dimanche 15 octobre 2017

"Bakhita" de Véronique Olmi

bakhitaL'histoire : Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l'esclavage. Rachetée à l'adolescence par le consul d'Italie, elle découvre un pays d'inégalités, de pauvreté et d'exclusion.
Affranchie à la suite d'un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

La critique Nelfesque : J'ai décidé de lire "Bakhita" sans savoir grand chose de son contenu. Remarqué avant sa sortie en sachant juste qu'il traiterait de l'esclavage, je voulais aussi découvrir Véronique Olmi que Mr K aime beaucoup. Depuis, les critiques positives pleuvent et l'ouvrage est dans la sélection pour le Prix Goncourt. A croire que "Bakhita" est LE roman à lire absolument ? Oh que oui !

Quel roman que celui-ci ! Quel destin tragique et quelle femme lumineuse ! "Bakhita" narre l'histoire vraie de Sainte Giuseppina Bakhita de sa naissance à sa mort. Née au Soudan, dans un village tranquille et une famille aimante, elle va passer les premières années de son existence dans la douce insouciance de l'enfance. Les journées sont  rythmées par la nature et le chant des femmes. Bakhita aime son village, ses parents, ses soeurs, les animaux dont elle s'occupe. Mais à l'âge de 7 ans, sa vie bascule. Elle est enlevée, traitée comme une chose, vendue sur un marché aux esclaves. Avant cela, elle va parcourir des kilomètres à pied, voir les pires horreurs, perdre son innocence et découvrir ce que l'homme est capable de faire dans ses heures les plus sombres. 

Puis viendra le temps de l'esclavage, celui de l'humiliation, de la souffrance où tout sentiment est refoulé, où la personne humaine est annihilée. Bakhita n'existe plus, Bakhita obéit, Bakhita ne doit plus avoir de sentiments, ne doit plus s'attacher à personne, Bakhita ne sait plus qui elle est. Les années passent, les maîtres aussi ainsi que les bleus au corps et à l'âme. Même lorsqu'elle verra poindre à l'horizon un avenir meilleur, jamais elle n'aura droit à une vie normale, une vie paisible où elle pourra panser ses plaies. Bakhita est née pour souffrir et par sa souffrance elle trouvera son salut, en aidant les autres et en faisant don de tout ce qu'elle a de plus intime.

Avec cette histoire douloureuse et pleine d'espoir à la fois, je découvre la plume de Véronique Olmi et je tombe littéralement sous le charme. L'écriture est simple et fluide, les pages s'enchainent. L'auteure n'en rajoute jamais, l'histoire est déjà bien assez tragique et dure comme cela. Pas d'emphase, pas de pathos, des mots simples décrivent les horreurs vécues par cette enfant, cette jeune femme, cette adulte, cette dame âgée, cette religieuse. Cela suffit pour glacer le sang et faire monter les larmes aux yeux. Un sujet terrible servi dans un écrin précieux. Superbe !

"Bakhita" est un roman qui se vit plus qu'il ne se lit et je suis ravie d'avoir découvert le fil de son histoire au fur et à mesure de ma lecture (n'ayant même pas lu la quatrième de couverture). Allant de surprise en surprise, d'effroi en effroi, le lecteur est pris dans un tourbillon de sentiments. L'horreur est présente sur chaque page, aucun répit, le coeur doit être bien accroché et on le retrouve souvent au fond de sa gorge ou au bord des yeux. Mais quelle expérience de lecture nous vivons ici ! La littérature existe pour nous divertir parfois, nous faire grandir et ressentir des émotions aussi. Ici elle nous ouvre les yeux, nous va droit au coeur et nous change viscéralement. Dans la vie d'un lecteur il y a un avant et un après "Bakhita". Merci Madame Olmi !


samedi 14 octobre 2017

"La Température de l'eau" de George Axelrod

latemp_raturedeleaugeorgeaxelrod

L’histoire : Westport, Connecticut, fin des années soixante. Harvey Bernstein, 46 ans, ne compte plus les bonnes raisons de se suicider. Ses livres, qui ne se vendent pas, son travail de critique, alimentaire et absurde, sa femme Margery, présidente du comité pour une législation raisonnable du port d'armes, ses deux enfants, au mieux indifférents. Sans oublier ses cours d'écriture créative à L'École des Meilleurs Auteurs de Best-Sellers. Harvey n'est taraudé que par une seule question : somnifères ou revolver? Avant qu'il ne trouve la réponse, une jeune femme pour le moins originale, Cathy, va faire une entrée inopinée dans son existence. Avec un faible bien marqué pour les perdants nés, elle va entraîner Harvey dans des aventures aussi torrides que périlleuses, dont on ne révèlera rien ici, sinon qu'elles se concluront à Hollywood, au cœur même de l'usine à rêves.

La critique de Mr K : Un sacré roman que cet ovni livresque venu tout droit des années 70 à l’occasion de la rentrée littéraire de cette année chez Sonatine. L’auteur, George Axelrod, est fort connu dans le milieu du cinéma hollywoodien, surtout comme le scénariste de deux films cultes Sept ans de réflexion et Diamants sur canapé film adapté de sa pièce de théâtre. Plus rarement romancier, ce livre écrit en 1971 est une expérience hors du commun où l’on s’amuse beaucoup et qui délivre une satire bien thrash du milieu artistique de l’époque.

Harvey a raté clairement sa vie, c’est pourquoi il a décidé de l’abréger. Écrivain à la carrière qui n’a jamais vraiment décolé est devenu professeur dans une école sensée apprendre à ses élèves la manière d’écrire un bon best seller (sic). Marié et père de famille, sa vie personnelle n’est pas reluisante non plus et l’avenir ne le fait plus rêver depuis un certain temps. Heureusement pour lui (même si ça ne va pas être de tout repos), une jeune femme complètement déjantée va rentrer dans sa vie. Cette prostituée au grand cœur aime les causes perdues et souhaiterait devenir écrivaine à succès. Ces deux là que tout oppose étaient finalement fait pour se rencontrer tant leurs aventures débridées vont faire des étincelles et changer leur vie à tout jamais.

