mercredi 13 décembre 2017

"Une Saleté" de Frédérique Clémençon

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L’histoire : Dans l'isolement d'une vieille maison perdue dans les collines, deux femmes, une mère et sa fille, règlent leurs comptes, convoquent leurs fantômes, s’épanchent une fois encore. Elles ne se parlent plus depuis longtemps. Leurs voix ne feront donc que se croiser. Une troisième voix se mêle à la leur, qui ordonne avec ironie leurs récits fragmentés. Mais elle s’éteint bientôt, parasitée par d’autres voix, celles des disparus - le père et l’époux, le grand-père et le beau-père.

La critique de Mr K : Il fallait bien que ça arrive en 2017, Une Saleté de Frédérique Clémençon ne m’a pas, mais alors pas du tout, convaincu. Malgré un thème intéressant et un choix de point de vue narratif original, je n’ai pas accroché et baillé plus d’une fois d’ennui. À suivre, les raisons du pourquoi...

Sur le papier, le pitch est très attirant. On rentre dans l’intimité d’une famille à travers les monologues intérieurs de deux femmes. Elles se répondent sans le savoir et se mêlent à leurs voix les souvenirs des disparus et par là même des flashback sur des moments forts de cette famille lambda (mariage, anniversaire, décès). Au fil de la lecture, on ressent les tensions accumulées qui s’exacerbent et montrent le vrai visage de cette cellule familiale plus que fragile. C’est par bonds successifs que le lecteur va explorer les passions humaines et essayer d’appréhender au mieux ce groupe humain si proche et si lointain à la fois : la famille.

Dès les premières pages, je me suis dit que ça allait être dur : une seule phrase sur les dix premières pages. Clairement le style est alambiqué et complexe à saisir. Ce n’est pas pour autant que je relâche le volume car j’ai déjà lu des auteurs au style étrange et obscur (deuxième période de la carrière de Maurice G. Dantec par exemple) et je suis assez perfectionniste dans mon genre, quand je débute une œuvre, je veux lui laisser toutes ses chances et pouvoir juger au final l’œuvre dans son intégralité. Je maintenais donc le cap et poursuivais ma lecture.

Au delà du style qui ne s’arrange pas en terme de forme, je n’ai pas réussi à accrocher aux personnages qui ne m’ont ni inspiré d’attirance ou de répulsion. Je n’ai curieusement ressenti aucune réelle émotion durant ma lecture si ce n’est quelques frémissements à l’occasion de scènes abominables entre la belle-mère et sa belle-fille. Rien de transcendant vraiment et un ennui qui s’installe durablement. Le changement anonyme de narrateur en cours de route n’aide pas vraiment, pas de réels indices de changement de point de vue et l’on s'y perd. On pourrait se dire alors que ce n’est pas grave, se concentrer sur l’ambiance, les sensations, les émotions dégagées. Mais rien ne s’est passé non plus à ce niveau là pour moi, encéphalogramme plat pour un livre de 187 pages, heureusement écrit gros et qui ne m’a pas trop pris de temps.

Difficile d’en dire plus sur ce livre qui ne m’a vraiment pas plu, pas inspiré ni engagé dans un quelconque processus de réflexion ou d'introspection. Étrange sensation vraiment pour moi qui ai l’habitude de choisir avec soin et réussite mes ouvrages lors de mes chinages. Pour le coup, c’est un beau flop...

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lundi 4 décembre 2017

"J'irai pas en enfer" de Jean-Louis Fournier

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L’histoire : Il a mis la Sainte Vierge dans les wc de l'institution Saint-Joseph. 
Il regarde les dames toutes nues dans les livres.
Et, surtout, il a fait à Dieu une promesse qu'il va certainement ne pas tenir.
Le petit Jean-Louis a toutes les bonnes raisons pour aller cuire dans les marmites de l'enfer.
Pourtant, quelquefois, il va au ciel.
Quand Alfred Cortot lui joue Chopin, quand Luis Mariano lui chante La Belle de Cadix...
Après ses démêlés avec un père alcoolique (Il a jamais tué personne, mon papa), ses démêlés avec le Père éternel.

La critique de Mr K : C’est avec un plaisir non dissimulé que j’entamai ma lecture de J’irai pas en enfer de Jean-Louis Fournier, un petit livre qui se dévore très rapidement, à la manière d’un paquet de bonbons devant lequel on ne peut résister. C’est un auteur que j’adore et qui a souvent écrit sur lui-même. Il revient dans ce volume sur ses années collèges et sa propension à l’époque à s’attirer les foudres de tout le monde, y compris le Père Éternel.

L’élève Jean-Louis n’est pas de tout repos : provocateur, agitateur, volontiers fainéant, il est aussi très rêveur, curieux, cultivé et n’arrive pas vraiment à trouver ses marques dans le monde. Élève dans une institution catholique, les adultes ne sont pas tendres avec lui et son caractère de tête de pioche donne lieu à de sacrées anecdotes et des échanges vifs et savoureux. Son père alcoolique n’étant d’aucun soutien (voir chronique enthousiaste sur Il a jamais tué personne, mon papa) et la maman n’étant pas toujours disponible avec le foyer à gérer, il doit bien souvent se débrouiller seul à l’ombre d’un grand frère doué pour les maths et au caractère plus apaisé. Dur dur de faire son chemin, se construire et s’épanouir dans ces circonstances.

Écrit comme les souvenirs d’un môme, s’exprimant avec ses mots et ses expressions et ses erreurs du coup, ce livre suit surtout les questionnements du jeune Jean-Louis sur Dieu, la Mort, la notion de divinité, la vie après la mort et l’accession au Paradis. Bien que croyant, il y a des fêlures dans sa foi et nombre de faits bibliques se heurtent au pragmatisme et au matérialisme du jeune. Bien que d’aspect simple, cette confrontation est ici porteuse de sens et à travers les démêlés du narrateur, un questionnement plus profond s’empare du lecteur. C’est malin, étonnant parfois cruel mais c’est la vie vue à travers les yeux d’un gamin un peu paumé. Personnellement, j’ai totalement adhéré.

