jeudi 9 juillet 2020

"La Lettre qui allait changer le destin d'Harold Fry" de Rachel Joyce

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L’histoire : Jeune retraité à la vie bien rangée, malmené par une épouse exaspérée par le moindre de ses gestes, Harold Fry reçoit un matin une lettre de Queenie, une vieille amie perdue de vue qui lui annonce sa mort prochaine. Une lettre à laquelle Harold s’empresse de répondre mais qu'il ne postera jamais.

Mû par l'intuition qu’il doit remettre cette lettre en main propre à son amie et que, tant qu’il marchera, elle vivra, sans boussole ni carte, sans téléphone ni chaussures de marche, Harold entame une traversée de près de 1 000 km à travers l'Angleterre.

L’occasion pour lui de réfléchir sur sa vie : son enfance douloureuse entre un père alcoolique et une mère absente, sa relation avec sa femme, Maureen, et leur première rencontre, ses rendez-vous manqués avec son fils David, sa vie professionnelle ratée, l’alcool, Queenie... Le destin d’un homme ordinaire prêt à traverser à pied un pays tout entier sur la seule certitude qu’il peut par ce geste sauver son amie.

La critique de Mr K : Lecture coup de cœur aujourd’hui avec un roman qui m’a captivé du début à la fin procurant une addiction incroyable qui m’a laissé totalement sidéré en le refermant. Je ne m’attendais pas à être autant accroché par La Lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry de Rachel Joyce et pourtant... Derrière une histoire qui a l’air toute simple (quoique étrange je vous l’accorde), ce roman est de ces œuvres que l’on dévore littéralement, l’engrenage est vraiment terrible et il est tout bonnement impossible d’y échapper.

Un sexagénaire tout ce qui a plus de commun mène une retraite plutôt sans histoires. Harold n’a pas eu une vie remarquable en soi, sa carrière professionnelle s’est révélée chaotique et anecdotique, il n’a jamais vraiment réussi à créer un lien fort avec son fils et son épouse semble ne plus le supporter. C’est donc la réception d’une lettre d’une amie qui va donner un coup de pied dans la fourmilière. Atteinte d’un cancer en phase terminale, elle est à l’agonie. Harold lui répond mais sur la route le menant à la boite aux lettres, il décide de partir à pied, de traverser le Royaume-Uni du Sud au Nord pour lui porter son pli en main propre, persuadé que le sachant sur la route pour la rejoindre, elle va gagner du temps dans sa lutte contre la Faucheuse. Un voyage initiatique démarre pour Harold qui au fil des miles, de ses observations et de ses rencontres fait le point sur son existence. Il en va de même pour Maureen sa femme restée à la maison et totalement dépassée par cette décision subite. Au fil des pages, de l’alternance des points de vue, le voile se lève sur ce couple, sur les motivations et réactions de chacun, livrant au final des vérités bien senties et une résolution qui m’a ému aux larmes.

Ce roman est une merveille de construction. Le rythme est plutôt lent au départ, le temps pour l’auteure d’installer les forces en présence. Sans livrer beaucoup de détails, on assiste au quotidien d’Harold en un premier chapitre qui plante bien le décor. On se dit alors que l’on a bien compris la logique de fonctionnement d'un couple à bout de souffle. C’est sans compter les omissions et ellipses invisibles qui sont en jeu et qui vont se révéler au fil de la lecture. Les apparences sont ici bien plus trompeuses qu’on ne le croit et au final, diablement malin est celle ou celui qui devinera les tenants et aboutissants de la relation entre Harold, Maureen et leur fils David. On se fait vraiment bien avoir dans cette affaire. Je me suis pris à juger très vite des personnages, à les percevoir sous un mauvais jour et toutes les pistes envisagées se sont avérées fausses ou du moins tronquées d’un élément essentiel que Rachel Joyce assène à un moment où on ne s’y attend pas.

Il faut dire qu’elle s’y entend en terme de caractérisation des personnages. Pas simplement le trio familial, le voisin Rex et même tous les inconnus qui vont croiser la route d’Harold apportent leur pierre à l’édifice et se révèlent tous très fouillés. Ce voyage est en fait le prétexte d’une grande remise en question, d’une introspection prolongée pour Harold. Par touches successives, au gré de rencontres clefs, d’observations de la nature, Harold change. Ce voyage éprouvant ne l’est pas seulement physiquement, psychologiquement il va subir des chocs violents, se révéler à lui-même et évoluer à sa manière. Il prend conscience de ses manquements, revient sur des passages clefs de son existence. Il réfléchit à son couple et sa relation avec Maureen, à son fils qu’il n’a jamais compris, à sa relation avec Queenie aussi (la fameuse collègue condamnée par la maladie). Ce cheminement mental est passionnant, mené de main de maître comme d’ailleurs le processus qui s’opère en parallèle chez sa femme. Ces deux-là souffrent et très vite le lecteur est submergé par des émotions contradictoires, durables qui le maintiennent captif de ces pages au charme impressionnant.

Les pages se tournent toutes seules grâce à la magie des mots et le sens aigu de la narration que possède l’auteure. Quand on sait que c’était un premier roman à sa sortie, ça a de quoi épater ! J’ai adoré ce roman, je trouve que dans son genre, il fait partie des meilleurs que j’ai pu lire. Je ne saurais donc trop vous le recommander.

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vendredi 26 juin 2020

"Belle mère" de Claude Pujade-Renaud

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L’histoire : Comment Eudoxie, devenue veuve à l'issue de son remariage, se retrouve flanquée d'un encombrant beau-fils, avec lequel elle va, des années 1930 aux années 1980, se réinventer une vie de famille.

La critique de Mr K : Aujourd’hui, je vous présente un vrai et grand coup de cœur de lecteur. Il a d’autant plus de retentissement en moi que je ne m’y attendais pas, séduit uniquement au départ par une couverture très attirante qui me l’avait fait adopter lors d’un chinage. Belle mère de Claude Pujade-Renaud est une petite merveille, un splendide portrait de femme où les émotions sont livrées à fleur de mots touchant au plus profond un lecteur captif dès les premières pages.