Un souffle délirant se fait sentir durant toute la lecture. On rentre vraiment dans un univers littéraire différent avec cet ouvrage qui fait la part belle aux personnages ubuesques aux réactions imprévisibles. Domestiques branques, acteurs et professionnels de cinéma azimutés du bulbe, un héros désabusé en roue libre qui fait n’importe quoi et Cathy, une jeune femme débrouillarde et irréaliste au possible. Ce mix improbable fonctionne à plein régime, faisant de cette lecture une expérience foldingue à nulle autre pareille. Malgré tout, l’histoire tient la route et même si on n'y croit parfois pas plus d’une seconde, on se prend à délirer et suivre les aventures érotico-humoristique du duo principal.

L’alchimie fonctionne parfaitement entre l’écrivain looser et la prostituée aux grandes aspirations. Les quiproquos s’enchaînent au départ pour une relation étrange basée sur le sauvetage d’un être en perdition par une femme qui semble enfin découvrir l’amour véritable. Cela donne lieu à des scènes mémorables comme l’énorme cuite que prend Harvey en début d’ouvrage (une des plus belles descriptions du mal aux cheveux à mes yeux), les échanges épistolaires entre le professeur et sa future élève, la visite de maisons à louer et tout un cortège de scènes du quotidien qui deviennent étranges à cause de l’attitude nébuleuse des deux personnages en roue libre. On s’attache immédiatement à eux et on ne peut s’empêcher de se demander où leurs pas vont les mener.

Du cul, de l’alcool, des drogues diverses, les mœurs des milieux artistiques et notamment dans le cinéma sont connus. L’auteur s’en donne ici à cœur joie en nous relatant quelques épisodes hauts en couleur et en chaleur entre orgies, beuveries et fêtes qui durent jusqu’au bout de la nuit. Rien de glauque pour autant, George Exelrod se plaisant toujours à démystifier par l’humour des situations parfois limites. Pas d’affaire Polanski et autres abus du même type ici, plutôt de joyeuses réjouissances entre adultes consentants sous fond de création artistique et de projets à venir. À l’occasion c’est d’ailleurs assez fun de découvrir qui se cache derrière les prénoms que l’on rencontre dans ces pages et qui appartiennent au showbiz de l’époque : une Elisabeth est mariée avec un Richard par exemple. On rentre aussi dans les coulisses de l’élaboration d’un roman, puis d’un film avec les étapes de la production, la scénarisation, le choix du réalisateur et des acteurs. C’est très bien fait mais ça n’a rien d‘étonnant quand on connaît la carrière de scénariste de l’auteur.

Enfin, c’est un ouvrage qui n'a pas loin de 50 ans et pourtant, on a l’impression qu’il a été écrit hier. Le style vif, incisif, sans fioriture permet une immersion immédiate dans l’histoire, clairement on retrouve les caractéristiques d’une écriture de type cinématographique, de celles qui vont à l’essentiel en soignant leurs personnages et en explorant l’âme humaine avec justesse et distanciation. Livre très drôle mais qui ne se résume pas qu’à cela, La Température de l’eau est un bijou à sa manière, un bond dans le temps rafraîchissant et jubilatoire. À lire donc !

mercredi 27 septembre 2017

"Opium" de Maxence Fermine

opium

L’histoire : Le goût du thé s’acquiert au fil du temps. Le poison de l’opium, lui, ne s’oublie jamais.

C’est une route aux mille parfums, aux mille périls aussi : celle qui, partant de Londres, suit la voie des Indes pour se perdre, irrémédiablement dans l’Empire de la Chine. Un périple que l’on nomme la route du thé.

Pour la première fois, en 1838, un homme va s’y aventurer, décidé à percer le secret des thés vert, bleu et blanc, inconnus en Angleterre.

La critique de Mr K : Quel joie j’ai ressenti quand je suis tombé sur cet ouvrage de Maxence Fermine lors d’un chinage de plus. C’est un auteur dont j’ai adoré les deux précédentes lectures, présentant à chaque fois un récit court, incisif, poétique et finalement remarquable d’humanité et de talent. Il s’aventure ici dans la Chine mystérieuse du XIXème siècle dans un roman d’aventure qui s’apparente aussi au roman d’initiation, le genre de récit dont un héros ne ressort jamais vraiment indemne. La lecture fut extrêmement rapide et savoureuse une fois de plus.

Charles Stowe a baigné très tôt dans l’exotisme et le rêve oriental. Son père Robert a ouvert une épicerie fine de produits orientaux sans jamais quitter la capitale britannique. Le démon de l’aventure ne tarde pas à titiller le jeune homme qui ne peut réaliser son rêve de partir qu’à la trentaine. Lui qui désire plus que tout découvrir le secret du thé et notamment les variétés qui pour l’époque sont encore méconnues en Angleterre (notamment le thé impérial blanc qu’aucun occidental n’a pu consommer jusque là), va débarquer en Chine et commencer son périple. Il y rencontrera un commerçant irlandais bavard qui deviendra très vite son associé. Il lui racontera alors d’étranges histoire d’empereur du thé caché en un lieu secret et dont nul n’a pu voir le visage... En s'enfonçant dans les rizières, Charles poursuivra ses recherches en rencontrant un riche commerçant de thé chinois et une mystérieuse jeune femme aux charmes vénéneux et imparables...

