vendredi 14 mai 2021

"Tous les noms qu'ils donnaient à Dieu" d'Anjali Sachdeva

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L’histoire : Mêlant passé, présent et avenir, Anjali Sachdeva signe un premier recueil magnétique et délicieusement inventif qui plonge le lecteur entre effroi et émerveillement. S’y côtoient une femme, au temps de la conquête de l’Ouest, qui attend son mari dans une maison perdue au milieu des Grandes Plaines et finit par trouver refuge dans une grotte secrète ; deux jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram se découvrant le mystérieux pouvoir d’hypnotiser les hommes ; ou encore un pêcheur embarqué sur un morutier qui tombe éperdument amoureux d’une sirène dont chaque apparition engendre une pêche miraculeuse...

La critique de Mr K : Chronique d’un recueil de nouvelles aujourd’hui avec Tous les noms qu’ils donnaient à Dieu d’Anjali Sachdova paru dans la belle collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Neuf récits composent ce volume où l’on traverse les époques et les genres avec une certaine jubilation et un plaisir renouvelé de lecture entre surprise et style séduisant en diable.

Au menu, de la littérature contemporaine mêlée de fantastique et de science-fiction sur certains textes. Ces différences de ton et de genre sont mises au service de destinées humaines décrites avec force subtilité et une profondeur symbolique parfois assez sidérante menant à des réflexions très intéressantes sur notre condition d’humain et les affres de nos existences trop souvent étriquées ou malmenées par le hasard. Très variées dans leur contenu donc, on passe vraiment par des univers et des ambiances bien différentes mais le constat est chaque fois le même, Anjali Sachdeva est une conteuse hors pair qui manie la plume avec maestria, jouant sur les non-dits et le mystère, la poésie et le style brut (voire drôlatique dans la seule nouvelle SF du roman).

Une femme seule qui commence à entendre des voix dans une mystérieuse grotte, l’histoire d’un homme devenu handicapé dont la fille va réussir dans la vie malgré les obstacles, un homme récemment célibataire qui tombe sur une folle furieuse amatrice de randonnée, un écrivain sur lequel se penche un ange pour l’aider à écrire, le destin terrible de deux jeunes nigérianes enlevées par Boko Haram et qui vont pouvoir prendre leur revanche (et quelle revanche !), la rencontre entre un pêcheur et une sirène avec son lot de séduction et d’attraction fatale, l’histoire d’amour juvénile d’une jeune fille prisonnière de son entourage et qui va découvrir la réalité de la vie en s’enfuyant avec son amant, la domination extra-terrestre qui impose aux êtres humains de perdre leurs mains au profit de prothèses métalliques ou encore l’histoire de sept sœurs créées de toute pièce par leurs scientifiques de parents et qui vont s’éteindre les unes après les autres sont autant de destins brisés ou brusqués par une auteure qui se plaît à interroger les rapports humains dans la famille, les rapports amoureux et le rapport à autrui tout simplement. L’acceptation, la soumission se disputent avec la passion, la révolte mais aussi la quête d’un bonheur bien trop souvent inaccessible de par des forces qui nous dépassent et / ou des barrières morales.

L’ensemble est remarquable car en environ 30 pages pour chacune d’entre elles, ces nouvelles donnent à voir des personnages très complexes, nuancés à l’extrême, loin des archétypes qui peuplent parfois les pages de textes peu inspirés. Ici c’est tout le contraire avec des êtres en pleine évolution, souvent décrits à un moment charnière de leur existence, suivant une pente savonneuse et se confrontant à des choix cornéliens et des prises de conscience douloureuses. On explore au scalpel leurs pensées, réactions et motivations intimes dans des sentiments mêlés, contradictoires parfois tant l’auteure souffle le chaud et le froid sur un lecteur captif volontaire de ces histoires qui oscillent entre incongruité / étrangeté et dimension universelle par des questionnements auxquels on est forcément confronté au moins une fois dans sa vie.

Si on est amateur de nouvelles américaines, on ne peut décemment pas passer à coté de ce volume lumineux à sa manière, le premier ouvrage d’une auteure très talentueuse qui a un don certain pour emballer son lecteur et lui offrir un souffle frais au niveau linguistique sans jamais sacrifier à la trame, à la narration et au plaisir de lire. À découvrir et déguster sans modération.


mercredi 5 mai 2021

"Indésirable" d'Erwan Larher

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L’histoire : Quand Sam Zabriski s'installe à Saint-Airy, dans la maison dite "du Disparu", le destin de ce village rural au riche passé historique bascule.

Ici, on se méfie un peu des étrangers. Ici, on décatit très bien entre-soi. Ici, on a des certitudes, dont celle que l'humanité se compose d'hommes et de femmes. Or impossible de deviner à quel genre appartient Sam, par ailleurs énigmatique quant à son passé. L'incertitude et l'inconnu dérangent, les passion s'exaltent, les tensions s'aiguisent. Après quelques escarmouches, la guerre est bientôt déclarée. Personne n'en sortira indemne.

La critique de Mr K : Nouvelle très bonne lecture venue du catalogue des éditions Quidam qui ne m’ont jamais déçu jusqu’ici et qui confirment l'essai avec un ouvrage qui détone une fois de plus dans le milieu de l’édition littéraire. Dans Indésirable d’Erwan Larher, on se retrouve dans un récit qui se situe à la confluence de genres bien différents. Chronique sociale féroce sur les conventions établies et l’entre-soi, roman noir avec des éléments de polar et de thriller mais aussi roman engagé à travers sa forme avec des éléments d’écriture neutre pour désigner le personnage principal, ce livre ne peut pas laisser indifférent. Et même si je trouve qu’il manque parfois d’originalité en terme de trame narrative pure, je l’ai lu avec un appétit féroce qui ne s’est jamais démenti et en un temps record tant j’ai été happé par Sam et son parcours au sein de Saint-Airy.

Sam débarque sans crier gare à Saint-Airy, petite commune de 2500 habitants perdue au milieu de nulle part. Iel est tombae sous le charme d’une vieille bâtisse qu’iel a décidé de restaurer, pour la première fois Iel va pouvoir se poser après un passé que l’on devine complexe et tumultueux. Dans ce village, cette apparition choque, bouscule les habitudes et les barrières morales communément admises. L’humanité se divise en deux sexes et tout individu se situant au-delà est plus ou moins considéré comme un monstre. Ces destins mêlés sont suivis ici sur cinq ans et vont mettre en lumière le parcours semé d’embûche de Sam, exposer la bêtise humaine mais aussi sa propension à la solidarité parfois et va explorer le personnage principal avec une finesse et une justesse de tous les instants. L’entreprise était risquée et pourtant la principale réussite de ce roman réside dans la caractérisation et le développement de Sam.

