lundi 24 septembre 2018

"Un Été sans dormir" de Bram Dehouck

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L'histoire : C’est arrivé près de chez vous, un été étouffant, à Windhoek, petit village belge sans histoire...

Jusqu’au jour où la municipalité fait installer des éoliennes. Ce bruit de pales ! Flap, flap, flap. Le boucher en perd le sommeil. Plusieurs nuits d’insomnie et il pique du nez dans sa spécialité, une recette dont les clients raffolent. Dès lors, par un effet domino aussi logique qu’absurde, les catastrophes s’enchaînent, les instincts se libèrent, et les vengeances s’exercent... Pour le pharmacien, les amants cachés, le jeune désœuvré ou la femme du facteur, rien ne sera plus pareil à Windhoek.

La critique de Mr K : Direction le plat pays aujourd'hui avec une chronique consacrée à Un Été sans dormir de Bram Dehouck tout juste sorti aux éditions Mirobole à l'occasion de la rentrée littéraire. Il s'agit d'un polar belge servi bien noir qui m'a totalement emporté, ne me laissant pas d'autre choix que de continuer ma lecture jusqu'à la dernière page tant j'ai été pris par les personnages et l'histoire. Attention, petite bombe littéraire !

Bienvenue dans la charmante localité de Windhoeck, petit village flamand ne dépassant pas la centaine d'habitants et où tout le monde se connaît. La localité vit au rythme des saisons et des habitudes de chacun, il ne s'y passe pas grand chose et d'ailleurs cela contente tout le monde. L'installation d'un parc éolien de production électrique va bouleverser la donne. Certains protagonistes ne supportent pas ce changement qui bouleverse leurs habitudes (le bruit des pâles qui devient obsédant pour le boucher, l'ombre des infrastructures qui dénature le jardin du vétérinaire...) et au fil du texte, on sent que le pétage de plomb n'est pas bien loin. Surtout que l'auteur gratte là où ça fait mal et très vite le vernis des apparences laisse apparaître un tableau bien moins reluisant avec son lot de frustrations, vexations, jalousies et tromperies qui vont mener cette communauté bien sous tous rapports à première vue vers un chaos indescriptible et tétanisant.

Petit ouvrage d'à peine 250 pages, Un Été sans dormir s'avère être une redoutable machine infernale pour tous les personnages. C'est par petites touches, à la manière des pointillistes en leurs temps que l'auteur brode un canevas de plus en plus dense qui fait monter la pression méthodiquement et de manière implacable. Pour cela, Bram Dehouck déroule une galerie de personnages décalés comme par exemple le boucher qui n'arrive plus à dormir et commence à confondre réalité et imagination, une femme qui a raté sa vie et qui se met à espérer ruiner celle de sa plus grande rivale, un homme passionné de jardinage voit son œuvre gâtée par les nouvelles installations et commence à se demander s'il va pouvoir le supporter, une jeune fille timide et diminuée tente de commencer enfin sa vie après avoir subi le joug d'un grand-père fermier despotique, le pharmacien perfectionniste qui peut déraper très vite, l'adolescent boutonneux épris d'une beauté inatteignable et qui a du mal à ne pas céder à certains pulsions et bien d'autres que vous découvrirez lors de votre future lecture. Rajoutez par dessus, un soleil de plomb qui n'aide pas à la sérénité et vous obtenez un climax bien pesant qui n'attend qu'une chose : que les éléments se déchaînent !

Page après page, détail après détail, conversation après conversation, la mayonnaise monte. On sent bien que l'on va droit dans le mur, que l'équilibre précaire va se rompre et que les chevaux vont être lâchés ! La trame se densifie, les êtres se croisent, ne se comprennent pas toujours, psychotent énormément et l'ensemble mène à une construction mentale très élaborée qui ne peut que mener au drame. Le pire, c'est qu'on en redemande malgré un malaise qui s'installe progressivement et sûrement. Personnages malmenés autant que le lecteur, cette lecture marque par son côté banal (les destins décrits n'ont rien d'extraordinaire en soi) mais la concomitance des faits et les hasards qui s'y ajoutent donnent à voir une humanité engoncée dans un certain individualisme et un égocentrisme qui souvent la mène à sa perte. Quand les événements finissent par se précipiter, je peux vous dire qu'on souffre. Un conseil, ne vous attachez pas trop aux personnages car loin de les épargner, l'auteur réserve pour certains d'entre eux un sort peu enviable.

Un Été sans dormir est remarquable aussi dans sa forme. Excellemment construit, possédant un rythme et une force peu commune, il est très accessible et superbement rédigé provoquant une addiction qui devient très vite insurmontable. Langage courant mâtiné parfois d'explosions plus familières, on baigne vraiment dans une ambiance étrange et l'immersion est totale. Se lisant très simplement et avec une joie renouvelée, même si la fin cueille littéralement le lecteur et le laisse à genou, on prend sacrément son pied à découvrir les affres des habitants de Windhoeck. À lire absolument, vous ne le regretterez pas !


jeudi 13 septembre 2018

"Les Fantômes de Manhattan" de R. J. Ellory

Les Fantômes de ManhattanL'histoire : Annie O'Neill tient une petite librairie en plein coeur de Manhattan, fréquentée par quelques clients aussi solitaires et marginaux qu'elle. Un nommé Forrester entre un jour dans sa boutique et se présente comme un très bon ami de ses parents, qu'elle n'a pratiquement pas connus. Il est venu lui apporter un manuscrit, l'histoire d'un jeune rescapé de l'Holocauste, adopté par un soldat américain lors de la libération de Dachau, avant de devenir une des grandes figures du banditisme new-yorkais. Quel rapport y a-t-il entre cette histoire et la famille d'Annie ? Et pourquoi le dénommé Forrester est-il si réticent à lui avouer la vérité ? Lorsqu'elle lui sera enfin dévoilée, celle-ci sera plus inattendue et incroyable que tout ce qu'elle a pu imaginer.