Comme à chaque fois avec Fermine, l’addiction est immédiate. La faute à un style d’une grande fluidité, d’une apparente simplicité qui cache en fait une grande profondeur avec des personnages caractérisés au cordeau, sans fioriture mais dont la substantifique moelle régale le palais et l’intellect. Bien que plutôt classiques, les âmes qui errent dans ce roman hantent longtemps après la lecture le lecteur possédé par un récit virevoltant, sans temps morts et qui nourrit la réflexion. Le héros tient une grande place dans cet intérêt tant son parcours relève de la mystique et de l’universalité de la condition humaine. Peuplé d’espoir, de déception, de fascination et même de possession, ce récit voit Charles vivre entièrement pour sa passion bientôt remplacée par une autre. L’attrait du thé cède à l’attrait du mystère, de la féminité (et au-delà le grand amour ici) pour finalement retomber vers la réalité et la nécessaire prise de recul face à l’expérience éprouvée.

Ce livre est aussi une remarquable fenêtre sur un monde désormais disparu : celui du XIXème siècle, période de colonisation et de fortes tensions dans cette région du monde. L’Empire brittannique et l’Empire chinois redoublent de stratagèmes pour étendre leur influence, la lutte se révélant parfois féroce avec notamment la première guerre de l’opium ici évoquée. C’est l’occasion pour l’auteur de confronter un étranger à un monde qui le dépasse et d’évoquer une réalité difficile dans le domaine des relations entre civilisations, échanges teintés de méfiances et parfois même de pactes. Rajoutez dessus, l’ombre du mystère qui plane sur ce fameux Lu Chen qui semble régner sur toute une partie des campagnes et régit à la fois les récoltes de thé et le trafic d’opium, et vous avez une vague idée de l’ambiance si particulière et prenante de ce roman qui se lit d’une traite.

Récit ultra-épuré, au parfum d’authenticité et au charisme redoutable, ce livre est une fois de plus un petit bijou qui alimentera vos désirs d’aventure et d’ailleurs. Un chef d’œuvre en puissance que je vous invite à découvrir au plus vite !

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Neige
- Le Violon noir

Posté par Mr K à 18:32 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 25 septembre 2017

"Courir au clair de lune avec un chien volé" de Callan Wink

ppm_medias__image__2017__9782226325815-x

Le contenu : Toutes les nouvelles réunies dans ce recueil se passent dans le Montana ou le Wyoming. Plus qu'un décor, l'Ouest américain, la Nature et les grands espaces prennent vie dans ces récits, et les hommes que Callan Wink met en scène dans son univers si riche et singulier sont seuls de bien des façons ; pourtant, ça ne les empêche pas d'être drôles, courageux ou insoumis.

On rencontre ainsi un ouvrier du bâtiment poursuivi par deux types un peu louches qu'on appelle Charlie Chaplin et Montana Bob, à qui il a volé leur chien ; un homme marié qui entretient une liaison avec une Indienne alors que sa femme se bat contre un cancer du sein ; ou encore un jeune homme amoureux d'une femme bien plus âgée que lui.

La critique de Mr K : La collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel frappe un grand coup avec la parution pour la rentrée littéraire de ce recueil de nouvelles d'un jeune auteur US plus que prometteur, Courir au clair de lune avec un chien volé. Cette lecture s'est révélée extraordinaire dans son genre tant on touche à l’émotion à l’état pure et une forme de naturalisme moderne à la sauce américaine qui prend aux tripes et fait réfléchir longtemps après la lecture.

Liberté et/ou responsabilité sont les deux termes annoncés en quatrième de couverture et qui résument assez bien les morceaux d’existences qui nous sont livrées à travers neuf nouvelles. Collant au plus près de ses personnages, Callan Wink nous invite à partager des vies bien différentes mais qui finalement se rejoignent autour de l’idée de construire sa vie, mais aussi de ces moments d’échappée que l’on décide ou non de prendre par rapport à la réalité ou à sa situation.

On croise ainsi un adolescent exterminateur de chats (mon Dieu moi qui adore ces petites bêtes…) partagé entre ses deux parents qui se déchirent et qui essaie de se faire sa place, un couple illégitime à la différence d’âge importante, un homme courant nu dans la nuit poursuivi par les propriétaires du chien qu’il a embarqué, un homme marié qui trompe sa femme cancéreuse durant ses périodes de travail loin de chez lui, un professeur un peu paumé qui décide de partir à la campagne pour faire un break avec son existence qui ne l’épanouit plus, un homme rongé par le remord suite à la mort d’ouvriers travaillant pour lui, la vie d’une famille pendant que le fils aîné purge deux ans de prison pour homicide involontaire lors d’une altercation alcoolisée, les souvenirs filés d’un père et son fils et enfin, la dernière nouvelle (la plus bouleversante, la plus belle à mes yeux) qui suit Lauren une veuve qui se débat avec sa vie et ses souvenirs.

Seulement 33 ans et déjà l’auteur, Callan Wink, fait montre d’un talent d’orfèvre pour capter les cœurs et les esprits. Ses nouvelles dissèquent avec douceur, franchise et vérité l’âme humaine. Magnifiant le quotidien et ses personnages, il donne à voir une humanité versatile, riche et complexe. C’est aussi des personnages qui évoluent énormément, réfléchissent beaucoup à leur vie, leur destin. Sans chichis, sans pédanterie mais avec une simplicité et une poésie des mots, ces hommes, ces femmes se découvrent, souffrent, rebondissent, tombent, se relèvent et prennent conscience à leur manière de la condition qui est la nôtre. Loin des strass et des paillettes, on gagne beaucoup à rencontrer et explorer ses existences à l’apparence simple et sans reliefs mais qui au final dégagent une humanité brute et pure.

