samedi 20 avril 2019

"Caïn" de José Saramago

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L'histoire : Victime de l'injustice de Dieu qui préfère les offrandes d'Abel aux siennes, Caïn, condamné à l’errance, part à l'aventure dans l'espace et le temps bibliques. Amant de l'insatiable Lilith, il est tantôt témoin tantôt protagoniste d'événements qui le révulsent et contre lesquels il s'insurge. Il arrête le bras d'Abraham, regarde épouvanté les enfants périr dans le brasier de Sodome, assiste impuissant à la colère de Moïse passant son propre peuple au fil de l'épée, observe les massacres de Jéricho, tente d'adoucir les souffrances de Job. Et lorsqu'il monte dans l'arche de Noé, il prend une décision drastique qui met fin aux agissements inconsidérés de ce Dieu rancunier, cruel et corrompu.

La critique de Mr K : Avec cette lecture, ce fut ma première incartade dans l'univers singulier de José Saramago qui a tout de même obtenu en son temps le Prix Nobel de littérature. C'est un pur hasard qui l'a mis sur ma route, lors d'une de nos habituelles errances chez l'abbé. Caïn a tout pour me plaire sur le papier : références religieuses et mystiques, ton décalé et une écriture foisonnante quand je me suis contenté au départ de le feuilleter au dessus du bac où il était isolé. Que j'ai bien fait de l'adopter ce jour là ! C'est un sacré roman que j'ai lu là, qui compile érudition, ton caustique et merveilleuse écriture.

Pendant 170 pages, l'auteur nous invite à un voyage littéraire peu commun, il a décidé ni plus ni moins de revisiter le Pentateuque, c'est à dire la première partie de l'Ancien Testament ! Pour cela, il suit le destin de Caïn, le fratricide originel qui tua son frère par jalousie. Très vite, le point de vue diverge du récit originel car s'il l'a tué c'est pour punir le seigneur qu'il considère comme corrompu, injuste et imparfait. Condamné à l'errance, s'ensuit une série de chapitres qui voient Caïn traverser l'espace et le temps, intervenant dans des chapitres essentiels du texte sacré le plus connu au monde : Sodome et Gomorrhe, Le Sacrifice d'Isaac par Abraham, la colère de Moïse lorsqu'il redescend du Sinaï ou encore l'épisode du Déluge.

À travers ces péripéties, Caïn et donc l'auteur interrogent et interpellent le lecteur sur la figure de Dieu. Cette vision iconoclaste est servie par le prisme du raisonnement logique et la colère que nourrit Caïn envers son Créateur. Elle met en lumière les défauts d'un Dieu soit disant tout puissant, décrit successivement comme colérique, rancunier, autocentré sur lui-même, irresponsable et finalement pas si doué que cela notamment pour anticiper les conséquences de ses actes - pour l'omniscience on repassera -. Pour autant, ce n'est pas entièrement un réquisitoire contre Dieu, c'est une très belle métaphore filée sur les difficultés de la condition humaine, sa propension à se tromper, à subir les affres de l'indécision et sa capacité à rebondir (même si la fin de l'ouvrage laisse peu de place à l'espoir pour l'humanité, vous comprendrez en le lisant). Vous l'avez compris, si vous êtes bigot ou très attaché aux traditions chrétiennes passez votre chemin, cet ouvrage pourrait vous agacer quelque peu (pas mal de scènes bien charnelles aussi... vous savez, toutes celles qui ont été retirées par les auteurs de la Bible).

Par contre si vous avez l'esprit ouvert (croyant ou non, peu importe), vous plongerez avec délice dans un récit enlevé qui fait la part belle à l'érudition. En grand amateur d'Histoire des religions, j'ai goûté aux références culturelles et sacrées que l'auteur évoque, à sa manière unique de jouer avec la matière qu'il use, transforme et explique dans de délicieuses digressions où l'on sent bien qu'il ne peut pas s'empêcher de donner son avis alors qu'on est censé suivre les pérégrinations de Caïn. Prenant régulièrement à témoin le lecteur, soulignant des faits avec une ironie féroce et un ton satirique détonant, cette balade offre un plaisir de lecture optimum si l'on est un tantinet aventureux.

En effet, la forme aussi est très particulière avec une écriture quasiment sans ponctuation, des noms propres sans majuscules et des dialogues parfois obscurs dans la manière d'être emmenés. Un temps d'adaptation est donc nécessaire (il ne m'a fallu pour ma part qu'une vingtaine de pages) mais au final, on se gondole énormément, on réétudie les mythes originels chrétiens et l'on se prend à se poser pas mal de questions métaphysiques. On en revient toujours aux raisons qui ont poussé l'Homme à créer Dieu ou l'inverse, pourquoi Dieu a-t-il crée l'homme à son image ? Pas de réponse précise dans ce roman mais un point de vue différent, sarcastique qui ne plaira pas à tout le monde. Il se rapproche en cela du génialissime L'Agneau de Christopher Moore, un très grand livre aussi sur la nature de la divinité, des hommes et de la religion.

Je n'en dirai pas beaucoup plus sinon que ce fut la découverte d'un merveilleux auteur dont je vais explorer davantage la bibliographie dans les mois et années à venir. Caïn de José Saramago est de ces livres qui vous marquent et vous enrichissent. Tous les amateurs de réflexion autour des mythes fondateurs peuvent se jeter dessus, dans son genre, il est imparable!

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dimanche 14 avril 2019

"Chroniques birmanes" de Guy Delisle

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L'histoire : Guy Delisle a suivi sa compagne durant 14 mois en Birmanie alors qu’elle y collaborait avec Médecins sans Frontières. Il raconte son expérience du pays, comment il a fini par apprivoiser son environnement, et petit à petit, comment il a découvert la réalité politique, sanitaire et sociale de ce pays dominé par une junte militaire, soutenue elle-même par de puissants groupes industriels.

La critique de Mr K : Avec cette lecture, c'était ma première incursion dans l’œuvre de Guy Delisle, un auteur que Nelfe avait découvert avec S'enfuir, un ouvrage qui l'avait impressionnée lors de sa lecture. À l'occasion d'un passage à la médiathèque, j'en profitai pour lui prendre Chroniques birmanes qu'elle a littéralement avalé. Face à ses injonctions bienveillantes, je décidai moi aussi de le lire et je dois avouer que j'ai beaucoup aimé ce voyage autobiographique en plein cœur de la Birmanie entre découverte d'une culture étrangère et immersion dans une dictature militaire impitoyable. Pour info, le livre date de 2009 avant la libération de Aung San Suu Kyi et la libéralisation légère du pays.

