mardi 4 septembre 2018

"Under the silver lake" de David Robert Mitchell

Under the silver lake afficheL'histoire : À Los Angeles, Sam, 33 ans, sans emploi, rêve de célébrité. Lorsque Sarah, une jeune et énigmatique voisine, se volatilise brusquement, Sam se lance à sa recherche et entreprend alors une enquête obsessionnelle surréaliste à travers la ville. Elle le fera plonger jusque dans les profondeurs les plus ténébreuses de la Cité des Anges, où il devra élucider disparitions et meurtres mystérieux sur fond de scandales et de conspirations.

La critique Nelfesque : "Under the silver lake" est un film à part. Classé sur les sites de cinéma entre thriller et comédie, on ne sait pas vraiment à quoi s'attendre en allant voir ce long métrage. Repéré lors du dernier Festival de Cannes, j'attendais sa sortie avec impatience et la bande annonce a fini de me convaincre (non mais cette BO !).

Le réalisateur, David Robert Mitchell, ne m'était pas inconnu. Vous n'avez pas vu "It follows" ? Précipitez-vous dessus ! Ici, nous sommes dans un style différent mais "Under the silver lake" est aussi intrigant qu'"It follows" est angoissant. Perso, j'adhère à 100% !

Il y a des films où il faut accepter de se laisser porter, de ne rien comprendre, de partir dans des contrées complètement WTF. La plupart du temps, c'est plutôt Mr K qui est friand de ces ambiances que je trouve souvent trop perchées ou absconses et qui m'agacent par leur côté "il faut être plus intelligent que ça pour appréhender le fond" (aka "t'es trop con pour comprendre, rentre chez toi"). Ici, c'est différent car il y a plusieurs niveaux de lecture et je me suis autant amusée que j'ai été séduite et bluffée. Par certains aspects, ce film m'a fait penser à  "Inherent Vice", notamment pour l'effet ressenti au moment de rallumer les lumières et pour la beauté des plans. Attention, je pense que c'est ce genre de long métrage que l'on adore ou que l'on déteste. Je ne garantis pas que vous accrocherez mais ça vaut vraiment le coup de tenter l'expérience ne serait-ce que par amour du cinéma et envie de voir un vrai film qui propose des choses nouvelles et qui ne tombe pas dans la facilité des scénarios et ficelles vus et revus.

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Le ton est décalé et on est souvent pris à contre pied. Drôle sans l'être, pathétique sans l'être, on ne sait pas vraiment où se placer et ça fait un bien fou ! Les 2h20 passent à toute vitesse, les plans sont superbes, on échafaude 10.000 théories qui tombent à l'eau, la musique colle parfaitement à l'ensemble qui parait intemporel et on savoure chaque instant et chaque trouvaille du réalisateur. Le film a un rythme atypique, c'est lent sans être ennuyeux. C'est étrange. Fou. Inattendu.

Sortis de la séance sous le choc, on n'a pas tout compris mais on a envie de creuser la chose. On en discute pendant des heures en se disant qu'on a vu un putain de film et que c'est bon le cinéma qui ose. Parce que les acteurs sont parfaits. Parce que tout est superbement construit. Parce que ça nous transporte sans que l'on puisse bien l'expliquer. Parce que sous ces airs loufoques, il est bien plus profond qu'il n'y parait et critique notre époque et la société. Du coup, écrire une chronique dessus même 3 semaines plus tard, c'est mission impossible mais l'envie de laisser une trace est plus forte. Je vous souhaite que Mr K ait un raisonnement plus construit... En attendant, si il est encore à l'affiche près de chez vous, lancez-vous et plongez sous le lac argenté !

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La critique de Mr K : 6/6. Voilà un film que j'attendais avec beaucoup d'enthousiasme ayant découvert la terrible bande annonce du métrage lors de son passage à Cannes. En plus, il s'agit du troisième film de David Robert Mitchell, réalisateur que j'adore depuis son génialissime et déjà culte It Follows qui m'a fait frémir comme jamais depuis Ring version japonaise of course ! Film à énigmes, thriller, moments de comédie pure... difficile de classer Under the silver lake dans un genre particulier tant on est à la confluence de différents tons et différents univers. Un véritable OFNI (Objet Filmique Non Identifié) en quelque sorte !

Sam, un jeune homme totalement apathique glande à longueur de journée dans son appartement. Il ne fait rien, ne semble pas travailler et observe ses voisins. C'est ainsi qu'un jour, il fait la rencontre de Sarah, une jolie voisine avec qui il flirte, arrachant un RDV pour le lendemain. Malheureusement pour lui, elle disparaît sans laisser de nouvelles ni de traces. Intrigué et inquiet, il décide de mener l'enquête quand il s'aperçoit que son appartement est totalement vide comme si elle avait décidé de déménager dans la nuit... Commence alors pour Sam, un long périple au cœur de Los Angeles, ses mœurs, ses secrets et il découvrira peut-être au fond de lui quelque chose pour sortir de la torpeur qui l'a envahi depuis trop longtemps.

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Ce film dure plus de deux heures et je peux vous dire que Nelfe et moi n'avons pas vu le temps passer. C'est bien simple, il n'y a pas de temps morts. On démarre de suite, évitant une période d'exposition trop longue pour rentrer dans le vif du sujet. Sam est très attachant, complètement paumé, il y a du Lebowski en lui (MON film culte !) : fainéant, drôle, beau gosse, amateur de clopes et de filles, geek à ses heures perdues, curieux mais aussi lunaire par moment et totalement en roue libre, il est remarquablement joué par un Andrew Garfield qui m'a surpris et séduit. De manière générale, tous les protagonistes du film sont complètement branques à leur manière, la bizarrerie guettant au moindre intérieur privé ou coin de rue. Ne pouvant se reposer sur rien de solide, de concret ; le spectateur est obligé de lâcher prise et de suivre les chemins tortueux du héros aussi dépassé que nous.

Conspirationnisme et codes cachés, ultra-solitude pesante, mœurs déjantées et tortueuses d'Hollywood, légendes urbaines farfelues, quête intérieure et rédemption, sectarisme et tout un ensemble d'éléments sont ici brassés pour fournir un film au ton unique et à la beauté sans pareil. Bien que certains éléments soient dramatiques, des révélations plus que surprenantes, ce film garde toujours un ton léger qui détend l'atmosphère. Les situations ubuesques s’enchaînent, les bévues du héros aussi, pour livrer une histoire d'une grande profondeur, aux ramifications complexes et à la fin elliptique qui ne livre pas tous les secrets mais ouvre des portes insoupçonnées. Dans le principe, on se rapproche d'un Lynch mélangé à du frères Coën (période Lebowski encore et toujours !) : Lynch pour le goût pour les énigmes et les intrigues à tiroir, les Coën pour la folie qui règne au moindre plan.