Ce livre donne à voir aussi la société française de l’époque qui a clairement disparue depuis. Les scènes dans l’école catholique sont assez criantes et vieillottes dans le domaine avec des frères et des abbés d’une rigueur de fer menant études et cours tambour battant, tant pis pour ceux qui ne suivent pas ou ressentent d’éventuelles difficultés de compréhension. La part de la religion est bien plus importante en effet et les relations entre personnes ont aussi beaucoup évolué depuis. Ainsi, la vie de famille est beaucoup plus cadrée, la distance est assez importante entre les enfants et leurs géniteurs, et il y a la figure du père inatteignable car malade (un chapitre fait d’ailleurs très bien le lien avec l’ouvrage que l’auteur a écrit sur son père).

Les thématiques sont nombreuses, parfois difficiles mais le style léger, drôle, décalé et enfantin est d‘une profondeur confondante. À travers ce regard porté, on apprend énormément de chose sur une époque désormais révolue et sur le destin de l’auteur. Tout ceci en rigolant beaucoup et en souriant bien souvent aux maladresses du gamin. Un petit bonheur de lecture que je vous invite à découvrir au plus vite.

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vendredi 1 décembre 2017

"Dans la guerre" d'Alice Ferney

danslaguerrealiceferneyL’histoire : 1914. La guerre éclate et personne n’y croit. Personne ne croit à sa durée, à la douleur et à la violence, et personne n’imagine combien d’hommes vont périr, combien reviendront quatre ans plus tard avec un ineffable effroi dans les yeux. La jeune Félicité n’y croyait pas non plus, à la guerre, et maintenant que Jules, son mari, est parti, elle ne croit pas qu’il pourrait ne pas revenir. Elle l’attend donc, élevant leur tout jeune enfant et accomplissant son travail de paysanne, alors même qu’elle est en butte à la sourde hostilité d’une belle-mère jalouse. Félicité et Jules ne sont pas les seuls protagonistes du drame qu’Alice Ferney a mis en scène dans son roman, il y a aussi Prince, leur chien. Ce Colley, incapable de comprendre et de supporter l’absence de son maître, traverse la France entière pour le rejoindre. Arrivé au front, il apprend avec Jules l’art de tuer et la manière de transmettre des messages quand les soldats ne peuvent passer sous le feu. Incarnation même de la fidélité, Prince comprend alors comment l’homme qui souffre laisse en lui renaître la bête.

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! Déjà que Grâce et dénuement m’avait cueilli à sa manière mais cette nouvelle lecture d’Alice Ferney m’a définitivement convaincu de l’immense talent de cette auteure à lire absolument. Dans la guerre est à la fois un magnifique hommage aux victimes de la barbarie, un hymne à l’humanité et une très belle chronique familiale.

L’ouvrage commence avec l’ordre de mobilisation placardé sur la place du village. La sanction est tombée : Jules va partir au front laissant derrière lui sa ravissante femme, son enfançon, sa ferme et son colley. Les adieux faits, le voila parti pour un voyage au bout de la nuit, il éprouvera la guerre sous toutes ses formes : en mouvement puis dans les tranchées. Pendant ce temps là, par intermittence, le lecteur retourne à la ferme où se joue une autre partie d’échec entre Félicité (la femme de Jules) et sa belle-mère Julia, assez épouvantable dans son genre. Quant à Prince, le colley de Jules, il va partir sur les routes pour retrouver son maître adoré qu’il secondera dans ces temps difficiles. Angoisses, douleurs, espérances mais aussi courts moments de joie émaillent un récit puissant au souffle intimiste qui éteindrait toute velléité de conflit si l’on se donnait la peine de le lire.

On s’attache immédiatement au couple Jules / Félicité, gens simples de la campagne qui ne sont pas dupes des risques encourus. Liés par un amour fou, ils ne cesseront de penser l’un à l’autre, de poursuivre leur existence chacun de leur côté en espérant un jour se revoir. Rien ne nous est caché de leurs états d’âmes respectifs et cet amour là est d‘une rare force, il transcende le lecteur et c’est souvent l’œil humide qu’on passe au chapitre suivant. C’est beau, c’est pur et tellement solaire comparé à l’horrible réalité de la guerre omniprésente le reste du temps.

Ce sont des regards croisés sur la Première Guerre mondiale qui nous sont ici offerts. Alice Ferney explore l’âme humaine tant au front qu’à l’arrière, des combattants embourbés enterrés jusqu’aux foyers délaissés où triment les femmes. Cela donne lieu à de très belles pages sur la vie au front avec le quotidien si difficile des poilus, l’installation d’un certain fatalisme qui s’inscrit dans les esprits et au final des hommes face à eux-mêmes, à leurs démons. Les descriptions sont fascinantes de réalisme et l’on sent bien que l’auteure a un sens aigu de l’Histoire qu’elle retranscrit à merveille et sans fausses notes. Clairement, moi qui suis un amateur de cette période historique en littérature, cet ouvrage n’a pas à rougir de classiques comme Les Croix de bois de Dorgelès, un de mes romans cultes sur le sujet. Ferney n’a pas son pareil pour donner corps et âme à ses personnages et les inscrire dans la réalité d’une guerre effroyable. Le récit est riche en références, éléments politiques et guerriers qui essaiment le roman sans pour autant l’alourdir. La petite histoire accompagne à merveille la grande.

Voyage sublime et atroce à la fois, c’est haletant et inquiet que l’on suit la vie des différents personnages : la vie de cantonnement au front de Jules avec ses camarades d’infortune dont Joseph et Brêle qui ressortent du lot, Jean Bourgeois un supérieur hiérarchique proche de ses hommes ou encore le colley Prince qui finit par les rejoindre et va servir d’estafette un temps. Camaraderie, solidarité mais aussi injustice et début de rébellion font monter la pression. On s’en doute la fin du roman est un déchirement et une telle histoire ne peut se terminer heureusement. Les atermoiements, hésitations et craintes de celle qui est restée au pays ne sont pas moindre, même si la mort ne guette pas Félicité à chaque minute, elle doit s’occuper du domaine et notamment supporter sa jalouse de belle-mère qui ne lui a jamais pardonné de lui avoir enlevé son fils. Psychodrames, tensions et clashs sont au menu avec en filigrane le grand absent que l’on attend et que l’on espère. Là encore, Ferney peint un tableau pudique et libérateur à la fois, comme si elle réussissait à travers cette famille à dépeindre une époque entière et toute une série de sentiments contradictoires nourris par l’expérience douloureuse que les personnages doivent traverser.

