jeudi 27 avril 2017

"Morwenna" de Jo Walton

Morwenna-de-Joe-WaltonL'histoire : Morwenna Phelps, qui préfère qu'on l'appelle Mori, est placée par son père dans l'école privée d'Arlinghust, où elle se remet du terrible accident qui l'a laissée handicapée et l'a privé à jamais de sa sœur jumelle, Morganna. Loin de son pays de Galles natal, Mori pourrait dépérir, mais elle découvre le pouvoir des livres, notamment des livres de science-fiction. Samuel Delany, Roger Zelazny, James Tiptree Jr, Ursula K. Le Guin et Robert Silverberg peuplent ses journées, la passionnent. Alors qu'elle commence à reprendre du poil de la bête, elle reçoit une lettre de sa folle de mère : une photo sur laquelle Morganna est visible et sa silhouette à elle brûlée. Que peut faire une adolescente de seize ans quand son pire ennemi, potentiellement mortel, est sa mère ? Elle peut chercher dans les livres le courage de se battre.

La critique Nelfesque : Voici un roman qui me pose un gros dilemme une fois la dernière page tournée, mitigée que je suis entre une histoire qui m'a plu et un parti pris par l'auteur auquel je n'ai pas complètement adhéré. Après 3 ans à végéter dans ma PAL, le printemps m'a donné des envies d'histoires de fées et j'ai décidé de sortir "Morwenna" de ma bibliothèque. J'avais rencontré Jo Walton en 2014 aux Utopiales et après quelques conférences où elle officiait et quelques discussions avec des auteurs que j'apprécie, j'avais décidé de me lancer. La "mini déception" vient peut-être de là aussi... Vous savez quand on vous vend tellement bien un bouquin que vous êtes persuadé que vous allez l'adorer...

Mais rentrons dans le vif du sujet. Morwenna, que tout le monde appelle Mori, est une jeune adolescente qui vient de perdre sa soeur jumelle dans un accident qui l'a laissé elle-même handicapée. Placée sous la responsabilité de son père qu'elle ne connaissait pas jusque là, elle intègre un établissement privé pour jeunes filles de bonnes familles, très réputée en Angleterre. Changement de décor, de pays et de relations pour cette ado venant du Pays de Galles.

"Morwenna" est son journal. Un journal qui n'avait pas pour vocation à être lu, des pensées jetées sur le papier par Mori et des réflexions sur la vie. Très portée sur les littératures de l'imaginaire (SF, fantastique, fantasy...), toute sa vie est vue comme à travers un prisme. Elle parle aux fées, pratique la magie et ramène tout au monde de la science-fiction. Aussi, elle ne cesse de faire des références à tels ou tels ouvrages très connus ou complètement obscurs à chaque moment de sa vie. Telle personne qu'elle croise lui fait penser à tel personnage dans tel bouquin, cette situation se rapproche de telle histoire dans tel livre... Avec un père qui aime énormément la SF lui aussi et plus tard en appartenant à un club de lecture se réunissant toutes les semaines à la bibliothèque municipale d'Arlinghurst, elle trouve alors l'attention tant attendue pour partager sur sa passion et ainsi accroître ses connaissances sur le sujet.

Et c'est une passion dévorante qu'a Mori pour le fantastique. Pour elle, rien n'est dû au hasard, chaque chose arrive pour une raison précise et est commandée par une force supérieure qu'elle nomme "magie". Avec des petits rituels qui rythment son quotidien et des incantations magiques qu'elle prononce parfois seule dans la nature à l'attention des fées qui l'entourent, elle remédie à ses problèmes, provoque la chance, éloigne les mauvaises ondes.

Avec une histoire émouvante et un personnage très différent de ce que l'on peut voir habituellement, Jo Walton m'aurait davantage touchée en épurant ses propos. Les références littéraires pleuvent sur cet ouvrage et peuvent perdre en chemin les lecteurs néophytes et manquant de références dans le genre. En ce qui me concerne, je vis avec un mordu de SF et même si je n'ai pas lu la totalité des ouvrages dont il est question ici, j'en connais une bonne partie et ai pu saisir ce que Mori voulait dire la plupart du temps. Toutefois, à mon sens, tout cela alourdi l'ensemble et à la longue lasse quelque peu. Pour autant l'auteure n'étale pas sa science et insère judicieusement toutes ces références puisque Mori vivant, respirant, mangeant, dormant (...) "imaginaire", elle ne fait qu'étayer ses propos. Mori et moi n'ayant pas la même passion dévorante, forcément la jeune fille passe un peu beaucoup à mes yeux pour une mono-maniaque mais ça se tient...

Mori parle-t'elle réellement aux fées ou tout cela se passe-t'il dans son imagination ? Ne s'invente-t'elle pas plutôt un monde féerique pour faire face à un quotidien lourd et éprouvant ? Ces questions hanteront le lecteur au fil des pages le faisant tour à tour douter et adhérer. "Morwenna" reste une belle découverte et un puits de références dans lequel pioché si d'autres envies de féerie se fait sentir. Ode à la lecture, cet ouvrage, qu'on l'aime ou pas, montre la puissance des romans dans une vie de lecteur et la source de force et de réconfort que l'on peut y trouver tout au long de son existence.


vendredi 21 avril 2017

"Des vampires dans la citronneraie" de Karen Russell

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L’histoire : Des fillettes retenues prisonnières dans une manufacture japonaise sont lentement métamorphosées en vers à soie... Une masseuse se découvre dotée d’étranges pouvoirs en manipulant les tatouages d’un jeune soldat revenu d’Irak... Deux vampires prisonniers d’une citronneraie brûlée par le soleil tentent désespérément d’étancher leur soif de sang, au risque de mettre un terme à leur relation immortelle...

Autant de mondes parallèles fascinants, entre mythe et réalité, qui confirment la subtile extravagance et l’inventivité hors pair d’un des meilleurs écrivains de sa génération.

La critique de Mr K : Retour sur une fort belle lecture aujourd’hui avec le premier recueil de nouvelles de Karen Russell tout juste sorti dans la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. C’est ma première lecture de cette auteure mais j’avais déjà entendu parlé d’elle via son roman Swanplandia qui a une très bonne réputation et qui s’est retrouvé finaliste pour le Prix Pulitzer. L’occasion était belle de pouvoir découvrir une nouvelle plume US et puis cette collection ne m’ayant jamais déçu, je partais confiant. J’avais bien raison !