Femme dans la fleur de l’âge, courageuse et travailleuse, Eudoxie se remarie avec Armand et hérite au passage d’un beau-fils pour le moins spécial. Renfermé dans un passé qui l’oppresse et l’attire en même temps, Lucien vit en vase clos sans se soucier de quoi que ce soit. Rien ne semble pouvoir rapprocher ces deux là sauf que le père finit par mourir et la belle mère et le gendre vont devoir cohabiter. Peu à peu, Lucien va livrer ses secrets, s’ouvrir au fil des manœuvres habiles d’une Eudoxie qui se réinvente suite à ce coup du sort. Une relation très spéciale se noue dans la deuxième partie du roman pour finir en apothéose dans un dernier chapitre d’une rare intensité et qui m’a ému aux larmes. C’est suffisamment rare pour être souligné.

Ce livre m’a fait penser (tout en gardant sa propre identité) à deux ouvrages qui font partie de mes lectures cultes : Ensemble c’est tout d’Anna Gavalda et Toutes les couleurs du ciel de Melissa Da Costa. On retrouve un récit à l’humanité profonde et simple à la fois, une évidence narrative qui saute aux yeux et procure un plaisir de lire sans pareil avec l’exploration de deux personnages qui ne peuvent laisser indifférents. On est loin des clichés véhiculés par la figure de la belle-mère, tout ici est finesse et subtilité avec une valse des sentiments décrite de manière hardie et sans fioritures. Valse des hésitations, des blocages, des attirances contrariées mais aussi partage, chaleur et entraide se conjuguent en un bouquet littéraire d’une intensité incroyable. Au fil des années, des décennies qui se déroulent sous nos yeux, on partage ses existences quasiment en vase clos où avant tout deux êtres cherchent à s’apprivoiser.

Eudoxie la dure au mal, à l’abnégation sans faille est un modèle de vertu humaniste mais aussi d’empathie face à un Lucien en roue libre que beaucoup jugent fou alors qu’il souffre profondément. Cela donne des scènes souvent loufoques où l’on se prend à esquisser un sourire voire à rire franchement avec les lubies parfois bien branques de Lucien : ses séance de naturisme dans le jardin à un âge avancé, ses sorties bien directes qui font sourire sa belle-mère et lui offre finalement du bon temps, un peu de lâcher prise dans une existence finalement assez morne. Lucien c’est aussi un génie bridé qui est loin d’être aussi stupide et borné qu’il n'y paraît, cet homme se révélera surprenant à bien des égards entre l’inventeur du quotidien et même l’associé quand il faudra mettre la main à la pâte pour sortir la maisonnée de l’ornière financière. Une relation vraiment unique s’instaure entre eux faite de méfiance au départ puis de confiance, de profond respect et finalement de communion des âmes sans jamais tomber dans la facilité ou le scabreux.

Le tout se lit avec délice et quasiment d’une seule traite. On est pris dans le tourbillon de ces deux existences qui s’entrecroisent, la langue est une merveille de subtilité tout en s’inscrivant dans le quotidien. Rien à jeter dans cette œuvre qui m'a pris au dépourvu et m’a séduit au plus haut point. À lire absolument !

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mardi 16 juin 2020

"Le Plan de vol a changé" d'Olivier Coutier-Delgosha

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L’histoire : Un avion qui décolle, c'est peut-être une semaine au soleil en perspective, ou qui sait un nouveau départ, une fuite, un adieu. Là-haut on échappe un peu à la pesanteur, on parle à des inconnus et on oublie ses problèmes de terrien. Le hall d'arrivée, c'est l'attente, la découverte, ou les retrouvailles. Dans un aéroport la vie prend des tournants inattendus : on y croise d'anciens amoureux et des existences antérieures, des pères qui attendent leur fils, des voyageurs impatients et des douaniers qui s'ennuient. Ces dix-huit récits parlent d'espoir et de nostalgie. Le plan de vol qui a changé, c'est celui de nos vies, qui ne suivent jamais le cours prévu, ou celui que l'on espère, ou que l'on redoute.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui ma lecture d’un nouveau recueil de nouvelles paru récemment aux éditions Quadrature, maison littéraire belge que j’apprécie beaucoup. Dans Le Plan de vol a changé, Olivier Coutier-Delgosha nous propose, à travers dix huit récits qui ont en commun de se dérouler en grande partie dans un aéroport, d’explorer des moments clefs dans la vie d’individus lambda ou presque. Très courts, allant à l’essentiel et proposant bien souvent une chute bien sentie, voila un petit ouvrage qui fait mouche et procure un bon plaisir de lecture.

L’idée de départ de choisir une unité de lieu commune à toutes ces micro-récits est très maligne. L’aéroport est par excellence un lieu de passage dense où chacun amène sa vie sans que les autres n’en ait conscience. Masse constituée d’individualités très diverses, usagers et travailleurs du site mènent bon gré mal gré des existences pas forcément évidentes où l’imprévu peut surgir à n’importe quel moment. Des amours peuvent y naître, des obsessions prendre forme et dévorer ceux qui les habitent, des identités secrètes peuvent être révélées, retrouvailles et ruptures se consomment, des espoirs naissent et des tragédies se nouent.

Les dix huit nouvelles sont donc très variées. Quinze récits m’ont emporté parfois très loin et ont eu bien souvent le mérite de me surprendre dans leur déroulé ou encore la chute finale. Les situations sont caractérisées avec finesse, présentent des anecdotes plutôt banales en apparence. On se laisse conduire avec plaisir et au fil des pages, l’auteur nous distille les infos au compte-gouttes, la banalité cédant la place à un événement ou une découverte qui va mettre à mal les certitudes et changer la trajectoire de vie empruntée par le personnage. Bien menés, les récits sont autant de tranches de vie qui nous explosent au visage et nous emmènent vers des horizons pas si lointains que ça et qui à l’occasion peuvent résonner en nous selon les expériences que nos vies ont pu nous apporter. Trois nouvelles seulement cependant ne m’ont pas séduit, sans doute une histoire de goût personnel et de situations qui ne me parlaient pas.

