lundi 11 mai 2020

"Les Roses d'Atacama" de Luis Sepulveda

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Le contenu : Qu'est-ce qui rapproche un pirate de la Mer du Nord mort il y a 600 ans ; un militant qui attend le 31 mars l'éclosion des roses d'Atacama ; un instituteur exilé qui rêve de son pays et se réveille avec de la craie sur les doigts ; un italien arrivé au chili par erreur, heureux à cause d'une énorme erreur et qui revendique le droit de se tromper ; un bengali qui aime les bateaux et les amène aux chantier où ils seront détruits en leur racontant les beautés des mers qu'ils ont sillonnées ?
Peut-être cette frontière fragile qui sépare les héros de l'Histoire des inconnus dont le nom restera dans l'ombre.

La critique de Mr K : Suite à sa douloureuse et brutale disparition, je décidai de farfouiller dans ma PAL à la recherche d’un titre d’ouvrage de Sepulveda qu’il me restait à découvrir. De mémoire j’en avais deux en stock. Je tombai finalement sur Les Roses d’Atacama que j’avais dégoté dans une brocante et qui attendait bien sagement la bonne occasion pour être exhumé et lu. Ce fut une fois de plus une lecture intense, profondément humaniste et engagée en même temps. La patte de Luis Sepulveda est décidément bien particulière et marquante.

Cet ouvrage est composé de 34 micro-textes étalés sur 160 pages. Sepulveda suite à une visite dans le camp de concentration de Bergen Belsen est tombé par hasard sur un épitaphe qui l’a bouleversé : J’étais ici et personne ne racontera mon histoire. C’est à ce moment qu’il a décidé d’écrire ce recueil, un livre qui relaterait ses rencontres avec des êtres ordinaires et pourtant extraordinaires à leur manière, des petites histoires qui font écho à la grande, glanées de-ci de-là ou encore des prises de positions fortes face l’incurie humaine que ce soit avec ses semblables ou envers Mère Nature. L’auteur fait donc acte de mémoire avec ces courts textes qui tirent de l’oubli des personnes lambda à priori, des pans d’Histoire, faisant réémerger des connaissances parfois enfouies profondément et au passage réveillent notre conscience.

Figures historiques oubliées, résistants à divers dictatures et autres régimes barbares (avec pas mal de référence au Chili de Pinochet, normal quand on connaît la vie de Sepulveda), le recul de la Nature face à l’activité humaine, les méfaits de l’ultra-libéralisme sur la Nature et les Hommes, Sepulveda aborde beaucoup de thématiques qui m’intéressent et qui pourraient filer le bourdon. Mais ce n’est pas le cas ici car l’auteur, malgré parfois des constats accablants sur la nature humaine avec son lot d’asservissement et de perversion, s’attarde davantage sur l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau, les solidarités existantes notamment et les espoirs que beaucoup cultivent même si on en parle moins. Cette foi en l’être humain est louable, idéaliste certes mais extrêmement touchante. L’émotion nous pénètre en profondeur, page après page avec l’effet d’un baume qui apaise et mobilise à la fois.

Il est beaucoup question d’amitié dans cet ouvrage, d’entraide, de résistance mais aussi de nostalgie des temps perdus avec une ode à l’enfance à l’occasion et la richesse des petites gens qui égalent et surpassent même les puissants. Pas d’effet lénifiant ou de populisme pour autant, l’évocation simple et directe de ces destins est d’une franchise confondante, il y a des passages quasi documentaires sur la vie d’un quartier ou l’évocation d‘un paysage qui replace l’être humain à sa vraie place, celle d‘une espèce intégrée dans son espace mais qui ne doit en aucun cas détruire pour son simple profit personnel. Des pages sont aussi très virulentes envers les méfaits de notre espèce avec notamment le sort réservé aux forêts et aux mers, les soutiens occidentaux envers certaines dictatures... écrit en 2000, ce livre est malheureusement toujours d’actualité.

Les amateurs de l’écrivain ne seront donc pas surpris, on est dans du Sepulveda pur jus que ce soit en terme de contenu ou de forme. L’écriture est toujours aussi séduisante, d’une simplicité et limpidité épatantes ce qui la rend d’autant plus percutante et évocatrice. Les différents récits se lisent sans aucun répit, emportés que nous sommes par ces historiettes aussi subtiles qu’addictives et qui incitent à rentrer en résistance et ceci plus que jamais quand on voit dans quel monde nous vivons. Un grand Sepulveda.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Neveu d'Amérique
- Le Monde du bout du monde


dimanche 3 mai 2020

"Un Lieu sûr" de Barbara Gowdy

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L’histoire : Bourbe est une jeune éléphante qui vient d'atteindre l'âge adulte. Sa vie d'Elle-là (l'espèce éléphantine) dans sa famille d'adoption s'écoule dans la peur. La peur des Patt'arrière (humains) qui massacrent de plus en plus de familles. Qui plus est la plus dure sécheresse depuis des dizaines d'années commence à sévir. L'eau et la nourriture commencent à se faire rares. Mais il y a peut-être un espoir. Une rumeur se répand, celle du Lieu sûr, un paradis loin de la peur et des massacres...

La critique de Mr K : Ce livre était dans ma PAL depuis un sacré bout de temps et une chronique dithyrambique le concernant m’a persuadé de le repêcher et de tenter l’aventure. Un Lieu sûr de Barbara Gowdy est un roman bien particulier, comparé en quatrième de couverture à du Kipling ou du Tolkien car l’auteur a quasiment inventé un langage pour pouvoir faire parler et évoluer ces protagonistes qui sont ni plus ni moins que des animaux et en grande majorité des éléphants ! Le pari est osé et globalement rempli même si certains écueils ne lui permettent pas à mes yeux de se classer dans mes ouvrages coup de cœur.

