lundi 12 novembre 2018

"Écoute-le battre" de Marie Vautier

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L'histoire : De faux espoirs en vraies désillusions, les neuf personnages de ce recueil pourraient baisser les bras, se fondre dans les jours qui passent. Mais il y a cette étincelle au fond d’eux : celle qui les fait ne pas renoncer, croire en l’improbable. Et quand le hasard s’en mêle...

Marcus le déclassé, Daniel sur qui pèse un secret d’enfance, Lana qui n’a pas pris son envol, Irène qui rejoue une partie de son histoire, et les autres. Ils vont être prêts à changer les règles, à faire un pas de côté et à se découvrir tout à coup aux antipodes de ce qu’ils pensaient être, si différents, si vivants.

Avec ce cœur qui continue de battre, envers et contre tout.

Et le poète inconnu, qui apparaît ou disparaît, l’a bien compris qui vient poser ses mots ici ou là...

La critique de Mr K : Retour aujourd'hui sur une lecture à fleur de mot et d'émotion avec ce magnifique recueil de nouvelles intimistes parues chez les éditions Quadrature le mois dernier. Écoute-le battre de Marie Vautier, nous convie à travers neuf courts récits à partager un moment clef de la vie de neuf personnes au bout du rouleau ou au bord de la rupture. Mais un supplément d'âme, une rencontre, une lecture, une réflexion ou encore une observation va les mener au delà de ce qui leur semblait possible...

Véritable plongée au cœur de la condition humaine avec son cortège de doutes, de prises de conscience ; on croise des parcours bien différents au fil des nouvelles qui nous sont proposées ici. Ainsi une femme à la vie désespérante va connaître un instant de grâce et de révélation dans une bibliothèque municipale, un homme divorcé déclassé professionnellement va faire une découverte qui pourrait changer un temps son quotidien morose et lui permettre de renouer avec son fils, une femme nous compte son cycle de rupture et de renaissance à travers un texte hypnotique, un homme attend une femme dans une chambre d’hôtel pour refaire sa vie avec elle (mais viendra-t-elle ?), un relecteur d'épreuve littéraire va découvrir sur le palier de sa porte une poupée gonflable qui pourrait bien changer sa vie et lui permettre de sortir de son existence solitaire et recluse, une femme repense à un lointain passé amoureux alors que sa meilleure amie est prête à se séparer de son mari pour refaire sa vie avec son amant, un homme voit un douloureux passé ressurgir dans sa mémoire à la faveur du visionnage d'un reportage sur un directeur d'ONG africaine, un directeur d'école s'apprête à partir pour son dernier jour de travail avant la retraite et forcément il appréhende, et enfin, l'esprit d'un voyou récemment décédé se raconte et se livre de manière franche et sans fioriture dans des réflexions post-mortem.

Divers, vous avez dit divers ? Oui et non à la fois. Certes, dans Écoute-le battre, on explore nombre d'aspects différents d'une vie humaine : la filiation, l'amour, l'amitié, le désir, le travail, la déchéance suite à un échec pro, la mort, les origines mais le fil conducteur du basculement relie l'ensemble de fort belle manière et donne une cohérence saisissante à l'ensemble des textes proposés. Tout ce qui fait la richesse de nos existences est ici décortiqué de manière frontale, sans chichis et avec un sens de l'économie de mot rare. La nouvelle a cette exigence de devoir faire court, de réussir à caractériser sur très peu de pages une vie entière dans sa complexité. Marie Vautier fait très fort, elle réussit haut le main ce pari que je trouve toujours très risqué et avec un sens de la narration millimétré, un goût pour l'essentiel et en se maintenant dans une certaine retenue. Elle parvient à nous livrer des portraits d'une grande humanité, nuancés et très touchants. Chaque récit est ainsi une fenêtre ouverte sur une existence en suspens parfois, souvent en perte de vitesse et l'on se prend en pleine tête cette mélancolie indubitable qui nous assaille quand notre existence semble nous échapper. C'est d'une grande pureté, d'une sensibilité incroyable qui force le respect et, je dois bien l'avouer, humidifie les yeux à l’occasion tant on touche parfois à la grâce, à l'espoir mais aussi au malheur avec un grand M.

Autre fil conducteur, un livre de poésie à couverture bleue dont les mots sont égrainés dans certaines nouvelles, accompagnant les protagonistes le temps d'un verre au bar, d'une trouvaille sur leur lieu de travail ou un prêt occasionnel entre connaissances. Le mystérieux poète surgit puis repart aussitôt de ces vies instables ou à l'arrêt et va (ou non) dérégler une situation ou du moins indiquer une direction, un souffle à suivre. Ce poète inconnu c'est aussi un peu l'auteur qui par un phrasé unique entre simplicité et poésie de tous les instants englobe le lecteur dans une douce torpeur teintée parfois d'amertume et de regret.

Rarement un recueil de nouvelles ne m'aura autant bousculé intérieurement, provoquant émotions perlées et réflexions plus profondes. L'empathie fonctionne ici à plein et l'on ressort ébranlé mais heureux de cette lecture à la saveur unique. Un petit bijou à déguster sans limite.

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samedi 10 novembre 2018

"Bratislava 68, été brûlant" de Viliam Klimacek

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L'histoire : Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.

Au printemps 1968, le parti communiste tchécoslovaque expérimente le "socialisme à visage humain". La censure est interdite, les frontières s’ouvrent vers l’Ouest, les biens de consommation font leur apparition… Un vent de liberté souffle sur le pays.Cet été là, Alexander et Anna montent dans leur Skoda Felicia, un cabriolet flambant neuf, pour rejoindre leur fille Petra à Bratislava où elle vient de terminer de brillantes études de médecine. Tereza, fille d’un cheminot rescapé des camps de concentration et d’une éditrice à la Pravda qui ont longtemps accueilli des réfugiés hongrois de 1956, séjourne dans un kibboutz en Israël pour renouer avec sa culture juive. Jozef, pasteur défroqué pour avoir refusé de dénoncer des paroissiens auprès du Parti, fait ses premières armes à la radio.