On passe donc par nombre de sentiments lors de cette lecture. L’auteur aime éprouver ses personnages et par là même ses lecteurs. Chaque récit se lit, se dénoue et s’ingère avec une facilité déconcertante. On passe constamment de la routine à la surprise, laissant parfois en suspens des situations que le lecteur essaiera à son tour de démêler par son imagination. C’est une des marques de fabrique des nouvelles US contemporaines, le style volontiers contemplatif par moment peut s’accélérer et fournir des émotions fortes sans pour autant partir dans les effets de manche. La vie en elle-même est parfois un miracle ou une épreuve, ces nouvelles en sont les meilleurs exemples. Vous y croiserez des victimes et des bourreaux, des abîmés de la vie, d’autres que la vie semble avoir comblés : bonheur, malheur, cruauté, altruisme et pléthore de sentiments et réactions humaines se mêlent pour habiter longtemps un lecteur prisonnier d’une œuvre magistralement maîtrisée. C’est aussi de très beaux passages sur les rapports humains dont la filiation, l’amour marital et le rapport difficile à l’autre avec les dysfonctionnements qui peuvent apparaître au fil d’une vie. Vraiment tripant dans son genre, la cible est atteinte à chaque fois.

Et puis, il y a les décors, l’espace américain : l’auteur aime le Montana où il réside désormais (il est aussi guide de pêche à la mouche et a partagé plusieurs parties de pêche avec un certain Jim Harrisson, excusez du peu !) et il le lui rend bien à travers des tableaux magnifiques où le moindre bruissement de vent, le murmure de l’eau ou la faune en effervescence prennent une part importante dans le récit. Sans compter aussi au détour de certaines nouvelles, l'imposition d'un regard sensible sur les sociétés humaines avec notamment de très belles évocations des traditions indiennes ou de scènes familiales loin des clichés véhiculés dans les séries et films américain standardisés. Poésie et sensibilité accompagnent tous les éléments constitutifs de ces nouvelles qui touchent au coeur de manière mesurée, juste et intemporelle.

D’approche aisée et plaisante, l’écriture est ici en apparence simple et directe mais elle cache une générosité et une justesse de tous les instants. Une nouvelle terminée, on est immédiatement conquis par la suivante et l’ensemble dégage une cohérence, une force peu commune et au final ces historiettes peuplent notre esprit bien des jours après avoir refermé cet ouvrage. Une lecture formidable et émouvante qui me hérisse encore les poils du dos au moment où j’écris ces lignes. Un must dans le genre, incontournable pour les amateurs mais aussi pour les autres.

lundi 18 septembre 2017

"La Vengeance du pardon" d'Eric-Emmanuel Schmitt

DGkbvzcXsAAoi6w

L’histoire : Quatre destins, quatre histoire où l’auteur, avec un redoutable sens du suspens psychologique, explore les sentiments les plus violents et les plus secrets qui gouvernent nos existences. Comment retrouver notre part d’humanité quand la vie nous a entraîné dans l’envie, la perversion, l’indifférence et le crime ?

La critique de Mr K : En chronique aujourd'hui, mon Éric Emmanuel Schmidt annuel avec ce recueil de quatre nouvelles centrées sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver dans une vie lors de phases de crise ou d’aléas malheureux de l’existence. Amour, trahison, haine, envie, obsessions, indifférence sont au cœur de ces quatre courts textes aussi percutants que réussis. Suivez le guide !

Dans Les Sœurs barbarins, nous suivons la vie de deux jumelles depuis leur naissance à trente minutes d’intervalle à la mort de l’une d’entre elles. La benjamine très vite éprouve un certain ressentiment envers son aînée qu’elle trouve plus choyée et au centre de toutes les attentions. De caractères très différents, elles vont vivre deux vies parallèles qui s’entrecroisent à l’occasion de drames ou d’événements plus joyeux. Jusqu’où ira cette relation, vous verrez que l’on va ici très loin. J’ai bien aimé cette nouvelle qui finit assez sèchement par un twist final qu’on ne voit pas venir. Le suspens est très bien dosé et l’étude de personnage parfaitement maîtrisée par un as en la matière. La lecture commence bien !

On enchaîne ensuite sur Mademoiselle Butterfly, variation autour du célèbre opéra Madame Butterfly. Tout commence par une réunion au sommet dans une tour bancaire en pleine crise : les flics débarquent pour éplucher les comptes et l’entreprise va sombrer. Le patron a réuni ses cadres pour réfléchir au problème. Une fois l’annonce choc effectuée auprès de ses employés les plus hauts placés, il se retire dans son bureau et repense à son passé. Lors d’un pari stupide, un jeune homme fortuné en vacances avec des copains dans un chalet va séduire et coucher avec la retardée mentale du village d’une beauté à couper le souffle. Il part sans donner de nouvelles alors que cette dernière est fortement éprise. Arrive ce qui arrive, elle tombe enceinte. Lui est indifférent, elle voit son rêve de prince charmant s’évanouir... mais l’histoire ne s’arrête pas là et le présent et le passé vont finir par se rencontrer. Gare à la chute là encore ! Sans doute mon récit préféré qui m’a même tiré quelques petites larmes par moments. Au centre de tout, le sentiment d’indifférence et le gouffre qui peut séparer deux personnes. Les émotions sont exposées à vif, sans fioriture, difficile de résister dans ces conditions. Lu d’une traite, cette histoire écrite au cordeau m’a de suite séduit et conquis. Un bijou de concision et d’intelligence. Le message final délivré par le personnage principal finit de nous achever.

La Vengeance du pardon poursuit ce voyage sans filet au cœur de l’humain avec l’histoire troublante d’une femme qui va visiter le violeur et meurtrier de sa fille en prison. La confrontation entre le monstre implacable et la maman inconsolable est digne des meilleurs thrillers à suspens. La tension est palpable à chaque page et l’on se demande bien au début pourquoi la victime se prête à ce jeu malsain. Bien caractérisés, ces deux personnages antinomiques vont voir leurs rapports complètement changer suite à leurs différentes rencontres dans le parloir. Cette nouvelle s’est révélée très sympathique, bien menée ; par contre j’ai été déçu par la fin que j’ai finalement vu venir assez vite. Manque d’originalité pour le coup malgré une thématique bien déviante... la solution trouvée a déjà écrite et/ou filmée. Un petit bémol donc.

