samedi 14 septembre 2019

"Once Upon a Time... in Hollywood" de Quentin Tarantino

One upon a time affiche

L'histoire : En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus.

La critique Nelfesque : Comme tout Tarantino qui sort au cinéma, doit-on vraiment encore le présenter ? Rien qu'avec son nom, le réalisateur est assuré de remplir les salles. Souvent, c'est justifié, parfois, on se dit que non (ou alors, je suis devenue très exigeante avec le monsieur). Il a ses fans et ses détracteurs. On peut lui reprocher tout ce que l'on veut, Tarantino est un passionné et avec "Once upon a time in... Hollywood", il nous fait une fois de plus une démonstration de cinéma.

Le duo Leonardo DiCaprio / Brad Pitt fonctionne parfaitement. Quel plaisir de retrouver ces deux grands acteurs côte à côte et constater qu'ils étaient faits pour être réunis. Outre le fait qu'ils soient extrêmement beaux gosses (mention spéciale pour Brad Pitt... (Oh Mon Dieu, il est de plus en plus beau avec le temps ! (*parenthèse midinette off*))) et les hommes qu'ils sont dans la vie de par leurs engagements (si toutes les "stars" pouvaient mettre à profit leurs notoriétés comme ils le font...), leurs qualités d'acteurs ne sont plus à prouver. Avec un côté décalé et une touche savamment dosée d'humour, on ne peut que savourer ce moment.

One upon a time 2

Car de l'humour, il y en a dans "Once upon a time..." ! Sans se prendre au sérieux, la fine équipe nous offre ici des moments à la fois tendres et grinçants. DiCaprio dans son rôle d'acteur en voie d'"has-beenisasion" et en pleine crise existentielle concernant sa carrière va de pair avec un Brad Pitt, cascadeur à la force tranquille qui mène sa vie sans prise de tête. Ni loosers pour autant, ni caricaturaux, ces personnages nous montrent bien toute l'ambivalence de la célébrité, ses revers et les angoisses que peuvent éprouver les acteurs par moments.

En parallèle, c'est toute l'industrie du cinéma qui est abordée avec notamment la carrière d'actrice et la vie privée de Sharon Tate avec le lancement de son dernier film, Matt Helm règle son comte en 1968. Sur le papier, j'avais un peu peur de ce volet là du long métrage, connaissant bien l'issue funeste de son histoire... Tarantino a pris un parti assez osé ici et j'en suis ressortie absolument ravie, "Once upon a time..." terminant ainsi sur une note radicalement différente de celle à laquelle je m'attendais et me donnant la larme à l'oeil tant celle-ci est loin de la réalité. Trash, jouissive mais aussi mélancolique et extrêmement triste dans ses ultimes instants. Une belle réussite.

One upon a time 1

Et puis il y a le talent de Tarantino. La beauté des plans, la direction d'acteurs, la restitution de l'époque, le choix de la BO... Les 2 h 40 que comptent le film passent à une vitesse folle et la lumière se rallume avec nos exclamations ("Déjà !?"). J'étais moyennement motivée pour aller le voir en salle et un ami nous y a fortement incité. Il a bien fait !

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La critique de Mr K : 6/6. Quentin Tarantino revient aux affaires avec un très bon métrage, son meilleur à mes yeux depuis Jackie Brown. Pendant 2h45, le spectacle est total avec un scénario séduisant, une technique parfaite et des acteurs au diapason. Rajoutez un soupçon de mélancolie avec une fin inattendue et vous obtenez un pur moment de cinéma comme on aimerait en voir plus souvent.

Le postulat de base est simple, on suit le quotidien de deux potes évoluant dans le Hollywood des années 60, âge d’or d’une certaine idée du cinéma. L’un est un acteur de seconde zone (DiCaprio), l’autre est sa doublure-cascade officielle (Brad Pitt) aux fonctions variées et multiples (chauffeur, réparateur d’antenne, confident...). On suit donc les préparations de tournage, les atermoiements de DiCaprio, les soirées enlevées et les bonnes bitures qui rassurent. En parallèle, on croise régulièrement Sharon Tate qui se révèle à Hollywood, s’est mariée récemment avec Polanski et attend un enfant. On a alors tous en tête l’horrible fait divers la concernant avec son meurtre sordide par la Manson family (que l’on va croiser aussi). L’appréhension ne fait donc que grimper durant tout le film mais j’avais oublié qu’avec Tarantino, on pouvait s’attendre à tout et je peux vous dire que je n’ai pas été déçu.

