dimanche 10 novembre 2019

"Joker" de Todd Phillips

Joker affiche

L'histoire : Le film, qui relate une histoire originale inédite sur grand écran, se focalise sur la figure emblématique de l’ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d’Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société.

La critique Nelfesque : J'avais très envie de voir Joker. Pourquoi ? Alors que je n'aime pas les super héros et que Batman m'indiffère passablement... Pour Joaquin Phoenix ? Pas faux, il est vrai que certaines de ses prestations, notamment dans l'excellent Her, m'avaient bluffée. Pour la Mostra de Venise ? Non, puisque j'avais prévu de le voir avant que l'acteur décroche le Lion d'or. J'ai eu fortement envie de voir Joker, tout simplement en voyant la bande annonce qui m'a scotchée à mon siège lorsqu'elle est sortie. Mr K n'était pas trop chaud pour aller le voir au départ et petit à petit j'ai réussi à le convaincre. Comme j'ai bien fait !

On suit le quotidien d'Arthur Fleck, un gars lambda avec des problèmes d'argent qui vit avec sa mère handicapée. Il s'occupe d'elle, la chérit et vit de petites missions de clown auprès d'enfants à l'hôpital et en tant qu'homme sandwich dans les rues de Gotham City. Lui-même présente un handicap, il rit nerveusement dans certaines situations, et on ne peut pas dire qu'il soit respecté par les gens qui l'entourent. De ses collègues de travail à son patron, en passant par les gens qu'il croise, il n'inspire que moqueries et méfiance. Car oui, Arthur Fleck est étrange et incompris.

Joker 1

Sous traitement médicamenteux, qu'il se procure auprès de son assistante sociale dans un centre d'aide social, il est sans cesse sur un fil et peut à tout moment tomber. Cette tension est extrêmement bien rendue dans le film et nous tient à la gorge du début à la fin. Un faux pas et il tombe. Un licenciement, un passage à tabac, un mépris de plus et il bascule.

Dans un contexte social lui aussi à deux doigts de sombrer, le terreau est propice ici à un pétage de plombs en règle. Arthur veut aller de l'avant, a des rêves plein la tête, tente des choses, s'efforce de sourire en toutes circonstances comme sa mère lui a enseigné, mais arrive un moment où tout est trop dur et seul face à son mal, il va basculer et franchir la frontière qu'il tentait jusque là de garder à distance.

Joker 5

Joker est à mes yeux beaucoup plus un film social qu'un long métrage en lien avec les super-héros. Vous n'avez pas vu Batman ? Vous vous fichez de tout ça et ce type d'univers ne vous parle pas ? Ici, on en est bien loin. On suit juste un homme qui arrive en bout de course et va complètement craquer face à une enfance traumatisante, une vie personnelle frustrante et un quotidien fait d'épreuves. Quand tout dans l'existence d'un homme semble lui mettre des bâtons dans les roues, quand le contexte économique et social est au diapason et que la gouvernance ne semble pas écouter le peuple, on en arrive à des situations extrêmes qui soulèvent les foules. Cela ne vous rappelle rien ?

Avec un film viscéralement prenant, qui tire la larme plus d'une fois, Todd Phillips surprend en proposant un long métrage diaboliquement actuel qui parle d'une époque, d'une génération, de la désespérance et du mal de vivre. L'acteur principal, par sa tension permanente et sa sensibilité à fleur de peau, porte le film qui ne serait pas celui qu'il est sans lui. Magnifique !

Joker 3

La critique de Mr K : 5/6 : un sacré bon film qui ne passe pas loin de la case chef d’œuvre. Un acteur en état de grâce, un discours politique qui me parle, un ascenseur émotionnel d’une grande intensité font de ce film un métrage dont on se souvient longtemps après le visionnage même si pour ma part je trouve que la réalisation n’est pas exempte de défauts et empêche à mes yeux le film de côtoyer des œuvres cultes.

Joaquin Phoenix est tout bonnement fabuleux dans le rôle de ce grand benêt atteint de troubles psychotiques. Arthur Fleck vit seul avec sa vieille mère dont il s‘occupe avec fidélité. Clown de métier, il fait de la publicité dans la rue en soulevant une pancarte. Étrange et différent, il inquiète ses collègues car il est souvent pris de fous rires incontrôlables et tient des propos parfois décousus. Sous perfusion chimique, rendant visite à son travailleur social toutes les semaines, il ne se voit pas exister et patauge dans la galère. Son rêve ? Devenir humoriste. Le problème comme le dit sa mère, c’est qu’il n’est pas drôle et manque de confiance en lui.

Joker 7

La routine n’est donc pas rose et les événements vont se précipiter à la suite d’un enchaînement de coups du sort qui vont faire basculer Arthur du côté obscur. Face à l’incurie des hommes, une société qui aliène les personnes les plus fragiles tout en les contrôlant via les médias, un homme pète les plombs et le Joker est cet homme ci. Mais que son chemin de croix est long et douloureux avant la libération anarchique qui va le mettre sur orbite !

Joaquin Phoenix porte tout le film sur ses épaules. Sa prestation est magistrale et nul doute que l’Oscar ne lui échappera pas. Littéralement possédé par son rôle, il joue à merveille et rend crédible un personnage tourmenté pour qui l’empathie fonctionne à plein. J’ai rarement vu quelqu’un jouer les psychopathes ou l’aliéné avec autant de brio. Dès les dix premières minutes, il me tirait déjà les larmes des yeux et je peux vous dire que ce n’était pas les dernières ! Il faut dire que le scénariste n’y va pas de main morte avec lui entre agressions, moqueries, complexes et une ambiance apocalyptique dans une Gotham City révoltée et au bord de l’implosion. Et si l’étincelle qui faisait tout sauter, c’était lui ?