Dans la nuit du 20 au 21 août, tandis que les tanks soviétiques envahissent la ville, le destin de ces trois personnages et de leurs familles va basculer. Pendant quelques heures, la frontière avec l’Autriche reste ouverte, Vienne est à une heure de train. Chacun devra alors faire un choix : partir ou rester ? Fuir la violence ou résister à l’oppresseur ?

La critique de Mr K : Une fois de plus, je me suis fait cueillir par un ouvrage de chez Agullo. Quand la grande Histoire rencontre les destinées individuelles, on a souvent affaire à un récit porteur de sens et au souffle puissant. C'est le cas avec ce Bratislava 68, été brûlant de Viliam Klimacek, auteur reconnu dans son pays qui a construit son roman autour de témoignages qu'il a pu collecter au Canada auprès de réfugiés de la vague d'émigration de 1968 et de leurs enfants. Il a ensuite changé les noms, mélangé les destinées et brodé quelque peu pour étoffer ce roman qui laissera des traces et m'a totalement submergé d'émotions me procurant un rare plaisir de lecture.

Inutile de vous faire languir plus longtemps, ce roman est une vraie petite bombe qui emporte tout sur son passage, rendant furieusement addictif le lecteur qui ne peut décemment pas relâcher l'ouvrage tant il happe l'esprit, le marque au fer rouge et lui donne mille et une occasions d'éprouver de multiples sensations et nourrir la réflexion. Face à l'invasion de notre pays par une puissance étrangère, que ferions-nous ? Au centre du récit, les personnages se débattent avec leurs conditions, leurs désirs et aspirations, et malheureusement l'absence de choix qui caractérise en premier lieu un univers totalitaire. L'URSS veut remettre dans le rang le Parti Communiste tchèque et ils ne vont pas y aller avec le dos de la cuillère. Lors du printemps de Prague, la population avait pu entr'apercevoir des réformes humanistes et libératrices ; l'arrivée des tanks à la fin de cet été 1968 va ruiner à jamais leurs espoirs.

Après quelques chapitres permettant de planter le décor, présenter les principaux protagonistes de l'histoire, on arrive très vite à la date fatidique qui va bouleverser définitivement les personnages, le pays et plus globalement le monde. Au delà d'un panorama épatant sur la Tchécoslovaquie de l'époque, du fonctionnement interne du pouvoir, des nominations administratives mais aussi de la vie quotidienne du peuple, l'auteur donne à voir surtout le début de la diaspora tchèque qui commence vraiment avec la fuite massive qu'engendre la remise en ordre soviétique. Famille déchirées et séparées, abandon de tout ce que l'on possédait pour un ailleurs mystérieux, le voyage périlleux, l'arrivée dans un nouveau pays, le regard des populations, la nécessaire intégration et les freins qui lui sont mis, autant d'aspects des flux migratoires traités ci avec finesse et humanité, loin de la bouillie médiatique que l'on nous sert et ressert jusqu'à l’écœurement depuis le début de la crise syrienne entre autre. Il n'y a rien de nouveau, de tout temps les hommes ont fui la guerre et les dictatures, de tout temps ils ont dû reprendre leur vie à zéro, de tout temps ils ont souffert de la séparation d'avec leurs proches restés au pays, de tout temps l'être humain ne se distingue vraiment pas pour son sens de l'accueil et de l’entraide ! Au delà d'un roman traitant d'une période précise et d'un contexte particulier, l'ouvrage de Viliam Klimacek est un cri, un témoignage nécessaire et ô combien important en cette période de repli sur soi généralisé.

On passe donc par tous les états lors de cette lecture-somme. On débute notamment avec les joies de la vie de famille, du travail bien fait dans une usine qui tourne bien, les rencontres avec les copains, les jeux, les enfants innocents qui vivent leurs rêves, les étudiants qui préparent l'avenir. Puis après une légère respiration de trois mois, tout s'effondre. C'est l'heure des choix, partir ou rester ? Certains décident de collaborer avec le pouvoir en place, c'est toujours plus évident d'être du côté des vainqueurs (même si moralement c'est intenable). D'autres décident de partir mais le nouvel ordre verrouille bientôt les frontières séparant les familles et impliquant parfois des prises de risque maximum. Collant au plus près de ses protagonistes, Bratislava 68, été brûlant explore avec un sens de l'économie de mots toutes ces destinées et tisse une toile narrative aussi dense que touchante.

La deuxième partie du roman s'attache davantage à suivre les émigrés dans leur nouvel univers (même si certains passages se déroulent toujours en Tchécoslovaquie). Là encore, on retrouve tout le talent de l'auteur pour décrire vicissitudes et espoirs des nouveaux arrivants qui se heurtent à énormément d'obstacles à commencer par la langue et les tracasseries administratives (enregistrement des personnes, équivalence de diplômes, trouver à se loger). L'action se déroule essentiellement au Canada et aux USA, il est très intéressant de découvrir leur système d'intégration de l'époque qui est loin d'être aussi open qu'ils le prétendaient alors. Long sera le parcours de chacun pour trouver sa place, sa nouvelle place devrais-je dire tant tout retour au pays est impossible. Il faudra attendre 1989 pour que les choses évoluent et permettent à certains d'éventuellement penser à revenir dans le pays de leurs origines...

Enfin, Bratislava 68, été brûlant est remarquablement servi par une écriture d'une grande beauté, à la fois efficace dans sa manière d'aborder les choses frontalement, elle s'écarte des sentiers battus par une poésie de tous les instants qui habille le récit d'une dimension humaniste douce et mélancolique. Les rapports humains s'en trouvent transcender, le roman nous emballant irrémédiablement vers un passé pas si lointain, où des familles vivent, rient, pleurent et parfois se brisent. C'est beau, c'est puissant, c'est bluffant. Une sacrée bonne lecture que je ne saurais trop vous conseiller !

lundi 5 novembre 2018

"Trois fois la fin du monde" de Sophie Divry

Trois fois la fin du mondeL'histoire : Après un braquage avec son frère qui se termine mal, Joseph Kamal est jeté en prison. Gardes et détenus rivalisent de brutalité, le jeune homme doit courber la tête et s'adapter. Il voudrait que ce cauchemar s'arrête. Une explosion nucléaire lui permet d'échapper à cet enfer. Joseph se cache dans la zone interdite. Poussé par un désir de solitude absolue, il s'installe dans une ferme désertée. Il se construit une nouvelle vie avec un mouton et un chat, au coeur d'une nature qui, dangereusement, le fascine.