Marié à une administratrice de Médecin sans Frontière qui bouge en fonction des missions qui lui sont confiées à travers le monde, Guy Delisle (auteur de BD) se retrouve plongé en Birmanie. Pendant que Madame travaille, il s'occupe de Louis, leur petit garçon, et vaque à ses occupations. Entre deux projets (plus quelques petites commandes à l'occasion), il glande pas mal, profite du climat (ou le subit surtout) et se balade dans Rangoon voir plus loin quand la possibilité s'offre à lui. En filigrane, au fil des vignettes et des strips, apparaît la réalité dictatoriale que connaissent les birmans avec son lot de censure, d'interdiction et de répression. Cette BD n'a pas pour but de dénoncer frontalement cette réalité ni d'être exhaustif sur la culture et les mœurs en vigueur. Il faut le voir plutôt comme un journal de bord personnel, un récit autobiographique relevé d'observations et de constatations entre surprise, naïveté et parfois drame.

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J'ai retrouvé au début de ce volume, l'ambiance de dépaysement que nous avons pu connaître Nelfe et moi lorsque nous sommes allés pour la première fois en Thaïlande pour un road trip de quatre semaine avec sac à dos. Tout est différent pour le narrateur même s'il a déjà roulé sa bosse. Certaines planches nous présentent ainsi sa visite au supermarché et son étonnement face aux produits (et packaging en cours), chose que nous aimons faire avec ma douce, ses rencontres avec la population avec leur fort attachement aux enfants, leur naturelle discrétion, leur goût pour le betel, la gastronomie locale pas des plus goûteuses, l'architecture en vogue plutôt douteuse et tout un tas d'éléments purement culturels qui nous plongent avec lui dans la fascination et parfois, il faut le dire, dans l'interrogation. En parallèle, il côtoie pas mal d'expatriés qui travaillent sur place dans le privé, pour l'ambassade ou d'autres ONG. Autant la partie ONG est très intéressante (j'en reparlerai) autant les autres représentants de notre pays m'ont paru fats et condescendants, livrant une image peu ragoûtante de l'occidental à l'étranger, un peu comme si on retournait au bon temps des colonies avec la sensation qu'ils vivent dans un autre monde, à dix mille lieues des horreurs qui peuvent être perpétrées pas loin de chez eux.

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C'est cet autre aspect de la BD que j'ai préféré, celle qui traite en sous-texte de la Birmanie en tant que dictature avec des libertés brimées avec en premier la liberté d'expression (censures omniprésente, la Dame enfermée chez elle depuis plus de quinze ans...), des massacres nombreux dans les marges territoriales du pays où vivent des minorités ethniques non acceptées par le pouvoir central obnubilé par l'ordre et les ressources économiques importantes de ces zones et une population qui n'est pas dupe mais qui subit le joug sans contestation possible. L'évocation des événements les plus dramatiques n'est que légère car le narrateur n'a pas assisté directement aux exactions les plus terribles mais on constate en sa compagnie le travail de censure dans le domaine du dessin, de l'information. On visite même avec lui un village excentré où 80% de la population se drogue (rappelons que ce pays produit en masse de l'Héroïne) sans que cela ne gène grandement le pouvoir, ce phénomène les arrangeant même pour garder le contrôle. Sans tomber dans le pathos ou la diatribe, par son regard distancié d'expatrié curieux, Guy Delisle nous offre un regard vif, neuf et non doctrinal sur l'état des lieux pas forcément reluisant. Il explore aussi les arcanes de l'aide humanitaire avec les difficultés pour agir sur place (les tracasseries administratives notamment), les pressions du pouvoir, le continuel jeu de va et vient, la mission que l'on se donne sans pour autant arranger les autorités... Là encore, le portrait est brut de chez brut.

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Mais Chroniques birmanes, c'est aussi les moments que passe un père avec son fils, avec son lot d'angoisses et de joies. On rit beaucoup dans ces moments là ou quand l'auteur nous raconte ses tracasseries de touristes avec entre autres les joies de la mousson, les systèmes électriques défaillants, ses incompréhensions face à certaines mœurs, ses réactions épidermiques qui me font penser à moi parfois... Ces moments de relâche aide à faire passer la pilule et donne à l'ensemble une cohérence bienvenue et une fenêtre ouverte complète sur un pays méconnu. Rajoutez là-dessus un sens de la narration millimétré, un trait de crayon simple mais pas simpliste et un second degré salvateur : vous obtenez un récit prenant, distrayant mais aussi bouleversant. Un vrai bonheur de lecture que je vous invite à entreprendre au plus vite si ce n'est pas déjà fait.

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dimanche 7 avril 2019

"Ma vie avec John F. Donovan" de Xavier Dolan

ma vie avec John f donovan afficheL'histoire : Dix ans après la mort d’une vedette de la télévision américaine, un jeune acteur se remémore la correspondance jadis entretenue avec cet homme, de même que l’impact que ces lettres ont eu sur leurs vies respectives.

La critique Nelfesque : Xavier Dolan est un réalisateur que j'aime beaucoup. Son précédent film, "Juste la fin du monde", est un chef-d'oeuvre qui m'avait littéralement bouleversée. Je me suis dirigée vers le cinéma, vierge de toute critique et en ayant vu à peine la bande annonce. Il y a des artistes auxquels je fais une confiance aveugle, pour lesquels je veux découvrir les oeuvres le jour J et me fermer à toute sollicitation extérieure. Ce fut le cas ici pour "Ma vie avec John F. Donovan". Vu à sa sortie, on a mis du temps à venir vous en parler (c'est ma faute) mais il me semble qu'il est encore à l'affiche...

On retrouve ici les obsessions de Dolan et les procédés qui le caractérisent. Côté obsession, la famille bien évidemment, omniprésente dans quasiment tous ses films, les problèmes en son sein surtout et le rapport à la mère, personnage central, à la fois fort et fragile. Côté "marque de fabrique", indubitablement, il y a les plans reserrés à l'extrême sur les visages des acteurs, les vues aériennes et la musique.

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Pour ce film là, je suis assez mitigée. Je navigue entre l'adoration pour certains aspects du film (l'intimité que l'on peut toucher du doigt, la sensibilité à fleur de peau et le feu couvant sous la glace dans certaines scènes) mais d'autres m'ont complètement perdue. J'ai été hypnotisée par l'histoire principale, celle de la vie de John F. Donovan, ses peurs, ses doutes, ses névroses, son identité, et la relation épistolaire qu'il entretient avec le jeune Rupert Turner, lui aussi tellement touchant. Mais toute la partie actuelle, avec Rupert Turner adulte racontant son histoire à la journaliste incarnée par Thandie Newton m'a perdue en route. Il y avait là un tel décalage émotionnel et un ton mi-hautain mi-complice qui m'a paru tellement faux que j'ai été plus gênée par ces aller-retours entre passé et présent que véritablement séduite.

