mardi 10 juillet 2018

"Toutes les familles sont psychotiques" de Douglas Coupland

Toutes les familles

L’histoire : Quel point commun peut bien relier le sexe, les drogues, un hold-up, la NASA, le virus VIH, une vieille femme qui carbure aux pilules et croupit dans un terne motel, l'attrait décalé de la pêche au marlin, une astronaute manchotte, la sévère remise en cause du commerce mondial et des produits OMG, et un paquet d'individus dépressifs au possible ? Toutes les familles sont psychotiques ou le portrait tout en caricatures superposées de la famille Drummond, dont l'un des membres, Sarah, génie scientifique devenue astronaute, doit s'envoler dans quelques jours de cap Canaveral. Dans un roman qui cultive les paradoxes jusqu'à l'ivresse, la rigueur et la scientificité des préparatifs de la navette américaine jurent avec le laisser-aller foutraque et l'incurie permanente de Ted et Janet Drummond, parents divorcés de ces redoutables grands enfants que sont Wade, Bryan et Sarah, dont le lecteur découvre au fur et à mesure l'abyssale liste des problèmes qui les frappent.

La critique de Mr K : Cette lecture était l’occasion pour moi de découvrir pour la première fois Douglas Coupland, un auteur culte révéré par nombre de ses lecteurs. Il propose dans Toutes les familles sont psychotiques de dynamiter le roman familial tout en assénant quelques coups bien placés au modèle dominant américain. Programme alléchant s’il en est, le pari est relevé haut la main avec une lecture décalée totalement en roue libre pour un livre dont je me souviendrai longtemps !

Sarah va partir pour la première fois dans l’espace et pour ce moment exceptionnel, toute la famille Drummond se réunit en Floride. Un frère tout juste sorti de prison, un frère immature faisant face à sa future (ou non) paternité, une maman fière mais perdue, un papa remarié totalement inconséquent et toute une série d’autres personnages bien barrés vont se croiser dans ce récit à tiroirs où la surprise le dispute souvent avec des situations pour le moins rocambolesques. Chacun poursuit son propre objectif, converge ou diverge des trajectoires et aspirations des autres. Cela donne un récit rythmé et d’une grande densité.

Le point fort de ce roman réside dans ses protagonistes. Aucun ne phagocyte les autres tant Douglas Coupland les pétrit avec amour et attention. Individus lambdas, aux psychés complexes, bien souvent derrière le ton drolatique se cachent bien des fêlures, des blessures ou des non-dits. Chez les Drummond, on s’aime fort malgré le temps qui passe et les nombreuses bisbilles familiales. Très différents les uns des autres mais attachés, on se plaît à pénétrer dans le cercle familial, à faire des allers retours entre le passé et le présent. Ce livre déborde d’humanité et ceci dans toute sa variété, sa richesse et ses carences aussi parfois. Difficile de dégager une figure particulière tant chaque personnage du roman se révèle attachant à sa manière et complète idéalement un ensemble cohérent et farfelu à la fois.

En la matière, le lecteur n’est pas épargné avec un braquage saisissant, un retour à la liberté difficile et contrarié, une visite de Disney World unique en son genre, une plongée dans le marché noir et ses pratiques peu recommandables, le clonage expérimental, les splendeurs et décadences de l’adultère, la vie quotidienne compliquée quand on a le sida et bien plus encore. À travers ces sujets / thèmes graves, Coupland dresse un portrait à rebrousse-poil de l’Amérique. La critique est acerbe, toute en finesse en ne ménageant aucunement le rêve américain. Tour à tour, sont descendues en flèche les icônes de l’Amérique soit-disant triomphantes : le consumérisme à tout crin, le port d’arme, le règne de l’apparence, la morale niaiseuse environnante et la fracture forte dont sont victimes les plus démunis.

Pour enrober le package, le style de l’auteur fait merveille. Accessible entre tous, ironique mais aussi franc et direct (les dialogues sont souvent de toute beauté), on se laisse entraîner sans effort dans le sillage des Drummond. Fin, efficace, drôle et irrévérencieux, voici un petit bijou de lecture que je vous encourage à découvrir au plus vite.

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mardi 3 juillet 2018

"Désolations" de David Vann

DésolationsL'histoire : Sur les rives d’un lac glaciaire au cœur de la péninsule de Kenai, en Alaska, Irene et Gary ont construit leur vie, élevé deux enfants aujourd’hui adultes. Mais après trente années d’une vie sans éclat, Gary est déterminé à bâtir sur un îlot désolé la cabane dont il a toujours rêvé. Irene se résout à l’accompagner en dépit des inexplicables maux de tête qui l’assaillent et ne lui laissent aucun répit. Entraînée malgré elle dans l’obsession de son mari, elle le voit peu à peu s’enliser dans ce projet démesuré. Leur fille Rhoda, tout à ses propres rêves de vie de famille, devient le témoin du face-à-face de ses parents, tandis que s’annonce un hiver précoce et violent qui rendra l’îlot encore plus inaccessible.

La critique Nelfesque : Rien ne vaut la lecture d'un roman se déroulant en Alaska en période de canicule ! Et côté "glaçant", "Désolations" en a sous le pied !

Nous suivons ici l'histoire d'Irene et Gary, en couple depuis de nombreuses années et ayant succombé peu à peu aux habitudes du quotidien. Habitudes confortables par moment mais aussi pesantes, Gary a envie de changement et s'enfonce de plus en plus dans son obsession : construire une cabane sur une île déserte. Simple passe-temps à la base, cette envie de changement va se muer au fil des pages en une folie égoïste, une obsession malsaine. Gary ne construit pas une cabane pour le plaisir, il veut transformer sa vie et celle de sa femme de A à Z.

Dans cette course effrénée, Irene suit. Irene a toujours suivi. Mais cette fois-ci, elle déclenche des symptômes qui lui font prendre conscience que quelque chose ne va pas, que tout ne se déroule pas normalement, qu'il y a danger aujourd'hui. A mesure que son mari s'enferme dans sa monomanie, l'obligeant à la suivre dans des conditions météorologiques extrêmes et dangereuses, Irene devient folle. Elle souffre physiquement, son corps se met en alerte. Un mal de tête terrible empire de jour en jour jusqu'à la rendre incapable de tout mouvement, jusqu'à lui faire voir des choses qu'elles n'avaient jamais envisagées, jusqu'à lui faire prendre conscience que sa vie actuelle est bien éloignée de ce qu'elle avait toujours pensé. C'est dans un état second qu'une sorte de claire voyance va lui apparaître...

