vendredi 14 juin 2019

"Les Mains invisibles" de Ville Tietäväinen

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L’histoire : ... L’Europe...
En tendant la main, on pourrait presque
ramasser une poignée de sable d’or

La critique de Mr K : Attention grosse claque ! Les Mains invisibles est le genre de roman graphique qui frappe là où ça fait mal et dont on se remet douloureusement. Ville Tietäväinen, auteur finlandais qui gagne vraiment à être connu et qui a obtenu le Prix Finlandia en 2012 pour cet album racontant le parcours d’un immigrant clandestin marocain en Espagne, conjugue maîtrise de la narration, dessin d’une étrange beauté et engagement humanitaire salutaire et essentiel.

Rachid est un jeune marocain, marié et père d’une petite fille. Il a le plus grand mal à joindre les deux bouts dans ce pays pauvre où l’activité économique tourne au ralenti en dehors du secteur du tourisme. Vivant d’expédients, tailleur de formation, il rêve d’un avenir meilleur pour les siens qui méritent ce qu’il y a de mieux selon lui. Croyant et s’en remettant donc à Allah pour parvenir à ses fins, il se contente d’un petit travail dans une fabrique de Djellaba qui finit par battre de l’aile. Mis à la porte, il n’a plus d’autre solution que de tenter l’aventure de la traversée de la Méditerranée, direction l’Espagne. Des bruits contradictoires circulent sur l’Europe, tantôt Eldorado, tantôt terre dévoratrice d’âmes. Malgré les risques encourus, la séparation d’avec sa famille, il franchit le rubicon et part loin de chez lui.

Rôle et fonction du passeur, conditions de voyage épouvantables ne sont que le commencement d’une lente et irrémédiable descente aux Enfers. L’auteur nous propose de visiter le côté sombre de l’Union Européenne avec le sort réservé à des esclaves des temps modernes sur le dos desquels prospère le modèle capitaliste. Sous-payés et exploités, survivant dans des conditions drastiques, éloignés de leurs proches et subissant quolibets et injures, ces forçats d’un nouveau genre courbent l’échine pour quelques euros qu’ils pourront envoyer aux leurs après avoir remboursé le réseau qui les a emmené là. On explore donc les arcanes de ces filières clandestines mais aussi la psyché des migrants, leurs aspirations légitimes, leurs craintes mais aussi leur déceptions et leurs frustrations.

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Inspiré de milliers de cas, le parcours de Rachid est donc un syncrétisme, un amas de faits que peuvent vivre des personnes en exil et sans papiers. Cela fait vraiment froid dans le dos avec des passages éprouvants sur le rapport à l’autorité notamment la Guardia Civile qui alterne répression et passe droits (avec au passage un bon bakchich), les liens parfois tendus avec les habitants du pays ou encore la solitude qui gagne ces êtres esseulés en terre étrangère. C’est aussi une vision sans fard du système économique en place qui utilise la misère pour prospérer encore plus avec ces grands patrons agriculteurs qui s’enrichissent sur la sueur des travailleurs exploités et ignorants. On se rappellera longtemps du passage sur "la journée pesticide" où le héros est chargé d’asperger les plantations sans aucun équipement de protection ou encore les salaires "allégés" au gré de l’humeur de la comptable. Inhumanité ? Non, la simple logique comptable d’un capitalisme triomphant qui n’a honte de rien et peut toujours compter sur l’arrivée de nouveaux esclaves modernes demandeurs de travail et vendre sans souci des légumes bourrés de pesticides dans les rayons de notre supermarché préféré ! C’est littéralement à gerber et je peux vous dire qu’on finit sur les rotules avec des planches ultimes vraiment bouleversantes qui m’ont ému aux larmes.

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Vous l’avez compris, cet ouvrage prend aux tripes. Le sort peu enviable réservé aux clandestins met en lumière nos tergiversations éthiques et morales. Nous regardons ailleurs depuis trop longtemps et les replis identitaires dans les bureaux de vote me font penser qu’on n’est pas prêt de régler le problème, ni même déjà de considérer ces hommes et femmes comme des êtres humains à part entière. Des Rachid, il y en a des milliers et ce n’est pas fini quand on pense aux conséquences à venir du réchauffement climatique et des conflits qui lui seront liés. L’ouvrage dénonce tout cela avec brio, sans artifices ni grosses ficelles, seulement par le prisme de ce personnage central un peu candide au départ, puis conscient de la réalité. Face à tant d’injustice et de mépris, il finira par évoluer dangereusement entre repli sur soi et folie.

Magnifiquement dessiné dans un style original lorgnant souvent vers la bi/tri-chromie, très bien documenté pour ajouter au réalisme des traits, rythmé au cordeau avec un sens du récit et de la dramatisation hors pair, on ne peut échapper à notre empathie et addiction qui naît quasi immédiatement. Un bel et grand ouvrage à lire absolument pour prendre conscience des choses et partager une once d’humanité. Pas la plus belle, pas la plus glorieuse mais certainement la plus édifiante.


mercredi 12 juin 2019

"Le Karaté est un état d'esprit" de Harry Crews

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L’histoire : Après avoir vagabondé à travers les États-Unis, John Kaimon arrive en Floride, où il fait la connaissance d'une petite communauté de karatékas fanatiques. Ceux-ci exercent leur art dans la piscine vide du motel désaffecté où ils ont élu résidence. Plus qu'un simple art martial, c'est un véritable culte auquel s'adonne cette tribu, dont chaque membre a renoncé à sa vie passée ainsi qu'à toute possession matérielle. Seule compte pour eux la pureté de l'esprit. Si Kaimon y trouve d'abord une philosophie de vie satisfaisante, son attirance pour Gaye, une magnifique karateka, va bientôt l'entraîner dans de sulfureuses aventures. Car si l'esprit se doit d'être fort, la chair est parfois bien faible...

La critique de Mr K : Ce livre a une histoire particulière. En effet, Le Karaté est un état d’esprit d’Harry Crews a été écrit en 1972 et n’avait jamais été traduit en français jusqu’à aujourd’hui. C’est Patrick Raynal qui s’y colle pour les éditions Sonatine tout en sachant que cet écrivain a déjà traduit cet auteur culte américain par le passé. Pour ma part, c’est ma première incursion dans l’univers déjanté et farfelu de Crews. Je peux vous dire qu’il faut s’accrocher tant on semble parfois rentrer dans un univers parallèle, on retrouve l’ambiance si particulière des seventies et le plaisir de lecture s’avère délectable.