La critique Nelfesque : Sophie Divry n'en est pas à son premier roman et pourtant c'est avec "Trois fois la fin du monde" que je la découvre. Contemporain teinté de post-apocalyptique, cet ouvrage scindé en trois parties - Le Prisonnier, La Catastrophe et Le Solitaire - nous plonge dans le quotidien de Joseph, fraîchement incarcéré suite à un braquage soldée par la mort de son frère.

Au plus près du personnage, le lecteur est emporté dans les pensées de Joseph, portées par une écriture saisissante. La prison, expérience traumatisante où il va perdre toute dignité ainsi que sa naïveté, la catastrophe nucléaire qui va tout balayer sur son passage et laisser un monde désolé où seule la survie compte, et l'exil forcé dans une ferme avec un retour aux sources imposé par la force des choses. Trois situations, trois gradations à la fois dans l'horreur et la découverte de soi.

La plume de Sophie Divry est surprenante. Avec de purs moments de poésie, elle nous emporte le coeur et nous touche profondément là où plus loin elle se fait terre à terre et attachée à des banalités de la vie quotidienne, la langue se faisant pour l'occasion oralisante. Comme des fulgurances de beauté et de pensées profondes au milieu d'une vie commune où Joseph se parle à lui-même et s'attache à de petits gestes pour ne pas sombrer.

Trois fois la fin du monde IGIl va faire l'expérience du réapprentissage de la vie au plus près de la nature, de ses besoins, au rythme des saisons, s'émouvoir de la couleur d'une fleur, du vent dans les arbres, de la caresse d'un chat. Joseph qui a d'abord été privé de liberté, se retrouve aujourd'hui avec un monde pour lui seul et l'angoisse qui va avec. Un retour à la nature après la prison qui ne va pas sans heurt.

Avec une écriture tour à tour percutante, poétique, directe, ce roman hybride par son fond et sa forme retourne le cerveau et le cœur. "Trois fois la fin du monde" ne ressemble à rien d'autre. Oubliez tous les romans que vous avez pu lire sur la fin du monde, oubliez ceux sur la prison, oubliez les romans de grands espaces, Sophie Divry casse les codes et nous offre sa propre vision du post apo, de la survie et de l'introspection. Bravo !

 

 

(Je n'ai pas pu m'empêcher de partager en story IG cette page du roman. Je vous la laisse ici pour vous faire une idée de l'écriture de Sophie Divry.)

jeudi 25 octobre 2018

"Les Brumes de Sapa'' de Lolita Séchan

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L'histoire : Peut-on être amis quand tout nous sépare ? Les étapes qui construisent nos vies d'adulte sont-elles les mêmes lorsqu'on a des existences très éloignées ? Obstacles du quotidien, premiers amours, premier travail, rapport aux parents... Sur fond de transformation du Vietnam, deux jeunes femmes que tout sépare vont vivre une amitié de celles qui montrent que certaines questions sont universelles...

La critique de Mr K : Quelle belle pioche que ce roman graphique emprunté à la médiathèque ! Je suivais assidûment depuis quelques mois l'IG de Lolita Séchan et son coup de crayon m'interpelait. J'aime le noir et blanc, le côté fouilli / resserré de ses dessins, la poésie qui s'en dégage... J'ai donc décidé de passer le pas et j'empruntai Les Brumes de Sapa, un roman graphique intimiste lorgnant vers le récit initiatique. Au final, une bonne grosse claque des familles avec un Mr K ressortant pantelant de sa lecture, le cœur au bord des lèvres...

À bout de souffle, perdue dans une existence qu'elle ne maîtrise pas, flippée à l'idée de se tromper de voie, Lolita Séchan décide de partir sur un coup de tête au Vietnam. Elle a vingt deux ans, elle ne connaît rien à ce pays et part en sac à dos, seulement armée de son guide Lonely Planet. C'est un autre monde qu'elle découvre, à mille lieues de nos existences occidentales. Traditions différentes, langue hermétique, niveau de vie bien inférieur au nôtre sont autant de murailles qui semblent infranchissables à la jeune fille dans un premier temps. Partie pour trouver des réponses à ses questions existentielles, à quatre jours de son retour en France (après quatre semaines sur place), elle va faire une rencontre inattendue et décisive.

Brume de Sapa 1

La dernière étape de son périple l'emmène dans le nord du pays en contact avec l'ethnie Hmong, principale attraction touristique de Sapa, terre montagneuse baignée de brumes impénétrables. Lolita Séchan y fait la connaissance de Lo Thi Gom une jeune fille de douze ans. Presque instantanément le courant passe entre elles. De fil en aiguille, une amitié se noue et régulièrement la française reviendra au Vietnam pour revoir son amie, ces rencontres ponctuant sa vie, validant ou non certaines décisions importantes, cette relation affranchissant la distance et les différences. Car nés à des milliers de kilomètres de distance, deux êtres peuvent se retrouver, se reconnaître dans leurs singularités respectives.

Quand j'ai refermé cet ouvrage, j'avais l’œil bien humide, touché que j'ai été par le parcours de Lolita et de son amie hmong. D'une nature mélancolique, soucieuse et parfois indécise, l'auteure est avant tout en quête d'elle-même. D'une manière assez unique, avec beaucoup de pudeur, une dose d'autodérision aussi, un coup de crayon magistral, elle se croque et se livre sans fard nous faisant part de sa quête intérieure aussi longue que difficile. Chouchoutée par sa maman, adorée par un père au plus mal, c'est un saut dans le vide qu'elle entreprend pour briser une espèce de cercle vicieux qui l'empêche d'avancer. Le dépaysement va lui permettre dans la douleur au départ de faire le point sur sa situation, plus dur sera le cheminement vers le bonheur qu'elle recherche...