Cette fable animalière se déroule donc en Afrique dans un grand domaine dont on retrouve une carte simplifiée en début d’ouvrage. Ça commence bien, j’adore les cartes et plans dans les livres ! On suit la destinée de multiples animaux dont plusieurs familles d’éléphants dans une quête quasi existentielle, celle du fameux lieu sûr qui donne son nom à l’ouvrage, un endroit où tous pourraient vivre en paix loin des catastrophes naturelles et surtout des humains, menace de plus en plus prégnante. On suit la vie du troupeau, leurs moeurs, leurs rapports parfois orageux, les rapports de dominés /dominants mais pour fois de l’intérieur comme si nous en faisions partie.

C’est plutôt bien rendu. C’est avec un luxe de détails que l’auteur s’attarde sur les différentes étapes de la journée, les habitudes, les fonctionnements internes et les pensées de chacun des protagonistes. La nature est représentée comme elle est : ordonnée, toujours juste malgré l’aspect sauvage et indomptée dont elle fait preuve parfois. La vie et la mort sont concomitants, la sélection naturelle fait le reste sans tenir compte des sentiments et liens créés entre individus. Les rapports de force existent mais aussi une forme de solidarité, d’entraide, notamment face à de super prédateurs comme les êtres humains.

C’est réaliste malgré l’étrangeté du projet, emprunt de poésie et avec de forts sous entendus qui permettent au livre comme toute fable de fournir moult parallèles qui font s'interroger le lecteur sur notre espèce. D’ailleurs dans cet ouvrage, il y a des scènes et des évocations insoutenables de nos exactions sur ces animaux nobles en voie de disparition. Cela serre le cœur et révolte tout à la fois. Au cœur d’un raisonnement, une aînée raconte même la création de l’homme dans un passage terrible que je vous le livre ici :

Il y a dix mille ans, pendant la première longue sécheresse, un mâle et une femelle (éléphants) affamés tuèrent et mangèrent une gazelle et ce faisant violèrent la première et la plus sacrée des lois : "Tu ne mangeras point de créatures, vivantes ou mortes". Avant même que les deux mécréants aient terminé leur repas, ils commencèrent à rapetisser. Tandis que leur corps devenait plus petit et plus fleut, leur trompe diminuait jusqu'à ne plus être qu'un moignon, leurs oreilles rétricissaient, et une fourrure poussait au sommet de leur tête. Ils se dressèrent sur leurs pattes arrière pour protester mais seul un faible hurlement sortit de leur gorge. Furieux et pleins de défi, ils se déclarèrent carnivores, libres de s'attaquer à n'importe quelle créature ne marchant pas debout (ainsi que, dans leur éternelle colère, ils le faisaient à présent).

Pour autant, je me suis parfois ennuyé dans cette lecture, la faute à l’aspect parfois trop documentaire animalier avec une matière trop dense, trop naturaliste qui m’a étouffé et s’étend trop en longueur. J’aurais voulu qu’il y ait plus d’effets narratifs, d’artifices scénaristiques pour donner vraiment vie à un univers pourtant bien vivant. Il m’a fallu en milieu de tome me battre contre l’envie de lire en crabe, mon esprit vagabondant hors des lignes sans que je puisse vraiment me raccrocher à quelque chose de solide. Heureusement le dernier tiers revient vraiment sur la quête principale et propose une fin logique et sombre à la fois.

L’écriture est très accessible même si les termes inventés pullulent et pourront rebuter certains (un lexique est néanmoins présent en début d’ouvrage). Un Lieu sûr se lit cependant facilement malgré quelques freins qu’il faut surmonter. C’est une lecture qui se mérite, au message écologique fort et original dans sa forme. À chacun de tenter l’aventure ou non.

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lundi 20 avril 2020

"La Chance vous sourit" d'Adam Johnson

couv29721197L’histoire : Tour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence.

On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina...

La critique de Mr K : Un recueil de nouvelles venu tout droit d’Amérique aujourd’hui au programme de ma chronique avec La Chance vous sourit d’Adam Johnson paru en mars juste avant le confinement aux éditions Albin Michel et leur très belle collection Terres d’Amérique. Six textes composent le présent volume, six textes insolites ancrés dans des réalités très différentes et écrites avec brio, procurant par là même un plaisir de lecture qui monte crescendo.

On commence avec la nouvelle Nirvana qui tient son nom du groupe de Kurt Cobain qu’aime écouter la femme paralysée du héros narrateur. Ce dernier éprouve un désarroi profond face à cette situation et pour l’aider, il a fabriqué une machine lui permettant de créer un hologramme d’un président US décédé qui pourrait lui prodiguer des conseils. J’ai trouvé cet aspect SF finalement anecdotique, cette nouvelles se distingue surtout au niveau du traitement de la psyché torturée de cet homme désarmé face au destin et ses multiples questionnements sur son couple. C’est profond, l’émotion affleure rapidement pour ne plus lâcher le lecteur. On démarre très bien !

Dans Ouragans anonymes, un homme s’est vu confier son enfant par son ex dont il n’a plus de nouvelles depuis le passage de Katrina, l’ouragan terrible qui a dévasté toute une partie des USA. Pas des plus doués comme père, il s’efforce de retrouver la disparue à l’aide de sa nouvelle compagne et de son fils encore très jeune (2 ans). Ce texte est avant tout une belle réussite concernant la reconstruction des suites du drame météorologique qui est survenu et a bouleversé la vie de milliers de personnes. Des visions dantesques nous sont proposées ici et font échos aux désordres intérieurs qui habitent un personnage pas sûr de lui et de ce qu’il veut. Belle plongée encore cette fois-ci !

Dans Le Saviez-vous ?, la narratrice a un cancer et nous offre ses réflexions sur sa vie, son couple, le sexe et le travail d‘écrivain. C’est le plus intimiste de tous les récits et un de ceux qui marquent le plus le lecteur tant on pénètre dans l’esprit de cette femme condamnée dont le rendu psychologique est de haute volée. Pas de fioritures ou de faux semblants ici, mais le constat net d’une vie qui arrive à sa fin et provoque un retour sur soi nourrissant une réflexion intense. Cet écrit est assez bluffant et rude à la fois.