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J’ai été tout d’abord épaté par le duo de buddy guys servi sur un plateau par DiCaprio et Pitt. Ces deux là étaient vraiment fait pour tourner ensemble. Certaines âmes chagrines ont parlé dans leurs critiques de cabotinage, il y en a souvent chez Tarantino, je dirai même que c’est un peu sa marque de fabrique notamment avec les longues scènes de dialogues. Ici aucune des deux têtes d’affiche ne prend le pas sur l’autre, ils se complètent à merveille, on aime suivre les aléas émotionnels de DiCaprio qui passe vraiment par tous les états et campe une star en plein doute assez touchante et drôle à la fois. Brad Pitt, c’est la force tranquille, le personnage solaire sûr de lui malgré une vie chiche et sans réel relief. Employé par DiCaprio, il est plus qu’un employé à tout faire et le film se déroulant, on en a de plus en plus de preuves, et cette relation d’amitié est magnifiquement peinte par un Tarantino toujours aussi attentionné envers ses personnages. Les seconds rôles ne sont pas en reste avec une peinture d’une rare justesse sur le milieu du cinéma et notamment des hommes et femmes de l’ombre. On croise avec plaisir Al Pacino, Kurt Russel ou encore Michael Madsen pour un petit passage éclair. Margot Robbie est éclatante en Sharon Tate. Casting de rêve !

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La reconstitution de l’époque est incroyable. Chaque plan, chaque scène est léchée nous plongeant dans la fin des sixties dans un réalisme de tous les instants. Les voitures, les fringues, la musique omniprésente (la BO est une tuerie !), le mobilier, les mœurs... tout est là. Belle peinture aussi de la Manson family qui fait vraiment froid dans le dos avec un gourou complètement cintré qui a osé croisé l’idéal peace and love avec le nazisme. Le propos du film ne porte pas entièrement sur eux mais les moments les mettant en scène sont glaçants. Et puis, il y a Hollywood avec ses producteurs, ses acteurs névrosés, ses tournages, ses espoirs et ses désillusions. L’hommage est beau et prend aux tripes durant tout le métrage. Enfin, il y a tout ce qui tourne autour de Sharon Tate. Là où certains ont trouvé le principe malsain, j’ai trouvé au contraire Tarantino diablement malin avec une fin très ingénieuse et pour le coup encore plus triste que si il avait relaté les faits réels. À chacun de juger mais sachez que j’ai été entièrement convaincu trouvant Tarantino sur l’ensemble de ce film beaucoup plus fin que d’habitude.

Once upon a time... in Hollywood est à voir absolument au cinéma où toutes les qualités susnommées sont transcendées par un cinéaste au sommet de sa forme tant au niveau du contenu que de la forme. Je ne vous cache pas ma satisfaction de le voir revenir à un tel niveau d’exigence, j’en viens même à espérer son prochain film avec impatience.

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mercredi 3 juillet 2019

"Parasite" de Bong Joon-Ho

Parasite afficheL'histoire : Toute la famille de Ki-taek est au chômage, et s’intéresse fortement au train de vie de la richissime famille Park. Un jour, leur fils réussit à se faire recommander pour donner des cours particuliers d’anglais chez les Park. C’est le début d’un engrenage incontrôlable, dont personne ne sortira véritablement indemne...

La critique Nelfesque : Cela fait déjà plusieurs semaines que nous sommes allés voir "Parasite" au cinéma et je n'ai pas pris le temps de venir vous en parler jusqu'à présent. Il est toujours à l'affiche dans quelques salles si vous ne l'avez pas encore vu et "au pire" il restera la version DVD à découvrir d'ici quelques mois.

"Parasite" est le dernier film de Bong Joon-Ho, la Palme d'Or du dernier Festival de Cannes. Le moins que l'on puisse dire c'est que ça décoiffe et que ça a étonné plus d'un spectateur dans notre salle de projection qui sans doute s'étaient déplacés grâce au label "cannois". C'est sûr que côté Palme, ces dernières années, les amoureux de cinéma étaient plus habitués à des choses plus conventionnelles (ce qui ne présage en rien de la qualité des films primés d'ailleurs). Avec "Parasite", on dépoussière Cannes et ça fait du bien ! Film coréen trash dans les idées et les images parfois, comme souvent sous cette bannière, avec lui on est bousculé et on sent la tension monter petit à petit tout au long du film pour atteindre son apogée dans la scène finale. Et croyez-moi, le terme "apogée" prend ici tout son sens.

Parasite 1

Le cinéma asiatique est particulier. Fait de lenteurs et d'ambiances, on accroche complètement ou on y est allergique. Je ne suis pas adepte de tous les cinémas de ce continent mais je dois dire que j'ai une tendresse particulière pour les films qui viennent de Corée, à la croisée des chemins entre tradition et provocation de bon aloi.

Nous suivons ici une famille de coréens désargentés qui va peu à peu s'immiscer dans la vie de la famille Park, bourgeois navigant dans d'autres sphères que la leur. Le fils a l'opportunité de rentrer au service des Park en tant que prof d'anglais pour leur fille. Flairant le bon filon, il va progressivement faire embaucher toute sa famille sous de fausses identités, des références usurpées et d'habiles stratagèmes. Tout d'abord pour assurer à tous une meilleure condition, un travail régulier et des rentrées d'argent plus que correctes, les membres de cette famille vont aussi afficher leur opportunisme et leur jalousie. Mais qui peut-on réellement blâmer dans ce cas ? La société est ainsi faite que des fossés se creusent entre les riches et les pauvres et on en a ici une illustration criante de réalisme et d'émotions vives.