John Kaimon est un routard qui a bourlingué à travers les États-Unis et l’on sent bien dès le départ qu’il a déjà beaucoup vécu malgré son jeune âge. Il finit par poser ses bagages en Floride suite à une rencontre pour le moins improbable. Dormant à la belle étoile, il devient le spectateur d’une séance d’entraînement sur la plage d’un groupe de karatékas ! Leur chef , un dénommé Belt, lui propose de rejoindre leur communauté qui vit quasiment en autarcie en suivant des règles bien particulières. Partageant leur quotidien, John va s’adapter, tomber sous le charme magnétique d’une jeune femme aux atouts indéniables (la fameuse Gail) puis se rendre compte que se soumettre à certaines règles peut être très difficile voire impossible, lui le beatnik suivant les pas de Jack Kerouac.

Plutôt classique dans sa trame générale, on retrouve des éléments de narration commun à nombre de romans : l’immersion dans un univers décalé et inconnu par un personnage en léger état de faiblesse, la tentation et la passion avec une histoire d’amour compliquée et même impossible par moments, la prise de conscience de réalités cachées derrière le vernis des apparences. Ce qui change tout ici, c’est le ton employé, le côté ubuesque de certains personnages et de certaines situations, les nombreuses surprises qui émaillent le récit avec des personnages originaux et des mésaventures pour le moins inattendues.

Le héros en lui même est plutôt sympathique, plutôt paumé, ayant vécu des expériences traumatisantes (celle avec les nazis made in USA est assez effroyable), ouvert d’esprit, il rentre dans cette communauté sans préjugés. Et pourtant, il aurait pu s’étonner de constater leurs us étranges comme celui de manger uniquement des pilules estampillées viande, légume etc..., leurs rites tournant autour du combat et la spiritualité orientale qui s’en dégage, le fait de donner tout ce que l’on gagne à un gourou proche et lointain à la fois... Véritable secte où se regroupent des personnalités délirantes, différentes et clairement marginales, les losers sont magnifiés avec un sens de la formule toujours franc et direct, des rapports bruts de décoffrage avec son cortège de dérapages incontrôlés.

Cela donne de purs moments de lecture thrash avec notamment des passages érotiques et sensuels d’une force incroyable entre fascination pour les corps mais aussi l’esprit des deux tourtereaux, des scènes de bastons / training alternant zen et parfois éclats de violence fulgurants, des échanges philosophiques et parfois plus directs avec des considérations terre à terre... Ce roman est avant tout un bout d’existence, une fenêtre sur une époque révolue et un peu folle. L’immersion est totale et l’on ne s’ennuie pas une seconde entre ironie cinglante, portrait de freaks et de personnalités décalées qui vivent dans un monde qui les rejette ou du moins ne leur convient pas.

Très agréable à lire avec une langue pour le coup plus que virevoltante, impossible de relâcher Le Karaté est un état d'esprit qui saute à la gorge et vous emporte loin, très loin dans un méli-mélo délirant et cependant révélateur de la réalité de son époque. Harry Crews est un auteur qui vaut le détour et offre un regard acéré et différent qui m’a immédiatement conquis. Une expérience sulfureuse et imprécatoire parfois que je ne peux que vous conseiller.

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lundi 10 juin 2019

"La Variante chilienne" de Pierre Raufast

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L'histoire : Il était une fois un homme qui rangeait ses souvenirs dans des bocaux.
Chaque caillou qu’il y dépose correspond à un évènement de sa vie. Deux vacanciers, réfugiés pour l’été au fond d’une vallée, le rencontrent par hasard. Rapidement des liens d’amitiés se tissent au fur et à mesure que Florin puise ses petits cailloux dans les bocaux. À Margaux, l’adolescente éprise de poésie et à Pascal le professeur revenu de tout, il raconte. L’histoire du village noyé de pluie pendant des années, celle du potier qui voulait retrouver la voix de Clovis dans un vase, celle de la piscine transformée en potager ou encore des pieds nickelés qui se servaient d’un cimetière pour trafiquer.

La critique de Mr K : Voici un livre dont j'ai beaucoup entendu parler lors de sa sortie en 2015, sur la blogosphère beaucoup ne tarissaient pas d'éloge à propos de La Variante chilienne de Pierre Raufast, un ouvrage prenant et dont on ne peut sortir une fois que l'on a mis le nez dedans. Le hasard d'un passage à notre Emmaüs préféré l'a mis sur ma route et je n'ai pas hésité une seconde à l'acquérir. Grand bien m'en a pris car je suis tombé sous le charme dès les premières pages...

Tout commence par une situation étrange. Un professeur d'un certain âge (Pascal) part pour deux mois de vacances dans un gîte perdu au milieu de nulle part. Dans ses bagages, une jeune fille tout juste bachelière qui fuit une réalité sordide et qui l'accompagne. Tout deux sont férus de lecture et vont bientôt faire la connaissance de Florin, leur seul voisin avec qui ils vont très vite se lier d'amitié. Cet homme érudit à la vie dense conserve ses souvenirs sous forme de cailloux qu'il entrepose dans des bocaux. Au fil des soirées, il les égrène plongeant les deux protagonistes principaux dans le passé haut en couleur du hameau où ils sont en villégiature.

Rares sont les ouvrages qui fascinent dès les premiers chapitres, celui-ci en fait partie. Les personnages accrochent le lecteur très vite avec des trajectoires de vie peu communes. L'auteur nous présente Pascal et Margaux, couple de fuyards atypiques qui partagent une envie d'évasion. Leur relation pourrait s'apparenter à celle qu'entretient un père avec sa fille. Lui n'a pas d'enfant et la jeune fille n'est pas proche de son père qui s'avère distant et auto-centré. Avec Pascal il y a une connivence, une rencontre intellectuelle qui lui permet de progresser. Quant au professeur, cette jeune fille fait souffler un vent de jeunesse qui dépoussière ses habitudes et entretient la flamme du pédagogue. Cette situation inconfortable (ils vivent reclus car Margaux pourrait être recherchée...) est propice à l'instrospection et aux échanges.