Au final, ce fut une lecture très agréable. Écrites simplement mais avec un sens de la concision très appréciable, on aime errer au fil des pages dans les couloirs de ces différents aéroports, partager ces moments aussi intimes que puissants. Une belle expérience que je vous invite à tenter à votre tour si vous êtes amateur du genre.

lundi 1 juin 2020

"Il ne se passe jamais rien ici" de Thierry Covolo

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L’histoire : Après un premier recueil remarqué (La Plus jeune des frères Crimson, Prix Littér’halles et finaliste du Prix Boccace 2019), Thierry Covolo livre ici dix nouveaux textes tout aussi empreints d’humanité, d’humour et de tendresse.

Qu’ils soient confrontés à la xénophobie, une apocalypse environnementale, une rencontre d’un autre type ou simplement l’amour, ses personnages, adultes ou adolescents ordinaires, composent de leur mieux avec des situations qui les dépassent et les propulsent sur des chemins qu’ils n’auraient jamais imaginé emprunter.

Offrant de multiples portes d’entrée à un même univers, Il ne passe jamais rien ici révèle un auteur sensible, à l’écriture retenue tout entière au service de l’émotion.

La critique de Mr K : Quel plaisir de pouvoir lire un nouveau recueil de Thierry Covolo après la belle claque littéraire reçue avec La Plus jeune des frères Crimson. J’avais notamment apprécié son évocation de l’Amérique et sa capacité à captiver le lecteur quasiment instantanément avec un sens de la formule et de la concision narrative admirable. On ne le dira jamais assez, construire et écrire une nouvelle efficace et qui se tienne est un exercice redoutable qui n’est pas donné à tout le monde. L’auteur revient donc avec Il ne se passe jamais rien ici, un recueil de dix textes, dont la sortie a été retardée à cause du Covid et du confinement. J’étais impatient de retrouver la plume de l’auteur et je peux déjà vous dire que je n’ai pas été déçu.

Dix textes pour dix univers différents et des personnages très variés. À priori, pas grand chose pour les relier entre eux si ce n’est des situations à débloquer ou un aléa de la vie qui vient bouleverser leur existence. Le background est plutôt flou (à part une nouvelle se déroulant dans un futur bien flippant), l’auteur préférant s’attarder sur ses personnages qu’il cisèle comme il sait si bien le faire avec son économie de mots habituelle et sa force évocatrice. Certains textes sont quasiment intemporels, peu ou pas de détails sur l’époque et un message ou une situation à valeur universelle.

Les habitudes d’une bande d’adolescents qui vont être modifiées par l’irruption d’une jeune fille venu du Nord, dans un futur apocalyptique un homme emmène sa compagne voir la mer (ce qui ne se fait plus qu’en virtuel depuis longtemps), un couple voit une voiture décapotable se garer en face de chez eux et provoquer la suspicion, un gars emmène une fille rencontrée à la gare dans la cabane de son père pour passer un bon moment, quatre copains doivent cacher quelque chose venu d’ailleurs qui a atterri dans le champ de l’un d'eux, un frère veut réhabiliter la réputation de sa sœur entachée par une ligue de vertu, un geek obsédé par un jeu vidéo tombe amoureux IRL (si si c’est possible !), l’histoire d’une rumeur qui court, une histoire d’amour naissante qui pourrait bien en cacher une autre ou encore un couple qui part à travers la campagne pour aller à un concert des Rolling Stones sont les différentes composantes de ce recueil qui réserve bien des surprises et suscite moult émotions aussi variées que puissantes.

Comme dit plus haut, la force des récits réside avant tout dans les personnages qu’ils proposent. Malgré le format court, ils sont extrêmement fouillés et complexes. L’essentiel ne rime donc pas avec artificiel ici, bien au contraire... Une phrase, parfois une expression, laisse entr'apercevoir les abysses intimes de chacun, un amour profond, des déceptions, des incompréhensions ou encore des rancœurs mal assimilées. Chaque être ici exposé est la somme de son vécu et malgré les zones d’ombres non explorées, on devine ce qui les pousse à vivre, les motive mais aussi les dessert. La machine à empathie fonctionne à plein régime et l’on passe par tous les états au cours de cette lecture riche en émotions. Pas de tricherie, de faux semblants ou encore d’effets de manche dans ce recueil qui nous plonge dans la matière humaine avec justesse, une grande sensibilité (mais non avec sensiblerie, un travers que je déteste en écriture) et un grand humanisme.

Thierry Covolo au fil des récits qu’il propose aborde donc les grandes questions qui agitent nos existences : l’amour bien sûr avec un texte magistral sur le sujet (Le Premier orage de l’été, mon gros coup de cœur de l’ouvrage), le couple et la perception que l’on en a (le très malin Du lait pour la petite), la filiation et ses conséquences dans les rapports qu’on entretient entre membres de la même famille (très touchante nouvelle La Prochaine fois), le réel et le virtuel (La Mer pour mon anniversaire deuxième coup de cœur du recueil ou encore Passer au niveau supérieur) mais aussi souvent notre rapport à l’autre avec de belles pages sur la bêtise humaine notamment quand certains s'érigent en juges experts dans ce qui est bien ou mal pour autrui. L’ensemble est brillant d‘intelligence et de finesse.

