vendredi 18 août 2017

"Une Ombre chacun" de Carole Llewellyn

Une Ombre chacunL'histoire : Rescapée d'un enlèvement quand elle était enfant, Clara, 30 ans, mène désormais à Paris une vie confortable avec son mari, Charles. Pourtant, lorsqu'il lui demande un enfant, elle décide de partir sans laisser de trace.
Homme d'affaires occupé, Charles loue les services de Seven Smith, un ancien Marine, afin de retrouver son épouse. Pour le soldat américain, que la fin de la guerre a laissé sans but, la quête de cette femme disparue est une occasion inespérée d'exister à nouveau.
À travers l'Europe, Clara et Seven vont partir à la recherche de vérités sur eux-mêmes qui altéreront pour toujours le sens de leurs vies.

La critique Nelfesque : "Une Ombre chacun" est le premier roman de Carole Llewellyn et pour le moins que l'on puisse dire, il ne m'a pas passionné... Le postulat de départ est intéressant, mais l'histoire traîne en longueur et l'intérêt s'émiette petit à petit.

Cette déception vient en premier lieu de la 4ème de couverture et de ce qu'elle laisse entrevoir. Clara, nous dit-t'on, décide de partir sans laisser de traces et son mari engage un ancien Marine pour la retrouver. Problème : ce départ n'intervient qu'à la moitié du roman et là où le lecteur s'attend à un ouvrage complet sur l'enquête et la recherche de soi des personnages principaux, il se demande au fil des pages quand cela va-t'il enfin commencer...

Pour autant, la préparation du départ de Clara est l'occasion pour l'auteure de dépeindre son personnage. Et accessoirement de nous la rendre insupportable ! On ne peut pas dire que ce roman n'est pas actuel car il l'est pleinement (trop même). Les problématiques ici soulevées sont dans l'air du temps et les technologies de notre époque. Pour ma part, j'ai du mal avec les ouvrages trop ancrés dans l'actualité du moment et laissant peu de place à l'imagination du lecteur. Ce qui ne devrait être qu'un support est ici un pivot bien trop frêle à mon goût. L'héroïne ici est obsédée par Instagram. Mais littéralement obsédée ! Elle ne pense qu'à cela. Comment photographier ceci, gommer cela pour que ses followers envient son quotidien. Lorsqu'elle vit quelque chose, elle n'en profite pas et l'événement est passé au crible de son écran de téléphone. La moindre image est capturée, même la plus anodine. Elle y rajoute ensuite des filtres, des hashtags, des légendes loin d'être spontanées. C'est peut-être parce que je déteste ce genre de procédés que j'ai eu du mal à m'attacher à Clara. Est-elle comme la majorité des personnes sur IG, superficielles, ou cela dénote-t'il d'un mal-être personnel, d'un sentiment d'infériorité qu'elle comble avec son application favorite mais qui finit par lui rendre la vie fade et morne ? J'ai ma petite idée sur la question (d'autant plus que je ne considère pas que la majorité des gens soient superficiels sur IG, il suffit de bien choisir qui l'on suit) mais mettre ainsi en avant un réseau social pour justifier le malaise de Clara me semble un peu trop facile pour être vraiment apprécié à sa juste valeur.

Vous l'aurez compris, j'ai eu du mal à rentrer dans ce roman, attendant un événement qui n'arrivait pas, étant complètement détachée de la superficialité des problèmes existentiels du personnage principal. Cette dernière est mariée à Charles, un homme d'affaire lui aussi très accès sur l'apparence et l'image qu'il renvoie. Sa vie est comme dans un magazine de mode. Il est beau, sa femme est belle, leur appart' est splendide et sa route semble toute tracée autant professionnellement que sentimentalement. Très centré sur lui-même et ce que peuvent penser les autres de lui, Charles est un con fini (oui, par moment, il faut appeler un chat "un chat" et ne pas tortiller 3 heures). Même lorsque sa femme disparaît, il ne montre pas une once de peine et gère son départ comme un dossier lambda. Pauvre petite fille riche qui ne supporte plus sa condition de jolie plante verte et qui, dans sa fuite, va laisser l'intégralité de ses cartes de crédit (pardon, des cartes de crédit de son mari) sur la table. Comment va-t-elle faire pour s'en sortir ainsi !? Désolée, mais personnellement, cela me laisse de marbre. Il y a des problèmes hautement plus graves dans la vie de certains et je manque cruellement d'empathie dans ce genre de situations (mea culpa). Peut-être suis-je trop âgée pour lire ce type de roman ? Peut-être ne suis-je pas assez fleur bleu pour prendre au sérieux sa souffrance ? Ou peut-être que tout simplement tout cela est bien trop superficiel et que ce monde m'ennuie, et m'exaspère même, à se regarder sans cesse le nombril !?

Les chapitres alternent entre Clara et Steven, l'ancien Marine recruté par Charles. C'est bien, ça permet de souffler. Steven est loin des canons de beauté et de perfection gravitant dans le cercle du couple. Un peu too much parfois, il n'hésite pas à mettre les pieds dans le plat et peut paraître à certains moments absolument détestable. De par son ancien métier, une partie de lui est restée à la guerre et l'Afganistan le ronge. Il est aussi macho (vous savez, l'armée, tout ça...) et raciste sur les bords (vous savez, l'armée, tout ça...). Ah du coup, c'est sûr que ça dénote avec mademoiselle vie bien rangée qui n'existe que par le regard des autres ! D'ailleurs dans l'ensemble, on ne s'éloigne que trop peu à mon goût du manichéisme. Les filles sont des jolies poupées attachées à leur apparence et aux porte-feuilles de leur mari et les hommes, des êtres détestables menés par leur queue. Je cherche encore les nuances...

Tout cela était bien trop creux et vain pour me plaire et c'est avec plaisir que j'ai tourné la dernière page d'"Une Ombre chacun". Non pas pour le dénouement mais pour pouvoir passer à autre chose ! Je ne doute pas que cet ouvrage plaira à d'autres lecteurs, il n'est pas mauvais en soi. C'est un premier roman et l'auteure va au bout de son idée. Malheureusement, cela reste beaucoup trop en surface pour moi et pour que je vous conseille cet ouvrage qui restera dans mon esprit comme une lecture plus que moyenne...

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jeudi 17 août 2017

"En Compagnie des hommes" de Véronique Tadjo

En compagnie des hommes

L’histoire : Un virus mortel et incurable a mis l’espèce humaine face au danger de l’extinction. Baobab, arbre premier, arbre éternel, arbre symbole de grande sagesse, prend la parole et réveille la mémoire de l’humanité. Sous son ombre fraîche, hommes, femmes, enfants pris dans la tourmente, combattants farouches pour la survie, vont confier leur lutte contre les ravages d’Ebola : le docteur en combinaison d’astronaute qui, jour après jour, soigne les malades sous une tente ; l’infirmière sage-femme dont les gestes et l’attention ramènent un peu d’humanité ; les creuseurs de tombes qui, face à l’hécatombe, enterrent les corps dans le sol rouge ; les villageois renonçant à leurs coutumes ancestrales afin de repousser Ebola...

