vendredi 20 janvier 2017

"La Reine en jaune" d'Anders Fager

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L’histoire : À Trossen, les résidents de la maison de retraite se regroupent au troisième étage pour des rites venus d’un autre âge ; les deux frères Zami et Janoch escortent Grand-mère pour un long voyage – Grand-Mère qui gronde parfois, ou montre les crocs ; pour My l’artiste, la femme bafouée, le chef-d’oeuvre ultime ne peut se concevoir sans sacrifices ; à Bodskär, dans la baie plongée dans les ténèbres, quelque chose émerge des flots...

La critique de Mr K : Il aura fallu trois ans pour que les éditions Mirobole sortent enfin le pendant du magnifique recueil de nouvelles Les Furies de Boras d’Anders Fager qui m’avait fait très forte impression en janvier 2014. Avec La Reine en jaune, on continue à explorer la galaxie horrifique de cet auteur suédois atypique, au parcours cabossé et à l’écriture magique bien que glauque par bien des aspects. Plongez avec moi dans ces nouvelles bien déjantées qui raviront les amateurs de fantastique et d’autopsie du genre humain.

On reprend dans ce volume la structure du précédent, à savoir qu’on alterne de courts fragments numérotés avec des nouvelles plus longues tendant vers la cinquantaine de pages. Ces micro textes, au nombre de 5, font apparaître peu à peu un lien ténu mais ferme entre les différents textes et renvoient même au premier opus avec notamment une allusion très directe aux fameuses furies de Boras qui avait donné leur nom au titre de l’ouvrage précédent. On nage une fois de plus dans le bizarre avec d’étranges petits vieux qui se rencontrent régulièrement et semblent manipuler tout le monde et en savoir beaucoup sur les tenants et aboutissants des personnages en jeu dans les cinq grandes nouvelles qui hantent ce recueil.

"Hanter" n’est pas un mot trop fort pour désigner les contenus nébuleux et totalement branques auxquels est confronté le lecteur dans ce livre. On croise nombre de personnages interlopes, de lieux déviants de leur réalité quotidienne et des forces obscures semblant en œuvre derrière ces destins contrariés et/ou bouleversés à jamais. On croise ainsi de curieux vieillards aux mœurs bien barrées dans une maison de retraite à priori tout ce qui a de plus classique. Ils se livrent régulièrement à des sacrifices et cérémonies rituels pour préserver leurs chances de survie (ambiance à la Rosemary baby garantie !). Magie noire et vieillesse font à priori bon ménage, réservant de bons frissons au lecteur pris en tenaille entre le dégoût et l’envie d’en savoir plus.

Une autre nouvelle met en avant une artiste d’avant-garde qui utilise son corps comme support de son art photographique. Elle fait sensation avec sa dernière exposition dûment appelée "Porn star" qui attise sur elle autant d’admiration que de détracteurs la traitant de pornographe et de traître à la cause féministe. Pour autant, une mystérieuse femme revendiquant son appartenance à un obscure groupe de mécènes (Carosa) lui dit qu’elle peut encore aller plus loin. C’est ce que My Witt va faire mais pour cela elle devra s’aventurer aux confins de la folie et couper ses relations avec le monde. Cette nouvelle est glaçante et distend magnifiquement les frontières entre la création, la folie et l’hybris de l’artiste. On n’en ressort pas indemne et l’héroïne non plus qu’on retrouve dans la nouvelle éponyme de l’ouvrage dans un établissement un peu particulier où sa pathologie va s’exprimer encore plus loin. J’ai beaucoup apprécié cette idée de retrouver un personnage déjà connu d’une nouvelle à l’autre, la continuité est délectable et honnêtement, j’ai accroché à ce personnage ambigu et totalement hors norme. Un de mes gros coups de cœur dans ce recueil.