Autre élément présent dans le texte : les animaux. On sent que l’auteure nourrit un amour certain pour ses victimes collatérales du conflit. Au delà de la figure de Prince, modèle de loyauté et de fidélité, on retrouve à plusieurs moments des allusions aux massacres perpétrés par les différentes armées, l’auteure laissant libre court à l’expression d’incompréhension des bêtes face à la furie des hommes. Aussi original qu’efficace, ce procédé donne à voir un point vue supplémentaire sur les actes commis, certes ce n’est pas le plus fouillé dans ce texte mais il a le mérite d’être là et de proposer autre chose, une autre vision. La conclusion reste la même, la boucherie de 14-18 broie tous les êtres, les tuant ou les laissant amorphes sur le bord du chemin. Choc brutal, abrutissement et au final le broyage de l’âme est au rendez-vous.

Ce fut un bonheur de tous les instants que cette lecture. Malgré un thème difficile, des scènes chocs et une trame très pessimiste. On se plaît à parcourir ces mots, lignes, phrases et paragraphes à l’écriture aussi subtile que belle. L’art d’écrire est noble entre tous ici et c’est une très belle évocation de la Première Guerre mondiale que nous propose Alice Ferney. Sur cette thématique et dans l’amour des belles lettres, on ne fait guère mieux. Courez-y !

lundi 20 novembre 2017

"Le Jour où mon pénis est tombé" de David Duranteau

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L’histoire : Je m’appelle Fabrice Carmen, j’ai 43 ans, je suis le présentateur vedette de la matinale d’une grande radio française.

J’ai du fric, je suis connu, les meufs m’adorent, je suis le mec que tout le monde rêve d’être... Sauf que récemment les petits désagréments s’accumulent... Mon pénis, par exemple... Il est tombé, un matin, sous la douche... Ça fait un choc de le voir à côté de la savonnette... Et cette nouvelle animatrice à la radio qui ne porte jamais de culotte, c’est la fille d’un cinéaste connu, je crois qu’elle essaie de me piquer ma place... Et comme une apothéose, à l’instant où je vous parle, une femme est allongée sur mon canapé hors de prix, une coupe de champagne plantée dans la gorge... Je m’allumerais bien une clope, moi...

La critique de Mr K : Lecture étonnante dans son genre aujourd’hui avec Le Jour où mon pénis est tombé de David Duranteau qui a directement contacté le blog pour savoir si nous étions intéressés par la lecture de son livre que l’on trouve à l’achat sur certaines plate-formes internet. Le message débridé de contact et le résumé du bouquin m’ont de suite convaincu et c’est sur la liseuse de Madame que j’entreprenais cette lecture.

Appelons un chat un chat, Fabrice Carmen est un con. Impossible de pouvoir trouver quoique ce soit de positif ou d'engageant chez cet animateur imbu de lui-même, d’une suffisance rare et phallocrate assumé. Monsieur vit dans son monde, sans réelle attache et se comporte de façon abjecte avec les gens, notamment les femmes. Tout bascule le jour où il perd malencontreusement son membre viril dans la douche. Les événements vont s’enchaîner avec pour commencer la rencontre avec une chirurgienne au charme certain (très gênant pour un mec sans attache comme Carmen), le meurtre d’une concurrente dans son propre logement et les emmerdeurs qui semblent s’accumuler dans ses relations. La vie bien étriquée et gérée du héros devient un véritable enfer pour le grand plaisir sadique des lecteurs.

Ne perdant pas de temps avec les préliminaires (ce qui convient très bien à un personnage comme Fabrice), David Duranteau rentre de plein pied dans son sujet. Placé dans la tête de l’animateur radio, on se rend très vite compte à qui on a affaire. Détestable, le personnage est d’un cynisme de tous les instants et démolit tout ce qui passe : les personnes, le moindre concept, la vie, la mort... bref, rien n’échappe à sa hargne et à sa détestation. Véritable filtre de notre société actuelle, Fabrice n’aime rien ni personne si ce n’est sa petite personne (on n’est pas loin d’American Psycho par moment, la drolitude en plus !). On se fend évidemment bien la poire devant tant de verbiage et de critiques assumées ou non (puisqu'oon pénètre dans son esprit par moment).

Pour autant, l’auteur multiplie les angles et la temporalité du récit. Très vite, on passe de personnages en personnages en faisant à l’occasion de légers flashback, le temps est alors distendu pour ajouter quelques éléments de plus à l’intrigue. C’est très malin et assez original, une fois le pas pris, on s’amuse beaucoup surtout que le moindre personnage n’hésite pas à dévider ses états d’âmes. Dans le genre, on est gâté entre des flics bien barrés qui à l’occasion dansent la valse dans le hall du commissariat, une collègue de la radio qui n’a pas froid aux yeux (ni aux fesses d’ailleurs), un chauffeur de taxi amoureux fou de sa femme et légèrement mono-maniaque (mais alors très légèrement...), une voisine de palier gothique timbrée sur les bords et une foule de personnages plus décalés les uns que les autres. C’est une des grandes forces de l’ouvrage qui propose des personnages et des situations vraiment ubuesques, le tout agrémenté à l’occasion d’un no-sense à l’anglaise qui fait mouche.

On rigole donc énormément mais pas seulement. Derrière la gaudriole, les vannes et les critiques acerbes, c’est un beau panorama de notre société que brosse l’auteur avec des passages bien corsés sur le monde de l’entertainment et du spectacle, le consumérisme, l’individualisation des esprits. Sans morale (bien au contraire d’ailleurs), tous les aspects de nos vies sont décortiqués et livrés en pâture à un personnage repoussoir qui livre quelques vérités, assénées sans ambage ni gants. Sans tomber dans la surenchère (c’est le risque avec ce genre d’ouvrage), tout est digeste et se glisse au bout d’un moment parfaitement dans un trame policière plus classique qui permet de prolonger le plaisir.

logo-epubQuant à l’écriture, elle sort des sentiers battus aussi. Je pense qu’elle peut plaire autant que l’inverse, personnellement j’ai apprécié ce ton libre et familier. Sorti en auto-édition, cet ouvrage n’est pas parfait en terme de forme pure (pas mal de coquilles à déplorer dans la première moitié du livre) mais le rythme, les situations barrées et le contenu valent le détour. Si vous aimez être surpris, vous faire peur si vous êtes un homme (ben ouais le titre fait mal quand même !) et surtout rigoler tout en vous moquant du monde actuel, foncez. C’est frais et efficace.