La critique de Mr K : Je vous présente aujourd’hui une lecture choc, un coup de poing littéraire comme je les affectionne tout particulièrement. Écrivaine, poétesse mais aussi auteur pour les enfants, Véronique Tadjo nous propose avec son nouveau roman, En compagnie des hommes, une plongée en pleine crise sanitaire liée au virus Ebola entre 2014 et 2016 en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Sujet grave entre tous, un peu à la manière documentaire, l’auteur nous fait partager l’action et les pensées de différents acteurs qu’ils soient humains ou non pour cerner le phénomène et ses répercussions sur les sociétés et le monde. Chaque chapitre ouvre donc le chemin à une nouvelle voix, l’ensemble construisant un roman polyphonique d’une rare puissance et efficacité.

Le virus Ebola est l’un des plus dangereux. Il tire son nom de la rivière Ebola qui s’écoule en République Démocratique du Congo et a un taux de mortalité qui atteint les 70% des infectés. Les symptômes débutent par une fièvre violente et soudaine, des douleurs musculaires, une faiblesse généralisée, des maux de tête et de gorge. Tout cela s’aggrave très vite, la maladie provoquant des éruptions cutanées, des diarrhées, des vomissements puis des hémorragies internes et externes. C’est un fléau épouvantable, récurrent (jamais autant qu’en 2014 tout de même) qui frappe implacablement ceux qui partagent le quotidien d’un malade. Ce virus est extrêmement transmissible et représente une grave menace.

Tour à tour, la parole est donc donnée à de nombreux personnages qui chacun à sa manière va éclairer le lecteur sur le virus, l’épidémie, les soignants, les autorités, les proches de victimes, les infectés mais aussi les réactions internationales et même supranaturelles. C’est ainsi que l’arbre à palabres prend la parole en premier et nous assène quelques vérités sur l’ordre naturel et sur les êtres humains. Lui répondront par la suite un jeune garçon qui a perdu toute sa famille, un docteur habillé en cosmonaute pour sa sécurité, une infirmière, une mère de famille éplorée, un volontaire d’une ONG occidentale, un fiancé confronté à la mort annoncée de sa promise, bien d’autres encore et vers la fin, l’auteur donne même la parole au virus lui-même, antithèse de la vie défendue par l’animisme africain (le fameux baobab griot du départ) et destructeur de toute vie, rappelons que le virus peut aussi toucher certaines espèces animales comme les antilopes ou les grands singes.

L’impact d’une épidémie est ici vue, transmise et expliquée à travers différentes échelles. On côtoie ainsi le quotidien des petites gens qui ont déjà une vie extrêmement difficile et qui se retrouvent confrontés à l’inconnu. Pour beaucoup, ce mal est une punition divine due aux pêchés que l’on a commis et ils s’en remettent aux marabouts et autres croyances magiques. Malheureusement, la maladie progresse et heurte les coutumes notamment en ce qui concerne le devenir des cadavres (le témoignage du jeune croque-mort est impressionnant). Dans certaines régions, chaque famille est touchée et les ravages sont terribles. On suit donc quelques courts récits traumatiques où la mort et la souffrance sont omniprésentes, laissant une population hagarde et déboussolée.

En parallèle, on a aussi le point de vue de professionnels de santé avec des médecins et infirmières courage qui s‘exposent dangereusement au fléau. La plupart, bien qu’habitués au terrain, sont épouvantés face à cette épidémie. Mais il faut tenir, assumer sa vocation et continuer encore et toujours, malgré les risques et le probable sacrifice de leur vie au nom de leur idéal. Ces passages sont très touchants, le regard distancié de ces personnes après avoir vécu de l’intérieur la crise sanitaire avec des victimes donne une densité et une profondeur incroyable à l’entreprise de Véronique Tadjo. Et puis, viennent aussi se mêler à tout cela, la dimension socio-politique qui finit par dégoûter le lecteur en entreprenant d’entrer dans les coulisses des pouvoirs locaux (avec son lot de corruption et de détournement des fonds humanitaires) et le traitement fait des événements par les médias occidentaux. Rapacité, bêtise humaine, peur de l’autre, réflexes d’autodéfense sont décortiqués et jetés à la face du lecteur qui n’en termine pas avec sa descente en enfer.

Au delà du fait sanitaire, avec les interventions du baobab et du virus, Véronique Tadjo invite profondément à la réflexion sur nous-même. Par les multiples récits compilés ici, on a un beau panorama de l’esprit humain, ses logiques de développement et sa nature profonde. Certes ce n’est pas rassurant, c’est parfois brut de décoffrage et difficile à admettre mais on passe vraiment un bon moment en lisant cet ouvrage avec de purs moments d’humanité dans ses travers mais aussi ce qu’elle a de plus beau (des passages émeuvent jusqu’aux larmes). Il faut dire que la langue de l’auteur y est pour beaucoup ! N’est pas poétesse et écrivaine de talent qui veut. On navigue entre poésie, roman intimiste et témoignage ; les pages se tournent toutes seules et sans effort.

À vocation universelle par les thématiques qu’il aborde, ce livre-griot, où chaque acteur devise sur la place de l’Homme, son rôle et ses responsabilités à l’égard du Monde dont il est le gardien, est un petit bijou qu’il vous faut absolument découvrir. Courez-y !

mercredi 9 août 2017

Petit tour à la ressourcerie...

Avant notre départ en Périgord, Nelfe et moi sommes allés innocemment à la ressourcerie de Lorient pour voir un peu ce qu'ils proposaient. Plus précisément, nous recherchions quelques verres à vin, vu ma mauvaise habitude de les casser en faisant la vaisselle. Aucun verre nous ne trouvâmes mais par contre, le rayon livre était bien achalandé... Jugez plutôt des nouvelles acquisitions que nous avons ramené à la maison !

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(aie aie aie...)

Vous voyez où on en est arrivé ??? I.R.R.E.CU.P.E.R.A.B.L.E.S ! Enfin surtout moi comme vous allez pouvoir le constater, Nelfe s'étant une fois de plus illustrée par sa capacité de résistance à la tentation. Voici un traditionnel post de craquage comme nous en avons le secret, suivez le guide pour la présentation des petits nouveaux qui viennent rejoindre leurs congénères dans nos PAL respectives. 

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(THE trouvaille !)