La critique Nelfesque : Je suis une inconditionnelle de R. J. Ellory. A chaque nouvelle sortie de roman, je me jette dessus, sans même lire la 4ème de couverture. Ça ne m'arrive pas pour beaucoup d'auteurs, croyez-moi (en fait il n'y en a que 2). C'est ainsi que j'ai débuté la lecture de ces "Fantômes de Manhattan". D'ordinaire très enthousiaste une fois un roman d'Ellory terminé, je suis ici plus mitigée et je m'en vais vous expliquer pourquoi.

Annie est une jeune libraire. Sa vie, c'est sa boutique. Elle n'a pas d'amis, si ce n'est ce vieil alcoolique, ancien vétéran de l'armée américaine qui ne cesse de rabâcher ses faits de guerre et les traumatismes qui vont avec. Elle n'a pas de vie amoureuse et sexuelle non plus, elle n'a pas vraiment la tête à ça, elle est un peu psychorigide. Non, sa vie c'est sa librairie, ses vieux bouquins dont elle s'entoure et même si sa petite entreprise connaît la crise faute de clients (et d'horaires fixes (elle fait un peu ce qu'elle veut Annie, elle est un peu dilettante, elle vit la vie comme elle vient)), elle ne met pas l'énergie nécessaire pour que les choses changent et s'en accommodent.

Jusqu'au jour où un étrange bonhomme rentre dans sa librairie. Forrester, un vieux monsieur, très propre sur lui, très poli, veut poursuivre le club de lecture qu'il avait initier avec le père d'Annie, père qu'elle n'a jamais connu. Cela la questionne, la bouleverse et ces futurs rendez-vous du lundi où un nouveau chapitre de roman lui est remis par Forrester sont une bulle d'air nécessaire à la poursuite de sa vie. C'est quasiment au même moment que Sullivan, le voisin, lui lance un pari, celui qui consiste à s'arréter de boire si elle s'envoie enfin en l'air et profite de la vie.

C'est ainsi que "Les Fantômes de Manhattan" prend deux chemins différents et qu'Ellory alterne entre les moments de lecture d'Annie et sa vie amoureuse. Étonnant et déroutant, c'est comme si nous avions alternativement deux romans différents entre les mains.

Celui de ses lectures, la partie "roman" dans le roman est une histoire poisseuse qui tient en haleine. On suit Harry Rose de son enfance dans les camps de concentration en Allemagne (vous connaissez ma passion pour la Seconde Guerre Mondiale) à sa montée en puissance dans le domaine du banditisme à NY. C'est passionnant et digne d'un roman noir. Les personnages sont incroyables, l'histoire est pleine de rebondissements et l'ambiance du New-York des années 50/60 palpable. Les images se superposent dans nos têtes, on se croirait dans un film de mafieux, "Les Affranchis", "Le Parrain", tous ces films inégalables sur le sujet qui nous ont laissé un souvenir impérissable.

Puis vient s'ajouter les passages "feel good" qui de mon côté n'ont eu d'intérêt que pour prolonger le plaisir et me donner envie de revenir à l'histoire de Harry. C'est un peu cucul et ce n'est pas le genre d'histoire que je prends plaisir à lire. Agacée au début par ce choix, j'ai eu la bonne surprise de constater que tout cela prenait de l'épaisseur au fil des pages (ouf, tout n'est pas perdu). Annie se dévoile, on voit arriver les choses bien avant elle (elle est un peu naïve l'Annie !) mais ce personnage est intéressant à voir évoluer, encore plus celui de Sullivan qui est émouvant dans son combat contre l'alcool et ses vieux démons et touchant par ses relations avec Annie.

Bien entendu, tout cela va se rejoindre à un moment donné et va prendre sens. On comprend alors pourquoi l'auteur a fait cohabiter un scénario de polar avec une histoire à l'eau de rose. Ce n'est pas ma came et finalement Annie, bien que centrale dans l'histoire, est sans doute le personnage qui m'a le moins touchée mais le procédé est original. On ne lit pas ça tous les jours !

"Les Fantômes de Manhattan" n'est pas le meilleur roman d'Ellory mais c'est toujours un plaisir de retrouver cet auteur ne serait ce "que" pour son style. Le "roman" dans le roman est vraiment empreint de sa patte et se déguste avec plaisir et envie. Je me serai bien contentée juste de cela mais ça aurait été me priver d'un final magistral où vengeance et rancoeur se côtoient et où les plus belles histoires s'écrivent dans la souffrance. Un roman très cinématographique.

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mardi 11 septembre 2018

"Une Douce lueur de malveillance" de Dan Chaon

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L'histoire : "Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une."