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Lo Thi Gom, son jeune âge, sa fraîcheur, son ethnicité aussi qui l'isole dans son propre pays va lui ouvrir des portes et cela sera réciproque. Se nourrissant l'une de l'autre au fil des visites de Lolita, chacune va se construire (se reconstruire parfois) un peu grâce à l'autre, et le temps passant, leurs vies évoluant vont faire progresser chacune sur sa trajectoire personnelle. Malgré certains bouleversements dans leurs vies respectives, elles se retrouvent et partagent émotions et expériences. En toute simplicité, par l'observation de la nature, des gens, des maisons, des façons de vivre. Aux antipodes de notre monde trop pressé, cette œuvre est une véritable ode à la lenteur, à la construction de soi progressive et nécessaire pour réussir à toucher du doigt le bonheur.

Superbe voyage intérieur, belle rencontre se conjuguent dans ce roman graphique à une belle fenêtre sur un pays et une culture fascinante. Le grand écart est total, l'immersion dépaysante est remarquablement rendue par un dessin toujours juste, d'une grande beauté. La fin quant à elle vient nous cueillir sur une conclusion à la fois logique et terriblement mélancolique. Ainsi va la vie dit-on... Une œuvre vraiment essentielle qu'il faut absolument avoir lu si on est amateur de roman graphique profond et touchant. Pas sûr pour ma part que je m'en remette de sitôt tant Les Brumes de Sapa m'a conquis et profondément ému.

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mardi 23 octobre 2018

"Minuit vingt" de Daniel Galera

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L'histoire : Dans un Porto Alegre accablé par la chaleur et paralysé par une grève des transports, trois amis se retrouvent plus de vingt ans après s’être perdus de vue. À la fin des années 1990, ils avaient lancé un célèbre fanzine numérique, et ce qui les réunit aujourd’hui, c’est la mort du quatrième membre de la bande ; devenu entre-temps un écrivain très en vue sur la scène brésilienne : Andrei Dukelsky, surnommé "Duc", assassiné en pleine rue pour un stupide vol de portable.

À l’occasion de ces retrouvailles, chacun des trois personnages raconte sa propre histoire à la façon d’un puzzle et se remémore le tournant du millénaire, esquissant le portrait incertain de l’ami disparu et le roman d’une génération qui doit tout réinventer, à commencer par son rapport au monde à l'heure d’Internet et des réseaux sociaux.

La critique de Mr K : Petit voyage crépusculaire avec ma chronique du jour consacrée à Minuit vingt de Daniel Galera, jeune auteur brésilien que je découvre pour l'occasion. Étrange roman que celui-ci, inclassable dans son genre, on navigue entre drame intimiste, récit de vie et réflexion sur notre monde qui change à une vitesse folle et nous laisse parfois sans voix et avec un goût amer en bouche.

Tout débute avec la disparition brutale d'un homme suite à une banale agression pour un portable. On suit à travers divers chapitres, les réactions et existences de ses anciens amis. Le petit groupe avait un temps participer à l'élaboration, l'écriture et la diffusion d'un magazine numérique. Ils s'étaient éloignés les uns des autres avec le temps et avaient mené leurs barques dans des directions différentes. Tour à tour, on suit leurs errances, pensées et leurs réactions, le tout parsemé de flashbacks. Les informations se croisent et se recroisent, des pans du passé sont révélés et à travers ces destinées individuelles, l'auteur nous livre le portrait de notre génération et celui d'un monde qui semble parfois ne pas tourner rond (souvent en fait !).

De l'annonce de la mort de l'ami disparu à son enterrement, à travers les réflexions personnelles et les actes de ses personnages, l'auteur élabore un tableau inquiétant de notre humanité qui semble disparaître au profit des apparences, des réseaux pseudo sociaux et le développement humain qui sacrifie la planète et la morale la plus élémentaire. Des passages font vraiment froid dans le dos avec par exemple la course à la technologie qui pousse certains parents à caler leur progéniture devant des écrans dès leur plus jeune âge ou des chercheurs a toujours aller plus loin dans la recherche génétique pour nourrir toutes les populations au détriment de l'équilibre naturel (la fameuse thèse sur la canne à sucre qu'une des protagonistes travaille d'arrache-pied).

Et puis, il y a cette course frénétique à l'individualisme qui débouche notamment sur ce sentiment de solitude extrême qui semble habiter les personnages avec la course au sexe solitaire qui isole un homme de sa compagne et de son enfant, les réseaux sociaux qui peuvent dévorer ses addicts, l'utilisation massive de psychotropes pour se cacher et fuir une réalité devenue insupportable. Des âmes errantes et grises peuplent ces pages, une grande mélancolie s'en échappe. A chercher l'essentiel, on s'en écarte inexorablement. Cette mort abrupte a un effet catalyseur qui semble éloigner les protagoniste de toute possibilité de bonheur. C'est assez pesant et cela ne fait que s'accentuer au fil des pages. J'ai aussi apprécié (malgré un certain dégoût) que ce livre nous parle du fléau machiste qui loin d'être éradiqué s'exerce encore un peu partout (le passage sur la soutenance de thèse est criant de vérité et totalement insupportable). Tous ces thèmes assez disparates sont tous abordés avec subtilité et contribuent à la forte densité thématique d'un ouvrage qui se lit très facilement.

L'alternance des points de vue dynamite le récit pourtant à priori classique. La langue simple, souple, parfois très crue (les âmes chastes vont se voir secouer) amène un plaisir de lire quasi immédiat si ce n'est certaines digressions que j'ai trouvé parfois trop appuyées et faisant diverger le livre de ses objectifs. Ainsi les personnages sont ciselés, intéressants et d'une grande profondeur mais certains aspects auraient mérité d'être seulement évoqués sans rentrer dans les détails. J'ai trouvé que le rythme s'en voyait alourdi sans pour autant apporter quoique ce soit d'utile à la trame principale et au portrait de l'humanité qu'on nous livre.