- La Ligne verte de Stephen King. Un des derniers "vieux" titres de Stephen King qui m'avait échappé jusqu'ici. Comme beaucoup, j'ai adoré le film mais je souffrais de ne pas avoir lu ce titre paru sous forme de feuilletons et réputé comme très réussi dans l'oeuvre de cet ogre littéraire. Gros coup de chance donc de tomber sur les six volumes réunis au même endroit et dans la toute première édition. Sans doute, une de mes prochaines lectures tant l'attente fut longue !

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(Librio en force, again !)

- La Morte amoureuse de Théophile Gautier. Sans doute, le premier roman mettant en scène un mort-vivant, et féminin de plus ! Rajoutez là-dessus un auteur que j'adore, une bonne pincée de XIXème siècle, un prêtre amoureux, des esprits qui se déchaînent et vous obtenez un court récit que j'ai hâte de parcourir. Là encore, il ne devrait pas trop traîner dans ma PAL !

- Aurélia de Gérard de Nerval. Entre hallucinations et mystères, De Nerval propose ici un voyage subliminal dans son imagination au coeur de son romantisme à fleur de peau et de ses rêves éveillés mêlant femmes disparues, ancêtres regrettés et paysages merveilleux. Je ne sais pas pour vous mais personnellement, je suis plus que tenté !

- Le Prince de Machiavel. Un classique hors norme que je vais relire avec grand plaisir (emprunt au CDI dans mon année de terminale). Précurseur dans la pensée politique, cet ouvrage explique clairement et nettement le principe de realpolitik et le contrôle des masses. Rajoutez un bon ouvrage de Debord (La société du spectacle au hasard...) et vous obtenez la société actuelle. Pas le genre de lecture rassurante en soi mais comme on dit knowledge is power !

- Le Grand dieu Pan de Arthur Machen. Première incursion dans l'univers d'un auteur présenté comme un maître de la terreur et des mondes inconnus. L'action se déroule à Londres où une femme fatale sème la folie et l'effroi sur son sillage. Qui est-elle vraiment ? Que recherche-t-elle ? Navigant constamment entre réalité et déviances diaboliques, on promet au lecteur une lecture tumultueuse. Ça promet !

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(Un pot-pourri, bien sympathique !)

- L'Attente de l'aube de William Boyd. Un acteur se voit proposer de devenir agent secret par une commanditaire dont il tombe amoureux... J'aime beaucoup cet auteur qui à priori multiplie les surprises et les rebondissements dans un roman salué par la critique. Wait and read.

- Toutes les familles sont psychotiques de Douglas Coupland. Un récit dynamitant le roman familial traditionnel et qui met à mal l'American way of life. Connu pour sa subvertion, l'auteur s'amuse à envoyer une tribu de sympathiques cinglés dans une Floride de carte postale. Gare à la casse !

- Les Sirènes de Bagdad de Yasmina Khadra. Un Khadra, ça ne se refuse jamais, j'ai donc adopté celui-ci sans même regarder le résumé en dos d'ouvrage. On retrouve ici les thématiques chéries par cet auteur : le fanatisme, la violence et la confrontation entre tradition et modernité. M'est avis qu'une fois de plus, je ne sortirai pas indemne de cette lecture !

- Balade pour un père oublié de Jean Teulé. Road movie insolite qui voit un jeune père kidnappé son nourrisson à la naissance et partir revoir les différentes femmes qui ont jalonné sa vie ; je m'attends au meilleur d'un auteur que j'affectionne tout particulièrement. Vous lirez un peu plus bas que j'ai doublé la mise à son sujet !

- Les Carnassières de Catherine Fradier. Une ex flic virée pour bavure se retrouve projetée dans une enquête à haut risque dans le milieu russe des Baléares. Au programme : mafia sibérienne, ex du KGB et meurtres en série. C'est très engageant et le style incisif semble se rapprocher d'un Despentes. Tout pour me plaire donc !

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(Pot pourri de brochés pour changer !)

- Retour en absurdie de Stephane de Groodt. Là encore, un pot monstrueux que de tomber sur ce titre. Nelfe m'avait offert le premier tome il y a quelques années et j'avais adoré cette expérience bien branque et délectable à souhait. Je vais pouvoir rééditer cette lecture hautement plaisante avec ce volume deux des chroniques télévisuelles d'un as du calembourg et du jeu de mot.

- Héloïse, ouille ! de Jean Teulé. Teulé deuxième acte avec un volume consacré à Abelard et Héloïse, couple mythique que l'auteur va s'employer à démystifier dans le style si vert qu'on lui connait. Hâte de lire celui-ci aussi !

- La Tâche de Philip Roth. Troisième volume d'une trilogie thématique sur l'identité et l'histoire de l'Amérique d'après guerre (j'ai les deux autres volumes dans ma PAL), il est ici question de mensonge, d'honneur et d'amour. Le genre d'ingrédients qui bien mixés donnent souvent de grandes oeuvres et quand on connait les talents de Roth en matière de narration et de style, ça risque d'être très bon !

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(La sélection de Nelfe... Oui, elle est 10 000 fois plus raisonnable que moi!)

- Ni vu ni connu d'Olivier Adam. J'aime beaucoup Olivier Adam (là, c'est Nelfe qui parle) et je suis curieuse de découvrir celui-ci paru dans une édition jeunesse. Ça va se lire très vite mais je ne doute pas que ça soit encore une fois intense !

- Mississippi de Hillary Jordan. Un Belfond ! Une maison d'édition de qualité ! Limite je peux y aller les yeux fermés. Mississippi des années 40, "dans la lignée d'un Faulkner", nous dit la quatrième de couverture : ça donne envie !

- L.A. Requiem de Robert Crais. Encore un Belfond ! Une enquête, un flic en pleine rédemption mais au passé trouble. Miam miam !

Belle moisson d'ensemble, non ? Certes les livres sont encore plus serrés qu'avant dans nos PAL mais les promesses de lecture sont riches et nos chroniques prochaines et à venir en témoigneront certainement. Qu'il est bon d'être book addict, une passion dévorante mais pas vraiment ruineuse quand comme nous, on aime les livres de seconde main... À quand le prochain craquage ?

mardi 25 juillet 2017

"Le Zéro et l'infini" d'Arthur Koestler

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L'histoire : Inspiré des grands procès de Moscou, le roman imagine l'itinéraire d'un responsable communiste, Roubachof, jeté en prison et jugé après avoir été lui-même un "épurateur".

La critique de Mr K : Chronique d'un classique de la littérature du XXème siècle aujourd'hui avec cette critique féroce du totalitarisme qu'il est de bon ton de lire encore aujourd'hui et qui est restée bien trop longtemps dans ma PAL à mes yeux. Bien qu'il ait quelque peu vieilli dans le style, ce fut une lecture choc, de celles qu'on n'oublie pas et qui reste trotter dans votre tête des semaines, des jours et des mois après sa lecture.