Sous la plume de David Vann, toujours aussi brillant pour aller fouiller au plus profond de l'âme humaine, ce couple à la dérive nous happe dans un tourbillon angoissant. Jusqu'où iront-ils ? Quel sera l'élément déclencheur qui fera basculer cette histoire dans le drame ? Chaque page se lit sur le fil du rasoir. Mieux vaut être averti, cet ouvrage est sombre et pesant. Il nous amène à nous poser des questions, à assister impuissant à un naufrage inévitable. L'espoir n'a pas beaucoup de place ici et que ce soit avec les personnages d'Irene et Gary ou ceux de leurs enfants et époux, une chape de plomb et un constat sans appel concernant le mariage s'abattent sur le lecteur.

Libre à chacun ensuite de penser ce qu'il veut du mariage mais le moins que l'on puisse dire c'est que David Vann ici, avec son talent, convaincrait n'importe qui qu'un macchabée est sur le point de se relever. Les situations qu'il dépeint pourrait dégoûter n'importe qui de s'unir à un autre être tant chaque couple présent dans "Désolations", avec son parcours de vie bien distinct, court à la catastrophe.

Un roman glaçant, pointu, extrêmement ciselé et bien écrit qui non content de nous bluffer par la force de ses mots et ses propositions, nous fait basculer dans un état second proche de l'hypnose. Littéralement en apnée de la première à la dernière page, il m'a fallu plusieurs semaines pour bien le digérer et poser des mots sur les sensations que j'ai ressenties pendant ma lecture. Un roman qui laisse des marques ! A lire avec le moral !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "Dernier jour sur terre"
- "Sukkwan Island"
- "Goat Mountain"

mercredi 27 juin 2018

"De l'odeur de l'encre" de Lisa Barel

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L’histoire : Il ne suffisait pas de vouloir, il fallait se donner les moyens. Quelque chose bougeait de l’intérieur, quelque chose vivait de plusieurs manières. Ça voulait tout et ça ne savait pas trop comment l’atteindre. Je me laissais guider, entreprendre par la chose. En moi, ça bougeait. Personne ne pouvait se douter à quel point. Personne ne pouvait se douter que c’était peut-être grave. Car, en effet, c’était grave. Ça voulait tout, ça voulait surtout. Je savais ce que ça voulait et je n’y pouvais rien. Ça bougeait, voilà. On n’y avait vu que du feu. Un jour, il serait trop tard.

Ce second roman relate le destin troublé d’une femme amoureuse et sensible aux prises avec des traumatismes de l’enfance. On suit ses escapades à vélo, on lit ses lettres et on vit son quotidien à l’hôpital psychiatrique. A la fois combative et fragile, elle nous entraîne dans sa lutte contre ses démons et nous déclare que malgré la maladie c’est encore le sentiment amoureux qui se distingue de tout.

La critique de Mr K : Chronique d’un objet littéraire non identifié aujourd’hui avec De l’odeur de l’encre de Lisa Barel sorti au début du mois aux éditions du Serpent à plumes. L’auteure nous propose une plongée sans concession dans l’esprit d’une femme amoureuse qui sombre dans la folie criminelle. Livre très étrange où elle brouille les pistes à travers différents points de vue, on passe un moment à la fois étrange et fascinant.

L’héroïne anonyme est malade. Perturbée, confuse et totalement décalée avec la réalité, elle raconte ce qu’elle vit et ressent. Le parti pris de l’écrivain est particulier car tour à tour on passe d’un récit à la première personne très immersif à un récit plus distancié qui permet de se faire une idée plus précise du personnage. On navigue dans le flou tout du long tant on passe du coq à l’âne, d’une focalisation à une autre et d’un sujet à un autre. C’est très réussi même si c’est déstabilisant. Au final, cela dresse un portrait ultra-réaliste d’une personne diminuée mentalement qui tente de survivre avec plus ou moins de réussite. Angoissant au départ puis franchement inquiétant, on explore sans fard l’évolution du personnage qui vire très vite à la folle furieuse qui trucide à tout va, guidée par ses pulsions de mort mais aussi d’amour. Malheur à celles et ceux qui croisent sa route et ont tendance à passer de vie à trépas.

Personnage complexe, tantôt attachant, tantôt repoussoir, on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser avec elle. En quête d’amour et de reconnaissance, elle n’est pas forcément consciente de ses tares et de ses limites. Cela donne des passages touchants où le pathétique se dispute à la curiosité morbide. En effet, on glisse progressivement vers l’innommable avec un personnage qui se transforme littéralement, quittant les berges de la morale établie pour nous embarquer dans une contrée sauvage où plus aucune limite n’est posée. C’est fulgurant voir choquant par moment mais totalement brut et d’une force impressionnante. On prend des coups et on se prive pas pour en redemander. De l'odeur de l'encre est un livre pour maso assumé !

Je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer cet ouvrage qui ne ressemble à rien d’autre (la narration et la langue méritent vraiment le édtour) et propose une expérience totale au lecteur. Si vous avez le cœur bien accroché, courrez-y !

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mercredi 6 juin 2018

"En guerre" de Stéphane Brizé

En guerre affiche

L'histoire : Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte‑parole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.

La critique Nelfesque : "En guerre" est un des films diffusés à Cannes cette année que j'avais le plus envie de découvrir au cinéma. Heureusement, il est sorti très rapidement sur nos écrans, me laissant tout le loisir d'apprécier ce nouveau long métrage de Stéphane Brizé dont j'avais particulièrement aimé "La Loi du marché" il y a 3 ans. Film avec Vincent Lindon également qui se révèle une fois de plus exceptionnel ici.