Dix textes, dix réussites, certes différentes les unes des autres par le ton, le contenu mais toujours avec cette écriture si souple, inventive et évocatrice qui accroche terriblement le lecteur sans lui laisser la moindre chance de pouvoir reposer l’ouvrage. Rajoutez là dessus, une jeune maison d’édition à la démarche originale (notamment les objets littéraires postaux qu’ils proposent sur leur site), un livre au format différent de ce que l’on trouve le plus souvent (on se rapproche ici du format carré, perso j’aime sortir des sentiers battus à ce niveau là) et vous obtenez un objet livre diablement excitant pour un recueil de nouvelles aussi rafraîchissantes que puissantes. Les amateurs ne peuvent pas passer à côté et les autres feraient bien de tenter l'expérience.

lundi 11 mai 2020

"Les Roses d'Atacama" de Luis Sepulveda

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Le contenu : Qu'est-ce qui rapproche un pirate de la Mer du Nord mort il y a 600 ans ; un militant qui attend le 31 mars l'éclosion des roses d'Atacama ; un instituteur exilé qui rêve de son pays et se réveille avec de la craie sur les doigts ; un italien arrivé au chili par erreur, heureux à cause d'une énorme erreur et qui revendique le droit de se tromper ; un bengali qui aime les bateaux et les amène aux chantier où ils seront détruits en leur racontant les beautés des mers qu'ils ont sillonnées ?
Peut-être cette frontière fragile qui sépare les héros de l'Histoire des inconnus dont le nom restera dans l'ombre.

La critique de Mr K : Suite à sa douloureuse et brutale disparition, je décidai de farfouiller dans ma PAL à la recherche d’un titre d’ouvrage de Sepulveda qu’il me restait à découvrir. De mémoire j’en avais deux en stock. Je tombai finalement sur Les Roses d’Atacama que j’avais dégoté dans une brocante et qui attendait bien sagement la bonne occasion pour être exhumé et lu. Ce fut une fois de plus une lecture intense, profondément humaniste et engagée en même temps. La patte de Luis Sepulveda est décidément bien particulière et marquante.

Cet ouvrage est composé de 34 micro-textes étalés sur 160 pages. Sepulveda suite à une visite dans le camp de concentration de Bergen Belsen est tombé par hasard sur un épitaphe qui l’a bouleversé : J’étais ici et personne ne racontera mon histoire. C’est à ce moment qu’il a décidé d’écrire ce recueil, un livre qui relaterait ses rencontres avec des êtres ordinaires et pourtant extraordinaires à leur manière, des petites histoires qui font écho à la grande, glanées de-ci de-là ou encore des prises de positions fortes face l’incurie humaine que ce soit avec ses semblables ou envers Mère Nature. L’auteur fait donc acte de mémoire avec ces courts textes qui tirent de l’oubli des personnes lambda à priori, des pans d’Histoire, faisant réémerger des connaissances parfois enfouies profondément et au passage réveillent notre conscience.

Figures historiques oubliées, résistants à divers dictatures et autres régimes barbares (avec pas mal de référence au Chili de Pinochet, normal quand on connaît la vie de Sepulveda), le recul de la Nature face à l’activité humaine, les méfaits de l’ultra-libéralisme sur la Nature et les Hommes, Sepulveda aborde beaucoup de thématiques qui m’intéressent et qui pourraient filer le bourdon. Mais ce n’est pas le cas ici car l’auteur, malgré parfois des constats accablants sur la nature humaine avec son lot d’asservissement et de perversion, s’attarde davantage sur l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau, les solidarités existantes notamment et les espoirs que beaucoup cultivent même si on en parle moins. Cette foi en l’être humain est louable, idéaliste certes mais extrêmement touchante. L’émotion nous pénètre en profondeur, page après page avec l’effet d’un baume qui apaise et mobilise à la fois.

Il est beaucoup question d’amitié dans cet ouvrage, d’entraide, de résistance mais aussi de nostalgie des temps perdus avec une ode à l’enfance à l’occasion et la richesse des petites gens qui égalent et surpassent même les puissants. Pas d’effet lénifiant ou de populisme pour autant, l’évocation simple et directe de ces destins est d’une franchise confondante, il y a des passages quasi documentaires sur la vie d’un quartier ou l’évocation d‘un paysage qui replace l’être humain à sa vraie place, celle d‘une espèce intégrée dans son espace mais qui ne doit en aucun cas détruire pour son simple profit personnel. Des pages sont aussi très virulentes envers les méfaits de notre espèce avec notamment le sort réservé aux forêts et aux mers, les soutiens occidentaux envers certaines dictatures... écrit en 2000, ce livre est malheureusement toujours d’actualité.

Les amateurs de l’écrivain ne seront donc pas surpris, on est dans du Sepulveda pur jus que ce soit en terme de contenu ou de forme. L’écriture est toujours aussi séduisante, d’une simplicité et limpidité épatantes ce qui la rend d’autant plus percutante et évocatrice. Les différents récits se lisent sans aucun répit, emportés que nous sommes par ces historiettes aussi subtiles qu’addictives et qui incitent à rentrer en résistance et ceci plus que jamais quand on voit dans quel monde nous vivons. Un grand Sepulveda.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Le Neveu d'Amérique
- Le Monde du bout du monde


dimanche 3 mai 2020

"Un Lieu sûr" de Barbara Gowdy

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L’histoire : Bourbe est une jeune éléphante qui vient d'atteindre l'âge adulte. Sa vie d'Elle-là (l'espèce éléphantine) dans sa famille d'adoption s'écoule dans la peur. La peur des Patt'arrière (humains) qui massacrent de plus en plus de familles. Qui plus est la plus dure sécheresse depuis des dizaines d'années commence à sévir. L'eau et la nourriture commencent à se faire rares. Mais il y a peut-être un espoir. Une rumeur se répand, celle du Lieu sûr, un paradis loin de la peur et des massacres...

La critique de Mr K : Ce livre était dans ma PAL depuis un sacré bout de temps et une chronique dithyrambique le concernant m’a persuadé de le repêcher et de tenter l’aventure. Un Lieu sûr de Barbara Gowdy est un roman bien particulier, comparé en quatrième de couverture à du Kipling ou du Tolkien car l’auteur a quasiment inventé un langage pour pouvoir faire parler et évoluer ces protagonistes qui sont ni plus ni moins que des animaux et en grande majorité des éléphants ! Le pari est osé et globalement rempli même si certains écueils ne lui permettent pas à mes yeux de se classer dans mes ouvrages coup de cœur.