La nouvelle suivante, George Orwell était un de mes amis nous propose de suivre Hans, l’ex directeur d’un centre pénitencier de la Stasi est-allemande. Il reçoit d’étranges colis qui vont lui rappeler son passé, lui qui vit très bien avec et se concentre sur sa promenade quotidienne avec son chien depus que sa femme l’a quitté. J’ai adoré cette nouvelle pleine de faux semblants, de zones d’ombre que l’on occulte et qui ressurgissent quand on ne s’y attend pas. Il y a aussi des face à face fascinants ici entre bourreau et victimes, présent et passé. C’est mené de main de maître et la fin est un modèle du genre qui laisse le lecteur à genou. Bravo !

Prairie obscure est sans doute le texte le plus abrupt, le plus dérangeant du lot, c’est pour cela d’ailleurs qu’il est mon préféré. Je n’en dirais pas trop pour ne pas déflorer le contenu. Il y est question de cryptographie, de pédopornographie et de jardinage avec un personnage principal ambigu au centre du récit : Mr Rose. Les frontières du bien et du mal sont ténues dans ce texte, on est constamment sur le fil du rasoir comme le personnage principal, l’auteur se plaît à jouer avec nos nerfs tout en conservant l’analyse au scalpel de ses personnages comme il le montre depuis le début du recueil.  Rien que pour cette nouvelle qui est vraiment brillante, ce livre mérite d’être lu !

L’ouvrage se termine avec la nouvelle éponyme La Chance vous sourit où l’on suit deux transfuges coréen du Nord depuis leur arrivée en Corée du sud. Très différents l’un de l’autre, ils ne réagissent pas du tout de la même façon. À coup de flash-back, de tranches de vie et quelques révélations bien senties, on s’oriente vers une fin surprenante qui arrache un sourire au lecteur.

Bel ouvrage vraiment que celui-là ! L’auteur s’y entend pour proposer des textes courts mais efficaces, où il exprime un talent indubitable pour proposer des personnages d’une grande complexité, aborder des thématiques pas évidentes et fournir au passage de belles réflexions sur l’être humain. L’écriture est une merveille de concision, de précision et explore les chairs et les âmes avec une justesse impressionnante qui achève de captiver le lecteur, emprisonné de ces pages aussi singulières que fascinantes. Un recueil de nouvelles qui fera date, je vous le dis ! Les amateurs ne doivent pas hésiter, foncez, vous ne le regretterez pas !

mercredi 15 avril 2020

"Les Vivants et les morts" de Gérard Mordillat

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L’histoire : Lui, c'est Rudi. Il n'a pas trente ans. Elle, c'est Dallas. Bien malin qui pourrait dire pourquoi tout le monde l'appelle comme ça. Même elle a oublié son nom de baptême... Rudi et Dallas travaillent à la Kos, une usine de fibre plastique. Le jour où l'usine ferme, c'est leur vie qui vole en éclats, alors que tout s'embrase autour d'eux.
A travers l'épopée d'une cinquantaine de personnages, Les Vivants et les Morts est le roman d'amour d'un jeune couple emporté dans le torrent de l'histoire contemporaine. Entre passion et insurrection, les tourments, la révolte, les secrets de Rudi et Dallas sont aussi ceux d'une ville où la lutte pour la survie dresse les uns contre les autres, ravage les familles, brise les règles intimes, sociales, politiques. Dans ce monde où la raison financière l'emporte sur le souci des hommes, qui doit mourir ? Qui peut vivre ?

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! De Gérard Mordillat, j’avais déjà lu deux livres qui m’avait fait forte impression. Ces femmes là et La Tour abolie sont des ouvrages qui m’avait marqué par leur engagement et la force du récit. Les Vivants et les morts est de la même trempe, je dirais même qu’il leur est supérieur, sans doute parce qu’il est beaucoup plus réaliste dans son traitement, plus rugueux et que par bien des manières il m’a fait penser au très bon film En guerre qui m’avait traumatisé lors de notre passage au cinéma. Cette plongée dans un village touché de plein fouet par les déviances du système capitaliste ne laisse pas indifférent et l’on ressort sur les genoux de cette lecture à la fois poignante et passionnante.

Ce livre est un livre chorale, un livre-monde comme diraient les spécialistes. Au gré de trois grandes parties, subdivisées en tout petits chapitres qui n’excèdent jamais plus de cinq pages, on partage le quotidien de pléthore de personnages qui vont être confrontés de manière directe ou indirecte à la fermeture de l’usine locale qui fait vivre toute la communauté. Cette petite ville fictive, située dans l’est de la France (nous n’en saurons pas grand chose de plus) représente toutes ces localités et territoires désindustrialisés qui ont subi (et subissent encore) les effets délétères de la mondialisation et du capitalisme qui sacrifie les masses au nom de la sacro-sainte productivité et l’enrichissement démesuré de quelques-uns. Le portrait est glaçant, sans concession et propose une vision réaliste qui emporte tout avec elle.

L’humain est au centre de cet ouvrage qui, loin d’être hors sol ou dans la démonstration facile, nous propose une exploration de personnages très variés et souvent complexes. Jeunes ouvriers épris de justice au tempérament fougueux, vieux de la vieille qui n’ont plus beaucoup d’illusions, cadres naïfs qui vont vite se rendre compte que leurs supérieurs se moquent aussi d’eux, des instances supérieures cyniques, syndicats dépassés par leur base qui ne supportent plus leurs arrangements et concessions, la colère qui gronde et la répression étatique, une ville sur le point de mourir avec la fin de l’usine et une misère qui s‘installe partout, des couples qui se font et se défont, et la vie qui continue malgré tout avec son lot de joies et de drames. Le programme est vaste, le livre dense (830 pages tout de même !) mais la lecture est d’une richesse et d’une profondeur incroyable. Difficile de lâcher le volume tant l’auteur s’y entend pour accrocher le lecteur.