Reste que Minuit vingt est un ouvrage fascinant, différent de ce que l'on lit maintenant, très contemporain, au ton juste et au retentissement intérieur assez bluffant (parallèle avec le mythe de Sisyphe qui pour ma part m'a profondément marqué). J'aime être bousculé et Daniel Galera a réussi là où beaucoup d'autres ont pu échouer avant lui : voir le monde tel qu'il est sans fioriture avec une grille de lecture originale attachée à la quête de vérité. Un roman à part.


mercredi 17 octobre 2018

"Pense aux pierres sous tes pas" de Antoine Wauters

pense aux pierresL'histoire : Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une sœur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines.
Marcio travaille aux champs avec le père, un homme violent, tandis que Léonora s’occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles. Mais un soir, alors que leurs corps se rapprochent doucement dans le fenil, le père surgit et voit se confirmer ce qu’il a toujours suspecté.
Tandis qu’un nouveau coup d’État vient de se produire, les parents décident de séparer les jumeaux. Commence alors un combat long et incertain, celui de la réinvention de soi et de la quête obstinée de liberté.

La critique Nelfesque : Ce n'est pas un mais deux romans qu'Antoine Wauters a sorti en cette rentrée littéraire chez Verdier. En librairie au même moment que son "Moi, Marthe et les autres", "Pense aux pierres sous tes pas" est résolument contemporain.

Plaidoyer pour la liberté, ce roman est intemporel. Un pays jamais nommé, un milieu rural, un état en mutation. Nous suivons Marcio et Léonora, jumeaux s'aimant au delà des conventions sociales au sein d'une famille rude et ancrée à sa terre. Avec une éducation "à l'ancienne" et une ferme à faire tourner, les jumeaux sont plus de la main d'oeuvre qui doit filer droit que des enfants insouciants. En manque d'amour, ils vont se rapprocher physiquement provoquant ainsi l'ire de leurs parents qui décident de les séparer. Léonora partira à la ville chez son oncle, Marcio restera à la ferme. Ils ne cesseront de penser l'un à l'autre et de vouloir se retrouver. Au péril de leur vie parfois. A la limite de la folie.

L'écriture est touchante et l'histoire entre ces deux frères et soeurs est surtout prétexte à dépeindre et critiquer une société. Alternant les points de vue, une fois entré dans le roman, il est difficile d'en relâcher son attention. Il y a alors de purs moments de poésie et de tendresse entre ces pages, des moments volés à un univers rude et dénué d'amour. C'est tout simplement beau... La nature omniprésente, le travail de la terre, le besoin d'appartenance sont autant de valeurs mises en avant ici sans pour autant occulter leurs pendants laborieux. Au fil des pages, on ressent la rudesse du labeur, l'âpreté d'une famille dysfonctionnel, le mal-être de ces enfants incompris et mal aimés. En grandissant ils ne cesseront de courir après cet amour dans un environnement en pleine mutation.

Leur ferme, c'était leur univers. Un peu plus loin, il y avait un hameau avec des gens qui se connaissaient tous depuis l'enfance. Plus loin encore, la ville. Une petite ville de campagne où on allait chercher ce qui n'était pas produit sur l'exploitation. Mais le monde change et le capitalisme et le consumérisme frappent aux portes de ces villages. A grands renforts de promesses de confort, de plus de liberté, les habitants sont peu à peu enfermés dans une uniformité couplée d'une prison dorée. Les taxes étranglent, les dettes s'accumulent et annihilent toute velléité de soulèvement populaire. Trime pour avoir la même chose que ton voisin, paye pour l'obtenir et passe le restant de ta vie à recouvrer tes dettes.

Les mentalités changent, les paysages aussi. La ville gagne sur la campagne avec partout les mêmes quartiers en expansion, les mêmes zones d'activité. Le béton au détriment des arbres, les trottoirs à la place du bétail. Les champs reculent, les fermiers sont traités de bouseux et chaque paysan veut sortir de sa condition. Tous ? Pas vraiment mais une fois la machine en route, le choix demeure-t-il réellement envisageable ?

"Pense aux pierres sous tes pas" résonne terriblement avec le monde d'aujourd'hui. Le pays n'est pas nommé mais les politiques successives et les objectifs des dirigeants sont clairement identifiables. Parce que notre monde s'uniformise, parce que pays développés et pays en voie de développement suivent tous le même chemin. Faut-il s'en réjouir ? Faut-il en avoir peur ? A chacun de se faire sa propre idée sur la question. Marcio et Léonora sont deux gamins attachants et émouvants, jetés en pâture dans un monde insaisissable et angoissant sans bulle de protection familiale si ce n'est l'amour qu'il se porte l'un pour l'autre. Ils vont grandir, se construire avec ce monde. En dépit de ce monde. Comme beaucoup d'autres à travers le monde... Actuel, poétique et saisissant.

samedi 6 octobre 2018

"La Guerre est une ruse" de Frédéric Paulin

La Guerre est une ruse

L'histoire : Khaled sort de l'appartement en adressant un sourire qu'il veut plein d'amour à ses parents. Il sait qu'il va bientôt devoir les quitter pour toujours. Lorsqu'on s'engage sur la voie du Djihad, il n'y a pas de retour en arrière possible.

Algérie, 1992. Après l'annulation des élections remportées par le Front islamique du salut, une poignée de généraux, les "janviéristes", ont pris le pouvoir. L'état d'urgence est déclaré, les islamistes pourchassés ont pris les armes. Le pays sombre dans une violence sans précédent... Tedj Benlazar, agent de la DGSE, suit de près les agissements du tout-puissant Département du renseignement militaire, le sinistre DRS qui tire toutes sortes de ficelles dans l'ombre.

Alors qu'il assiste à l'interrogatoire musclé d'un terroriste, Tedj apprend l'existence de camps de concentration où les islamistes seraient parqués dans des conditions inhumaines. En fouinant plus avant, il met au jour des liens contre-nature entre le DRS et les combattants du GIA. Quel jeu jouent donc les services secrets avec les terroristes ? Les massacres quotidiens sont-ils l'oeuvre des uns ou des autres ? Ou d'une instrumentalisation diabolique des seconds par les premiers?