Cette fable animalière se déroule donc en Afrique dans un grand domaine dont on retrouve une carte simplifiée en début d’ouvrage. Ça commence bien, j’adore les cartes et plans dans les livres ! On suit la destinée de multiples animaux dont plusieurs familles d’éléphants dans une quête quasi existentielle, celle du fameux lieu sûr qui donne son nom à l’ouvrage, un endroit où tous pourraient vivre en paix loin des catastrophes naturelles et surtout des humains, menace de plus en plus prégnante. On suit la vie du troupeau, leurs moeurs, leurs rapports parfois orageux, les rapports de dominés /dominants mais pour fois de l’intérieur comme si nous en faisions partie.

C’est plutôt bien rendu. C’est avec un luxe de détails que l’auteur s’attarde sur les différentes étapes de la journée, les habitudes, les fonctionnements internes et les pensées de chacun des protagonistes. La nature est représentée comme elle est : ordonnée, toujours juste malgré l’aspect sauvage et indomptée dont elle fait preuve parfois. La vie et la mort sont concomitants, la sélection naturelle fait le reste sans tenir compte des sentiments et liens créés entre individus. Les rapports de force existent mais aussi une forme de solidarité, d’entraide, notamment face à de super prédateurs comme les êtres humains.

C’est réaliste malgré l’étrangeté du projet, emprunt de poésie et avec de forts sous entendus qui permettent au livre comme toute fable de fournir moult parallèles qui font s'interroger le lecteur sur notre espèce. D’ailleurs dans cet ouvrage, il y a des scènes et des évocations insoutenables de nos exactions sur ces animaux nobles en voie de disparition. Cela serre le cœur et révolte tout à la fois. Au cœur d’un raisonnement, une aînée raconte même la création de l’homme dans un passage terrible que je vous le livre ici :

Il y a dix mille ans, pendant la première longue sécheresse, un mâle et une femelle (éléphants) affamés tuèrent et mangèrent une gazelle et ce faisant violèrent la première et la plus sacrée des lois : "Tu ne mangeras point de créatures, vivantes ou mortes". Avant même que les deux mécréants aient terminé leur repas, ils commencèrent à rapetisser. Tandis que leur corps devenait plus petit et plus fleut, leur trompe diminuait jusqu'à ne plus être qu'un moignon, leurs oreilles rétricissaient, et une fourrure poussait au sommet de leur tête. Ils se dressèrent sur leurs pattes arrière pour protester mais seul un faible hurlement sortit de leur gorge. Furieux et pleins de défi, ils se déclarèrent carnivores, libres de s'attaquer à n'importe quelle créature ne marchant pas debout (ainsi que, dans leur éternelle colère, ils le faisaient à présent).

Pour autant, je me suis parfois ennuyé dans cette lecture, la faute à l’aspect parfois trop documentaire animalier avec une matière trop dense, trop naturaliste qui m’a étouffé et s’étend trop en longueur. J’aurais voulu qu’il y ait plus d’effets narratifs, d’artifices scénaristiques pour donner vraiment vie à un univers pourtant bien vivant. Il m’a fallu en milieu de tome me battre contre l’envie de lire en crabe, mon esprit vagabondant hors des lignes sans que je puisse vraiment me raccrocher à quelque chose de solide. Heureusement le dernier tiers revient vraiment sur la quête principale et propose une fin logique et sombre à la fois.

L’écriture est très accessible même si les termes inventés pullulent et pourront rebuter certains (un lexique est néanmoins présent en début d’ouvrage). Un Lieu sûr se lit cependant facilement malgré quelques freins qu’il faut surmonter. C’est une lecture qui se mérite, au message écologique fort et original dans sa forme. À chacun de tenter l’aventure ou non.

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lundi 20 avril 2020

"La Chance vous sourit" d'Adam Johnson

couv29721197L’histoire : Tour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence.

On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina...

La critique de Mr K : Un recueil de nouvelles venu tout droit d’Amérique aujourd’hui au programme de ma chronique avec La Chance vous sourit d’Adam Johnson paru en mars juste avant le confinement aux éditions Albin Michel et leur très belle collection Terres d’Amérique. Six textes composent le présent volume, six textes insolites ancrés dans des réalités très différentes et écrites avec brio, procurant par là même un plaisir de lecture qui monte crescendo.

On commence avec la nouvelle Nirvana qui tient son nom du groupe de Kurt Cobain qu’aime écouter la femme paralysée du héros narrateur. Ce dernier éprouve un désarroi profond face à cette situation et pour l’aider, il a fabriqué une machine lui permettant de créer un hologramme d’un président US décédé qui pourrait lui prodiguer des conseils. J’ai trouvé cet aspect SF finalement anecdotique, cette nouvelles se distingue surtout au niveau du traitement de la psyché torturée de cet homme désarmé face au destin et ses multiples questionnements sur son couple. C’est profond, l’émotion affleure rapidement pour ne plus lâcher le lecteur. On démarre très bien !

Dans Ouragans anonymes, un homme s’est vu confier son enfant par son ex dont il n’a plus de nouvelles depuis le passage de Katrina, l’ouragan terrible qui a dévasté toute une partie des USA. Pas des plus doués comme père, il s’efforce de retrouver la disparue à l’aide de sa nouvelle compagne et de son fils encore très jeune (2 ans). Ce texte est avant tout une belle réussite concernant la reconstruction des suites du drame météorologique qui est survenu et a bouleversé la vie de milliers de personnes. Des visions dantesques nous sont proposées ici et font échos aux désordres intérieurs qui habitent un personnage pas sûr de lui et de ce qu’il veut. Belle plongée encore cette fois-ci !

Dans Le Saviez-vous ?, la narratrice a un cancer et nous offre ses réflexions sur sa vie, son couple, le sexe et le travail d‘écrivain. C’est le plus intimiste de tous les récits et un de ceux qui marquent le plus le lecteur tant on pénètre dans l’esprit de cette femme condamnée dont le rendu psychologique est de haute volée. Pas de fioritures ou de faux semblants ici, mais le constat net d’une vie qui arrive à sa fin et provoque un retour sur soi nourrissant une réflexion intense. Cet écrit est assez bluffant et rude à la fois.