On clôture le recueil avec Dessine-moi un avion qui fait directement référence à un des plus beaux livres en langue française jamais écrite, Le Petit prince de Saint Exupéry que je relirai d’ailleurs avec grand plaisir à l’occasion, tant cette nouvelle m’a incité à le faire. Une petite fille rencontre son vieil homme de voisin, ils commencent à se voir de plus en plus souvent entre lecture de contes et dialogues enlevés car la petite est sagace et vive d’esprit. En parallèle, on en apprend plus sur le passé du vieillard, ancien aviateur dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Là encore, l’histoire en elle-même ne m’a pas convaincu à 100%, la faute à un récit plutôt convenu et sans réelle surprise. Par contre, la relation intergénérationnelle tissée par l’auteur est brillante de douceur et de justesse. Sans pathos ni fausse note, ces deux là sont touchants au possible et il se dégage un humanisme de tous les instants d’un texte bien maîtrisé.

Globalement, cet ouvrage est une belle réussite. Les amateurs de l’auteur aimeront forcément même si comme moi vous verrez que certaines ficelles commencent à apparaître au fil des lectures que l’on peut effectuer de cet auteur qui ne surprend plus comme auparavant. Reste des personnages très bien construits, des situations qui éclairent de manière plus générale sur la nature de l’être humain et un plaisir de lire renouvelé pour une lecture éclair. Ce n’est déjà pas si mal, non ?

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus
- Le Poison d'amour
- L'Elixir d'amour
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute
- Oscar et la dame rose
- La Part de l'autre
- L'Evangile selon Pilate


samedi 9 septembre 2017

"La Grand-mère de Jade" de Frédérique Deghelt

La-grand-mere-de-JadeL'histoire : Quand Jade, une jeune femme moderne, "enlève" sa grand-mère pour lui éviter la maison de retraite et fait habiter à Paris celle qui n'a jamais quitté la campagne, beaucoup de choses en sont bouleversées. A commencer par l'image que Jade avait de sa Mamoune, si bonne, si discrète...
Une histoire d'amour entre deux femmes, deux générations, au dénouement troublant...

La critique Nelfesque : Voici un livre que j'ai traîné dans ma PAL des années. Repéré lors de sa sortie en broché chez Actes Sud en 2009, pour tout dire, il me faisait peur. Je suis tombée dessus en version poche quelques années plus tard, je l'ai acquis mais je l'ai laissé prendre la poussière. Et puis cet été je me suis dit que c'était le bon moment. Il y a des romans comme "La Grand-mère de Jade" que l'on sacralise. Ici, j'appréhendais l'émotion qu'il pouvait susciter en moi. Tout ce qui touche à la vieillesse me touche beaucoup et lorsqu'il s'agit de rapport grand-mère / petite fille, je n'arrive pas à mettre de filtre et m'identifie très (trop ?) facilement.

Dès les premières pages, je sens bien la boule qui se forme dans ma gorge. Je connais cet amour qui lie une jeune fille à une femme plus âgée de sa famille. J'ai la chance de l'avoir vécu. Je sais que l'histoire ne peut se terminer autrement qu'avec le décès de cette femme et j'en ai déjà le coeur retourné. Puis peu à peu, se dégage de ce roman un ton que je n'avais pas envisagé. La légèreté.

"La Grand-mère de Jade" est un roman sur la vie, sur la vieillesse, sur les liens familiaux. Mais c'est aussi une magnifique déclaration d'amour à la lecture. Jeanne est une femme que ses petits-enfants surnomment Mamoune. Qui est vraiment Mamoune, si ce n'est cette mamie gâteau aimante et protectrice ? Personne ne se pose réellement la question. Mamoune a toujours été Mamoune. Frédérique Deghelt va peu à peu lever le voile sur ce personnage qui, bien plus qu'une grand-mère, est une femme avec ses secrets.

Pour lui éviter la maison de retraite, Jade décide sur un coup de tête d'aller la chercher et l'emmener vivre avec elle dans son petit appartement parisien. Sans demander l'avis de ses parents, de ses tantes, de sa famille. Comme un cri du coeur, cette solution est la seule qui s'impose à l'esprit de Jade. La grand-mère se laisse prendre au jeu et suit, non sans appréhension mais prête à vivre une nouvelle vie, sa petite-fille. Ensemble, elles vont affronter le quotidien, veiller l'une sur l'autre, s'entraider, se conseiller. Quand l'une veut écrire un roman, l'autre la corrige et lui cherche un éditeur, quand l'autre se livre sur son passé, la seconde l'écoute avec curiosité et surprise. Toutes deux vont se découvrir mutuellement, se donner du courage et s'aimer d'autant plus.

"La Grand-mère de Jade" ne m'a pas bouleversée autant que j'aurais pu le penser mais j'y ai trouvé une très belle relation intergénérationnelle et une ode à la lecture fine et respectueuse. Le genre de roman qui fait du bien, qui redonne foi en l'être humain. Jusqu'à l'ultime révélation finale qui tombe comme un couperet. Frédérique Deghelt surprend et fait réfléchir. Une belle découverte !

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "La Vie d'une autre"
- "L'oeil du prince"

Posté par Nelfe à 16:40 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , ,
mardi 5 septembre 2017

"La Tour abolie" de Gérard Mordillat

ppm_medias__image__2017__9782226399151-x

L’histoire : "Quand les pauvres n’auront plus rien à manger, ils mangeront les riches."

La tour Magister : trente-huit étages au cœur du quartier de la Défense. Au sommet, l’état-major, gouverné par la logique du profit. Dans les sous-sols et les parkings, une population de misérables rendus fous par l’exclusion. Deux mondes qui s’ignorent, jusqu’au jour où les damnés décident de transgresser l’ordre social en gravissant les marches du paradis.