Sam est une personne intersexe, comprendre qu’elle est née avec des caractères sexuels qui ne correspondent pas aux définitions binaires communément admises. Je vous laisse ce lien pour vous renseigner davantage, le site est pédagogique et très bien fait. D’apparence androgyne, Sam perturbe, trouble beaucoup et loin d’être une personne effacée, iel s’affirme dans son projet et commence à se mêler à la population, à tenter une intégration qu’iel n’a jamais vraiment réalisé auparavant. Cet être à part suscite la fascination, la curiosité mais aussi la méfiance voire la haine. Dur d’être différent dans toute société humaine et Sam va en faire cruellement l’expérience. Les barons locaux qui tiennent notamment la mairie ne sont vraiment pas ce que l’on peut appeler des humanistes et des hommes empathiques, obnubilés par l’ordre établi, leurs traditions ancestrales et leurs profits, ils voient d’un mauvais œil Sam arriver dans leur ville avec des velléité de changements, de restauration globale et de créations artistiques. Le choc est immense et peu à peu, au fil des chapitres et du temps qui s’écoule, la situation s’envenime et va mener à un final terrible quoiqu’un peu abrupt à mon goût, Erwan Lahrer règlant les choses un peu trop vite à mon sens.

Comme dit précédent, le gros point fort du roman est la caractérisation de Sam. Être ambigu sur bien des points (autant physique que moral), iel évolue beaucoup durant cet ouvrage. On s’attache à ellui, on est intrigué par sa personnalité. Insaisissable à la fois sensible mais capable d’actions d’éclat, on s’interroge beaucoup sur son passé. Artiste, agent de sécurité (iel a des compétences en combat rapproché impressionnantes), amateur·rice d’art, iel est tout ça à la fois. Par contre, ce côté secret le.la rend aussi assez associable au départ, on imagine que c’est lié à sa nature. Puis, lors des travaux, iel va se rapprocher de Sylvain, un homme touche à tout qui va l’aider à monter son projet. C’est une première fente dans l’armure qu’iel s’est construit et l’on entre dans un roman d’apprentissage, où Sam va s’ouvrir aux autres et à l’amitié (avec Sylvain et bien d’autres personnes du village). Toutes ces choses auxquelles iel n’a pu s’abandonner jusqu’à présent. C’est remarquablement décrit comme un papillon sortant de sa chrysalide, c’est à la fois touchant et universel, on se retrouve dans certains aspects de cette psyché torturée par les épreuves qu’iel a du traverser. Peu à peu Sam se libère, s’épanouit mais gare à la chute, à l’hybris, rien n’est jamais gagné et tout être peut s’égarer en chemin s’il n’y prend pas garde... Ce parcours est brillamment mis en scène par l’auteur.

La trame narrative générale est plus classique. Les opposants sont vraiment détestables à souhait (peut-être un peu trop parfois), les forces contraires vont se déchaîner à leur manière, on reste tout de même dans un roman contemporain et dans un réalisme de tous les instants avec petites intimidations, joutes verbales hautes en couleur, manœuvres électorales et autres joyeusetés de querelles de clochers. Les esprits s’échauffent, les réactions contradictoires se multiplient et l’on est dans une ambiance de saga campagnarde, dans ce village à l’identité en pleine mutation, en pleine querelle des Anciens et des Modernes sous fond de libéralisme économique, de choix sociétaux et d’intérêts particuliers parfois éloignés de l’intérêt général. Bien mené aussi à ce niveau, les surprises sont moindres, on a déjà lu sur le sujet mais c’est fait avec brio, efficacité et l’intérêt ne se dément jamais.

L’intérêt réside aussi beaucoup sur l’écriture. Cette dernière divisera forcément, l’écriture inclusive et /ou neutre a ses détracteurs en premier lieu notre "cher" ministre de l’Éducation Nationale... Personnellement, je me suis adapté à cette écriture désarçonnante de prime abord et c’est un monde qui s’ouvre à soi si on prend le temps de faire l’effort de s’y intéresser. D’ailleurs j’ai tenté avec mes modestes connaissances de la reproduire quand je parle de Sam dans cette chronique, je m’excuse si des erreurs se sont glissées, je suis un authentique amoureux des mots mais je n’ai jamais étudié la langue inclusive et / ou neutre. L’ouvrage en lui-même est très facile à lire, la langue de l’auteur est alerte, très nuancée et d’une puissance évocatrice impressionnante. On est très vite fait prisonnier par Erwan Larher que je découvrais pour l’occasion et que l’on m’a chaudement recommandé sur IG pour d’autres ouvrage. J’ai lu Indésirable quasiment d’une traite entre deux couches à changer et des activités ludiques avec Little K.

C’est donc une bonne claque que ce roman qui a le mérite de mettre en lumière une réalité identitaire peu exposée qui ici est traitée avec profondeur et un respect de tous les instants. Ce récit quasi initiatique est un bonheur qui comblera les fans de l’auteur mais aussi tous les amoureux des belles lettres qui veulent pimenter leur lecture d’originalité formelle et d’ouverture d’esprit.

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jeudi 29 avril 2021

"Enrage contre la mort de la lumière" de Futhi Ntshingila

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L’histoire : La vie n’a pas toujours été aussi rude pour Mvelo, quatorze ans, et sa mère Zola, qui vivent dans les bidonvilles de la périphérie de Mkhumbane, en Afrique du Sud. Autrefois, auprès de Sipho, l’amant de Zola, un avocat aisé, elles connaissaient de bons moments. Autrefois, Zola était championne de course à pied dans son école et promise à un bel avenir.

Jusqu’au jour où elle est tombée enceinte et où son père l’a reniée, l’exilant chez sa tante qui tient le bar clandestin dans lequel sa fille Mvelo a grandi... Lorsque Zola, la "malade en trois lettres", succombe au VIH, Mvelo, enceinte du pasteur qui l’a violée, part en quête de ses origines.