En revanche, les séquences mettant en scène John et le jeune Rupert tiennent le spectateur constamment sur la corde raide tant la tension est palpable. Tout peut basculer psychologiquement à n'importe quel moment. Kit Harington est troublant de réalisme, lui l'acteur incompris ne laissant voir que ce que la société veut qu'il soit et étouffant ses envies, son être, sa sensibilité. On ne peut qu'être touché par cet homme que l'on sent peu à peu sombrer. Natalie Portman, en maman de Rupert, est aussi tellement juste. Elle, l'artiste ratée qui voit en son fils sa bouffée d'oxygène, ses peurs et sa continuité. Quelle actrice ! A l'image de Susan Sarandon que l'on voit très peu dans le film mais qui à chaque apparition transperce le coeur et la toile. On ne peut pas ne pas voir en ce personnage, celui de la mère dans "Juste la fin du monde". Incontestablement, les mères se ressemblent dans les oeuvres de Xavier Dolan et on pourrait le lui reprocher. Personnellement, elles font naître en moi tant de sentiments ambivalents, me faisant m'interroger sur ce rapport mère / fils si particulier et fragile, que je pourrai en voir 100 sans pour autant être lassée.

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Toutefois, "Ma vie avec John F. Donovan" est un long métrage à part dans la filmographie de Dolan. C'est son premier film "américain" et cela se ressent dans la façon d'amener les choses. Nous sommes ici plus spectateur que porté par la force d'une histoire ou d'une situation, comme cela a pu être le cas avec d'autres films de ce réalisateur. J'ai été quelque peu déçue par cette approche que je trouve plus détachée et s'éloignant du propos. Certains y trouveront là peut-être quelques bouffées d'air salvatrices, de mon côté, j'ai l'impression que l'on y perd en intensité. Reste une très belle ode à la différence et à l'acceptation de soi.

La critique de Mr K : 5/6. On peut dire qu’on l’attendait celui-ci, marqués que nous avons été par Juste la fin du monde et Mommy. L’enfant prodige québecois revient avec son premier film en langue anglaise avec cette histoire de correspondance entre un jeune garçon de onze ans et une star naissante du cinéma américain. Devenu grand, à l’occasion de la sortie d’un livre consacré à son idole, il revient sur cette période de son passé lors d’une interview qu’il donne à une journaliste au départ peu intéressée (sublime Thandie Newton).

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Quasiment construit autour de flashbacks, le réalisateur nous propose de suivre ces deux personnes qui n’étaient pas faites pour se rencontrer au départ. Rupert veut devenir acteur et est fan d’une série TV où joue le fameux John F. Donnovan. Il lui écrit et contre toute attente, ce dernier lui répond. Cela durera quelques années sans que personne ne le sache. On suit donc alternativement les souvenirs de Rupert avec ses difficultés d’adaptation, lui le surdoué, à la sensibilité exacerbé. Et puis, il y a John qui surfe sur le succès mais cache à tout le monde son orientation sexuelle. Ses deux personnages se font écho et l’on sent bien que la vie de l’un va définitivement agir sur celle de l’autre, notamment permettre indirectement au jeune garçon de ne pas faire les mêmes erreurs.

On alterne ici beaucoup de sentiments. La tonalité générale est plutôt dramatique, les épisodes successifs nous livrent des âmes à nu qui n’ont pas, chacun à leur manière, la vie facile. La famille, l’école, le travail, les relations amoureuses sont autant de cercles où il faut savoir progresser consciencieusement, en faisant attention à ne pas se perdre. C’est ce qu’il va finalement arriver à John, âme esseulée qui n’arrive pas à assumer son identité alors que Rupert a encore toute la vie devant lui et des rêves plein la tête. Dans le domaine, on connaît le talent brut de Dolan pour nous livrer des personnages complexes et torturés, c’est encore le cas ici. Le casting sert d’ailleurs remarquablement le projet avec notamment un Kit Harington qui m’a bluffé (loin de la mono expression de son personnage dans Game of Thrones), un gamin au jeu bouleversant (on y va de sa larmichette à certains moments) et des seconds rôles savoureux avec Sarandon en mère névrosée (un classique chez Nolan), une Natalie Portman touchante et loin des rôles qu’on lui connaît et une Kathy Bates toujours aussi impressionnante. On joue sur du velours.

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La technique est une fois de plus irréprochable avec une œuvre belle, envoûtante, intelligente, construite comme un gigantesque puzzle qui fait appel à des émotions profondément enfouies. Là où le film montre des limites, c’est qu’on est en terrain connu. Le réalisateur se renouvelle peu, retranscrit des thématiques déjà abordées et des scènes déjà tournées. Ça manque finalement d’originalité quand on connaît déjà l’œuvre de Dolan. Mais cela reste tout de même un très bon film avec un souffle imposant et des destins que l’on aime suivre sans que le temps soit perceptible. Un film à voir et à méditer.

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samedi 6 avril 2019

"Le Vol de l'Autruche" de Crysten Sullivan

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L'histoire : Maggie, jeune fille de vingt-trois ans, est obèse. D’origine américaine, elle est installée à Paris depuis quelques années. Un jour, Maggie est embauchée dans une entreprise qui veut faire d’elle l’égérie des employés pour sa prochaine campagne de communication sur le bien-être au travail. Petit à petit, au gré des rencontres qu’elle fait, Maggie va se transformer et s’épanouir.

Il y a d’abord Louis-Valentin, le jeune médecin de la boîte, qui apprécie ses rondeurs et l’invite à sortir avec elle. Il y a ensuite Leïla, sa collègue, qui lui coud des vêtements à la mode parfaitement adaptés à sa silhouette. Il y a enfin, "Bouddha", atteint d’une maladie orpheline, qui partage avec elle de gigantesques repas et s’occupe d’un forum internet dédié aux personnes en surpoids. Maggie "l’autruche", complexée, inhibée et mal dans sa peau, va progressivement découvrir ses atouts et prendre son envol, à mesure qu’elle devient une icône.

La critique de Mr K : Le Vol de l'Autruche est un ouvrage qui m'a fait de l’œil quand j'ai lu pour la première fois la quatrième de couverture. Il est assez rare en effet de mettre au cœur d'un récit une personne obèse (une femme de surcroît), la faute aux conventions et aux idées reçues. Avec cette couverture attirante (et thrash comme je les aime), je me disais que j'allais lire quelque chose de différent, de frais et source de réflexion. Au final, ce fut une lecture très rapide, plutôt agréable même si je trouve que le pari n'a été relevé qu'à moitié. J'en attendais sans doute plus...

Le sujet m'intéresse beaucoup. Je ne suis pas gros et je n'ai jamais connu de souci de surpoids. Par contre, dans ma vie quotidienne et surtout au travail, j'observe attristé et révolté la mise à l'index des personnes en surcharge pondérale. Chez les jeunes notamment, le dictat de l'apparence est prégnant et il est difficile de se construire (de guérir pour certains) quand on est victime des moqueries et mises à l'écart qui en découlent. Ségrégation sociale, professionnelle mais aussi sexuelle sont souvent de mise pour les obèses qui ne se limitent pas simplement à des personnes aimant manger jusqu'à en perdre la raison. Ce livre arrive à point nommer pour remettre les choses à leur place, casser les idées reçues et explorer la psyché d'une jeune fille mal dans sa peau.