C'est là qu'intervient Florin, le fameux voisin victime d'un accident dans sa jeunesse, qui depuis ne ressent presque plus rien et n'a plus de souvenirs sauf ceux qu'il cristallise dans les cailloux qu'il collectionne. De suite, ça colle entre eux et le vieil homme va leur conter nombre d'histoires plus rocambolesques les unes que les autres sur le village dans lequel il réside depuis de nombreuses années et qui a accueilli des personnalités hors du commun voire déviantes. On croise des joueurs de carte expérimentés qui cachent de lourds secrets, un mari bafoué qui exerce une terrible vengeance, un potier archéologue, un cueilleur de noix qui use d'un hélicoptère pour arriver à ses fins, une mafia opérant dans le cimetière et en dessous, un prix nobel avorté ou encore on suit ébahi, la longue saison des pluies qui a touché le village pendant plus de 10 ans ! Tous ces récits intercalés entre des pages écrites par Margaux et la suite du quotidien des deux personnages principaux se nourrissent les uns les autres et font rentrer ce roman dans l'initiatique avec son lot de sagesse populaire, de références culturelles et de rencontres cruciales de celles qui peuvent changer une vie.

Malgré des sujets brûlants parfois, ce roman est de toute beauté. Hommage à la vie, à l'amitié et au partage, on vit avec Pascal, Margaux, Florin et tous les autres, de beaux moments entre tendresse, humour, effroi et drame. L'humanité est ici remarquablement dépeinte dans toute sa complexité, sans manichéisme et avec une simplicité désarmante. L'ouvrage est en effet très accessible, économe en mots, il n'est pas avare en poésie du quotidien tirant vers l'existentialisme et chacun y retrouvera une part de soi-même. On goûte, on déguste ces mots si forts et si justes à la fois. Lecture express car passionnante, voilà un roman qui fera date dans mes lectures.

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samedi 8 juin 2019

"Prenez l'avion" de Denis Lachaud

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L’histoire : L’avion vient de tomber. Tout n’est plus que débris et silence.

Un homme sort de la carlingue éventrée, aperçoit Lindsay qui, comme lui, semble avoir survécu, et s’empresse de lui porter secours.

Lentement ces deux êtres s’enfoncent dans la forêt, se soutiennent, tentent d’éloigner cet enfer qui ne les quittera plus.

Après de longues heures de marche les secours arrivent enfin, épuisé l’homme perd connaissance en laissant Lindsay face au présent d’une vie à jamais modifiée. Mais la peur partagée est un lien singulier, une dépendance qui vous attache à l’autre sans la moindre mise en scène, le moindre échange, sans la moindre séduction préalable. Et si Lindsay joue la comédie depuis de nombreuses années sur les scènes londoniennes, si sa quarantaine l’autorise parfois à entrevoir les arcanes du désir, le destin cette fois a placé sous ses pieds un drôle d’échiquier sans masque ni parade et sans texte étudié.

Prendre le train, traverser la Manche, rejoindre l’homme de la forêt, cet étranger intime, celui qui saura comprendre l’enjeu de cette chance ultime : avoir survécu. Tel est le projet de Lindsay.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture étrange aujourd’hui avec Prenez l’avion de Denis Lachaud paru chez Actes sud en 2009. Je partais avec aucune idée préconçue ne connaissant ni titre ni l’auteur, restant seulement sur l’impression vaporeuse laissée par la quatrième de couverture qui m’avait déjà bien intrigué lors d’une session chinage qui avait mis ce livre sur mon chemin. Au final, je suis très partagé entre de très belles pages poétiques fournissant un écrin de toute beauté à un postulat de départ original, un personnage féminin principal repoussoir qui ne m’a guère convaincu et une impression diffuse de tourner en rond...

Emmanuel et Lindsay n’auraient jamais du se rencontrer. Il est menuisier ébéniste en France, elle est actrice de théâtre à Londres et écrit à l’occasion. Ils vont cependant partager une expérience peu commune : réchapper au crash de leur avion en pleine pampa. Emmanuel va sortir Lindsay de la carlingue et va la pousser à marcher à travers la jungle jusqu’à ce qu’ils tombent sur des sauveteurs. Le devoir accompli, Emmanuel tombe dans les vapes et entame un long chemin comateux. Lindsay voit dans cette rencontre et cet acte fort un signe : cet inconnu pourrait bien être l’homme de sa vie...

On débute l’ouvrage par l’accident en lui-même et une Lindsay déroutée qui fait la rencontre d’Emmanuel. Puis, s’enchaînent des chapitres qui alternent passé, présent et point de vue des deux personnages. Cela permet de se faire une idée plus précise des forces en présence, deux personnages très différents qui chacun à sa manière a déjà beaucoup vécu. D’Emmanuel, on apprend très vite qu’il a mal vécu sa séparation avec Camille qui représentait énormément pour lui. Dépressif, sans réussite dans sa reprise en main, c’est pour cela qu’il était parti en voyage dans les tropiques. Le personnage est très attachant, il symbolise bien à lui seul la fragilité d’une destinée humaine, cette possibilité pour chacun d’entre nous de tomber alors que rien la veille ne semblait pouvoir nous arriver. Touchant, avare en parole, posé, il est à mon avis la grande réussite de l’ouvrage. On ne peut pas dire la même chose de Lindsay qui m’a très vite horripilé avec son aspect bobo, contemplative à l’excès, nombriliste et pseudo gamine qui peut se permettre bien des choses. Elle nous livre ses pensées avec abondance mais au final, je n’en est perçu qu’un grand vide sans intérêt.

Il ne se passe donc pas grand-chose dans l’ouvrage, la narration destructurée ne livre pas de gros rebondissements et tout se devine aisément en de longs passages exposant les pensées intimes, le passé des personnages. Par contre, Denis Lachaud s’y entend en terme d’écriture. C’est beau, les mots claquent, les sons se font écho et l’on est littéralement porté par cette langue aussi étrange qu’envoûtante. Le plaisir est donc parfois immense (surtout les passages mettant en scène Emmanuel) mais éphémère et l’on regrette que l’œuvre ne soit pas plus équilibrée. La lecture avançant, on a aussi l'impression grandissante d'avoir affaire à une oeuvre finalement assez prétentieuse qui pourrait s'apparenter à de la masturbation intellectuelle pour nanti, ce qui n'est vraiment pas ma tasse de thé. Mauvaise pioche donc pour moi, cela arrive parfois...