La nouvelle suivante, George Orwell était un de mes amis nous propose de suivre Hans, l’ex directeur d’un centre pénitencier de la Stasi est-allemande. Il reçoit d’étranges colis qui vont lui rappeler son passé, lui qui vit très bien avec et se concentre sur sa promenade quotidienne avec son chien depus que sa femme l’a quitté. J’ai adoré cette nouvelle pleine de faux semblants, de zones d’ombre que l’on occulte et qui ressurgissent quand on ne s’y attend pas. Il y a aussi des face à face fascinants ici entre bourreau et victimes, présent et passé. C’est mené de main de maître et la fin est un modèle du genre qui laisse le lecteur à genou. Bravo !

Prairie obscure est sans doute le texte le plus abrupt, le plus dérangeant du lot, c’est pour cela d’ailleurs qu’il est mon préféré. Je n’en dirais pas trop pour ne pas déflorer le contenu. Il y est question de cryptographie, de pédopornographie et de jardinage avec un personnage principal ambigu au centre du récit : Mr Rose. Les frontières du bien et du mal sont ténues dans ce texte, on est constamment sur le fil du rasoir comme le personnage principal, l’auteur se plaît à jouer avec nos nerfs tout en conservant l’analyse au scalpel de ses personnages comme il le montre depuis le début du recueil.  Rien que pour cette nouvelle qui est vraiment brillante, ce livre mérite d’être lu !

L’ouvrage se termine avec la nouvelle éponyme La Chance vous sourit où l’on suit deux transfuges coréen du Nord depuis leur arrivée en Corée du sud. Très différents l’un de l’autre, ils ne réagissent pas du tout de la même façon. À coup de flash-back, de tranches de vie et quelques révélations bien senties, on s’oriente vers une fin surprenante qui arrache un sourire au lecteur.

Bel ouvrage vraiment que celui-là ! L’auteur s’y entend pour proposer des textes courts mais efficaces, où il exprime un talent indubitable pour proposer des personnages d’une grande complexité, aborder des thématiques pas évidentes et fournir au passage de belles réflexions sur l’être humain. L’écriture est une merveille de concision, de précision et explore les chairs et les âmes avec une justesse impressionnante qui achève de captiver le lecteur, emprisonné de ces pages aussi singulières que fascinantes. Un recueil de nouvelles qui fera date, je vous le dis ! Les amateurs ne doivent pas hésiter, foncez, vous ne le regretterez pas !

mercredi 15 avril 2020

"Les Vivants et les morts" de Gérard Mordillat

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L’histoire : Lui, c'est Rudi. Il n'a pas trente ans. Elle, c'est Dallas. Bien malin qui pourrait dire pourquoi tout le monde l'appelle comme ça. Même elle a oublié son nom de baptême... Rudi et Dallas travaillent à la Kos, une usine de fibre plastique. Le jour où l'usine ferme, c'est leur vie qui vole en éclats, alors que tout s'embrase autour d'eux.
A travers l'épopée d'une cinquantaine de personnages, Les Vivants et les Morts est le roman d'amour d'un jeune couple emporté dans le torrent de l'histoire contemporaine. Entre passion et insurrection, les tourments, la révolte, les secrets de Rudi et Dallas sont aussi ceux d'une ville où la lutte pour la survie dresse les uns contre les autres, ravage les familles, brise les règles intimes, sociales, politiques. Dans ce monde où la raison financière l'emporte sur le souci des hommes, qui doit mourir ? Qui peut vivre ?

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! De Gérard Mordillat, j’avais déjà lu deux livres qui m’avait fait forte impression. Ces femmes là et La Tour abolie sont des ouvrages qui m’avait marqué par leur engagement et la force du récit. Les Vivants et les morts est de la même trempe, je dirais même qu’il leur est supérieur, sans doute parce qu’il est beaucoup plus réaliste dans son traitement, plus rugueux et que par bien des manières il m’a fait penser au très bon film En guerre qui m’avait traumatisé lors de notre passage au cinéma. Cette plongée dans un village touché de plein fouet par les déviances du système capitaliste ne laisse pas indifférent et l’on ressort sur les genoux de cette lecture à la fois poignante et passionnante.

Ce livre est un livre chorale, un livre-monde comme diraient les spécialistes. Au gré de trois grandes parties, subdivisées en tout petits chapitres qui n’excèdent jamais plus de cinq pages, on partage le quotidien de pléthore de personnages qui vont être confrontés de manière directe ou indirecte à la fermeture de l’usine locale qui fait vivre toute la communauté. Cette petite ville fictive, située dans l’est de la France (nous n’en saurons pas grand chose de plus) représente toutes ces localités et territoires désindustrialisés qui ont subi (et subissent encore) les effets délétères de la mondialisation et du capitalisme qui sacrifie les masses au nom de la sacro-sainte productivité et l’enrichissement démesuré de quelques-uns. Le portrait est glaçant, sans concession et propose une vision réaliste qui emporte tout avec elle.

L’humain est au centre de cet ouvrage qui, loin d’être hors sol ou dans la démonstration facile, nous propose une exploration de personnages très variés et souvent complexes. Jeunes ouvriers épris de justice au tempérament fougueux, vieux de la vieille qui n’ont plus beaucoup d’illusions, cadres naïfs qui vont vite se rendre compte que leurs supérieurs se moquent aussi d’eux, des instances supérieures cyniques, syndicats dépassés par leur base qui ne supportent plus leurs arrangements et concessions, la colère qui gronde et la répression étatique, une ville sur le point de mourir avec la fin de l’usine et une misère qui s‘installe partout, des couples qui se font et se défont, et la vie qui continue malgré tout avec son lot de joies et de drames. Le programme est vaste, le livre dense (830 pages tout de même !) mais la lecture est d’une richesse et d’une profondeur incroyable. Difficile de lâcher le volume tant l’auteur s’y entend pour accrocher le lecteur.