Maggie est une expatriée américaine qui vit désormais à Paris. Pesant 120 kg, elle se pose là. Même si on devine son malaise, son déficit d'estime de soi et sa solitude (elle n'a jamais connu l'amour et le loup qui va avec), cette jeune juriste en devenir profite de la vie comme elle peut. Petit appartement, un ami fidèle (et gay, cliché!), elle cherche du travail et profite de la gastronomie locale. Adepte ultime du camembert (cela donne de délicieuses pages pleines de verve), elle vivote en attendant de trouver un travail. Écrite à la première personne comme une confession, cette première partie de roman est lumineuse entre les réflexions pleines d'humour, les bons mots et les autocritiques parfois féroces de Maggie. On l'apprécie beaucoup, on ne tombe pas dans le misérabilisme et même si parfois on la plaint face aux injustices dont elle peut être victime, on se dit qu'elle a tout pour plaire même si elle ne le sait pas encore.

Puis, à l'occasion d'une embauche presque inespérée, elle va remonter la pente. C'est justement sa différence qui va la lancer dans la vie. Prenant conscience de ses carences tant physiques qu'affectives, elle va faire les bonnes rencontres pour reprendre confiance, élargir son cercle d'ami et finalement s'épanouir. La route est longue mais en quelques mois, sa vie va radicalement changer et lui permettre de toucher du doigt le bonheur. C'est là que le bât blesse, j'ai trouvé cette deuxième partie too much. Les planètes s'alignent trop facilement, le monde du travail est merveilleux (rappelons tout de même que nous sommes en macronie...), le prince charmant existe et finalement tout le monde est très très gentil. J'exagère, elle rencontre quelques obstacles mais au final, on est plus dans le domaine du conte moderne que dans le réalisme. C'est justement cela qui est dommage, le ton premier de l’ouvrage intimiste, touchant, nuancé cède la place à une guimauve sirupeuse. Entendons-nous bien, j'aime les feel-good reading mais j'ai trouvé ici que l'on tombait dans l'excès.

Pour autant, Le Vol de l'Autruche fut tout de même un petit plaisir de lecture. L'écriture de Crysten Sullivan est belle, pleine de dynamisme (notamment la première partie) et les pages s’enchaînent facilement. Reste une fin que j'ai trouvé indigeste et un peu trop cucul. Peut-être est-ce le fait que je sois un homme (cliché !) ou que je n'ai pas connu les mêmes soucis que Maggie. À chacun de tenter l'expérience ou pas...

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mardi 2 avril 2019

"Prémices de la chute" de Frédéric Paulin

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L'histoire : Il a des frères de combat, des frères nés en France comme lui, prêts au grand sacrifice. D'autres se lèveront bientôt.

Janvier 1996. Dans la banlieue de Roubaix, à Croix, deux malfrats tirent à l'arme automatique sur des policiers lors d'un banal contrôle routier. Riva Hocq, lieutenant au SRPJ de Lille, est sur les dents. Qui sont ces types, responsables de plusieurs braquages, qui n'hésitent pas à arroser les flics à la kalachnikov ? Quand un journaliste local, Réïf Arno, rebaptise le gang de Roubaix "les ch'tis d'Allah", affirmant qu'ils ont fait leurs armes en ex-Yougoslavie dans la fameuse Brigade Moudjahidine, la DST entre en jeu. Et c'est Laureline Fell qu'on retrouve aux manettes. Depuis la mort de Kelkal, elle continue tant bien que mal de démêler l'écheveau des réseaux islamistes en France ; ces ch'tis qui se réclament du djihad, ça l'intéresse. Sa hiérarchie, beaucoup moins, mais Fell a un atout secret : Tedj Benlazar est en poste à Sarajevo, d'où il lui fait parvenir des informations troublantes (et confidentielles) sur certains membres de la Brigade et leurs liens avec Al-Qaïda. Cette organisation et son chef, Ben Laden, ne sont encore que de vagues échos sur les radars des services secrets occidentaux, mais Benlazar a l'intuition que le chaos viendra de là-bas, des montagnes d'Afghanistan.

De la Bosnie aux grottes de Tora Bora, de Paris à Tibhirine, de Roubaix à New-York, la violence des fous de dieu contamine les cœurs et empoisonne les esprits de ceux qui la propagent... comme de ceux qui la combattent.

La critique de Mr K : Ce roman fait suite au magnifique La Guerre est une ruse qui avait été un véritable coup de cœur à l'automne dernier. Dur, âpre, exigeant et en même temps provoquant un plaisir de lecture immédiat, j'étais ressorti enchanté (et quelques peu ébranlé) par ce voyage aux portes de l'Enfer du radicalisme religieux. Frédéric Paulin récidive avec Prémices de la chute qui poursuit l'exploration des réseaux djihadistes avec cette fois-ci des focus sur l'ancienne Yougoslavie, l'Afghanistan, Londres et les États-Unis. Attention, œuvre addictive en vue avec toujours la même science maîtrisée du récit à la mode polar.

On retrouve quelques personnages de l’ouvrage précédent ici avec notamment Tedj Benlazar qui était sorti à genou de sa confrontation avec les islamistes qu'il poursuivait : sa femme et sa fille sont mortes dans l'incendie de sa maison, il se laisse exiler par sa hiérarchie en Bosnie où il poursuit son travail de terrain. Laureline Fell, une douce amie qu'il protège en l'évitant va cependant le contacter pour l'aider sur une enquête concernant des braqueurs lourdement armés qui multiplient les casses dans le nord de la France en cette année 1996. Très vite, un lien apparaît entre leurs exactions et la cause salafiste, Islam radical qui veut imposer par la terreur sa vision rigoriste du Coran. L'enquête va s'avérer longue et tortueuse, avec l'intervention d'un journaliste à priori pas très doué mais qui va aller de découverte en découverte (et au passage se mettre en ménage avec la fille de Tedj Benlazar ce qui ne va pas se faire sans problèmes). Les révélations vont pleuvoir avec notamment l'émergence du mouvement Al Qaïda et le projet d'un acte totalement fou : faire s'écraser des avions sur des cibles en territoire US !

Comme dans le récit précédent, l'auteur se plaît à mêler événements, personnages réels avec des éléments fictifs. Le background est donc une fois de plus d'une grande richesse avec des allusions directes (et indirectes parfois) aux présidents / ministres en exercice, de belles pages sur les valeurs en jeu, les cultures qui s'affrontent, les logiques de dominations territoriales et autres joyeusetés géopolitiques, les renoncements au nom de la raison d'Etat ou encore du sacro-saint dollar. Prémices de la chute est aussi une balade sans fard dans les rouages des services de renseignement qui ne ressortent pas vraiment grandi de ce roman avec de sérieux couacs qui font que la catastrophe ne sera pas évitée. Les amateurs de la très bonne série Bureau des légendes y trouveront leur compte et même encore plus !