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Techniquement c'est parfait avec des images d'une grande beauté, des plans inventifs, des couleurs qui explosent, des décors grandioses et une bande originale qui scotche et convient parfaitement à l'étrangeté de cette entreprise filmique. Que dire de plus, sinon qu'on tient avec ce réalisateur, un des plus grands de sa génération et que c'est véritablement une honte qu'il n'ait rien décroché à Cannes tant on touche ici à quelque chose d'original, d'unique et de totalement réussi. Un must à voir absolument !


dimanche 24 juin 2018

"L'Homme qui tua Don Quichotte" de Terry Gilliam

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L'histoire : Toby, un jeune réalisateur de pub cynique et désabusé, se retrouve pris au piège des folles illusions d’un vieux cordonnier espagnol convaincu d’être Don Quichotte. Embarqué dans une folle aventure de plus en plus surréaliste, Toby se retrouve confronté aux conséquences tragiques d’un film qu’il a réalisé au temps de sa jeunesse idéaliste : ce film d’étudiant adapté de Cervantès a changé pour toujours les rêves et les espoirs de tout un petit village espagnol. Toby saura-t-il se racheter et retrouver un peu d’humanité ? Don Quichotte survivra-t-il à sa folie ? Ou l’amour triomphera-t-il de tout ?

La critique de Mr K : 6/6. On pourra dire qu’on l’a attendu celui-là ! Plus de vingt ans exactement suite à de nombreuses péripéties et déconvenues subies par l’équipe de tournage qui a parlé à raison de film maudit. Un documentaire en a d’ailleurs été tiré avec brio : Lost in la mancha. Rochefort n’étant plus de ce monde, Johnny Depp n’étant plus aussi enthousiaste, Gilliam s’est rabattu sur Jonathan Pryce et Adam Driver pour reprendre les deux rôles principaux de ce film complètement fou, véritable ode à la passion et à la rêverie dans un monde de plus en plus tourné sur lui-même.

Toby (Adam Driver) est le digne enfant prodigue de son époque. Il est bien loin le jeune apprenti cinéaste qui rêvait de cinéma inspiré que l’on aperçoit lors de quelques flashback. Devenu clippeur aseptisé et cynique, il a ce qu’il veut et évolue dans un univers basé sur les apparences et les arrangements où la morale n’a plus le droit de citer. Au cours d’un tournage, lors d’une balade à moto, il va retourner dans un petit village où il avait tourné un film de fin d’étude avec des amis sur le thème de Don Quichotte de Cervantès. Cette expérience a laissé des traces et a eu des conséquences à long terme sur les lieux et les habitants du cru notamment sur un vieux cordonnier qui ne s’est pas remis du tournage et se prend pour Don Quichotte lui-même ! À la suite d’un concours de circonstances délirant, voila Toby transformé en Sancho Panza à l’insu de son plein gré, forcé de suivre le vieux fou pour un voyage décalé entre délire psychotique, voyage initiatique et redécouverte de soi.

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Je suis un amoureux de Terry Gilliam dont j’ai adoré tous les films (sauf Les Frères Grimm, une bouse à mes yeux) dont tout particulièrement Brazil, un de mes trois films préférés et le tout aussi fabuleux Fisher king. On retrouve son goût pour les scènes survitaminées, la truculence de certains personnages complètement barrés et son engagement de longue date pour le droit de rêver, de se comporter différemment des autres. Aidé par deux acteurs principaux habités par leurs rôles respectifs (les seconds couteaux ne sont pas mal non plus !), Gilliam nous offre une fois de plus une œuvre hybride et profondément bouleversante. C’est bien simple, on passe par tous les états, rires et larmes se mêlent avec des moments à l’intensité forte. Malgré des scènes bien space, on ressent une empathie profonde pour la quête de sens du personnage principal. Derrière les visions faussées, les humiliations subies et les découvertes improbables, on ressent intensément le décalage entre l’individu ivre de liberté et une société trop rigide et autoritaire qui brise les rêves. L’échappatoire ne semble alors résider que dans la mort ou la folie. Rappelez vous la fin de Brazil...

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Magnifiquement réalisé (on n’en attend pas moins de ce génie), le rythme trépidant est constant, sans temps mort, seulement émaillé parfois de scènes ubuesques et de moments plus intimistes qui frappent fort. Les moments d’échange, de confrontation et de communion en sortent transcendés, transportant le spectateur loin, très loin dans une Espagne contemporaine mâtinée de fantastique au fil du périple accompli. On s’attend à tout avec un scénario pareil et franchement, on n’est pas déçu. 2H12 d’envolées dans une spirale d’émotions doublée d’une réflexion unique sur notre monde, un programme comme je les aime et que je vous conseille de voir urgemment si vous voulez sortir des sentiers battus en matière de cinéma !

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mercredi 6 juin 2018

"En guerre" de Stéphane Brizé

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L'histoire : Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte‑parole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.

La critique Nelfesque : "En guerre" est un des films diffusés à Cannes cette année que j'avais le plus envie de découvrir au cinéma. Heureusement, il est sorti très rapidement sur nos écrans, me laissant tout le loisir d'apprécier ce nouveau long métrage de Stéphane Brizé dont j'avais particulièrement aimé "La Loi du marché" il y a 3 ans. Film avec Vincent Lindon également qui se révèle une fois de plus exceptionnel ici.

Je ne m'attacherai pas à faire la comparaison entre "La Loi du marché" et "En guerre" qui se rejoignent sur leur thème et sont tous les deux du cinéma social. Je vous laisse lire ou relire ma chronique de l'époque et je vous conseille vivement de voir ce film. Le traitement des deux oeuvres est complètement différent. "En guerre" se singularise dans son approche. Nous avons ici un traitement documentaire créant un flou aux yeux du spectateur qui en fin de séance a vraiment l'impression d'avoir vu quelque chose de réel. La rage, la colère et la tristesse comme valise à porter en sus en rentrant à la maison. "En guerre" remue, fait naître des sentiments chez le spectateur et si en plus comme moi le sujet vous touche, c'est une véritable bombe que vous avez sous les yeux. Espérons que ceux qui se fichent de ces problématiques iront voir ce film et changeront leur fusil d'épaule. A voir les réactions en fin de projection à Cannes, à savoir la plus longue standing-ovation de cette édition du festival, tout n'est pas perdu...

Nous suivons ici le combat mené par les employés d'une usine, Perrin Industrie, menacée de fermeture. Laurent Amédéo, porte-parole et délégué syndical, incarné par un Vincent Lindon une fois de plus magistral dans son rôle, est l'un des 1100 employés mis en péril par les décisions de la maison mère. Entre espoirs et déceptions, les actions menées sont, nous le savons malheureusement par expérience, vouées à l'échec. Le pot de terre contre le pot de fer prend ici tout son sens.

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Ouvrant avec des images de chaînes d'info, les premières minutes déroutent et donnent le ton d'un long métrage qui s'attache plus au fond qu'à la forme. On ne dira pas que la photographie est magnifique, que les plans sont travaillés comme on l'entent d'ordinaire en employant ces termes mais l'urgence, la fièvre qui se dégagent de ces images tout au long du film transpirent à l'écran. Stéphane Brizé a filmé "En guerre" comme un reportage. Ça se bouscule, les plans sont flous parfois, et tout cela est porté par une musique (de Bertrand Blessing que je ne connaissais pas jusque là) qui colle parfaitement à la situation et sublime les images.