Je ne m'attacherai pas à faire la comparaison entre "La Loi du marché" et "En guerre" qui se rejoignent sur leur thème et sont tous les deux du cinéma social. Je vous laisse lire ou relire ma chronique de l'époque et je vous conseille vivement de voir ce film. Le traitement des deux oeuvres est complètement différent. "En guerre" se singularise dans son approche. Nous avons ici un traitement documentaire créant un flou aux yeux du spectateur qui en fin de séance a vraiment l'impression d'avoir vu quelque chose de réel. La rage, la colère et la tristesse comme valise à porter en sus en rentrant à la maison. "En guerre" remue, fait naître des sentiments chez le spectateur et si en plus comme moi le sujet vous touche, c'est une véritable bombe que vous avez sous les yeux. Espérons que ceux qui se fichent de ces problématiques iront voir ce film et changeront leur fusil d'épaule. A voir les réactions en fin de projection à Cannes, à savoir la plus longue standing-ovation de cette édition du festival, tout n'est pas perdu...

Nous suivons ici le combat mené par les employés d'une usine, Perrin Industrie, menacée de fermeture. Laurent Amédéo, porte-parole et délégué syndical, incarné par un Vincent Lindon une fois de plus magistral dans son rôle, est l'un des 1100 employés mis en péril par les décisions de la maison mère. Entre espoirs et déceptions, les actions menées sont, nous le savons malheureusement par expérience, vouées à l'échec. Le pot de terre contre le pot de fer prend ici tout son sens.

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Ouvrant avec des images de chaînes d'info, les premières minutes déroutent et donnent le ton d'un long métrage qui s'attache plus au fond qu'à la forme. On ne dira pas que la photographie est magnifique, que les plans sont travaillés comme on l'entent d'ordinaire en employant ces termes mais l'urgence, la fièvre qui se dégagent de ces images tout au long du film transpirent à l'écran. Stéphane Brizé a filmé "En guerre" comme un reportage. Ça se bouscule, les plans sont flous parfois, et tout cela est porté par une musique (de Bertrand Blessing que je ne connaissais pas jusque là) qui colle parfaitement à la situation et sublime les images.

"En guerre" n'est pas un film qui change les idées, ce genre de films légers que l'on a plaisir à voir de temps en temps pour se vider la tête. "Mais quel monde de merde !" est une des pensées qui nous assaille lorsque la lumière se rallume. Vincent Lindon porte sur ses épaules toute la passion au sens philosophique du terme d'un bon nombre de français et la mise en scène immersive force le trait. Loin de nous décourager, elle nous donne la force d'avancer. Pour nous, pour eux.

"Qu’est-ce qu’on a pu faire à ces hommes, à ces femmes pour qu’ils en arrivent là ?" se demandait Stéphane Brizé lorsqu'il a vu les images du DRH d'Air France se faire déchirer sa chemise, passant en boucle sur les chaînes d'info en 2015. La réponse est sous nos yeux. Le mépris, la rigidité des dirigeants dictés par l'argent et une vision purement administrative occultant complètement l'aspect humain et la misère sociale, la détresse de ces citoyens et employés, qui découlent de leurs décisions est une piste à suivre pour avoir un début d'explication (ironie quand tu nous tiens). "Je n'aime que les gens qui font, qui agissent et qui font avancer le monde" disait Vincent Lindon à la conférence de presse du film à Cannes cette année. On est en plein dedans.

Et que dire de la toute fin du film, de la dernière image ? Rien. Il n'y a rien à dire. On reste sans voix. Pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, allez voir "En guerre" ! Si il vous en faut encore quelques-unes, rajoutons celles-ci : pour l'amour du cinéma, pour le talent de Brizé et celui de Lindon, pour arrêter le mépris. A bon entendeur...

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La critique de Mr K: 6/6. Dans le genre claque en pleine face, ce film se pose là. La précédente collaboration entre les deux hommes s’était révélée déjà puissante mais ici on rentre dans le viscéral avec le suivi d’une Bérézina sociale malheureusement trop courante. Face à un plan social inique qui voit la volonté des actionnaires d’un groupe allemand fermer une usine en France alors qu’elle est rentable, les ouvriers dans un premier temps ne se résignent pas. Menés par leurs délégués syndicaux, ils résistent comme ils peuvent : grève reconductible, occupation d’usine, rencontres officielles. Mais la lutte est rude, les ennemis bien groupés alors que dans les rangs des révoltés des fissures apparaissent et menacent la cohésion du mouvement. La toute fin du film m’a littéralement cueilli et laissé pantois. Honnêtement, ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti cela au cinéma.

On ne va pas se cacher que Vincent Lindon porte le film encore une fois. Il vit littéralement son rôle, donne une intensité très particulière à chaque scène où il est présent. Son personnage central attire les regards, les sympathies et parfois les inimitiés au sein même de son camp. Phagocytant la cause et l’intérêt des médias, il se bat avant tout pour la justice, conserver les emplois de tous, il est l’incarnation de la lutte. Personnage charismatique entre tous, il est à la fois fort et fragile, délicate alchimie d’un être humain torturé par une décision inhumaine qui ne respecte pas les accords passés auparavant. Ce portrait est d’une grande justesse, très attendrissant mais donne aussi envie de s’indigner et de réagir. Au fil du déroulé, on comprend de plus en plus sa logique, sa manière de fonctionner et la tension monte de plus en plus vers une fin que l’on devine tragique.

En guerre 1

Il est très bien entouré avec des acteurs moins connus mais au talent sans bavures. On y croit vraiment, on a l’impression de vivre avec eux ce conflit difficile qui dure et marque les esprits. D’ailleurs, un certain nombre de rôle sont tenus par des non professionnels, des personnes ayant justement vécu cette situation. Tout cela donne un réalisme et une crédibilité à l’ensemble qui force le respect et engage le spectateur vers l’empathie totale et absolue. Ce film se vit, se ressent et nous emporte loin dans nos retranchements. Vous voila prévenus, on ne sort pas indemne de cette expérience qui ne tombe jamais dans le manichéisme facile et le clichés. Ainsi, le réalisateur n’hésite pas à montrer le côté sombre du syndicalisme (clientélisme, collaboration cachée de certains avec les patrons) et propose une charge sans concession sur l’ultra-libéralisme et ses dérives, un monde où un actionnaire peut décider de la vie et de la mort de centaines de travailleurs pourtant rentables mais pas assez à leurs yeux.