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mardi 28 mai 2019

"Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage" de Vendela Vida

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L’histoire : Comment prouver qui on est lorsqu’on se retrouve seul à l’étranger et qu’on se fait voler tous ses effets personnels ? C’est le cauchemar auquel est confrontée l’héroïne du nouveau roman de Vendela Vida, en voyage à Casablanca. Endossant d’abord, faute de mieux, l’identité d’une autre Américaine dont la police marocaine lui a rendu par erreur le passeport, elle est embauchée pour remplacer au pied levé la doublure d’une actrice en tournage dans son hôtel. Affublée d’une perruque et d’un nouveau nom, la jeune femme se voit alors embarquer dans un étrange et vertigineux voyage intérieur qui l’amène à se replonger dans les circonstances douloureuses de son départ des Etats-Unis...

La critique de Mr K : Retour en Terres d’Amérique aujourd’hui avec Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage de Vendela Vida, jeune auteure très prometteuse venue de Californie. Cette collection de chez Albin Michel que j’aime tellement propose cette fois ci un récit ne se déroulant pas sur le sol US mais au Maroc avec la trajectoire étrange que prend la vie d’une jeune femme partie dans ce pays pour fuir une vie devenue insoutenable. Attention, beaucoup de turbulences sont à prévoir !

En effet, dès son arrivée sur le sol marocain, au moment de faire son enregistrement à l’hôtel de Casablanca où elle a décidé de poser ses valises, elle se fait voler son sac à dos où se trouvent tous ses papiers (dont son passeport), ses moyens de paiements et son guide touristique. On peut dire que ça commence très mal, la pauvre se retrouvant uniquement avec son autre bagage où sont rangées ses vêtements. C’est mieux que rien me direz-vous, mais les vacances s’annoncent difficiles surtout que l’hôtel, puis la police locale, ne semblent pas se motiver plus que cela pour l’aider à retrouver ses effets personnels. Au final, les forces de l’ordre lui remettent un autre sac avec le passeport d’une américaine qu’elle ne connaît pas. Elle s’enferre alors dans l'illusion et va commencer à glisser dans l’irrationnel. Se complaisant dans son mensonge, ne voulant pas retourner en arrière car quelque part cette nouvelle identité l’arrange, ses vacances prennent un tournant inattendu avec notamment son engagement sur le tournage d’un film où elle tient le rôle de doublure officielle d’une star américaine capricieuse. La fuite en avant continue...

La grande originalité de ce roman vient du point de vue adopté par l’écrivain. Vendela Vida tutoie directement le lecteur qui se retrouve dans la peau de l’héroïne dont on ne connaîtra jamais le vrai nom. Le procédé est tellement bien utilisé qu’il n’y a vraiment aucun effort à faire pour s’adapter à cette narration qui pourrait dérouter de prime abord. Mais les pages s’enchaînent toutes seules, l’addiction étant quasi immédiate. Il faut dire qu’elle intrigue cette infortunée américaine ! Pourquoi est-elle venu au Maroc ? Au détour d’une phrase ou deux, on sent bien qu’elle a quelque chose de pesant sur le cœur, que sa vie a explosé en plein vol et que ce voyage est avant tout une manière d’essayer de recommencer quelque chose, de sortir du trou, d’échapper à sa souffrance. Les indices sont plutôt rares dans un premier temps, l’histoire se concentrant plutôt sur sa mésaventure et ses conséquences premières. Puis, des indices commencent à être disséminés, apportant quelques focus, points de détails qui mis en corrélation dressent bientôt le portrait d’une femme que la vie n’a pas épargnée mais qui tente de tenir la barre malgré tout.

Très attachante, touchante dans sa douleur, on prend fait et cause pour cette américaine en pleine errance. Beau roman sur l’identité, à priori un sujet de prédilection pour cette auteure que je découvre avec ce titre, on se pose pas mal de question sur ce qui fait de nous ce que nous sommes : la famille, les amis, les rencontres fortuites, les données administratives, notre métier, les coups du sort... Tout se mélange allégrement dans ce roman qui s’amuse avec son héroïne comme avec les concepts qu’il aborde. À travers les atermoiements de cette touriste un peu paumée, ses états d’âmes, ses réactions parfois étranges (souvent en fait !), on explore sans fard un être humain en pleine mue, le nécessaire changement qui doit s’opérer en nous après un choc intime d’une rare violence. Le récit prend donc une dimension initiatique et ouvre la voie à une fin plutôt ouverte que chacun interprétera avec sa propre sensibilité.

Il y a aussi le background, les éléments extérieurs qui accompagnent ce parcours qui fascinent. Le Maroc tout d’abord, un pays où je suis allé à plusieurs reprises et qui est très bien retranscrit dans ces pages. Un pays ambivalent où se côtoient tourisme de masse et traditions pluriséculaires, Maroc où notre héroïne oscille entre découverte émerveillée et moments plus tendus. Le milieu du cinéma est aussi abordé avec les coulisses d’un tournage qui réservent bien des surprises et des logiques qui parfois nous échappent. Le décalage est grand entre ce qu’elle y vit en tant que doublure, son travail, ses rencontres et son passé qu’elle traîne comme un boulet. L’interaction comme vous le lirez est détonante et finira par livrer des vérités qui font l’effet d’un électrochoc.

Difficile d’en dire plus sans spoiler, je m’arrêterai donc là. Sachez aussi que Les Habits du plongeur abandonnés sur le rivage se lit très facilement, quasiment d’une seule traite (prévoyez trois / quatre heures tranquille) tant on est emporté par l’histoire qui sous son aspect simple soulève nombre de questions et bouleverse son lecteur.

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mercredi 22 mai 2019

"Dans l'or du temps" de Claudie Gallay

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L’histoire : Un été, en Normandie. Pris dans les filets d'une vie de famille, le narrateur rencontre une vieille dame singulière, Alice. Entre cet homme taciturne et cette femme trop longtemps silencieuse se noue une relation puissante, au fil des récits que fait Alice de sa jeunesse, dans le sillage des surréalistes et dans la mémoire de la tribu indienne Hopi. La vie du narrateur sera bouleversée devant "la misère, la beauté, tout cela intimement lié".

La critique de Mr K : Claudie Gallay est une auteure que j’adore, j’avais été épaté par mes deux premières lectures d’elle : Les Déferlantes et Les Années cerises. C’est donc avec une joie non feinte que je choisissais de terminer mes lectures de vacances de Pâques avec Dans l’or du temps, un roman plus ancien où deux personnages n’ayant à priori rien en commun vont se rencontrer et se livrer. Pas de mystère, c’est bien du Gallay avec une poésie à fleur de mot, un phrasé unique et une histoire universelle qui touche une fois de plus en plein cœur.