Huit nouvelles composent ce recueil qu’on nous annonce fantastique, méditatif, lyrique et drôle. Je me méfie en général des critiques dithyrambiques en quatrième de couverture, c’est souvent surfait et exagéré. Ici, il n’en est rien tant on plonge dans chaque récit dans un réalisme brut peuplé d’êtres en difficulté. Souvent, ce sont des représentants des classes populaires et particulièrement sur deux nouvelles d’adolescents en devenir en proie aux doutes de cet âge et à la notion de culpabilité. En sus, chaque écrit contient un élément plus ou moins étrange, fantastique parfois, fantasmagorique autrement ou encore complètement impossible pour d’autres. On navigue à vue dans des univers clos particulièrement bien dessinés et des personnages au charisme impressionnant malgré la pseudo banalité de certains.

Ainsi on croise d’étranges créatures vampiriques qui tentent de survivre dans une citronneraie entre les risques qu'ils courent et des tentatives pour essayer de remplacer le sang qui leur importe tant ! C’est décalé et très différent des univers vampiriques que j’ai pu lire auparavant. On enchaîne ensuite sur une bien nébuleuse histoire où des jeunes filles japonaises sont enlevées à leurs familles, séquestrées dans une mystérieuse usine où leur métamorphose s’amorce pour fournir ensuite de merveilleux fils de soie pour la production nationale. Autre récit délirant, d’anciens présidents US se retrouvent dans une écurie sous la forme de chevaux. Que font-ils là ? Est-ce le Paradis ou l’Enfer ? Bien que complètement cintrés, ces trois récits fonctionnent parfaitement bien, distillant une ambiance tour à tour intrigante et inquiétante. La fin vient nous cueillir comme des bleus, laissant au passage quelques zones d’ombre, libres d’interprétation par le lecteur conquis par des récits vraiment différents où narration et langue se mêlent pour mieux nous perdre en chemin.

Mes deux nouvelles favorites mettent en avant l’adolescence. La première nous raconte l'histoire d’amour contrariée d'un jeune homme de treize ans dont la fille de ses rêves a le béguin pour son grand frère. Ce texte est d’une pureté sans nom qui rend merveilleusement hommage à cet âge si compliqué à gérer pour nos jeunes. Tout est palpable, à fleur de mot depuis les doutes sur soi jusqu’à la tension sexuelle que l’on ne s’explique pas et la notion de charisme. Dans la même veine, une autre nouvelle voit une bande de gamins confrontée à un mystérieux épouvantail déposé près de leur QG et qui va leur rappeler des faits et gestes qu’ils devraient regretter. Là encore, le portrait de cette jeunesse à la dérive est subtile et bien mené, une pression incroyable s’exerce sur le héros-narrateur, livrant au passage de belles lignes sur la notion de bien, de mal et de repentance. Franchement puissants, ces deux textes à eux seuls valent le détour même si les autres ne sont pas en reste.

Ainsi, j’ai aussi apprécié la plongée au XIXème siècle qui nous est proposé par l’auteur au détour d’un autre texte où une famille de pionniers attend un mystérieux inspecteur qui leur donnera le sésame pour posséder leur propre terrain. Mais il tarde à venir, la sécheresse n’en finit plus... Lors d’une expédition dans le voisinage, le plus jeune fils va faire une rencontre peu orthodoxe. Ce texte m’a irrémédiablement fait penser à Steinbeck dans son traitement naturaliste des lieux et le côté écorcé vif de ces personnages qui semblent livrés en pâture à un destin cruel et implacable. Très différent mais tout aussi dérangeante, la nouvelle mettant en scène une masseuse qui s’occupe d’un vétéran dont les tatouage vont changer au fil des séances est assez hypnotique, livrant un regard différencié sur les traumatismes liés à la guerre et le rapport complexe qui s’instaure entre la praticienne et son patient. Là encore, l’auteur surprend par la direction prise de son récit et c’est une fois de plus étonné qu’on referme le livre. Un seul texte ne m’a pas vraiment convaincu, une sorte de liste de règles à respecter pour bien supporter son équipe qui joue en Antarctique. Dommage, le thème paraissait bien délirant, au final le texte m’est apparu comme décevant et ratant sa cible (heureusement il ne fait que 15 lignes sur les 302 pages que comptent l’ouvrage).

Voila en tout cas un ouvrage que j’ai littéralement dévoré et qui change de mes habitudes de lecture en matière de nouvelles US. On retrouve le souffle puissant, le réalisme universel qui pousse tout un chacun à s’identifier à certaines situations mais en plus, une propension à glisser hors des rails du réel, à déraper et se retrouver confronter à des situations plutôt classiques mais enrichies d’éléments surréalistes voire fantastiques. C’est la grosse mouette qui semble suivre le narrateur dans une nouvelle, un homme sans nom qui demande un conseil que l’on sait déjà lourd de conséquences, une disparition non expliquée qui hante les coupables de délits passés, ou encore les métamorphoses qui s’opèrent dans certaines nouvelles qui au-delà de leur aspect surprenant éclairent une nouvelle voie et donnent une nouvelle explication à la trame principale de la nouvelle.

Qui aime se faire surprendre et envelopper dans une écriture à la fois précise et d’une légèreté lyrique de tous les instants se doit de lire Des vampires dans la citronneraie. Ce recueil se révèle très équilibré par la qualité des textes regroupés, les thèmes qui s'en dégagent et qui permettent d'engager une réflexion à la fois profonde et cristalline sur la nature humaine et enfin, par des passages totalement branques où certitudes et repères classiques sont bousculés. J’aime cette liberté de ton, cette intelligence et ce savoir-faire. Une écrivaine à suivre assurément !

mardi 18 avril 2017

"S'enfuir : Récit d'un otage" de Guy Delisle

S'enfuirL'histoire : "Etre otage, c'est pire qu'être en prison. En prison, tu sais pourquoi tu es là et à quelle date tu vas sortir. Quand tu es otage, tu n'as même pas ce genre de repères. Tu n'as rien."

La critique Nelfesque : De Guy Delisle, j'avais lu "Les Chroniques birmanes" il y a 7 ans. Ça date... Je gardais de cette BD un souvenir entre rires et larmes et quand est sorti "S'enfuir : Récit d'un otage" en septembre dernier, ma curiosité a été une nouvelle fois titillée.

Ici point de rires. La situation ne s'y prête pas et même pour quelqu'un qui voit une part de lumière en tout, l'optimisme est difficile lorsque l'on se retrouve dans la situation de Christophe dans cette bande dessinée. Guy Delisle nous relate ici l'histoire vraie de Christophe André, membre d'une ONG médicale dans la région du Caucase, qui en 1997 se fait kidnapper lors de sa première mission humanitaire.

L'auteur l'a rencontré plusieurs fois et décide de raconter son expérience. Un challenge puisqu'en 4 mois de captivité, il ne s'est pas passé grand chose et que Guy Delisle tente plutôt ici de faire ressentir au lecteur le vide des journées de Christophe.