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Le poids des convenances, le mépris des classes, la survie, l'opportunisme et les limites morales de chacun sont autant de sujets soulevés par Bong Joon-Ho avec finesse mais aussi avec force lors de certaines scènes. On est littéralement pris à la gorge par la détresse qui émane de la pellicule, par le manque de respect et les signes de dédain ordinaire. Pour autant "Parasite" ne fait pas dans le manichéisme puisque les actes choquants se retrouvent à part égale chez les deux familles et on ne peut véritablement se ranger dans un camp ou dans l'autre tant certains aspects humains sont répugnants des deux côtés.

Dans le Larousse, "Parasite" a 4 définitions : Organisme animal ou végétal qui se nourrit strictement aux dépens d'un organisme hôte d'une espèce différente, de façon permanente ou pendant une phase de son cycle vital / Personne qui vit dans l'oisiveté, aux dépens d'autrui ou de la société / Dans l'Antiquité, individu qui était admis à la table d'un riche, en échange de sa clientèle ou de ses mots d'esprit / Perturbation ou bruit électromagnétique qui trouble le fonctionnement d'un appareil ou superpose un bruit à un signal utile. Jamais un film n'aura aussi bien porté son nom. Absolument brillant sous tous les aspects !

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La critique de Mr K : 6/6. Encore une sacrée Palme d’Or à mon actif avec ce film coréen primé cette année. Joon-Ho Bong avec Parasite propose un superbe métrage entre rires, larmes et dénonciation sans fard de l’évolution de nos sociétés et notamment du clivage entre classes pauvres et classes supérieures. Durant plus de deux heures, on ne s’ennuie à aucun moment, passant d’un état à un autre sans vergogne avec un effet final assez bluffant qui donne à réfléchir longtemps après le visionnage.

On suit au départ une famille très pauvre qui habite dans un appartement semi-enterré. Tous au chômage, vivant d’expédients et de menues arnaques, ils vivent en harmonie, chacun avec son caractère plus ou moins affirmé. Une occasion en or se présente au fils d’aller donner des cours particuliers d’anglais à une jeune fille de bonne famille. Une fois accepté, il va réussir à faire embaucher sa sœur comme thérapeute artistique auprès du plus jeune enfant des Parks, famille de nantis vivant dans une splendide demeure. Le plan est en marche, je n’en dirais pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue qui devient vite retorse et déviante. Sachez simplement que comme tout plan, il a ses failles et quand elles se révéleront tout ce qui s’est construit auparavant va s’écrouler comme un château de carte. Gare à la casse !

Parasite 3

Le film est jubilatoire à souhait. Tout est quasiment parfait à commencer par les personnages qui soufflent constamment le chaud et le froid. On alterne admiration, empathie et dégoût car finalement ici chacun essaie de survivre à sa manière. Deux mondes se côtoient quotidiennement sans vraiment se comprendre. Derrière les façades affichées, se jouent des tourments intérieurs très forts (mention spéciale pour le papa pauvre) et une volonté de s’en sortir coûte que coûte. On sourit beaucoup durant la première partie du film, les aventures racontées sont rocambolesques et font appel à des codes humoristiques qui fonctionnent à plein (personnages bien contrastés, situations ubuesques et quiproquo permanent). Puis, un aspect plus sombre fait son apparition (les coréens adorent explorer les noirceurs de l’âme, courez voir Old Boy version originale c’est une tuerie !) et l’inquiétude naît au cœur de l’esprit du spectateur. L’engrenage va clairement trop loin, les tensions s’accumulent et le final sans appel laisse sur les fesses. Personne n’est épargné et ne ressortira indemne d’un film se terminant de manière dramatique mais logique.

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Cet œuvre est aussi un beau décorticage du fonctionnement de nos sociétés modernes capitalistes. Tour à tour, ce film nous parle d’individualisme forcené qui se fait généralement au détriment de la morale élémentaire, les conditions de vie épouvantables dans lesquelles vivent certaines familles et ce vers quoi cela les mène (c’est extrême ici !), l’indifférence des puissants face à la souffrance des plus fragiles et leur existence en vase clos. Très bien caractérisé sans pour autant en faire trop, tout dans la nuance, la démonstration est éloquente et même si quelques saillies sont un brin exagérées, on se prend au jeu et finalement on s’attend à tout... On va de surprise en surprise, on est désarçonné et franchement j’aime ça.