Armée de sa résilience et d’un féroce instinct de survie, la jeune fille va devoir affronter un monde ravagé par l’apartheid qui laisse bien peu de chances à son genre et à sa condition.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui un livre particulièrement réussi, de ceux qui vous mettent une bonne claque derrière les oreilles et œuvrent pour la prise de conscience de tout un chacun face à une réalité trop souvent édulcorée ou occultée par les médias mais aussi chacun d’entre nous. Dans Enrage contre la mort de la lumière, l’auteure sud-africaine Futhi Ntshingila, journaliste de profession, nous propose une plongée sans concession dans son pays entre Apartheid, violence endémique, patriarcat étouffant et propagation dramatique du VIH à travers le destin de plusieurs femmes de la même famille. L’ensemble est brillant et bouleversant.

Mvelo et sa maman Zola vivent dans un bidonville. Cette dernière est atteinte du VIH et se sait condamnée. La vie est rude pour ces deux femmes qui auparavant ont connu des moments de bonheur. Comment en est-on arrivé à cette situation ? Par de nombreux flashback, nous revenons sur le destin brisé de la maman qui par amour, va tomber enceinte et se voir reniée par son père. On ne plaisante pas avec la vertu des filles. Avec l’aide d’une tante haute en couleur, elle va élever comme elle peut sa gamine, vivre d’expédients puis croiser l’amour. Du moins le pense-t-elle... L’auteure ne se contente pas de s’intéresser à Zola et Mvelo, les personnages secondaires qu’elles croisent sont eux aussi décortiqués, leurs ascendants aussi, permettant de mettre le doigt sur les dysfonctionnements familiaux et sociétaux. Véritable saga au cœur des déshérités, nombreuses sont les révélations et péripéties livrées au lecteur littéralement prisonnier de ces pages.

Ce roman est un véritable plaidoyer pour la cause des femmes, pour l’amélioration de leurs conditions de vie mais aussi de leur reconnaissance. À travers trois générations, on passe en revue une réalité difficile avec notamment en filigrane, le patriarcat qui écrase et aliène les femmes dans leur esprit et leur corps. Les tabous sont nombreux, centrés autour des organes génitaux qui ne leur appartiennent pas (les passages sur les tests de virginité sont effrayants) sous couvert d’interdits religieux et d’omnipotence des mâles et notamment de la figure du père. Plusieurs des héroïnes vont voir leur vie totalement chamboulée (pour ne pas dire gâchée) par le caractère inique des règles non écrites et qui statuent sur les femmes bien malgré elles. C’est donc un livre féministe, militant mais jamais dans l’outrance ou la caricature, versant dans l’humanisme et la nécessité de dialoguer, de se comprendre. Ainsi, certains hommes trouvent grâce aux yeux de l’auteure qui ne les met pas tous dans le même sac (comme ça peut être malheureusement le cas avec certains membres des "nouvelles féministes") et cela rajoute une note d’espoir bienvenue dans un livre bien sombre.

Ah ça, je peux vous dire qu’on souffre avec les personnages de cet ouvrage. Très bien décrits dans leur quotidien et leurs réflexions / aspirations, on prend fait et cause pour eux très vite, portés que nous sommes par un récit vif et détaillé. C’est une très bonne piqûre de rappel sur la vie menée par de nombreux êtres humains sur la planète où la préoccupation première est de manger à sa faim, d’avoir un toit sur la tête et de chercher en même temps le bonheur. Des passages sont vraiment rudes, renversent l’estomac mais on est dans la réalité la plus crûe, la plus réaliste qui est ici exposée avec une certaine pudeur dans une langue simple et nuancée à la fois. Femmes violentées, violées, exploitées mais aussi femmes aimantes, pour certaines ambitieuses ou en quête de leurs origines se côtoient, se rencontrent et s’opposent parfois. De ce chaos jaillit de nouvelles énergies, de nouveaux espoirs représentés par les enfants et leurs capacités réelles ou supposées. Comme un cycle éternel, la vie reprend ses droits mais le règne des lois humaines ou pseudo divines aussi.

En parallèle, au détour de certaines scènes, nous avons le droit en filigrane à un portrait au vitriol de la société sud-africaine avec notamment des références à l’Apartheid, régime dictatorial où blancs et noirs ont été séparés durant des décennies (premières lois raciales datant de 1927, avant l’accession d’Hitler au pouvoir). Il est aussi question de corruption, de privatisation de l’école et au final de quartiers entiers laissés à l’abandon où seule la loi du plus fort prévaut. Toutes ces tableaux sont saisissants et ajoutent à la qualité d’un ouvrage pamphlet, qui incite à la révolte et à l’action tout en appuyant sur l’humanité de ses personnages pour contrebalancer un bilan des plus effrayant.

Enrage contre la mort de la lumière se lit très facilement malgré un sujet difficile, je l’ai fini en une traite, totalement possédé et emporté par une écrivaine à la langue efficace et poétique à la fois. On prend un plaisir immense à suivre cette famille que rien ne semble épargner mais qui tente de rester debout malgré tout. Un grand et gros coup de cœur pour un livre à découvrir absolument.

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jeudi 22 avril 2021

"Blankets" de Craig Thompson

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L’histoire : Craig est né dans une famille modeste. Il vit avec ses parents et son petit frère dans une petite ferme au fin fond du Wisconsin, et reçoit une éducation stricte et très religieuse, car sa famille est baptiste et très pratiquante. C'est un enfant sensible, qui n'est pas armé pour les brimades subies à l'école, l'autorité rugueuse de son père et la culpabilité entretenue par l'omniprésence de la religion au foyer. Il se réfugie dans le dessin, activité dérisoire pour ses éducateurs qui préfèreraient le voir penser à un avenir religieux. Mais lors d'une classe de neige paroissiale, la rencontre de son premier amour Raina, jeune fille à l'histoire tout aussi chargée, va marquer sa vie.

La critique de Mr K : Superbe lecture qui touche au sublime aujourd’hui avec ce roman graphique autobiographique de haute volée. Blankets de Craig Thompson est un ouvrage d’une grande finesse qui présente merveilleusement le parcours d’un adolescent dans sa découverte du sens de la vie, sa confrontation avec le milieu dans lequel il a grandi et la marche à franchir pour passer à l’âge adulte. Très beau esthétiquement, dynamique dans sa narration, voila un ouvrage magnétique de plus de 580 pages qui vous happe et ne vous relâche jamais.

Craig est un adolescent et en tant que tel, il a l’âge des questions, de la construction de sa personnalité et de l’affirmation de soi. Élevé de manière traditionnelle, il vit dans les pas du Christ et fréquente des établissements et camps chrétiens. Passionné de dessin, plutôt introverti, il a peu d’amis voire pas du tout. Régulièrement sujet aux moqueries pour son physique filiforme, ses cheveux longs et sa sensibilité, il se replie dans la foi et le dessin. Il ne remet jamais rien en question, passe beaucoup de temps avec son jeune frère avec qui il partage un lit et mène sa barque comme il peut. Pour le reste il s’en remet à Dieu.