Les personnages sont d’une justesse de tous les instants. Jamais lisses, leurs destins sont exposés sans fard avec leur lot d’erreurs, d’hésitations et de grandes aspirations. L’humanité dans toutes ses contradictions est révélée par petites touches, assénées les unes après les autres et l’ensemble forme un tout cohérent, révélateur des liens qui se créent dans une communauté touchée de plein fouet par un grand malheur. Toutes les générations sont concernées, chacun réagit comme il peut, selon son caractère, ses motivations ou même ses croyances. Il est question de travail majoritairement mais pas que. Mariages, naissances, liens parents / enfants, projets d’avenir, les copains, les habitudes du samedi soir, la sexualité, le rapport aux autres sont autant de thématiques qui complètent la principale et enrichissent le roman qui prend une dimension impressionnante. On passe donc par toutes les émotions, on rit, on s’étonne, on est surpris, on pleure, on a envie de hurler et d’aller tout faire péter... Je peux vous dire que cette lecture met le cœur à rude épreuve et que l’empathie fonctionne à plein sauf si vous êtes réactionnaire de droite et / ou macroniste... dans ce cas là, passez votre chemin !

Les Vivants et les morts est aussi une charge d’une grande puissance sur les réalités que nous côtoyons depuis déjà trop longtemps. Les puissants qui n’ont cure des plus fragiles et ne pensent qu'à leur intérêt personnel, les puissances financières jamais inquiétées par les États dits démocratiques, la justice et les questions de morales, les médias aux ordres qui endorment la populace (les morts) pour mieux protéger l’iniquité du système ou encore les chiens de garde qui obéissent aux ordres et maintiennent le calme public / la paix sociale à coup de matraques. Le livre date de 2004 mais franchement durant toute ma lecture je pensais à notre pays aujourd’hui, pays où les tensions sociales ont grimpé en flèche, où la cohésion nationale n’existe plus, un pays désindustrialisé incapable de répondre aux demandes d’urgence en pleine pandémie... Mordillat, à travers cet ouvrage, nous en explique les mécanismes bien mieux que n’importe quel journaleux avide de scoop et de clash. Mordillat titille notre intelligence, nourrit notre libre-arbitre et au final réveille notre citoyenneté dans le sens noble du terme (les vivants).

Les Vivants et les morts est donc un incontournable dans son genre, un livre grandiose, vibrant, quasi incantatoire et ô combien nécessaire en cette période trouble. Un grand et gros coup de cœur que je vous invite à lire au plus vite.

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lundi 6 avril 2020

"Le Riz" de Shahnon Ahmad

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L’histoire : Lahuma et sa femme Jeha sont paysans en Malaisie. Ils possèdent quelques arpents de terre et, pour subsister, n'ont qu'une ressource - la récolte de riz. C'est le riz qui ordonne leurs destins -, dicte ses exigences, impose jour après jour les mêmes obsessions. Et lorsque survient l'accident, lorsque Lahuma est blessé, c'est au tour de Jeha et de ses filles de descendre dans la rizière et d'affronter les sangsues, les crabes, les oiseaux, jusqu'à l'épuisement...
Pour raconter le prix d'une poignée de riz, Shahnon Ahmad - qui est né lui aussi en milieu rural - n'a eu sans doute qu'à observer et se remémorer. Son livre, en cela, est un précieux témoignage. Mais c'est d'abord un roman envoûtant, incantatoire, qui fait vibrer, sur un rythme de sourate, la force souveraine des grands cycles de la nature.

La critique de Mr K : Ce livre végétait depuis bien longtemps dans ma PAL et puis, sur un coup de tête, je me décidai à entamer la lecture, et j’ai bien fait ! Le Riz de Shahnon Ahmad est de ces ouvrages que l’on garde longtemps en mémoire, un récit en apparence simple qui vire à la parabole, présentant une histoire à la portée universelle où l’Homme et sa condition sont exposés de manière limpide et profonde. Suivez-moi dans cette découverte littéraire malaisienne au charme incroyable !

Ce court ouvrage de 250 pages nous raconte le quotidien d’une famille de paysans malais, le long d’un cycle de culture du riz. Avec moult détails et un rythme lent, calqué je trouve sur le style des griots ou encore des sourates du Coran, on suit les différentes étapes de cette culture très spécifique, exigeante et fragile. L’irruption du malheur n’est cependant jamais loin et plus que probable avec les risques liés aux parasites de toutes sortes (crabes, oiseaux) ou encore les intempéries qui peuvent réduire à néant en un instant les efforts consentis durant des semaines. Lahuma et les siens cependant résistent jusqu’au jour où un accident terrible va remettre tout en question, précipiter les événements et nécessiter une réorganisation totale de la cellule familiale. Le cycle doit continuer malgré tout, malgré les blessures, la souffrance, le mort et la folie car la Nature et le temps ne cessent d’exister alors que nous ne sommes que de passage.

Le Riz va au-delà de la chronique familiale, une description du travail de la terre par l’homme mais aussi de la terre sur l’homme. Ce cycle immuable, répétitif conditionne tout le rapport à l’autre, l’écoulement du temps et l’organisation des journées mais aussi les rapports de solidarité et hiérarchiques (au sein du village et même de la famille). On est bien souvent dans le domaine de la parabole, avec la culture du riz comme moteur de la condition humaine, l’épuisant et le relançant au gré des événements et des étapes de sa culture.