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire: la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

La critique de Mr K : Attention livre choc avec une chronique dédiée à un livre inclassable et marquant. Une Douce lueur de malveillance de Dan Chaon est la dernière sortie en date de la très belle collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel et l'on peut dire qu'ils frappent fort en cette rentrée littéraire 2018. Mélange détonant entre roman noir, thriller et chronique familiale, l'auteur nous propose un voyage sans concession dans les abysses de l'âme humaine doublé d'expérimentations stylistiques vraiment originales en terme d'écriture. Suivez le guide !

Dustin Tillman est un psychologue à qui tout semble réussir. Heureux en ménage, père de deux fils, installé solidement en terme professionnel, il mène une vie agréable et à priori sans nuages à l'horizon. Cependant, le jour où son frère adoptif est innocenté du crime épouvantable de leur famille il y a plus de 20 ans, le passé remonte à la surface. La carapace se fendille, les flashback affluent et tout va être remis en question. Contradictions, apparences trompeuses, folie galopante, perception troubles se conjuguent et vont amener les personnages principaux vers des zones d'ombre qu'ils auraient bien voulu enfouir définitivement et qui vont ressurgir pour le plus grand plaisir sadique du lecteur ! Rajoutez là-dessus, une enquête échevelé sur un serial-killer noyant ses victimes alcoolisées et vous obtenez un cocktail explosif et bien dérangeant par moment.

Disons-le tout net, ce livre ne plaira pas forcément à tout le monde tant il bouscule des conventions bien établies. En effet, désirant se mettre réellement dans la peau des personnages (qui sont tous plus ou moins barrés ce qui n'arrange rien ! - sic -), l'auteur a bougé les lignes en terme d'écriture en rajoutant des blancs pour simuler les hésitations, les interruptions orales, certaines phrases se terminent de manière abrupte sans ponctuation ni syntaxe respectées. Ça m'a beaucoup surpris au départ, au point même de me demander si ce n'était pas une erreur d'impression ! C'est très déstabilisant mais au fil de la lecture, le stratagème fonctionne à plein régime et l'on comprend mieux les raisons de cette mise en page et en mots divergents. Cela distille une ambiance bien sombre, réaliste et prenante à souhait qui enrichir l'expérience et l'amène vers des sommets insoupçonnés au préalable.

Malgré cette difficulté d'appréhension de l’œuvre de prime abord, j'ai été captivé dès le départ par les protagonistes du récit. Le malheur plane sur nombre d'entre eux, hantés qu'ils sont par un passé épouvantable qu'ils ont essayé d'effacer de leur conscience. Chacun a tenté de se reconstruire vaille qui vaille avec plus ou moins de bonheur : certains se sont réfugié dans leur travail, d'autres dans les paradis artificiels ou encore le déni. Les personnages sont traités avec finesse et livrent leurs secrets petit à petit. Loin de se contenter d'une construction linéaire et classique, l'auteur se plaît à mêler passé et présent, changer les points de vue et revenir parfois sur des éléments que l'on pensait être des certitudes mais qui s'avèrent finalement être de belles fausses pistes. Tout est fait pour perdre le lecteur, l'orienter dans de mauvaises directions pour mieux le capturer de nouveau quelques chapitres plus tard. J'aime me faire bousculer et tromper par un auteur, j'ai été servi ici !

Bon, nous ne sommes clairement pas dans une œuvre qui respire la joie de vivre. Au programme, souffrance, séparation, deuil, folie insidieuse, famille dysfonctionnelle... Autant d'éléments qui se complètent les uns les autres, enrichissent la trame et la rendent parfois brillante tant tout a été parfaitement pensé et agencé. C'est grisant et flatte l'intellect tout en étant très accessible en terme de lecture. Passé la surprise stylistique dont je vous parlais précédemment, l'ouvrage est d'une grande clarté, aéré, vif et toujours en mouvement. Pas de gros passages à vide et de longueurs, l'auteur s'y entend pour insérer suspens et attente dans le cœur du lecteur avec les nombreuses révélations successives qui nous sont livrées.

On a donc affaire ici à un sacré roman qui passé une première phase de découverte-apprivoisement livre une histoire terrifiante aux personnages écorchés vifs qui reste longtemps en mémoire et donne à réfléchir sur l'humain et sa destinée. Une Douce lueur de malveillance est un bien bel ouvrage que je ne peux que vous conseiller, il ne ressemble vraiment à aucun autre.

jeudi 6 septembre 2018

"Nami" de Bianca Bellova

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L'histoire : Voici l’histoire d’un jeune garçon qui grandit sur les rives d’un lac en train de s’assécher, quelque part au bout du monde...

Un village de pêcheurs. Un rivage qui recule de manière inquiétante. Les hommes ont de la vodka, les femmes des soucis, les enfants de l’eczéma. Nami, lui, n’a rien, hormis sa grand-mère aux mains immenses. Mais il a aussi un destin devant lui, un premier amour, et tout ce qui suit. Cependant, quand une vie commence à la toute fin du monde, elle peut peut-être finir à son début. Cette histoire est aussi vieille que l’humanité. Pour son héros, jeune garçon qui se lance dans sa quête avec pour seules armes son obstination et le manteau qui appartenait à son grand-père, il s’agit d’un pèlerinage.

La critique de Mr K : C'est les impressions sur une très belle lecture que je vais partager aujourd'hui avec vous. Nami de Bianca Bellova est une petite merveille dans le domaine du roman initiatique, un genre que j'affectionne tout particulièrement et qui avec cet ouvrage trouve un nouveau petit classique en puissance tant l'histoire contée, la puissance de la langue accompagnent le lecteur vers des horizons lointains et insoupçonnés.