C’est à la faveur d’un camp de vacances chrétien à la période de Noël qu’il va faire une rencontre qui va bouleverser son existence. Elle s’appelle Raina, elle est la plus belle femme qu’il ait pu contempler jusqu’ici et il en tombe éperdument amoureux. Marginaux parmi l’attroupement de mômes décérébrés et inconséquents, ils discutent de tout et de rien, se regroupent avec d’autres jeunes mis au ban car différents (par leur look, leur manière de penser). Entre Craig et Raina, c’est comme une évidence, tout coule de source, l’entente est parfaite, ils se plaisent et se reconnaissent. Mais tout à une fin, ils entament alors une correspondance puis vont se revoir. Mais un premier amour n’est pas fait pour durer et la vie emprunte bien souvent des chemins tortueux...

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Quel beau portrait de la jeunesse, de ses espoirs, ses doutes, ses illusions aussi... Je dois vous confier que je me suis pas mal retrouvé en Craig avec notamment sa sensibilité exacerbée lors de ses premiers émois amoureux. Il reste focalisé sur la belle Raina, sa manière de parler, de bouger, la chaleur qu’elle dégage. Autant de détails qui prennent une grande importance et auxquels on repense quand on revient seul à la maison et que l’être chéri vous manque. L’essence de cette fascination est remarquablement captée et retranscrite ici. Cette relation unique l’est vraiment et l’on se prend à croire qu’elle va s’enraciner, se fortifier avec le temps dans une fusion complète enrichissante. Ces aspirations, ressentis et moments d’euphorie séduisent et emportent le lecteur vers des territoires lointains, des souvenirs jusque là enfouis et qui ressurgissent à la faveur de cette très belle lecture.

Blankets est aussi un beau portrait familial et un beau portrait de communautés américaines des années 80. Avec tout d’abord l’omniprésence du Christ, de la religion et de la foi. Dans cet état reculé, au milieu d’un hiver qui semble ne jamais finir, chacun vit sa foi à sa manière. Pour Craig, le doute commence à s’insinuer mais il n’ose pas l’exposer à ses proches et dans les institutions chrétiennes, c’est le genre de luxe qu’on ne peut pas se payer. La tension se crée et tout en finesse, on s’interroge sur les mystères de la foi, de la nature de la croyance et des moyens mis en œuvre pour la propager et conserver les brebis dans le cénacle. Il est donc aussi question d’évangélisation, de valeurs à partager mais qui parfois écrasent aussi et marginalisent certains.

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J’ai beaucoup aimé aussi les flashback du narrateur sur ses jeunes années avec son frère notamment et les coups pendables qu’ils ont pu se faire. La bataille de pipi est à hurler de rire, les sales blagues et autres peurs enfantines distillées ici et là font sourire et parfois aussi frémir quand le paternel vient sévir après un délire de trop. L’éducation est rude, fondamentaliste par certains aspects mais il y a de l’amour tout de même et l’auteur décrit à merveille cette alchimie unique et complexe entre moments de joies mais aussi réticences et incompréhensions. C’est la vraie vie qui nous est décrite ici, on ne tombe jamais dans la facilité, les tabous tombent ainsi que les icônes au sens propre comme au sens figuré.

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C’est avec un grand plaisir et un intérêt constant que l’on suit Craig dans son apprentissage de la maturité et sa révélation à lui-même. Le tout est magnifiquement mis en image avec des dessins à la fois beaux, précis et emprunts parfois de poésie. Le jeune homme a bien eu raison de persévérer dans cette voie, de ne pas être rentré dans les Ordres comme cela avait été plus ou moins planifié par ces éducateurs du clergé car cet ouvrage est de tout premier ordre et l’on peut définitivement le qualifier de classique tant il se révèle épatant et profond. Une sacrée découverte que je dois une fois de plus à l’ami Franck et que je vous invite à faire au plus vite à votre tour.

mardi 20 avril 2021

"Offshore" de Céline Servais-Picord

offshorecspL’histoire : Un homme sonde les réserves de pétrole des fonds sous-marins et meurt sous les balles de pirates au large du Nigeria. Aude qui l’a aimé poursuit sa trace en empruntant des chemins de traverse : elle trouve un écho de sa voix dans les sagas islandaises du Moyen-Âge, dont il était un lecteur compulsif ; elle le suit en Afrique, et guidée par le guérisseur qu’il fréquentait, elle l’aperçoit dans des visions nocturnes. Elle entraîne le lecteur dans ce voyage initiatique peuplé de souvenirs et de mythes, où les lieux et les époques se répondent.

La critique de Mr K : Très belle lecture à nouveau avec ce titre de la très bonne maison d’édition Nouvel Attila qui décidément à l’art de proposer des titres aussi surprenants qu’addictifs. Dans Offshore de Céline Servais-Picord, l’auteure nous propose de suivre le travail de deuil d’une jeune femme qui a du mal à se remettre de la disparition de son fiancé. Entre flashback et initiation à des cérémonies divinatoires, on navigue constamment entre monde cartésien et monde spirituel avec un bonheur de lecture qui ne s’éteint jamais.

Ralph est mort lors d’une opération de sondage de pétrole dans le golfe de Guinée. Son expédition a été prise pour cible par des pirates en quête de richesse et de gloire. Dès le premier chapitre le ton est donc donné et l’on suit par la suite différentes voix qui vont nous parler de Ralph mais pas seulement. Il est question d’amour, de passion professionnelle et aussi de l’Afrique avec ses richesses pillées par les occidentaux et ses traditions pluriséculaires entre divination et magie. On passe d’un thème à l’autre voire on les mélange via des points de vue bien différents : celui de la femme éplorée qui veut comprendre et se remémore, celui du guérisseur qui s’adresse directement à elle ou à Ralph lors de la première visite de ce dernier.

Cette narration différenciée fonctionne pleinement et capte d’entrée le lecteur. Cela désarçonne au départ mais distille en même temps une graine de curiosité qui ne se dément jamais. Des univers très différents s’entrechoquent entre la realpolitik économique et la recherche de profit à tout prix et des pays en voie de développement qui ne voient jamais le bout de leurs efforts. En cela, le personnage de Ralph ne m’a guère plu. Seulement motivé par ses fonctions et sa passion pour le repérage d’or noir, il m’a semblé peu humain, très égocentrique et non concerné par la misère qu’il peut côtoyer. Il n’est pas détestable pour autant car il a une solitude chevillée au corps de par son caractère mais il est bien le fruit de notre époque où chacun gesticule dans son coin et pour certains se fichent de leur prochain. D’ailleurs cette ambivalence se retrouve dans sa relation avec l’héroïne qui se fait quelque peu malmener par Ralph qui semble uniquement investi dans ses missions professionnelles.