"En guerre" n'est pas un film qui change les idées, ce genre de films légers que l'on a plaisir à voir de temps en temps pour se vider la tête. "Mais quel monde de merde !" est une des pensées qui nous assaille lorsque la lumière se rallume. Vincent Lindon porte sur ses épaules toute la passion au sens philosophique du terme d'un bon nombre de français et la mise en scène immersive force le trait. Loin de nous décourager, elle nous donne la force d'avancer. Pour nous, pour eux.

"Qu’est-ce qu’on a pu faire à ces hommes, à ces femmes pour qu’ils en arrivent là ?" se demandait Stéphane Brizé lorsqu'il a vu les images du DRH d'Air France se faire déchirer sa chemise, passant en boucle sur les chaînes d'info en 2015. La réponse est sous nos yeux. Le mépris, la rigidité des dirigeants dictés par l'argent et une vision purement administrative occultant complètement l'aspect humain et la misère sociale, la détresse de ces citoyens et employés, qui découlent de leurs décisions est une piste à suivre pour avoir un début d'explication (ironie quand tu nous tiens). "Je n'aime que les gens qui font, qui agissent et qui font avancer le monde" disait Vincent Lindon à la conférence de presse du film à Cannes cette année. On est en plein dedans.

Et que dire de la toute fin du film, de la dernière image ? Rien. Il n'y a rien à dire. On reste sans voix. Pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, allez voir "En guerre" ! Si il vous en faut encore quelques-unes, rajoutons celles-ci : pour l'amour du cinéma, pour le talent de Brizé et celui de Lindon, pour arrêter le mépris. A bon entendeur...

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La critique de Mr K: 6/6. Dans le genre claque en pleine face, ce film se pose là. La précédente collaboration entre les deux hommes s’était révélée déjà puissante mais ici on rentre dans le viscéral avec le suivi d’une Bérézina sociale malheureusement trop courante. Face à un plan social inique qui voit la volonté des actionnaires d’un groupe allemand fermer une usine en France alors qu’elle est rentable, les ouvriers dans un premier temps ne se résignent pas. Menés par leurs délégués syndicaux, ils résistent comme ils peuvent : grève reconductible, occupation d’usine, rencontres officielles. Mais la lutte est rude, les ennemis bien groupés alors que dans les rangs des révoltés des fissures apparaissent et menacent la cohésion du mouvement. La toute fin du film m’a littéralement cueilli et laissé pantois. Honnêtement, ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti cela au cinéma.

On ne va pas se cacher que Vincent Lindon porte le film encore une fois. Il vit littéralement son rôle, donne une intensité très particulière à chaque scène où il est présent. Son personnage central attire les regards, les sympathies et parfois les inimitiés au sein même de son camp. Phagocytant la cause et l’intérêt des médias, il se bat avant tout pour la justice, conserver les emplois de tous, il est l’incarnation de la lutte. Personnage charismatique entre tous, il est à la fois fort et fragile, délicate alchimie d’un être humain torturé par une décision inhumaine qui ne respecte pas les accords passés auparavant. Ce portrait est d’une grande justesse, très attendrissant mais donne aussi envie de s’indigner et de réagir. Au fil du déroulé, on comprend de plus en plus sa logique, sa manière de fonctionner et la tension monte de plus en plus vers une fin que l’on devine tragique.

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Il est très bien entouré avec des acteurs moins connus mais au talent sans bavures. On y croit vraiment, on a l’impression de vivre avec eux ce conflit difficile qui dure et marque les esprits. D’ailleurs, un certain nombre de rôle sont tenus par des non professionnels, des personnes ayant justement vécu cette situation. Tout cela donne un réalisme et une crédibilité à l’ensemble qui force le respect et engage le spectateur vers l’empathie totale et absolue. Ce film se vit, se ressent et nous emporte loin dans nos retranchements. Vous voila prévenus, on ne sort pas indemne de cette expérience qui ne tombe jamais dans le manichéisme facile et le clichés. Ainsi, le réalisateur n’hésite pas à montrer le côté sombre du syndicalisme (clientélisme, collaboration cachée de certains avec les patrons) et propose une charge sans concession sur l’ultra-libéralisme et ses dérives, un monde où un actionnaire peut décider de la vie et de la mort de centaines de travailleurs pourtant rentables mais pas assez à leurs yeux.

Et puis techniquement c’est du grand art. La caméra faussement tremblotante qui retranscrit efficacement les moments de tensions, les plans fixes qui caractérisent à merveille les personnages rajoutant à leur humanité (même pour les dirigeants et les patrons), la musique est parfaite et accompagne magistralement le tout. Jamais tapageur, au plus proche de ses personnages et de son sujet, voila un film qui prend aux tripes, qui fait réfléchir et devrait être montré au plus grand nombre pour faire réagir les consciences et peut être infléchir quelque peu la trajectoire globale de l’évolution de nos civilisations qui tendent vers toujours plus de profit et moins d’humain. Une petite bombe cinématographique à découvrir au plus vite.

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dimanche 30 avril 2017

"Grave" de Julia Ducournau

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L'histoire : Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

La critique Nelfesque : Mea maxima culpa, nous sommes affreusement en retard pour poster cette chronique ciné. J'ai traîné, traîné, traîné. Comme une envie de garder pour moi toute seule cette petite pépite de cinéma et cette expérience incroyable... Mr K étant quelqu'un de très persévérant (ça c'est le politiquement correct de "un peu chiant sur les bords" (coucou chéri !)), je finis par ENFIN rédiger mon billet. Remarquez, ainsi je suis étonnamment en avance sur la sortie DVD du film en juillet prochain (remarquez cette belle pirouette !).

Justine est une jeune fille qui débute ses études vétérinaires. Dans sa famille, tout le monde est passé par sa nouvelle école, tout le monde a suivi ses mêmes cours, tout le monde a subi le même bizutage. Celui qui va la transformer au plus profond d'elle-même. Elle ne ressortira pas de sa première année indemne. La Justine qu'elle était jusque là n'existera plus.

"Grave", en abordant de manière frontale le bizutage, est plus subtil qu'il n'y parait. Et oui, le film de genre cache parfois son jeu et pour qui sait voir au delà des apparences, le sang et l'horreur permettent d'aborder des thèmes plus universels. Mr K et moi-même étant très friands du genre, nous ne sommes pas des psychopathes en puissance (pas que !). Ici, Julia Ducournau se sert du bizutage comme prétexte pour parler de la différence et elle le fait de la plus belle des manières.

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Justine est végétarienne. On peut se dire "oula facile de surfer sur une problématique assez en vogue ces derniers temps" ou encore "non mais franchement voilà l'idée quoi, faire devenir cannibale une jeune végé, bravo le cliché". Et bien non, il n'y a ni volonté de faire du buzz avec un sujet à la mode, ni quelconque velléité de ridiculiser  une partie de la population sous prétexte qu'elle ne mange pas de viande. Finalement que Justine soit végétarienne, on s'en fiche un peu. C'est sa transformation, la façon dont elle la vit, dont elle est perçue, son combat, sa volonté qui importent.