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jeudi 16 novembre 2017

"Hillbilly Elégie" de J. D. Vance

Hillbilly-elegieL'histoire : Dans ce récit à la fois personnel et politique, J.D. Vance raconte son enfance chaotique dans les Appalaches, cette immense région des États-Unis qui a vu l’industrie du charbon et de la métallurgie péricliter. Il décrit avec humanité et bienveillance la rude vie de ces "petits Blancs" du Midwest que l’on dit xénophobes et qui ont voté pour Donald Trump.
Roman autobiographique, roman d’un transfuge, Hillbilly Elégie nous fait entendre la voix d’une classe désillusionnée et pose des questions essentielles. Comment peut-on ne pas manger à sa faim dans le pays le plus riche du monde ? Comment l’Amérique démocrate, ouvrière et digne est-elle devenue républicaine, pauvre et pleine de rancune ?

La critique Nelfesque : C'est un ouvrage singulier que je vous propose de découvrir aujourd'hui. "Hillbilly Elégie" n'est pas un roman à proprement parler et pourtant tout ce qui est relaté ici serait une belle base pour construire une trame de roman noir. Ce n'est pas non plus un document puisque l'auteur ne nous assomme pas de données précises et détaillées. C'est un témoignage, à hauteur d'homme, celui de J. D. Vance qui nous relate ici sa vie et celle de sa famille.

J. D. Vance est né dans les Appalaches. Il y a grandi et y a vécu des situations difficiles, situations dans lesquelles certains ne se relèvent jamais. Dans sa région, la misère sociale est omniprésente. Avec des problèmes de drogues ou d'alcool, les centres d'intérêts et préoccupations majeures des habitants ne sont pas les mêmes qu'ailleurs dans le pays. Là où certains vivent d'"American Way of Life", ici c'est "débrouille-toi avec rien".

Difficile dans ces conditions d'entrevoir un avenir, d'en rêver même, tant tout autour tout semble végéter et vivre au jour le jour. J. D. Vance pourtant va changer le cours de son destin, va aller plus loin qu'aucun membre de sa famille n'a jamais été, va faire la fierté de certains d'entre eux et surtout va se découvrir lui-même, ce dont il est capable, dépasser ses limites et écrire une future vie de famille aux antipodes de celle qu'il a toujours connue.

Sans jamais renier les siens, ni se renier lui-même, l'auteur va découvrir qu'une autre façon de vivre est possible. Avec une mère poly-addictive, un père absent et des beaux-pères successifs interchangeables, J. D. Vance n'a pas eu ce que l'on appelle un foyer sécurisant et un climat serein pour vivre son enfance paisiblement. Pourtant, grâce à ses grands-parents, figures de valeurs (les leurs, mais le cadre est là), il va se construire et suivre des règles. Même si mamie est du genre à casser la figure de celui qui n'est pas d'accord avec elle, même si elle déblatère les pires horreurs sur ses voisins et possède un carnet d'insultes bien fourni, c'est dans ce foyer que J. D. Vance et sa soeur trouvent l'amour dont ils ont besoin. Une bulle protectrice leur permettant de reprendre des forces. Un chez soi.

Les deux tiers de l'ouvrage sont consacrés à l'enfance et l'adolescence de l'auteur. Son quotidien, sa scolarité, sa famille, ses amis... Puis lorsqu'il va quitter sa ville pour les Marines et plus tard la fac, "Hillbilly Elegie" change de cap pour devenir beaucoup plus intellectualisé, parce que Vance est alors capable d'analyser et de critiquer ce qui l'entoure et surtout parce que pour la première fois de sa vie, il va vivre un changement. L'émulation qui va avec, la découverte de l'autre, l'envie de se surpasser, de comprendre, d'évoluer.

"Hillbilly Elegie" est présenté comme une analyse de l'origine des votes pro-Trump. Il y a de ça mais pas seulement. Ce sont ces personnes qui ont sans doute apporté du crédit aux propos du nouveau président américain, qui se sont laissées charmer par lui mais il n'est pas du tout question de cela dans ces pages. Les choses ne sont pas nommées précisément si ce n'est par le décalage que l'auteur montre entre ses propres idées politiques et celles de ceux de sa ville natale. Il y a un fossé, un gouffre que seule l'instruction a permis de combler. Car bien que conscient de ces différences, l'auteur n'en reste pas moins proches de ses racines, respectueux de son entourage et affectueusement attaché à ses proches.

"Hillbilly Elegie", c'est le récit d'une vie, c'est l'exemple que rien n'est jamais gravé dans le marbre, que l'homme peut évoluer et changer les mentalités. Par certains aspects, cette histoire est transposable en France, dans certains foyers, certaines régions. Chez nous aussi, nous avons nos Hillbillies, pro-FN et pauvres dans plusieurs sens du terme. Ce parallèle avec la France, que chaque lecteur a le loisir de faire ou pas, est particulièrement intéressant et d'un certain côté également flippant... Reste l'espoir, le travail social, l'éducation et la force de l'être humain.


samedi 11 novembre 2017

"Dans l'enfer des tournantes" de Samira Bellil

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L’histoire : Samira Bellil est une rescapée. Adolescente, elle a été victime de plusieurs viols collectifs que l'on nomme aujourd'hui des "tournantes". Rongées par la culpabilité et le dégoût, détruite par l'ostracisme de sa famille et les rumeurs dans son quartier, elle se réfugie dans la drogue et l'alcool.

Son témoignage coup de poing dévoile la violence sexuelle qui s'est instituée et banalisée dans des cités et des banlieues où tout se réduit à des rapports de forces et de domination. Dans un tel environnement, la torture que subissent les filles est non seulement physique mais également morale : réputation brisée, honte et humiliation sont leur lot quotidien.