Le parcours d’Aude est très intéressant à cet égard. Elle passe par de nombreux états entre tristesse, mélancolie mais aussi vers la fin révélation et prise de conscience. On se rappelle avec elle de la rencontre impromptue avec Ralph, d’une évidence qui saute aux yeux mais qui va s’émousser un peu avec le temps. On sourit, on hume l’air avec elle, on savoure une main serrée, une balade au bord de la Manche, un repas ou même simplement un regard. Puis vient ensuite le temps de l’initiation quand elle prend rendez-vous avec le guérisseur que son homme avait rencontré et qui va lui apprendre à regarder en elle pour mieux se découvrir et appréhender ses peines et chagrins. Ces pages mystiques sont d’une beauté et d’une sagesse limpide, sans fioritures et sans effets de manche. On grandit en même temps que l’héroïne et on aperçoit son existence par un autre bout de la lorgnette. Je dois avouer que j’ai été assez bluffé sur l’aspect récit d’apprentissage.

On voyage aussi beaucoup notamment lorsqu’elle retourne en Islande sur les traces d’un trek effectué par le disparu bien auparavant, moi qui aime beaucoup ce pays et adorerais y aller, j’ai été comblé. Et puis, il y a surtout l’immersion à Lagos, capitale folle du Nigéria avec une marée humaine constante, un danger omniprésent grandissant sur les germes de la pauvreté et de la corruption. Sans clichés, toujours avec le même souci de simplicité mais aussi d’universalité, on se laisse porter par ses lignes qui ensorcellent le lecteur et l’emporte vers un ailleurs pas si lointain.

Par le biais de chapitres courts, mêlant différents types de langues faisant référence parfois aux sagas islandaises dont Ralph était amateur (de très très beaux passages versifiés émaillent le texte ici et là), d’autre fois au langage oral propre aux pratiques spirituelles évoquées dans le livre, langue aussi plus réaliste et pragmatique quand il s’agit d’évoquer le drame vécu par les habitants du delta du Niger (le pillage de leurs ressources et la pollution endémique qui en découle), on se réjouit et on vit pleinement l’histoire. Au final, on se dit qu’on a lu là un livre différent, prenant et source de réflexion sur soi. Offshore est une bien belle expérience que je vous encourage à tenter à votre tour au plus vite.


vendredi 9 avril 2021

"Fantômes" de Christian Kiefer

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L’histoire : Été 1945 : lorsque le soldat américain d'origine japonaise Ray Takahashi rentre du front, personne n'est là pour l'accueillir en héros sur les terres de son enfance, dans le nord de la Californie. Ses parents, après avoir été expulsés et enfermés au camp de Tule Lake, vivent désormais à Oakland. Mais Ray veut comprendre pourquoi leurs anciens voisins et amis ont coupé les ponts avec eux, et surtout revoir leur fille Helen, sa petite amie. C'est à ce moment-là qu'il disparaît sans laisser de traces.

Printemps 1969 : de retour du Vietnam, et hanté par les fantômes de la guerre, John Frazier cherche son salut à travers l'écriture d'un roman. En s'emparant accidentellement du destin de Ray, le jeune écrivain ignore tout des douloureux secrets qu'il s'apprête à exhumer.

La critique de Mr K : Chronique d’une très belle lecture aujourd’hui avec le nouveau roman de Christian Kiefer qui m’avait bien scotché avec Les Animaux paru il y a déjà quatre ans ! J’avais été séduit par ce roman noir, superbement écrit et mené de main de maître que j’avais dévoré quasiment d’une traite notamment lors d’un séjour aux urgences en attendant mon tour... Dans Fantômes, l’auteur nous revient avec un roman tout aussi réussi avec cette fois ci un focus sur un pan de l’histoire américaine particulièrement sombre et des personnages au charisme incroyable. Carton plein une fois de plus !

Ray revient au pays après la Seconde Guerre mondiale où il a servi son pays. Américain d’origine japonaise, il trouve sa maison occupée par les anciens propriétaires. Ses parents ont été expulsés comme beaucoup d‘autres nippons-américains, parqués dans un camp d’internement à cause de leurs origines suite à l’attaque surprise de Pearl Harbor. Ray veut comprendre pourquoi les anciennes relations de sa famille leur ont tourné le dos mais il met les pieds dans un véritable panier de crabes. On perd sa trace assez vite. On suit alors une enquête menée par un écrivain tout juste revenu traumatisé de son propre service dans l’armée US au Vietnam. Rien ne semble relier ses deux individus et pourtant, au fil des investigations de John Frazier, des ponts vont se révéler, des points communs qui vont mettre à jour des vérités pas forcément très agréables et révélatrices d’une époque et de personnalités bien complexes.

Je ne dirai pas grand-chose de plus finalement que ce que la quatrième de couverture révèle pour ne pas lever trop le voile sur les ressorts de la narration. Sachez simplement qu’on alterne entre les atermoiements de l’écrivain en devenir qui se remet difficilement de son expérience au Vietnam et des flashback sur Ray et sa famille. C’est très bien mené avec une progression étudiée, diabolique même car les révélations parcellaires se succèdent pour mieux se compléter et faire monter la pression. Ce roman prend aux tripes et au cœur, on se doute bien qu’un terrible drame se joue mais on y va avec entrain et on en redemande même lorsque apparaît le mot "fin" tant on a été pris par le souffle qui règne sur cet ouvrage.

Les deux personnages principaux sont passionnants et caractérisés avec une grande justesse. On se pique d’en savoir plus sur les raisons du traumatisme vécu par John, on s’inquiète de la destinée tortueuse de la famille de Ray. Chacun se dépatouille avec son identité, ses doutes et ses aspirations dans une condition humaine décidément bien compliquée à gérer parfois selon les circonstances et les relations nouées avec nos semblables. Toute une galerie de personnages secondaires naviguent autour d’eux et forment un microcosme qui se trouve au centre d’un tourbillon d’événements qui vont précipiter les choses. C’est brut de décoffrage par moment, souvent troublant et dérangeant car l’être humain livre un visage tantôt fraternel tantôt peu amène qui donne le vertige et écœure. J’ai trouvé dans ce domaine que cet ouvrage se rapprochait d’un John Steinbeck dans la forme simple et profonde à la fois et les réflexions qu’induisent les péripéties chez le lecteur.