Justine a des certitudes. C'est une jeune fille tout ce qu'il y a de plus banale. Elle est un peu impressionnée d'entrer dans une grande école où elle ne connaît personne si ce n'est sa grande soeur qu'elle croisera de temps en temps. Elle doit se faire de nouveaux amis, peut-être tombera-t'elle amoureuse. Elle va grandir, mûrir et comme n'importe quelle jeune adulte, changera pendant ses années étudiantes. Entre ce qu'elle pense être, ce qu'elle pense ressentir et la femme qu'elle deviendra, le fossé va se creuser peu à peu et c'est seule qu'elle devra faire face à ses changements intérieures, à ses doutes, à son deuil d'une vie passée.

"Grave" m'a beaucoup touchée. C'est un film qui n'est pas à mettre sous tous les yeux pour son côté gore et dérangeant (n'allez pas montrer ça à un gamin mais ça va sans dire, ne le regardez pas non plus si vous êtes ultra-sensible) mais pour qui aime être bousculé, questionné lorsqu'il se déplace en salle, ce film est une petite pépite. Plus qu'un long métrage, c'est une véritable expérience cinématographique. "Grave" ne ressemble à aucun autre film. Les plans sont superbes et cadrent parfaitement aux propos, les acteurs sont sobres et justes, la bande son épouse le film comme une seconde peau et le sublime, la réalisatrice n'en fait pas des tonnes. Inutile de déverser des litres de sang, inutile aussi de cacher quoi que ce soit. Le bouleversement que vit Justine est viscéral et il nous est livré brut de décoffrage. Au spectateur ensuite de décoder tout ça, de le digérer et de laisser l'ensemble vivre en lui tout simplement. Un film de genre français qui ne nous prend pas pour des imbéciles, nous fait confiance et nous questionne avec sobriété, c'est beau, puissant et sans concession. Une claque comme on aime en prendre !

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La critique de Mr K : 6/6. Une sacrée claque cinématographique, la première pour ma part pour 2017 avec un film de genre différent, troublant et réalisé de main de maître. 1H38 de spectacle total, dépourvu de filtres commerciaux aseptisants et de plans attendus. Car la première force de ce film est avant tout de balayer autre part que sur les chemins ultra-codifiés du film de genre pour nous proposer autre chose entre conte cruel et récit initiatique.

Justine rentre en école vétérinaire comme tout le monde dans sa famille. Végétarienne assumée, elle se retrouve seule dans un univers qu’elle ne connaît pas : l’école vétérinaire qui accueille sa sœur aînée et qui a accueilli avant ses parents respectifs. C’est le temps de la découverte de la collocation, les premiers cours, les premiers proches et malheureusement pour elle le premier bizutage. Au cours d’une cérémonie décadente, elle va devoir pour "s’intégrer" manger de la viande crue. Au delà de la vexation et de la honte, il se passe quelque chose en elle. Des plaques, des rougeurs, des démangeaisons et un estomac jamais en paix commencent à lui rendre la vie très difficile. Perdue et déboussolée, peu à peu, elle va se rapprocher de la terrible vérité...

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Ce film est merveilleux d’interprétation tout d’abord. On ne tombe jamais dans l’excès de zèle et la volonté de trop en montrer. La réalisation est sobre et met en avant le jeu d’acteur impeccable de tout le casting. L’actrice Garance Marillier est une belle révélation qui donne fraîcheur, aspect inquiétant et flippant à son personnage en pleine métamorphose. On s’attache très vite à elle, petite fille perdue dans un univers qu’elle ne connaît pas et qui de surcroît ne se connaît pas elle-même. Les scènes s’enchaînent sans vraiment que l’on sache ce à quoi s’attendre, on espère, on sursaute, on tombe des nues et ceci toutes les dix minutes grâce à un dynamitage des codes de l’horreur au cinéma et du teen movie.

A ce petit jeu, la réalisatrice détonne en proposant une technique léchée et sans fioritures inutiles. La tension est palpable à chaque plan, chaque note de musique (la BO est top de chez top !). Julia Ducournau s’amuse à nous mener par le bout du nez et ça marche à plein régime. Les jeunes sont ici montrés sans fard dans leur réalité parfois délirante (les teufs, les regroupement de moutons face à une bagarre, le simplisme de leurs positionnements parfois) mais aussi dans le quotidien parfois morose avec les cours, le travail personnel mais aussi la découverte de l’autre, de la sexualité et le regard des autres qu’on subit ou qu’on utilise. C’est très fin, bien mené, toutes les réponses ne sont d’ailleurs pas flagrantes lors du visionnage du métrage, on se prend à réfléchir de concert en sortant de la salle pour expliciter certaines impressions, des cadrages ou des partis pris bien particuliers.

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Cela donne un film assez unique, lent dans le rythme mais ne laissant quasiment aucune échappatoire au spectateur pris dans un engrenage dans lequel la jeune Justine essaie de se débattre malgré son ignorance et parfois ses mauvaises réactions. J’ai pensé à David Cronenberg pendant cette séance, le côté organique, viscéral et psychologique est poussé au maximum. On ne ressort pas indemne d’un tel film, pas traumatisé mais profondément ébranlé et conscient d’avoir vu un film à part qui fera date dans l’histoire du cinéma. Une petite bombe franco-belge gore et poétique à la fois, à voir absolument pour les amateurs du genre qui aiment être bousculés dans leurs certitudes.

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dimanche 12 février 2017

"Juste la fin du monde" de Xavier Dolan

Juste la fin du monde afficheL'histoire : Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine.
Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancoeurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

La critique Nelfesque : Encore un film que j'avais remarqué (et comment pouvait-il en être autrement puisqu'il a reçu le Grand Prix !?) au dernier Festival de Cannes et que j'ai pu voir dernièrement grâce au Festival Télérama.

Avec une brochette d'acteurs impressionnants (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Marion Cotillard), ce huit clos fait un focus sur les relations familiales, sur les liens qui se créent ou non entre des êtres qui, de par le fait qu'ils appartiennent à une même famille, doivent de facto s'aimer. Difficulté de vivre, de trouver sa place au sein d'une fratrie, amour et désamour, jalousie, questionnement... "Juste la fin du monde" est très riche émotionnellement et chacun y trouvera des schémas déjà connus ou vécus dans sa propre famille et voit défiler sous ses yeux situations ambigües et non-dits.

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Louis a quitté la maison il y a très longtemps et ne parle plus particulièrement à sa famille depuis son départ. Metteur en scène de talent, il vit maintenant sa passion professionnelle et personnelle, loin du poids familial et de ses problématiques. Toutefois, il ressent le besoin de retrouver les siens à l'annonce de sa maladie. Louis va mourir et doit l'annoncer à sa famille. Nous suivons donc Louis lors de sa visite, un dimanche, après 12 ans d'absence. En une après-midi, les tensions s'exacerbent, les événements passées reviennent à la surface et démêler les fils d'une vie en si peu de temps n'est pas sans difficulté.

