instant de grâce et de révélation dans une bibliothèque municipale, un homme divorcé déclassé professionnellement va faire une découverte qui pourrait changer un temps son quotidien morose et lui permettre de renouer avec son fils, une femme nous compte son cycle de rupture et de renaissance à travers un texte hypnotique, un homme attend une femme dans une chambre d’hôtel pour refaire sa vie avec elle (mais viendra-t-elle ?), un relecteur d'épreuve littéraire va découvrir sur le palier de sa porte une poupée gonflable qui pourrait bien changer sa vie et lui permettre de sortir de son existence solitaire et recluse, une femme repense à un lointain passé amoureux alors que sa meilleure amie est prête à se séparer de son mari pour refaire sa vie avec son amant, un homme voit un douloureux passé ressurgir dans sa mémoire à la faveur du visionnage d'un reportage sur un directeur d'ONG africaine, un directeur d'école s'apprête à partir pour son dernier jour de travail avant la retraite et forcément il appréhende, et enfin, l'esprit d'un voyou récemment décédé se raconte et se livre de manière franche et sans fioriture dans des réflexions post-mortem.

Divers, vous avez dit divers ? Oui et non à la fois. Certes, dans Écoute-le battre, on explore nombre d'aspects différents d'une vie humaine : la filiation, l'amour, l'amitié, le désir, le travail, la déchéance suite à un échec pro, la mort, les origines mais le fil conducteur du basculement relie l'ensemble de fort belle manière et donne une cohérence saisissante à l'ensemble des textes proposés. Tout ce qui fait la richesse de nos existences est ici décortiqué de manière frontale, sans chichis et avec un sens de l'économie de mot rare. La nouvelle a cette exigence de devoir faire court, de réussir à caractériser sur très peu de pages une vie entière dans sa complexité. Marie Vautier fait très fort, elle réussit haut le main ce pari que je trouve toujours très risqué et avec un sens de la narration millimétré, un goût pour l'essentiel et en se maintenant dans une certaine retenue. Elle parvient à nous livrer des portraits d'une grande humanité, nuancés et très touchants. Chaque récit est ainsi une fenêtre ouverte sur une existence en suspens parfois, souvent en perte de vitesse et l'on se prend en pleine tête cette mélancolie indubitable qui nous assaille quand notre existence semble nous échapper. C'est d'une grande pureté, d'une sensibilité incroyable qui force le respect et, je dois bien l'avouer, humidifie les yeux à l’occasion tant on touche parfois à la grâce, à l'espoir mais aussi au malheur avec un grand M.

Autre fil conducteur, un livre de poésie à couverture bleue dont les mots sont égrainés dans certaines nouvelles, accompagnant les protagonistes le temps d'un verre au bar, d'une trouvaille sur leur lieu de travail ou un prêt occasionnel entre connaissances. Le mystérieux poète surgit puis repart aussitôt de ces vies instables ou à l'arrêt et va (ou non) dérégler une situation ou du moins indiquer une direction, un souffle à suivre. Ce poète inconnu c'est aussi un peu l'auteur qui par un phrasé unique entre simplicité et poésie de tous les instants englobe le lecteur dans une douce torpeur teintée parfois d'amertume et de regret.

Rarement un recueil de nouvelles ne m'aura autant bousculé intérieurement, provoquant émotions perlées et réflexions plus profondes. L'empathie fonctionne ici à plein et l'on ressort ébranlé mais heureux de cette lecture à la saveur unique. Un petit bijou à déguster sans limite.

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samedi 10 novembre 2018

"Bratislava 68, été brûlant" de Viliam Klimacek

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L'histoire : Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.

Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le "socialisme à visage humain". La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.

Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train. Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ? Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

La critique de Mr K : Une fois de plus, je me suis fait cueillir par un ouvrage de chez Agullo. Quand la grande Histoire rencontre les destinées individuelles, on a souvent affaire à un récit porteur de sens et au souffle puissant. C'est le cas avec ce Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek, auteur reconnu dans son pays qui a construit son roman autour de témoignages qu'il a pu collecter au Canada auprès de réfugiés de la vague d'émigration de 1968 et de leurs enfants. Il a ensuite changé les noms, mélangé les destinées et brodé quelque peu pour étoffer ce roman qui laissera des traces et m'a totalement submergé d'émotions me procurant un rare plaisir de lecture.