Joker 2

Il y a du Fight club et du V pour Vendetta dans ce film. La critique est acerbe et pointe du doigt l’impunité des puissants, la manipulation et l’exploitation des plus faibles. La société est malade, sous perfusion et l’explosion n’est plus loin. On est bien loin des films de super héros qui ne m’ont jamais séduit à cause de leur manichéisme exacerbé et l’absence de toute originalité. Ici, le mal se tapit partout, le récit sert un message politique fort avec comme aboutissement une superbe scène finale qui met le monde actuel face à ses contradictions : une démocratie qui n’en est plus vraiment une et la folie en guise de raison. Je peux vous dire que les frissons vous gagnent lors du visionnage et que l’on ne peut s’empêcher de penser à l’autoritarisme larvé de notre gouvernement, la culpabilisation et la paupérisation des plus fragiles, l’arrogance des riches et au final une société fracturée où l’on ne sait plus vivre ensemble. C’est la grosse surprise du film, une grande major se permet de tenir un discours aussi revendicatif, ça faisait un bail qu’on n’avait pas vu ça. Bien sûr la teneur est moindre que les deux œuvres suscitées mais franchement j’adhère à 100%.

Joker 6

Comme dit plus haut, Joker n’est cependant pas parfait. j’ai lu ici ou là que le métrage avait des accents scorcesien. Je trouve cela exagéré avec notamment un manque d’originalité de certains effets, de certaines scènes. Sans inventivité, des scènes manquant parfois de panaches sont contrebalancées par de purs moments de bravoure... C’est aussi ça Joker, un film étrange qui met mal à la l’aise et sort des sentiers battus. Je m’attendais vraiment à moins bien moi qui ne suis pas du tout fan du réalisateur (notamment depuis le très calamiteux Very bad trip 2). À part ce défaut, tout le reste vaut le détour avec notamment une musique qui accompagne magnifiquement la mue du personnage principal. Un film à ne pas louper donc, à voir au cinéma pour bénéficier d’émotions multipliées par dix et voir un spectacle total et révolutionnaire à sa manière.

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mardi 29 octobre 2019

"La Page blanche" de Pénélope Bagieu et Boulet - ADD-ON de Mr K

page blanche

J'ai déjà lu et chroniqué cet ouvrage le 19/02/13. Mr K vient de le terminer et de le chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de la mienne.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "La Page blanche", ça se passe par là.

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jeudi 24 octobre 2019

"Danses du destin" de Michel Vittoz

Danses du destinL’histoire : J'ai tiré, il est tombé dans le caniveau. Je me souviens du bruit. Sourd. Un sac de terre sur le pavé. Je ne savais même pas qui c'était. Après je lui ai encore donné des coups de pied. La haine. Je ne croyais pas que c'était possible, haïr à ce point. Haïr un inconnu qu'on vient de tuer. Haïr un mort. Je ne sais pas combien de fois il aurait fallu que je le tue pour cesser de le haïr. Mes coups de pied l'ont fait rouler jusqu'au bord du quai. Il est tombé dans le canal entre deux bateaux. Je l'ai vu disparaître dans l'eau noire.

Je tue mon père sans le savoir. Tu veux comprendre pourquoi. Elle, Il devait la tuer. Nous n'en savons pas plus. Vous non plus. Ils se demandent ce qui a bien pu se passer.

La critique de Mr K : Chronique d’un ouvrage différent aujourd’hui, Danses du destin de Michel Vittoz appartient à cette catégorie d’ouvrage qui marquent durablement leur lecteur : une trame basique à portée universelle et une forme narrative éclatée jouant ici sur les pronoms personnels qui amorcent chaque début de chapitre comme une indication du point de vue adopté. La surprise initiale se meut très vite en la découverte d’une construction narrative originale qui porte le récit et lui donne une force insoupçonnée. Suivez le guide !

Sachez tout d’abord que cet ouvrage est la suite d’un livre que Michel Vittoz a publié il y a déjà bien des années. Ne l’ayant pas lu, je partais avec une petite appréhension que la suite de ma lecture a rapidement levé. Rassurez-vous donc, on peut tout a fait lire Danses du destin indépendamment et en retirer la substantifique moelle.

Tout commence par une course poursuite entre un malfrat et un policier qui se termine en drame. Le policier passe l’arme à gauche, le meurtrier s’échappe et se rend compte qu’il a tué sans le savoir son géniteur qu’il croyait mort depuis bien longtemps ! Commence une lente et profonde introspection matinée de références à Oedipe et à la psychanalyse qui y est liée. Tuer le père... En parallèle, nous suivons divers personnages qui de prime abord ne semblent pas reliés à la trame principale : un tueur à gage rend visite à une petite mamie esseulée, le Serpent une huile de la République Française qui agit dans l’ombre des puissants depuis des décennies ou encore un jeune flic plongé dans une enquête tortueuse. Des liens apparaissent, des faisceaux de présomption aussi et au final tout s’emboîte et emporte l’adhésion admirative du lecteur.

Il faut dire que l’auteur s’y entend pour proposer des personnages attachants et complexes. Chacun voit ici ses motivations les plus intimes remonter à la surface et livrées sur un plateau. Il souffle sur ces pages une certaine urgence, une dramaturgie intense qui prend à la gorge. Relations familiales, sociales et politiques sont décortiquées au-delà des apparences et des poncifs. En cela il se dégage une profonde humanité de ce récit dans ce qu’elle a parfois de beau mais souvent aussi de cruel et d’inique. On parcourt ces lignes avec une impression de malaise qui va grandissante, on réfléchit et on ne peut que constater les béances existantes dans certaines vies, tronquées, gâchées ou tout simplement touchées par un fatum annihilant.