Au niveau de la technique, il n’y a rien à jeter. Ce film n’a pas eu la Palme d’Or pour rien. D’une grande beauté formelle avec une image magnifique, des plans inventifs, une musique particulièrement bien choisie (de belles références au classique comme souvent dans le cinéma asiatique), une rythme soutenu qui ne se dément jamais, on en prend plein les mirettes et les vasouilles. Rajoutez une brochette d’acteurs confirmés ou non qui s’investissent au maximum dans leurs rôles respectifs et vous obtenez un film assez unique. À voir absolument pour tous les amateurs du cinéma d’Asie et aux amateurs de films bien réalisés et au message fort.

 

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jeudi 6 juin 2019

"The Dead Don't Die" de Jim Jarmusch

The Dead don't die afficheL'histoire : Dans la sereine petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. Mais personne ne pouvait prévoir l’évènement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur Centerville : les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir. La bataille pour la survie commence pour les habitants de la ville.

La critique Nelfesque : "The Dead Don't Die" faisait l'ouverture à Cannes et était présenté en compétition. Une mini révolution que ce film de genre débarquant dans l'antre du cinéma d'auteur. Je ne vous cache pas que j'étais assez étonnée, même si franchement ravie de voir les genres être ainsi décloisonnés. Il y a une vraie richesse cinématographique dans les films d'horreur, les amateurs le savent bien, cela ne se résume pas au jump scare et aux litres d'hémoglobines. Il n'est pas rare de tomber sur des pépites de sensibilité et de beauté visuelle. Paroles de fan du genre (et également amoureuse du Festival de Cannes, comme quoi, l'un n'empêche pas l'autre !). Toujours est-il que ce présent long métrage a beaucoup fait parler sur la croisette et avec Jim Jarmush derrière la caméra, on comprend tout de suite pourquoi c'est CE film de genre précisément qui a monté les marches cette année.

Jim Jarmush n'est pas un inconnu dans le milieu du cinéma. C'est même un habitué de Cannes puisqu'il a remporté en 1984 la Caméra d'Or pour "Stranger Than Paradise". "Only Lovers Left Alive" (avec déjà un fond fantastique) fut également sélectionné et "Broken Flowers" remporta le Grand Prix en 2005. "Paterson" et "Gimme Danger" furent également présentés là-bas. On est loin du Festival de Gérardmer donc et je ne pense pas que ce film-ci ouvrira véritablement la voie aux films de cette nature sous le ciel cannois mais ne boudons pas notre plaisir. Même si c'est par l'entremise d'un réalisateur chouchou du festival, c'est quand même un grand kif. Et puis si ça a permis à certains non initiés de se rendre en salle pour voir le film d'ouverture parce qu'ils font confiance à la sélection du festival alors c'est très bien. Open your eyes, open your mind, open your heart !

The Dead don't die 4

Mais revenons-en au film. Bien évidement dès l'annonce de la sélection de "The Dead Don't Die", j'ai eu envie d'aller le voir. Pour son casting de rêve, pour le réalisateur que j'ai très souvent apprécié (pas toujours mais quand même) et pour la bande annonce qui laissait voir quelque chose de décalé et fun à la fois. Sans parler de la bande son...

"The Dead Don't Die" est tout à fait un film qui peut plaire aux non habitués de films de genre. Le rythme est lent, les personnages sont M et Mme Tout-le-monde, il n'y a pas de scènes véritablement choquantes (bon si, peut-être une ou deux si on débute mais c'est du Jarmush alors on peut lui faire confiance pour ne pas tomber dans le too much) et même les cardiaques peuvent voir ce film sans frôler l'infarctus. Le rythme est ce que je retiendrai en premier lieu. Le comique de situation, parce que oui ce film est à mourir de rire par moment, vient de ce rythme lent et un peu halluciné, provoqué par des événements totalement inattendus, dans une petite ville tranquille. Ici, les gens mènent leur vie pépère, loin du tumulte des grandes agglomérations. Tout le monde se connaît, la vie est douce même si ici aussi chacun pense bien ce qu'il veut et vit à sa façon. On côtoie aussi bien l'ermite des bois que le ségrégationniste parano, le vendeur sans histoire et l'alcoolique patentée. La vie suit son cours et la police de Centerville ne croule pas sous les faits divers.

The Dead don't die 3

Alors que les morts se réveillent et commencent à décimer la population, la réaction des forces de l'ordre est à l'image de leur rythme de vie : tranquille ! Bill Murray est parfait dans son rôle et Adam Driver toujours stoïque (il y a un petit côté Paterson qui demeure ici). On rit beaucoup mais très vite on voit plus loin que le simple fait que les morts reviennent à la vie. C'est une vraie critique de notre société qui est présentée ici, avec la distance nécessaire pour que chacun tire ses propres conclusions. Qui peut-on véritablement qualifier de mort ou de vivant ici ? Qui est le plus à plaindre et quel constat pouvons-nous en tirer ?

L'humour souvent absurde nous mène vers la clairvoyance et le film oscille sans arrêt entre rire et prise de conscience. Oui notre monde réel est un film d'horreur et "The Dead Don't Die" nous montre intelligemment l'étendue des dégâts. Ce long-métrage avait tout à fait sa place à Cannes...