Les frontières sont floues dans cet ouvrage entre les catégories humaines, végétales, animales, tout est lié avec Allah comme grand ordonnateur de l’ensemble ainsi que des emprunts mystiques à certaines croyances et religions originelles. Chaque événement touchant les hommes a son pendant naturel, ils se répondent, se complètent et s’interpénètrent, donnant à lire un roman d’une grande mélancolie où finalement l’espoir est mince mais rentre dans un cycle encore et toujours naturel. Malgré ce fatum lourd qui s’impose peu à peu, la dislocation de l’équilibre fragile instauré par Lahuma et les siens, on est hypnotisé par cette écriture très simple, tirant parfois vers l’incantation et la répétition. Simplicité ne veut pas dire pour autant superficialité, bien au contraire, le contenu est ici profond et bouleversant, explorant les âmes et les chairs avec un luxe d’humanité et une empathie qui nourrit le lecteur dans ce qu’elle a de plus brute et donc de plus réelle. C’est le coeur serré que l’on quitte cette lecture qui donne le vrai prix d’une poignée de riz.

Très prenante, cette lecture prend à la gorge, on partage le quotidien monotone mais aussi toutes les émotions et sentiments ressentis par ces personnages si humains, ballottés par des éléments qui les dépassent. Tout y passe de l’amour à la folie, et c’est un condensé de vie humaine d’une rare justesse et sensibilité qui compose ce roman d’une grande force d’évocation tout au long des pages qui s’égrainent toutes seules. Une lecture à nulle autre pareille que je vous invite à découvrir !

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mercredi 25 mars 2020

"Ce que l'on ne peut confier à sa coiffeuse" d'Agata Tomazic

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L’histoire : "J’étais assise, la tête renversée en arrière, la coiffeuse en train de me laver les cheveux et un instant, j’ai eu peur qu’en me massant lentement le cuir chevelu, elle palpe mes pensées. Malaxer ces questions embrouillées, ces réflexions apeurées qui me trottaient dans le crâne. Moi seule devais trouver les réponses à tout cela, ses réponses à lui étaient toujours identiques, univoques, uniques. Ses réponses lui appartenaient. Qu’est-ce qui était encore à moi, rien qu’à moi ?"

Dans ce recueil de portraits délicieusement décalés, Agata Tomažic démontre que ce sont parfois les personnages les plus triviaux qui s’avèrent les plus imprévisibles. Une veuve sans histoires, un fils trop chéri par sa mère bien-aimée, un jeune cadre bouffi d’orgueil... Autant de destins ordinaires déboussolés par les petites singularités du quotidien, qui peuvent cacher de sombres affaires d’amours abusives, de plantes invasives ou encore de roi-grenouille !

La critique de Mr K : C’est une lecture dépaysante que je vais vous présenter aujourd’hui avec mon premier ouvrage slovène ! Doté d’une sublime couverture, Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomažic édité chez la jeune maison d’édition Belleville est un recueil de nouvelles toutes plus originales les unes que les autres. Bien qu’assez ordinaires en soi, les vies exposées ici prennent une tournure et un sens souvent singulier grâce à une écriture très particulière qui saisit son lecteur comme il faut.

La vingtaine de textes réunis ici proposent une série de portraits atypiques. On part à chaque fois de situations banales avec des hommes et des femmes confrontés à un quotidien routinier et sans surprise. C’est d’ailleurs là où souvent le bât blesse et une réaction, une action ou un hasard de la vie va bousculer les schémas établis ou faire réagir le personnage principal. La nouvelle étant un genre impitoyable car il faut savoir condenser et surprendre, le risque est toujours grand pour un auteur... mais le contrat est rempli dans cet ouvrage qui prend bien souvent le lecteur à rebrousse poil, lui procurant surprises, fascination et faisant émerger des sentiments très contradictoires. Il se dégage pas mal d’ironie et de cynisme dans ces portraits parfois au vitriol, mais en y réfléchissant après lecture, il n’y a pas que cela. C’est un bon résumé en fait de l’humanité, des sentiments et expériences que l’on peut vivre dans une existence. Bon, attention, certains textes dépotent bien tout de même, virent dans le fantastique ou le delirium mais même dans ceux-là la parabole est instructive sur notre espèce et nos défauts.

On croise donc de nombreux personnages dans ce recueil, de toutes origines sociales, aux vies diverses et variées. Leur point commun : ils sont slovènes. Leurs noms, leur manière de voir les choses, les lieux qu'ils traversent, les éléments de vocabulaire mis en exergue par un lexique fort original (avec lien connecté sur le net et le site de la maison d’édition pour prolonger le plaisir) dépaysent et charment en même temps. Un VRP impudent, un strip-teaser hypnotisé par un manteau de luxe, une famille coincée dans un embouteillage, une veuve devant mettre en vente une maison, une petite fille qui comprend le langage des oiseaux, un photographe volage, une mère et son fils aux relations troubles, une femme amoureuse malgré l’échec de sa relation et beaucoup d’autres sont au cœur de récits enlevés, bien menés et très variés dans les thèmes abordés. Il est question avant tout du sens de la vie, de notre propension ou non à atteindre le bonheur sous n’importe quel forme : amour, famille, fortune qui sont autant de domaines explorés au scalpel par une auteure qui ne ménage ni ses personnages ni ses lecteurs. En filigrane, la critique est féroce sur la société de consommation, sur les non-dits et les excuses que l’on se donne parfois et qui peuvent nous faire passer à côté de notre vie. Une certaine mélancolie se dégage de ces textes, certes des espoirs sont nourris, des moments passés regrettés rappellent à certains un âge d’or personnel mais ce qui transpire des pages de ce recueil c’est la difficulté de la condition humaine.

Pour autant, ce n’est pas un recueil qui vous rendra dépressif, bien au contraire. Le ton du texte, la versatilité du style avec une dose d’érudition dans la syntaxe (jamais gratuite, toujours à bon escient) et la puissance des propos emportent un lecteur conquis et avide d’en lire plus. On rit, on pleure, on s’étonne, on réfléchit, on se retrouve chamboulé, ce recueil propose un peu tout ça avec une ambiance décalée qui fait vraiment plaisir à lire. C’est souvent le cas avec des auteurs des pays de l’est (voir nos chroniques d’ouvrages des maisons d’édition Agullo et Mirobole) et ce serait dommage de passer à côté de ces nouvelles aussi rafraîchissantes et originales. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Posté par Mr K à 18:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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