Les personnages sont d’une justesse de tous les instants. Jamais lisses, leurs destins sont exposés sans fard avec leur lot d’erreurs, d’hésitations et de grandes aspirations. L’humanité dans toutes ses contradictions est révélée par petites touches, assénées les unes après les autres et l’ensemble forme un tout cohérent, révélateur des liens qui se créent dans une communauté touchée de plein fouet par un grand malheur. Toutes les générations sont concernées, chacun réagit comme il peut, selon son caractère, ses motivations ou même ses croyances. Il est question de travail majoritairement mais pas que. Mariages, naissances, liens parents / enfants, projets d’avenir, les copains, les habitudes du samedi soir, la sexualité, le rapport aux autres sont autant de thématiques qui complètent la principale et enrichissent le roman qui prend une dimension impressionnante. On passe donc par toutes les émotions, on rit, on s’étonne, on est surpris, on pleure, on a envie de hurler et d’aller tout faire péter... Je peux vous dire que cette lecture met le cœur à rude épreuve et que l’empathie fonctionne à plein sauf si vous êtes réactionnaire de droite et / ou macroniste... dans ce cas là, passez votre chemin !

Les Vivants et les morts est aussi une charge d’une grande puissance sur les réalités que nous côtoyons depuis déjà trop longtemps. Les puissants qui n’ont cure des plus fragiles et ne pensent qu'à leur intérêt personnel, les puissances financières jamais inquiétées par les États dits démocratiques, la justice et les questions de morales, les médias aux ordres qui endorment la populace (les morts) pour mieux protéger l’iniquité du système ou encore les chiens de garde qui obéissent aux ordres et maintiennent le calme public / la paix sociale à coup de matraques. Le livre date de 2004 mais franchement durant toute ma lecture je pensais à notre pays aujourd’hui, pays où les tensions sociales ont grimpé en flèche, où la cohésion nationale n’existe plus, un pays désindustrialisé incapable de répondre aux demandes d’urgence en pleine pandémie... Mordillat, à travers cet ouvrage, nous en explique les mécanismes bien mieux que n’importe quel journaleux avide de scoop et de clash. Mordillat titille notre intelligence, nourrit notre libre-arbitre et au final réveille notre citoyenneté dans le sens noble du terme (les vivants).

Les Vivants et les morts est donc un incontournable dans son genre, un livre grandiose, vibrant, quasi incantatoire et ô combien nécessaire en cette période trouble. Un grand et gros coup de cœur que je vous invite à lire au plus vite.

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lundi 6 avril 2020

"Le Riz" de Shahnon Ahmad

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L’histoire : Lahuma et sa femme Jeha sont paysans en Malaisie. Ils possèdent quelques arpents de terre et, pour subsister, n'ont qu'une ressource - la récolte de riz. C'est le riz qui ordonne leurs destins -, dicte ses exigences, impose jour après jour les mêmes obsessions. Et lorsque survient l'accident, lorsque Lahuma est blessé, c'est au tour de Jeha et de ses filles de descendre dans la rizière et d'affronter les sangsues, les crabes, les oiseaux, jusqu'à l'épuisement...
Pour raconter le prix d'une poignée de riz, Shahnon Ahmad - qui est né lui aussi en milieu rural - n'a eu sans doute qu'à observer et se remémorer. Son livre, en cela, est un précieux témoignage. Mais c'est d'abord un roman envoûtant, incantatoire, qui fait vibrer, sur un rythme de sourate, la force souveraine des grands cycles de la nature.

La critique de Mr K : Ce livre végétait depuis bien longtemps dans ma PAL et puis, sur un coup de tête, je me décidai à entamer la lecture, et j’ai bien fait ! Le Riz de Shahnon Ahmad est de ces ouvrages que l’on garde longtemps en mémoire, un récit en apparence simple qui vire à la parabole, présentant une histoire à la portée universelle où l’Homme et sa condition sont exposés de manière limpide et profonde. Suivez-moi dans cette découverte littéraire malaisienne au charme incroyable !

Ce court ouvrage de 250 pages nous raconte le quotidien d’une famille de paysans malais, le long d’un cycle de culture du riz. Avec moult détails et un rythme lent, calqué je trouve sur le style des griots ou encore des sourates du Coran, on suit les différentes étapes de cette culture très spécifique, exigeante et fragile. L’irruption du malheur n’est cependant jamais loin et plus que probable avec les risques liés aux parasites de toutes sortes (crabes, oiseaux) ou encore les intempéries qui peuvent réduire à néant en un instant les efforts consentis durant des semaines. Lahuma et les siens cependant résistent jusqu’au jour où un accident terrible va remettre tout en question, précipiter les événements et nécessiter une réorganisation totale de la cellule familiale. Le cycle doit continuer malgré tout, malgré les blessures, la souffrance, le mort et la folie car la Nature et le temps ne cessent d’exister alors que nous ne sommes que de passage.

Le Riz va au-delà de la chronique familiale, une description du travail de la terre par l’homme mais aussi de la terre sur l’homme. Ce cycle immuable, répétitif conditionne tout le rapport à l’autre, l’écoulement du temps et l’organisation des journées mais aussi les rapports de solidarité et hiérarchiques (au sein du village et même de la famille). On est bien souvent dans le domaine de la parabole, avec la culture du riz comme moteur de la condition humaine, l’épuisant et le relançant au gré des événements et des étapes de sa culture.

Les frontières sont floues dans cet ouvrage entre les catégories humaines, végétales, animales, tout est lié avec Allah comme grand ordonnateur de l’ensemble ainsi que des emprunts mystiques à certaines croyances et religions originelles. Chaque événement touchant les hommes a son pendant naturel, ils se répondent, se complètent et s’interpénètrent, donnant à lire un roman d’une grande mélancolie où finalement l’espoir est mince mais rentre dans un cycle encore et toujours naturel. Malgré ce fatum lourd qui s’impose peu à peu, la dislocation de l’équilibre fragile instauré par Lahuma et les siens, on est hypnotisé par cette écriture très simple, tirant parfois vers l’incantation et la répétition. Simplicité ne veut pas dire pour autant superficialité, bien au contraire, le contenu est ici profond et bouleversant, explorant les âmes et les chairs avec un luxe d’humanité et une empathie qui nourrit le lecteur dans ce qu’elle a de plus brute et donc de plus réelle. C’est le coeur serré que l’on quitte cette lecture qui donne le vrai prix d’une poignée de riz.