The Dead don't die 1

La critique de Mr K : 6/6. Quel film ! Il confirme tout le bien que je pense de ce réalisateur vraiment à part qui m’avait déjà séduit avec Dead Man, Broken Flowers, Only Lovers Left Alive ou encore plus proche de nous, Paterson. Film de genre assumé mais pas que, on passe vraiment un très bon moment entre comédie d’horreur et coup de gueule engagé contre la marche mortifère du monde.

L’invasion zombie qui nous est contée ici se déroule dans une petite ville paumée au milieu de nulle part aux USA. Dans cette bourgade où jamais rien ne se passe, les policiers locaux n’ont pas grand chose à faire si ce n’est des rondes quotidiennes monotones et discuter de tout et de rien. Quand le pire arrive, c’est tout d’abord la stupéfaction qui l’emporte et clairement ils ne savent pas comment réagir. Quand les choses empirent chacun des protagonistes dont on a fait la connaissance va connaître des destinées diverses entre drame et comédie.

Le rythme comme souvent avec Jarmusch est très lent. Il prend le temps de ciseler ses personnages, de nous les faire connaître avec un humour lorgnant vers le no-sense cher aux anglais. Un ermite totalement allumé vivant seul dans la forêt, un duo de policiers bouseux adepte du stoïcisme à leur manière (Bill Murray et Adam Driver), une croque mort étrange aux mœurs décalés (Tilda Swinton), un fermier suprémaciste à côté de la plaque (Steve Buscemi), un tenancier d’hôtel à la recherche de ses chats disparus, un quincaillier gentleman (Danny Glover), une fliquette en pleine panique (Chloë Sevigny), des gamins en maison de correction qui observent les événements depuis leur prison pour délinquants et toute une pléthore de personnages peuplent ce métrage décidément bien étrange et à mille lieux des poncifs habituels du genre. La peinture de cette petite communauté est d’une justesse et d’une drôlerie de tous les instants.

The Dead don't die 2

Et puis il y a les zombies avec en premier rôle un Iggy Pop en pleine forme, incarnant un monstre assoiffé de sang et de café ! Car les zombies ne reviennent que pour reprendre ce dont ils étaient accros de leur vivant. On voit clairement le lien avec l’œuvre de Roméro qui dénonçait la société de consommation et la course au consumérisme. Le message est clair et sans appel dans ce film, l’humanité court à sa perte et toute cette affaire finira mal comme se plaît à le répéter le personnage d’Adam Driver. Sous ses oripeaux de petit film sympathique, la charge est lourde sur nos travers et tous les aspects négatifs du développement humain (le réchauffement climatique, l’épuisement de la planète, la consommation à outrance, les nationalismes...) sont plus ou moins traités sur un ton léger puis parfois plus sérieux, voire très noir avec notamment les dix dernières minutes tout bonnement magistrales.

La technique est formidable avec un film très beau, une musique omniprésente qui accompagne merveilleusement bien le propos et les scènes souvent contemplatives. Les acteurs s’en donnent à cœur joie (et quels acteurs !), sans cabotinage et avec un plaisir réel de participer à l’aventure. Pas très sanglant pour ne pas tomber dans la surenchère, très drôle et décalé, on passe vraiment un très bon moment. À voir absolument !

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mardi 4 septembre 2018

"Under the silver lake" de David Robert Mitchell

Under the silver lake afficheL'histoire : À Los Angeles, Sam, 33 ans, sans emploi, rêve de célébrité. Lorsque Sarah, une jeune et énigmatique voisine, se volatilise brusquement, Sam se lance à sa recherche et entreprend alors une enquête obsessionnelle surréaliste à travers la ville. Elle le fera plonger jusque dans les profondeurs les plus ténébreuses de la Cité des Anges, où il devra élucider disparitions et meurtres mystérieux sur fond de scandales et de conspirations.

La critique Nelfesque : "Under the silver lake" est un film à part. Classé sur les sites de cinéma entre thriller et comédie, on ne sait pas vraiment à quoi s'attendre en allant voir ce long métrage. Repéré lors du dernier Festival de Cannes, j'attendais sa sortie avec impatience et la bande annonce a fini de me convaincre (non mais cette BO !).

Le réalisateur, David Robert Mitchell, ne m'était pas inconnu. Vous n'avez pas vu "It follows" ? Précipitez-vous dessus ! Ici, nous sommes dans un style différent mais "Under the silver lake" est aussi intrigant qu'"It follows" est angoissant. Perso, j'adhère à 100% !