Et puis, il y a la partie fiction qui fait écho aux éléments en jeu. Les protagonistes principaux dans leur quête de vérité s'épuisent, s'engluent et jouent avec leurs existences. Luttant contre leur hiérarchie, devant ruser / contourner les règles pour tenter d'éviter le pire, leur sort est peu enviable et une profonde mélancolie se dégage de ces hommes et femmes qui sacrifient leur vie pour un idéal qu'ils semblent ne pas pouvoir atteindre. Des flics dépassés, des services de renseignement focalisés sur les mauvaises cibles, un journaliste en roue libre qui n'arrive pas convaincre... autant de personnages qui se débattent contre la bureaucratie et l'incrédulité et qui perdent quelques plumes au passage. Bien sûr, tout n'est pas perdu, le personnage de Vanessa (la fille de Tedj) est vif, plein de vie et symbolise ces femmes qui se battent pour être indépendantes et vivre une existence choisie et non subie. C'est le cas aussi de Gh'zala, algérienne qui lutte pour la suppression du code de famille algérien qui enferme la femme sous le statut de chose et qui fait tout pour passer son doctorat en droit... Mais malheureusement, l'homme étant ce qu'il est, c'est sa facette la plus terrifiante qui clôture ce roman qui laisse le lecteur totalement tétanisé grâce à la structure même des chapitres, l’alternance des points de vue et une dramatisation qui fonctionne à plein.

Usant des codes du polar, proposant une écriture haletante qui ne laisse aucune possibilité de s'échapper au lecteur, analysant avec finesse et nuance les mécanismes de notre monde, structurant son récit à la manière d'une grande toile d’araignée où peu à peu les fils se rejoignent les uns les autres, Frédéric Paulin offre à nouveau, avec Prémices de la chute, un roman intelligent, généreux et bluffant qui procure plaisir, réflexion et de sacrés frissons. Un must !

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vendredi 22 mars 2019

"L'Embâcle" de Sylvie Dazy

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L'histoire : Paul Valadon a deux amours : les bêtes et les restes. Il dorlote les unes et empile les autres dans une bicoque que le compactage effréné de tous les détritus a mué en déchetterie d'Ali Baba, en écomusée de l'ordure domestique. Ce que Paul, habitant de cette ville encerclée par les eaux rapides d'un fleuve ombrageux, contrarie, c'est le flux du fric et des affaires, le prurit de rénovation qui veut changer le vieux quartier de la Fuye, frère du populaire la Varenne, en un boboland juteux pour ses promoteurs et décontracté pour ses nouveaux habitants.

La critique de Mr K : Chronique d'un roman bien prenant aujourd'hui avec L'Embâcle de Sylvie Dazy tout juste paru chez Le Dilettante, une maison d'édition qui m'a réservé de très belles surprises par le passé (Gavalda par exemple...). Je découvre cette auteure avec cet ouvrage. Educatrice et chargée de réinsertion en milieu carcérale, elle nous offre ici un récit poignant, parfois rageant et une écriture différente qui m'a profondément séduit et a nourri mes réflexions. Au final, le constat est implacable et je le partage complètement.

Dans une ville anonyme dont on ne saura jamais le nom, le temps des grands chambardements immobiliers est venu. Un promoteur immobilier s'est mis dans la tête de transformer un quartier populaire en une zone rénovée, boboisée, simple et branchée à la fois avec la touche de bonne conscience qui va avec. Il ne ménage pas ses efforts et envoie ses éléments les plus dévoués (serviles diront certains) pour enjoindre les habitants à vendre leurs biens ou leurs fonds de commerce. Tout est prévu : lofts à la mode dans d'anciens bâtiments industriels, habitations dernier cri, commerces qui ont le vent en poupe (épicerie bio, cave à vin naturels, restaurants à la page), petit parc arboré pour accueillir les familles. Tout cela dans un esprit de communion, de partage... et surtout, avec de grandes promesses d'enrichissement.

En parallèle, on suit plusieurs personnages. Chaque chapitre porte le nom d'un des protagoniste principaux. Il y a le promoteur comme vu précédemment, ses âmes damnés (un vendeur, une chargée de communication notamment) mais aussi des habitants du coin. Il y a Louise, assistante sociale à l’hôpital local et qui est agacée par un voisin un peu space, Paul. Ce dernier depuis son veuvage vit retiré de tous dans sa maison avec comme seule compagnie des animaux recueillis et ses déchets qu'il entasse copieusement et recycle à sa manière. À distance, ces deux personnages se jaugent, s’observent et chacun à sa manière accompagne le récit global. L'un s'est isolé et résiste aux affres du temps et surtout des hommes. L'autre, se cherche encore, jeune célibataire, elle a du mal à couper avec sa famille et notamment la figure tutélaire du père qui exerce comme médecin dans le même hôpital qu'elle. Et puis, à l'occasion, un chapitre porte la dénomination simple de la ville et on apprend à la connaître, dans son histoire et son développement.

À mes yeux, ce roman est avant tout une critique acerbe de notre monde actuel, de la manière dont notre modèle de développement dénature les relations humaines et notre rapport au monde. Écologie et économie ne font pas bon ménage et sous des aspects plutôt progressistes, le projet va incidemment provoquer un apocalypse. Et puis, on rentre vraiment dans les arcanes d'un projet d'aménagement urbain avec son lot d'arrangements, de données chiffrées mettant au jour des ambitions capitalistes dénuées de toute morale. On n'est pas dans le plaidoyer ou le réquisitoire mais en filigrane, on ne peut qu'être écœuré par la logique qui anime ces personnes qui s'appuient ici sur des jeunes aux dents rayant le parquet et qui ont le don d'agacer. Capables de tout pour travailler, quitte à être payé à minima, à évincer sans vergogne d'autres personnes, on ne peut que s'effrayer de ces pratiques désormais courantes dans le monde du travail (Nelfe et bien d'autres membres de mon entourage peuvent en témoigner).

Heureusement au milieu de cela il y a des personnages complètement à côté de la plaque avec un Paul complètement fondu dont le combat force le respect même s'il est plus ou moins voué à l'échec. C'est David contre Goliath, le dernier sursaut d'un misanthrope comme un monde humanisé en pleine déliquescence. Son abnégation ainsi que sa peine immense m'ont touché en plein cœur. C'est Louise qui à l'âge où l'on peut encore refuser la fatalité, décide de donner un sérieux coup de volant dans sa vie et espère voir un horizon meilleur. Et finalement, le dernier mot reviendra à la nature, que l'on essouffle, que l'on exploite, que l'on trahit mais qui au final finit toujours par gagner. Les derniers chapitres sont magistraux donnant à voir une belle leçon donnée à l'humanité sans pour autant tomber dans le grandiloquent ou le ridicule. Belle métaphore sur l'inconséquence de notre espèce, c'est l'heure des comptes.