La grande Histoire fait son apparition assez rapidement avec notamment l’évocation du passé trouble de certains protagonistes. La Seconde Guerre mondiale avec l’épisode de l’occupation allemande et le fractionnement en deux de la société française entre collabos et résistants est très subtilement évoquée à travers l’évocation du passé des plus âgés des protagonistes. Héros et salauds se côtoient, traversent parfois les barrières de la morale et leurs errances ont des retombées bien des années plus tard. Cela rajoute une profondeur à la trame, nourrit la perception que l’on a des personnages et invite à la révision des horizons d’écriture que l’on avait pu construire auparavant. C’est judicieux et totalement addictif surtout que l’auteur revenant au temps présent se permet entre deux phases de narration pure de distiller quelques messages de bon aloi en total cohérence avec ma perception de la société avec notamment la collusion médias / pouvoir et un message social clinique mais plein de vérité.

Cet ouvrage est donc bien plus qu’un simple roman fait de regret, de haine, de revanche et de règlement de comptes. Servi bien noir, sans réelle lueur d’espoir, il se lit avec une facilité déconcertante. La langue est gouleyante sans être exigeante. Il faut simplement s’adapter à l’organisation déstructurée des chapitres, faire le lien entre pronoms personnels et personnages, prendre patience et laissé le récit venir à soi et même se laisser interpeller par l'auteur qui n'hésite pas dans certains passages à nous interpeller directement ! Une fois les trente premières pages parcourues, on commence à saisir la logique adoptée et l’ensemble fascine. Très difficile à relâcher par la suite, on finit sa lecture heureux et quelque peu ébranlé par la teneur de l’ensemble. C'est typiquement le genre d’ouvrage que j’adore et que je ne saurais que trop vous conseiller.

mercredi 9 octobre 2019

"Pyongyang 1071" de Jacky Schwartzmann

pyong

L’histoire : Marathon. Corée du Nord. Rien à voir, a priori. Et pourtant, le marathon de Pyongyang existe, et il n’est ouvert qu’aux étrangers. Jacky Schwartzmann a dépassé ses limites en parcourant 42 kilomètres dans l’un des pays les plus fermés au monde. Son dossard : le n°1071.

Rien n’était gagné. Il a fallu passer l’étape de l’inscription, celle de la sélection, puis se préparer au marathon et à un voyage dans la dernière dictature communiste à l’œuvre. Savoir que l’on sera guidé, désorienté, mais aussi très entouré.

La critique de Mr K : Chronique d’une déception aujourd’hui avec Pyongyang 1071 de Jacky Schwartzmann sorti il y a peu aux éditions Paulsen. J’affectionne tout particulièrement cette dernière pour ses propositions décalées et son ouverture sur le monde. J’ai ainsi adoré La Mer des cosmonautes de Cédric Gras et Briser la glace de Julien Blanc-Gras. Cet ouvrage promet beaucoup quand on prend connaissance de la quatrième de couverture, un ton léger pour un sujet détonant : la Corée du nord. J’étais plus qu’enthousiaste à l’idée de lire les pérégrinations de l’auteur dans la dernière dictature communiste du globe, pays secret, inquiétant et trop souvent fantasmé. Malheureusement, ma lecture bien que rapide n’a pas répondu à mes attentes et l’auteur m’a même agacé plus d’une fois !

Le principe de base est excellent : l’auteur décide de participer à un marathon en Corée du Nord, organisé et encadré par les autorités bien évidemment. Pour le coup, l’occasion est trop belle, on n’a en effet pas l’occasion d’aller dans le pays le plus fermé du monde tous les jours ! Passée l’étape des interrogations et de la préparation, le voila parti pour Pékin puis la Corée du Nord. Mélangeant réflexions et descriptions, il participera à l’épreuve (et fera d’ailleurs un très bon résultat) et visitera certains hauts lieux symboliques du pouvoir, le tout surveillé de près par un régime obsédé par l’ordre, l’obéissance et l’ennemi américain.

La première partie de l’ouvrage traite donc de l’annonce du projet et de sa préparation. Ce qui est intéressant au départ devient assez vite barbant, l’auteur lorgnant parfois vers l’auto-satisfaction et le nombrilisme. L’humour ne désamorce pas vraiment la chose, rendant les propos tantôt pédants, tantôt horripilants. Ne vous trompez pas, j’aime beaucoup le cynisme, quand il est utilisé avec tact et assorti de réflexions sur l’humain, je suis plus que preneur en fan inconditionnel de Pierre Desproges que je suis. Ce qui devait être le début d’une formidable aventure en terres dictatoriales se transforme en énumération de lieux communs et en manuel de préparation du parfait marathonien. Il faut donc attendre la page 71 (sur 185 tout de même !) pour que le narrateur décolle enfin pour Pékin...

Pour le coup, le livre prend un peu d‘ampleur car commence pour l’auteur une expérience hors norme qui le voit confronté aux tracasseries douanières, un marathon éprouvant physiquement puis la série de visites organisées par le pouvoir pour ses visiteurs occidentaux. Pour tout vous avouer, je n’ai rien trouvé de transcendant dans cette partie non plus, il n’y a pas de révélations fracassantes ou de réelle découverte pour celui ou celle qui s‘intéressait déjà au sujet auparavant. Ben oui, il n’y a personne dans les rues, ben oui un pouvoir dictatorial s’autocongratule dans des lieux et des cérémonies démesurés et souvent kitschs, ben oui les visiteurs étrangers ne peuvent rencontrer de vrais gens du peuple, ben oui on est constamment surveillé... Gardant son ton cynique, j’ai trouvé l’entreprise assez vaine, assez plate en terme de critique et surtout très prétentieuse. Il faut croire que cet auteur et moi ne sommes pas faits pour nous entendre...

C’est d’autant plus décevant que je connais nombre de blogueurs qui ont apprécié l’ouvrage vantant son humour et son propos. Personnellement, je suis totalement passé à côté et je ne suis pas près de repratiquer cet auteur. À chacun, je pense, de se faire sa propre opinion...

samedi 28 septembre 2019

"Un Curé d'enfer" de Jorn Riel

un curé d'enfer

L’histoire : Retour au Groenland ! Après La Vierge froide et autres racontars, Un safari arctique et La Passion secrète de Fjordur, Jorn Riel nous propose, cul sec, quelques nouveaux racontars burlesques qui nous ramènent chez nos amis trappeurs et chasseurs du Grand Nord.