Il y a des films où il faut accepter de se laisser porter, de ne rien comprendre, de partir dans des contrées complètement WTF. La plupart du temps, c'est plutôt Mr K qui est friand de ces ambiances que je trouve souvent trop perchées ou absconses et qui m'agacent par leur côté "il faut être plus intelligent que ça pour appréhender le fond" (aka "t'es trop con pour comprendre, rentre chez toi"). Ici, c'est différent car il y a plusieurs niveaux de lecture et je me suis autant amusée que j'ai été séduite et bluffée. Par certains aspects, ce film m'a fait penser à  "Inherent Vice", notamment pour l'effet ressenti au moment de rallumer les lumières et pour la beauté des plans. Attention, je pense que c'est ce genre de long métrage que l'on adore ou que l'on déteste. Je ne garantis pas que vous accrocherez mais ça vaut vraiment le coup de tenter l'expérience ne serait-ce que par amour du cinéma et envie de voir un vrai film qui propose des choses nouvelles et qui ne tombe pas dans la facilité des scénarios et ficelles vus et revus.

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Le ton est décalé et on est souvent pris à contre pied. Drôle sans l'être, pathétique sans l'être, on ne sait pas vraiment où se placer et ça fait un bien fou ! Les 2h20 passent à toute vitesse, les plans sont superbes, on échafaude 10.000 théories qui tombent à l'eau, la musique colle parfaitement à l'ensemble qui parait intemporel et on savoure chaque instant et chaque trouvaille du réalisateur. Le film a un rythme atypique, c'est lent sans être ennuyeux. C'est étrange. Fou. Inattendu.

Sortis de la séance sous le choc, on n'a pas tout compris mais on a envie de creuser la chose. On en discute pendant des heures en se disant qu'on a vu un putain de film et que c'est bon le cinéma qui ose. Parce que les acteurs sont parfaits. Parce que tout est superbement construit. Parce que ça nous transporte sans que l'on puisse bien l'expliquer. Parce que sous ces airs loufoques, il est bien plus profond qu'il n'y parait et critique notre époque et la société. Du coup, écrire une chronique dessus même 3 semaines plus tard, c'est mission impossible mais l'envie de laisser une trace est plus forte. Je vous souhaite que Mr K ait un raisonnement plus construit... En attendant, si il est encore à l'affiche près de chez vous, lancez-vous et plongez sous le lac argenté !

Under the silver lake 4

La critique de Mr K : 6/6. Voilà un film que j'attendais avec beaucoup d'enthousiasme ayant découvert la terrible bande annonce du métrage lors de son passage à Cannes. En plus, il s'agit du troisième film de David Robert Mitchell, réalisateur que j'adore depuis son génialissime et déjà culte It Follows qui m'a fait frémir comme jamais depuis Ring version japonaise of course ! Film à énigmes, thriller, moments de comédie pure... difficile de classer Under the silver lake dans un genre particulier tant on est à la confluence de différents tons et différents univers. Un véritable OFNI (Objet Filmique Non Identifié) en quelque sorte !

Sam, un jeune homme totalement apathique glande à longueur de journée dans son appartement. Il ne fait rien, ne semble pas travailler et observe ses voisins. C'est ainsi qu'un jour, il fait la rencontre de Sarah, une jolie voisine avec qui il flirte, arrachant un RDV pour le lendemain. Malheureusement pour lui, elle disparaît sans laisser de nouvelles ni de traces. Intrigué et inquiet, il décide de mener l'enquête quand il s'aperçoit que son appartement est totalement vide comme si elle avait décidé de déménager dans la nuit... Commence alors pour Sam, un long périple au cœur de Los Angeles, ses mœurs, ses secrets et il découvrira peut-être au fond de lui quelque chose pour sortir de la torpeur qui l'a envahi depuis trop longtemps.

Under the silver lake 2

Ce film dure plus de deux heures et je peux vous dire que Nelfe et moi n'avons pas vu le temps passer. C'est bien simple, il n'y a pas de temps morts. On démarre de suite, évitant une période d'exposition trop longue pour rentrer dans le vif du sujet. Sam est très attachant, complètement paumé, il y a du Lebowski en lui (MON film culte !) : fainéant, drôle, beau gosse, amateur de clopes et de filles, geek à ses heures perdues, curieux mais aussi lunaire par moment et totalement en roue libre, il est remarquablement joué par un Andrew Garfield qui m'a surpris et séduit. De manière générale, tous les protagonistes du film sont complètement branques à leur manière, la bizarrerie guettant au moindre intérieur privé ou coin de rue. Ne pouvant se reposer sur rien de solide, de concret ; le spectateur est obligé de lâcher prise et de suivre les chemins tortueux du héros aussi dépassé que nous.

Conspirationnisme et codes cachés, ultra-solitude pesante, mœurs déjantées et tortueuses d'Hollywood, légendes urbaines farfelues, quête intérieure et rédemption, sectarisme et tout un ensemble d'éléments sont ici brassés pour fournir un film au ton unique et à la beauté sans pareil. Bien que certains éléments soient dramatiques, des révélations plus que surprenantes, ce film garde toujours un ton léger qui détend l'atmosphère. Les situations ubuesques s’enchaînent, les bévues du héros aussi, pour livrer une histoire d'une grande profondeur, aux ramifications complexes et à la fin elliptique qui ne livre pas tous les secrets mais ouvre des portes insoupçonnées. Dans le principe, on se rapproche d'un Lynch mélangé à du frères Coën (période Lebowski encore et toujours !) : Lynch pour le goût pour les énigmes et les intrigues à tiroir, les Coën pour la folie qui règne au moindre plan.