Chronique d’un temps et d’un lieu, les USA et son engagement dans la guerre, il est beaucoup question de la différence et du racisme dans une histoire finalement très banale d’amitié et de cruauté, d’entraide et de vengeance inique. C’est beau, profond et d’un terrible réalisme qui vous enserre le cœur et ne vous relâche jamais. Les amitiés sont mises à rude épreuve, la bêtise fait force de loi et la vérité quand elle est révélée renverse les croyances établies et foudroie dans un ultime sursaut le lecteur qui finit sur les genoux.

Très bien écrit dans son style si personnel mais à la portée universelle bouleversante, Fantômes est un livre qui fera date et qui a le mérite d’évoquer le sort peu enviable réservé aux américains d’origine japonaise durant la Seconde guerre mondiale. Une petite bombe d’intelligence et d’humanité comme il fait bon lire même si les cœurs d’artichauts comme moi peuvent préparer leurs mouchoirs.

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mercredi 31 mars 2021

"Le Cahier volé à Vinkovci" de Dragan Velikic

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L’histoire : Le wagon cambriolé à Vinkovci : ce sont les premiers mots qui viennent à l'esprit du narrateur à la mort de sa mère.

Dans ce wagon qui transportait les biens de sa famille se trouvait un cahier dans lequel sa mère notait chaque hôtel où ils avaient séjourné : Hôtel Palace à Ohrid, Bonavia à Rijeka, Bellevue à Split, Evropa à Sarajevo...

Poursuivant le mantra de sa mère, tirant sur le fil de la mémoire, le narrateur fait surgir du passé des halls d'hôtels, des places et des rues, des bribes de dialogues... C'est toute l'Istrie du20ème siècle qui défile sous nos yeux, à travers les vies ordinaires ou extraordinaires de ceux qui se sont succédé sur cette terre.

La critique de Mr K : Ouvrage original aujourd’hui avec Le Cahier volé à Vinkovci de Dragan Velikic, paru fin février aux éditions Agullo. Très séduisant par sa quatrième de couverture et ce qu’elle implique, j’ai ressenti une certain frustration et une déception à la fin de cette lecture qui s’est révélée âpre et n’a pas réussi à me captiver durablement. Pour autant, je suis allé au bout pour pouvoir vraiment me forger une opinion complète et objective.

Il a donc fallu que je m’accroche à ce que j’ai pu pour aller au bout d’un ouvrage certes d’une densité impressionnante mais qui m’a finalement laissé de marbre pour ne pas dire ennuyé par moment. On passe bien souvent du coq à l’âne et la fibre polyphonique m’a égaré plus que séduit, cela manquant de liant à mes yeux. J’aime pourtant être désarçonné, surpris dans mes lectures mais l’auteur m’a perdu en chemin et je pense que je n’ai pas pu apprécier pleinement le contenu.

Je retiendrai tout de même des points positifs avec notamment ce portrait de mère incroyable. À la fois entêtée, dirigiste et aimante qui se voue corps et âme à ses enfants et laisse bien souvent sa carrière et sa vie de femme au second plan. Elle est dévastée par la perte de ses fameux carnets où elle consignait tous les lieux qu’elle a traversé. On voyage énormément aussi, on croise nombre de personnages anodins ou importants qui ont compté dans la vie de la famille. L’auteur essaie de ressusciter le souvenir par les mots et en profite pour revenir sur son enfance, le lien avec sa mère, ses perceptions. D’où ce côté nébuleux qui semble nous accompagner tout du long.

Assez sympathique aussi, les données et connaissances brassées dans cet ouvrage qui rend bien compte de ce carrefour des rencontres que fut l’Istrie à travers le temps. Via les anecdotes narrées, les éléments de paysages ou urbains décrits, c’est tout un pan d’Europe que l’on traverse avec son lot de complexités, de tensions et même de conflits. Je dois avouer que mes connaissances étaient limitées sur le sujet, c’est une région du monde que l’on aborde peu dans les programmes d’Histoire même à la faculté. Il a donc fallu par moment que j’aille faire de menues recherches pour bien appréhender le background. On ressort plus érudit de cette lecture même si on finit sur les genoux.

Dur dur d’en dire plus, la lecture ne fut pas déplaisante mais pas non plus enthousiasmante. La langue est belle mais pas transcendante, il y a parfois un côté énumératif qui m’a quelque peu refroidi, m’empêchant de pleinement savourer le microcosme familial décrit et l’aspect historico-sociologique de l’ensemble. Un coup dans l’eau pour moi, cela arrive parfois...

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dimanche 21 mars 2021

"Devenir quelqu'un" de Willy Vlautin

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L’histoire : A vingt et un ans, Horace Hopper ne connaît du monde et de la vie que le ranch du Nevada où il travaille pour les Reese, un couple âgé devenu une famille de substitution pour lui. Abandonné très tôt par ses parents, il se sent écartelé entre ses origines indiennes et blanches.
Secrètement passionné de boxe, Horace se rêve en champion, sous le nom d'Hector Hidalgo, puisque tout le monde le prend pour un Mexicain...
Du jour au lendemain, il largue les amarres et prend la direction du sud, vers sa terre promise.
Saura-t-il faire face à la solitude du ring et au cynisme de ceux qu'il croisera en chemin ? Peut-on à ce point croire en sa bonne étoile, au risque de tout perdre ?

La critique de Mr K : Attention petit chef d’œuvre ! Mais pouvait-il en être autrement avec un livre de Willy Vlautin, un auteur que j’ai appris à apprécier avec Ballade pour Leroy et La Route sauvage, deux romans poignants et écrits simplement, dans un style se rapprochant de John Steinbeck, monstre sacré de la littérature US. Dans Devenir quelqu’un, on suit le destin d’Horace, un jeune homme que la vie n’a pas épargné à ses débuts et qui va poursuivre son rêve de devenir boxeur malgré les embûches qui vont se présenter à lui. L’ouvrage se lit d’une traite tant on est séduit par la langue et les personnages dans un roman qui dégage une puissance émotionnelle une fois de plus réjouissante et tétanisante.