Le narrateur est en vacances et comme d’habitude en période estivale, il part avec sa petite famille dans leur maison secondaire en bord de mer dans la Seine Maritime. Lui et Anna (sa femme) sont professeurs et peuvent donc passer du temps avec leurs deux jumelles et se ressourcer. Ce lieu est idéal pour profiter de la mer et des cités balnéaires alentours. Mais voila, quelque chose cloche, le narrateur taiseux dans son genre semble s’éloigner de sa famille peu à peu. Il adore ses filles, il aime sa femme mais il ne lui dit plus rien et peu à peu un espace de plus en plus grand semble les séparer, imperceptiblement d’abord puis un gouffre insurmontable.

Lors d’un banal tour en voiture pour faire quelques courses, le narrateur va rencontrer Alice, une vieille femme qu’il va aider à porter un panier rempli de poires. C’est le début d’une relation toute particulière qui va s’affiner au fil des chapitres entre méfiance mutuelle, silences qui en disent long et révélations sur le passé d’Alice qui jusque là gardait tout pour elle. Bien évidemment, cela va faire écho chez le narrateur et va changer sa vie, le forçant à regarder les choses en face et à prendre certaines décisions.

On retrouve dans ce roman tout le talent de Claudie Gallay pour proposer des personnages forts et charismatiques malgré une certaine banalité. Rien d’extraordinaire en effet au départ pour le narrateur et Alice dont on découvre les vies où les jours se ressemblent et apportent leur lot de petites joies et de petits chagrins. L’une vit seule avec sa sœur entre jardinage, poterie et longues périodes de réflexions, l’autre s’occupe de ses filles et mène une vie de famille plan-plan. C’est la rencontre de ces deux êtres qui va magnifier leur figure, donnant à voir au lecteur des personnes torturées dans leur chair et leur esprit par des non-dits, des sentiments profondément enfouis et au final un certain mal de vivre qui semble les condamner à contempler leur vie plutôt que la vivre pleinement (surtout pour le narrateur d’ailleurs). Une grande mélancolie se dégage donc de ces lignes malgré quelques éclats humoristiques liés souvent à la personnalité d’Alice, vieille femme au caractère bien trempé qui aime entretenir le mystère autour de son passé.

Les jours s’alignent, les rencontrent se multiplient. Le narrateur passe davantage de temps avec Alice, laissant sa famille seule alors que lui explore le passé de la vieille dame qui a vécu un temps dans le cercle des surréalistes et a découvert la tribu des Hopi, des amérindiens qu’elle a pu côtoyer avec son père disparu dans des circonstances tragiques. C’est l’occasion dans certain chapitres d‘en apprendre plus sur André Breton et son mouvement artistique, sur les tribus indiennes que l’on a forcé à s’acclimater aux colons blancs et à leur culture. C’est aussi une belle leçon sur la découverte de soi et des autres. Ces révélations vont avoir un impact sur le narrateur, ce sera lent, très lent même mais une acceptation va naître de cela et amener le lecteur vers une fin logique.

Rythme lancinant, phrases courtes, destructuration de la syntaxe proposent une expérience d’une immersion totale, engouffrant le lecteur au cœur des intimités sans espoir de retour. Comme à chaque fois avec Claudie Gallay, c’est profond, bouleversant et l’on ressort ébranlé et heureux de sa lecture. Une excellent moment que je ne peux que vous conseiller d'entreprendre à votre tour.

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samedi 18 mai 2019

"Les Dieux de Howl Mountain" de Taylor Brown

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L’histoire : Hanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord.

C'est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n'a jamais pu lui révéler.

Embauché par un baron de l'alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé...

La critique de Mr K : Attention gros coup de cœur avec le dernier né de la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Les Dieux de Howl Mountain de Taylor Brown est de ces romans qu’on n’oublie pas, dans lequel on pénètre sans peine immédiatement et dont on ressort ravi. Beau miroir sur un pays, une époque avec des personnages charismatiques, on passe vraiment un excellent moment. Voici pourquoi...

On suit le destin peu flatteur de Rory un jeune homme revenu estropié de Corée. Il loge chez sa grand-mère (Ma), une femme au caractère et à la vie haute en couleur. Le père de Rory est mort dans des circonstances tragiques avant sa naissance et sa mère a été placée en institution psychiatrique, réduite à un être humain replié sur lui-même et totalement aphone. Il y a peu de place proposées aux handicapés qui reviennent du front, Rory trempe donc dans des affaires louches, dans le trafic d’alcool plus précisément. Dans ce coin reculé de la Caroline du Nord, il est facile de se cacher. Si en plus, on ne se fait pas trop remarquer, les flics du coin sont arrangeants et l’on peut mener son petit business tranquille. Les cartes vont être rebattues avec l’arrivée d’un fédéral bien décidé a faire régner l’ordre, les tensions qui s’exacerbent entre un passé trop longtemps enfoui et une lutte entre gangs de trafiquants, et la rencontre de Rory avec Christine qui ouvre une porte vers un bonheur qu'il n’espérait plus.

Mêlant chronique quotidienne, roman noir et action, ce récit touche au but dans chaque domaine qu’il aborde. C’est en grande partie dû aux personnages qui peuplent ces pages et ensorcellent le lecteur. J’ai ainsi une grande tendresse pour Ma, ancienne prostituée désormais recluse dans la forêt en montagne et qui vit dans sa maison en pratiquant l’herboristerie. Un caractère de feu, une sagesse au bout de chaque phrase et un amour indéfectible pour son petit fils et la nature qui l’environne me la rende éminemment sympathique et d’une tendresse terrible. En même temps, il ne faut pas trop la chercher car croyez-moi, elle cache bien son jeu et peut s’avérer terrible quand on touche à ses proches. Le duo qu’elle forme avec son petit fils est touchant et drolatique, les deux ayant un caractère affirmé et un sens de la formule. Cela donne bien souvent des scènes inoubliables provoquant des réactions et sentiments mêlés chez le lecteur. Rory loin de se réfugier derrière son infirmité fait quant à lui tout ce qu’il peut pour assurer dans sa vie, il travaille (et plutôt bien, malgré l’illégalité de ses activités), il s’ouvre aux autres avec une ribambelle de personnages secondaires croustillants et finit même par rencontrer une fille qui lui plaît et avec qui il se voit bien poursuivre son existence.