Un cadre du parti est arrêté en bas de chez lui. Emprisonné, il réfléchit au pourquoi du comment. Agent communiste en Europe, épurateur de soviet qui chassait le déviationniste, le voilà inculpé du même crime, celui de douter et de remettre en question le bien-fondé de la politique menée par le grand chef. Commence pour le héros le long temps de l'enfermement, des interrogatoires et la prise de conscience de la dure logique en jeu derrière le rêve commun prôné par les autorités. Dans un pouvoir totalitaire, l'homme n'est rien (le zéro) contrairement à la pensée humaniste qui expose l'idée que l'infini est contenu en l'homme par la multiplicité des chemins qui s'offre à lui.

Roman de prison peuplé de flashback éclairant le lecteur sur Roubachof le héros, très vite l'ambiance pesante nous envahi. C'est la découverte de la geôle et les interrogations qui vont avec : pourquoi n'a-t-il rien à manger ? Qui essaie de communiquer avec lui depuis la cellule d'en face grâce à un vieux code ? Comment va-t-il passer l'épreuve de l'interrogatoire ? Va-t-il craquer ? Autant d'angoisses et de raisonnements de l'homme aux abois que l'auteur nous invite à partager au plus près, dans l'intimité profonde d'un homme au bout du rouleau, qui sait que les dés sont pipés et qu'il est condamné d'avance. Nous assistons alors à ses derniers moments, ses tentatives de rendre la monnaie de leur pièce à ses bourreaux et sa prise de conscience progressive de la nature profonde du pouvoir en place.

On alterne donc scènes du quotidien en prison avec ses rituels et ses longues plages de temps qui rendent fou et les simulacres d'activités que l'on poursuit pour s'occuper l'esprit avec des flashback de l'ancienne vie de Roubachov, agent zélé du régime en place qui a eu le malheur de s'écarter de l'orthodoxie la plus pure. Antihéros charismatique, j'ai aimé son évolution tout au long de l'ouvrage, plus particulièrement ses tentatives désespérées pour contrecarrer l'interrogatoire de Gletkin, l'agent russe chargé de l'accusation. Pas de place pour le libre arbitre et pour la vérité durant ce procès, on fabrique les preuves s'il faut, l'individu est avili et réduit à l'impuissance. C'est un grand cri qui est poussé dans Le Zéro et l'infini, une descente aux enfers effroyable dans la mécanique bien huilée des régimes totalitaires.

La parcours de l’auteur en lui-même est intéressant, Arthur Koesler était un communiste qui petit à petit a perdu la foi dans une doctrine qui, loin d'émanciper les peuples, les rendaient encore plus dépendants et serviles qu'au temps des tsars. A la suite d'un voyage en Union Soviétique, dégoûté par ce qu'était devenu son idéal, il a décidé d'écrire ce livre accablant d'authenticité. C'est un véritable documentaire sur l'appareil répressif soviétique et il a fait grand bruit à sa sortie. Mieux, tout ce qui est décrit en dehors des éléments dogmatiques purs expliquent la logique en marche dans le fonctionnement du pouvoir et le contrôle des consciences par le chef tout puissant. Le roman sert ici à merveille l’Histoire et le devoir de mémoire. Dans ce domaine, il reste toujours aussi efficace.

Seul bémol que je me permettrais de signaler sur cette œuvre culte, le style d’écriture qui pourrait en décourager certains. On n’écrit plus pareil aujourd’hui qu’hier et l’ensemble pourrait sembler ampoulé et lourd stylistiquement. Loin de couler simplement et d‘être accessible au premier venu, c’est un ouvrage qui se décortique, se goûte et se digère. Mais ce léger effort mérite vraiment qu’on s’y attarde tant on touche à des éléments clefs avec cet ouvrage et que la dénonciation y est constructive et bien menée. Un petit bijou qu’il faut lire absolument si le sujet vous intéresse.

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vendredi 21 juillet 2017

"Le Ruban" d'Ito Ogawa

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L'histoire : Une grand-mère fantasque et passionnée d'oiseaux trouve un oeuf tombé du nid, le met à couver dans son chignon et donne à l'oiseau qui éclôt le nom de Ruban. Car cet oiseau, explique-t-elle solennellement à sa petite-fille, "est le ruban qui nous relie pour l'éternité".

Un jour, l'oiseau s'envole et pour les personnes qui croisent son chemin, il devient un signe d'espoir, de liberté et de consolation.

Ce roman, où l'on fait caraméliser des guimauves à la flamme et où l'on meurt aussi, comme les fleurs se fanent, confie donc à un oiseau le soin de tisser le fil de ses histoires. Un messager céleste pour des histoires de profonds chagrins, de belles rencontres, et de bonheurs saisis au vol.

La critique de Mr K : Petite escapade japonisante aujourd'hui avec cet ouvrage que Nelfe m'a rapporté d'une escapade shopping dans un magasin discount du secteur. On y trouve parfois quelques ouvrages neufs de maisons d'éditions sympathiques comme ici Picquier, spécialisée dans la littérature asiatique, une de mes marottes en littérature. La quatrième de couverture a tout de suite mit la puce à l'oreille de ma douce en lui inspirant d'acheter l'ouvrage immédiatement pour ma pomme. Bien lui en a pris, tant ce fut une lecture à la fois grave et lumineuse, un pur moment intimiste et empli de sens comme sait souvent proposer la littérature nippone.

Tout part de l'idée incongrue d'une grand-mère et sa petite fille : couver un œuf abandonné pour donner la vie à un oiseau, une perruche plus exactement. Malgré la difficulté de la chose, elles y parviennent et c'est ainsi que Ruban naît et crée un lien indéfectible entre l’aïeul et sa petite fille. Mais la nature étant ce qu'elle est, Ruban finira par prendre son envol et avec lui l'ouvrage, qui par chapitre va nous faire rencontrer un certain nombre de personnages confrontés à des moments clefs de leur vie et qui vont de près ou de loin être en contact avec le mystérieux oiseau disparu. Plus qu'une apparition ou une présence animale, Ruban se révélera être autre chose,  un élément situé entre le principe vital et le sens de la vie.

À travers les tranches de vie qui nous sont données à lire, c'est un peu la condition humaine que l'on explore dans sa complexité et son aspect souvent dramatique. Ainsi, l'on croise une jeune femme peu sûre d'elle qui doit apprendre à surmonter ses craintes, une femme qui a perdu son enfant et qui n'arrive pas à surmonter son deuil, une ancienne actrice / illustratrice pour enfant à qui on annonce qu'elle va mourir et qui cherche la force de continuer à vivre malgré tout, deux enfants victimes d'un tsunami dévastateur, une famille en deuil qui tergiverse sur la garde d'un oiseau ayant appartenu à la défunte, le souvenir d'un amour impossible dans le Berlin de la guerre froide qui continue de hanter une femme... Autant de sujets pas des plus joyeux je vous l'accorde mais qui ici sont traités de manière très nippone entre recueillement, tristesse et mélancolie à fleur de mot mais aussi légèreté et spiritualité. Le rapport à la mort notamment est complètement différent de chez nous et même si l'épreuve en soi est difficile pour tous, elle trouve ici une certaine forme de douceur, d'acceptation et pour certains personnages une rédemption dans le calme et la plénitude.