La critique de Mr K : C’est ma première incursion dans l’œuvre de Gérard Mordillat, engagé nettement à gauche, qui n’est pas à son coup d’essai (écrivain, scénariste de BD, réalisateur de films entre autres). Le hasard et la malchance ont fait que je n’ai jamais mis la main sur un de ses ouvrages lors de nos chinages réguliers à Nelfe et moi. Et puis est arrivée la rentrée littéraire de cette année et une belle occasion de pouvoir découvrir l'auteur à travers son nouveau roman, La Tour abolie, qui s’apparente à une fable cynique sur le système capitaliste et la révolte de ceux qu’il exclut. Autant vous le dire tout de suite, c’est très réussi, prenant comme jamais, extrêmement bien écrit et d’une profondeur sans faille. Suivez le guide !

C’est deux mondes parallèles mais qui coexistent que nous explorons avec cette lecture. D’un côté, nous rentrons dans l’univers select des privilégiés de la tour Magister, une entreprise d’assurance florissante où règnent la cupidité, l’avarice et la compétition. Du directeur général à la gestion des ressources humaines, en passant par le secrétariat général au responsable du pôle de compétitivité ; chacun mise sur sa réussite personnelle et un hypothétique avancement. Au nom de l’argent roi, on n’hésite pas à sacrifier des pions, petites billes anonymes sans importance pour les seigneurs du Capital. Mais cette réussite cache bien des misères comme la solitude, la trahison, l'adultère, la paranoïa puis l’ennui. Nelson sera le lien entre ce monde et celui des souterrains de la tour, il perd son emploi en début de roman et par la même occasion va voir sa vie pulvérisée, sa femme le quittant et emportant tout avec elle (appartement, argent et mômes).

D’autres chapitres explorent quant à eux les sous-sols de la tour qui vont jusqu’au niveau -7. Ces espaces de parkings décrépis sont peuplés d’êtres marginaux survivants d’expédients : travailleurs immigrés clandestins exploités sans vergogne, trafiquants en tout genre, bandes de loubards sanguinaires, aliénés mentaux se prenant pour les nouveaux prophètes ou tout simplement des travailleurs pauvres ne pouvant correctement subvenir à leurs besoins. La crasse, le manque d’hygiène, la faim les torturent et quand une décision venue d’en haut va chambouler leur quotidien, c’est le signal pour la révolte générale et la confrontation directe entre deux mondes que tout oppose mais qui sont concomitants.

La Tour abolie se dévore en bonne partie pour ses personnages. Rien ne nous est épargné dans ce roman de 500 pages qui mélange allègrement les classes sociales du plus démunies au richissime patron d’entreprise qui plane au dessus de la réalité sans pour autant se rendre compte des conséquences de ses actes et décisions. On croise plus d’une vingtaine de personnages principaux et le même nombre d’êtres secondaires mais tous sont traités à égalité avec une science de la caractérisation immédiate rare. L’auteur n’a en effet pas son pareil pour poser un personnage et sa situation avec une économie de mots qui claquent et touchent juste. Difficile dans ces conditions d’en sortir un du lot plus que les autres, tous à leur manière se révèlent touchants et attachants même les pires crevures qui pour certains finissent très mal. L’ensemble de cette communauté livresque est cohérente et vivante, donnant une énergie folle à un livre plutôt crépusculaire dans les thèmes qu’il aborde.

En effet, c’est notre monde qui nous est dépeint et pas dans ses aspects les plus glorieux. À travers la trame principale et ses multiples circonvolutions, Gérard Mordillat aborde de plein fouet les failles du système capitaliste avec cette course insensée au profit qui brise des existences et entretient les hommes dans un état de servitude consumériste. Bien évidemment, les victimes sont cachées et beaucoup choisissent de les ignorer. Dans La Tour abolie, elles sont elles aussi mises en lumière comme pour les ténors de la réussite. C’est assez bouleversant, très bien ajusté sans tomber pour autant dans la diatribe bien pensante et finalement fascisante. Plus qu’une pensée, ce sont des outils pour penser qui nous sont livrés ici avec des exemples flagrants des dérives de notre système : l’exploitation de l’homme par l’homme, la rationalisation au détriment de l’humain, l’annihilation de la lutte syndicale pour laisser les mains libres aux dirigeants (cela ne vous rappelle rien ?) ou encore la montée des intégrismes de tout bord et avec eux le recul de la raison au profit du fanatisme religieux et / ou politique. Croyez-moi, ça fait du bien en cette période de macronisation des esprits...

Et puis, ce roman ce n’est pas que cela, c’est une superbe histoire avec son lot de petites joies (souvent de courte durée), de drames et de révélations. On est vraiment tenu en haleine, on souffre énormément avec les personnages (quelques passages sont vraiment hard) et l’empathie fonctionne à plein régime. Bien qu’assez dense, le roman se lit très facilement grâce à la gouaille et le talent de conteur de l’auteur. Changeant de style suivant les personnages, multipliant les points de vue et élevant même parfois le débat au niveau philosophique (je pense aux passages reconstitués du blog d’une des personnages) ; on ne s’ennuie pas un moment et l’on arrive à la toute fin heureux du dénouement et plus riche qu’en y entrant grâce aux trésors d’ingéniosité déployés pour fournir évasion et réflexion. Une sacré claque comme je le disais en début de chronique pour un auteur qui est directement rentré dans mon cœur de lecteur. Un bijou !

mercredi 30 août 2017

"La Nuit, la mer n'est qu'un bruit" d'Andrew Miller

couv60936097

L’histoire : Tout oppose Maud et Tim. Fille unique de parents modestes, Maud est une scientifique brillante. Issu d’une famille nombreuse, aisée et fantasque, Tim passe ses journées à jouer et composer de la musique. Elle est secrète, réticente à la vie. Il est exubérant et exprime ouvertement ses sentiments. Réunis par leur passion commune, la voile, ils finissent pourtant par former un couple puis une famille. Lorsqu’une terrible tragédie les frappe, chacun réagit à sa manière. Il se réfugie chez ses parents, incapable de surmonter sa douleur. Elle décide de mettre le cap à l’Ouest pour traverser l’océan en solitaire.