Et puis techniquement c’est du grand art. La caméra faussement tremblotante qui retranscrit efficacement les moments de tensions, les plans fixes qui caractérisent à merveille les personnages rajoutant à leur humanité (même pour les dirigeants et les patrons), la musique est parfaite et accompagne magistralement le tout. Jamais tapageur, au plus proche de ses personnages et de son sujet, voila un film qui prend aux tripes, qui fait réfléchir et devrait être montré au plus grand nombre pour faire réagir les consciences et peut être infléchir quelque peu la trajectoire globale de l’évolution de nos civilisations qui tendent vers toujours plus de profit et moins d’humain. Une petite bombe cinématographique à découvrir au plus vite.

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mardi 5 juin 2018

"Les Secrets" de Amélie Antoine

LES_SECRETSL'histoire : Vous l’aimez plus que tout au monde.
Vous lui faites aveuglément confiance.
Vous ne rêvez que d’une chose :
fonder une famille ensemble.
Mais rien ne se passe comme prévu.

JUSQU’OÙ IRIEZ-VOUS POUR ÉVITER DE TOUT PERDRE ?

Une histoire racontée à rebours, car il n’y a qu’en démêlant les fils du passé que l’on peut comprendre le présent.

La critique Nelfesque : "Les Secrets" est le 3ème ouvrage d'Amélie Antoine que je lis, après "Fidèle au poste" en mai 2015 et "Quand on n'a que l'humour" en mai 2017 (depuis sorti en poche sous le nom de "Les Silences"). Quoi de plus normal donc que de profiter de ce mois de mai 2018 (ah ben finalement, on est en juin au moment de la mise en ligne de cette chronique) pour vous parler de son dernier né déjà disponible en librairie depuis 2 mois.

Contrairement aux deux romans précédents, je suis plus restée en retrait avec cette histoire-ci. Faute à son thème principal en premier lieu puisqu'il est ici question du désir d'enfant et de la souffrance que cela génère chez une femme, et plus globalement un couple, qui ne peut pas en avoir. Mon instinct maternel étant ce qu'il est, cette lecture n'allait pas de soi pour moi mais comme il s'agit d'Amélie Antoine et que j'ai un attachement particulier pour cette auteure, j'ai tenté l'aventure et force est de constater que même si j'ai retrouvé la patte d'Amélie que j'aime toujours autant, Mr K aurait peut-être été plus inspiré de le lire que moi. Chez nous, c'est l'homme qui a des envies de couches et de biberons.

Nous faisons la connaissance de Mathilde, Adrien, Elodie et Yascha. Peu à peu on va assister à la rencontre de Mathilde et celui qui deviendra son mari, à leurs premiers émois, leurs premières envies de couple, la construction de leur futur à deux et le grand drame de leur vie mais tout cela d'une façon singulière sous la plume d'Amélie Antoine. Mathilde est complètement obnubilée par son désir d'enfant. Elle est rongée de l'intérieur et est psychologiquement meurtrie.

Cette histoire de départ malheureusement banale et pourtant si cruelle pour de nombreux couples trouve son intérêt, en effet, dans la construction du roman. En commençant par la fin, en remontant le fil, Amélie Antoine revient sur la vie d'un couple, sur ses échecs et ses réussites, ses joies et ses secrets. En annonçant à Adrien qu'elle est enceinte, Mathilde offre à son mari un cadeau inespéré après des années de galères et d'infertilité. Nous allons les suivre au plus près, vivant avec eux leur parcours du combattant. Mathilde est malheureuse de ne pas pouvoir avoir d'enfant et son mal être transpire de chaque page. Elle ne voit pas sa vie ainsi, le destin l'ampute d'une partie d'elle-même qu'elle n'est pas prête à abandonner et ses choix et ses réactions sont dictés par l'urgence. Amélie Antoine retranscrit à merveille cette urgence de la situation et le combat intérieur qui fait rage chez Mathilde.

Ce roman attise la curiosité du lecteur et réveille son côté voyeur. Mélange d'excitation et de malaise, nous poursuivons le fil de cette histoire où Mathilde décide d'être maître de son destin, en risquant son couple, en insufflant une dose de mensonge à sa vie, en tentant le tout pour le tout. Tout sauf ne jamais avoir d'enfant.

Jusqu'où peut-on aller par amour ? Quelle dose d'abnégation peut-on mettre dans une relation, pour le bien de l'autre, pour le bien de son couple ? "Les Secrets" brasse pas mal de questions autour de cette thématique de la vie à deux, de la confiance, des projets qui se construisent et parfois tombent à l'eau... Pas le meilleur roman d'Amélie Antoine à mes yeux, pas non plus un sujet qui me passionne mais une bonne lecture tout de même. A suivre...

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samedi 2 juin 2018

"Les Autres" d'Alice Ferney

alice ferney

L’histoire : Théo fête ce soir ses vingt ans et rien ne devrait troubler ce moment de convivialité et de réjouissance. Rien sinon le jeu de société que son frère lui offre, qui révélera à chaque participant la façon dont les autres le perçoivent, menaçant de remettre en cause l’idée qu’il se faisait de lui-même et des sentiments réciproques l’attachant à ses proches. Au fil de la partie, le jeu devient le révélateur de secrets de famille jusque-là soigneusement occultés par la honte, la déception ou la souffrance... et nul ne sortira indemne de la soirée.

La critique de Mr K : Chronique d’un ouvrage étrange et marquant aujourd’hui avec ma troisième lecture d’un roman d’Alice Ferney après deux belles découvertes qui ont ravi mon cœur de lecteur par le passé (voir les liens vers les chroniques précédentes en fin de chronique). Dans Les Autres, elle s’attelle à un sujet de poids : la famille et ce qu’elle peut parfois cacher en terme de non-dits et de dissimulations importantes dans le cadre d’un huis clos grinçant et déstabilisant. Par le biais d’une narration singulière qui prend toute son importance au fil du déroulé, je me suis retrouvé pris dans les filets de cette romancière décidément très douée et qui à chaque fois réussit le tour de force de nous immerger totalement dans son récit. Accrochez-vous, ça dépote !