On plane au gré des bonds de l'oiseau de personnage en personnage sans vraiment savoir où les pages nous mènent. Contemplatif et descriptif, l'ouvrage séduit par sa capacité à caractériser avec finesse et empathie les protagonistes livrés à des choix, des situations difficiles. À la manière de bonnes nouvelles (on se rapproche vraiment d'un recueil de textes courts malgré un fil rouge qui les unit), l'accroche est immédiate, la brièveté étant mis au service de l'essentiel : le(s) personnage(s), la situation et son dénouement ouvert ou non. J'ai aimé pour cela cette balade un peu voyeuriste mais aussi profondément philosophique, amenant la réflexion au niveau personnel et universel. Ici le moindre repas de nouille, l'élevage d'un oiseau, les rapports filiaux, le trajet d'un lieu à un autre est important, apportant son lot de raisonnement sur l'existence. Si on est fan de cet esprit très nippon qui décortique à tout va nos faits et gestes pour les transformer en leçon de vie, on est servi et ravi lorsque l'on referme l'ouvrage. Inutile de vous préciser que ce fut le cas pour moi !

Plus spécialisée dans la littérature jeunesse et la cuisine, l'auteur prouve ici qu'elle possède un très beau talent de conteuse qui nous transporte littéralement à travers des histoires quotidienne d'inconnus que rien ne fait sortir du lot. La plume est sensible, d'une incroyable concision et promesse d'évasion au détour de chaque phrase et paragraphe. J'ai été envoûté par cette légèreté, cette ambiance cotonneuse et cette facilité de lecture qui hypnotise entre simplicité et portée universelle. Une belle lecture que tout amateur de la littérature nippone se doit de tenter.

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samedi 15 juillet 2017

"Le Rocher de Tanios" d'Amin Maalouf

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L’histoire : "Le destin passe et repasse à travers nous, comme l'aiguille du cordonnier à travers le cuir qu'il façonne." Pour Tanios, enfant des montagnes libanaises, le destin se marque d'abord dans le mystère qui entoure sa naissance : fils de la trop belle Lamia, des murmures courent le pays sur l'identité de son vrai père.

Le destin passera de nouveau, dans ces années 1830 où l'Empire Ottoman, l’Égypte et l'Angleterre se disputent ce pays promis aux déchirements, le jour où l'assassinat d'un chef religieux contraindra Tanios à l'exil...

La critique de Mr K : Lecture d’un Goncourt aujourd’hui (celui de 1993) avec ma première incursion dans l’œuvre d’un écrivain pourtant réputé : Amin Maalouf. C’est Nelfe qui l’a exhumé de ma PAL dans notre traditionnel jeu de vidage de PAL pendant lequel l’autre doit sortir trois titres pour un choix de lecture imposé à l'autre. La quatrième de couverture de cet ouvrage et l’aura de son auteur ont très vite fait pencher mon choix. M’est avis que je relirai très vite du Maalouf tant ce livre m’a séduit et enivré.

Tout commence par une passade amoureuse qui voit Lamia, une des plus belles femmes du village de Kfaryabda tomber sous la coupe du Cheikh local. 9 mois plus tard, l’enfant naît et passe pour le fils de l’intendant. Des bruits courent bien sûr mais la vie suit son cours. Cependant la période n’est pas facile dans cette région du Liban entre les luttes d’influence au sein de l’Empire Ottoman, l’émergence d’une Egypte puissante et les puissances européennes qui veulent leur part de gâteau. Rajoutez à cela le poids des traditions et vous obtenez un récit hybride entre chronique familiale, roman d’aventure et conte, où se mêlent légende et réalité.

On retrouve tout d’abord toute une brochette de personnages attachants et profondément humains tant ils conjuguent aspiration à la vie et défauts rédhibitoires. Cette perfectibilité fait tout le sel d’une vie et le merveilleux conteur que se révèle être Amin Maalouf donne une densité incroyable à chacun des destins qu’il nous invite à découvrir. Rien ne nous est épargné dans ce roman entre la fidélité bafouée, la trahison, les alliances d’un jour, les rapports parents/enfants, les mariages arrangés entre puissants, les injustices d’un pouvoir autoritaire, l’exil pour les éléments séditieux, l’innocence des justes... C’est tout un tourbillon de sentiments qui nous emporte tout au long de la lecture et éprouve sérieusement le lecteur qui ne sait finalement jamais à quoi s’attendre d’un chapitre à l’autre. Les destins sont ici tortueux et bien souvent sévères, les facéties du fatum sont bien cruelles et les personnages n’en ressortent jamais indemnes. La famille, la vengeance, les lois du sang... autant de thématiques universelles qui se retrouvent traitées et illustrées à merveille dans ce livre.

Le Rocher de Tanios est aussi une belle immersion dans un Orient qui nous semble souvent mystérieux, bien trop souvent fantasmé sans être vraiment connu. On explore notamment les arcanes du pouvoir avec la hiérarchie qui la compose, les luttes intestines, les conflits religieux entre communautés (dans ce livre entre catholiques et protestants, rappelons que le Liban est une terre à majorité chrétienne à l’époque) mais aussi les grandes puissances qui tentent de se placer et d’influer sur les politiques régionales avec notamment le Royaume-Uni qui continue à constituer son réseau d’influence et possède le plus grand empire colonial de l’époque. C’est aussi au détour des péripéties la possibilité pour l’auteur de décrire le poids des traditions et l’organisation des sociétés de l’époque encore basées sur des lois non écrites et la féodalité. Cet aspect rapproche l’écrit du genre du conte avec derrière les actes et pensées de chacun, de vieilles sagesses populaires qui frappent parfois juste et bien, amenant à nous faire réfléchir sur l’être humain et son rapport aux autres et au pouvoir. On passe alors de la splendeur à la décadence, des espoirs déçus au bilan peu reluisant d’une vie parfois vaine. C’est très mélancolique mais aussi à certains moment des explosions de joie et d’espoir. C’est un peu nous tout au long de notre vie, c’est sacrément vivifiant et un véritable bonheur à lire.

En effet, l’écriture est une merveille de chaque instant, chaque phrase et paragraphe se lit comme on déguste un bon plat. Économie de mots rime ici avec saveur intense, ingrédients précieux et travaillés avec soin et le tout dans une accessibilité de tous les instants entre dialogues au cordeau, descriptions sensibles et envolées lyriques. La langue imagée pénètre l’esprit et le coeur, renverse nos certitudes, bouleverse nos habitudes de lecture et au final on ressort ébloui d’une telle expérience qui s’apparente à des auteurs comme Rushdie dans la manière d’aborder la matière humaine. Un grand livre, une grande lecture.