Benlazar acquiert la certitude que les généraux sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Et la dernière phase de leur plan va commencer : exporter le chaos par-delà la Méditerranée, pour forcer la France à soutenir leur croisade anti-terroriste. Tedj parviendra-t-il à réunir assez de preuves pour convaincre sa hiérarchie avant que l'horreur ne s'invite à Paris ?

La critique de Mr K : Attention, gros choc littéraire avec cet ouvrage brûlant comme la braise, sans concession et d'une profondeur politique et sociologique sans borne. Accompagnez-moi dans un voyage sans retour dans les abîmes de l'âme humaine, les manipulations iniques du pouvoir et les logiques de domination de l'homme par l'homme. Livre coup de poing de cette rentrée littéraire, La Guerre est une ruse de Frédéric Paulin m'a laissé sur les genoux, subjugué que j'ai été par ce livre hors-norme!

L'action débute en 1992 dans une Algérie tout juste tombée entre les mains d'un cartel de militaires qui imposent leur pouvoir par la force et un État d'urgence permanent. Le pays est livré à la violence de la répression étatique et celle naissante des islamistes qui refoulés aux portes du pouvoir (ils avaient gagné l'équivalent de nos élections municipales) ont pris le maquis et multiplient les actions chocs. La population vit dans la peur, crimes et massacres se multiplient, aucune famille algérienne n'est épargnée dans une ambiance de paranoïa généralisée où la suspicion et les fantasmes ont remplacé la raison et l'écoute de l'autre.

Tedj est un agent actif de la DGSE en mission de terrain en Algérie. On ne peut pas proprement parler de héros ici, les zones d'ombre sont nombreuses sur son passé et ses agissements. Borderline mais investi, avec un sens de la morale qui lui est propre, il doit à la fois enquêter et survivre dans un monde où les loups sont en liberté et de toute obédience. Au détour de ses investigations, il va lever le voile sur des collusions dangereuses et immorales entre les généraux au pouvoir, les islamistes et une France qui prend toujours l'Afrique du Nord comme son pré carré. L'étau se resserre, les révélations pleuvent, les victimes s'accumulent et le lecteur captif d'un ouvrage autant repoussoir qu’envoûtant ne peut que suivre impuissant les pas de Tedj et sa descente aux Enfers.

Face à une histoire redoutablement maîtrisée qui mêle habilement éléments réels et personnages fictifs, on est emporté dans cette décennie noire qui a marqué à jamais le peuple algérien et la France par la suite. L'ennemi avance masqué ici, des familles se déchirent, des villages, des communautés s'affrontent au nom de l'ordre terrestre ou religieux. Lutte au nom de la foi, instauration de la charia, vision rétrograde de la femme, massacres préventifs, camps d'internement se muant en camp de concentration / d'extermination, tortures et exécutions sommaires, manœuvres politiques nauséabondes et action des lobbys économiques, la cuisine interne des services secrets de tout bord... Fien ne nous est épargné dans un roman immersif, terrifiant, mettant en lumière une réalité pas si ancienne. J'avais adoré Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra sur le même sujet mais qui collait plus à la destinée d'un petit village. Ici l'écrivain prend encore plus de hauteur et propose en plus une réflexion sans limite sur l'exercice du pouvoir autoritaire et la naissance du terrorisme radical.

C'est le cœur de l'ouvrage que cette thématique désormais galvaudée et surtout simplifiée à outrance par des journaleux en mal de sensation. D'une colère légitime peut naître la haine la plus viscérale menant au nihilisme absolu qui conduit à la suppression massive d'âmes innocentes. L'auteur à travers le prisme de son antihéros issu de deux mondes (fils d'un algérien et d'une française), qui se maintient debout comme il peut, nous montre l'évolution d'un pays à la fois puissant (sa taille, ses ressources) et pétri de faiblesses (démocratie balbutiante, clanisme et corruption) et nous parle de notre époque et des origines du terrorisme moderne. Le récit est parsemé de références historiques notamment les attentats perpétrés contre les intérêts et les ressortissants français sur le sol algérien puis après l'élection de Jacques Chirac en 1995, l'externalisation du conflit sur le sol français. Tout s'imbrique parfaitement entre exploration des arcanes du pouvoir, récit du climat ambiant et éléments intimistes liés à Tedj. Franchement, je suis resté scotché aux pages de ce livre qui m'a parfois accompagné jusqu'à très tard dans la nuit.

En plus d'être un livre-somme d'une intelligence rare, où la nuance se conjugue avec la pédagogie, La Guerre est une ruse est d'un accès aisé où l'on n'est jamais perdu, guidé que nous sommes par une langue simple, profonde et marquante. C'est typiquement le genre de lecture où l'on souffre de plaisir face au talent déployé et à la nécessité absolue d'aller au bout de l'horreur. On touche ici au sublime et je ne le dis pas souvent, c'est un vrai coup de cœur. Merci Agullo pour cette parution !

samedi 29 septembre 2018

"La Loi de la mer" de Davide Enia

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L'histoire :  "Le ciel si proche qu’il vous tombe presque sur les épaules. La voix omniprésente du vent. La lumière qui frappe de partout. Et devant les yeux, toujours, la mer, éternelle couronne de joie et d’épines. Les éléments s’abattent sur l’île sans rien qui les arrête. Pas de refuge. On y est transpercé, traversé par la lumière et le vent. Sans défense."

Un père et un fils regardent l’Histoire se dérouler sous leurs yeux, dans l’immensité de la Méditerranée, à Lampedusa. La loi de la mer est le récit de la fragilité de la vie et des choses, où l’expérience de la douleur collective rencontre celle, intime, du rapprochement entre deux êtres.

Pendant plus de trois ans, sur cette île entre Afrique et Europe, l’écrivain et dramaturge Davide Enia a rencontré habitants, secouristes, exilés, survivants. En se mesurant à l’urgence de la réalité, il donne aux témoignages recueillis la forme d’un récit inédit, littéraire et poétique, déjà couronné par le prestigieux prix Mondello en Italie.