Très prenante, cette lecture prend à la gorge, on partage le quotidien monotone mais aussi toutes les émotions et sentiments ressentis par ces personnages si humains, ballottés par des éléments qui les dépassent. Tout y passe de l’amour à la folie, et c’est un condensé de vie humaine d’une rare justesse et sensibilité qui compose ce roman d’une grande force d’évocation tout au long des pages qui s’égrainent toutes seules. Une lecture à nulle autre pareille que je vous invite à découvrir !

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mercredi 25 mars 2020

"Ce que l'on ne peut confier à sa coiffeuse" d'Agata Tomazic

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L’histoire : "J’étais assise, la tête renversée en arrière, la coiffeuse en train de me laver les cheveux et un instant, j’ai eu peur qu’en me massant lentement le cuir chevelu, elle palpe mes pensées. Malaxer ces questions embrouillées, ces réflexions apeurées qui me trottaient dans le crâne. Moi seule devais trouver les réponses à tout cela, ses réponses à lui étaient toujours identiques, univoques, uniques. Ses réponses lui appartenaient. Qu’est-ce qui était encore à moi, rien qu’à moi ?"

Dans ce recueil de portraits délicieusement décalés, Agata Tomažic démontre que ce sont parfois les personnages les plus triviaux qui s’avèrent les plus imprévisibles. Une veuve sans histoires, un fils trop chéri par sa mère bien-aimée, un jeune cadre bouffi d’orgueil... Autant de destins ordinaires déboussolés par les petites singularités du quotidien, qui peuvent cacher de sombres affaires d’amours abusives, de plantes invasives ou encore de roi-grenouille !

La critique de Mr K : C’est une lecture dépaysante que je vais vous présenter aujourd’hui avec mon premier ouvrage slovène ! Doté d’une sublime couverture, Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomažic édité chez la jeune maison d’édition Belleville est un recueil de nouvelles toutes plus originales les unes que les autres. Bien qu’assez ordinaires en soi, les vies exposées ici prennent une tournure et un sens souvent singulier grâce à une écriture très particulière qui saisit son lecteur comme il faut.

La vingtaine de textes réunis ici proposent une série de portraits atypiques. On part à chaque fois de situations banales avec des hommes et des femmes confrontés à un quotidien routinier et sans surprise. C’est d’ailleurs là où souvent le bât blesse et une réaction, une action ou un hasard de la vie va bousculer les schémas établis ou faire réagir le personnage principal. La nouvelle étant un genre impitoyable car il faut savoir condenser et surprendre, le risque est toujours grand pour un auteur... mais le contrat est rempli dans cet ouvrage qui prend bien souvent le lecteur à rebrousse poil, lui procurant surprises, fascination et faisant émerger des sentiments très contradictoires. Il se dégage pas mal d’ironie et de cynisme dans ces portraits parfois au vitriol, mais en y réfléchissant après lecture, il n’y a pas que cela. C’est un bon résumé en fait de l’humanité, des sentiments et expériences que l’on peut vivre dans une existence. Bon, attention, certains textes dépotent bien tout de même, virent dans le fantastique ou le delirium mais même dans ceux-là la parabole est instructive sur notre espèce et nos défauts.

On croise donc de nombreux personnages dans ce recueil, de toutes origines sociales, aux vies diverses et variées. Leur point commun : ils sont slovènes. Leurs noms, leur manière de voir les choses, les lieux qu'ils traversent, les éléments de vocabulaire mis en exergue par un lexique fort original (avec lien connecté sur le net et le site de la maison d’édition pour prolonger le plaisir) dépaysent et charment en même temps. Un VRP impudent, un strip-teaser hypnotisé par un manteau de luxe, une famille coincée dans un embouteillage, une veuve devant mettre en vente une maison, une petite fille qui comprend le langage des oiseaux, un photographe volage, une mère et son fils aux relations troubles, une femme amoureuse malgré l’échec de sa relation et beaucoup d’autres sont au cœur de récits enlevés, bien menés et très variés dans les thèmes abordés. Il est question avant tout du sens de la vie, de notre propension ou non à atteindre le bonheur sous n’importe quel forme : amour, famille, fortune qui sont autant de domaines explorés au scalpel par une auteure qui ne ménage ni ses personnages ni ses lecteurs. En filigrane, la critique est féroce sur la société de consommation, sur les non-dits et les excuses que l’on se donne parfois et qui peuvent nous faire passer à côté de notre vie. Une certaine mélancolie se dégage de ces textes, certes des espoirs sont nourris, des moments passés regrettés rappellent à certains un âge d’or personnel mais ce qui transpire des pages de ce recueil c’est la difficulté de la condition humaine.

Pour autant, ce n’est pas un recueil qui vous rendra dépressif, bien au contraire. Le ton du texte, la versatilité du style avec une dose d’érudition dans la syntaxe (jamais gratuite, toujours à bon escient) et la puissance des propos emportent un lecteur conquis et avide d’en lire plus. On rit, on pleure, on s’étonne, on réfléchit, on se retrouve chamboulé, ce recueil propose un peu tout ça avec une ambiance décalée qui fait vraiment plaisir à lire. C’est souvent le cas avec des auteurs des pays de l’est (voir nos chroniques d’ouvrages des maisons d’édition Agullo et Mirobole) et ce serait dommage de passer à côté de ces nouvelles aussi rafraîchissantes et originales. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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mercredi 18 mars 2020

"Les Dimanches d'Angèle" de Linda Vanden Bemden

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L’histoire : Grand-maman est entrée en maison de repos un 2 janvier. Elle y est décédée 5 ans plus tard. Il y eut donc 5 fois 52 semaines de lessives, de visites, de bisous, de sourires. Mais aussi une semaine et demie de dentier perdu, 17 jours de lunettes égarées, 14 jours d’hospitalisation, 5 anniversaires, 8,7 litres de liquides renversés, 4 Noëls et demi, 3650 tartines, principalement à la confiture. Ses angoisses. Mes réponses. Mes angoisses. Sans réponse. Et l’odeur de pisse, évidemment.