Composé de courts chapitres qui s’enchaînent à une vitesse folle, on est littéralement pris par ce roman au souffle imposant. Écriture fine, poétique à l'occasion, on se prend au jeu immédiatement et il est bien difficile de relâcher l'ouvrage une fois débuté. Un roman à lire si parfois le monde vous débecte et que vous souhaitez comme moi, lui donner un bon coup de pied au cul !

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lundi 18 mars 2019

"Oyana" d'Éric Plamondon

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L'histoire : S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie.
Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

La critique de Mr K : C'est avec un grand plaisir que je vous présente aujourd'hui Oyana d'Éric Plamondon. Ce dernier m'avait littéralement scotché avec son précédent ouvrage, Taqawan, qui à travers une langue limpide mêlait habilement récit intimiste et œuvre à portée universelle. Il me tardait donc de retrouver cet auteur qui m'avait tellement bousculé ! C'est désormais chose faite avec ce roman qui livre un magnifique portrait de femme et une belle ouverture sur le peuple basque et ses luttes.

Oyana a décidé de partir de chez elle à Montréal pour revenir à ses racines basques. À travers une série de lettres qu'elle adresse à son compagnon, elle revient sur les épisodes marquants de sa jeune existence avec des flashback nombreux et parfois très douloureux... Car Oyana a du fuir son pays pour se réfugier en Amérique, d'abord au Mexique puis au Canada. Mêlée à une affaire mettant en cause l'ETA, elle a coupé définitivement avec son passé pour se construire une nouvelle vie. Mais on a beau retenir comme on peut les souvenirs, ils finissent toujours par ressurgir. Remords et regrets se mêlent pour finalement ne plus trop vous laisser de choix...

Le personnage d'Oyana est passionnant à suivre. Au fil des courts chapitres qui composent le livre, on apprend à la connaître, la jeune femme se livrant pour la première fois très intimement à Xavier, le médecin anesthésiste qu'elle a rencontré au cours de la première partie de son exil au Mexique. Elle égraine ainsi ses souvenirs d'enfance face à la mer et le monde de la pêche, la découverte d'un cachalot agonisant sur la plage, les copains, les premiers amours et finalement une rencontre qui va faire basculer sa vie. Le pays basque est alors une région quasiment en guerre avec les Etats français et espagnols et l'ETA poursuit une lutte armée au nom de l'indépendance. Par insouciance et surtout une grande naïveté, Oyana se retrouve au coeur d'un attentat qui fera des victimes... Elle bascule alors de l'autre côté, rongée par le remord et risquant d'être attrapée, elle part. En écrivant ces souvenirs et bien d'autres, Oyana finalement se confesse, relâche la pression qui s'exerce en elle depuis trop longtemps. Elle a décidé de repartir en Euskadi quitte à tout abandonner derrière elle, y compris l'homme de sa vie avec qui elle vit une belle relation depuis longtemps. Personnage complexe, très attachant, Oyana vous charmera irrémédiablement et sa trajectoire personnelle vous marquera sans nul doute.

L'auteur alterne ces parties très intimistes avec des chapitres souvent plus courts tirés de différentes sources comme d'ailleurs il l'avait déjà fait avec son précédent ouvrage. Textes officiels du groupe séparatiste, de l’État espagnol, coupures de journaux, passages plus historiques expliquant les origines du Pays Basque et l'évolution de son statut, nature de la cause défendue... autant de petits passages loin d'être rébarbatifs et qui nourrissent le récit principal en donnant une épaisseur au personnage principal. Mais pas seulement, cela donne à voir réellement le contexte de cette lutte sanguinaire qui opposa tour à tour nationalistes franquistes et républicains espagnols puis l'ETA avec les États espagnols et français. L'auteur sans tomber dans la complaisance révèle les rouages et logiques cachées bien trop souvent par les autorités, préférant comme de coutume dresser un portrait caricatural de leurs opposants. Beaucoup de nuance donc dans ce livre qui renvoie dos à dos la violence terroriste et la violence d’État qui fit elle aussi de nombreuses victimes. Une mélancolie vient s'ajouter là-dessus avec le sentiment diffus du personnage principal que des pans entiers de l'identité basque sont presque voués à disparaître avec notamment lors de son retour dans le sud-ouest le choc de voir les changements opérés dans les lieux de son enfance.

Oyana se lit d'une traite et l'on retrouve toutes les qualités d'Éric Plamondon pour proposer une œuvre engagée, profondément humaniste et très émouvante. On a le cœur au bord des lèvres tout au long de cette lecture qui se révèle tout aussi plaisante qu'instructive, bouleversante parfois avec un personnage central magnifique que l'écriture simple (mais pas simpliste) vient sublimer. C'est beau, c'est puissant et ça emporte l'adhésion totale du lecteur. Un petit bijou que je vous invite à découvrir au plus vite !

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dimanche 3 mars 2019

"Comment j'ai raté mes vacances" de Geoff Nicholson

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L'histoire: " Ne vous inquiétez pas, messieurs les policiers, je peux tout expliquer... " Votre vie peut basculer très vite, même en vacances ! Motivé par une crise existentielle, Eric a décidé de goûter aux délices du camping-caravaning en famille. Malgré une tenace bonne volonté et un goût modéré pour l'imprévu, les événements déroutants et effrayants s'enchaînent. Sa femme est prise de pulsions sexuelles irrépressibles, sa fille traverse une crise de mysticisme et son fils retourne à l'état de nature. Viennent s'ajouter à cette tribu déjantée des vacanciers loufoques, un policier cinglé et des corps sans tête.

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien branque aujourd'hui avec Comment j'ai raté mes vacances de Geoff Nicholson. Présenté comme le petit cousin des Marx Brothers et de Tom Sharpe (rien de moins !), l'auteur nous livre un récit décalé et ubuesque qui met aux prises un homme du commun à de multiples épreuves lors d'un séjour en camping qui est loin de se dérouler comme il l'avait rêvé. Accrochez-vous ça dépote et l'atterrissage est particulièrement rude !