En y mettant beaucoup de lui-même, Xavier Dolan plonge le spectateur au plus près de ses personnages et les tensions sont palpables. Chaque phrase prononcée est lourde de sens ou d'affect et les dialogues entre les différents protagonistes peuvent déraper à chaque moment entre un Louis effacé, une Suzanne (sa jeune soeur) en demande d'affection, un Antoine (son grand frère) nerveux et plein de rancoeur, une Catherine (sa belle-soeur) soumise et leur mère superficielle. Les situations sont tendues, le spectateur est nerveusement éprouvé mais tout cela n'est pas sans amour. Dans "Juste la fin du monde", on aime mal mais on aime... Comme dans toutes les familles. A chacun ensuite, comme ici de faire sa vie et choisir son chemin, en accord ou en rupture avec la tradition familiale. La dernière scène est d'ailleurs lourde de sens, à titre personnel m'a beaucoup touchée et est tout à fait cohérente avec l'ensemble du film que Xavier Dolan a construit. Superbe à tous les niveaux !

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La critique de Mr K : 6/6. Une sacrée claque cinématographique pour un film que nous avions raté lors de sa sortie initiale en salle l'année dernière. Heureusement le festival Télérama a permis de rattraper cet impair tant ce film est à découvrir. C'est pour ma part, le premier du réalisateur que je vois et je pense me pencher sur son cas très vite vu les critiques élogieuses notamment d'un de ses précédents film "Mommy".

Louis va rendre visite à sa famille qu'il n'a pas vu depuis douze ans, il doit leur annoncer sa mort prochaine. Dans un huis clos tendu de 1h40, le réalisateur explore la mécanique familiale révélant les cassures et dysfonctionnements qui se sont accumulés avec le temps qui passe et le caractère de chacun. Louis (Gaspard Ulliel) est quelqu'un d'effacé qui appréhende ce retour aux sources entre une mère fantasque et maladroite (Nathalie Baye), un grand frère hégémonique et violent (Vincent Cassel), une belle sœur écrasée par le poids de son mari (Marion Cotillard) et une petite sœur qu’il n'a pas réellement connue (Léa Seydoux). À travers leurs discussions communes, les dialogues plus intimistes qu'ils s'accordent les uns aux autres, transparaît doucement un mode de fonctionnement et une grande souffrance que chacun semble vouloir ne pas regarder, accepter.

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Le film a une force peu commune avant tout par le talent de Xavier Dolan à diriger ses acteurs qui tous explosent les clichés et leur jeu d'acteur. Le ton est toujours juste, très intimiste (on pénètre vraiment dans l’intimité familiale) et chacun rivalise de sensibilité sans pathos, exagération et autres scories inhérentes parfois au genre dramatique. C'est la vraie vie, avec de vrais gens même si ce sont des acteurs de renom qui tiennent les rôles. Tous à leur manière apportent une pierre à cet édifice qui nous parle forcément à un moment à un autre, les notions abordées pouvant être bien souvent appliquées à nos propres vies et à nos expériences. C'est parfois grinçant, amusant mais aussi profondément mélancolique et dramatique. Certains passages sont autant d'uppercuts que l'on reçoit, que l'on accepte finalement au nom de cette chronique familiale si en adéquation avec son temps et ses codes.

Juste la fin du monde 2

La technique du réalisateur est au diapason, ce dernier étant bourré de talent malgré son jeune âge. Il tient d'ailleurs beaucoup de postes allant de la caméra, au scénario, aux dialogues et même à l’élaboration des costumes. Les images sont belles, les personnages traités avec une minutie et un amour peu commun, la musique enveloppe délicatement l'ensemble qui séduit et fait réfléchir. C'est donc une expérience peu commune, totale dirais-je même, que le parcours de Louis qui tente de dépasser ses difficultés relationnelles pour avouer sa vérité. On sent que tout peut basculer à n'importe quel moment lors d'une innocente balade en voiture, d'une cigarette fumée dans le jardin ou lors de face à face tendus avec chacun des membres de la famille. Bien souvent, la tension retombe sans pour autant que rien ne soit réglé tant une chape de plomb et les usages en cours chez cette famille semblent bloquer tout bond en avant, toute évolution de la situation actuelle.

C'est beau, c'est fort, ça prend aux tripes et on ressort sonné de cette séance. On en a parlé pendant tout le trajet du retour et même après avec Nelfe tant ce film nous a ému et interpellé. À voir absolument !

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vendredi 3 février 2017

"Moi, Daniel Blake" de Ken Loach

Daniel Blake afficheL'histoire : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l'obligation d'une recherche d'emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au "job center", Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d'accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider...

La critique Nelfesque : "Moi, Daniel Blake" est un film que j'avais très envie de voir depuis la dernière édition du Festival de Cannes où il a remporté la Palme d'Or. Mais voilà, on ne fait pas toujours ce que l'on veut et lors de sa diffusion en octobre dernier, je n'ai pas pu y aller. C'est maintenant chose faite grâce au Festival Télérama qui permet chaque année d'aller à la repêche (ça me rajeunit !) à tout petit prix. C'est seule que je me suis dirigée vers notre salle obscure, Mr K n'étant pas friand de ce type de films...

Daniel Blake 4

... Et ça peut se comprendre tant le cinéma de Ken Loach s'inscrit dans le présent et dans le cinéma dit social, dont "Moi, Daniel Blake" est un parfait exemple. Ici, on ne va pas vraiment au cinéma pour se changer les idées et pour passer un bon moment de détente joyeuse. Ah ça non ! Ken Loach nous plonge dans la société contemporaine, sans bouée de sauvetage et n'hésite pas parfois à nous mettre la tête sous l'eau.

On suit ici Daniel Blake qui, quasi soixantenaire, ne peut plus travailler suite à un accident cardiaque sur un chantier. Ironie de l'histoire, le Job Center (équivalent du Pôle Emploi britannique) l'oblige à prouver qu'il est en recherche d'emploi pour lui verser les indemnités auxquelles il a droit. Du travail, de l'argent à la fin du mois. Plus de travail, place à la galère administrative et aux situations kafkaïennes qui vont avec. C'est au Job Center qu'il rencontre un jour Katie, mère célibataire de deux enfants qui arrivant en retard à son RDV avec son "conseiller", suite à un problème de bus, voit ses versements d'indemnités suspendus et menacée de radiation.

Daniel Blake 3

"Moi, Daniel Blake" fait l'état des lieux de ce qu'est la couverture sociale actuelle en Angleterre. Situations ubuesques, technocratie, déshumanisation, ce film fait mal au coeur et met le spectateur en situation de malaise entre indignation, tristesse et résignation. Les vies de Daniel et Katie sont totalement bousculées par leurs problèmes de travail, de santé et d'argent. Malgré tout, ils vont se soutenir, avec le peu qu'ils ont et faire en sorte que la vie soit un peu moins difficile (toute proportion gardée).

Certaines scènes sont effroyables et nous tombent dessus comme des coups de massue. Je pense notamment à celle où Katie doit se rendre avec ses enfants à la Banque Alimentaire. Un moment éprouvant où honte, désarroi et abattement envahissent le personnage devant les yeux inquiets de ses enfants. Cette scène m'a littéralement prise à la gorge. Comment la misère sociale peut toucher tout le monde, combien il est difficile de garder la tête haute lorsque les obstacles sont si élevés... Impossible de rester insensible aux trajectoires de vie que "Moi, Daniel Blake" nous donne à voir.