Under the silver lake 1

Techniquement c'est parfait avec des images d'une grande beauté, des plans inventifs, des couleurs qui explosent, des décors grandioses et une bande originale qui scotche et convient parfaitement à l'étrangeté de cette entreprise filmique. Que dire de plus, sinon qu'on tient avec ce réalisateur, un des plus grands de sa génération et que c'est véritablement une honte qu'il n'ait rien décroché à Cannes tant on touche ici à quelque chose d'original, d'unique et de totalement réussi. Un must à voir absolument !

dimanche 24 juin 2018

"L'Homme qui tua Don Quichotte" de Terry Gilliam

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L'histoire : Toby, un jeune réalisateur de pub cynique et désabusé, se retrouve pris au piège des folles illusions d’un vieux cordonnier espagnol convaincu d’être Don Quichotte. Embarqué dans une folle aventure de plus en plus surréaliste, Toby se retrouve confronté aux conséquences tragiques d’un film qu’il a réalisé au temps de sa jeunesse idéaliste : ce film d’étudiant adapté de Cervantès a changé pour toujours les rêves et les espoirs de tout un petit village espagnol. Toby saura-t-il se racheter et retrouver un peu d’humanité ? Don Quichotte survivra-t-il à sa folie ? Ou l’amour triomphera-t-il de tout ?

La critique de Mr K : 6/6. On pourra dire qu’on l’a attendu celui-là ! Plus de vingt ans exactement suite à de nombreuses péripéties et déconvenues subies par l’équipe de tournage qui a parlé à raison de film maudit. Un documentaire en a d’ailleurs été tiré avec brio : Lost in la mancha. Rochefort n’étant plus de ce monde, Johnny Depp n’étant plus aussi enthousiaste, Gilliam s’est rabattu sur Jonathan Pryce et Adam Driver pour reprendre les deux rôles principaux de ce film complètement fou, véritable ode à la passion et à la rêverie dans un monde de plus en plus tourné sur lui-même.

Toby (Adam Driver) est le digne enfant prodigue de son époque. Il est bien loin le jeune apprenti cinéaste qui rêvait de cinéma inspiré que l’on aperçoit lors de quelques flashback. Devenu clippeur aseptisé et cynique, il a ce qu’il veut et évolue dans un univers basé sur les apparences et les arrangements où la morale n’a plus le droit de citer. Au cours d’un tournage, lors d’une balade à moto, il va retourner dans un petit village où il avait tourné un film de fin d’étude avec des amis sur le thème de Don Quichotte de Cervantès. Cette expérience a laissé des traces et a eu des conséquences à long terme sur les lieux et les habitants du cru notamment sur un vieux cordonnier qui ne s’est pas remis du tournage et se prend pour Don Quichotte lui-même ! À la suite d’un concours de circonstances délirant, voila Toby transformé en Sancho Panza à l’insu de son plein gré, forcé de suivre le vieux fou pour un voyage décalé entre délire psychotique, voyage initiatique et redécouverte de soi.

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Je suis un amoureux de Terry Gilliam dont j’ai adoré tous les films (sauf Les Frères Grimm, une bouse à mes yeux) dont tout particulièrement Brazil, un de mes trois films préférés et le tout aussi fabuleux Fisher king. On retrouve son goût pour les scènes survitaminées, la truculence de certains personnages complètement barrés et son engagement de longue date pour le droit de rêver, de se comporter différemment des autres. Aidé par deux acteurs principaux habités par leurs rôles respectifs (les seconds couteaux ne sont pas mal non plus !), Gilliam nous offre une fois de plus une œuvre hybride et profondément bouleversante. C’est bien simple, on passe par tous les états, rires et larmes se mêlent avec des moments à l’intensité forte. Malgré des scènes bien space, on ressent une empathie profonde pour la quête de sens du personnage principal. Derrière les visions faussées, les humiliations subies et les découvertes improbables, on ressent intensément le décalage entre l’individu ivre de liberté et une société trop rigide et autoritaire qui brise les rêves. L’échappatoire ne semble alors résider que dans la mort ou la folie. Rappelez vous la fin de Brazil...

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Magnifiquement réalisé (on n’en attend pas moins de ce génie), le rythme trépidant est constant, sans temps mort, seulement émaillé parfois de scènes ubuesques et de moments plus intimistes qui frappent fort. Les moments d’échange, de confrontation et de communion en sortent transcendés, transportant le spectateur loin, très loin dans une Espagne contemporaine mâtinée de fantastique au fil du périple accompli. On s’attend à tout avec un scénario pareil et franchement, on n’est pas déçu. 2H12 d’envolées dans une spirale d’émotions doublée d’une réflexion unique sur notre monde, un programme comme je les aime et que je vous conseille de voir urgemment si vous voulez sortir des sentiers battus en matière de cinéma !