La critique de Mr K : Voici pour aujourd’hui, un livre terrible et subtil. Le genre de lecture dont on ne ressort pas indemne et dont il est difficile de se dépêtrer quand on l’a débuté. Au cœur de l’indicible et des sentiments les plus intimes, l’auteur trace son sillon, emporte le lecteur avec lui et au final laisse le lecteur pantois devant tant de maestria déployée.

Au centre du récit de La Nuit, la mer n'est qu'un bruit, il y a Maud. Jeune femme effacée, froide et décalée de la réalité. Diplômée en science et passionnée de voile ; elle semble traverser son existence sans vraiment crocher dedans. Pourtant, au détour d’un accident de chantier, elle va rencontrer Tim, son futur époux. Autant, elle est distante et quasi muette ; autant le jeune homme est dynamique, volubile et empli d’espoirs. Malgré leur différence, le charme va agir et le couple va s’installer ensemble puis avoir une fille. On suit leur quotidien tranquillement, à un rythme lent et mesuré, construisant un cocon familial et des habitudes dans l’esprit du lecteur. Lorsque le malheur s’abat, tout va changer. Les rapports instaurés deviennent biaisés et c’est la lente dégringolade avec son lot d’expériences traumatisantes, de non-dits et de ressentiments larvés qui ressortent au grand jour.

La comédie humaine est ici bien cruelle et l’on se rend compte de l’intérêt pour Andrew Miller d’avoir bien développé ce qui précède. Liens familiaux, vie professionnelle, vie intimes s’entrechoquent et l’on comprend mieux la psyché des personnages même si Maud reste en permanence un mystère nébuleux. La souffrance est ici sourde, envahissante mais jamais frontale. Face à l’indicible, difficile de savoir vers qui se tourner et comment exprimer ce que l’on ressent vraiment. L’auteur pourtant y parvient avec beaucoup de pudeur, de tact mais sans rien omettre des conséquences graves qu’engendrent la perte d’un être cher avec une véritable dissection du processus de deuil pour plusieurs personnages. Les tensions familiales notamment sont très très bien rendues. Maud est différente, parfois agaçante, très intrigante en tout cas et son départ pour le grand large plonge l'ouvrage dans une autre dimension.

En effet, la chronique familiale et personnelle de Maud vire au voyage initiatique et au roman d’aventure. Seul à bord du voilier du couple, elle part outre-manche en quête de réponses et de vérités sur elle-même. L’écriture se détache alors de la psyché pour se concentrer sur la navigation, la routine de la traversée et les multiples observations que l’héroïne peut faire. Bluffant de réaliste, j’ai aussi aimé cette partie avec un passage en pleine tempête incroyable de réalisme, on sentirait presque le goût des embruns entre les pages ! Le voyage va finalement aboutir à un dénouement que l’on ne voit pas venir, qui fait la part belle à l’introspection et à la prise de conscience dans un milieu peu ordinaire et lourd de signification pour la jeune femme. Une sacrée idée pour un récit qui se termine en beauté toujours dans le sens de la finesse et de la richesse des émotions.

Malgré une certaine dichotomie dans l’ouvrage, les passages s’assemblent parfaitement, donnent une cohérence et une richesse au personnage de Maud qui pourtant par moment pourrait en agacer plus d‘un. L’univers de la voile, de l’océan rajoute une dimension supplémentaire à ce mille-feuille littéraire dense mais très digeste. L’écriture d’Andrew Miller est une merveille de concision, de dynamisme et de précision. Chaque scène, chaque sentiment exprimé semble ciselé par un orfèvre qui conjugue beauté de la langue et sens de la narration. Les pages se tournent toutes seules, le plaisir se renouvelle à chaque chapitre et même si au fond, il ne se passe pas grand-chose, on se plaît à errer dans le sillage de Maud, à échafauder des hypothèses pour les vérifier ensuite. On referme La Nuit, la mer n'est qu'un bruit touché en plein cœur. Une sacrée expérience que je ne peux que vous recommander.

lundi 28 août 2017

"Underground Railroad" de Colson Whitehead

Underground-railroadL'histoire : Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d'avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu'elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s'enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les Etats libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l'Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d'esclaves qui l'oblige à fuir, sans cesse, le "misérable coeur palpitant" des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

La critique Nelfesque : Excellente découverte en cette Rentrée Littéraire ! Prix Pulitzer 2017, cette récompense est plus que méritée.

"Underground Railroad" s'attaque à un sujet difficile : l'esclavage. Colson Whitehead, avec une écriture puissante, nous présente Cora, jeune esclave qui va un jour s'enfuir et vivre un véritable chemin de croix en quête de liberté.

Immersif à souhait, ce roman nous plonge dans l'Amérique du XIXème siècle. Epoque où l'esclavage est encore monnaie courante de l'autre côté de l'Atlantique, où des bateaux traversent encore l'océan en provenance d'Afrique avec à leur bord des centaines d'esclaves. Ces personnes noires ne sont pas des hommes, ne sont pas même des bêtes pour certains, ils travaillent jour et nuit, s'usant la santé et subissant les foudres de leurs maîtres. Malgré la peur, Cora décide un jour de quitter sa condition et s'enfuit. Comme l'a fait en son temps sa propre mère, la seule à n'avoir jamais été retrouvée. Un chasseur d'esclaves, le prenant comme un affront personnel, va mettre tout en oeuvre pour la retrouver. Commence alors un voyage semé d'épreuves et d'horreurs pour l'une, une chasse sanglante pour l'autre, dans un pays où les mentalités font froid dans le dos.

Ames sensibles s'abstenir. Ici les événements sont violents et les rêves brisés. L'auteur ne cache rien, n'essaye pas d'édulcorer les choses ou enjoliver le passé. Cora va vivre des moments effroyables, se cacher, assister à des scènes d'horreur brut. Quand l'homme est chassé, frappé, abattu, torturé parce qu'il a eu la malchance de ne pas être né libre. Cela est difficile à imaginer aujourd'hui et pourtant l'Histoire des Etats-Unis est jonchée de cadavres et de désespoir.