La critique de Mr K : Aujourd’hui, place à la chronique d’un livre que je possédais dans ma PAL depuis de nombreuses années mais qui pour un certain nombre de raisons me faisait peur malgré le fait que sa lecture qui me paraissait nécessaire. Il y a le thème tout d’abord et l’abomination au centre du livre qui clairement me révulsait, le caractère témoignage promettait une lecture âpre et difficile à digérer. Et puis, il y a mon passif d’enseignant en Seine-Saint-Denis avec notamment une expérience traumatisante liée à un crime d’honneur commit sur une de mes élèves. Dur dur de s’imaginer replonger dans ce monde parallèle que peuvent à l’occasion se révéler être certains quartiers dits sensibles. Et pourtant, je décidai de lire Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil pour comprendre, apprendre encore et continuer le combat pour le respect des femmes, lutte qui reste plus que jamais d’actualité.

Samira est une jeune fille de cité de son époque. Elle aspire à travailler plus tard dans le domaine artistique mais la vie n’est pas facile. Coincée dans une famille rigoriste (le père surtout) où elle est prise pour une boniche et un environnement hostile où gravitent caïds et bandes de jeunes désenchantés. Pour certains, les filles se divisent en deux catégories : les intouchables qui restent à la maison et les autres qui sortent et ne demandent qu’à être "coincées". Samira est moderne et va en payer le prix fort. Amoureuse du mauvais garçon, elle va subir un puis deux viols par des amis de son "officiel". C’est le début de la chute avec, après l’enfer des tournantes, l’enfer du quartier et l’enfer familial. Il lui faudra bien des années pour se reconstruire et envisager un avenir décent.

Assez tôt dans le récit, l'auteure nous parle des moments fatidiques qui vont marquer sa vie. J’appréhendais beaucoup ces passages. Loin d‘être très explicites, c’est avec pudeur et un certain détachement que les actes ignobles sont décrits. L’horreur se trouve plus dans l’attitude et la manière dont ces jeunes hommes considèrent leur victime, comme une chose, une poupée dont on peut se servir à loisir, un être dénué de raison qui redevient finalement humain après les violences assénées. C’est la banalité du mal à l’état pur, l’absence de libre arbitre qui choquent avant tout. Cette inhumanité heurte de plein fouet le lecteur à cause de l’incompréhension et le choc ressenti par Samira qui pourtant connaît ces personnes et ne se doutait vraiment pas de ce qu’ils étaient capable de commettre. On est submergé par une colère froide, le dégoût et l’envie de vengeance face à de tels êtres.

Mais le pire est à venir. Durant le viol Samira s’est recroquevillée dans un coin de son esprit mais ensuite, c’est le quartier qu’elle doit affronter ainsi que sa propre famille. La rumeur s’étend, sa réputation est entachée et la connerie humaine fait le reste. On la dit responsable, on soutient le bourreau tout en le craignant et sa famille même ne lui est d’aucun soutien. Seule avec sa souffrance, Samira glisse dans la spirale infernale de l’alcool et du shit. Perte de repères, solitude exacerbée, petits plans foireux, nouvelles expériences traumatisantes vont avoir raison de sa santé mentale, la jeune fille devient une véritable bête sauvage qui mord et agresse tout le monde, y compris les rares personnes qui lui tendent la main. Ce sont les années galères entre délits, fugues, rencontres hasardeuses. Rien ne nous est ici épargné et croyez moi, Samira Bellil a eu son lot de désolation. Heureusement la lumière finira par venir après des années d’errance, la remontée sera longue et difficile mais elle finira par se faire malgré une vie finalement brève, l’auteur décédant à 32 ans d’un satané cancer de l’estomac. Triste existence tout de même...

Ce livre est un véritable coup de poing à l’estomac, le genre de choc dont on ne se remet jamais vraiment avec une peinture sans fard des relations hommes / femmes dans certains quartiers de la République. On côtoie ici la misère sociale, économique et la violence à l’état pur dans un univers parallèle interlope et sans pitié avec ses propre règles. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de pointer du doigt la justice à deux vitesses qui peut parfois sévir dans notre patrie des droits de l’homme avec des flics qui ne la prennent pas aux sérieux quand elle dépose sa plainte (une caillera reste une caillera selon eux) ou encore ses avocats successifs qui se désintéressent de leur cliente car elle n’est pas solvable et représente un manque à gagner certain. Tout bonnement épouvantable, quand on sait que tout ce qui est rapporté dans cet ouvrage-thérapeutique (elle l’écrit pour les autres victimes mais aussi pour elle, pour s’en sortir) a été relaté fidèlement. Quand un pouvoir démocratique ne défend plus ses citoyens, il n’a plus rien d’un Etat de Droit et malheureusement, ce cas-ci rappelle bien des heures sombres. On sort outré, ravagé mais aussi plus combatif de cette lecture. La piqûre de rappel est sévère mais tellement essentielle.

J’ai dévoré ce livre en une journée, les 300 pages s’avalant d’un coup d’un seul. Hypnotisé par l’horreur de la situation et les démêlés de Samira Bellil  avec sa vie, le lecteur est happé par cette langue familière oralisante qui saute à la tronche et englue le lecteur par la souffrance, la solitude mais aussi parfois l’espoir qui s’en échappe. Car Samira est une survivante, une combattante, une femme qui a soif de vie et qui par une volonté hors norme et quelques rencontres heureuses va finir par entrevoir une solution. Une sacrée lecture qui ne peut laisser indifférente et qui m’apparaît plus que nécessaire quand on connaît les statistiques des violences faites aux femmes encore aujourd’hui. À lire !

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mercredi 8 novembre 2017

"L'Arbre de Santal" de Tarjei Vesaas

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L’histoire : Quand leur mère se trouve enceinte, Egil et Margit décident qu’elle attend un garçon qu’ils baptisent Livind et associent aussitôt à la vie familiale. Et lorsque la jeune femme, hantée par d’obscures menaces, demande à son mari de l’emmener au loin, Livind participe à l’aventure comme s’il était déjà né. Tout au long de ce voyage qui tourne mal et finit de manière tragique, la mère, superbe dans sa grossesse et indifférente aux ressources qui s’épuisent, apparaîtra tel l’arbre de santal, solide et nourricier.