Vous vous doutez bien que ce serait trop simple et les obstacles vont s’avérer nombreux avec en premier chef un secret de famille à élucider, la mort du père tué par un inconnu à qui sa mère a arraché un œil avant de sombrer dans le mutisme. C’est le seul indice qu’il ait, il se heurte à un mur de la part de sa grand-mère qui bloque sur le sujet et les habitants du crû qui semblent avoir oublié les événements. Se rajoute là-dessus, une lutte de pouvoir autour du trafic d’alcool avec son lot de règlements de compte, de pression, de changements de posture avec des forces de l’ordre aux mœurs changeantes, les courses de voitures sauvages (ancêtre du Nascar) qui canalisent le trop plein de testostérone et qui permettent aux coqs de se livrer bataille dans des duels d’une rare intensité. Je ne suis pas forcément amateur de courses poursuites endiablées mais les passages les mettant en scène ici sont magistraux. La montée en pression est impressionnante dans cet ouvrage et les nuages noirs s’accumulent, laissant un goût amer dans la bouche tant le fragile équilibre menace à tout moment de rompre, les sentiments et réactions étant poussés à leur paroxisme. Très bien rendus, les rapports entre personnages sont crédibles et il souffle un vent d’authenticité sur ces pages qui fait du bien et procure un plaisir sans borne.

Il est donc ici question de la famille, des méfaits de la guerre, de la lente reconstruction des individus, de foi, de survie, de vengeance et de haine. Ça sent le souffre et l’amour à la fois, les passions sont exposées à vif et l’on sait bien que personne n’en sortira vraiment indemne. Cet aspect noir est contrebalancé par le lent rythme de la nature, les grands espaces et la permanence du vivant qui apparaît deci delà au détour d’une balade, d’une cueillette dans la forêt ou même l’abattage d’un cochon. Nous ne sommes que de passage après tout et il faut relativiser. Dans ce monde des années 50 en plein changement, les anciennes croyances ont encore cours, la nature est au centre des existences et l’on s’émerveille d’un rien à la lecture de certains passages qui font la part belle à l’humanité et à son rapport primitif au règne naturel.

L’écriture est tout bonnement fabuleuse, très accessible, concise sans tomber dans la facilité, on ne peut que succomber et se laisser entraîner dans cette histoire qui prend aux tripes et se révèle universelle dans ce qu’elle véhicule. Beau, excitant, puissant, Les Dieux de Howl Mountain fera date et trouve déjà une place de choix dans ma bibliothèque. À lire absolument !

lundi 13 mai 2019

"Le Grondement" d'Emmanuel Sabatié

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L’histoire : Dans la capitale d’un Etat imaginaire de l’est de l’Europe, Szforinda, les habitants sont passionnés par la finale de la coupe du monde de football qui va avoir lieu. Depuis cinq ans, après le massacre de trois cents enfants par des terroristes islamistes, le pays vit dans une obsession sécuritaire.

Le livre commence alors que 70 000 spectateurs se dirigent vers l’Athéna Stadium pour assister à la finale. Il suit les différents personnages qui se rendent à ce match, ce qu’ils vivent à l’Athéna Stadium mais aussi dans les mois qui précèdent. Entre Nordine l’informaticien, Théo le policier, Yuri le jeune champion de foot, et Krysten et Yeovi ? les amants secrets, des vies apparaissent, complexes, tourmentées, tragiques et pleines d’espoir.

Dans une ambiance pesante où chacun est surveillé pour sa propre sécurité par les S.A.T., des policiers spéciaux ayant tous les pouvoirs, la ville vit dans l’enthousiasme et la peur de la finale : y aura-t-il un nouvel attentat ? Personne ne croit cela possible, et pourtant tout le monde le redoute.

La critique de Mr K : Lecture détonante aujourd’hui avec Le Grondement d’Emmanuel Sabatié, pavé de 636 pages aussi âpres que virulentes. Autant vous le dire de suite, ce roman ne plaira pas à tout le monde. Parti pris d’écriture spécial, lenteur de la mise en place désarçonnent au départ... Mais si on se donne le temps, que l’on persiste, on finit par rentrer dans un univers aussi effrayant que fascinant et qui n’est pas si loin de notre réalité en devenir. Lecture coup de poing donc !

L’ensemble du récit s’organise autour de la tenue le soir même d’un match de football très important. Pendant les trois quarts du roman, nous suivons individuellement plusieurs personnages très divers qui s’apprêtent à s’y rendre. Chacun bénéficie d’un flashback assez développé qui va nous permettre de ressentir son individualité, son identité et ses aspirations. Dans une ambiance générale lourde, où le soupçon se dispute à l’angoisse, où l’état de droit a cédé la place à un état policier répressif, le match va débuter livrant une vérité que chacun pouvait soupçonner sans pour autant y croire complètement...

Le Grondement est ce que l’on pourrait appeler un livre-chorale tant les protagonistes sont nombreux. Au final, même si l’événement final est d’importance, les trajectoires qui nous sont décrites au départ n'importent quasiment plus. Derrière ces figures quasi tutélaires de l’informaticien de génie, du flic en colère prêt à péter un câble, d’un jeune champion en devenir qu’une blessure ralentit dans sa progression, de deux amoureux transis qui doivent vivre leur idylle en cachette pour cause de conventions sociales et religieuses, d’un jeune homme prêt à tout pour réussir, c’est notre humanité et les multiples questionnements qui l’accompagnent qui nous sont livrés. Désirs et besoins, la recherche du bonheur (spirituel et matériel), le vertige de la chute après un coup dur, les espoirs naissants d’une jeunesse naïve, la tentation de la force et de la vengeance, la famille et les tracas qui vont avec, le rapport au monde, à Dieu et toute une longue liste de thématiques sont abordés via ses destins individuels qui fournissent toute la palette possible de sentiments.