La critique de Mr K : Je vous propose aujourd’hui de vous faire découvrir un petit recueil de nouvelles miniatures dans le même format que Alors, c’est du jazz de Marc Menu déjà aux éditions Quadrature, lu et apprécié en février dernier. Dans Les Dimanches d’Angèle, Linda Vanden Bemden nous invite à suivre les visites qu’elle a fait tous les dimanches auprès de sa grand-maman et dont elle avait publié les textes et réflexions inhérentes sur un réseau social bien connu. Depuis le 10 février de cette année, on peut retrouver toute cette matière dans le présent recueil qui se lit en un temps record et avec un plaisir intense entre émotions contradictoires et langue incisive qui touche toujours juste.

C’est en tout 77 micro-textes (de trois lignes à une trentaine maximum) qui sont ici donnés à la lecture et qui touchent au quotidien d’une vieille femme dans une maison de repos et sur les sentiments et réactions de sa petite-fille. Depuis les raisons de son admission, à sa disparition, en passant par le quotidien d’un tel établissement, l’auteure ne nous épargne rien enchaînant les discussions, situations et autres détails à priori banals mais finalement très parlants et reflets de notre société. Car observer une maison de retraite, c’est un peu comme observer le monde. Derrière ces personnes âgés diminuées pour la plupart, se cachent des êtres humains qui ont bien vécu et ont encore des choses à vivre !

Jeux interdits

Deux amoureux assis dans leur chaise roulante se bécotent avec difficulté. S’ils se penchent trop, ils tombent. S’ils ne se penchent pas, ils ratent une tranche d’amour pur. Le temps de leur élan romantique, ils encombrent sans pudeur l’allée principale qui mène au restaurant. Après le baiser, ils gloussent, la main devant la bouche, se traitent mutuellement d’imbéciles puis se font houspiller par l’infirmière.

L’admission, les repas, les promenades, l’attente dans les chambres, les échanges avec les proches, les disputes entre pensionnaires, les anecdotes croustillantes, les histoires d’amour et les inimitiés, la routine du quotidien, le remplacement des pensionnaires disparus, la politique de management des établissements de ce type sont autant de thématiques traitées avec justesse et un sens de l’économie des mots hors du commun. Chaque écrit se tient, conjugue grâce et précision d’une écriture épurée donnant à voir une humanité à fleur de mot qui émeut le lecteur. Le procédé est assez bluffant surtout qu’il s’agit pour l’auteure de témoigner de quelque chose qu’elle a vécu, trouver la nécessaire distance, rire de tout même quand on côtoie parfois le tragique est louable et à aucun moment cela ne sonne faux durant la lecture de cet ouvrage.

À Froid

Aujourd’hui, en les repliant, je mesure la propension à rétrécir des pulls tricotés main, lavés en machine, à froid, cycle délicat. Énorme, la propension ! Heureusement, ces dernières années, elle va de pair avec la même propension qu’a grand-maman à rétrécir.

On se prend immédiatement d’affection pour cette grand-mère qui yoyotte un peu mais qui régulièrement assène une vérité élémentaire et garde une tendresse immense pour sa petite fille. On rit, on pleure aussi au gré des anecdotes comptées. On raconte que les personnes âgées retournent en enfance, certains textes du recueil en sont la parfaite illustration avec des disputes pour une question de place ou encore des coups pendables et autres mauvaises blagues qui ont lieu dans la maison de repos. C’est un monde étrange parfois, ubuesque que l’on découvre ici avec des soucis nombreux chassés par le temps et les nouvelles lubies étranges des pensionnaires.

Rafraîchissant mais aussi parfois triste et éclairant, Les Dimanches d'Angèle souffle le chaud et le froid mais dégage une force tranquille, un appétit pour l’humanité indéniable et il est très bien écrit. On se souviendra longtemps d’Armande, Hortense, Séraphine, grand-maman et les autres.

lundi 9 mars 2020

"Le Noir entre les étoiles" de Stefan Merrill Block

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L’histoire : Dix ans après une terrible tuerie dans son lycée, Oliver Loving est toujours plongé dans un coma profond. Brisée par le drame, sa famille s'est désunie : son père, Jed, un artiste raté, a trouvé refuge dans l'alcool, et sa mère, Eve, s'obstine à garder espoir, refusant que son fils soit débranché. Quant à Charlie, leur cadet qui se rêve écrivain, il a quitté le Texas pour vivre librement son homosexualité à New York et fuir l'ombre pesante de son grand frère. Mais lorsqu'un nouvel examen révèle chez Oliver les signes d'une activité cérébrale, tous trois se retrouvent à son chevet, dans l'espoir d'avoir enfin une réponse à toutes leurs questions.

La critique de Mr K: Attention chef d’œuvre ! J’ai littéralement dévoré Le Noir entre les étoiles de Stefan Merrill Block malgré un sujet difficile et très mélancolique. À travers le thème de la fin de vie, l’auteur nous propose un voyage sans concession dans les méandres fonctionnels d'une famille et en filigrane un portrait de l’Amérique loin des clichés établis. Accrochez-vous, le voyage est éprouvant, bouleversant même, transcendé par une écriture d’une grande beauté.