La critique de Mr K : Voyage livresque bien dépaysant aujourd’hui avec ma lecture très enthousiaste de Un Curé d’enfer de Jorn Riel. C’est ma première incursion chez cet auteur et je peux déjà vous dire que j’y retournerai très vite tant j’ai adoré son style incisif, ce mélange peu commun de rudesse et d’humour et une évocation d’une rare acuité du quotidien de ces hommes du Nord perdus au milieu de nulle part mais qui réussissent à s’adapter à leur conditions de vie plus que difficiles.

Cet ouvrage s’inscrit dans une série de 10 recueils mais peut se lire indépendamment des autres. Certes quelques références pourront vous échapper mais rien d’irrémédiable rassurez-vous ! Un Curé d’enfer se compose de sept courtes nouvelles où l’on croise des personnages hauts en couleur que l’on peut à l’occasion retrouver d’une nouvelle à l’autre selon les desiderata d’un auteur qui s’amuse à nous narrer des racontars, petites anecdotes et histoires se déroulant dans le nord-est du Groenland. Car ils sont peu d’hommes décidés à rester sur cette terre inhospitalière où la vie se conjugue à la survie avec une organisation bien réglée où le moindre accroc peut mener au drame. Trappeurs, chef de station ou encore le capitaine du navire de ravitaillement nous racontent donc des événements étranges ou qui sortent de l’ordinaire sous forme de petites histoires où la rigueur se dispute au cynisme et à l’humour. De quoi égayer leurs soirées bien arrosées à côté d’une cheminée bien allumée !

Comme beaucoup de recueils de nouvelles le contenu est ici très varié. J’ai trouvé que tous les textes proposés se valaient, d’ailleurs au final, on se rend compte que les huit textes forment un ensemble cohérent et assez bluffant dans sa construction. On se plaît à croiser les histoires, à faire du lien et surtout retrouver des personnages auxquels on s’attachent immédiatement. Tour à tour, on va apprendre à emballer un cadavre afin de le conserver suffisamment longtemps en bon état pour qu’il soit présentable quand la famille le récupérera (il faut attendre des mois avant qu’un bateau se pointe pour pouvoir retourner au Danemark), une très belle nouvelle évoque la relation très particulière qu’a noué un homme avec un chien de traîneau et l’accident dramatique auquel ils vont survivre. Dans une autre nouvelle, un trappeur accueille un nouvel arrivant accompagné d’un drôle d’animal de compagnie venu des tropiques, la suite n’est pas triste je peux vous l’assurer ! Autre texte drolatique, celui où l’on suit le parcours d’une puce qui va voyager de site en site en pompant le sang de ses habitants au passage . On suit la panne d’inspiration d’un aspirant écrivain qui trouvera une solution peu commune à l’aide d’une boite de sardine à l’huile. Enfin, l’ultime récit voit l’arrivée sur ce continent de glace d’un curé particulièrement intransigeant qui n’a qu’un but : bannir l’alcool des foyers ! Autant vous dire qu’il aura fort à faire ! Chaque nouvelle est précédée d’une petite citation qui prend tout son sens quand on termine sa lecture, souvent l’ironie est de mise et l’on sourit à la répartie bien sentie que l’auteur nous assène.

Très vifs, les récits alternent avec un talent certain, historiettes tantôt cocasses, tantôt plus graves avec de beaux moments de description de la vie rude de ces hommes du bout du monde. Loin de la civilisation, il faut s’adapter et dans ce domaine, on en apprend beaucoup durant cette lecture. La pêche et la chasse, la transformation des prises est au cœur des préoccupations ainsi que le chauffage, l’entretien des cabanes et l’élevage des chiens de traîneau. Il y a aussi l’alcool qui est omniprésent dans ces récits, on est dans un monde d’homme où l’on trompe la solitude et l’isolement par les paradis artificiels éthyliques. C’est aussi l’occasion dans certains passages de voyager, de s’évader dans le grand paradis blanc avec sa neige à perte de vue, ses animaux sauvages et la rudesse de son climat qui endurcit les corps mais pas les cœurs. Il faut de la solidarité et de la solidité pour tenir et ces racontars en sont la preuve éclatante.

Il est donc beaucoup question de l’humain dans ces textes aussi percutants qu’évocateurs. Amitié, effort, travail mais aussi croyance, foi et bonnes bitures sont au programme d’un ouvrage qui se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé. C’est un recueil très réussi et qui incite fortement le lecteur à partir en quête des autres racontars que cet auteur talentueux a pu écrire. Suite de la découverte dans un prochain post...

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samedi 21 septembre 2019

"Une Sirène à Paris" de Mathias Malzieu

une sirene a parisL'histoire : Juin 2016, la Seine est en crue et Gaspard Neige trouve sur les quais une sirène blessée qu'il ramène chez lui. Elle lui explique que tous les hommes qui entendent sa voix tombent amoureux d'elle et en meurent, mais, convaincu que son coeur est immunisé depuis sa rupture, Gaspard décide de la garder jusqu'au lendemain dans sa baignoire.

La critique Nelfesque : Voilà un roman sorti en février dernier et dont j'ai complètement oublié de vous parler (en même temps vous avez dû remarquer que c'est plutôt ma moitié qui fait office de gardien du blog, côté chroniques littéraires, ces derniers temps...). Mathias Malzieu est un auteur que j'aime beaucoup. Il a son style, son univers, ses romans ne ressemblent à aucun autre. Ça, Mr K le sait puisque c'est le jour de la Saint Valentin qu'il m'a offert "Une Sirène à Paris". Quel romantique ce Mr K !