Daniel Blake 2

Certains diront que cette force de dénonciation est aussi une faiblesse, celle de tomber dans le misérabilisme. Chacun peut être tenté de penser qu'il est plus facile de plaindre que de se relever. Mais après avoir vu ce film, comment ne pas être convaincu que les personnes touchées par la pauvreté pour x raisons ne cherchent pas à s'en sortir par tous les moyens ? Comment ne pas voir le parcours du combattant qu'ils doivent arpenter ? Débrouille, entraide et surtout bienveillance entourent ce film. Daniel devient le grand-père que les enfants de Katie n'ont jamais eu, Katie trouve une aide précieuse en Daniel et ce dernier, une raison de vivre et d'être utile.

Daniel Blake 1

"Moi, Daniel Blake" est un très joli film qui montre que la vie est dure, que tout est fait pour la rendre encore plus compliquée parfois mais qu'ensemble, avec des petites choses et une bonne dose de solidarité, nous pouvons améliorer un peu l'ordinaire. Ce n'est pas la panacée mais ça met du baume au coeur dans un quotidien parfois très gris pour certains. Une bouffée d'oxygène salvatrice et indispensable. Les petits bonheurs de chaque instant, la simple présence, l'attention portée viennent contrebalancer l'aspect rude du film. C'est la première fois que je vis une séance de cinéma, hors avant-première, qui se termine sur un générique silencieux sous les applaudissements de spectateurs émus dans la salle. Tous ont applaudi tous les Daniel Blake pour ce qu'ils étaient, sont et seront : des hommes debout.

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vendredi 27 janvier 2017

"Paterson" de Jim Jarmusch

Paterson affiche

L'histoire : Paterson vit à Paterson, New Jersey, cette ville des poètes, de William Carlos Williams à Allen Ginsberg, aujourd’hui en décrépitude. Chauffeur de bus d’une trentaine d’années, il mène une vie réglée aux côtés de Laura, qui multiplie projets et expériences avec enthousiasme et de Marvin, bouledogue anglais. Chaque jour, Paterson écrit des poèmes sur un carnet secret qui ne le quitte pas...

La critique Nelfesque : Drôle de film que ce "Paterson"... Entre beauté des plans et vacuité du propos, il m'a laissée quelque peu sur ma faim...

Visuellement, "Paterson" est soigné et immersif et certains plans sont de toute beauté. En plaçant sa caméra au plus près des personnages, Jim Jarmusch nous plonge dans leurs états d'esprit. Ambiance contemplative, nous sommes ici spectateur de la vie de Paterson, comme il est lui-même spectateur de la sienne tant le personnage est indolent.

Pendant 2h, Paterson se regarde descendre la rue pour aller travailler, conduire son bus, manger, aller dans le sens de sa compagne, promener son chien, boire une bière au bar... Et pendant ce temps là, on baille...

Paterson 1

Mais Paterson est un artiste, du moins c'est ce que pense sa copine et ce qu'il s'imagine. Tous les jours, il consigne dans son carnet des poèmes sur son quotidien. De son petit dej' à la boite d'allumettes de la cuisine, tout y passe. Il faut adhérer à ce genre de poésie pour vraiment apprécier le film. Ce n'est pas mon cas et c'est de là, je pense que vient mon manque d'intérêt pour "Paterson". Voir quelqu'un se regarder le nombril et faire des vers sans rimes à la gloire de son radio-réveil, perso, ça me passe complètement au dessus de la tête (bon, ok, je sais, pour le coup j'avoue ne pas être très objective).

Paterson 4

Paterson vit à Paterson, ville de poètes connus, et par là même sent le poids de la "tradition" locale peser sur ses épaules. Il écrit ses poèmes pour lui seul, dans un carnet personnel que personne ne lit jamais. Il ne compte pas en faire son métier, freine des quatre fers lorsqu'on lui soumet l'idée d'envoyer ses textes à une maison d'édition. C'est son petit plaisir, son besoin vital pour affronter son quotidien terne et vide. Sa copine fantasque est complètement différente, s'éparpille dans tous les sens et finalement ne va pas plus loin que lui. Comme si la ville de Paterson était un aspirateur à velléités créatrices mais où chacun erre sans but.

C'est donc toute désoeuvrée que j'ai quitté la séance de "Paterson", sans avoir vraiment l'impression d'être passée à côté de ce film mais avec le sentiment d'avoir perdu 2h de ma vie devant un long métrage creux qui ne m'a pas du tout touché et qui ne m'a rien apporté. Il y a un petit côté asiatique dans ce film, dans le sens où tout est contenu, où rien ne dépasse des bords et où l'excès de sentiments et de réactions n'a pas sa place. Le genre de film qui me laisse un sentiment de malaise et d'étouffement. Vous allez voir que ce n'est pas du tout le cas pour Mr K...

Paterson 6

La critique de Mr K : 6/6. Une belle claque cinématographique de janvier après ma déception de Rogue one. Pour le coup, on ne peut pas faire plus différent que ces deux films !

On suit une semaine de la vie de Paterson, un conducteur de bus de la ville portant son nom où il est né et a grandi. À ses heures perdues, il aime écrire des poèmes dans son carnet secret qui l’accompagne où qu’il aille. Il partage sa vie avec Laura, une jeune femme fantasque qui multiplie les projets, rayonne de vie et un bouledogue anglais nommé Marvin aussi taciturne que farceur à sa façon. Le réalisateur nous invite à suivre une semaine d’existence de Paterson entre son travail, ses moments d’intimité en famille et ses promenades du soir en sortant Marvin.

Paterson 5

Passez votre chemin si vous les aimez les films virevoltants aux multiples rebondissements, le dernier Jarmusch s’apparente plus à une œuvre japonisante dans sa manière d’être développée. Le rythme est lancinant, très très lent, l’attention du spectateur étant concentré sur la splendeur du métrage avec des plans de toute beauté, une musique hypnotisante et une répétition des journées qui laisse peu de place à d’éventuels événements. Plus que la vie de Paterson en elle-même, c’est plus le contexte, ce qui l’entoure et nourrit ses poésies qui sont le sujet du film : les discussions des passagers du bus, le bruit de la cascade de Paterson (attraction touristique de la ville), les rues embouteillées, un écureuil qui traverse la route, la vie nocturne dans un bar (dont un couple déchiré hilarant) et toutes une série de mini événements qui donnent à voir une ville américaine en crise mais qui essaie de survivre malgré tout.

Les personnages dans cet écrin très bien ficelé ressortent nettement du lot entre un Paterson limite neurasthénique à la sensibilité à fleur de peau et qui égraine les mots comme autant de témoignages de sa réelle vision du monde, Laura qui est bien cintrée dans son genre, obnubilée par les motifs noirs et blancs de ses cupcakes, de la déco de la maison en passant par une guitare qu’elle vient d’acquérir. Tous les éléments sont ponctués par les phases d’assoupissement et les grognements de Marvin qui n’est pas loin d’être la star du film. Les acteurs à tous les niveaux sont très justes dans leurs registres et donnent une densité incroyable aux rapports humains et chaque mot / geste / ou intention est perceptible et apporte sa pierre à l’édifice de cette fable poétique plus complexe qu’elle n’y parait.