Oliver, 17 ans au moment des faits, a vu sa vie fauchée en un instant lors d’une fusillade dans son établissement scolaire. Réchappant à la mort, il est cependant plongé dans un coma profond, branché à des machines qui le maintiennent en vie. Sa mère (Eve) se raccroche au fol espoir d’une possible rémission, comme beaucoup de mères (mais aussi d‘américains), elle veut croire aux miracles et va voir son fils tous les jours depuis dix ans. Le père (Jed) a quant à lui littéralement dévissé et définitivement succombé aux démons de l’alcool, il a quitté la maison et vivote, rongé de l’intérieur par la culpabilité. Et puis, il y a Charlie, le jeune frère gay qui a quitté la maison car il étouffait dans sa cellule familiale éclatée où le poids de son aîné est trop fort et l’aliène dans sa propre famille.

Ces trois personnages sont au centre du récit. Les points de vue s’alternant d’un chapitre à l’autre, on revient sur les événements qui ont conduit à cette implosion familiale mais aussi sur le passé de chacun pour mieux décortiquer le fonctionnement d’une famille pour le moins banale au départ. Oliver, Charlie, Eve et Jed dans une moindre mesure se révèlent au fil des pages et donnent à voir leur évolution intime avec leurs pensées les plus profondes, les sentiments mêlés qu’ils éprouvent, leurs actes manqués ou non qui façonnent une vie humaine de manière irrémédiable. Stefan Merrill Block ne nous épargnant pas, on rentre vraiment dans le détail et d’ailleurs rien n’est inutile ici, la lente construction d’ensemble est très bien conduite et intelligente. L’édifice est très fin, complexe et judicieusement construit, amenant une série de révélations en toute fin d'ouvrage qui font leur effet et permettent de revoir ses jugements et attentes. On peut dire qu’on est soufflé !

Sujet passionnant en soi, la famille est donc ici exposée dans ce qu’elle a de plus fragile avec tout d’abord une évocation brillante de la perte d’un enfant. Oliver est perdu dans son monde et ses proches, chacun à leur manière ne s’en remettent pas. Sans voyeurisme ou effets de manche, l'auteur traite le sujet de manière naturelle et frontale. C’est brillant. Au final, quand on referme cet ouvrage, on a l’impression d’avoir fait partie de cette famille, de les connaître parfaitement et surtout d’avoir saisi toutes les subtilités qui régissent les rapports humains qui la composent. L’amour profond, les raidissements, les questionnements tortueux, les fêlures et gouffres qui peuvent apparaître subrepticement sont analysés à la loupe, croisés et recroisés avec chaque changement de points de vue et en cela on a bien plus les armes pour comprendre le fond des choses que les protagonistes eux mêmes ! C’est un étrange sentiment qui nous habite donc car on sent une certaine inéluctabilité s’installer sans que l’on puisse agir sur le déroulé de l’histoire. Le malaise apparaît et ne nous quitte plus vraiment.

D’autres personnages naviguent autour des personnages principaux avec l’ombre du désaxé qui s’est donné la mort après son acte barbare, une jeune fille qu’Oliver a côtoyé un temps durant ses années lycée, un enquêteur qui n’a jamais lâché l’affaire et qui veut comprendre le pourquoi du comment de cet acte insensé, un professeur décédé lors de l’attaque à l’image irréprochable, une orthophoniste quelque peu allumée suite au décès de sa fille et même une chienne (Edwina) sont autant de protagonistes qui ont leur importance, apportent des éléments qui une fois réunis vont livrer une trame finale impressionnante de densité et de cohérence. On ne peut que rester sans voix face à tant de maestria narrative et l’on se souvient longtemps après sa lecture d’un tel ouvrage.

Surtout que sa lecture est d’une facilité déconcertante avec une langue très accessible, évocatrice en diable et qui procure un plaisir de lire instantané et durable. Imagé voire poétique à l’occasion, elle accompagne magnifiquement la trame principale et aborde parfois indirectement des préoccupations très américaines comme la circulation des armes à feu, les tensions raciales (l’action se déroule essentiellement au Texas, état américain bordant le Mexique) ou encore le système de santé inégalitaire en place là-bas. Vous l’avez compris, Le Noir entre les étoiles est une vraie pépite qui aborde pléthore d’aspects de nos vies et propose un focus d’une rare puissance sur la notion de traumatisme. À découvrir absolument !

samedi 7 mars 2020

"Alors, c'est du jazz" de Marc Menu

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Le contenu : Poète maintes fois déprimé, Marc Menu arpente les méandres de son existence avec la curiosité tranquille du passant. De temps en temps, il s'arrête pour prendre note d'un paysage, d'une idée, d'une rencontre - le plus souvent, avec un sourire amusé. Parce qu'il serait assez peu convenable de prendre tout ça au sérieux.

Voilà déjà quelques années qu'il laisse à son chien le soin d'écrire à sa place. celui-ci manie l'ironie avec un certain bonheur et tout en remuant la queue - ce qui, reconnaissons-le, de la part d'un auteur, serait inapproprié.

Maintenant qu'il y pense - voilà déjà quelques années qu'on lui dit qu'il écrit mieux.

La critique de Mr K : Chronique d’un ovni littéraire avec Alors, c’est du jazz de Marc Menu sorti en librairie en décembre chez l’éditeur belge Quadrature que j’aime beaucoup et se spécialise dans la sortie de recueils de nouvelles contemporaines qui se démarquent très souvent du lot. Cet ouvrage propose à la lecture des micro-fictions aussi courtes qu’incisives, laissant bien souvent un sourire de satisfaction sur la face ravie du lecteur conquis par le procédé et la langue très inventive d’un auteur à part.

Marc Menu (et donc son chien si vous avez bien lu la quatrième de couverture) nous invite à suivre des tranches de vie variées qui n'excèdent jamais une page ! Déjà qu’écrire une nouvelle qui se tient relève de la gageure, le challenge est d’autant plus difficile ici. Il est même de haute volée pourrait-on dire et en cela le contrat est totalement rempli. Difficile du coup de résumer quoique ce soit du contenu tant il est riche et varié. L’étrange et l’insolite se dispute bien souvent au quotidien et à l’universalité des situations proposées (amour, amitié, travail, sexe, affres existentiels...). Le tout est réalisé avec une économie de mots extrême et très bien maîtrisée.