On suit ici une histoire d'amour peu commune. Chacune est différente certes mais là on gravit les sommets. Qui aurait pu prédire qu'un jour Gaspard, jeune homme au coeur brisé, puisse tomber amoureux d'une sirène ? Oui, une sirène une vraie, une créature qu'il retrouve un jour en fâcheuse posture dans la baignoire de son petit appartement parisien. Point de départ complètement farfelu, Mathias Malzieu, tout au long du roman, ne se départira pas de cette douce folie.

Bien entendu, Garpard n'est pas tout à fait comme les autres. D'une famille de surprisiers (terme que l'auteur invente complètement, lui l'adepte des créations de ce type qu'il fait vivre si bien), il est ouvert au merveilleux, aux petites surprises du quotidien, à tout ce qui peut amener un peu de joie et de paillettes dans une vie qui sans cela pourrait être complètement fade et banale. Commence alors une folle épopée. Un amour est-il vraiment possible entre un homme et une sirène ? Si oui, comment la mener à bien ? Et surtout comment la gérer dans la vie de tous les jours ? Aventures, questionnements, renoncements sont au centre de ce roman qui fait la part belle à la féerie allant même parfois jusqu'au what the fuck. Mais il est comme ça Mathias Malzieu, il pousse ses concepts jusqu'au bout et, avec sa plume enlevée et poétique, rend crédible la moindre de ses idées.

"Une Sirène à Paris" n'est à mon sens pas du même niveau que certains des ouvrages qu'il a pu écrire par le passé. Question de goût sûrement et du fait d'adhérer ou pas à ce type d'histoires, j'ai eu beaucoup plus de mal ici à me plonger dans l'idylle de Gaspard et Lula. J'ai été moins touchée par ce roman ci et je n'ai pas retrouvé le foisonnement poétique que j'aime tant chez Malzieu d'ordinaire. Cette façon d'écrire qui bouscule complètement les codes. Reste tout de même quelques passages suspendus d'une grande beauté comme lorsqu'il évoque les inventions de la grand-mère de Garpard ou certains drames qui peuvent le toucher au fil de l'histoire. Etant quelqu'un de très attachée aux objets qui nous rappellent nos chers disparus, une scène m'a particulièrement émue. Question de point de vue et surtout de vécu encore une fois.

Si vous aimez les histoires d'amour à paillettes et écailles, les unions impossibles, les déchirements et l'aventure, "Une Sirène à Paris" est fait pour vous. Il réveille la petite part d'enfance qui subsiste en nous et fait voir le quotidien d'un autre oeil, celui naïf et émerveillé d'un enfant. Un joli conte qui se lit très vite et met un peu de baume au coeur.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Journal d'un vampire en pyjama
- Le Plus petit baiser jamais recensé
- Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi
- Métamorphose en bord de ciel
- La Mécanique du coeur

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lundi 16 septembre 2019

"Quand la parole attend la nuit" de Patrick Autréaux

Couverture-

L’histoire : Dans cet entre-temps qui sépare la chute du mur de Berlin et celle des Twin Towers, il y eut une époque, bouclant le siècle dernier, qui aura semblé à beaucoup en suspens.

Solal fait alors ses études de médecine. Mais sa jeunesse est inquiète. Témoin de parents qui se déchirent, il connaît lui aussi les joies et désillusions du premier amour. Devenu interne aux urgences psychiatriques, il apprend au fil des nuits de garde à écouter, à ne plus avoir peur, à accepter parfois son impuissance.

La critique de Mr K : Lecture contrastée aujourd’hui avec Quand la parole attend la nuit de Patrick Autréaux, paru en août aux éditions Verdier. Je suis partagé sur ce titre qui tour à tour séduit et agace avec une histoire pleine de promesses mais un style qui peut se révéler pesant par moments, émoussant l’enthousiasme que j’avais au départ à l’idée de découvrir les affres existentielles du personnage principal.

On suit l’histoire de Solal, un jeune homme qui prépare médecine. L’accent est mis durant tout le roman sur son ressenti amoureux et social. Il est bien sûr question de ses études, de ses longues périodes de révision et d’assimilation de connaissances mais finalement c’est secondaire. Le jeune homme n’a pas une vie sentimentale des plus évidentes et l’auteur s’attarde beaucoup sur l’histoire d’amour originelle de Solal avec Simon, le premier homme de sa vie. Rarement un coup de foudre ne mène vers les chemins de la félicité et après la période de découverte de l’autre, de transcendance physique, vient le temps de la déception et de la souffrance. On finit par retrouver Solal un peu plus tard lors d’un premier poste comme médecin titulaire dans un hôpital psychiatrique. C’est l’occasion pour lui au contact de collègues et de patients de faire le point sur sa situation et de réfléchir au sens de sa vie. Entre ses malheurs amoureux et les déchirements du couple que forment ses parents, je peux vous dire que c’est pas gagné !

Les débuts du roman m’ont drôlement plu. L’écriture, d’une grande épaisseur, rentre dans les détails de l’intimité, l’auteur ne nous cache rien ou presque de la vie de son personnage, de ses pensées et de ses expériences. On se retrouve parfois dans son vécu. Malgré une orientation sexuelle différente, on vit les mêmes choses et cela nous touche au plus profond. L’excitation d’une première relation sérieuse, la peur de décevoir l’autre, les moments de complicité et de partage mais aussi les premières fêlures et tromperies sont autant d’étapes, de phases quasi nécessaires pour la construction de l’individu. L’auteur excelle dans ce décorticage systématique et d’une extrême précision. Pour le coup, on peut dire que le personnage est extrêmement bien caractérisé et l’on attend avec impatience son passage à la vie active et le devenir d’un jeune homme ébranlé par sa relation avortée.

Mais voilà, le roman ne décolle jamais vraiment par la suite. On s’enferre dans des considérations mentales et morales sans vraiment que ça n’avance. Ce qui étonnait et fascinait dans un premier temps finit par lasser. Le style fatigue, épuise, ce qui est dommage vu la qualité proposée. Simplement, l’impression de sur-place, de remplissage de pages même gâche un sujet pourtant inépuisable.