La critique de Mr K : Voyage en terres norvégiennes avec ce roman écrit en 1933 et qui ne fait vraiment pas son âge. C’est ma première incursion dans l’univers littéraire de Tarjei Vesaas et m’est avis que ce ne sera pas la dernière vu la forte impression que L’Arbre de santal m’a laissé. Entrez avec moi dans un monde revisité à la sauce intime et poétique.

Dans cet ouvrage nous suivons les pérégrinations d’une famille norvégienne qui attend un heureux événement. La maman est enceinte, les enfants attendent avec impatience l’arrivée du petit nouveau qu’ils ont déjà baptisé. Une ombre plane cependant car la mère de famille (Hilde) se sent menacée entre visions et mal-être apparent, elle considère cette grossesse comme son ultime voyage. Face à son épouse qui semble se recroqueviller sur elle-même, Magnus (le papa) décide d’entreprendre un voyage qui devrait permettre de remonter le moral des troupes, de ressouder la famille et d’accueillir au mieux le nouveau-né. L’errance commence accumulant passages contemplatifs, scènes de la vie quotidienne des membres de la famille et la montée d’une tension sourde qui atteindra son apogée dans les toutes dernières pages.

Nébuleux est sans doute l’adjectif qui conviendrait le mieux pour caractériser ce roman où les zones d’ombre sont nombreuses notamment concernant Hilde. La mère de famille ne va pas bien et il est difficile de s’appuyer sur quoi que ce soit pour expliquer son état : imprévisible et solitaire, tour à tour elle agace, séduit, entretient le mystère. Dur dans cet état de fait de pouvoir de suite poser une opinion tranchée sur ce personnage étrange, naviguant en eaux troubles loin du commun des mortels. C’est donc à travers les paroles et les actes des deux enfants que l’on capte mieux cet être qui souffle le chaud et le froid. Egil et Margit donnent un coup de frais dans l’ambiance quasi crépusculaire du roman avec leurs inquiétudes, leurs espoirs et leurs jeux d’enfants. C’est aussi pour les deux jeunes, l’éveil à la conscience de soi, du monde et de la fin de toute chose. Le mari est plus absent dans le récit, bien que toujours présent physiquement, son caractère effacé fait contraste avec la fureur de vivre et de s’exprimer de ses deux enfants. Il se dégage de cette cellule familiale un curieux mélange d’amour, de fusion mais aussi de fractures et de fêlures qui donne sa saveur inimitable à la vie au sens propre. Cette mécanique intime est ici très bien rendue avec pudeur et précision.

À proprement parlé, il ne se passe pas énormément de choses dans ce roman (c’est loin d’être l’essentiel ici) qui se plaît à rester au plus près des personnes et des lieux. On retrouve la fascination des peuples du nord pour leur environnement avec notamment de très belles courtes descriptions des minéraux, de la flore et des aléas de la météo. Loin d’être banale et sans objets, la nature accompagne ce voyage initiatique et se veut le miroir des existences qui nous sont données à lire. C’est beau, léger, aérien et ça contrebalance l’évolution noire d’un roman qui voit ses personnages fortement évoluer vers une fin que l’on devine très vite tragique mais logique. Volontiers naturaliste, ce roman étudie l’homme dans sa nudité extrême face à son destin et son rapport à autrui et au monde. Quelle réussite à ce niveau là aussi !

Et puis, il y a l’écriture de Tarjei Vesaas. Hypnotique, poétique, très accessible, elle plonge le lecteur dans un confort de lecture optimum malgré les drames qui se jouent dans la trame principale. On tourne les pages sans s’en rendre compte avec un bonheur renouvelé entre justesse, accents véridiques et réalisme magique par moment. C’est bouleversant, ça agite la machine à émotions et laisse en toute fin une double impression : une histoire crispante et douloureuse et une expérience de lecture unique par sa forme pure. Un livre à découvrir si le sujet général vous intéresse et si les terres / écrivains du nord vous attirent.

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mercredi 1 novembre 2017

"La Guerre des bulles" de Kao Yi-Feng

 

la guerre des bulles

L’histoire : Dans une communauté de montagne coupée du monde, les réserves d'eau se tarissent. Face à des adultes incapables d'affronter ce problème de survie, les enfants comprennent que c'est à eux de le régler.

Ils s'emparent d'armes, prennent la maîtrise du territoire et emprisonnent leurs parents. Lorsque ceux-ci protestent sérieusement, le mouvement de résistance lancé par les enfants franchit un pas supplémentaire.

Désormais maîtres du territoire, ils tentent d'établir un nouveau modèle de société, basé sur l'abolition de toutes les règles anciennes...

La critique de Mr K : C’est à Taïwan que nous emmène la chronique du jour avec la dernière sortie littéraire des éditions Mirobole que j’aime tellement. La Guerre des bulles de Kao Yi-Feng est un drôle d’objet littéraire qu’il est difficile de définir avec précision tant on se retrouve à la croisée des genres entre roman d’apprentissage, dystopie et satire sociale. Malgré un démarrage de lecture difficile, le jeu en vaut la chandelle car ce récit est d’une grande beauté et d’une grande portée. Suivez le guide!

L’action se déroule dans un faubourg isolé dans les montagnes de Taïwan. La vie suit son cours malgré des difficultés endémiques en terme d’accès à l’eau potable. La sécheresse aidant, l’absence de réseau d’eau courante se fait cruellement sentir et la communauté villageoise ne semble pas prendre le problème à bras de corps. Face à cette impuissance affichée, la révolte gronde chez les enfants qui vont opérer un coup d’état et prendre le contrôle du faubourg. Gao Ding est élu général en chef et en s’entourant de ses plus proches amis, il va instaurer de nouvelles règles, un nouveau régime pour ne pas réitérer les erreurs de ses aînés, bâtir un monde nouveau pour améliorer le sort de tous les habitants. Lui et ses troupes vont apprendre que les idéaux se heurtent bien souvent à la réalité et le pragmatisme attend au tournant toute personne ou groupe qui détient le pouvoir...