S'enfuir planche 1

Entre angoisse, résignation et appréhension mais avec beaucoup de lucidité, de self-control et de mesure, Christophe traverse ses journées de rétention avec un flegme qui l'a sans doute sauvé. Alors qu'il est retenu par des hommes dont il ignore tout, qu'il est déplacé de chambre spartiate en grenier pour ne pas être localisé et qu'il est menotté nuit et jour à un radiateur, Christophe continue d'avoir foi en l'avenir. Même si il passe par des moments d'abattement, il continue d'espérer et se vide l'esprit pour ne pas cogiter. Avec pour seule obsession de garder le fil des jours qui passent pour ne pas devenir fou, il laisse vagabonder son esprit entre jeux mentaux et rêves d'évasion.

S'enfuir planche 2

Guy Delisle a pris le parti ici de ne rien édulcorer. Il nous livre sans fioritures les journées interminables, la chaleur d'un lieu clos, les heures qui s'égrènent et ne ressemblent à rien moins que les heures de la veille. Les cases se ressemblent, le dessin est simple. Il ne se passe rien... Le choix des couleurs, dégradé de gris bleu, accentue cette impression de vide et d'absence. Loin de s'ennuyer avec un tel ouvrage entre les mains, le lecteur prend conscience de la condition d'otage et reste au plus prêt du personnage, vivant avec lui cette rétention.

"S'enfuir : Récit d'un otage" est un pavé de 428 planches. 428 planches de silences, d'incompréhension, de rêves, d'espoir. La répétition, l'attente, la peur... Un très bel hommage aux hommes et aux femmes risquant leur vie chaque jour dans des zones sinistrées et dangereuses où leur humanité et leur ténacité sauvent nos semblables.

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mardi 11 avril 2017

"Êtes-vous psychopathe ?" de Jon Ronson

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L’histoire : Jon Ronson, l'auteur reconnu des Chèvres du Pentagone s’aventure dans un voyage rocambolesque au pays des désordres mentaux pour essayer de savoir si notre société n'est pas animée au final, plus par la folie que par la raison, par les névroses que par l'intelligence.

Pour ce faire, il rencontre des psychopathes remarquables, des psychiatres un peu cinglés, des hommes d’affaires qui, du narcissisme à l’asociabilité, doivent leur réussite à leurs névroses. Cette épopée aussi loufoque qu’éclairante le conduit chez le célèbre psychologue canadien Robert D. Hare, l’inventeur du test du psychopathe, moyen infaillible de mesurer notre degré de folie.

Entre Woody Allen et Hunter S. Thompson, Jon Ronson se promène dans l’antichambre de la démence avec une autodérision et un humour caustique et pose des questions dérangeantes sur nos désordres. Pouvons-nous échapper à l’un des 374 types de troubles mentaux répertoriés ? Sommes-nous tous fous ?

La critique de Mr K : Drôle et intéressante lecture que cet ouvrage de Jon Ronson dont je parcours l’œuvre pour la première fois. Du moins sur papier car Nelfe et moi étions allés au cinéma voir l’adaptation des Chèvres du Pentagone que nous avions beaucoup aimé à l’époque. Au programme ici, une exploration des âmes torturées de personnes sujettes à la psychopathie. Que se cache-t-il derrière ce thème si galvaudé ? Comment reconnaître un psychopathe du troupeau d’individus lambda ? Voici les deux fils conducteurs de l’ouvrage que l’auteur propose de suivre entre roman, enquête journalistique et témoignages sous le sceau de l’érudition et de l’humour corrosif.

Suite à une manipulation de grande échelle, l’auteur-narrateur décide à partir du travail d’un praticien émérite (dont le fameux Robert D. Hare) de partir à la chasse au psychopathe. Le grand béotien qu’il est en matière de pulsions criminelles déviantes va être confronté à la réalité brute, des faits incroyables souvent effroyables et des réponses parfois parcellaires malgré une science en constant progrès. Chaque chapitre correspond donc plus ou moins à un cas et l’on se rend vite compte que cette pathologie est plus complexe qu’on ne le croit et que finalement elle est plus répandue qu’on ne le pense et ceci dans les différentes strates de la société allant des hautes sphères de la finance (niveau empathie, je crois qu’on atteint zéro dans ce milieu là) au marginal ostracisé par nos sociétés occidentales et leur discours unique sur la réussite.

N’en déduisez pas par ces propos liminaires que le livre va vous plonger dans une angoisse sans borne entre paranoïa et suspicion. Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas déménagé dans une cabane au fin fond de la cambrousse pour m’isoler loin du monde avec Nelfe et Tesfa ! Bien que parfois déroutant, le livre a le mérite de posséder une assise scientifique solide (et tout à fait digeste soit dit en passant) et un ton volontiers impertinent et décalé. Cela donne à l’ensemble une homogénéité étonnante et différente. On se laisse prendre facilement par les quelques cas étudiés qui révèlent bien des choses sur cette maladie mais aussi sur les sociétés qui créent parfois leurs propres monstres, variation universelle autour du thème de Frankenstein dont la Créature se retourne contre lui.

On rentre grâce à des entretiens directs saisissants et des recherches plus approfondies dans des quotidiens très différents, des existences disparates avec un point commun nœud de la psychopathie : l’absence d’empathie qui détruit toute forme de barrière morale et parfois libère une force de destruction que l’on pourrait facilement rapprocher de la notion de Mal absolu, aveugle, frappant au hasard ou échafaudant des plans tortueux. Le lecteur se retrouve souvent sous le choc d’une manière de se comporter, de penser totalement différente et dérangeante. Chaque page qui se tourne, chaque phrase peut amener un décrochage total et livrer une révélation, un ressort dramatique qui a bouleversé une ou des existences. Il faut encaisser, accepter l’information et en même temps s’en détacher. Le style vif, incisif, très nuancé et suintant de second degré de l’auteur permet une distanciation en douceur entre réflexion et sourire. C’est étonnant à écrire mais c’est exactement le processus que j’ai pu observer chez moi.

Êtes-vous psychopathe ? se lit finalement très bien malgré un sujet dur et on se surprend à en redemander, à pousser le voyage plus loin, à en savoir plus. On ressort satisfait, conscient du monde étrange que peut se révéler être nos communautés humaines et rassuré quand on se rend compte que nous-même ne sommes pas psychopathe. Nelfe et Tesfa peuvent être rassurées ! Quant à vous autre, je ne peux que vous conseiller de passer le test à votre tour et de rencontrer les êtres qui peuplent ces pages. C’est à la fois enrichissant et divertissant. Tout simplement différent.