La critique de Mr K : La lecture d'un livre touche parfois en plein cœur et plus rarement, on atteint un moment de grâce face à une œuvre unique, bouleversante et d'une beauté sans pareille. C'est le cas avec le dernier roman de Davide Enia sorti chez Albin Michel en cette rentrée littéraire de 2018. Savant mélange d'éléments autobiographiques et de témoignages recueillis, le drame des migrants prend ici une dimension universelle poignante. Suivez-moi dans ma chronique de La Loi de la mer, un livre vraiment unique et qui laissera des traces.

J'avais adoré le précédent ouvrage de l'auteur. Dans Sur la terre comme au ciel, son écriture faisait merveille et ses personnages séduisaient autant qu'ils agaçaient parfois. J'avais alors compris que cet auteur était à suivre tant sa plume était un don et procurait un plaisir de lecture sans fin. Du simple roman, on tombe avec cette nouvelle œuvre dans un mix étrange entre les récits que l'auteur a pu collecter à Lampedusa lors d'un séjour prolongé qu'il y a effectué avec son père et des moments de réflexion / rencontres avec ses proches, le poids de la famille n'étant plus à prouver dans la péninsule italienne, et plus précisément ici en Sicile.

D'un côté donc l'horreur, l'injustice, le cri sans fin que l'on n'entend pas. À travers les paroles de marins, d'infirmières, de riverains, d'associatifs, se dresse le portrait de migrants totalement désorientés à leur arrivée en Europe. Le périple dans le désert, les camps en Libye, la traversée infernale, les morts multiples, les viols, les arnaques... Rien ne nous est épargné et ceci sans voyeurisme, seulement le prisme de la réalité captée par des anonymes, des personnes lambda qui pourtant font souvent beaucoup. Volontairement, Davide Enia interroge et discute avec eux et révèle des traumatismes enfouis, des rencontres parfois magiques et des destinées brisées qui tentent malgré tout de survivre. Certains passages sont tout bonnement insoutenables, sévices, morts brutales et vaines peuplent des pages hantées par l'incurie des hommes, leur indifférence et la mer impitoyable et fascinante à la fois.

L'Italie aussi est un personnage important de ce livre. La terre, le climat, les éléments, la nature, l'espoir qu'elle suscite aussi rayonnent et donnent un contre-point violent au sort des réfugiés. C'est aussi une terre de partage, d'accueil. Loin des clichés racistes, xénophobes et populistes déversés à longueur de journée, ici on donne sans attendre en retour, un homme est un homme et on se doit de l'aider. Ce choix de point de vue a pu en irriter certains, pas moi. Il est bon de parler des bonnes choses et des bonnes personnes. Surtout, Enia capture à merveille l'effet rebond de ce drame humanitaire sans précédent : les personnes qui aident et interviennent ne ressortent pas indemnes, pour beaucoup elles porteront à jamais un poids, une fêlure ineffaçable qui burine le cœur et voile quelque peu l'âme.

Cette profondeur se retrouve également dans les parties plus intimistes du récit. En parallèle ou décalés, ces moments de rapports père / fils, entre frères ou entre parents et enfants touchent le lecteur par leur authenticité, leur simplicité et au final leur universalité. Dans une langue simple, poétique, Enia nous propose avec La Loi de la mer un voyage au cœur de l'humain, entre horreur et amour, entre destin et choix assumés, entre la vie et la mort. Je dois avouer que cette lecture m'a ébranlé comme rarement et c'est tout naturellement qu'il rejoint Eldorado de Laurent Gaudé comme plus bel hommage aux réprouvés, aux déplacés et aux abîmés de la vie. Un pur chef d’œuvre !

jeudi 27 septembre 2018

"Amours" de Léonor de Récondo

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L'histoire : AMOURS. Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d'une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s'épanouir le sentiment amoureux le plus pur - et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l'héritier Boisvaillant tant espéré.
Comme elle l'a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s'apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n'a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.
Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l'enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s'éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles...
Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d'un sentiment qui balayera tout.

La critique Nelfesque : "Amours" est un roman qui a fait pas mal parler de lui sur la blogosphère littéraire lors de sa sortie il y a 3 ans. Je l'ai vu passer à l'époque sur quelques blogs que je lis mais je ne m'y suis jamais arrêtée. Pourquoi ? Mystère. Jusqu'au jour où je l'ai vu chez ma copine faurelix et c'était là le signe pour que je me penche un peu plus dessus. Elle n'en disait pas trop sur son contenu, m'a indiqué en aparté qu'il fallait mieux ne pas lire la 4ème de couverture avant de commencer sa lecture et j'ai suivi ses conseils à la lettre. La route de ce roman a croisé la mienne en début d'année. J'ai pris le livre sous mon bras et je l'ai ramené chez moi. Au moment de le commencer cet été, je ne suis pas revenue sur la chronique de faurelix, je n'ai pas parcouru la 4ème de couverture, je m'y suis plongée sans rien savoir de ce qui m'attendait.

Que cette plongée fut douce...

Je vais copier ma copine de lecture mais clairement oui si vous pouvez laisser ce roman dans un coin de votre PAL et le ressortir un jour sans vous souvenir de ce qu'il va vous raconter alors faites-le. C'est une expérience intéressante en général et d'autant plus bouleversante lorsqu'il s'agit d'un roman de ce type. Nous sommes au tout début du XXème siècle, dans une maison bourgeoise du Cher. Victoire a épousé Anselme comme ce fut le cas parfois à l'époque, non pas par amour, mais de façon arrangée. De l'amour, elle ne connaît rien. Grisée par cette nouvelle situation, elle est contente et enjouée, jusqu'à ce qu'elle comprenne assez vite que son avenir dans cette maison, avec cet homme, ne la comblera pas de bonheur.

Léonor de Récondo aborde plusieurs sujets lourds de sens dans la vie d'une femme mais aussi tabou pour certains d'entre eux. Tous tournent autour d'un même thème : "l'amour" ou plutôt "les amours". L'amour sous toutes ses formes. La définition de l'amour, l'amour qu'un homme a pour une femme, la réciprocité de cet amour, les engagements qu'il implique, l'amour d'une femme pour une autre femme, l'amour maternel et filial, son apprentissage, l'empathie, l'amitié, l'amour de la vie... Le sujet est vaste et ce petit roman de 276 pages en esquisse tout juste les contours mais d'une très jolie façon. Tout en douceur, subtilité et élégance.