Horace vit dans le ranch des Reese, un vieux couple qui l’a recueilli jeune alors que ses parents ne voulaient plus de lui. Il y mène une vie paisible, entouré d’affection et menant à bien les différentes tâches qui lui sont dévolues : surveiller les troupeaux, ravitailler les bergers, réparer les édifices de la ferme ou encore bricoler avec le patron. Il est un peu le fils que les Reese n’ont jamais eu (leurs deux filles sont parties faire leur vie chacune de leur côté) et il leur apporte une aide précieuse qui s’est transformée au fil du temps en véritable amour filial. Au fond de lui cependant cette vie ne le comble pas, le jeune homme nourrit l’ambition de devenir boxeur pro. Après quelques chapitres plantant le décor et caractérisant ses rapports avec ses bienfaiteurs, le voila parti pour tenter de toucher du doigt son rêve.

Il s’installe alors chez une tante qui ne le considère pas vraiment, il trouve un travail d’appoint pour subvenir à ses besoins (chez un garagiste spécialisé dans le pneu, pose et dépose) et il s’entraîne. Petit à petit, il va trouver un entraîneur et participer à quelques combats. Il ne perd pas, il encaisse les coups sans moufter et fait preuve d’une force de résistance incroyable. Doté d’une frappe puissante, il s’en tire toujours même si on se rend compte que la bonne série ne durera pas, il n’y a pas de génie chez lui et la chance peut tourner à n’importe quel moment... En parallèle, le lecteur suit le quotidien des Reese avec les changements qui s’opèrent dans le ranch et les liens qu’ils essaient de garder avec Horace.

Comme à chaque fois avec Willy Vlautin, on est touché en pleine cœur par les personnages. Il a ce talent assez unique de nous les rendre éminemment sympathiques et fait fonctionner à plein régime la machine empathique. Horace et ses soucis d’identité (c’est un métisse qui a déjà subi la discrimination), sa quête de bonheur, de reconnaissance aussi sont bouleversants d’humanité. Sa vie semble toujours sur le fil du rasoir, il est à la fois fort de ses certitudes et fragile de naïveté. On aime suivre son quotidien morose, difficile ou parfois un éclat de gloire vient se glisser subrepticement. Dur chemin que celui qu’il entreprend, sur lequel semble planer un fatum inéluctable dont on ne sait pas à quel moment il va frapper. Un véritable drame se joue sous nos yeux, au-delà du simple récit de boxe, il s’agit d’un être humain perdu qui livre sa bataille pour exister, pour transcender sa quotidien et essayer de se révéler à lui-même. On a les yeux bien humides par moment face à tant d’efforts, de sacrifices mais aussi parfois de déni. L’homme dans toute sa complexité est ici exposé à vif et sans concession.

On retrouve d’ailleurs cela à travers tous les personnage de ce roman et notamment celui du père Reese qui lui aussi se livre au fil des chapitres qui lui sont consacrés. Père de substitution aimant et attentionné, époux fidèle et précautionneux, sa vie n’est pas des plus faciles et le départ d’Horace signifie aussi de gros bouleversements pour son foyer. À travers des moments de vie égrainés sans liens logiques au départ, il nous en dit beaucoup sur la vie de couple, la vieillesse et les appréhensions qui peuvent les accompagner. C’est la sagesse des gens simples, des gens qui vivent vraiment, pas derrière des subterfuges ou les apparences qui est exposée dans ce roman. Que ce soit Horace, les Reese, les autres boxeurs ou même les bergers qui nous sont donnés à croiser, ce roman est un remarquable miroir de l’âme humaine avec son lot de victoires et de défaites et au final un constat édifiant sur notre nature profonde.

Vous l’avez compris Devenir quelqu'un est un petit bijou d’humanité, un récit qui prend à la gorge, un plaisir doux amer où l’on alterne espérance, moments de plénitude mais aussi de drames intimes qui nouent les tripes et font réfléchir à nos existences parfois étriquées. C’est beau, simple, vivant, d’une tendresse toute particulière pour des personnages à vocation universelle. Un grand moment de littérature américaine que je vous invite à découvrir au plus vite.

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mercredi 17 mars 2021

"Baiser ou faire des films" de Chris Kraus

baiser ou faire des filmsL’histoire : Étudiant berlinois, Jonas Rosen cherche dans le New York des années 1990 l’inspiration au film qui lui servira de projet d’études. Là, dans un quartier malfamé où résonnent encore les pas de Kerouac et Ginsberg, Jonas fait des rencontres : Jeremiah, ponte du cinéma, obèse et dépressif, qui l’introduit dans le milieu de l’art underground ; Nele, une étudiante allemande, "sirène" insaisissable qui deviendra un temps sa muse. Surtout, Jonas tente d’oublier : Mah, son amour mythomane et jalouse, restée à Berlin ; et enfin Paula, cette tante qui vit à New York et qu’il se refuse à voir, tant il cherche à échapper à son histoire ; une histoire familiale complexe et terrible, qui ferait pourtant un sujet idéal pour un film...

La critique de Mr K : Chronique d’une superbe lecture aujourd’hui avec Baiser ou faire des films de Chris Kraus paru aux éditions Belfond au mois de janvier. Derrière une quatrième de couverture intrigante et disons-le complètement barrée, on trouve effectivement une œuvre flamboyante, décalée mais aussi d’une extrême sensibilité qui m’a laissé totalement pantelant par moment. Accrochez-vous, voici un ouvrage à nul autre pareil qui m’a particulièrement séduit !

Jonas, jeune étudiant allemand en cinéma, part outre-Atlantique à New York pour réaliser son film de fin d’études. Le thème imposé par son prof : le sexe. Vaste sujet s’il en est dans lequel se plonge l’étudiant avec des hésitations, des interrogations d’artiste en devenir : un documentaire réaliste tirant vers un pensum pornographique ? Une enquête sociologique sur l’oreille et son potentiel érotique ? Ce récit est surtout l’occasion de montrer son immersion dans le New York de la deuxième partie des années 90 et dans la survivance de la beat génération, son refus d’affronter le passé sulfureux de certains membres de sa famille mais aussi une exploration sans fard des affres de l’humain face à son identité et sa quête éperdue d’amour et de reconnaissance. Le souffle est aussi délirant que puissant, emportant tout sur son passage.

Le héros, Jonas, est très attachant malgré ses atermoiements. Il est quand-même complètement largué le pauvre garçon. Bloqué artistiquement parlant, découvrant la ville qui ne dort jamais, amoureux de Mah sa copine asiatique bien cintrée et anxieuse au possible restée au pays, il se débat constamment avec lui-même. Refusant d’affronter le passé nazi de son grand-père en renouant avec sa tante, il opère une véritable fuite en avant en essayant d’oublier cette page noire du passé. Accueilli par un ex beatnik vivant dans un dépotoir, il va essayer de mener à bien son projet tout en rendant service à son professeur qui doit débarquer d’Europe quinze jours plus tard.