À travers ces portraits croisés, Emmanuel Sabatié nous donne à voir un monde assez semblable au nôtre dans un futur proche plutôt glaçant. On pourrait imaginer en effet que l’action se déroule dans cinq / dix ans, et les développements entraperçus sont dans l’air du temps. Face à la menace terroriste, la démocratie a reculé. La police a des pouvoirs étendus, les contrôles sont quotidiens, l’opposition muselée. La tension est palpable dans chaque portrait avec des lignes qui s’opposent, une certaine radicalisation des esprits dans un sens comme dans l’autre et une course à l’individualisme forcenée. Le modèle capitaliste-libéral est désormais présent partout, les puissants sont protégés et les pauvres survivent comme ils peuvent même si tous n’ont pas conscience de la réalité de la marche du monde. Cette ambiance crépusculaire prend à la gorge et ne peut que faire penser aux changements opérés en France depuis quelques années avec le recul de l’esprit de corps au profit du sacro-saint Moi qui fait des ravages en terme de solidarité et de services publics. Ce roman est politique et donne une vision prospective très intéressante car située dans un futur probable, l’anticipation est ici très réaliste appuyant là où ça fait mal et ne laissant aucune réelle échappatoire à ses personnages mais aussi au lecteur. On est donc loin de la gentille lecture détente mais plutôt dans le genre d’ouvrage qui peut permettre d’ouvrir les yeux, d’accompagner le lecteur dans sa réflexion sur le monde.

Vous l’avez compris, cette lecture est loin d’être joyeuse... Mais elle reste jubilatoire. En effet, loin de tomber dans une forme de militantisme exacerbé, l'auteur distille les éléments de la réflexion avec patience et au compte-gouttes. Le rythme est lent, très lent d’ailleurs. Cet aspect prend toute son importance au bout des deux cents premières pages et risque malheureusement de laisser sur le bord du chemin les lecteurs les moins opiniâtres. Ce serait une erreur car bien que j’ai quelque peu pesté au départ (oui, je sais, je suis un gros râleur !) surtout que l’écriture est étrange le sujet disparaissant bien souvent pour donner de l’immédiateté, de l’urgence à ce que ressentent les personnages, je peux vous dire que cet effort de patience vaut le détour et l’on commence à dérouler les pages sans pouvoir s’arrêter dans un mélange de fascination, de dégoût (certains passages sont vraiment très rudes) et de plaisir car l’écrivain ne nous prend pas pour des imbéciles et établit des ponts vraiment passionnants pour qui aime porter un regard aiguisé sur notre société.

Un grand livre donc, difficile d’approche au départ mais d’une grande intelligence et puissant dans ce qu’il dégage. Le genre de lecture que l’on n’oublie pas, essentielle dans cette époque de transition où l’on a encore le choix quant au futur que l’on veut se choisir.

samedi 4 mai 2019

"L'Enfant et l'oiseau" de Durian Sukegawa

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L’histoire : Johnson, tombé du nid, est le seul survivant de sa fratrie. À bout de forces, le jeune corbeau est recueilli par Ritsuko, femme de ménage et mère célibataire, qui décide de le ramener chez elle au mépris de l’interdiction d’héberger des animaux dans son immeuble. Bien lui en prend, car son fils adolescent, Yôichi, se passionne pour l’oiseau qu’il entoure de mille soins. Un jour, le gardien fait irruption chez eux et Johnson, que Yôichi avait caché sur le balcon, s’envole. C’est le début pour lui d’une longue errance. Il sait qu’il ne peut retourner auprès de son ami et cherche à survivre dans une ville hostile. Une rencontre va lui sauver la vie…

La critique de Mr K : Je m'en vais vous parler aujourd’hui du dernier ouvrage de Durian Sukegawa, un auteur japonais que j’aime tout particulièrement et à qui nous devons les très beaux Les Délices de Tokyo et Le Rêve de Ryôsuke. Je ne vous cache pas que j’avais hâte de lire L’Enfant et l’oiseau car cet auteur conjugue langue magique et thématiques universelles. Je peux déjà vous dire qu’il n’a pas fait long feu et que je l’ai lu en un temps record !

Durant tout l’ouvrage, on alterne deux points de vue qui se croisent et s’épousent selon les moments du récit. La majeure partie du récit est consacrée à l’existence de Johnson, un jeune corbeau qui très tôt connaît d’épouvantables épreuves. Il voit ses frères de couvée mourir les uns après les autres et finit par tomber du nid. Il est alors récupéré par une japonaise qui le ramène chez elle malgré l’interdiction de s’occuper d’animaux sauvages au sein de sa résidence. Cette trouvaille fait le bonheur de son jeune fils Yôichi qui trouve là un palliatif à son chagrin de ne plus avoir de père. Il se prend très vite d’affection pour Johnson et c’est réciproque ! Malheureusement ce bonheur sera de courte durée et les deux amis vont être séparés. Chacun entame alors un véritable chemin de croix.

On se prend au jeu très vite dans cette lecture qui s’avère accrocheuse dès les premières ligne. L’originalité tient au fait que l’on suit au plus près un animal. Pas n’importe lequel en plus, mon oiseau préféré : le corbeau, lourd de signification mais aussi de symboles. Ils sont peu appréciés par les autorités dans ce roman et cela a des conséquences dramatiques pour Johnson qui va vivre tour à tour le deuil, l’exil, une relation d’amitié hors norme puis de nouveau l’errance et le deuil. On passe par tous les stades, la tonalité restant cependant souvent dramatique. En cela, cette lecture de Sukegawa est différente des deux précédentes, il n’y a pas beaucoup de place pour l’espoir, celui-ci est bref et cède souvent la place à des épreuves difficiles. Très bien rendu, cette existence d’oiseau est poignante, planante (dans tous les sens du terme) et source de colère face aux humains qui sèment chaos, confusion et mort sur leur passage.

En parallèle, on suit la vie de Yôichi et de sa mère. N’ayant plus qu’elle, on ressent un certain vide chez lui, une forme d’apathie que la découverte de l’oiseau va faire reculer. Cela donne de très beaux moments sur l’amitié mais aussi la responsabilité, surtout quand ils vont être séparé. Le personnage de la mère n’est pas inintéressant non plus, on sent une fêlure, un souci du passé qui ressurgit avec notamment une tendance à la kleptomanie et une nervosité qu’elle n’arrive pas à totalement dissimuler. Cette famille a gravement dysfonctionné et les conséquences se font encore sentir avec notamment l’évocation du père absent qui n’existe plus aux yeux de son fils.

Derrière le conte initiatique avec le nécessaire passage à l’âge adulte et les épreuves qui forgent une existence, L'Enfant et l'oiseau est aussi en filigrane une fine critique du genre humain et sa manie de vouloir tout contrôler au mépris des lois naturelles, une ode à la nature sauvage (thématique chère à l’auteur) et un très beau message de tolérance. Certes parfois les ficelles sont un peu grossières avec quelques personnages plus caricaturaux comme le maire ou encore le chef du syndic de la résidence mais ils mettent en exergue les difficultés de la vie moderne, le problème d’écoute et de respect entre habitants.