Le héros éponyme est un jeune garçon qui n'a plus de parents. Le père a disparu dès sa naissance, la maman (une fille de mauvaise vie selon les rumeurs) n'est plus là. Nami vit donc dans un petit village de pêcheurs au bord d'un lac. Élevé par ses grands-parents entre un grand-père frustre et fort en gueule et une grand-mère très maternelle, il vit heureux malgré la rudesse de ses conditions de vie, la misère ambiante et l'occupation soviétique qu'il entrevoit de son œil d'enfant sans réellement en mesurer l'impact. À ce propos, à aucun moment du récit, il ne sera précisé dans quel pays se situe l'action, mais à travers la nourriture et quelques détails sur les us et coutumes, on devine qu'on se situe en Europe Orientale.

La mort de ses proches va propulser Nami dans une autre dimension. Le jeune homme qui voit son toit occupé par un ponte local décide de partir en quête de son passé et va par là même parcourir le monde à la recherche de réponses sur lui, sa nature et ses origines. Longue sera sa route vers la capitale qui le verra livré à lui-même dans un univers hostile où il fera cependant des rencontres marquantes qui le guideront vers une vérité à laquelle il aspire. La quête d'une mère est sans aucun doute la plus importante qu'il soit pour un gamin qui va au fil des pages grandir, affronter la vie, les hommes et la destinée.

On se prend très vite au jeu pour ne pas dire immédiatement. Le personnage est très attachant, libre sans l'être vraiment, il tente avec ses maigres moyens de survivre. Se nourrir, se loger, trouver des indices, affronter aussi les affres de l'adolescence puis de la vie d'homme. On grandit avec lui, l'accompagnant dans ses errances, ses détours, ses épreuves mais aussi les petites joies de l'amitié, l'amour et de l'accomplissement de soi. C'est pur, brut de décoffrage par moment et totalement universel dans sa portée. Légende moderne doublée d'un destin particulier prenant et emballant, la lecture s'effectue toute seule, sans effort, avec un intérêt renouvelé et une densité qui ne fait que prendre de l'ampleur au fil du parcours de Nami.

Malgré son opacité voulue, le background renforce l'empathie du lecteur envers notre jeune héros : cet univers presque clos est dur, la pauvreté partout, la vie pas facile. Enchaînant les boulots, parfois les désillusions, il lui faut être solide dans ce pays livré au joug d'une puissance envahissante qui produit ressentiment, inégalité et injustice. Ce n'est pas à proprement parlé le fond de l'ouvrage (qui s'attache essentiellement au personnage principal) mais ce livre est une belle fenêtre sur la vie d'un pays sous la domination d'une puissance hégémonique, ne tombant jamais dans le manichéisme pur et dur (chacun ici a sa part de lumière et d'ombre), on est soufflé par l'ambiance insufflée dans ses lignes qui hantent longtemps après sa lecture les synapses du lecteur pris au piège.

Il faut dire que l'écriture de Bianca Bellova est magique. Subtile et envoûtante, volontiers poétique à certains égards avec un renouvellement constant dans les images et une concentration forte en émotions pures, le mot voyage littéraire n'est ici pas usurpé avec une expérience vraiment hors norme qui prend au cœur et aux tripes. La beauté est présente partout ici même dans les passages les plus noirs, l'écriture est un écrin sans pareil pour une histoire intemporelle et saisissante. Un must ni plus ni moins, une lecture inoubliable que je vous invite à découvrir au plus vite !

samedi 1 septembre 2018

"La Disparition d'Adèle Bedeau" de Graeme Macrae Burnet

9782355846472oriL'histoire : Manfred Baumann est un solitaire. Timide, inadapté, secret, il passe ses soirées à boire seul, en observant Adèle Bedeau, la jolie serveuse du bar d'une petite ville alsacienne très ordinaire.

Georges Gorski est un policier qui se confond avec la grisaille de la ville. S'il a eu de l'ambition, celle-ci s'est envolée il y a bien longtemps. Lorsque Adèle disparaît, Baumann devient le principal suspect de Gorski. Un étrange jeu se met alors en place entre les deux hommes.

La critique de Mr K : Terrible lecture aujourd'hui avec la nouvelle publication en français d'un ouvrage de Graeme Macrae Burnet aux éditions Sonatine après le formidable L'Accusé du Ross-Shire qui m'avait enchanté et marqué lors de sa lecture l'année dernière. Dans ce nouvel ouvrage, cet auteur écossais diablement doué explore les arcanes de la banalité pour mieux la déstructurer et au final surprendre ses lecteurs après les avoir irrémédiablement attirés dans la toile savamment constituée par ses soins minutieux.

Quand une jeune serveuse disparaît sans prévenir et sans laisser de traces, c'est toute une petite communauté qui est en émoi. Jolie, très sérieuse dans son travail, plutôt taciturne et pas du genre à lever la jambe, cette disparition interroge et inquiète. Est-elle partie sans prévenir personne sur un coup de tête ? A-t-elle rencontré la mauvaise personne en rentrant chez elle ? La police enquête et nage dans le flou intégral. L'enquêteur Gorski a bien du mal à se dépêtrer de cette affaire qui s'enlise à cause du manque d'indices et des dissimulations des témoins potentiels. En parallèle de son enquête, on suit le parcours chaotique de Baumann, un homme miné par la solitude et son caractère asocial. Au fil du déroulé, nous allons en apprendre beaucoup sur ces deux hommes en constante opposition et quand la vérité éclatera, personne ne sera épargné.