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vendredi 7 juillet 2017

"Mr Vertigo" de Paul Auster

 

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L'histoire : "Tu ne vaux pas mieux qu'un animal. Si tu restes où tu es, tu seras mort avant la fin de l'hiver. Si tu viens avec moi, je t'apprendrai à voler." Ainsi le vieux Yehudi s'adresse-t-il à Walt, neuf ans, un gamin misérable des rues de Saint Louis. Il tiendra sa promesse. À l'issue d'un apprentissage impitoyablement cruel, Walt deviendra un phénomène célèbre dans toute l'Amérique. Et c'est elle - cette Amérique violente et misérable, sauvage et naïve des années vingt et trente - que le romancier de Léviathan nous convie à découvrir sur les traces de ses étranges héros. L'Amérique du Ku Klux Klan et du jazz, des gangsters et du cinéma.

La critique de Mr K : Cela faisait un petit bout de temps que je n'étais pas retourné faire un tour dans la bibliographie de Paul Auster, un auteur que j'affectionne beaucoup et qui me procure toujours d'intenses émotions de lecture entre virtuosité de la langue et personnages attachants, le tout doublé bien souvent d'une réflexion sur la vie, le temps qui passe et la condition humaine. Avec ce titre, on s'écarte de son style habituel pour rentrer dans un univers que n'aurait pas renié Steinbeck (un de mes auteurs préférés) et propose un grand roman dans la plus pure tradition américaine.

Walt est un jeune garçon qui pousse comme une mauvaise herbe. Recueilli par son oncle et sa tante suite au décès de ses parents, il s'oriente clairement sur la mauvaise voie et la maltraitance fait partie intégrante de son existence. Un jour, il va se voir confier à un mystérieux individu (le vieux Yehudi) qui va se charger de son éducation et s'occuper de lui. L'apprentissage sera rude pour atteindre un rêve impossible : celui de voler comme les oiseaux. Tests et labeurs se succèdent pour dresser le petit caïd qui peu à peu va s'attacher à ce vieil homme incorruptible et implacable mais au final, tous les efforts payeront entre expériences terrifiantes et rencontres improbables. Cependant comme chacun sait, la vie n'est pas un long fleuve tranquille et le bonheur est toujours de courte durée. Le jeune Walt l'apprendra à ses dépens et devra apprendre à rebondir quand l'adversité et le destin se chargeront de lui jouer des tours.

On peut dire qu'il s'en passe de belles durant les 317 pages que compte Mr Vertigo. Attendez-vous à éprouver nombre de sentiments contradictoires mais totalement imbriqués les uns et autres. Même si par bien des aspects l'existence livrée ici peut paraître bien des fois étonnante et fantastique, on ne peut s'empêcher d'y voir une parabole sur les différents âges de la vie d'un être humain de sa naissance à son accomplissement, tout en passant par les nécessaires épreuves que nous réserve une vie bien remplie. J'ai beaucoup apprécié le jeune Walt qui m'a irrésistiblement fait penser à Holden Caufield, je jeune écorché vif héros du cultissime L'attrape coeurs de Jérôme D. Salinger. On retrouve le même caractère à fleur de peau, ce désir insatiable de croquer la vie et de découvrir qui il est vraiment. Entre crise de rage, soulagement, émerveillement devant ses premières expériences, c'est un gamin qui devient un homme et qui se bat pour forger son avenir. Travaillant auprès d'un public en difficulté, j'ai retrouvé mixé dans ce personnage marquant nombre de tares mais aussi de qualités que je croise chaque année, c'est parfois avec les yeux humides qu'on referme les pages de ce livre au pouvoir hypnotique impressionnant.

La figure du maître tutélaire est très réussie elle aussi. Père de substitution à l'apparente dureté, on apprend à le découvrir, lui en tant que professeur mais aussi comme homme. Personne n'a vraiment la vie facile à cette période et peu à peu le voile se lève sur cet homme mystérieux qui lui aussi doit se battre contre ses démons. Entouré de personnages secondaires très charismatiques (le jeune Esope, un jeune black ultra-cultivé mais difforme, une vieille femme indienne solide comme un roc et maternelle, une jeune femme bourgeoise liée au maître et tout une pléthore de personnages hauts en couleur), il se dégage de ce texte une humanité à fleur de mot entre bienveillance, soutien mais aussi haine, cruauté et avidité. Cela donne un ensemble tourbillonnant ne laissant rien au hasard et proposant une toile scénaristique dense et bien conçue. Je suis ressorti ébahi par tant de maestria et j'ai lu le livre quasiment d'une seule traite.

C'est aussi un magnifique voyage dans l'Amérique de l'entre-deux guerre (et même après en fin d'ouvrage), celle de la grande dépression et de la prohibition, des mafias organisées (jeux, trafics, prostitution), de la ségrégation et des exactions du Ku Klux Klan. Cet aspect sombre est contrebalancé par les grands espaces traversés et le rêve américain qui énonce le principe que chacun peut réussir si il a LA bonne idée et la bonne organisation pour monter son projet. Là encore, beaucoup de contradictions qui forment un tout homogène et bien immersif. Étant fan de cette période historique que ce soit sur le vieux et l'ancien continent, j'ai été servi et rassasié. Auster excelle dans l'art de retranscrire une époque sans pathos ni effets de manches, on y croit, on y plonge et on en ressort changé.

Que dire de plus? L'écriture est splendide, à la fois érudite, fine et très accessible. Différente de celle proposée habituellement par l'auteur, on retrouve tout de même sa patte inimitable pour caractériser ses personnages qu'il peint comme autant de symboles universels de l'homme dans sa diversité et sa complexité. On finit ébloui par cette expérience littéraire unique et clairement ce Mr Vertigo a pour moi tous les atouts d'un classique. À lire absolument !

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mardi 4 juillet 2017

"Bord de mer" de Véronique Olmi

 

Bord de mer

L'histoire : Elle vit seule avec ses deux petits garçons et pour la première fois les emmène en vacances. Cette escapade doit être une fête, elle le veut, elle le dit, elle essaie de le dire.

Ensemble ils vont donc prendre le car, en pleine nuit, sous la pluie. Les enfants sont inquiets : partir en période scolaire, partir en pleine semaine, partir en hiver à la mer les dérange. Et se taire, et se taire, surtout ne pas pleurer, surtout ne pas se faire remarquer, emporter toute ses affaires pour se rassurer, juste pour se rassurer, pour ne plus avoir peur de la nuit. Car demain tout ira bien, demain ils seront heureux. Au soleil, ils iront voir la mer.