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jeudi 30 mars 2017

"T2 Trainspotting" de Danny Boyle

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L'histoire : D’abord, une bonne occasion s’est présentée. Puis vint la trahison.
Vingt ans plus tard, certaines choses ont changé, d’autres non.
Mark Renton revient au seul endroit qu’il ait jamais considéré comme son foyer.
Spud, Sick Boy et Begbie l’attendent.
Mais d’autres vieilles connaissances le guettent elles aussi : la tristesse, le deuil, la joie, la vengeance, la haine, l’amitié, le désir, la peur, les regrets, l’héroïne, l’autodestruction, le danger et la mort. Toutes sont là pour l’accueillir, prêtes à entrer dans la danse...

La critique Nelfesque : Ah "Trainspotting" ! Pour tous les gens de ma génération, ce film veut dire quelque chose. Il a bercé notre adolescence et on le regarde toujours avec plaisir. En un mot, il est culte ! Alors quand j'ai appris qu'un second volet allait voir le jour, je dois vous dire que j'étais sceptique. Tout d'abord parce qu'on ne touche pas aux choses sacrées, parce que j'avais peur de l'opé pour faire du blé et parce que j'ai en tête l'abomination "Bronzés 3" (oui il est possible d'inserrer "Les Bronzés" dans une critique pour "Trainspotting 2", la preuve !)... Mais en voyant que Danny Boyle était toujours aux manettes et que tous les acteurs rempilaient, j'ai cédé. Même si la bande annonce sentait le ressucé et que j'avais toujours une petite appréhension, c'est avec un grand sourire que nous nous sommes dirigés vers notre salle de cinéma préférée et le regard lancé entre spectateurs avant le début du film ne trompe pas. "Trainspotting", c'est vraiment un partage !

Alors déçue ? Pas déçue ? Bien ou bien ? Globalement pas déçue et plutôt bien oui ! On retrouve toute la bande comme ses potes (en moins trash les miens mais le fond y est), on est curieux de voir comment ils ont évolué, ce qui a changé dans leur vie, où ils en sont aujourd'hui. Certains ont stagné, d'autres ont mûri et l'ensemble est toujours aussi cohérent.

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"T2 Trainspotting" fonctionne à plein sur la nostalgie, reprend les codes du premier en les actualisant. Maintenant, on twitte, on instagramme, on a un smartphone, on prend un Uber... Les habitudes ont changé mais dans le fond tout est pareil. L'amitié, bien qu'écornée, est toujours là, les absents continuent d'exister (j'avoue avoir essuyé une grosse larme lors de l'hommage à Tommy et une petite pour la maman de Renton (mais bon j'ai perdu un proche dernièrement et j'ai un peu de mal à canaliser mon flux lacrimal avec tout ce qui touche au deuil en ce moment)), les plus faibles sont soutenus (ah Spud ! J'ai toujours eu de la tendresse pour lui !). Et puis il y a l'oeil de Danny Boyle qui encore une fois envoie de grosses patates dans nos rétines à plusieurs reprises (Spud sur le toit, scènes de liesse, shoots, dernière image du film). Non vraiment il n'y en a pas deux comme lui. Sa façon de filmer dans cette licence est hypnotisante et tellement représentative de ce que ses personnages ressentent. En amenant le spectateur à avoir conscience des sensations en même temps que ses personnages, Danny Boyle nous propose une expérience sensorielle. Et que dire une fois encore de la BO qui colle parfaitement à l'image ! "Trainspotting" est un oeuvre éminemment fédératrice.

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Le film est sorti au début du mois de mars et n'est pas resté très longtemps à l'affiche. Je n'ai pas trop compris pourquoi. Il méritait vraiment d'être vu... Où sont passés les quarantenaires ? Scotchés à leur Facebook, lobotomisés par la TV ? Non, je ne peux le croire ! En tout cas, si vous l'avez laissé passer, reportez-vous sur la VOD ou le DVD pour passer un bon moment de cinéma. Vous serez aussi surpris de découvrir que les plus idiots ne sont pas forcément ceux que l'on pense...

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La critique de Mr K : 5/6. Voici un film que j’attendais et que j’appréhendais en même temps quand j’ai su que Danny Boyle allait tourner la suite du cultissime premier opus. Je fais clairement partie de la génération Trainspotting, un film qui m’a marqué, novateur pour l’époque et dont la BO d’anthologie résonne régulièrement chez moi en soirée. Le réalisateur a fait du chemin depuis avec notamment les très bons 28 jours plus tard, Sunshine ou encore Slumdog millionaire. C’est donc plutôt confiant que je rentrais dans la salle obscure. Au bout de dix minutes, j’étais déjà dedans et c’est tout surpris et heureux que je ressortais deux heures plus tard sans avoir vu le temps passer !

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Renton (Mc Grégor) rentre à Edimbourg où il avait abandonné ses meilleurs potes suite à un coup où il a raflé la mise sans en laisser une miette aux autres. On imagine leur ressentiment à son égard et les retrouvailles seront loin d‘être faciles. Spud continue à vivoter bon gré mal gré, Sick Boy s’essaie au métier peu reluisant de maquereau et Big Bee est en taule suite à son pétage de plomb lors du premier film. Ça va faire des étincelles et pas qu’un peu ! Très vite, l’équipe de bras cassé va tenter un autre coup et à nouveau, tout ne va pas se passer comme prévu. En même temps, ils ont l’habitude...

D’ailleurs cela se sent dès que l’on visionne la bande annonce, le temps a passé mais on retrouve la même recette : une bande de potes légèrement fondus sur les bords (le temps a passé et ils sont moins thrash que dans le premier). Au fil du film, on retrouve beaucoup de clins d’œil au film originel, on en a profité à plein avec Nelfe car nous avions revu l’original deux jours avant notre séance cinoche ! Bon choix car celui qui ne s’en rappelle pas ou pire qui ne l’a jamais vu perdra beaucoup des nuances et de contenu de cette suite qui joue à fond la carte de la nostalgie et des références. On passe un délicieux moment à retrouver chacun des personnages entre ce qu’ils sont devenus et de beaux flashback sur les 90’ voir quand ils étaient plus jeunes avec un passage émouvant sur Tommy, celui qui ne s’en est pas sorti dans l’opus précédent.

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Scènes comiques, d’autres plus tragiques s’enchaînent. Certes cela ne respire pas l’originalité (d’où le point en moins sur la note globale) mais la recette fonctionne toujours avec en plus les avancées technologiques qui pointent en arrière plan. La technique de Danny Boyle est éprouvée et toujours aussi efficace avec des plans originaux et vif, des passages brusques entre réalité et rêve, délires psyché et passages plus intimistes avec une tension et une émotion à fleur de pellicule. l’ensemble est très beau, doublé d’une BO redoutable alternant reprises de l’originale et nouveaux morceaux proposant un écrin sonore de toute beauté. Le film est vraiment magistral dans sa forme et les acteurs sont formidables. D’ailleurs, ils ont tous re-signé, preuve de leur attachement au réalisateur et aux personnages.