Paterson 2

Car la poésie transpire de partout dans ce film de deux heures. Il y a les mots de Paterson, les influences qui le nourrissent entre paysages et activités humaines, les références littéraires d’une ville qui a connu un certain nombre de poètes reconnus outre atlantique. Loin d’être la poésie ultra-codifiée et versifiée, les textes récités au cours du film sont de la pure souche US avec une poésie du quotidien où il peut être question de prunes au frigidaire, de la boite d’allumettes du foyer ou encore d’une cascade de cheveux tombant sur les épaules d’une femme. C’est parfois déroutant mais assez inspirant pour faire décoller le film malgré finalement un scénario où il n’y a presque pas de rebondissements.

On se laisse conduire tranquillement par un Jim Jarmusch au sommet de sa forme en terme de technique, chaque plan ou travelling est une petite merveille et les pistes de lecture sont multiples. Ode à la vie tranquille, au calme, à l’introspection (le héros n’a pas de portable), Paterson est d’une délicatesse inouïe et nous invite à partager une vison zen et apaisée de l’existence malgré les aléas qui peuvent nous atteindre. Tout bonnement lumineux !

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samedi 9 juillet 2016

"La Tortue rouge" de Mickaël Dudok de Wit

La Tortue rouge affiche

L'histoire : À travers l’histoire d’un naufragé sur une île déserte tropicale peuplée de tortues, de crabes et d’oiseaux, La Tortue rouge raconte les grandes étapes de la vie d’un être humain.

La critique Nelfesque : J'avais remarqué ce film d'animation lors de la dernière édition du Festival de Cannes mais il m'était sorti de la tête. France Info étant partenaire du film, les journalistes officiant sur ses ondes ont fait pas mal de promo lors de sa sortie et nous nous sommes un peu plus penchés dessus avec Mr K jusqu'à avoir furieusement envie d'aller voir. Chose que nous fîmes.

"La Tortue rouge" n'est pas un film comme les autres. D'aussi loin que je m'en souvienne, je ne crois pas avoir vu une pareille oeuvre un jour. Ce film sans paroles, où bruits de la nature et musique collant parfaitement aux propos sont omniprésents, fait la part belle aux sensations et au ressenti. Le spectateur ne peut s'empêcher de se transposer et s'imaginer à son tour échoué sur une île déserte. Que ferions-nous ? Comment appréhenderions-nous notre environnement ? Quelles idées nous passeraient alors par la tête ?

Nous suivons ici un homme dont nous ignorons tout. Sans nom, sans profession défini, il n'est déterminé par aucun signe extérieur. C'est simplement un homme, d'une vingtaine d'années lors de son naufrage. Ici, sur cette île peuplée de crabes et d'insectes, il va chercher un moyen de reprendre le large et construire des radeaux mais inlassablement une tortue rouge détruira ses frêles esquifs.

La Tortue rouge 4

De rage et de désespoir, il va alors commettre un acte qui va changer sa vie à tout jamais. Cet acte symbolique, dont je ne vous parlerai pas en détail, pas plus que je vous ne donnerai ma théorie sur la suite qui en découle pour ne pas vous gâcher la surprise et influencer votre jugement, va faire basculer le récit dans l'étrange.

La Tortue rouge 1

Plus qu'elle ne se regarde, "La Tortue rouge" est une oeuvre qui se ressent. Difficile d'en parler sans en dire trop mais une chose est sûre : ce film vous bouleversera ou vous laissera complètement indifférent. Il n'y a pas de demi mesure possible. Soit elle parlera à une partie de vous-même par les thématiques qu'elle aborde (vieillesse, famille, parentalité, mort, solitude, amour...) soit elle vous ennuiera parce que foncièrement ici il ne se passe pas grand chose d'autres que le cours d'une vie, tout simplement.

Oui mais quel bel écrin pour ce parcours ! Avec des paysages et des couleurs sublimes (les camaïeux changeants de l'horizon dont je ne me lasse pas), des petits clins d'oeil attendrissants (les petits crabes curieux), un rythme lent et contemplatif et un grain unique faisant penser à la photographie argentique, ce film touche autant les âmes sensibles que les esthètes. A voir et revoir sans modération tellement c'est beau, à tous les niveaux !

La Tortue rouge 2

La critique de Mr K : 7/6. Oui, oui vous avez bien lu, une note abracadabrantesque pour un film qui m'a "liquéfié" littéralement à la sortie de la salle. On touche ici au sublime, à la perfection... Ça faisait bien longtemps que ça ne m'était pas arrivé. Le postulat est simple : un naufragé se retrouve isolé sur une île déserte avec pour seuls compagnons de drôles de petits crabes et des tortues. L'une d'entre elles qui donne son titre au métrage de part son étonnante couleur va modifier à jamais son destin.

La Tortue rouge 5

Inutile d'en dire plus pour ne pas gâcher les surprises à venir, sachez simplement que ce récit s'apparente à une belle métaphore sur l'existence humaine. Sans paroles, le métrage nous immerge au plus près de cet homme seul qui tente de survivre et au début surtout de quitter cette île. Le film alterne découvertes de la nature, petits moments à tonalité légère avec des crabes facétieux et moments de tensions forts comme la chute dans un trou d'eau ou l'imminence d'une catastrophe naturelle. Mais peu à peu, le ton s'épaissit, révélant la densité des éléments abordés à travers des moments de vie croqués fort justement par un réalisateur au talent immense.

La Tortue rouge 3

Ne vous laissez pas abuser par les traits minimalistes des dessins, le film fourmille d'idées et de références que chacun appréhendera à son niveau qu'il soit jeune ou moins jeune. Les décors sont de toute beauté avec des couleurs magnifiques virant parfois à la bichromie notamment dans les scènes se déroulant de nuit. Naturalisme et onirisme se mêlent présentant un récit foisonnant et poignant. La vague des émotions nous emporte très loin, le tout bercé par une bande originale soulignant parfaitement la beauté de l'ensemble. On navigue entre partitions et envolées lyriques à la Sébastien Tellier, et parfois vers des sonorités que n'auraient pas reniés les Pink Floyd de la période Meddle.

C'est les yeux tout humides que je suis sorti de cette séance vraiment hors-norme. Ce film est une perle alliant richesse graphique, humanisme profond et expérience cinéphile incroyable. Franchement… Ne passez pas à côté au risque de le regretter plus tard !

mercredi 11 mai 2016

Tout un festival !

FILM-HOLLAND-2550

Dessin de Plantu tiré de son blog

jeudi 15 octobre 2015

"Asphalte" de Samuel Benchetrit

asphalte afficheL'histoire : Un immeuble dans une cité. Un ascenseur en panne. Trois rencontres. Six personnages.
Sternkowtiz quittera-t-il son fauteuil pour trouver l’amour d’une infirmière de nuit ?
Charly, l’ado délaissé, réussira-t-il à faire décrocher un rôle à Jeanne Meyer, actrice des années 80 ?
Et qu’arrivera-t-il à John McKenzie, astronaute tombé du ciel et recueilli par Madame Hamida ?