Grand amateur de Simenon et Claude Chabrol, Graeme Macrae nous propose un voyage effroyable au fin fond de l'âme humaine. Certes il y a une enquête mais finalement elle passe souvent au second plan. Les avancées sont très timides, le policier quelqu'un de posé, et finalement il ne se passe pas grand chose durant les 281 pages de ce roman. Et pourtant, il est d'une richesse incroyable, d'une profondeur qui touche parfois au sublime avec des personnages ciselés comme rarement j'ai pu en rencontrer dans un ouvrage de ce genre. C'est bien simple, chaque chapitre apporte sa pierre à l'édifice entre banalité du quotidien décortiqué et flashback qui révèlent des passés lourds de conséquences sur une existence entière. Chaque être humain est unique et derrière chaque individualité se cache une vie faite de joies mais surtout de ruptures et de failles qui construisent un destin. Alors le rythme est lent, le mille-feuilles de caractérisation des personnage se prépare en douceur, par petites couches successives mais quand arrive le dernier tiers de l'ouvrage, tout prend sens, s'emboîte parfaitement et procure un plaisir de lire assez unique.

Vie de famille compliquée, solitude aliénante dans notre société, quiproquo, incompréhension, paranoïa latente, rumeurs et moqueries, grisaille ambiante et avenir bouché sont les ingrédients d'une recette classique du roman policier-noir qui bascule dans l'ouvrage référence grâce à la langue fine, exigeante et très accessible de cet auteur décidément à suivre. J'ai pour ma part accroché immédiatement, notamment sur les deux personnages principaux qui m'ont rappelé des proches ou des personnes que j'ai pu connaître. La tension est palpable très vite et l'émotion gagne profondément le lecteur, l'influençant même sur ses réflexions sur soi. La Disparition d'Adèle Bedeau, au delà de son caractère policier et étude de caractère, nous renvoie à nous, à la fragilité de l'existence et de ces épisodes de tristesse qui parfois gagnent le cœur et l'âme de chacun, mêlant spleen et nostalgie.

Je dois avouer que ce roman m'a profondément touché, m'a laissé tout groggy une fois la dernière page tournée. L'ascenseur émotionnel est total, j'aime être déstabilisé et ému lors d'une lecture. Celle-ci restera longtemps gravée dans ma mémoire. Avis aux amateurs !


mercredi 29 août 2018

"Nous, les vivants" d'Olivier Bleys

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L'histoire : Perché dans les Andes à 4 200 mètres d’altitude, le refuge de Maravilla défie la raison. C’est là, au ras du vide, que Jonas, un pilote d’hélicoptère venu ravitailler le gardien, se trouve bloqué par une tempête.

Dans la petite maison cernée par les neiges, il fait la connaissance d’un personnage étrange prénommé Jésus que l’on a chargé de surveiller l’improbable frontière entre l’Argentine et le Chili. Commence alors, dans l’immense solitude des montagnes, une longue randonnée dont le lecteur – et peut-être le narrateur – ne sait plus très bien s’il s’agit de la réalité ou d’un rêve.

La critique de Mr K : Voila un étrange roman qui fait son petit effet en ces temps de rentrée littéraire. Tout juste paru chez Albin Michel, cet ouvrage fait la part belle à l'introspection, la Nature mais aussi à la spiritualité. Suivez-moi en pleine Cordillère des Andes pour un voyage livresque vraiment pas comme les autres et qui m'a particulièrement plu.

Jonas travaille comme pilote d'hélicoptère. Il est argentin, vit au pied des montagnes et ses missions consistent essentiellement en du ravitaillement de refuges isolés en altitude et des sauvetages occasionnels de randonneurs / alpinistes égarés. La région est très dangereuse entre la météo capricieuse, le milieu naturel hostile et rigoureux, l'enclavement de la région qui la plonge dans un certain isolement... Autant dire que le travail du héros est essentiel. Marié et père d'une petite fille, son existence simple le rend heureux et épanoui.

Lors d'une mission de routine qui l'emmène à plus de 4000 mètres dans le refuge de Maravilla, Jonas se retrouve bloqué au sol par le mauvais temps. Difficile en effet de manœuvrer sans danger un hélicoptère en pleine tempête de neige ! Il doit prendre son mal en patience en compagnie du gardien du refuge, de son vieux chien neurasthénique et de Jesus, le mystérieux garant du bon tracé de la très très très longue frontière argentino-chilienne. Le temps, les jours passent, la situation perdure, Jonas ne peut rentrer chez lui. Comme si, son destin, sa vie étaient liés à cet endroit. Rêve et réalité vont se rencontrer et la vérité sera révélée lors d'une randonnée aux accents métaphysiques...

Long de 180 pages, Nous, les vivants se lit d'une traite. J'ai plongé dedans quasiment immédiatement grâce à la langue simple, épurée et d'une grande douceur d'Olivier Bleys. Il y a du Fermine et du Schmitt ici, car derrière la trajectoire de Jonas, se cache une belle parabole sur l'homme. Difficile de creuser et d'expliquer toutes mes impressions sans dévoiler le retournement final. J'avoue simplement l'avoir deviné assez vite mais sans que cela ne me gâche ma lecture car l'intérêt de ce livre réside tout autant dans le récit pur que dans ce qui l'implique, les réactions qu'il suscite et les réflexions qu'il peut nourrir.