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Ce qui m’a le plus touché au final, c’est cette nostalgie qui est distillée pendant tout le métrage avec une vision acerbe et drolatique à la fois du temps qui passe. Nos quadras sont ici attachants (peut-être même plus qu’avant) car la vie ne leur a pas joué que des bons tours, les rides sont là, les physiques ont changé (plus ou moins selon les personnages), les parcours se sont séparés. Le fait de tous se revoir, de reparler, de se friter et de se réconcilier est l’occasion pour chacun d’entre eux de faire le point, de revenir sur le passé (même pour le psychopathe de service Robert Carlyle qui dans le genre flippant double la dose dans ce film !). C’est fin, bien mené et totalement assumé, j’ai aimé ce film pour cette douceur, ces temps de pauses malgré le fait qu’au final le film soit moins thrash que l’original. Différent mais pas pour autant has-been, on aime suivre cette équipe de bras cassés qui décidément n’a pas fini de faire parler d’elle.

Une suite au grand cœur qui à défaut de surprendre, tour à tour émerveille, émeut et soigne son public. Un must !


mardi 28 mars 2017

"Chanson douce" de Leïla Slimani

Chanson douce

L'histoire : Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.

La critique Nelfesque : Cela fait un petit moment que j'avais entendu parler de "Chanson Douce" de Leïla Slimani. En premier lieu parce qu'il avait fait grand bruit lors de sa publication en pleine Rentrée Littéraire 2016, ensuite parce que ce roman a reçu la même année le célèbre Prix Goncourt. Ce qui a engendré encore plus de lectures, dont la mienne. Après le très bon Goncourt des Lycéens, "Petit pays" de Gaël Faye, j'avais envie de voir si son aîné était tout aussi bien mérité.

"Chanson douce" a la réputation d'être un roman très fort. Beaucoup de mamans lectrices n'ont pas pu le lire ou ont été choquées par son histoire et notamment la scène très dure qui débute ce roman. Et pour cause, on commence ici avec la découverte d'une scène macabre où les deux enfants en bas âge d'un jeune couple ont été massacrés par leur nounou. Pourquoi cet acte et comment est-il arrivé ?

Je n'ai pas d'enfants et j'aime les romans noirs, les scènes chocs et les romans qui font réfléchir sur la nature humaine. Avec cet ouvrage de Leïla Slimani j'ai été servie ! L'écriture est simple et tout à fait accessible. N'ayez donc aucune crainte en voyant le bandeau "Prix Goncourt" ici, il est très facile à lire de par sa construction et le vocabulaire employé. L'auteure nous présente ici une histoire ordinaire, banale, un drame qui pourrait arriver dans n'importe quel foyer. Et c'est sans doute cela qui glace le plus le lecteur...

La recherche d'une nounou c'est une rencontre qui nait d'un besoin. Ici Myriam va reprendre son métier d'avocat et une solution doit être trouvée pour permettre à toute la petite famille de continuer à fonctionner correctement. Après plusieurs entretiens, le choix se porte sur Louise, une femme plus âgée, douce et très proche des enfants. Avec elle tout parait naturel. Très arrangeante, elle aime faciliter la vie de ses employeurs et va au delà de ce pour quoi elle a été engagé. La famille de Myriam, c'est sa famille. C'est ainsi que petit à petit elle va prendre de plus en plus de place dans ce foyer jusqu'à y faire planer une ombre malsaine. Lorsque les jeunes parents se rendent compte que la situation dérape, il est déjà trop tard et le drame implacable et froid des premières pages est inéluctable.

Cette lecture est forte car elle va chercher chez chaque lecteur sa capacité de compréhension. Il n'y a pas de suspens ici, un meurtre a eu lieu et on connaît déjà le nom du coupable. La seule question qui subsiste est "pourquoi ?". Sur 220 pages, ce qui est finalement très court, Leïla Slimani va nous présenter la situation, nous faire rentrer dans la bulle de cette famille, nous donner à voir son mode de fonctionnement et surtout nous présenter Louise. En peu de pages, elle détourne le cerveau du lecteur sans jamais donner de réponses précises. L'homme n'est pas une machine avec des fonctions bonnes ou mauvaises, la nature humaine est bien plus complexe et les "et si..." sont légion. Etait-il possible d'éviter ce drame ? Si oui, à quel moment ? En n'engageant pas Louise ou bien plus tôt dans sa vie personnelle ? Chaque acte extrême a un point de départ, une racine, un terreau à analyser pour qui veut bien y mettre les mains et essayer de comprendre.

logo-epubDans ce roman humain par les sentiments qu'il dégage et pourtant tout ce qu'il y a de plus factuel dans son approche, l'auteure questionne l'homme avec pudeur et discrétion. Elle met le doigt sur nos souffrances, nos ambiguïtés et nos contradictions. Ambiance glaçante, drame inéluctable, le lecteur est happé dans cette histoire sordide et cette atmosphère malsaine dont on ne peut plus détacher le regard avant la dernière page. Un roman qui fait froid dans le dos...

samedi 18 mars 2017

"Elle voulait juste marcher tout droit" de Sarah Barukh

Elle-voulait-juste-marcher-tout-droitL'histoire : 1946. La guerre est finie depuis quelques mois lorsqu’Alice, huit ans, rencontre pour la première fois sa mère. Après des années à vivre cachée dans une ferme auprès de sa nourrice, la petite fille doit tout quitter pour suivre cette femme dont elle ne sait rien et qui lui fait peur, avec son drôle de tatouage sur le bras.
C’est le début d’un long voyage : de Paris à New York, Alice va découvrir le secret de son passé, et quitter à jamais l’enfance.
Comment trouver son chemin dans un monde dévasté par la guerre ?

La critique Nelfesque : Passionnée par la Seconde Guerre mondiale, j'ai déjà lu bon nombre d'ouvrages sur le sujet. Que ce soit des romans, des documents, des essais... j'avale à peu près tout ce qui passe à ma portée traitant du sujet (idem côté documentaires, films, expo...). C'est donc tout naturellement que je me suis dirigée vers "Elle voulait juste marcher tout droit" de Sarah Barukh à sa sortie. Son titre m'a tout d'abord interpellée, me mettant tout de suite en tête l'air de la célèbre chanson de Raphaël (bon courage pour s'en débarrasser ensuite), puis pour son sujet bien sûr qui n'était pas sans faire écho à "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois lu l'an dernier et qui traite également de l'après-guerre et de la "gestion" des enfants qui ont perdus leurs parents et leurs familles...