Un autre texte nous emmène près d’une île entre la Finlande et la Suède. Une opération de l’armée suédoise va avoir lieu pour nettoyer ce petit lopin de terre perdu en pleine mer Baltique. Nous suivons les atermoiements des hommes prêts à partir à l’action mais une fois sur place rien ne se passe comme prévu. Pas de russes (les ennemis redoutés par les personnages), ni d’hommes ordinaires en face d’eux mais l’indicible et d’étranges phénomènes qui vont remettre en question toute l’opération et surtout brouiller les pistes entre le bien et le mal. Terrible texte que celui-ci qui fait la part belle à la critique de la violence, de la haine xénophobe et les traumatismes liés à la guerre. Une fois de plus dans un texte de Fager, la monstruosité sort des endroits les plus inattendus et les affreux ne sont pas forcément ceux auxquels on pense. C’est sans aucun doute un des textes les plus marquants de ce recueil qui fournit aussi un étrange récit type road movie pour terminer cette lecture. Deux frères s’en vont pour aller chercher leur grand-mère à l’autre bout de l’Europe. Mais au fil de la lecture et des différentes étapes de leur voyage, on se rend bien compte que les deux principaux personnages ne sont pas tout à fait humains et que la grand-mère est loin d’être l’innocente petite vieille que l’on pourrait imaginer. Le récit de voyage se matine alors de fantastique à la Lovecraft avec une révélation bien trash et bien sentie qui laisse tout pantelant le lecteur plutôt expérimenté que je suis.

Cet auteur est décidément diabolique. Il a une propension incroyable à fournir à ses lecteurs des univers neufs, une fantasmagorie de tous les instants, des textes construits au millimètre qui ne vous épargneront pas entre fausses pistes, ellipses éloquentes et révélations d’une noirceur absolue. Pas beaucoup d’espoir dans ces textes transcendés par une écriture à l’apparence simple mais qui confine au génie dans sa capacité à nourrir l’imaginaire et créer des mondes en vase clos totalement flippants et barrés. Pour ma part, j’ai une fois de plus adoré ma lecture d’Anders Fager qui enterre tout ce que l’époque compte en terme d’écrivain du fantastique tant il apporte un souffle de fraîcheur et sans concession à des thématiques plutôt classiques comme l’avidité, le pouvoir, l’apparence, la domination ou encore le mythe de l’éternelle jeunesse.

Différent, abordable et 100% borderline, un bonheur de lecture que cette Reine en jaune qui procure une sacrée claque en cette rentrée littéraire de janvier. Un ouvrage qu’il faut absolument que tous les amateurs du genre se procurent tant ce recueil se révèle essentiel et vraiment marquant. Anders Fager est un auteur culte dans son pays, j’espère qu’il percera par chez nous car il le mérite vraiment et bouscule avec maestria les codes et la bien-pensance. Un bijou de noirceur.


jeudi 9 janvier 2014

"Les Furies de Boras" de Anders Fager

furiesdeborascouvrvb-500x500L'histoire: La lande de Skanör voit s'écraser une météorite d'où émerge une créature avide ; cent cinquante et une personnes convergent des environs de Stockholm pour un suicide collectif ; une boutique d'aquariophilie est tenue par une femme étrangement proche de ses poissons...
Dans ces contes horrifiques, Anders Fager s'empare des grands thèmes de la mythologie, du folklore et du fantastique pour créer des territoires sensuels et sombres, où il fait surgir des créatures d'épouvante. Mais le monstre n'est pas toujours celui qu'on imagine. Avec un humour noir confinant à la jubilation, l'auteur construit ses récits à coup de petits détails dissonnants qui font basculer un quotidien banal: dans cet univers de cauchemar, dans ce monde dévasté, violence et folie sont partout.

La critique de Mr K: Aujourd'hui, c'est une œuvre atypique et fascinante que je vais vous présenter. Cette lecture est le fruit d'un partenariat avec les jeunes et prometteuses éditions Miroboles. Vu la claque que j'ai prise lors de la présente lecture, je pense qu'ils ont un bel avenir devant eux!