La critique Nelfesque : Gros gros coup de coeur pour cet "Asphalte" de Samuel Benchetrit, sorti en salle la semaine passée et en sélection officielle du dernier Festival de Cannes. Laissez en plan tout ce que vous étiez en train de faire maintenant, laissez tomber la lecture de ce billet et courez immédiatement voir ce film en salle !

Parce que ce long métrage est un ovni dans le paysage cinématographique français et international, parce que l'on aime le cinéma pour ça, pour ces bulles magnifiques et fascinantes, parce qu'en allant voir "Asphalte" on vit une expérience hors du temps pendant 1h40, parce que c'est beau, drôle et touchant à la fois...

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Focus sur 3 couples de personnages : Sternkowtiz est un vieux garçon qui vient de perdre sa mère et va rencontrer une infirmière de nuit, Charly vit seul et va accueillir une nouvelle voisine de palier, Mme Hamida va voir surgir dans son salon un astronaute tout droit venu de Mars. Quelle est la probabilité pour que ces 6 hommes et femmes se rencontrent ? Aucune, et pourtant chacun va aller à la rencontre de l'autre avec pudeur, poésie et tendresse. "Asphalte" est le télescopage de 6 solitudes et un bijou d'humanité.

Benchetrit nous livre ici un film de grande qualité avec des choix de réalisation parfois déroutants. Pas de générique, un format carré que personnellement je n'avais jamais vu au cinéma (et pourtant je suis une habituée des salles obscures), une économie de mots... En s'attachant aux ressentis de chaque personnage, à leurs personnalités profondes, à leurs doutes, leurs espoirs, leurs blessures, Benchetrit donne à voir aux spectateurs que nous sommes un long métrage émouvant et poétique. Du genre de films qui vous touchent en plein coeur et continuent de vous accompagner une fois la lumière rallumée.

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"Mais dites donc, il est pas un peu bobo chiant votre film là !?" Oh que non ! De par les situations tragi-comiques, les moments d'incompréhension ou complètement saugrenus, Benchetrit apporte une dimension comique à l'ensemble. Un savant mélange casse gueule qui aurait pu tomber complètement à plat mais qui savamment dosé donne une oeuvre hors du commun, authentique et envoûtante.

"Asphalte" est une expérience cinématographique qui se vit plus qu'elle ne se raconte. Et encore, je n'ai même pas parlé des acteurs tous plus talentueux les uns que les autres et tous habités, impressionnants de justesse, par leurs rôles. Et cette BO qui colle parfaitement à l'ambiance. Ecoutez, prenez votre place et vous verrez tout ça par vous même ! Il faut faire vivre ce film. Vraiment...

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La critique de Mr K : 6/6. Quelle claque! Sans doute, mon film préféré de cette année 2015 qui n'est pas encore terminée. Je suis sorti tout ému de cette séance pas comme les autres entre poésie urbaine et solitudes qui s'entrechoquent. On rit, on pleure, on réfléchit, on y repense les jours qui suivent le visionnage… le cinéma c'est ça!

Reprenant deux nouvelles de ses Chroniques de l'Asphalte (que Nelfe a repéré avant moi lors d'un craquage et qu'il va falloir que je lui subtilise), Benchetrit nous offre un petit conte moderne se déroulant dans une cité imaginaire et nous propose de suivre pendant une heure quarante, six habitants d'une barre HLM en décrépitude: une vieille actrice oubliée va rencontrer un adolescent livré à lui-même à cause de sa mère absente, un misanthrope égoïste va tomber sous le charme d'une infirmière de nuit fatiguée de la vie et un astronaute américain tombé du ciel va devoir se réfugier chez une vieille kabyle en attendant que la NASA vienne le chercher. Difficile d'en dire plus sans en révéler trop, sachez simplement que tout ce petit monde est à sa manière livré à la solitude et que ces différentes rencontres / interactions vont changer leur manière de voir et de se voir.

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Ce film est magique et assez unique même si on peut parfois le rapprocher du cultissime Delicatessen pour son côté doux-dingue par moment ou encore d'Amélie Poulain dans les intentions et le caractère bienveillant des personnages. L'univers clos est propice au décalage au coin des couloirs et des appartements qui transpirent le vécu, la promiscuité et les histoires personnelles. Bien qu'impersonnels, les espaces publics sont les témoins de nos existences et y jouent un rôle important comme l'ascenseur qui est sujet de litige entre le personnage interprété par Gustave Kervern (Mon doux, mon beau, j'adorais déjà ce mec dans Groland, il m'a ému aux larmes dans ce film) et les autres locataires ou encore la sortie du personnel de l’hôpital où travaille Valeria Bruni-Tedeschi. Le gris domine, les habitants ont des vies peu reluisantes mais dans ces lieux improbables vont naître des relations extraordinaires, des petits moments de pur bonheur qui font remonter la pente, un peu à la manière d'Ensemble, c'est tout de Gavalda.

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Les acteurs sont tout bonnement magnifiques et nous font aimer tous les personnages sans exception. Isabelle Huppert est magnétique en actrice sur le déclin qui sombre dans l'alcool et le fils du réalisateur qui joue l'adolescent habitant au même étage lui renvoie les répliques sans rougir, l'alchimie est immédiate et l'évolution de cette relation se conclut avec un moment sensationnel où il lui fait répéter un rôle théâtral. L'émotion est là, pure et sans effet de manche. On y croit, on est bluffé. Même chose, pour Gustave Kervern et Valeria Bruni-Tedeschi, tous les deux magistraux dans la fragilité qu'ils incarnent chacun à leur manière mais qui se complètent idéalement. Là encore, on reste pantelant devant leurs moments de discussion et les fils qui se nouent. Le troisième pan du film construit autour de l'astronaute US et la vieille kabyle promettait plus de légèreté. Ce n'est pas faux, des situations cocasses dérident le spectateur et le font très souvent rire (les incompréhensions, le couscous) mais quelques passages restent d'une force émotionnelle rare comme le récit des croyances grecques sur la vraie nature des étoiles, la fuite d'eau sous l'évier ou encore les souvenirs d'Aziza concernant son fils en prison. Un souffle intimiste et profondément bouleversant règne sur ce film qui captive, intrigue et émeut au possible. Mention spécial aussi aux deux zonards amateurs de marijuana qui sans parler ont une présence incroyable et drolatique à souhait.

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La réalisation est aux petits oignons. Au départ les séquences s’enchaînent très rapidement, par petites touches comme les pièces de différentes existences qui ne sont pas amenées à se croiser. Puis, Benchetrit rallonge et développe davantage pour donner de la densité et de la profondeur à ces êtres qui se débattent avec leur profonde solitude. L'effet est très réussi, le rythme s'accélérant et emportant avec lui un spectateur médusé et conquis. On ressort heureux, un peu mélancolique et profondément bouleversé. Un film à voir, à revoir et à revoir encore!

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