La critique de Mr K : Attention, sacré claque ! Je suis ressorti tout chamboulé de cette lecture. Derrière une histoire toute simple, se cache une redoutable autopsie d'une vie ratée, d'un destin contrarié et cette fuite en avant de quelques jours dans une ville de bord de mer ne vous laissera pas indemne, je vous le dis !

Une mère célibataire décide de tout plaquer et de partir avec ses deux fils (Kevin 5 ans et Stan 9 ans) pour la mer. Cette escapade hors de leur réalité quotidienne doit leur permettre de faire un break, de penser à autre chose et pour les enfants de découvrir la grande bleue. Mais le temps n'est pas de la partie, l'angoisse monte chez la mère et les enfants, et l'on sent bien que quelque chose cloche, qu'un espèce de fatum sombre plane au dessus de la petite famille...

Quelle montée en pression mes amis ! Racontée à travers le point de vue de la mère, l'immersion est immédiate et plutôt classique au départ. C'est plutôt fun de partir à l'aventure sans vraiment prévoir le lendemain, les enfants d'ailleurs bien que surpris suivent leur mère avec des rêves et des espérances plein la tête (surtout le plus jeune). Mais très vite, on sent une certaine distance entre l’aîné et la mère. Stan ne voit pas d'un bon œil cette décision précipitée et commence à se rebeller. La mère totalement dépassée par sa vie égrainée au compte goutte au fil de légers flashback et de ses impressions nage en eau trouble, perd pied et commence à sévèrement chavirer de la cafetière.

Très vite l'ambiance devient glaciale, la génitrice s'éloigne inexorablement de la réalité (les passages se déroulant au contact de tierces personnes sont très parlants), l'atmosphère lourde contribue à un climat angoissant qui provoque suées et appréhension chez le lecteur pris au piège et hypnotisé par ce texte qui lorgne vers le morbide et la désespérance. Rajoutez à cela un aîné de plus en plus déconcerté par l'attitude de sa mère, un plus jeune souffrant d'être loin de chez lui et vous obtenez une mécanique infernale qui voit trois personnages pourtant unis par des liens très forts qui ne se comprennent plus.

Tout cela ne peut qu'aboutir à une fin éprouvante et dans le domaine, on fait ici très fort d'autant plus qu'on pense forcément à ce qu'on peut malheureusement lire parfois dans les journaux. Cet ultra-réalisme de tous les instants contribue à faire de ce livre un authentique bijou et un reflet très fidèle de la souffrance que l'on peut éprouver quand la vie ne nous fait pas de cadeau. D'une pureté mortifère, le destin de cette mère est à la fois émouvant, effrayant et totalement humain. En cela, on termine le roman sur les genoux entre horreur, tristesse et incompréhension. J'aime être bousculé et pour le coup, j'ai été servi au delà de mes espérances.

L'écriture est une merveille, l'auteur retranscrivant parfaitement l'état d'esprit de la mère. C'est brut de décoffrage, délirant parfois et emprunt d'une grande mélancolie. Touché en plein cœur, on ne peut lâcher l'ouvrage avant la toute fin et sa fulgurance (120 pages environ) contribue à sa force et sa portée. Certes l'expérience est éprouvante mais quelle puissance et quelle maestria ! Bord de mer est une lecture difficile à oublier et que l'on ne peut que conseiller malgré un fond extrêmement sombre. Avis aux amateurs !

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jeudi 29 juin 2017

"Le Purgatoire" de Chuck Palahniuk

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L’histoire : À sa grande surprise, Madison, 13 ans, morte dans de mystérieuses circonstances, est allée directement en enfer. Lors d’une soirée d’Halloween, elle a néanmoins l’occasion de revenir sur terre. Cette petite parenthèse chez les mortels va être riche en événements. Madison va en effet essayer de combler quelques blancs de son histoire en enquêtant sur un horrible meurtre, dont elle est peut-être l’auteure, et tenter de savoir pourquoi elle a été damnée. Elle va surtout découvrir une conspiration millénaire, dans laquelle elle joue le rôle principal.

La critique de Mr K : Ça faisait bien cinq ans que je n’avais pas remis le nez dans un livre de Palahniuk. Et pourtant, moi qui suis fan de thrash militant, j’ai toujours eu de bonnes lectures en sa compagnie avec notamment le cultissime Fight club ou le très bon Survivant. L’occasion s’est présentée pour que je lise ce Purgatoire qui fait lui-même suite à Damnés. N’ayant pas lu l’opus précédent, j’avais peur d’être perdu mais il n’en a rien été, ce livre pouvant se lire indépendamment de l’autre même si certaines allusions ou références ont pu m’échapper. Quoiqu’il en soit, ce fut une lecture une nouvelle fois terrible et jubilatoire.

Madison, une jeune adolescente bien déglingos est morte assassinée. Manque de bol, n’ayant pas eu une courte vie des plus vertueuses, la voila qui débarque en Enfer. Passée la surprise initiale, elle se fait plutôt bien à son nouveau lieu de villégiature et quand arrive la nuit d’Halloween, la voila en capacité de passer du temps sur Terre. L’occasion pour elle de faire flipper ses anciennes camarades de classe, de rendre visite à sa famille de bargeots et surtout d’explorer les zones d’ombres de son passé. Elle ne va pas être déçue du voyage entre passé revisité et révélations choc !

Comme souvent avec cet auteur, il y a de forts risques d’être perdu au départ. Personnellement, j’aime cela mais si vous êtes plutôt adepte du easy-reading bien balisé, passez votre chemin. On atteint ici des sommets du délire verbieux dont est capable Chuck Palahniuk avec des syntaxes et du contenu complètement frappadingues, des formulations délirantes qui se font écho entre elles et emmènent le lecteur loin, très loin dans un univers complètement branque. Les situations ubuesques et les rapports pseudo-humains s'enchaînent avec une fougue incroyable et il ne faut pas avoir peur de se faire mal et de donner du mou à un auteur en roue libre. Rien ne nous est épargné dans le scabreux, la folie et le glauque, même si l’ensemble est saupoudré d’un humour cynique et corrosif, ça attaque sévère et tous les bien pensants feraient mieux de s’écarter de la route de cet ovni livresque totalement invraisemblable.

Madison nous raconte donc à travers son blog virtuel (petits chapitres très courts aux titres évocateurs) son expédition sur terre avec une visite surprise à ses "camarades" de dortoir, des souvenirs sur son enfance difficile en compagnie de ses parents et un séjour qui va virer au cauchemar chez ses grands-parents (le passage dans les toilettes publiques est vraiment atroce), ses discussions avec ses amis vivants en enfer (sous forme de questions / réponses comme dans un forum numérique). Cela donne lieu à autant de tranches de vie et de pensées borderline qui surprennent, agacent, déroutent et bien souvent poussent le lecteur dans ses retranchements entre rire et dégoût. La lecture est vraiment fascinante, ce n’est pas un livre de plus que l’on lit ici, c’est véritablement une expérience que l'on vit.