Nous suivons ici l'enfance d'Alice en pleine période de guerre. Placée chez une nourrice dans un petit village des Pyrénées, elle vit à la ferme, va à l'école, essaye de se faire des amies même si n'ayant pas de maman comme tout le monde elle suscite curiosité et méchanceté des enfants de son âge. Dans un environnement relativement calme et entourée de beaucoup d'amour, on sent tout de même qu'une menace pèse sur cette enfant. Les allemands arrivent au village, un homme est recherché puis abattu, Jeanne ne cesse de lui dire que c'est la guerre et qu'elle doit être prudente. Mais c'est quoi la guerre en fait ? Qui sont ces hommes en costumes noirs avec un drôle d'accent qui mangent des glaces sur la place du village ?

Plus d'une fois Alice ressent la peur et n'a qu'une envie, celle de retrouver Jeanne. Alors sur les petites routes de campagne, elle s'active et presse le pas. Mais un jour en rentrant à la ferme, elle y retrouve deux femmes qu'elle ne connaît pas. L'une d'elle est sa mère, lui dit-on. Mais comment est-ce possible que cette dame toute maigre, au teint blafard et sans cesse sur le qui-vive soit la même femme élégante et belle qu'on lui a dépeint ? Et pourquoi doit-elle tout quitter et partir à Paris pour la suivre ?

Commence alors la fin de l'insouciance pour Alice. Alors que jusqu'ici elle n'avait qu'entraperçu l'horreur, elle va peu à peu comprendre ce qu'est la guerre et pourquoi sa mère est dans cet état là aujourd'hui. Les temps sont durs, il faut trouver à manger, se reconstruire, rechercher les disparus... Alice ne comprend pas tout, on ne lui explique rien mais elle va devoir marcher tout droit...

Sa route l'emmène des Pyrénées à Paris, puis aux Etats-Unis où une autre facette de sa vie l'attend et une aventure incroyable auprès de sa famille paternelle. On passe par toutes les émotions avec ce roman : peur, tristesse mais aussi joie et empressement. Sarah Barukh nous raconte la guerre et l'après-guerre par les yeux d'un enfant et là réside tout l'intérêt du roman. Du haut de ses 8 ans, elle est pleine de fraîcheur et communique au lecteur sa joie de vivre et ses doutes. L'auteur joue à 100% le jeu de l'empathie et force est de constater que le pari est réussi. Mais comment peut-il réellement en être autrement ? Le thème est dur : la reconstruction des enfants qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale auprès de ceux qui ont vécu l'horreur et ont été traumatisés à jamais.

J'évoquai en début de chronique la similitude avec "Le Gardien de nos frères" d'Ariane Bois pour le thème abordé. Là, s'arrête la comparaison. "Elle voulait juste marcher tout droit" est un roman qui se lit très facilement, avec une écriture simple. Le lecteur est touché, on joue sur la corde sensible et vraiment ça fonctionne très bien mais tout se déroule sans surprise. Il se passe des choses ici, ça bouge, il y a des rebondissements mais ça ne prend pas viscéralement aux tripes. On s'émeut mais on effleure les choses. Un peu comme dans un film grand public bien fait mais qui n'apporte rien de spécial au cinéma (d'ailleurs je ne serai pas étonnée de voir un jour ce roman être adapté car il s'y prête tout à fait).

Loin de moi l'idée de faire un procès d'intention, la démarche n'est sans doute pas la même et la portée non plus. Ce roman de Sarah Barukh qui, sans tomber dans le pathos, réussit à toucher le lecteur et à le tenir en haleine, reste un bon moment de lecture qui s'avale à vitesse grand V. Prenant et bien fait ! C'est déjà pas si mal pour un premier roman.

mercredi 15 mars 2017

"Le Principe du désir" de Saïdeh Pakravan

Le Principe du désir

L'histoire : Le couple. Sarah Bly, artiste new-yorkaise en pleine ascension dans le marché de l'art contemporain, rencontre un homme exceptionnel et immensément charismatique, Thaddeus Clark. Non seulement est-il un collectionneur de renommée internationale, un mécène et un géant des marchés financiers mais c'est aussi un être profondément équilibré et adorant la vie. Un homme heureux dont Sarah s'éprend de toute son âme mais avec qui elle ne veut pas vivre une banale histoire d'amour. Pour parer à ce risque, elle fait sien le Principe du désir : puisque nous voulons tous ce que nous n'avons pas, jamais Clark ne verra d'elle autre chose qu'une tiédeur amicale et plutôt indifférente, sauf dans leur vie sexuelle, d'une rare intensité. Devant la poursuivre sans cesse, il continuera à l'aimer. Dans l'état second qui devient le sien, saura-t-elle dépasser sa folie passagère pour arriver à vivre avec Thaddeus ?

La critique de Mr K : Ce titre est le deuxième que je lis de Saïdeh Pakravan après le très réussi La Trêve sorti l’année dernière. En entreprenant cette lecture, j’espérais retrouver la science de la narration et le style brut mais poétique de Saïdeh Pakravan. Bien que totalement différent dans l’histoire et même la forme, Le Principe du désir est une très belle expérience explorant les arcanes du milieu artistique à New York et disséquant une relation amoureuse qui part sur de bien mauvaises bases...

Sarah Bly est une jeune peintre en pleine émergence sur la scène arty avant-gardiste de NYC. À l’occasion du vernissage de sa dernière exposition, elle fait brièvement connaissance avec Thaddeus Clark, un membre de l’establishment new yorkais, amoureux de l’existence, collectionneur d’œuvres d’art en tout genre et magnat financier philanthrope. Malgré cette perfection apparente, Sarah décide d’appliquer l'étrange et malsain "principe du désir". Elle ne se livrera jamais totalement à son compagnon (sauf lors de parties de scrabble endiablées sous la couette), préservant une part de mystère, de résistance qui entretiendra selon elle le désir que lui porte Thaddeus. Bien qu’efficace dans un premier temps, la méthode va vite révéler ses limites, mettant en danger tout ce qui a été construit...

Ce volume de plus de 420 pages se lit très rapidement et avec un plaisir renouvelé. Presque cantonné à un rôle de voyeur, l’essentiel de l’intérêt de ce roman réside dans sa propension à explorer le fonctionnement d’un couple. Sa part de lumière tout d’abord avec deux êtres que tout uni depuis leur amour sincère l’un pour l’autre à leur goût commun pour l’art. Ils étaient vraiment fait pour se rencontrer et c’est avec un plaisir de midinette qu’on suit la première vision de l’autre, le jeu de séduction puis finalement l’officialisation. L’auteur s’y entend à merveille pour nous faire partager les premiers émois, les questionnements du début et Saïdeh Pekravan cisèle ses personnages qui sont d’une densité bluffante, ce qui est un gage de crédibilité et d’intérêt pour le lecteur. Petit bémol, le Thaddeus est presque trop beau pour être vrai, heureusement que la deuxième partie du roman le met à mal et va permettre de fêler un peu ce personnage de prince charmant bien sous tout rapport. 