Anders Fager n'est pas encore reconnu à sa juste valeur en France et pourtant... Plus qu'un écrivain, cet ancien dyslexique, véritable touche à tout (historien de l'antiquité, punk rockeur, créateur de jeux de rôles) est un artiste à part. Ce suédois qui arpente dans l'ombre les mêmes sentiers qu'Advide Lindqvist (l'auteur remarquable et remarqué de "Laisse moi entrer") s'attaque ici à la nouvelle fantastique mâtinée d'horreur pure et polymorphe. Avec ces sept récits compilés à partir de trois recueils de nouvelles uniquement parus en Suède, Miroboles nous invite à une plongée dans un univers où les déviances et les étrangetés sont légion.

Les différentes nouvelles traitent de sujets bien différents à priori: conception et déroulé d'un rituel érotico-satanique, la résistance acharnée d'une famille face à l'envahisseur, la découverte d'un mystérieux trou par un jeune garçon, une tenancière de boutique d'aquariophilie vieille fille à la vie bien réglée, le compte rendu d'un suicide collectif hors-norme, la passion dévorante d'un couple, le rêve de l'escalier de Buzzati revisité à la mode nordique... Autant d'histoire à priori basiques qui vont s'ouvrir vers un ailleurs, une dimension ou une intimité déviants. Point commun: l'être humain qui se trouve au centre de toutes ces histoires, ce qui permet à Fager à travers ces récits fantastiques de nous livrer un reflet implacable et fidèle des vicissitudes humaines. Le tableau n'est donc pas des plus reluisant et les âmes que l'on croise dans cet ouvrage sont torturées, marquées d'un fatum oppressant. Flirtant bien souvent avec le roman noir tant les personnages semblent entravés par des chaînes invisibles, on souffre beaucoup dans cette lecture, le lecteur-éponge en prend plein les dents et l'estomac. À la fin d'un récit, on repose bien souvent le livre encore tout chamboulé par ce que l'on vient de lire. La surprise est très souvent au rendez-vous ce qui est gage de qualité quand on s'essaie à la nouvelle.

Le plaisir de lecture est immédiat et durable. Les histoires se lisent avec une facilité déconcertante malgré l'aspect glauque et repoussoir des univers et personnages qui nous sont donnés à découvrir. Le mérite revient beaucoup au style de l'auteur qui de prime abord peut paraître simple et dénué de profondeur. Très vite, on se rend compte qu'un peu à la manière des impressionnistes, c'est par petites touches qu'il développe personnages et décors, le rythme lent s'accélère pour bien souvent finir par une révélation saisissante et renversante. L'addiction est immédiate et l'on ne peut lâcher ce livre tant qu'on en arrive pas au mot FIN. Pour garantir une cohérence et maintenir l'intérêt du lecteur, les éditions Miroboles ont intercalé entre les nouvelles principales des textes nommés Fragments qui sont numérotés. On y retrouve des personnages déjà aperçus dans des nouvelles et on y fait des rencontres peu rassurantes comme cet étrange créature venu sur Terre via une météorite! L'ensemble est donc très bien structuré, stimule le cerveau en terme d'hypothèse et le rendu final est remarquable.

Je ne peux que vous conseiller cette lecture tant elle m'a charmé et marqué. À partir de trames à priori simple, Fager développe tout un univers qui n'appartient qu'à lui et vous dépaysera à coup sûr! Vous lirez ici ou là pas mal de comparaisons avec Stephen King, je les trouve justifiées en terme de thématiques cependant je trouve que le style est beaucoup plus fin chez Fager et qu'il maîtrise mieux ses récits. Ici pas de gros effets de manches ou de fins bâclées, juste des textes accrocheurs et sans concession pour un effet garanti! Courrez-y!

Posté par Mr K à 19:37 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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