Inutile de vous faire languir plus longtemps, ce roman est une vraie petite bombe qui emporte tout sur son passage, rendant furieusement addictif le lecteur qui ne peut décemment pas relâcher l'ouvrage tant il happe l'esprit, le marque au fer rouge et lui donne mille et une occasions d'éprouver de multiples sensations et nourrir la réflexion. Face à l'invasion de notre pays par une puissance étrangère, que ferions-nous ? Au centre du récit, les personnages se débattent avec leurs conditions, leurs désirs et aspirations, et malheureusement l'absence de choix qui caractérise en premier lieu un univers totalitaire. L'URSS veut remettre dans le rang le Parti Communiste tchèque et ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère. Lors du printemps de Prague, la population avait pu entr'apercevoir des réformes humanistes et libératrices ; l'arrivée des tanks à la fin de cet été 1968 va ruiner à jamais leurs espoirs.

Après quelques chapitres permettant de planter le décor, présenter les principaux protagonistes de l'histoire, on arrive très vite à la date fatidique qui va bouleverser définitivement les personnages, le pays et plus globalement le monde. Au delà d'un panorama épatant sur la Tchécoslovaquie de l'époque, du fonctionnement interne du pouvoir, des nominations administratives mais aussi de la vie quotidienne du peuple, l'auteur donne à voir surtout le début de la diaspora tchèque qui commence vraiment avec la fuite massive qu'engendre la remise en ordre soviétique. Famille déchirées et séparées, abandon de tout ce que l'on possédait pour un ailleurs mystérieux, le voyage périlleux, l'arrivée dans un nouveau pays, le regard des populations, la nécessaire intégration et les freins qui lui sont mis, autant d'aspects des flux migratoires traités ci avec finesse et humanité, loin de la bouillie médiatique que l'on nous sert et ressert jusqu'à l’écœurement depuis le début de la crise syrienne entre autre. Il n'y a rien de nouveau, de tout temps les hommes ont fui la guerre et les dictatures, de tout temps ils ont dû reprendre leur vie à zéro, de tout temps ils ont souffert de la séparation d'avec leurs proches restés au pays, de tout temps l'être humain ne se distingue vraiment pas pour son sens de l'accueil et de l’entraide ! Au delà d'un roman traitant d'une période précise et d'un contexte particulier, l'ouvrage de Viliam Klimacek est un cri, un témoignage nécessaire et ô combien important en cette période de repli sur soi généralisé.

On passe donc par tous les états lors de cette lecture-somme. On débute notamment avec les joies de la vie de famille, du travail bien fait dans une usine qui tourne bien, les rencontres avec les copains, les jeux, les enfants innocents qui vivent leurs rêves, les étudiants qui préparent l'avenir. Puis après une légère respiration de trois mois, tout s'effondre. C'est l'heure des choix, partir ou rester ? Certains décident de collaborer avec le pouvoir en place, c'est toujours plus évident d'être du côté des vainqueurs (même si moralement c'est intenable). D'autres décident de partir mais le nouvel ordre verrouille bientôt les frontières séparant les familles et impliquant parfois des prises de risque maximum. Collant au plus près de ses protagonistes, Bratislava 68, été brûlant explore avec un sens de l'économie de mots toutes ces destinées et tisse une toile narrative aussi dense que touchante.

La deuxième partie du roman s'attache davantage à suivre les émigrés dans leur nouvel univers (même si certains passages se déroulent toujours en Tchécoslovaquie). Là encore, on retrouve tout le talent de l'auteur pour décrire vicissitudes et espoirs des nouveaux arrivants qui se heurtent à énormément d'obstacles à commencer par la langue et les tracasseries administratives (enregistrement des personnes, équivalence de diplômes, trouver à se loger). L'action se déroule essentiellement au Canada et aux USA, il est très intéressant de découvrir leur système d'intégration de l'époque qui est loin d'être aussi open qu'ils le prétendaient alors. Long sera le parcours de chacun pour trouver sa place, sa nouvelle place devrais-je dire tant tout retour au pays est impossible. Il faudra attendre 1989 pour que les choses évoluent et permettent à certains d'éventuellement penser à revenir dans le pays de leurs origines...