Sous ses aspects de conte de fée, très vite on sent bien que les choses vont déraper. Sarah en décidant d’adopter une attitude de réserve et en ne s’ouvrant pas complètement à Thaddeus creuse sa propre déchéance. Peu à peu, l’enthousiasme et l’amour semblent se faner, le lecteur assiste impuissant à cet état de fait et clairement on ne peut être indifférent. Pour ma part, Sarah m’a bien énervé à plusieurs reprises à cause de son comportement de jeune fille trop gâtée, qui finalement a plus peur de s’engager qu’autre chose. Pauvre petite fille qui va devenir riche... Certes elle souhaite garder son indépendance, refuse bien des dons précieux que souhaite lui faire Thaddeus mais au bout d’un moment il y a des limites à ne pas franchir, ce qu’elle va bien évidemment faire ! On s’agace donc beaucoup face à ce personnage ambigu qui se révèle avant tout très humain dans ses doutes et ses passions. Les évolutions de sa relation avec Thaddeus sont décrites avec finesse, sans fioriture et avec un goût certain. 

Au delà de cette histoire d’amour étrange, ce livre est l’occasion aussi de se plonger dans le monde de l’art dans le New York d’aujourd’hui. Nous en explorons tous les aspects depuis l’atelier de l’artiste dans un quartier vivant aux salons et salles d’enchères où les fortunes en présence rivalisent pour acquérir les plus belles pièces. Le personnage de Thaddeus est le vecteur central de tout cet aspect du livre, et l’on se plaît à s’intéresser à certains courants artistiques méconnus, à suivre le déroulé d’un vernissage et de la vente qui s’ensuit. C’est enrichissant mais jamais pédant et toujours accessible pour un partage total et un plaisir de lecture toujours intact tout du long des 420 pages de cet ouvrage. 

Au final, on est face à un très bon roman : dense, intimiste et très facile à lire. Une expérience à tenter assurément si les thèmes abordés vous intéressent et que les amours tortueuses ne vous rebutent pas !

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jeudi 9 mars 2017

"Le Refuge aux oiseaux" de Uwe Timm

Le refuge aux oiseaux

L'histoire : Christian a tout perdu : sa femme partie vivre en Inde il y a plusieurs années et sa fille égarée dans le monde de la finance, maintenant sa boîte informatique, son luxueux loft et sa chère Saab, mais surtout - et c'est le plus douloureux - sa maîtresse, Anna.

Son nouveau travail consiste à observer et à compter les oiseaux migrateurs sur un îlot désert à l'embouchure de l'Elbe, dans la plus complète des solitudes.

Lorsque Anna, partie vivre aux États-Unis, lui annonce sa visite, sa routine s'en trouve immédiatement bouleversée et le voilà submergé par les fantômes du passé.

La critique de Mr K : Une lecture singulière et très réussie aujourd'hui avec Le Refuge aux oiseaux, ouvrage allemand lorgnant vers le drame intimiste. Rythme lent et langue érudite se conjuguent pour nous présenter un parcours de vie chaotique placé sous le signe du désir, de la confrontation avec notre passé et de la quête de soi. Une petite bombe pour ce dernier né des éditions Piranha !

Christian s'est réfugié sur une île déserte à l'embouchure de l'Elbe : un cabanon, des toilettes en extérieur, quelques arbustes, les dunes et leurs habitants ailés. Seul face à une nature quasiment intacte, il reçoit un message de son ex amante (Anna) qui souhaite le revoir et va arriver sous peu sur ce territoire sauvage pour le revoir après 6 ans de liaison interrompue. Plus l'échéance se rapproche, plus les souvenirs se bousculent dans la tête de cet homme qui fut avant son exil volontaire un bourgeois aisé, patron d'une entreprise florissante dans le domaine des logiciels informatiques. S'égrainent au fil des pages, des moments clefs de son existence qui vont révéler par petites touches successives les secrets et parts d'ombre d'une existence riche en rencontres et notamment sa relation passionnée avec Anna.

Intercalés entre des passages contemplatifs voyant Christian plongé dans l'environnement naturel qui désormais l'accompagne, c'est l'occasion pour l'auteur de nous parler de la vie en générale, de façon toujours juste et pondérée. La rencontre avec l'être aimé avec le flash initial, les premiers regards et gestes esquissés, l'indicible attirance qui nous porte vers cet autre qui deviendra très vite notre plus proche compagnon. C'est aussi plus loin, la rencontre d'un couple d'amis et l'alchimie qui peut s'opérer entre des personnes à la base très différentes mais qui vont se découvrir des points communs et des atomes crochus qui seront le ciment de nouvelles relations durables. Mais la destinée humaine c'est aussi le doute face à nos sentiments, les choix difficiles que l'on doit opérer et des émotions contradictoires qui peuvent aller jusqu'à nous détruire. Tout ceci et bien plus encore vous attendent dans cet ouvrage très dense où rien n'est laissé au hasard pour nous dresser un portrait d'une rare précision d'un homme qui a bien vécu, sans jamais se priver, quitte à se perdre quelque peu en chemin.

J'ai adoré ce portrait de Christian qui se dessine au fil des flashback successifs ne suivant d'ailleurs pas forcément un ordre chronologique. Les personnages se croisent avec les époques et les situations. On évolue dans un milieu bourgeois où l'on se dit que finalement le bonheur est à portée de main. Mais très vite la nature humaine nous rappelle à l'ordre avec notre insatisfaction chronique notamment en terme d'amour et de vie de couple. Tout est ici disséqué jusqu'à l'overdose, les amateurs d'action et de récits à multiples rebondissements devront passer leur chemin tant on est face à une texte purement descriptif de l'évolution d'une existence humaine. L'intérêt est autre ici et c'est ce qui m'a séduit au plus haut point.