Théo a vingt ans et à l’occasion d’une soirée, il s’entoure des êtres qui sont le plus cher à ses yeux : sa fiancée Estelle parfaite sur tous les points, Moussia sa mère aimante et attentionnée, Niels son grand frère vaniteux et égocentrique, Marina son amie d’enfance mère célibataire d’un petit garçon, Claude le meilleur ami de Niels et sa fiancée Fleur qui débarque à la soirée sans connaître personne. Seule Nina la grand-mère ne peut assister à la célébration, elle s’est retirée dans sa chambre car elle est très fatiguée (elle est centenaire tout de même !).  Après un dîner enjoué, Niels propose de jouer au jeu de société qu’il vient d’offrir à son cadet, un jeu basé sur le caractère des personnes et sur une série de questions qui permettent à chacun de confronter l’image qu’il pense renvoyer avec ce que pensent vraiment les autres de soi. Bien évidemment, la partie va virer au vinaigre, déraper joyeusement puis totalement basculer dans la dispute organisée et la révélation de très lourds secrets. La petite bande n’en sortira pas indemne...

La construction du roman est particulière. Divisé en trois grandes parties, tour à tour la soirée nous est décrite sous trois points de vue différents : les choses pensées par chacun des personnages, les choses dites par les mêmes protagonistes et enfin les choses rapportées par un narrateur omniscient. La lecture en elle-même s’apparente vraiment à la dégustation d’un mille-feuille car chaque partie vient compléter la précédente, apporter des éléments nouveaux et des réflexions nouvelles. Ainsi, la première phase finie, certains éléments manquent, les ellipses sont nombreuses et l’on se demande bien comment certaines choses ont pu être révélées, quelle logique suit cette soirée qui part à vau-l’eau. Et puis les dialogues viennent en rajouter une couche et même si l’auteure nous raconte exactement les mêmes choses, on se prend à redécouvrir certains personnages, certaines pensées et paroles. Étonnant, voir brillant, le procédé donne une densité incroyable à ce qui est au départ finalement un simple récit de soirée familiale qui déborde et livre à nu les sentiments et actes passés de chacun. L’apothéose est atteinte avec les éléments supplémentaires que rajoute le narrateur omniscient qui rentre dans les consciences et le passé de chacun livre un tableau exhaustif et révélateur des forces en présence.

Car la partie vire très vite à la bataille rangée, ressurgissent au détour d’une remarque et d’une réaction des sentiments enfouis depuis longtemps, des rancœurs que l’on croyait enterrées et des rapports depuis très longtemps figés dans l’habitude et le quotidien. La mayonnaise monte lentement, très lentement mais l’on sent très vite que l’on va atteindre des sommets de finesse dans la description de la psyché des personnages et de leur façon de fonctionner. Au fil des couches, on change régulièrement d’avis sur chacun d‘entre eux, ils s’avèrent complexes et leurs motivations changeantes. Drôle d’impression donc pour le lecteur qui ne sait plus vraiment à quel saint se vouer, sur quoi s’appuyer tant tout élément semble pouvoir s’autodétruire dans la version suivante. Le tout est maîtrisé de main de maître et l’on ne se lasse pas de ce jeu de la vérité qui met à mal les certitudes et met profondément à l’épreuve des personnages vite dépassés par les révélations.

Le début peut paraître un peu abscons, il faut se donner les moyens de rentrer dans l’histoire. On assiste à un chant polyphonique de pensées intérieures qui vont très vite s’enrichir les unes les autres pour mener à un récit plus classiques des événements. Le feu d’artifice destructeur peut alors débuter et l’on se régale. L’écriture y est pour beaucoup, on retrouve les qualités hors norme de cet écrivain qui aime à peindre des personnages pour mieux les malmener par la suite. Jamais exagéré, avec le ton et le style qu’il faut, Les Autres m’a enchanté et totalement embarqué malgré une ambiance pesante et des sujets graves que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas spoiler. Un excellent ouvrage que je ne peux que vous conseiller.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Grâce et dénuement
- Dans la guerre

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samedi 19 mai 2018

"Le Miel du lion" de Matthew Neill Null

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L’histoire : 1904, Virginie-Occidentale. Des dizaines de milliers d’hectares de forêt sont réquisitionnés pour le compte d’une compagnie industrielle sans foi ni loi. Pour des raisons qu’il veut garder secrètes, Cur Greathouse a fui la ferme familiale et rejoint les rangs des "Loups de la forêt", ces bûcherons venus des quatre coins du monde dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais face à la dureté du quotidien, ils s’organisent en un syndicat clandestin, et tandis qu’une grève se prépare, Cur doit choisir : mener la rébellion ou trahir ses camarades.

La critique de Mr K : Retour en Amérique aujourd’hui avec Le Miel du lion de Matthew Neill Null, récente dernière sortie de la très bonne collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Il s’agit ici d’un roman se déroulant au début du siècle dernier qui explore des thématiques qui me sont très chères : la destruction de l’environnement par l’homme, la lutte des classes à la lueur du capitalisme conquérant et le rapport à l’autre trop souvent conflictuel à cause de préjugés ou de cupidité. Roman noir par excellence, ce fut une lecture prenante et marquante.

Cur Greathouse a du quitter précipitamment la ferme familiale suite à un grave conflit avec son paternel. Il trouve refuge à l’autre bout de l’État de Virginie Occidentale dans un campement de bûcherons qui travaillent pour une compagnie en pleine expansion. Il va y apprendre le métier (après avoir déjà pratiqué la menuiserie le long de son périple) et découvrir de fortes personnalités qui deviendront des amis. Mais la révolte gronde car les conditions de travail y sont extrêmes et les patrons font peu de cas de leurs employés corvéables et remplaçables à souhait. Le personnage principal rentre alors dans un syndicat clandestin (en 1904, le syndicalisme est interdit aux USA) pour préparer une action forte afin de se faire entendre. Mais après le désastre du Haymarket Square peu de temps auparavant, l’étau semble se resserrer autour des activistes : certains d’entre eux disparaissent et de nouvelles tensions apparaissent.