C’est donc sur les genoux et déçu que j’ai refermé l’ouvrage. Je m’en voulais presque par rapport à Solal tant son histoire, son caractère et son vécu m’intéressaient... A trop vouloir en faire dans le style, la forme et l’accumulation de détails, l’ensemble perd de sa vivacité et le roman aurait, à mon sens, gagné en intensité en restant dans la sobriété.

samedi 14 septembre 2019

"Once Upon a Time... in Hollywood" de Quentin Tarantino

One upon a time affiche

L'histoire : En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus.

La critique Nelfesque : Comme tout Tarantino qui sort au cinéma, doit-on vraiment encore le présenter ? Rien qu'avec son nom, le réalisateur est assuré de remplir les salles. Souvent, c'est justifié, parfois, on se dit que non (ou alors, je suis devenue très exigeante avec le monsieur). Il a ses fans et ses détracteurs. On peut lui reprocher tout ce que l'on veut, Tarantino est un passionné et avec "Once upon a time in... Hollywood", il nous fait une fois de plus une démonstration de cinéma.

Le duo Leonardo DiCaprio / Brad Pitt fonctionne parfaitement. Quel plaisir de retrouver ces deux grands acteurs côte à côte et constater qu'ils étaient faits pour être réunis. Outre le fait qu'ils soient extrêmement beaux gosses (mention spéciale pour Brad Pitt... (Oh Mon Dieu, il est de plus en plus beau avec le temps ! (*parenthèse midinette off*))) et les hommes qu'ils sont dans la vie de par leurs engagements (si toutes les "stars" pouvaient mettre à profit leurs notoriétés comme ils le font...), leurs qualités d'acteurs ne sont plus à prouver. Avec un côté décalé et une touche savamment dosée d'humour, on ne peut que savourer ce moment.

One upon a time 2

Car de l'humour, il y en a dans "Once upon a time..." ! Sans se prendre au sérieux, la fine équipe nous offre ici des moments à la fois tendres et grinçants. DiCaprio dans son rôle d'acteur en voie d'"has-beenisasion" et en pleine crise existentielle concernant sa carrière va de pair avec un Brad Pitt, cascadeur à la force tranquille qui mène sa vie sans prise de tête. Ni loosers pour autant, ni caricaturaux, ces personnages nous montrent bien toute l'ambivalence de la célébrité, ses revers et les angoisses que peuvent éprouver les acteurs par moments.

En parallèle, c'est toute l'industrie du cinéma qui est abordée avec notamment la carrière d'actrice et la vie privée de Sharon Tate avec le lancement de son dernier film, Matt Helm règle son comte en 1968. Sur le papier, j'avais un peu peur de ce volet là du long métrage, connaissant bien l'issue funeste de son histoire... Tarantino a pris un parti assez osé ici et j'en suis ressortie absolument ravie, "Once upon a time..." terminant ainsi sur une note radicalement différente de celle à laquelle je m'attendais et me donnant la larme à l'oeil tant celle-ci est loin de la réalité. Trash, jouissive mais aussi mélancolique et extrêmement triste dans ses ultimes instants. Une belle réussite.

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Et puis il y a le talent de Tarantino. La beauté des plans, la direction d'acteurs, la restitution de l'époque, le choix de la BO... Les 2 h 40 que comptent le film passent à une vitesse folle et la lumière se rallume avec nos exclamations ("Déjà !?"). J'étais moyennement motivée pour aller le voir en salle et un ami nous y a fortement incité. Il a bien fait !

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La critique de Mr K : 6/6. Quentin Tarantino revient aux affaires avec un très bon métrage, son meilleur à mes yeux depuis Jackie Brown. Pendant 2h45, le spectacle est total avec un scénario séduisant, une technique parfaite et des acteurs au diapason. Rajoutez un soupçon de mélancolie avec une fin inattendue et vous obtenez un pur moment de cinéma comme on aimerait en voir plus souvent.

Le postulat de base est simple, on suit le quotidien de deux potes évoluant dans le Hollywood des années 60, âge d’or d’une certaine idée du cinéma. L’un est un acteur de seconde zone (DiCaprio), l’autre est sa doublure-cascade officielle (Brad Pitt) aux fonctions variées et multiples (chauffeur, réparateur d’antenne, confident...). On suit donc les préparations de tournage, les atermoiements de DiCaprio, les soirées enlevées et les bonnes bitures qui rassurent. En parallèle, on croise régulièrement Sharon Tate qui se révèle à Hollywood, s’est mariée récemment avec Polanski et attend un enfant. On a alors tous en tête l’horrible fait divers la concernant avec son meurtre sordide par la Manson family (que l’on va croiser aussi). L’appréhension ne fait donc que grimper durant tout le film mais j’avais oublié qu’avec Tarantino, on pouvait s’attendre à tout et je peux vous dire que je n’ai pas été déçu.

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J’ai été tout d’abord épaté par le duo de buddy guys servi sur un plateau par DiCaprio et Pitt. Ces deux là étaient vraiment fait pour tourner ensemble. Certaines âmes chagrines ont parlé dans leurs critiques de cabotinage, il y en a souvent chez Tarantino, je dirai même que c’est un peu sa marque de fabrique notamment avec les longues scènes de dialogues. Ici aucune des deux têtes d’affiche ne prend le pas sur l’autre, ils se complètent à merveille, on aime suivre les aléas émotionnels de DiCaprio qui passe vraiment par tous les états et campe une star en plein doute assez touchante et drôle à la fois. Brad Pitt, c’est la force tranquille, le personnage solaire sûr de lui malgré une vie chiche et sans réel relief. Employé par DiCaprio, il est plus qu’un employé à tout faire et le film se déroulant, on en a de plus en plus de preuves, et cette relation d’amitié est magnifiquement peinte par un Tarantino toujours aussi attentionné envers ses personnages. Les seconds rôles ne sont pas en reste avec une peinture d’une rare justesse sur le milieu du cinéma et notamment des hommes et femmes de l’ombre. On croise avec plaisir Al Pacino, Kurt Russel ou encore Michael Madsen pour un petit passage éclair. Margot Robbie est éclatante en Sharon Tate. Casting de rêve !