C’est en grande partie dû au personnage même de Madison et surtout à sa famille qui vit en dehors des conventions morales établies. La vie de famille est bien déviante et à travers quelques flash-back bien sentis, c’est l’occasion d’assister à des pratiques bien thrash où drogue, médocs et sexe ont la part belle. Difficile dans ces conditions de se développer normalement pour une enfant qui de plus se sent mal-aimée par ses richissimes parents overbookés par leurs activités de mécénats et de communication. Parfois too much, en filigrane on ne peut s’empêcher de penser que derrière cette grosse caricature, Palahniuk n’épargne pas notre époque faite de simulacres, de marchandisation à outrance et de travestissement des sentiments au nom des sacro-saintes déesses du paraître et de la consommation. Certes la finesse n’est pas forcément de mise tout le temps ici (quoique…) mais le brûlot a le mérite d’être sans concession et totalement jusqu’au-boutiste.

Tour à tour, religion, consumérisme, rapports familiaux, bien-pensance, notion de mal et tout un ensemble de thématiques chères aux USA sont ainsi abordées, détournées et vidées de leur sens par cette œuvre iconoclaste et royalement écrite. Parfois ésotérique pour le lecteur non habitué, l’écriture est cependant d’une pureté incroyable, constituée de fulgurances ahurissantes qui explosent les conventions et l’écriture classique. C’est certes éprouvant et exigeant mais mon dieu que c’est bon ! On en redemanderai presque tant l’ensemble se lit vite et avec délectation si l’univers de l’auteur vous plaît. Le Purgatoire est un petit bijou de plus dans ma bibliothèque pour un auteur décidément très doué, peut-être même un des plus doués de sa génération outre-atlantique !

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mercredi 28 juin 2017

"Dernier jour sur terre" de David Vann

dernier-jour-sur-terreL'histoire : 14 février 2008, Steve Kazmierczak, 27 ans, se rend armé à son université. Entre 15h04 et 15h07, il tue cinq personnes et en blesse dix-huit avant de se donner la mort. A 13 ans, David Vann reçoit en héritage les armes de son père, qui vient de mettre fin à ses jours. Quel itinéraire a suivi le premier avant de se faire l'auteur de ce massacre ? Quel parcours le second devra-t-il emprunter pour se libérer de cet héritage ? L'écrivain retrace ici l'histoire de Kazmierczak, paria solitaire, comme tant d'autres. Comme lui par exemple qui, enfant, se consolait en imaginant supprimer ses voisins au Magnum.

La critique Nelfesque : J'aime beaucoup David Vann. Il y a un côté viscéral dans son écriture et une critique de notre société dans ses romans. C'est le cas ici encore avec "Dernier jour sur terre" que Mr K m'a offert il y a quelques mois pour mon anniversaire. Un ouvrage entre le roman, l'enquête et le témoignage qui touche du doigt la question épineuse, pour nous autres occidentaux, du port d'arme aux Etats-Unis.

"Dernier jour sur terre" est étonnant. Tout d'abord de par sa forme. Ce n'est pas tout à fait un roman, pas tout à fait un essai, pas tout à fait une étude journalistique et pourtant un peu de tout ça à la fois. David Vann a enquêté sur Steve Kazmierczak suite à la tuerie qu'il a perpétrée dans un amphithéâtre de son université. Cherchant à savoir qui il était, il a contacté ses proches, ses amis, ses professeurs et, tel un journaliste, remonté le temps pour revenir à la genèse de son projet morbide et essayer de comprendre son état d'esprit.

Là où est l'originalité de son entreprise, c'est que David Vann ne se contente pas de collecter des informations et rapporter des faits. Il met en avant les éléments de la vie de Steve Kazmierczak à la lumière de sa propre existence. Constatant qu'il existait bon nombre de similitudes entre sa propre vie et celle du tueur, il s'est interrogé sur ce qui pousse un homme à suivre une voie plutôt qu'une autre, à le faire passer du côté obscur, à déclencher un compte à rebours mortel. Ces personnes sont-elles réellement psychotiques ou est-ce la société qui, en les excluant, les pousse à devenir des tueurs en puissance ?

David Vann se livre ici comme il ne l'a jamais fait auparavant. Connu pour mettre un peu de lui-même dans chacun de ses romans, il nous livre ici des pans entiers de sa vie privée en mettant l'accent sur un événement majeur de son existence, le suicide de son père. Pro-armes, il a toujours été passionné par la chasse et fervent défenseur du droit de port d'arme, les Etats-Unis étant à 1000 lieues de nos convictions profondes sur le sujet en France, son père à sa mort lui a légué l'intégralité de ses fusils de chasse. L'auteur étant l'exact opposé de son père sur ce point, il a été doublement bouleversé par ce suicide et ce legs et pendant un moment a présenté des troubles destructeurs, a menti à ses amis sur la cause réelle du décès de son père, a visé ses voisins avec une arme et tiré. Tout comme Steve Kazmierczak... A la différence près que David Vann n'a connu qu'une période d'instabilité psychique, là où Steve est entré dans une spirale paranoïaque et maniaque.

La démarche d'instropection de l'auteur est impressionnante d'humilité et d'ouverture d'esprit. Celui-ci n'hésite pas à se mettre à nu face à son lecteur pour qu'il mène à son tour une réflexion poussée sur le sujet. Il est tellement plus simple et plus confortable de mettre l'étiquette de "fou" sur les personnes connues pour ce genre de faits. Plus hasardeuses et complexes sont la réflexion et la tentative de comprendre ce que la société fait de chacun d'entre nous, y compris les plus faibles. David Vann ici pousse à réfléchir et il est tellement rare de lire ce type d'ouvrages en littérature que celui-ci devient essentiel.

Du fait des récents attentats perpétrés chez nous, ce genre de lectures est difficile à entreprendre sans faire de parallèle, pourtant il est important d'essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête des tueurs. Ici il n'y a pas d'endoctrinement à proprement parlé mais une faiblesse d'esprit qui fait qu'un élève au demeurant brillant et aimé de ses proches va perdre pied, essayer de s'en sortir, de combattre ses démons mais finalement échouer, emportant avec lui d'autres vies humaines.

Ouvrage profondément humain, "Dernier jour sur terre" est à lire absolument. Jeunesse en perdition, fascination pour les armes, traitements médicamenteux, David Vann dresse un portrait glaçant des Etats-Unis et de ce que ces mentalités peuvent générer comme troubles et tragédies. Sans tomber dans le pathos ou le m'as-tu-vu, il questionne la société actuelle et apporte éléments de réponse et de réflexion. Passionnant et effrayant !

Posté par Nelfe à 18:51 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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