Le récit commence très lentement, c’est pour cela que dans un premier quart de livre, j’étais un peu perdu. L’ouvrage débute directement au moment de la prise de pouvoir des jeunes et l’auteur, Kao Yi-Feng, s’efforce de nous décrire l’organisation et les rituels suivis par les nouveaux maîtres du faubourg. C’est un peu fastidieux et ça ne fait pas vraiment avancer les choses. En fait, il faut attendre un peu pour se rendre compte que le procédé est assez malin (à défaut d’être séduisant de prime abord) car il plante des éléments essentiels pour la suite. La réalité les rattrapant, Gao Ding et les siens vont devoir affronter le problème de l’eau mais aussi l’organisation générale de la zone et une menace plus insidieuse, celle de chiens errants qui cherchent eux aussi à survivre, quitte à attaquer les humains et notamment les enfants. Un glissement s’opère alors et les enfants se rendent compte qu’il va falloir prendre les problèmes sérieusement quitte à perdre leur innocence, pour rentrer dans l’âge honni de l’adulte.

Belle parabole sur le pouvoir et ses exigences, le livre ne recule devant aucun faux fuyant ou caricature. Des passages sont relativement rudes et en choqueront certains. La mort sème les victimes sur son passage, nul n’est épargné et surtout pas les enfants. Jamais gratuite ni exagérée, la violence larvée ou frontale n’est que la résultante d’aléas propres à la gestion d’un groupe et d‘un territoire. Surveillance, conflit, tension mais aussi guerre sont ici au menu et c’est loin d’être un jeu d’enfants, fissurant à l’occasion les rangs des troupes occupantes. Des figures extérieures aux enfants dont une sorcière et un vieil homme amoureux de chiens renvoient la balle aux dirigeants juvéniles, les mettant face à leurs contradictions et leur apportant leur aide à des moments cruciaux. Pour ceux qui connaissent la référence, il y a clairement des ponts, des liens et des thématiques communes avec le magnifique Sa majesté des mouches de William Golding même si ici, des passages sont bien plus crûs à la manière des auteurs coréens notamment.

Au delà de la trame principale, le monde qui nous est donné à voir est étrange. Bien qu’assez réaliste, on trouve des éléments de pure fantaisie et fantastiques à l’occasion. Certains morts réapparaissent et continuent de hanter les vivants, les ombres ont une vie propre, la nature même peut se révéler étrange avec de fascinantes métamorphoses et des aliments qui semblent se créer ex nihilo. On se prend même à se demander si l’on est dans le rêve / fantasme ou dans de la réalité augmentée du type réalisme magique. C’est déstabilisant mais aussi jouissif quand on est amateur, on se retrouve parfois dans un univers proche d’un Murakami avec l’obscurité en plus. J’ai aimé cette sensation de ne pas savoir à quoi m’attendre à chaque page tournée. Tout semble possible à n’importe quel moment et la fin n’est vraiment pas pour me déplaire laissant une saveur énigmatique en bouche. C’est typiquement le genre de livres dont on a envie de parler ensuite avec d’autres lecteurs pour échanger nos ressentis et nos avis.

Très poétique, léger et pourtant parfois très dur, ce roman se lit vraiment très facilement grâce à une langue aérienne, légère, exigeante mais tournée vers le lecteur. Transportant celui-ci vers des ailleurs insoupçonnés, on se sent tour à tour confortablement installé dans sa lecture, ébranlé, surpris, choqué, perdu. Il faut se laisser faire, pénétrer dans le livre sans certitudes et sans crainte car au final, l’histoire universelle qui nous y est contée marquera votre esprit d’une empreinte indélébile.

vendredi 27 octobre 2017

"Les Anciennes nuits" de Niroz Malek

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L’histoire : A Alep, un écrivain consulte un cardiologue car son cœur s'emballe. Le médecin lui diagnostique une hypertension psychologique et lui conseille d'écrire le soir pour calmer ses angoisses. Dès la nuit suivante, l'homme s'installe dans son bureau, écrit ses premiers mots et laisse surgir des pages toutes les vies de sa chère cité.

La critique de Mr K : C’est à une bien étrange lecture que je vous convie aujourd’hui avec Les Anciennes nuits de Niroz Malek, auteur récompensé en 2016 par le Prix Lorientales pour Le Promeneur d’Alep. Roman s’inspirant du fameux Mille et une nuits, cet ouvrage déconcerte énormément et vous demandera une force de concentration importante, notamment pour vous engouffrer dans ce récit à tiroirs où les contes s’enchâssent entre eux. Au final, on en ressort plutôt déstabilisé mais heureux de cette expérience vraiment différente.

Tout commence pas un banal rendez-vous chez le médecin. Le patient a le cœur qui s’emballe et ces palpitations l’inquiètent grandement, lui qui pratique régulièrement le sport et mange sainement. Son affection est d‘origine nerveuse selon le thérapeute qui lui conseille alors d’écrire pour expulser les mauvaises ondes et pulsions qui l’habitent. Mais voila, pas facile de retrouver l’inspiration quand celle-ci n’est plus aussi fertile qu’auparavant. Peu à peu, face à sa page blanche, des récits vont venir à lui et entraîner le lecteur dans la magie des contes entre philosophie, érotisme, politique et onirisme dans un mélange des genres borderline et hors du commun.

Nous sommes ici à dix mille lieues des images de la Syrie que nous connaissons. À part quelques rares passages se déroulant à notre époque (sans aucune référence d’ailleurs au contexte actuel de guerre civile et de terrorisme larvé), le lecteur navigue dans l’imaginaire fertile de cet écrivain. Et même si on peut se demander à l’occasion si ce mal ne vient pas justement de la situation terrible dans laquelle se trouve son pays et sa ville (les images d’Alep détruite hantent les écrans médiatiques), Niroz Madek s’attache à décrire sous forme de contes orientaux les rapports humains, la hiérarchie patriarcale, les croyances ésotériques et l’amour charnel à la mode syrienne.