Très bien documenté, l’auteur nous offre une balade unique dans ce milieu difficile où le travail en lui-même se révèle extrêmement physique, usant et doublé d’un quotidien très rude. Salaire de misère, exacerbation des tensions internes via la quête du maximum de rentabilité, jalousies et envies se croisent et mènent parfois à des actes d’une grande cruauté. On accompagne au plus près les hommes dans leurs journées harassantes, sur les phases de repos dans des cabanons de fortune mais aussi lors de leurs pauses prolongées quand ils redescendent dans la vallée s’amuser et se divertir dans la ville du coin construite entièrement par la compagnie et qui vivra le temps que les ressources en arbre soient épuisées. C’est le temps des descentes au bar, des filles faciles et des prêches du révérend du secteur. Les personnages sont très bien croqués avec notamment un personnage principal très ambigu pour lequel l’empathie n’est pas totale et son développement réserve bien des surprise. Ses compagnons d’infortune ne sont pas en reste avec des rebondissements nombreux qui révéleront les personnalités et les aspirations profondes de chacun.

Le roman ne s’attache pour autant pas seulement sur la vie des bûcherons et leur dur labeur. On suit aussi d’autres personnages tout aussi charismatiques qui complètent un portrait réaliste et sans artifice d’une Amérique pas si lointaine que cela. J’ai particulièrement aimé le personnage du révérend désabusé qui s’accroche à sa paroisse malgré une désaffection de ses fidèles, personnage solitaire et profondément humain il voit le monde changer et semble ne plus avoir la foi nécessaire pour assister les âmes en détresse qui se dirigent vers lui. Dans ses relations, le personnage du camelot d’origine syrienne est tout aussi fascinant, ce déraciné offrant une vision différente de ce monde brutal dont on peut retirer certaines sagesses simples et malheureusement parfois des réactions iniques. Le personnage de la jeune femme engagée est lui aussi fort et poignant. Difficile d’en dire plus sans lever le voile de l’intrigue qui s’avère plus diffus et développé que le laisse penser la quatrième de couverture. Sachez simplement qu’à la manière d’une toile d’araignée, on aime s’y perdre, rebondir et s’égarer à nouveau dans les méandres de la condition humaine et que personne n’en sort tout à fait indemne.

Au delà des vicissitudes humaines, l’auteur nous offre un subtile et sublime portrait de la nature profonde, quasiment vierge qui recule de plus en plus devant l’avancée des humains et leur quête de richesse. Le temps d’une description de la canopée, de la forêt primaire ou le déplacement d’un puma en quête de nourriture, Matthew Neill Null nous offre de purs moments de poésie, de majesté mais aussi du coup de mélancolie face à l’inéluctable destruction qui semble s’approcher de hauts lieux magiques et préservés. On vit, respire la nature comme jamais avec des pages d’une rare évocation transcendées par un style impeccable, à la fois exigeant et très addictif. Les pages se tournent sans effort, avec un plaisir qui ne se dément jamais et un sentiment mêlé d’excitation et de tristesse.

On ne ressort pas intact d’une telle lecture qui mêle aventure humaine, critique à peine voilée du modèle capitaliste et fascination pour la nature. On se prend à y repenser bien après sa lecture, on fait du lien avec notre présent, la nature de l’être humain et les espoirs gâchés par un ordre du monde qui déraille. C’est beau, profond et sans concession. Tout simplement le genre de lecture idoine pour tout amateur d’émotions fortes et vraies. Courez-y !

lundi 14 mai 2018

"L'Air de rien'' de Nicole Jamet

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L’histoire : Qui se méfierait de Luce et de Chirine, deux vieilles dames aux airs de respectables grands-mères ? Pourtant, à 80 ans, elles viennent de commettre un meurtre, l’air de rien... Mais pourquoi ? Pour qui ?

Tandis que Chirine se retranche dans le mystère, Luce déroule ses mille vies, comme si elle avait attendu ce moment depuis des années...

La critique de Mr K : Attention, petite bombe littéraire en vue ! L’Air de rien de Nicole Jamet est le genre de livre qui derrière ses airs de ne pas y toucher et d‘histoire basique recèle des trésors d’émotion et de réflexion. C’est bien simple, j’étais liquide en refermant l’ouvrage, hypnotisé et séduit par le destin d’un étrange personnage que la vie n’a pas épargné. Lu en un temps record, voila un ouvrage d’une force incroyable qui captive de bout en bout.

Un soir, la police reçoit un appel déconcertant : deux petites vieilles les appellent pour leur signaler un meurtre qu’elles ont commis. Commence alors un jeu de chat et de la souris pendant la garde à vue des deux aïeules. Tandis que Chirine s’engonce dans le silence, Luce discute volontiers avec les forces de l’ordre, les amènent sur des pistes variées entre passé réel et inventions dithyrambiques. En parallèle, Luce se rappelle de son passé depuis son placement chez une fermière rustre à son plus jeune âge. Au fil du déroulé, les époques se croisent, se mêlent et complexifient la trame générale qui se densifie avec le destin peu commun mais tellement humain de Luce.

La première qualité de ce roman réside dans le suspens qu’il instaure dès la première page quand la victime expire par suffocation. Pourquoi des petites vieilles qui ont l’air d’avoir toute leur tête décident-elles de tuer un vieil homme à priori inoffensif ? Je peux vous dire que vous allez passer en revue tous les scénarios possibles et imaginables mais que vous êtes loin de vous douter de la vérité finale. Jouant avec les codes du roman policier classique, l’auteur multiplie les fausses pistes, les révélations fallacieuses et les détournements pour doser à merveille les attentes et espérances du lecteur qui a bien du mal à se faire une idée précise de Luce, à l’image des deux policiers tour à tour agacés et séduits par cette personnalités atypique qui semble n’attendre qu’une chose : se faire enfermer.