On retrouve dans cet ouvrage tout le talent de Durian Sukegawa en terme de sensibilité, de finesse et sa manière d’écrire si envoûtante qui provoque toujours autant de plaisir lors de la lecture. C’est typiquement le genre de roman que l’on ne peut relâcher après l’avoir entamé. Moins lumineux que les précédents avec une fin sombre qui laisse peu de doute sur le devenir des êtres rencontrés, j’ai vécu un voyage livresque éprouvant et d’une intensité impressionnante. À lire !

mercredi 24 avril 2019

"Tout ce que nous allons savoir" de Donal Ryan

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L’histoire : Martin Toppy est le fils d'un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j'en ai trente-trois. J'étais son professeur particulier.

C'est sur ces mots que s'ouvre le nouveau roman de Donal Ryan. Melody Shee est enceinte de douze semaines lorsqu'elle entreprend l'écriture d'un journal. Hantée par son mariage toxique avec un homme qui l'a quittée en apprenant la vérité sur l'enfant à naître, par le souvenir d'une mère inaccessible et de l'amie d'enfance qu'elle a trahie, Melody doit faire face seule à ses démons. Jusqu'à ce qu'une jeune femme énigmatique entre dans sa vie…

La critique de Mr K : Très belle lecture aujourd’hui avec Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan, un auteur irlandais que je découvre pour la première fois et qui a fait son petit effet dans le monde littéraire contemporain. Avec cet ouvrage, il nous propose de rentrer dans l’intimité d’une femme qui attend un enfant. Sous la forme d’un journal de grossesse avec le long égrainage des semaines qui passent et rapprochent inexorablement le lecteur de la délivrance de Melody, c’est une vie qui s’offre à nous avec toute sa complexité et ses ambiguïtés. Attention, une fois ce livre commencé, il est impossible de s’arrêter tant l'attachement est immédiat !

Melody est enceinte et pas vraiment dans de bonnes conditions... Récemment séparée de son mari pour cause d’adultère, elle se prépare pour le futur événement seule. C’est l’occasion pour elle de coucher sur le papier ses souvenirs de jeune fille, son mariage avec Pat et la longue dérive sentimentale qui en a découlé. Mais c’est aussi la rencontre avec Mary, une jeune femme de la communauté des gens du voyage avec qui elle a beaucoup de points communs et qui va vite devenir à sa manière l’amie qui lui manque, celle qu’elle a trahie étant plus jeune. Le récit avance donc tranquillement au fil des confidences et des réactions que suscitent au village la situation de Melody mais aussi celle de Mary. Rappelons que nous sommes en Irlande, pays encore fortement marqué par le catholicisme et où les opinions conservatrices ont largement pignon sur rue. Vous imaginez donc bien que cette grossesse ne sera pas des plus simples et que Melody aura fort à faire avec sa belle-famille, les préjugés, les on-dit mais aussi avec ses propres regrets et remords.

La réussite de ce roman tient en grande partie à son personnage principal. Et pourtant, quand on entame cette lecture, on a soi-même des impressions fortes. Pauvre Melody ! Orpheline de mère assez jeune, mariée trop tôt sans vraiment savoir ce qu’est l’amour, isolée dans sa maison sous l’opprobre de la communauté car tombée enceinte pour un coup d‘un soir avec un jeune homme à qui elle enseigne la lecture... Les planètes s’alignent bien mal et un fatum terrible semble la suivre depuis le début de son existence. On s’apitoie quelque peu, on angoisse quant à sa situation et au futur qu’elle pourra donner à son enfant. Dans cette noirceur teintée de mélancolie et de regrets, surgit Mary une jeune femme qui va donner à Melody ce dont elle manque cruellement : une raison de vivre, une oreille attentive, une confidente qui la comprend et va pourvoir l’aider à surmonter ses difficultés.

Très vite, des choses les rapprochent notamment la perception qu’ont les autres de ces femmes émancipées à leur manière qui souhaitent vivre une existence hors des sentiers battus. Il est beaucoup question du rapport aux coutumes, à la famille, aux codes religieux que Melody et Mary transgressent par leurs vies brisées : l’une porte un enfant illégitime, l’autre ne peut en avoir et a quitté son mari pour le soulager et qu’il puisse fonder une famille avec quelqu’un d’autre. Or, même encore aujourd’hui, ce genre de comportements ne sont pas admis et provoquent des allusions voire des réactions injustes. Cela donne dans ce roman des passages parfois très rudes, qui prennent à la gorge montrant les travers de notre humanité toujours prête à juger son prochain sans balayer devant sa porte.

Cependant, on ne tombe pas dans le cliché du chemin de croix de la pauvre héroïne qui est bien plus complexe que ce que laisse croire l’auteur de prime abord. Elle cache des secrets peu avouables que l’on commence à deviner très vite et qui révèlent des fêlures intimes importantes qui ont une influence encore aujourd’hui sur sa façon de penser, d’agir. Tous les personnages sont d’ailleurs logés à la même enseigne avec notamment Pat, le mari trousseur de prostituées qui s’avère plus sensible qu’il n’en a l’air et bien nuancé, partagé entre ce qu’il ressent au plus profond de lui pour Melody et les valeurs qui sont les siennes de par son éducation. On n'est donc jamais à l’abri d’un bouleversement, d’une découverte intime qui retourne les schémas établis et renverse les perspectives, ajoutant une dose de plaisir supplémentaire à cet ouvrage d’une finesse sans borne.

Tout ce que nous allons savoir prend une belle ampleur au fil des chapitres qui croisent les personnages, les lieux et les époques à travers les yeux d’une héroïne déboussolée, marquée par la solitude et revenant régulièrement sur son passé. Par petites touches, dans une écriture fraîche et directe, on attend la suite des événements. On espère beaucoup, on prend aussi de sacrées claques dont on a du mal à se remettre comme Melody. Et à la fin, après la lecture du dénouement logique et implacable que nous offre l’auteur, on se dit qu’on vient de lire un livre mémorable et puissant. À découvrir absolument !

Egalement lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Une Année dans la vie de Johnsey Cunliffe

Posté par Mr K à 18:04 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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