Éric est comptable dans une grande boite. C'est quelqu'un de pondéré, arrangeant, adepte du consensus à tout va. À 45 ans, il est toujours aussi amoureux de sa femme, la belle Kathleen, et a deux enfants Max et Sally qu'il chérit de tout son cœur. Suite à une baisse de régime et pour réfléchir au calme à sa vie, il décide de partir en vacances avec toute sa smala dans un camping-caravaning qu'il a fréquenté étant jeune. Malheureusement pour lui, le sort va s'acharner. Entre ses proches qui pètent chacun les plombs à leur manière, des imprévus et des tracas divers s'invitant dans le quotidien, très vite les drames s'accumulent. Notre héros aura donc fort à faire pour garder son calme et son flegme naturel, il est anglais après tout ! Mais il arrive toujours un moment où à force de tirer sur la corde, elle finit par casser... Et je peux vous garantir que le dénouement tient toutes ses promesses !

Je voulais une lecture divertissante, j'ai été servi. Plus on avance dans la lecture plus le second degré, le cynisme et l'humour noir s'accumulent. Le pauvre Éric a le don pour avoir le sort contre lui entre la voiture qui lâche, les voisins dérangés qu'il doit se coltiner, les agressions multiples et diverses dont il est la victime, sa cinglée de famille qui lui en fait voir des vertes et des pas mûres... C'est bien simple rien ne lui est épargné et plus on progresse dans l'histoire, plus il semble isolé et seul face à ses problèmes. C'est l'aspect un peu sombre qui apparaît sous le vernis de la farce et de l'exagération. Croquignolesques, parfois dantesques, les situations s'enchainent mettant le lecteur mal à l'aise et provoquant en même temps l'hilarité. On se demande bien jusqu'où l'imagination fertile (et tordue) de l'auteur va nous mener... Ayez le cœur bien accroché, ça va loin ! On détourne les tabous, on trucide, on tronche... Bref, ça part dans tous les sens !

On s'amuse beaucoup et on s'accroche finalement à ce personnage principal un peu mou, sans réelle opinion arrêtée sur le monde et les êtres qui l'entourent. Il a en fait le profil idéal de la victime qui va se faire avoir. Ce qui peut énerver de prime abord devient jouissif à la fin quand le héros finit par se réveiller et libérer toutes les tensions accumulées. Les personnages secondaires sont aussi savoureux, avec sa femme nymphomane véritable cordon bleu à la langue bien pendue, le fils revenu à l'état sauvage oscillant entre trip survivaliste et pulsions freudiennes, une fille illuminée poussée vers Dieu par des forces qui dépassent l'entendement. Sans compter un commissaire fascisant amateur de belle musique, un vieux réactionnaire adepte de la manière forte, des pêcheurs passionnés menacés par leurs prises, un couple de mexicains adepte de musique et de découpe, des cadavres sans têtes qui commencent à se multiplier et pléthore d'âmes errantes, perturbées et qui font basculer le récit bien souvent vers le surréalisme.

Pas le temps de s'ennuyer dans ces conditions. Découpé en autant de journées que compte le séjour de la famille, le narrateur-héros égrène son quotidien avec une distanciation ironique bienvenue et rafraîchissante. La litanie du réveil, les problèmes de la journée, le coucher, à la manière d'un serpent qui se mord la queue, rien ne semble débuter et finir, le héros n'arrive pas à se dépatouiller d'un fatum implacable qui le poursuit et le harcèle. Très bien écrit entre langue gouleyante et parfois bien crue, on se gondole beaucoup entre rire jaune et éléments plus classiques des ressorts comiques. Personnages inoubliables, situations plus improbables nous mènent à une fin sans concession et finalement porteuse d'espoir malgré la situation finale du héros. Une belle expérience littéraire, différente de ce que l'on peut lire et qui plaira aux amateurs d'humour vache et de tragi-comédie.

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vendredi 1 mars 2019

"Les Mal-aimés" de Jean-Christophe Tixier

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L'histoire : 1884, aux confins des Cévennes. Une maison d'éducation surveillée ferme ses portes et des adolescents décharnés quittent le lieu sous le regard des paysans qui furent leurs geôliers.

Quand, dix-sept ans plus tard, sur cette terre reculée et oubliée de tous, une succession d'événements étranges se produit, chacun se met d'abord à soupçonner son voisin. On s'accuse mutuellement du troupeau de chèvres décimé par la maladie, des meules de foin en feu, des morts qui bientôt s'égrènent... Jusqu'à cette rumeur, qui se répand comme une traînée de poudre : "ce sont les enfants qui reviennent." Comme si le bâtiment tant redouté continuait de hanter les mémoires.

La critique de Mr K : Cette lecture est ma toute première de Jean-Christophe Tixier plutôt connu pour ses œuvres destinées à la jeunesse. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Les Mal-aimés n'est pas destiné à eux tant on pénètre ici dans l'horreur à l'état pur avec l'évocation des bagnes pour enfant au XIXème siècle / début du XXème siècle et surtout, le portrait saisissant de la misère humaine au sein d'une communauté qui, faute d'affronter ses pêchés, les cache et les tait quitte à ce que la culpabilité finisse par déborder. Attention, lecture coup de poing qui laisse des traces !

Chaque chapitre débute par un constat glaçant, l'auteur ayant initié chacun d'eux avec un extrait du registre d'écrou de la maison d'éducation surveillée de Vailhauquès dans l'Hérault. On y trouve le nom d'un enfant ayant été condamné à la "correction" souvent jusqu'à sa majorité, qu'il n'atteint jamais d'ailleurs, car chacun se transforme en victime et une date donnant le jour et l'année de leur mort. Jeunes, trop jeunes pour mourir, ils vivaient dans des conditions déplorables, exploités, abusés et sans réel espoir de liberté. Le village où se déroule cette histoire a eu un bagne pour enfant sur son territoire mais à l'heure du démarrage du récit, il a été fermé suite à une enquête administrative mettant au jour les pratiques dégradantes et inavouables qui s'y déroulaient.

De chapitre en chapitre, on alterne les points de vue. Adultes et enfants se livrent, portent tous un poids immense sur les épaules et nous racontent la vie quotidienne dans cette communauté où les secrets sont bien gardés. Il y a cette jeune fille régulièrement violée par son oncle (qui a une emprise totale sur elle) et qui se rappelle de ces garçons amaigris quittant le bagne qui vient de fermer. Le jeune Étienne qui garde les chèvres de son maître et rêve en secret de partir loin avec la jeune fille. Il y a la lingère, ancienne tortionnaire du bagne qui élève en batterie des enfants en bas âge qui lui sont confiés par l’État contre une pension et qu'elle maltraite. C'est aussi le médecin qui a précipité la fermeture de la maison de correction, qui boit plus que de raison car quelque chose le taraude dans ses tripes et lui rappelle sans cesse qu'il n'est que le descendant de bouseux, lui l'urbain qui déteste la campagne et ses origines. Il y a Ernest et Léon deux paysans au passé trouble qui vivent de plus en plus mal avec leur culpabilité qui leur ronge le sang et les conduit aux pulsions les plus terribles. Il y a aussi d'autres personnages qui essaiment plus brièvement ce roman dont le curé, l'instituteur, les femmes de paysans... et donnent une identité profonde à cette communauté rurale qui survit comme elle peut dans la négation de ses crimes passés et présents.