Les personnages sont marquants. Le lecteur s'attache beaucoup à Cora et à ses amis grâce, et avec qui, elle va prendre la fuite. Nous découvrons le réseau mis en place pour permettre à des hommes, des femmes et des enfants esclaves de s'évader. Un réseau composé de personnes risquant eux-même leur vie pour en sauver d'autres. Un réseau qui redonne foi en l'humanité tant le reste est sombre et dépourvu de bienveillance.

Le lecteur est saisi par la cruauté présente entre ces pages, ému par les personnages, soufflé par la beauté de l'écriture de Colson Whitehead. Aucun moment de répit ici, sans cesse en alerte, on se prend à espérer pour Cora que tout cela ait une fin heureuse, que tous les obstacles qu'elle ait dû traverser, trop pour une seule femme, ne le soient pas en vain. On mesure également l'étendue du fléau esclavagiste et du racisme de l'époque. Du Sud au Nord des Etats-Unis, Cora va devoir se cacher et emprunter les chemins de fer souterrains (symbole ici du chemin de la liberté). A chaque passage par la terre ferme, au grand air, l'effroi est omniprésent.

"Underground Railroad" est un roman ambitieux et essentiel. Un superbe récit qui prend à la gorge et tient en haleine. Le sujet est difficile, les personnages attachants et l'ensemble est servi par une écriture fluide et poétique. Un futur classique à lire absolument !

jeudi 24 août 2017

"L'Age d'or" de Michal Ajvaz

AGE_DOR_WEB

L’histoire : À travers un carnet d’exploration fictif, un voyageur revisite en imagination l’île peuplée d’excentriques où il vécut plusieurs années, faisant resurgir un univers de bruissements, d’odeurs et de lumières mouvantes, royaume de l’étrange et du beau dont le joyau le plus envoûtant est un livre labyrinthique que les indigènes complètent ou altèrent au gré de leurs humeurs...

La critique de Mr K : Il y a deux ans, je vous avais fait part d’une expérience hors norme en terme de lecture avec le nébuleux et foisonnant L’Autre ville de Michal Advaz. Mirobole editions réitère l’aventure avec la ressortie chez eux d’un ouvrage ancien de l’auteur, anciennement titré L’Autre île et rebaptisé pour cette réédition L’Age d’or. Autant le premier lorgnait sur le surréalisme, autant celui-ci bien qu’encore bien alambiqué se présente sur une forme plus fixe : le guide de voyage. Mais attention, pas n’importe lequel, un savant mélange de description, d’impression et de dérégulation de la réalité comme en a le secret cet artiste aux multiples facettes.

Le narrateur décide un jour d’écrire un guide concernant une étrange île où il a résidé durant quelques temps. Isolée du reste du monde malgré quelques liens conservés pour ne pas être en rupture totale (une cabine téléphonique, un port pour quelques échanges commerciaux), les êtres humains qui la peuplent n’ont pas du tout les mêmes mœurs que nous. En présentant leur langage, leur organisation politique, leur rapport avec leur milieu et l’étrange livre rédigé au fil du temps et de concert par les habitants de l’île ; le narrateur va bousculer ses certitudes et les schémas mentaux établis par nos sociétés occidentales.

Loin des schémas habituels, ce roman est plus qu’un récit car il n’y a pas vraiment de trame précise. Constitué de courts chapitres oscillants entre 2 et 6 pages, l’œuvre s’apparente à un gigantesque patchwork coloré qui de prime abord semble sans queue ni tête. Comme dans L’Autre ville, il faut accepter en tant que lecteur de lâcher prise, de ne pas tout comprendre et de se laisser guider par les multiples digressions qui peuplent ce roman quasi métaphysique tant il touche à la matière humaine pure, à l’existence en général. S’abandonner serait plutôt le terme exact, s’abandonner aux sensations différentes que procure la langue si poétique de cet auteur tchèque au talent incroyable et qui sème sur son passage de purs moments de grâce et d’étonnement.

Ode à la bizarrerie et à l’étrange, il n’en demeure pas moins que cet ouvrage nous parle aussi du monde avec notamment les relations complexes entre le peuple et les détenteurs du pouvoir, le rapport de l’homme avec la nature avec des îliens parfois en osmose avec leur environnement (les passages décrivant leurs habitats sont tout bonnement magiques), le rapport à la lecture, au conte et à la vérité avec un dernier tiers de livre consacré au fameux livre labyrinthique composé de multiples couches et poches où chacun donne son avis et réécrit l’histoire à l’envie. La mise en abyme avec la littérature et le langage est constante et donne à voir un monde étrange et dérangeant, à 10 000 lieux de nos modèles courants mais pas pour autant une utopie parfaite. D’ailleurs, le narrateur finit bien par partir de ce lieu hors norme et tenter de nous en expliquer le fonctionnement malgré des aspects abstraits impossibles à décrire précisément. Reste des empreintes, des sensations qui marquent le lecteur hypnotisé dans sa chair et son âme. J’en ai encore des frissons rien que d’y penser !

La lecture de L'Age d'or nécessite un temps d’adaptation surtout pour ceux qui n’ont jamais pratiqué cet auteur. Pour ma part, j’ai trouvé cet ouvrage plus accessible que ma précédente lecture. La langue reste toujours aussi affolante, laissant libre court à un imaginaire en roue libre où nulle limite ne semble admise à part celle de la grammaire. Les images foisonnent, les caractérisations étonnent et l’ensemble finalement détone. C’est un véritable voyage qui nous est proposé à travers cette île nébuleuse, impalpable et unique. Une fabuleuse lecture pour celui qui s'engage confiant et sans idées pré-conçues dans ce labyrinthe de mots au charme capiteux et déroutant. Une véritable claque !