Les sujets et formes adoptées se suivent et ne ressemblent pas. La pure poésie peut succéder à une forme de narration plus classique, bien souvent l’ultime ligne ou phrase est matière à un retournement de situation étrange, surprenant et parfois totalement incongru ou délirant. Je vous laisse juge du procédé avec cet exemple tiré de l’ouvrage et que je trouve pour ma part très parlant.

Mémé de Tinténiac
Ma grand-mère bretonne m’a filé la recette de son quatre-quarts. Ça n’a pas du tout donné le résultat escompté, le gâteau s’est littéralement liquéfié à sa sortie du four. J’avais pourtant scrupuleusement respecté les proportions.
- Mémé t’es vraiment, vraiment sûre qu’il ne faut rien mettre d’autre que les quatre quarts de beurre?

Déstabilisant, non ? Personnellement, moi qui aime les surprises en littérature, j’ai été cueilli par ce court ouvrage (96 pages) qui a le mérite de détoner dans le milieu de l’édition. Sans doute que ce livre divisera, chacun y trouvant d’ailleurs ce qu’il y apportera avec son expérience et ses ressentis. De mon côté, j’ai adoré ce côté parfois fantasque et bancal, cette fenêtre sur nos interrogations quotidiennes et cet humour distillé avec finesse et justesse au gré de courts textes d’une rare maîtrise. La lecture de Alors, c'est du jazz fut une expérience hors norme, à chacun de la tenter ou non selon son appétence.

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lundi 2 mars 2020

"Haut domaine" de Dan O'Brien

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L’histoire : Un enfant, un serviteur noir, un vieil excentrique et sa femme, deux déracinés...
Par la voix singulière de personnages bouleversés face à une nature qui les dépasse ou une existence qui les met au défi, dix nouvelles, lauréates de l’Iowa Short Fiction, comme autant d’hymnes discrets à la persévérance et au pouvoir rédempteur de l’amour pour les grands espaces et les hommes.

La critique de Mr K : Chronique à la saveur particulière aujourd’hui avec cet ouvrage qui m’a été offert à mon anniversaire par ma très chère Nelfe qui sait mieux que personne mon attachement aux recueils de nouvelles US contemporaine. Haut domaine de Dan O’Brien scelle ma rencontre avec un auteur que je n’avais pas pratiqué jusque là. Cette erreur est désormais réparée et quel bonheur que cette lecture aussi passionnante que source de plaisir. La Nature, les hommes, l’Amérique et une écriture limpide sont au rendez-vous d’un recueil qui trouvera une bonne place sur les étagères de notre bibliothèque.

Spécialiste du nature-writing, éleveur de bisons et fauconnier, professeur de littérature et d’écologie, cet auteur aux multiples casquettes nous propose ici dix nouvelles mettant en scène des personnages confrontés à une Nature grandiose qui les dépasse ou à un défi de l’existence. On alterne des récits plus ou moins courts qui proposent des histoires très réalistes et très humaines livrant des destinées à la croisée des chemins, face à des choix cruciaux qui pourraient bien changer leur vie à tout jamais. Au cœur des histoires, les rapports humains, le lien ténu qui relie notre espèce au reste du règne naturel et l’Amérique dans toute sa diversité entre splendeur et décadence.

Ces courts récits nous proposent de suivre tour à tour un père et son fils éleveurs d’oiseaux dont la relation est entachée par un tabou autour de la mère qui a quitté le foyer familial. Dans l’histoire suivante un fils doit briser le lien familial et partir de chez lui. Dans une autre, deux copains loin de chez eux partent à la chasse aux phoques en imaginant ce que cela donnera, ils se plantent complètement... Le texte suivant, nous permet de suivre un homme parti à la pêche suite à une violente dispute avec sa femme. Puis, on assiste à une expédition de secours en haute montagne qui révèle les liens tissés entre trois personnages durant une tempête dantesque. Plus tard, on lit une chronique de voisinage qui nous raconte l’histoire d’un domaine agricole, un autre texte nous permet de vivre de l’intérieur la migration d’oies sauvages. Autres textes, autres ambiances avec le déménagement d’un piano par deux potes dont l’un divorce, un homme qui veut défendre coûte que coûte son terrain menacé par un ordre d’expropriation, et enfin un texte où un vieux serviteur relate le changement de main d’un grand domaine. Toutes ces nouvelles se sont révélées très bien tournées et menées de main de maître, pas de réel maillon faible dans cette compilation de textes percutants et passionnants.

Dan O’Brien excelle vraiment dans ces descriptions de la nature et leur mise en relation avec les histoires qu’il nous raconte. Il ne tombe jamais dans la simplicité ou le remplissage, la douce mélodie des mots est un écrin de toute beauté pour replacer l’homme au cœur d’une Nature aussi superbe que parfois dangereuse. Le bruissement du vent dans les arbres, le vol d’oiseaux sauvages, la danse des truites arc-en-ciel dans un fleuve tumultueux, le déchaînement des éléments ou encore le mystère enveloppant des forêts impénétrables hanteront longtemps mon esprit tant, durant la lecture, les images se figent durablement et provoquent une immersion totale. Il en va de même avec des personnages du commun qui prennent une densité surprenante grâce à l’écriture aussi simple qu’évocatrice qui caractérise cet écrivain dont la réputation n’est pas usurpée. Passion, amour, échec, filiation douloureuse, esprit de résistance mais aussi grand abattement sont au cœur de ces vies d’américains moyens à qui la vie ne fait pas de cadeau et qui tentent de faire face malgré tout. L’humanité s’aborde au fil des mots, de manière brute mais avec une force incroyable qui m’a totalement conquis.

Merci chérie pour ce cadeau, c’est très bien vu ! Dans le genre, peu d’auteurs peuvent se vanter de conjuguer efficacité et talent de narration aussi pointilleux que porteur de sens et de plaisir. À lire absolument pour tous les amateurs du genre !