Il flotte tout au long des 324 pages de ce roman une ambiance pesante et glauque qui prend à la gorge. On est tour à tour écœuré, agacé, pris au tripes par la veulerie et le manque d'humanité des personnes que l'on rencontre. Au centre de tout, il y a l'enfance avilie : celle des petits que l'on a enterré à l'écart dans un petit cimetière sauvage près de leur ancienne prison, il y a ces enfants que l'on exploite encore et toujours en se disant que c'est pour les former, les endurcir, les mener à l'âge d'homme. On prend des coups violents dans cette lecture car l'auteur, tout en gardant une certaine retenue, évoque avec justesse le sort qui leur est réservé. Au détour de certaines conversations ou pensées intimes, on en apprend plus sur la vie des jeunes criminels enfermés. Finalement, le plus atroce est la mentalité qui a découlé de cette fermeture et les pratiques toujours en cours. Rapacité, cupidité et surtout absence de toute barrière morale sont exposées au grand jour dans ce monde paysan si rude et où Dieu est sensé veiller sur tous même s'il est curieusement absent quand le besoin s'en fait vraiment sentir. Banalité du mal, absence d'empathie et vie frustre ont raison de tous les repères que nous pouvons avoir, nous menant dans un voyage livresque éprouvant.

Au plus proche des personnages, l'auteur nous convie à découvrir un monde crépusculaire où les habitudes ont la vie dure, les superstitions aussi. Quand des faits étranges se succèdent comme des troupeaux malades, des morts inexpliquées ou des meules sont incendiées, on se dit au village qu'une malédiction flotte. Il n'en faut pas plus pour que tout le monde s'emballe et que la folie guette. Quand celle-ci finit par exploser tout le monde ou presque est touché. Ce récit est donc cruel, sans filtre et donne à voir une humanité perdue, sans solution où l'existence n'est qu'un cercle vicieux qui se reproduit encore et encore n'épargnant personne. Certes, il y a quelques moments plus légers, les rêveries d'Étienne, les espérances de Jeanne mais la tension ne redescend jamais vraiment et le lecteur captivé contre son gré ne peut que continuer son chemin qui l'enfonce de plus en plus dans un enfer bien humain.

Roman noir à l'écriture implacable, au sens du récit maîtrisé et remarquable, accrocheur dès le premier chapitre, Les Mal-aimés est de ces lectures que l'on n'oublie pas et qui marquent durablement. Rude dans ses thématiques, peuplés de personnages repoussoirs que l'on n'aimerait vraiment pas croiser, il est aussi le roman de l'innocence bafouée à laquelle l'auteur rend un vibrant hommage et un ouvrage qui explore une partie sombre de l'histoire judiciaire française. Une très très bonne lecture à entreprendre si vous avez le cœur accroché.

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mercredi 27 février 2019

"La Guerre en soi" de Laure Naimski

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L'histoire : Paul est un garçon fugueur. Dans sa ville au bord de la mer affluent des hommes qui espèrent franchir la frontière. Avec eux, Paul a trouvé son combat. Une camionnette, des affiches à coller la nuit en catimini. L’ordre aux habitants de ne plus tirer les rideaux sur ceux qui rôdent sous leurs fenêtres. Un jour, Paul disparaît définitivement. Louise se tient debout dans le cercle. Ses mots éclatent : "Mon fils est mort. Il avait vingt-sept ans." Louise cherche un coupable. Sur la plage balayée par un vent glacial, elle épie un homme à vélo, parmi ceux qui fuient la guerre...

La critique de Mr K : Aujourd'hui, chronique d'un roman différent avec La guerre en soi de Laure Naimski, journaliste-auteure qui nous propose une plongée vertigineuse au cœur de l'esprit bouleversé d'une mère qui a perdu son enfant unique. Déroutant par sa forme, cet ouvrage demande au lecteur un lâcher prise total car il lui faut abandonner derrière lui toute velléité de se confronter à un récit classique et balisé. Ce fut une lecture déconcertante et fraîche à la fois malgré une thématique difficile et un personnage principal qui provoque des réactions contradictoires.

Écrit à la première personne, le récit débute directement avec Louise qui doit se raconter dans un groupe de parole face à un homme en blouse blanche. Tout du long, son histoire sera nébuleuse, se concentrant sur ses impressions et sentiments, les détails ne comptent pas, le voyage se faisant plutôt en terme de ressenti. Venue dans cette assemblée pour surmonter son deuil qui peu à peu l'enfonce dans la dépression et le ressentiment, elle revient sur son fils mais aussi sur sa propre enfance, sa vie de couple et la mort prématurée de son époux. Non, Louise n'a pas eu une vie facile.

Elle revient en filigrane sur la relation difficile qu'elle entretenait avec son fils depuis la mort de son mari. Rebelle, il prend fait et cause pour les migrants qui viennent dans le coin en espérant pouvoir traverser la mer pour obtenir une vie meilleure. On se doute que l'histoire se déroule dans le Nord de la France et ce fils fugueur, sauvage, fait peur à sa mère qui croit que ce combat lui enlève son fils. Les contacts de son vivant sont donc ténus et nourrissent sa haine inextinguible envers les étrangers qu'elle peut croiser. Cela donne des moments introspectifs d'une rare virulence qui provoquent le dégoût et en même temps une certaine empathie face à la douleur ressentie par cette mère brisée. Elle cherche un coupable à cette disparition quitte à être injuste, raciste et réactionnaire.

C'est toute la richesse de ce livre qui fournit un portrait nuancé et brut à la fois d'une femme que l'on plaint mais que l'on se prend à détester aussi. La douleur du deuil peut faire perdre la raison et ce processus est décortiqué comme jamais dans ce court roman de 136 pages. Véritable puzzle de sensations, on s'accroche comme on peut à ce personnage central qui n'arrive pas dans un premier temps à dépasser sa peine. On capte au gré de ses pensées, des anecdotes qu'elle nous raconte une histoire familiale douloureuse et une solitude de plus en plus envahissante qu'elle tente de noyer dans l'alcool. C'est éprouvant car il n'y a ici par de filtre autre que le langage.

Ce dernier est très imaginé et mordant, l'auteure conjuguant phrases courtes à portées poétiques et images stylistiques mêlées qui illustrent à merveille le chaos régnant dans cet esprit malade qui tente de survivre malgré tout. D'une grande beauté formelle, on se plaît à se perdre dans les méandres torturés de la psyché de Louise qui, à la faveur d'une rencontre sur la plage, va peut-être réagir et essayer de revenir dans l'humanité malgré le deuil impossible à dépasser. La Guerre en soi est un bel ouvrage qui propose une expérience de lecture décalée et profonde qui plaira à tous les amateurs de récits intimistes et rugueux.

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