Tout est source d'émerveillement, de mystère et de réflexion au fil de la lecture. Complètement happé dès les premières pages, j'ai suivi allègrement les pas de Jonas. Partageant avec lui ses joies d'une vie simple qui l'apaise et le rend heureux, on l'accompagne par la suite dans ses doutes et ses réflexions plus profondes quand les choses se gâtent. C'est un homme nu qu'on nous livre ici, un homme désarmé face aux événements, face à un fatum qui semble le poursuivre et lui imposer une séparation très douloureuse. Tout autour la nature magnifiée, les personnages étranges et taiseux qui l'entourent soulignent le personnage principal et le font encore plus ressortir pour l'exposer davantage. Solitude, isolement mais aussi rudesse du milieu se mêlent inextricablement et quand le contenu prend une portée plus symbolique encore, l'oeuvre s'évade vers une dimension supplémentaire et propose un récit quasi initiatique qui nous emmène loin, très loin...

Très belle lecture donc que cet ouvrage à la fois très abordable et riche en sous-texte. Le récit décolle et ne relâche jamais la pression sur son protagoniste principal et le lecteur. De beaux ingrédients pour une recette à retenir!

jeudi 16 août 2018

"Scènes de la vie carcérale" d'Aïssa Lacheb

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L'histoire : Treize ans après, Aïssa Lacheb revient à ce qu'il a vu de la prison en France et raconte dans une langue unique, pleine de violence et de compassion, la réalité de l'univers carcéral, de l'intérieur : tragique, humain, monstrueux, bouleversant.

La chronique de Mr K : Voila un ouvrage qui me faisait de l’œil depuis bien trop longtemps dans ma PAL. C'est une fois de plus le hasard qui avait placé sur mon chemin Scènes de la vie carcérale d'Aïssa Lacheb. Témoignage unique sur le milieu carcéral, vécu de l'intérieur par un braqueur de banque, j'ai toujours été attiré par les récits se déroulant dans des lieux clos de détention (prison, asile psychiatrique...). Belle lecture que celle-ci que j'ai dégustée en un temps record entre souvenirs personnels de l'auteur, rencontres improbables et propos plus généraux non dénués d'intérêt quand on traverse une période où le tout répressif est trop souvent prôné au détriment de la réinsertion.

L'auteur à défaut de décrocher la lune lors d'un braquage se retrouve à écoper d'une peine de vingt ans de réclusion (il en effectuera un peu moins grâce aux remises de peine). À travers de très courts chapitres (pas plus de dix pages maximum), comme des éclats / fragments d'existence, Aïssa Lacheb nous raconte l'incarcération, le monde interlope de la prison. Il se concentre davantage sur ses rencontres, son milieu et ses expériences plus que sur lui-même. Pas nombriliste pour un sou, focalisé sur son envie de transmettre l'image la plus juste de la prison, on ne trouve pas ici de longues descriptions du quotidien du condamné. Pour cela, penchez-vous sur d'autres œuvres dont le cultissime livre d'Hugo : Les Derniers jours d'un condamné.

On croise de sacrés personnages et l'on passe très facilement de l'effroi au rire. Les monstres restent des humains malgré tout, la folie furieuse côtoie ici les décrochés de la société, les idiots incultes et les petites frappes. Certains passages sont rudes car ils donnent à voir tout un aspect de notre société que l'on aimerait ignorer, ne pas connaître. Certes la responsabilité individuelle de chaque faute, délit, crime est indiscutable mais à la faveur d'observations et de remarques bien senties de l'auteur, on se prend à découvrir failles et faiblesses de notre système. Car quand on remonte aux causes, les défaillances familiales et d'ordre privées se conjuguent bien souvent avec la déficience du système scolaire et d'insertion. Pas de manichéisme pour autant, on est ici dans la nuance, l'apport de réflexion n'est mené que pour livrer un portrait brut et sans propagande d'aucune sorte de ce qu'a pu vivre Aïssa Lacheb.

En filigrane, l'auteur nous fait part de son parcours en distillant de-ci de-là quelques éléments : son appétence pour la lecture et l'écriture tout d'abord, ses barrières morales aussi (braqueur à l'ancienne, il s'inquiète notamment à un moment de l'évolution des jeunes délinquants) et son œil aiguisé sur le monde judiciaire où finalement l'humain devient un numéro et peut parfois se retrouver traité comme un morceau de viande sans esprit. Lui passera une dizaine d'années tranquille étant quelqu'un de plutôt aidant avec les autres sans pour autant se laisser faire.

Écrit simplement mais avec fougue et une conviction impressionnante, Scènes de la vie carcérale se lit tout seul avec un plaisir renouvelé. On passe par différentes phases émotionnelles qui s'avèrent profondes et durables. Cela donne envie de découvrir davantage cet auteur qui par l'écriture a touché à la rédemption. Un indispensable ouvrage à lire si le sujet vous intéresse.

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mardi 7 août 2018

"Quiproquo" de Philippe Delerm - ADD-ON de Mr K

qiuproquoJ'ai déjà lu et chroniqué cet ouvrage le 27/10/15. Mr K vient de le terminer et de le chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de la mienne.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "Quiproquo", ça se passe par là.