Le texte de Uwe Timm est exigeant, la langue maniérée mais d'une précision hors pair. Nourrissant notre imaginaire à la manière d'un peintre épris du plus grand réalisme, on se plaît à voir les cœurs se débattre avec leurs aspirations et leurs déceptions. L'auteur a cette manière magique de proposer à la fois un destin unique mais aussi une portée plus universelle qui mène le lecteur à réfléchir sur lui-même, ses expérience et même son présent. C'est beau, neuf et très enrichissant. Si on se donne les moyens de s'accrocher (le texte pourrait égarer les moins motivés), vous vous retrouvez au milieu d'un drame profondément touchant et inspirant. Pour ma part, j'ai été captivé du début à la fin, j'avais beaucoup de mal à reposer cet ouvrage que j'ai lu en trois temps tant j'ai été happé par le récit de cette introspection.

On ressort de cette lecture bouleversé face à la fameuse rencontre qui intervient finalement après de nombreux retours en arrière. Bien que finalement banal dans les thèmes abordés, c'est la forme et la profondeur de l'ensemble qui transcende le texte et porte le lecteur vers des horizons insoupçonnés, des sommets d'intimité universaliste. Un véritable travail d'orfèvre qui séduira, je n'en doute pas, ceux que les thèmes abordés intéressent. Pour ma part, c'est déjà un must dans son genre.

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samedi 4 mars 2017

"Jimfish" de Christopher Hope

piranha061-2017

L’histoire : Qui est ce gamin à l’étrange apparence que, par un beau jour de 1984, le vieux capitaine d’un caboteur ramène dans ses filets à port Pallid sur l’océan indien ? Le chef de la police locale, seigneur blanc, décide : il est d’une race à part et il se nommera Jimfish. Ainsi commence l’extraordinaire destin d’un Candide de la fin de l’apartheid.

Épopée picaresque de l’enfant devenu jeune homme qui, accompagné de Malala le Soviet, jardinier noir, autodidacte et philosophe, veut voir le monde pour trouver le bon côté de l’Histoire. Battu, torturé, riche, pauvre, jouisseur, Jimfish assiste, prend part même aux massacres, révolutions, turpitudes et atrocités du monde postmoderne. Toujours au bon endroit, au bon moment, il fait le mal ou le subit, le cœur sur la main. Jusqu’au jour où il apprend que Nelson Mandela est intronisé président de la toute jeune nation arc-en-ciel qui est, les journaux le disent, du bon côté de l’Histoire.

La critique de Mr K : Voilà un livre qui au-delà de sa très belle couverture va marquer sans aucun doute l’année éditoriale 2017 par sa forme et son propos. Sous la forme d’un conte effroyable, Christopher Hope (un journaliste sud-africain reconnu comme un des plus grands écrivains du pays) nous invite à voyager dans une époque troublée (fin des années 80 et début des années 90) et à méditer sur l’incurie humaine. Je vous préviens de suite, les âmes sensibles feraient bien de s’abstenir tant la démonstration est aussi cruelle qu’efficace.

Jimfish est un jeune homme aux origines bien mystérieuses (sa couleur de peau est indéterminée) et c’est cela même qui le met d’office au ban de la société sud-africaine de l’époque, toujours engoncée dans le carcan de l’apartheid, législation inique en vigueur séparant dans tous les domaines de la société les noirs et les blancs. Être naïf et désintéressé, suite à un élan du coeur non contrôlé (il tombe amoureux de la fille du patron et elle est blanche !) il doit quitter son pays d’origine en compagnie de son vieux maître communiste intégriste et va explorer le monde. Il va tomber de Charybde en Sylla, enchaînant les situations et événements historiques sanglants avec une certaine distanciation, une indifférence parfois froide due à sa nature profonde. Il reviendra changé de ces différentes expériences avec un regard bien différent sur l’être humain et ceux qui les gouvernent.

Constitué de chapitres assez courts (jamais plus de dix pages), Jimfish est un peu la version thrash du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Sous ses oripeaux de conte philosophique à la Voltaire, ce Candide du XXème siècle expose nombre de nos travers et des atrocités que l’on commet au nom de nos idéaux. Ainsi, Jimfish fera escale dans nombre de pays africains où les coups d’État se suivent et se ressemblent avec leur cortège d’exactions. Les descriptions sont rudes à lire, très directes et sans fioritures. On rencontre ainsi Mobutu et ses légendaires tenues léopard, monstre sanguinaire faisant régner la terreur jusque dans ses cabinets ministériels, Mugabe le président mozambiquais et ses terribles brigades aux bérets rouges comme le sang qu’ils versent ou encore trois partis se disputant le pouvoir au Libéria. Le drame africain est remarquablement décrit à travers ce voyageur en quête de réponses à ses questions et sa recherche d’absolu (celui de son maître, la révolution communiste instaurant l’égalité universelle).

Dans la poursuite de ce rêve, il côtoiera brièvement le génie des Carpates (Ceaucescu) et fera même un arrêt à Tchernobyl en 1986 décrivant au passage la gigantesque machine à mensonges que furent les régimes dictatoriaux marxisant. Pour autant, les capitalistes ne sont pas oubliés avec quelques passages révélant les tractations secrètes des français et des américains soutenant nombre de putchistes quitte à faire des entorses avec les beaux idéaux prônés par leurs Républiques respectives. De ce côté là, la lecture s’apparente clairement à une longue descente aux enfers au pays de la real-politik, de la cupidité et de la défense des intérêts particuliers au détriment des droits de l’homme et de la morale. C’est très dérangeant mais très juste dans l’exposition des faits et l’argumentation sous-jacente. Le plus troublant résidant dans le fait que tous les éléments décrits sont réels et perdurent encore aujourd’hui.

Reste que Jimfish et ses compagnons sont des inventions de l’auteur et que leur parcours atypique lui permet de développer une voie initiatique, une prise de conscience lente et progressive autour de l’idée d’utopie et d’engagement. Au delà des horreurs décrites qui sont parfois insoutenables (vous voila prévenus), l’écriture est d’une simplicité confondante permettant à tout un chacun de pouvoir saisir les changements opérés chez le héros qui peu à peu gagne en maturité, en carapace aussi. Afin d’adoucir quelque peu le propos, Christopher Hope rajoute des éléments de narration classiques comme l’amitié et l’amour qui permettent de densifier encore davantage le personnage de Jimfish qui par bien des égards nous rappellera tour à tour les humains qui parfois détournent le regard, parfois agissent contre et à l’occasion collaborent aux atrocités de ce monde.

Vous croyez que j’en ai dit beaucoup ? Détrompez-vous, ce court roman de 205 pages contient encore bien des secrets et des réflexions que je vous laisse la joie de découvrir. A mon sens, ce livre a un aspect quasi nécessaire et essentiel, une mission supérieure à la simple lecture de distraction. Il fournit les armes de la compréhension et de la différenciation entre le bien et le mal, des outils pour réfléchir par soi-même et peut-être à notre niveau changer le monde en commençant par le voir autrement. Une sacrée claque pour un roman aussi puissant qu’intelligent. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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