Plus qu’un bon roman policier, cet ouvrage est un magnifique portrait de femme. À l’heure du hashtag "metoo" et de la prise de conscience du sort des femmes dans nos sociétés (enfin !), Nicole Jamet nous offre une promenade sans fard dans les terres marécageuses d’une vie riche en temps forts et en bouleversements. L’abandon initial, la jeunesse volée, la guerre 39-45 ne sont que le début d’une existence où traumatismes et grandes joies se succèdent inlassablement, touchant le lecteur en plein cœur. Pour autant, on ne s’apitoie jamais sur Luce, on l’admire même dans sa capacité à rebondir, à poursuivre son rêve de bonheur entre amour, recherche de la connaissance et changements radicaux qu’elle opère dans sa vie. En parallèle, on ne peut que sourire face à ses réparties et bonnes pensées qu’elle distille au compte goutte aux policiers médusés qui doivent l’interroger et décider de son sort.

Par l’âge de ses protagoniste, Nicole Jamet nous parle aussi de la vieillesse, du temps qui passe et des bagages que l’on traîne derrière soi. Les déceptions notamment qui nous construisent, nous emmènent à faire des choix parfois difficiles (croyez moi, ceux de Luce sont terribles par moment !) et effilochent les liens les plus sacrés comme ceux de la famille ou des amis. Le ton volontiers léger parfois cède de plus en plus souvent à la mélancolie profonde vers une fin d‘ouvrage qui m’a littéralement cueilli sous la couette, me laissant pantois et totalement en pleur. C’est très très rare de me mettre dans cet état lors d’une lecture mais vous comprendrez cette réaction très épidermique si vous lisez cet ouvrage. On est ici dans l’ordre de l’indicible, de l’universel, de l’humain dans ce qu’il a de plus essentiel et de beau. Dur dur de s’en remettre, vous l’avez compris...

Lu en un temps record, les 342 pages que compte L'Air de rien se lisent d’une traite grâce à une écriture simple, aérienne et une construction générale diablement maline. C’est lecture m’a bouleversé, remué comme jamais et je ne saurais que trop vous conseiller de foncer à votre librairie pour en faire l’acquisition au plus vite. Un vrai petit bijou que je garderai en mémoire très très longtemps.

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samedi 12 mai 2018

"La Joie de vivre" de Thomas Bartherote

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L’histoire : Un homme se lève et va acheter une baguette de pain. Quoi de plus simple, de plus banal ?

Sauf que notre héros souffre d’un mal peu anodin. Comme tout individu, cet homme est le centre du monde. Narrateur, il nous fait partager son corps, ses moindres mouvements, ses sentiments et impressions. Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans le point de vue du héros. Il évolue par lui et en lui, à la façon d’une caméra subjective, comme dans un jeu vidéo.

Le chemin vers la boulangerie est une souffrance infinie. Chaque seconde est décortiquée, vécue comme une succession de décharges atomiques.

La critique de Mr K : Quand j’ai soif de sensations nouvelles en terme de lecture, je me tourne souvent vers les éditions du Serpent à plumes qui proposent régulièrement des ouvrages différents, des voix dissonantes dans le chœur fourni de la production littéraire. On peut dire qu’avec La Joie de vivre de Thomas Bartherote, ils font très fort dans le domaine. Dérangeant tout autant qu’étrange, voila un livre qui ne laissera personne indifférent et qui s’apparente à un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié).

Jeune auteur de 33 ans originaire du sud-ouest (preuve en est qu’il évoque à un moment une chocolatine, les initiés comprendront -sic-), Thomas Bertherote nous livre un premier roman brut de décoffrage qui met en avant un curieux personnage nous racontant un acte banal entre tous : aller à la boulangerie pour s’acheter une baguette. Si ça, c’est pas un pitch qui fait rêver, je ne m’y connais pas ! Bien évidemment, ce point de départ n’est qu’un prétexte pour pénétrer dans la psyché plus que torturée d’un être à part, isolé du reste du monde, à l’écoute du moindre détail de son corps et de son environnement immédiat.

Disons-le tout de suite, cet ouvrage ne plaira pas à tout le monde. Il est en effet plus que rare de pouvoir se confronter à un parti pris aussi extrême que l’axe de narration conservé durant les 150 pages de ce petit livre âpre, languissant et totalement branque. Le titre ironique renvoie à un personnage vraiment décalé, accro aux sensations et aux stimulis qu’il perçoit à tout instant. Un personnage aussi qui apparaît très vite comme dénué de sentiments propres, de désirs clairs (Sheldon sort de ce corps !). On pourrait presque penser qu’il ne se résume qu’à une machine biologique branchée sur automatique sur laquelle vient se superposer un esprit perturbé, apeuré, obsédé par ce qu’il perçoit et exempt de toute grille de lecture sociale, le fait étant qu’il fuit tout contact avec les être humains. Oui, oui, je sais, le gars est vraiment attirant et charismatique -sic-.

La première partie de La Joie de vivre se déroule dans sa chambre-appartement et on assiste à son lent réveil, son passage aux WC et sa douche. Tout y est décortiqué avec un luxe de détails rare mais qui pourrait horripiler les moins patients des lecteurs. Les textures, les odeurs, les mécanismes, les réactions épidermiques, les couleurs... tout, absolument tout est passé au crible de son esprit obsessionnel et malade. Dès lors, si l’on veut l’accompagner et aller au bout de sa lecture, il faut lâcher prise, se laisser guider uniquement par les sensations éprouvées par ce personnage ubuesque et accepter de ne pas tout saisir et de partager une expérience hors norme.

Antisocial par excellence (il sait garder son sang froid à priori...), le héros n’aura pas ou peu de rapports avec le reste du genre humain. Cela donne lieu à des scènes bien délirantes quand il sort enfin de son logement-cocon et qu’il donne à voir l’image d’un être définitivement perdu et fragile. On est touché alors en plein cœur et pris par la maniaquerie exacerbée du personnage. On se demande bien ce qu’il va bien pouvoir se passer une fois son périple accompli, car pour lui, traverser la rue s’avère être une véritable odyssée. Plus la lecture avance, plus on est happé par ce souffle intimiste d’une rare puissance qui touche tout autant qu’il bouleverse nos schémas de lecture habituels.