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jeudi 2 août 2018

"Ce que le jour doit à la nuit" de Yasmina Khadra

 

ce que le jour

L’histoire : Algérie, années 1930. Les champs de blés frissonnent. Dans trois jours, les moissons, le salut. Mais une triste nuit vient consumer l’espoir. Le feu. Les cendres. Pour la première fois, le jeune Younes voit pleurer son père.

Confié à un oncle pharmacien, dans un village de l’Oranais, le jeune garçon s’intègre à la communauté pied-noire. Noue des amitiés indissolubles. Et le bonheur s’appelle Émilie, une "princesse" que les jeunes gens se disputent. Alors que l’Algérie coloniale vit ses derniers feux, dans un déchaînement de violences, de déchirures et de trahisons, les ententes se disloquent. Femme ou pays, l’homme ne peut jamais oublier un amour d’enfance...

La critique de Mr K : C’est toujours un grand plaisir de replonger dans l’œuvre de Yasmina Khadra. Certes c’est souvent éprouvant mais on a affaire à un grand auteur qui a un don incroyable pour la narration romanesque et en même temps pour porter un regard sans concession sur l’Homme et sa propension à vouloir asseoir son pouvoir par la violence et l’injustice. Ce titre ne fait pas exception, Ce que le jour doit à la nuit va explorer, à travers le récit de la vie d’un jeune garçon, la société algérienne coloniale puis son émancipation du joug français. Plus apaisé malgré un background pas facile, cet ouvrage a été dévoré en deux jours avec aucune possibilité de revenir en arrière.

Durant les près de 500 pages de l’ouvrage, on suit donc le destin contrarié du jeune Younès qui se voit très vite confié à son oncle par un père désemparé de ne pas avoir réussi à reprendre la main sur l’existence de sa famille après la perte de leurs terres ancestrales. De la pauvreté dont il est issue, Younès a appris à se contenter de peu et à toujours respecter les anciens et l’ordre établi. Timide, réservé, peu sûr de lui, grâce à ce nouveau cocon familial, il ne manquera de rien. Vivant dans l’aisance (mais sans exagération), il va aller à l’école et se construire un bel avenir professionnel, chéri et aimé par son oncle et sa tante qui ne pouvaient pas avoir d’enfants.

En parallèle, il va se constituer une bande de copains où règne l’amitié indéfectible ou presque... C’est l’époque des sorties, des conneries et de l’éveil des sens (scène très sympathique et emblématique de la visite au bordel). L’irruption de la belle Émilie qui cristallise les passions de tout le village va fissurer le tableau. Crispations, tensions, rivalités et trahisons vont s’enchaîner autour d’elle au grand dam de Younès qui par sa tendance à ne pas choisir, à ne pas s’engager va se compliquer la vie et au final passer à côté de sacrées bonnes choses. Au delà des drames intimes narrés, l’irruption des événements algériens, la guerre civile (parfois fratricide) vont rajouter une dimension supplémentaire à une histoire qui explore sans fard et avec justesse la vie d’une communauté qui évolue inexorablement malgré les vents contraires.

Avec Khadra c’est bien simple, il suffit de deux / trois chapitres pour se retrouver happé par le souffle de l’histoire. On s’attache très vite aux personnages (même le héros qui personnellement m’a agacé plus d’une fois) que l’auteur cisèle à merveille sans pour autant tartiner des pages et des pages de descriptions et de flashbacks. Quelques mots, un ou deux paragraphes et les voila propulsés sur la scène et les événements feront le reste. C’est vivant, bouillonnant et d’une grande fraîcheur. Bon, ils ne sont pas épargnés et ils prennent un certain nombre de coups mais ils restent vivants dans le sens où chacun à sa manière essaie de surmonter les drames et les tensions. Une vie humaine est tellement riche et les épreuves sont nombreuses, Khadra en aborde beaucoup dans ce roman fleuve s’étendant principalement de 1930 à 1962 date de l’indépendance algérienne: l’ascenseur social à l’épreuve des déterminismes sociaux culturels, la posture paternelle et la nécessité de la dépasser, l’amitié qui s’effiloche avec les épreuves de la vie, le mystère de l’amour et ses innombrables méandres (désir, jalousie, obstacles innombrables), la soif de liberté de toute une nation et l’incurie de la puissance coloniale avec la nécessité pour chacun de prendre position... Vous l’avez compris, l’Histoire fait ici partie intégrante des destins contés. Jamais envahissante mais toujours éclairante et révélatrice, elle densifie les traits et donne à voir un monde en pleine mutation.

Ce roman est aussi un très beau miroir sur la société algérienne de l’époque et sa course ensuite à l’indépendance. Très nuancé comme à son habitude, Khadra s’attache avant tout à transmettre une vision réaliste et profondément humaniste de ce pays au passé complexe et toujours douloureux encore aujourd’hui. Des bidonvilles d’Oran aux quartiers bourgeois, en passant par quelques incartades en Europe, cet ouvrage nous fait partager une ambiance, des mœurs et des coutumes parfois dépaysantes. L’immersion est totale, les images mentales se bousculent et procurent une expérience de lecture optimum sans temps morts ni passages rébarbatifs. Il faut dire aussi que l’auteur a toujours une aussi belle plume, accessible, souple et maline à l’occasion. Un pur bonheur de lecteur que je vous convie à découvrir au plus vite si ce n’est toujours pas fait !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- L'Attentat
- Les Hirondelles de Kaboul
- Les Agneaux du seigneur

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jeudi 19 juillet 2018

''L'Accompagnatrice" de Nina Berberova

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L'histoire : En quelques scènes où l’économie des moyens renforce l’efficacité du trait, Nina Berberova raconte ici les relations d’une soprano issue de la haute société pétersbourgeoise, avec Sonetchka, son accompagnatrice, bâtarde et pauvre ; elle décrit leur exil dans les années qui suivent la révolution d’Octobre, et leur installation à Paris où leur liaison se termine dans le silencieux paroxysme de l’amour et de la haine. Virtuose de l’implicite, Nina Berberova sait tour à tour faire peser sur les rapports de ses personnages l’antagonisme sournois des classes sociales et l’envoûtement de la musique.