Enfin, Bratislava 68, été brûlant est remarquablement servi par une écriture d'une grande beauté, à la fois efficace dans sa manière d'aborder les choses frontalement, elle s'écarte des sentiers battus par une poésie de tous les instants qui habille le récit d'une dimension humaniste douce et mélancolique. Les rapports humains s'en trouvent transcender, le roman nous emballant irrémédiablement vers un passé pas si lointain, où des familles vivent, rient, pleurent et parfois se brisent. C'est beau, c'est puissant, c'est bluffant. Une sacrée bonne lecture que je ne saurais trop vous conseiller !

lundi 5 novembre 2018

"Trois fois la fin du monde" de Sophie Divry

Trois fois la fin du mondeL'histoire : Après un braquage avec son frère qui se termine mal, Joseph Kamal est jeté en prison. Gardes et détenus rivalisent de brutalité, le jeune homme doit courber la tête et s'adapter. Il voudrait que ce cauchemar s'arrête. Une explosion nucléaire lui permet d'échapper à cet enfer. Joseph se cache dans la zone interdite. Poussé par un désir de solitude absolue, il s'installe dans une ferme désertée. Il se construit une nouvelle vie avec un mouton et un chat, au coeur d'une nature qui, dangereusement, le fascine.

La critique Nelfesque : Sophie Divry n'en est pas à son premier roman et pourtant c'est avec "Trois fois la fin du monde" que je la découvre. Contemporain teinté de post-apocalyptique, cet ouvrage scindé en trois parties - Le Prisonnier, La Catastrophe et Le Solitaire - nous plonge dans le quotidien de Joseph, fraîchement incarcéré suite à un braquage soldée par la mort de son frère.

Au plus près du personnage, le lecteur est emporté dans les pensées de Joseph, portées par une écriture saisissante. La prison, expérience traumatisante où il va perdre toute dignité ainsi que sa naïveté, la catastrophe nucléaire qui va tout balayer sur son passage et laisser un monde désolé où seule la survie compte, et l'exil forcé dans une ferme avec un retour aux sources imposé par la force des choses. Trois situations, trois gradations à la fois dans l'horreur et la découverte de soi.

La plume de Sophie Divry est surprenante. Avec de purs moments de poésie, elle nous emporte le coeur et nous touche profondément là où plus loin elle se fait terre à terre et attachée à des banalités de la vie quotidienne, la langue se faisant pour l'occasion oralisante. Comme des fulgurances de beauté et de pensées profondes au milieu d'une vie commune où Joseph se parle à lui-même et s'attache à de petits gestes pour ne pas sombrer.

Trois fois la fin du monde IGIl va faire l'expérience du réapprentissage de la vie au plus près de la nature, de ses besoins, au rythme des saisons, s'émouvoir de la couleur d'une fleur, du vent dans les arbres, de la caresse d'un chat. Joseph qui a d'abord été privé de liberté, se retrouve aujourd'hui avec un monde pour lui seul et l'angoisse qui va avec. Un retour à la nature après la prison qui ne va pas sans heurt.

Avec une écriture tour à tour percutante, poétique, directe, ce roman hybride par son fond et sa forme retourne le cerveau et le cœur. "Trois fois la fin du monde" ne ressemble à rien d'autre. Oubliez tous les romans que vous avez pu lire sur la fin du monde, oubliez ceux sur la prison, oubliez les romans de grands espaces, Sophie Divry casse les codes et nous offre sa propre vision du post apo, de la survie et de l'introspection. Bravo !

 

 

(Je n'ai pas pu m'empêcher de partager en story IG cette page du roman. Je vous la laisse ici pour vous faire une idée de l'écriture de Sophie Divry.)