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La reconstitution de l’époque est incroyable. Chaque plan, chaque scène est léchée nous plongeant dans la fin des sixties dans un réalisme de tous les instants. Les voitures, les fringues, la musique omniprésente (la BO est une tuerie !), le mobilier, les mœurs... tout est là. Belle peinture aussi de la Manson family qui fait vraiment froid dans le dos avec un gourou complètement cintré qui a osé croisé l’idéal peace and love avec le nazisme. Le propos du film ne porte pas entièrement sur eux mais les moments les mettant en scène sont glaçants. Et puis, il y a Hollywood avec ses producteurs, ses acteurs névrosés, ses tournages, ses espoirs et ses désillusions. L’hommage est beau et prend aux tripes durant tout le métrage. Enfin, il y a tout ce qui tourne autour de Sharon Tate. Là où certains ont trouvé le principe malsain, j’ai trouvé au contraire Tarantino diablement malin avec une fin très ingénieuse et pour le coup encore plus triste que si il avait relaté les faits réels. À chacun de juger mais sachez que j’ai été entièrement convaincu trouvant Tarantino sur l’ensemble de ce film beaucoup plus fin que d’habitude.

Once upon a time... in Hollywood est à voir absolument au cinéma où toutes les qualités susnommées sont transcendées par un cinéaste au sommet de sa forme tant au niveau du contenu que de la forme. Je ne vous cache pas ma satisfaction de le voir revenir à un tel niveau d’exigence, j’en viens même à espérer son prochain film avec impatience.

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lundi 9 septembre 2019

"Le temps est à l'orage" de Jérôme Lafargue

le temps est à l'orage

L’histoire : Je suis de ces personnes que l’on catégorise parce qu’on les craint.

Ex-tireur d’élite qui a renoncé à tuer, Joan n’a plus pour compagnons qu’un chat, un libraire et un vagabond et fait l’apprentissage du métier de jeune père veuf auprès de Laoline, sa toute petite fille. Désormais gardien des Lacs d’Aurinvia, un espace protégé et mystérieux, il apprend à être en symbiose avec une biosphère de plus en plus menacée. Une série d’événements le conduisent à entamer clandestinement un combat inédit où la nature mène la danse.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture pas comme les autres aujourd’hui avec Le Temps est à l’orage de Jérôme Lafargue, tout juste paru chez Quidam éditeur, une maison d’édition qui ne m’a jamais déçu et qui propose des livres engagés, différents et souvent marquants. Cet ouvrage est le premier d’une série à venir consacrée à un personnage atypique dont ce premier volume explore la genèse et le premier combat qu’il livre au service de la nature. Je peux déjà vous dire que j’ai adoré, voici pourquoi.

Joan Hossepount est un jeune père célibataire de 20 ans. Il s‘occupe donc seul de sa petite fille Laoline encore nourrisson. Vivant seul avec elle en compagnie de son chat, il est gardien d’un écosystème protégé : les lacs d’Aurinvia dans le sud-ouest de la France. Il vit une existence simple, en osmose avec les lieux environnants et intégré dans la petite communauté villageoise même si c’est un solitaire. Ayant vécu des traumatismes importants dont la perte de la mère de son enfant et de son meilleur ami lors de son passage dans l’armée, il vit au jour le jour dans une routine rassurante et au plus près de la nature. Cependant l’équilibre précaire qu’il s’est construit pourrait se voir bouleverser par l’irruption d’une menace au sein même des lieux dont il a la garde.

On rentre directement dans ce livre qui en quelques pages réussit le tour de force de fasciner son lecteur par la force de sa langue et le charisme du personnage principal. Alternant les périodes temporelles entre passé lointain, passé proche et présent, ce roman est prétexte à la présentation de Joan. Le combat évoqué précédemment n’occupe finalement qu’une infime partie des 174 pages que compte cet ouvrage, à partir du moment présent, le narrateur revient sur les moments marquant de sa jeune vie à commencer par les années lycée avec la rencontre avec Will, son premier et seul ami qu’il va suivre par la suite en s’engageant dans l’armée. Cela donne de très belles pages sur l’amitié, cette dernière est décrite avec pudeur et profondeur à la fois, touchant en plein cœur le lecteur. Comme pour les autres thématiques abordées dans Le temps est à l’orage, tout coule de source, respire le naturel mais aussi la métaphysique. On rentre au cœur de l’humain dans ce qu’il a de plus sauvage, de plus beau mais aussi de plus complexe. Joan m’a donc conquis, séduit comme jamais, je me suis même reconnu en lui dans certains aspects, ce transfert fait son petit effet.

En sus de ce protagoniste hors du commun à sa manière, il y a l’omniprésence de la nature qui est magnifiée à chaque fois que les mots viennent à sa rencontre dans un style amoureux et mystique à la fois. C’est ma première lecture d’un ouvrage de Jérôme Lafargue mais il semblerait à la lecture des résumés de ses précédents titres que la nature soit au centre de ses préoccupations et de ses ouvrages. Personnages à part entière, la forêt, les lacs, cours d’eau, chants d’oiseaux et le moindre détail d’origine naturelle sont mis en valeur avec simplicité. Il se dégage de l’ensemble une impression étrange, comme si finalement la nature en elle-même intervenait, provoquait les événements ou les prises de décision du personnage principal. En cela, on se situe parfois dans une ambiance onirique où le pouvoir de l’imaginaire emporte tout sur son passage. C’est beau, profond et en même temps très ancré dans notre époque.