Avec Céleste, petite bonne au service de la famille, Victoire va apprendre ce que sont les amours. Qui aurait pensé qu'une domestique avait tant à apprendre à une grande dame, juste en vivant les choses telles qu'elle les ressent ? C'est un nouvel univers qui va éclore avec la rencontre de ces deux femmes, un nouveau futur que Victoire va entr'apercevoir, de nouvelles expériences pour Céleste. Et puis la découverte d'une puissance inattendue : celle de l'amour qu'est capable de faire naître un tout petit être dépendant de sa mère.

L'écriture de Léonor de Récondo est magnifique, l'histoire est poignante, les mots touchent et l'émotion est présente à chaque page. Il m'est arrivé de penser que j'aurai aimé plus de détails parfois, et donc un roman plus long, mais finalement "Amours" est tel une caresse. Il passe subrepticement entre nos mains, laissant une douce effluve dans son sillage. Il pose sur notre coeur de lecteur un petit baiser inoubliable, comme les tout premiers, et nous laisse poursuivre notre route. Le coeur apaisé.

lundi 24 septembre 2018

"Un Été sans dormir" de Bram Dehouck

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L'histoire : C’est arrivé près de chez vous, un été étouffant, à Windhoek, petit village belge sans histoire...

Jusqu’au jour où la municipalité fait installer des éoliennes. Ce bruit de pales ! Flap, flap, flap. Le boucher en perd le sommeil. Plusieurs nuits d’insomnie et il pique du nez dans sa spécialité, une recette dont les clients raffolent. Dès lors, par un effet domino aussi logique qu’absurde, les catastrophes s’enchaînent, les instincts se libèrent, et les vengeances s’exercent... Pour le pharmacien, les amants cachés, le jeune désœuvré ou la femme du facteur, rien ne sera plus pareil à Windhoek.

La critique de Mr K : Direction le plat pays aujourd'hui avec une chronique consacrée à Un Été sans dormir de Bram Dehouck tout juste sorti aux éditions Mirobole à l'occasion de la rentrée littéraire. Il s'agit d'un polar belge servi bien noir qui m'a totalement emporté, ne me laissant pas d'autre choix que de continuer ma lecture jusqu'à la dernière page tant j'ai été pris par les personnages et l'histoire. Attention, petite bombe littéraire !

Bienvenue dans la charmante localité de Windhoeck, petit village flamand ne dépassant pas la centaine d'habitants et où tout le monde se connaît. La localité vit au rythme des saisons et des habitudes de chacun, il ne s'y passe pas grand chose et d'ailleurs cela contente tout le monde. L'installation d'un parc éolien de production électrique va bouleverser la donne. Certains protagonistes ne supportent pas ce changement qui bouleverse leurs habitudes (le bruit des pâles qui devient obsédant pour le boucher, l'ombre des infrastructures qui dénature le jardin du vétérinaire...) et au fil du texte, on sent que le pétage de plomb n'est pas bien loin. Surtout que l'auteur gratte là où ça fait mal et très vite le vernis des apparences laisse apparaître un tableau bien moins reluisant avec son lot de frustrations, vexations, jalousies et tromperies qui vont mener cette communauté bien sous tous rapports à première vue vers un chaos indescriptible et tétanisant.

Petit ouvrage d'à peine 250 pages, Un Été sans dormir s'avère être une redoutable machine infernale pour tous les personnages. C'est par petites touches, à la manière des pointillistes en leurs temps que l'auteur brode un canevas de plus en plus dense qui fait monter la pression méthodiquement et de manière implacable. Pour cela, Bram Dehouck déroule une galerie de personnages décalés comme par exemple le boucher qui n'arrive plus à dormir et commence à confondre réalité et imagination, une femme qui a raté sa vie et qui se met à espérer ruiner celle de sa plus grande rivale, un homme passionné de jardinage voit son œuvre gâtée par les nouvelles installations et commence à se demander s'il va pouvoir le supporter, une jeune fille timide et diminuée tente de commencer enfin sa vie après avoir subi le joug d'un grand-père fermier despotique, le pharmacien perfectionniste qui peut déraper très vite, l'adolescent boutonneux épris d'une beauté inatteignable et qui a du mal à ne pas céder à certains pulsions et bien d'autres que vous découvrirez lors de votre future lecture. Rajoutez par dessus, un soleil de plomb qui n'aide pas à la sérénité et vous obtenez un climax bien pesant qui n'attend qu'une chose : que les éléments se déchaînent !

Page après page, détail après détail, conversation après conversation, la mayonnaise monte. On sent bien que l'on va droit dans le mur, que l'équilibre précaire va se rompre et que les chevaux vont être lâchés ! La trame se densifie, les êtres se croisent, ne se comprennent pas toujours, psychotent énormément et l'ensemble mène à une construction mentale très élaborée qui ne peut que mener au drame. Le pire, c'est qu'on en redemande malgré un malaise qui s'installe progressivement et sûrement. Personnages malmenés autant que le lecteur, cette lecture marque par son côté banal (les destins décrits n'ont rien d'extraordinaire en soi) mais la concomitance des faits et les hasards qui s'y ajoutent donnent à voir une humanité engoncée dans un certain individualisme et un égocentrisme qui souvent la mène à sa perte. Quand les événements finissent par se précipiter, je peux vous dire qu'on souffre. Un conseil, ne vous attachez pas trop aux personnages car loin de les épargner, l'auteur réserve pour certains d'entre eux un sort peu enviable.

Un Été sans dormir est remarquable aussi dans sa forme. Excellemment construit, possédant un rythme et une force peu commune, il est très accessible et superbement rédigé provoquant une addiction qui devient très vite insurmontable. Langage courant mâtiné parfois d'explosions plus familières, on baigne vraiment dans une ambiance étrange et l'immersion est totale. Se lisant très simplement et avec une joie renouvelée, même si la fin cueille littéralement le lecteur et le laisse à genou, on prend sacrément son pied à découvrir les affres des habitants de Windhoeck. À lire absolument, vous ne le regretterez pas !