La critique de Mr K : Retour chez Actes Sud aujourd'hui avec L'Accompagnatrice de Nina Berberova, un roman russe plutôt court se déroulant au lendemain de la révolution de 1917. J'avais déjà entendu parler de cette auteure et sur IG, quand j'ai posté une photo du livre lors de ma lecture, nombre d'igers m'ont indiqué leur grande affection pour cette auteure. C'était de très bon augure et ma lecture loin de les désavouer m'a fait découvrir une auteure vers laquelle je reviendrai très vite tant j'ai été pris sous le charme du récit et du style de l'écrivain.

Sonetchka est d'extraction pauvre, son avenir semble bouché. Vivant seule avec sa mère, le quotidien est rude et la révolution bolchevique n'a pas vraiment changé grand-chose dans son existence. Le père étant parti depuis longtemps, les deux femmes survivent d'expédients et attendent un avenir meilleur. Seul rayon de soleil dans cette morne existence, le piano. Possédant un vieil instrument à la maison, Sonetchka en joue très bien et une opportunité va se présenter. Par l'entremise de sa mère et de connaissances, elle va rentrer au service d'une soprano en tant qu'accompagnatrice à demeure (ce qui consiste essentiellement à jouer du piano pendant que l'artiste effectue ses vocalises et répétitions). Ça va être l'occasion pour elle de pénétrer dans un nouveau monde qu'elle ne soupçonnait pas, de s'élever socialement mais aussi de nourrir du ressentiment envers cette femme à qui tout a réussi et qui renvoie indirectement et de façon inconsciente la jeune fille à sa triste condition d'origine.

Ce roman est tout d'abord un magnifique portrait de femme. Tout sépare l'accompagnatrice de sa patronne : l'extraction sociale, l'apparence physique, le caractère et pourtant la rencontre va révéler qu'elles étaient faites pour travailler ensemble. L'embauche se fait vite et très rapidement des rapports particuliers s'instaurent entre elles. Très complexes, ils s'agit de fascination d'une jeune déshéritée pour un astre qui semble inatteignable, c'est aussi la jalousie qui fait son apparition et qui nourrit l'envie qui en découle de posséder ce que la soprano semble parfois dédaigner. Lutte des classes masquée derrière un caractère effacé, la patronne elle s'est attachée à la jeune fille qui remplit parfaitement son rôle et lui inspire une compassion non feinte. Bien que complémentaires, ces deux personnages ne se comprennent pas vraiment et quand apparaît un élément déstabilisant pour la soprano, vont s’enchaîner des révélations et des tractations qui mèneront à une fin qui redistribuera définitivement les cartes. Autour d'elles gravitent une série de personnages plus ou moins présents qui eux aussi sont traités avec beaucoup de finesse, chacun intervenant ou non directement et abondant le récit de détails à priori anodins mais qui révéleront leur importance au fil du déroulé de l'histoire.

Ce récit est aussi une remarquable plongée dans la Russie post 1917 avec au détour des circonvolutions de la trame le portrait parfois glaçant d'une réalité bien éloignée du rêve promis : l'aliénation sociale est toujours de mise avec de beaux focus sur le quotidien des plus pauvres aux plus aisés. La différence est énorme et se révèle très vite être l'un des moteurs du personnage principal que cet état de fait révolte. Queue devant les magasins, problème pour se chauffer, déterminisme social se confrontent ainsi avec un luxe ostentatoire dans une famille où l'on mange toujours à sa faim, où le chauffage fait partie de la normalité et où l'on s'apitoie sur les pauvres au lieu de réellement agir pour les sortir de l'ornière. La révolution russe semble avoir accouché d'une souris, il faut dire qu'elle en est encore à ses balbutiement et l'après Nicolas II a mis du temps à se dessiner. On retrouve aussi à travers ce roman, l'âme russe mâtinée de romantisme, de résistance face à l'oppression (omniprésence du froid notamment) et sa fascination pour les éléments naturels avec ici ou là quelques description très bien glissées pour enrichir personnages et contexte. Ajoutons à cela la dimension artistique qui émane de ce court roman très esthétisant : on lit ainsi de très beaux passages sur la musique, le jeu au piano, le travail de la voix et les petites séquences de collaboration entre l'accompagnatrice et sa patronne touchent justes et au cœur.

On passe donc un excellent moment en compagnie de cette auteure qui écrit divinement bien. Très accessible, simple et profonde, l'écriture est enveloppante à souhait, ménage un suspens redoutable tout en proposant de véritables tableaux entre clarté et obscurité, tant la dichotomie de l'âme humaine y est exposée sans vergogne mais toujours dans le souci d'optimiser l'histoire et le plaisir de lire. L'Accompagnatrice est un petit classique dans son genre que je vous invite à découvrir au plus vite !

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