En terme de qualité littéraire pure, on est clairement ici face à un exercice de style. Amoncellement de pensées internes, pas forcément reliées entre elles, on peut passer du coq à l’âne très facilement. La structure mentale du héros étant plus que précaire, il en va de même de ses pensées et donc du récit les relatant. Il faut un bon temps d’adaptation et une grosse envie de lecture pour tenir le choc tant ce dernier est important. De ce chaos décousu ressort au final un portrait atypique et une expérience de lecture aussi fascinante qu’unique en son genre. À chacun de se laisser tenter ou pas...

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jeudi 26 avril 2018

"Danse, danse, danse" d'Haruki Murakami

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L’histoire : Danse, danse, danse, dit l'homme-mouton tapi au cœur d'un étage fantôme de l'hôtel du Dauphin pourtant transformé en cinq étoiles où le narrateur essaie de retrouver ses marques.

Alors, il danse, danse, danse entre cet irrationnel qui envahit son quotidien et une réalité non moins baroque avec pour seul ancrage les airs de jazz, la musique pop anglo-saxonne, les petits plats mijotés dans son coin cuisine, les vieux films américains.

Il danse, danse, danse au rythme des filles passées, présentes et à venir, des glaçons qui tintent dans son verre de whisky, des insatisfactions d'un condisciple de lycée devenu star, des désarrois d'une très jeune fille déjantée, des problèmes existentiels en forme d'énigmes.

La critique de Mr K : Une excellente lecture aujourd’hui avec Danse, danse, danse d’Haruki Murakami. Et dire que ça faisait plus d’un an que je n’avais pas lu d’ouvrage de cet auteur qui est sans conteste mon écrivain japonais favori ! Quel retour avec cet ouvrage totalement dépaysant où réalité, rêves et fantasmes se mêlent pour emporter le lecteur vers des ailleurs insoupçonnés. Pas de doute, on est face à un grand Murakami qui aime tant flirter avec les barrières de la perception et de la condition humaine. Pour information préalable, sachez que ce titre est en quelque sorte la suite de La Course au mouton sauvage car on retrouve le même héros anonyme, mais on peut cependant lire ce livre sans avoir lu le précédent même si l’on rate deux / trois allusions savoureuses.

Le personnage principal, un ancien publicitaire désormais reconverti dans le journalisme free-lance vit au jour le jour. La mort de son meilleur ami dans l’ouvrage précédent et le divorce inattendu avec sa femme ont laissé des traces, il ne se transpose plus dans une quelconque aspiration et laisse le temps s’égrener sans réellement penser au lendemain. Pas vraiment malheureux mais pas heureux pour autant, il semble traverser l’existence sans y prendre goût, sans s’accrocher à quoi que ce soit et qui que ce soit. Un rêve étrange le conduit à retourner dans un hôtel qu’il a autrefois fréquenté en compagnie de sa copine de l’époque. Au détour d’un étage mystérieux, il va se retrouver dans une espèce d’univers parallèle le temps de quelques heures (ça m’a personnellement fait penser à la Black Lodge de Twin Peaks, l’amateur forcené  que je suis de cette série a fortement apprécié !). Il y fera une rencontre déterminante qui va orienter sa vie vers de nouvelles directions et le confronter au monde réel qu’il semblait fuir depuis trop longtemps.

Volontiers contemplatif, amateur de plaisirs simples, on retrouve avec plaisir ce héros atypique et détaché de sa vie. On se plaît à le suivre dans ses errances et ses actes quotidiens : ses journées à rallonge pendant lesquels il ne fait pas grand chose, son appétence pour les bonnes boissons et la cuisine saine qu’il aime à l’occasion préparer lui-même (on salive beaucoup durant la lecture !), son goût pour le jazz mais aussi pour les jolies filles. Au fil de l’histoire, on suit aussi ses introspections sur un passé douloureux qu’il n’arrive pas totalement à laisser derrière lui, le narrateur aime se poser des questions, remuer ses sentiments et émotions. Lent et finalement peu communicatif avec les autres car renfermé sur lui-même depuis maintenant longtemps, cet homme de 34 ans va effectuer différentes rencontres qui vont lui permettre de se débloquer petit à petit et d’évoluer, de changer et d’appréhender la vie à nouveau comme un tout et non comme quelque chose que l’on subit.

Le déclic à l’hôtel suite à sa rencontre avec le mystérieux homme-mouton vu dans La Course au mouton sauvage va l’engager à s’affirmer et à s’investir auprès notamment d’une réceptionniste charmante qu’il va conquérir, d’un vieil ami qui ne supporte plus son statut de célébrité, mais aussi auprès d’une jeune fille de treize ans mal dans sa peau qui recherche un confident et ami. Comme toujours avec Murakami, les personnes prennent leur temps, hésitent, s’interrogent et le temps s’écoule lentement. Le changement n’est pas immédiat et se dilue à la manière du sable d’un sablier renversé que rien ne retournera jamais plus. C’est très poétique, très beau et l'ouvrage prend au cœur à la moindre ligne. Cette balade est donc assez unique et s’impose à notre esprit captif des multiples thèmes abordés par un auteur décidément universel et qui sait s’adresser à l’être humain que nous sommes et qui lui aussi s’interroge sur soi : l’amour et ses contradictions, la famille et son poids sur la destinée de quelqu’un, le capitalisme et la négation de l’individu résumé à un être de désirs et non plus de besoins, le sens de la vie tout simplement et les multiples chemins qui peuvent mener au bonheur si on s’en donne les moyens. D’où le titre de cet ouvrage qui invite chacun à avancer malgré tout et à continuer à profiter de l’existence malgré les obstacles qui nous guettent à chaque coin de rue.

On retrouve dans ce livre tout le talent de conteur d’un Murakami au sommet de sa forme. Écriture magique, déroutante mais toujours accessible, on navigue constamment en eaux troubles dans un quotidien qui peut basculer dans le fantastique le plus pur à n’importe quel moment. Les 574 pages de Danse, danse, danse se dégustent comme un bon encas avec un petit verre d'alcool fort pour accompagner le tout. Ça marque les esprits, ça ravit l’amateur de belles lettres et au final, on en ressort un peu plus conscient de soi et du monde qui nous entoure. Une bien belle expérience que je vous invite très fortement à tenter !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
"Le Passage de la nuit"
- "Après le tremblement de terre"