Car il y a aussi un aspect engagé dans ce roman avec un héros en prise directe avec le contexte actuel. Dans ce monde instable où clairement le pessimisme est de rigueur entre la destruction à petit feu de notre belle planète et la généralisation de l’ultra-libéralisme individualiste aliénant, la révolte de Joan nous parle, on se reconnaît en lui. À son niveau, par sa façon de faire et de penser, il représente la lutte pour le bien, la conservation des espaces et la protection d’une certaine idée de l’humanité. C’est puissant, ça prend aux tripes et clairement on ne peut rester de marbre. Il y a aussi à l’occasion de quelques flash-back bien placés une réflexion sur la violence pleine de nuance et source de construction du personnage. De manière générale, rien n’est gratuit dans ce livre, tout détail a son importance et trouve son corollaire plus tard, édifiant un court roman d’une grande densité malgré sa brièveté.

On en redemande vraiment notamment à cause de cette écriture si particulière qui mêle allégrement niveaux de langage, syntaxes différenciées et surtout émotions à fleur de mots. On reste régulièrement scotché sur certaines formulations, certaines scènes pourtant communes mais transcendées par l’écriture donnant à voir un monde si proche de nous mais que l’on ne perçoit peut-être pas de la même manière. Je suis encore tout ému à l’évocation de cette lecture qui pour moi marquera cette rentrée littéraire. Avis aux amateurs de littérature différente qui ne se la raconte pas, où le contenu l’emporte sur les apparences et le flon-flon des stars de la rentrée littéraire. Ce roman est une vraie petite bombe dont on ne parlera jamais assez. Foncez-y !

samedi 7 septembre 2019

"Ici n'est plus ici" de Tommy Orange

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L’histoire : A Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

La critique de Mr K : Superbe lecture aujourd’hui avec Ici n’est plus ici de Tommy Orange tout juste sorti à l’occasion de la rentrée littéraire 2019 dans la très belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Décidément, ils ont bons goût avec un roman choral aussi éprouvant qu’émouvant. À travers de multiples personnages, l’auteur remue la littérature US comme jamais entre focus sur la condition indienne, portrait au vitriol des tensions de la société américaine et personnages aux trajectoires brisées en plein vol. Accrochez-vous, ça dépote !

Divisé en quatre parties, ce roman se compose de petits chapitres portant le nom du personnage principal de chacun d’entre eux. Très différents mais ayant pour la plupart des origines indiennes, on apprend à les connaître au fil des courts textes qui leur sont consacrés. Certains reviennent plus souvent que d’autres mais tous apportent leur pierre à l’édifice narratif qui diffère de la norme. Ce n’est pas pour me déplaire, surtout quand on arrive au deux derniers actes qui mettent en exergue les détails, événements et révélations énoncés auparavant. Sous l’aspect un peu foutraque que l’on peut constater au départ, émerge une cohérence et un sens qui explosent littéralement dans les ultimes chapitres.

La montée en tension est constante, on s’attend en effet à un final terrible annoncé d’ailleurs dès la quatrième de couverture. Du coup, le lecteur envisage toutes les possibilités qu’il peut entrevoir au fil de sa lecture. La maîtrise du suspens est redoutable et elle se conjugue avec une empathie profonde pour certaines figures qui ressortent du lot. L’auteur brasse les âges et les situations pour nous proposer un portrait global d’une société malade. Tout n’est pas dramatique, le bonheur perce dans certaines pages mais il est tout de même beaucoup question des affres de la condition humaine avec notamment de très belles pages sur la parentalité, l’addiction, le mal de vivre ou encore des questionnements sur la notion d’identité. Les amérindiens que l’on croise dans cet ouvrage sont essentiellement des citadins qui vivent parmi les blancs et les autres composantes de la société américaine. Pas de réserves ou de grands espaces donc ici mais la ville avec des êtres en proie parfois à la discrimination, qui pour beaucoup ne se sentent pas à leur place ou en décalage. On oscille constamment entre évocations métaphysiques, poétiques et des passages où la rage s’exprime sans que l’on sache si elle sera maîtrisée ou non. L’ensemble se tient et invite le voyageur-lecteur à une expérience très spéciale.

On enchaîne les situation avec un plaisir renouvelé et une facilité de lecture déconcertante. La langue est souple, très accessible et particulièrement efficace pour caractériser personnages et situations avec un nombre de mots restreint mais choisi avec soin. Ainsi, en un court paragraphe, on saisit d’emblée les tensions régnant au sein d’une famille, les appréhensions d’un jeune homme isolé, les aspirations d’une bande de jeunes vauriens... Tommy Orange a véritablement un don d’écriture qu’il conjugue avec une construction narrative millimétrée qui ne ménage pas son lecteur. Au début, il faut savoir se laisser porter, ne pas vouloir en savoir trop tout de suite, l’installation est lente mais nécessaire pour exacerber les points de rupture et livrer un final aussi tétanisant qu’imparable. Quand on sait que c’est un premier roman, on peut se dire qu’on tient là un sacré grand écrivain en devenir !

Et puis, il y a la dimension sociologique et politique dans Ici n'est plus ici. Derrière les mots, les personnages croisés, on a affaire ici à un roman exutoire qui dénonce sans fioriture la violence larvée de la société américaine, le génocide perpétré sur les amérindiens et la longue discrimination qui a suivi pour les survivants. C’est aussi un très beau livre sur la quête de sens que l’on poursuit tous lors de notre existence avec des passages intimistes remarquables qui invitent à la réflexion au gré des profondes émotions et interrogations vécues par les êtres qui peuplent ces pages. Amour, haine, amitié, ambition, rêves et désillusions sont peints avec finesse et bouleversent littéralement le lecteur qui finit sur les genoux et tout tremblotant (mais heureux quand même rassurez-vous !).

Ici n'est plus ici est un vrai petit bijou et pour moi un incontournable de cette rentrée littéraire. Les amateurs de littérature US libératrice et novatrice ne peuvent passer à côté de cette pépite aussi fascinante qu'éprouvante.