On voyage beaucoup sur les terres arides et les espaces verdoyants d’un pays riche de sa culture et des rapports entre les personnes. Sultans, mendiants, voyageurs, commerçants, jeunes et vieux, hommes et créatures mythiques (dont les fameux djinn !) vivent de grandes aventures qui au-delà du surnaturel, du bizarre et du cruel racontent l’homme, sa nature et sa condition. Amours contrariés, découverte du sexe, rites de passages, malédictions en tout genre peuplent des histoires qui s’emboîtent entre elles, le conteur racontant l’histoire d’un autre conteur racontant une autre anecdote ou légende. Difficile dans un premier temps de réussir à suivre le rythme et à faire le rapprochement entre ces récits qui s’entrechoquent, s’opposent et se complètent (quelques indices chiffrés émaillent les chapitres et paragraphes mais honnêtement ça ne m’a pas du tout aidé au départ !). Je me suis surpris à parfois revenir en arrière pour bien saisir le sens et la portée des propos rapportés. Une fois le coup pris et l’esprit adapté à cette étrange approche littéraire, c’est un pur délice.

La langue au départ ésotérique (surtout dans sa structure) se fait ensorcelante, d’une légèreté et d’une poésie rare, l’auteur aime sa matière et ses personnages. On ne peut plus dénombrer les passages envoûtants avec de belles pages sur l’amour physique, de très belles descriptions de femmes et l’exposition d’enjeux qui dépassent les simples protagonistes de l’histoire en cours. On en apprend donc beaucoup sur les traditions du Moyen-Orient mais aussi sur nous-même à travers des thèmes universels qui touchent chacun d’entre nous.

Ce livre ne plaira sans doute pas à tout le monde, il nécessite je pense un temps d’adaptation, une ouverture d’esprit et parfois même de l’abnégation. Mais quel bel écrin et quelle richesse de contenu une fois que l’on a ouvert cette boite à histoires. Une très belle expérience, riche d’enseignements et de plaisir de lecture. À chacun de tenter l’expérience ou pas.

samedi 21 octobre 2017

"La Légende des Akakuchiba" de Kazuki Sakuraba

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L’histoire : Lorsqu’une fillette est retrouvée abandonnée dans la petite ville japonaise de Benimidori en cet été 1953, les villageois sont loin de s’imaginer qu’elle intégrera un jour l’illustre clan Akakuchiba et régnera en matriarche sur cette dynastie d’industriels de l’acier. C’est sa petite-fille, Toko, qui entreprend bien plus tard de nous raconter le destin hors du commun de sa famille. L’histoire de sa grand-mère, femme dotée d’étonnants dons de voyance, et celle de sa propre mère, chef d’un gang de motards devenue une célèbre mangaka.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre, voici un livre d’une rare puissance qui conjugue vents de l’Histoire, saga familiale et écriture magique. Gare à l’addiction car une fois que vous avez pénétré dans La Légende des Akakuchiba de Kazuki Sakuraba, il est très difficile de s’en dépêtrer et de pouvoir revenir à la réalité.

C’est plus de 60 ans de la vie familiale de la famille Akakuchiba qui se déroulent sous nos yeux durant les 410 pages de cet ouvrage d’une rare densité. Tout débute par un mariage arrangé entre l’héritier de la famille et une jeune fille de rien, Man’yô, recueillie par une famille d’ouvriers suite à son abandon par une mystérieuse tribu des montagnes. Par cette alliance, elle rentre dans un nouveau monde, celui d’une famille aristocratique spécialisée dans l’acier et dont le rôle est proéminent dans le village de Benimidori. Le temps file entre événements heureux et malheureux, et drames historiques. La deuxième partie de l’ouvrage s’attarde davantage sur la fille de Man’yô, Kibari, jeune loubarde haute en couleur qui va devenir une mangaka (dessinatrice de manga) reconnue et adulée. Enfin, c’est au tour de la petite fille (la narratrice du livre) de raconter son existence et surtout de lever le dernier mystère qui plane sur sa grand-mère désormais disparue.

Entrer dans cette lecture, c’est voyager tout d’abord entre tradition et modernité. Des années 60 à l’heure de la croissance d’après guerre et l’ultra-développement japonais jusqu’aux années 2000 et la bulle économique qui a ruiné nombre de familles, que de changements ! À travers, les péripéties vécues par les Akakuchiba et tout ceux qui les entourent, c’est le monde qui change avec l’apparition de la télévision, la disparition de certains métiers, la généralisation des transports individuels (au premier rang desquels les voitures), les changements d’habitudes et de manières de vivre, les logements qui évoluent aussi... Un monde s’estompe peu à peu laissant place à un nouveau. Nostalgie mais aussi espoirs se côtoient entre les différentes générations qui se succèdent, ne se ressemblent pas, se heurtent parfois mais qui finalement restent de la même famille et soudées à leur manière. Ces bouleversements brutaux ou ces changements progressifs sont très bien rendus par l’auteur qui sans alourdir son récit, développe à merveille le contexte historique, immergeant complètement le lecteur dans l’Histoire, en la rendant digeste et intéressante.

Ce plaisir renouvelé, on le doit aussi clairement à l’amour porté par l’auteur à ses personnages qui sont remarquablement caractérisés. On pénètre ici au cœur de l’intime, de la vie d’une famille japonaise aisée qui doit survivre en s’adaptant à l’époque et aux circonstances. Unions arrangées, amours filiaux, jalousies et trahisons, grandes décisions sur l’avenir de l’entreprise familiale, nostalgie du temps qui passe, aspirations de la jeunesse et prises de consciences tardives ponctuent ce roman d’émotions fortes et renouvelées. On s’attache immédiatement à tous ces destins et même si certains personnages sont agaçants par leur nature même, on se prend à vouloir connaître leur destinée car chacun ici a sa part d’ombre et de lumière. C’est fin, lumineux et une fois de plus maîtrisé de main de maître.

Très belle fenêtre sur le Japon du XXème siècle et d’après, on retrouve cette douce langueur propre à cette littérature que j’apprécie beaucoup. Bien que moins poétique voir ésotérique que l’écriture d’un Murakami, Kazuki Sakuraba propose une langue d’une extraordinaire finesse entre exigence de précision et envolées intimistes d’une rare force. Provoquant l’empathie, l’addiction et le bonheur de lire tout simplement, cet ouvrage laisse un merveilleux goût d’érudition et de virtuosité narrative en bouche bien après la lecture. Un petit bijou de plus dans ma bibliothèque qui mérite amplement qu’on se penche sur son cas si on est amateur de littérature asiatique et / ou de saga familiale.