Cet ouvrage nous met donc aux prises avec des personnages hauts en couleur. C’est l’occasion de croiser nombre de personnalités interlopes gravitant autour de la fondation Goethe (association pour aider à l’intégration des artistes allemands expatriés ou de passage) et du milieu artistique avant-gardiste du New York de l’époque. On se souviendra longtemps du prof de cinéma américain, ex-beatnik vivant dans un taudis qui accueille Jonas et qui a des vues sur lui. La belle Nele aussi qui s’occupe de Jonas pour l’aider dans sa vie à New York et qui se révèle aussi séduisante que fantasque. Plus les innombrables excentriques qui gravitent autour de ce trio improbable... Ça parle fesse, amour, drogue et l’on assiste à des soirées bien branchées avec des passages bien délirants. J’ai aimé cette folie douce et cette ambiance de fin de règne de la beat génération, les affres de la création avec son lot de doutes, de remises en question. On rit beaucoup, on s’étonne, on peut même par moment se faire littéralement retourner tant les surprise abondent. C’est délectable.

Pour autant, ce n’est pas ce que j’ai préféré. Là où Chris Kraus fait fort, c’est dans l’aspect beaucoup plus intimiste de son roman, les rapports familiaux compliqués, les espoirs déçus et les aspirations de chacun des personnages. Une mélancolie profonde les habite. J’ai particulièrement apprécié le traitement plein de finesse et d’empathie pour les figures féminines qui hantent ces pages. Tante Paula bien évidemment avec l’horrible passé qui fut le sien mais qui ne l'a pas empêché par la suite de se faire une place au soleil dans le milieu arty, Mah est aussi très touchante malgré sa jalousie maladive, on la sent blessée dans sa nature de femme avec notamment son impossibilité d’enfanter et son amour inconditionnel mais pur pour Jonas. Nele est plus complexe, limite insaisissable mais derrière son aspect trublion se cache une fragilité non feinte, pénétrante et bouleversante. Les hommes ne sont pas en reste, derrière les apparences parfois repoussantes se dissimulent des âmes torturées et quelque peu perdues. C’est un brillant miroir de la nature humaine qui nous est livré ici.

Et puis, la forme en elle-même est d’une redoutable efficacité. Écrit à la manière d’un journal personnel, on se laisse prendre au jeu et l’on est immédiatement embarqué. Le style est d’une fausse simplicité mais d’une réelle profondeur, les pages se tournent toutes seules avec un plaisir qui ne se dément jamais. C’est bien simple, il est impossible de relâcher Baiser ou faire des films avant la fin et la tentation est grande d’arrêter tout le reste pour rester plonger dans l’odyssée de Jonas en Amérique. Un grand et beau roman que je vous invite à découvrir au plus vite.

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mardi 16 mars 2021

"De pierre et d'os" de Bérengère Cournut

couv4966641L’histoire : Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.

La critique de Mr K : Chronique aujourd’hui d’un très beau cadeau d’anniversaire offert par ma très chère Nelfe. De pierre et d’os de Berengère Cournut a fait beaucoup parler de lui à sa sortie et à raison. Véritable récit initiatique qui s’attache à nous conter le parcours de vie semé de dangers de Uqsuralik, on est pris par le souffle de cette histoire poignante et prenante qui au-delà de la découverte des inuits et de leurs traditions nous procure un plaisir de lire hors norme et nous fait réfléchir sur nous-même et notre relation à la nature. Belle claque vraiment !

En deux pages le décor est planté. La jeune Uqsuralik se retrouve séparée du reste de sa famille lorsque la glace se fissure. Son père a juste le temps de lui lancer une peau d’ours et quelques outils avant qui ne soient définitivement éloignés les uns des autres. Jamais ils ne se reverront. Passé un moment d’accablement, voilà notre héroïne bien décidée à s'en sortir et à essayer de retrouver ses proches. Cela ne se fera pas, elle se rapprochera de certains groupes errants, retrouvera des éléments de sa famille éloignée. Bonne chasseuse déjà, elle va apprendre nombre de choses durant ce périple, subir bien des événements parfois dramatiques mais aussi aimer, apprendre et créer une famille.

Ce roman se lit tout seul, la langue y est vraiment pour beaucoup. C’est écrit avec une finesse, une douceur et une force impressionnante. On alterne régulièrement paragraphes narratifs classiques qui vont à l’essentiel sans s’appesantir de trop et passages poétiques constitués de chants prononcés ou non par des personnages, des esprits ou des créatures mythologiques. Rappelons que cette peuplade transmet ses traditions et croyances à l’oral, pratique hautement utilisée au quotidien. On raconte son histoire, celle des ancêtres, on s’affronte à l’oral (ersatz polaire de nos battles de rap ou de slam), on communique avec la nature et les esprits.

On s’immerge donc complètement dans un monde très éloigné du nôtre. Ce peuple vivant de la nature et non contre elle, on partage partie de chasse et de pêche, le zéro déchet est ici une réalité et une nécessité. On vit du phoque et quand on en abat un, on le remercie de s’être "donné" pour que son âme aille trouver une nouvelle enveloppe charnelle. Il n’y a pas de toute puissance de notre espèce, juste la nécessité de vivre dans son environnement, de manière difficile certes mais éveillés et conscients de faire partie d’un tout. C’est fascinant et très instructif, une sorte de miroir inversé par rapport à notre propre existence et ses déviances.

Bien sûr, tout n’est pas rose, les hommes restent des hommes et certains personnages rencontrés en sont les tristes représentants entre jalousie, frustration et violence larvée. Longue est la route de l’héroïne pour toucher du doigt le bonheur, elle devra rester forte malgré l’adversité et la rudesse des conditions de subsistance. La famine et le froid sont omniprésents surtout quand la saison est mauvaise ou la chance bien éloignée. Une rencontre changera tout pour elle dans les deux tiers du livre, un homme-chaman qui la révélera à elle-même, la réconciliera avec son existence et l’amènera à explorer son être intérieur.

Lu en un temps record car addictif en diable et d’une grâce extrême, De pierre et d'os est un ouvrage bluffant qui restera longtemps gravé dans ma mémoire que je vous invite vraiment à découvrir au plus vite.

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