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mercredi 6 juin 2018

"En guerre" de Stéphane Brizé

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L'histoire : Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte‑parole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.

La critique Nelfesque : "En guerre" est un des films diffusés à Cannes cette année que j'avais le plus envie de découvrir au cinéma. Heureusement, il est sorti très rapidement sur nos écrans, me laissant tout le loisir d'apprécier ce nouveau long métrage de Stéphane Brizé dont j'avais particulièrement aimé "La Loi du marché" il y a 3 ans. Film avec Vincent Lindon également qui se révèle une fois de plus exceptionnel ici.

Je ne m'attacherai pas à faire la comparaison entre "La Loi du marché" et "En guerre" qui se rejoignent sur leur thème et sont tous les deux du cinéma social. Je vous laisse lire ou relire ma chronique de l'époque et je vous conseille vivement de voir ce film. Le traitement des deux oeuvres est complètement différent. "En guerre" se singularise dans son approche. Nous avons ici un traitement documentaire créant un flou aux yeux du spectateur qui en fin de séance a vraiment l'impression d'avoir vu quelque chose de réel. La rage, la colère et la tristesse comme valise à porter en sus en rentrant à la maison. "En guerre" remue, fait naître des sentiments chez le spectateur et si en plus comme moi le sujet vous touche, c'est une véritable bombe que vous avez sous les yeux. Espérons que ceux qui se fichent de ces problématiques iront voir ce film et changeront leur fusil d'épaule. A voir les réactions en fin de projection à Cannes, à savoir la plus longue standing-ovation de cette édition du festival, tout n'est pas perdu...

Nous suivons ici le combat mené par les employés d'une usine, Perrin Industrie, menacée de fermeture. Laurent Amédéo, porte-parole et délégué syndical, incarné par un Vincent Lindon une fois de plus magistral dans son rôle, est l'un des 1100 employés mis en péril par les décisions de la maison mère. Entre espoirs et déceptions, les actions menées sont, nous le savons malheureusement par expérience, vouées à l'échec. Le pot de terre contre le pot de fer prend ici tout son sens.

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Ouvrant avec des images de chaînes d'info, les premières minutes déroutent et donnent le ton d'un long métrage qui s'attache plus au fond qu'à la forme. On ne dira pas que la photographie est magnifique, que les plans sont travaillés comme on l'entent d'ordinaire en employant ces termes mais l'urgence, la fièvre qui se dégagent de ces images tout au long du film transpirent à l'écran. Stéphane Brizé a filmé "En guerre" comme un reportage. Ça se bouscule, les plans sont flous parfois, et tout cela est porté par une musique (de Bertrand Blessing que je ne connaissais pas jusque là) qui colle parfaitement à la situation et sublime les images.

"En guerre" n'est pas un film qui change les idées, ce genre de films légers que l'on a plaisir à voir de temps en temps pour se vider la tête. "Mais quel monde de merde !" est une des pensées qui nous assaille lorsque la lumière se rallume. Vincent Lindon porte sur ses épaules toute la passion au sens philosophique du terme d'un bon nombre de français et la mise en scène immersive force le trait. Loin de nous décourager, elle nous donne la force d'avancer. Pour nous, pour eux.

"Qu’est-ce qu’on a pu faire à ces hommes, à ces femmes pour qu’ils en arrivent là ?" se demandait Stéphane Brizé lorsqu'il a vu les images du DRH d'Air France se faire déchirer sa chemise, passant en boucle sur les chaînes d'info en 2015. La réponse est sous nos yeux. Le mépris, la rigidité des dirigeants dictés par l'argent et une vision purement administrative occultant complètement l'aspect humain et la misère sociale, la détresse de ces citoyens et employés, qui découlent de leurs décisions est une piste à suivre pour avoir un début d'explication (ironie quand tu nous tiens). "Je n'aime que les gens qui font, qui agissent et qui font avancer le monde" disait Vincent Lindon à la conférence de presse du film à Cannes cette année. On est en plein dedans.

Et que dire de la toute fin du film, de la dernière image ? Rien. Il n'y a rien à dire. On reste sans voix. Pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, allez voir "En guerre" ! Si il vous en faut encore quelques-unes, rajoutons celles-ci : pour l'amour du cinéma, pour le talent de Brizé et celui de Lindon, pour arrêter le mépris. A bon entendeur...

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La critique de Mr K: 6/6. Dans le genre claque en pleine face, ce film se pose là. La précédente collaboration entre les deux hommes s’était révélée déjà puissante mais ici on rentre dans le viscéral avec le suivi d’une Bérézina sociale malheureusement trop courante. Face à un plan social inique qui voit la volonté des actionnaires d’un groupe allemand fermer une usine en France alors qu’elle est rentable, les ouvriers dans un premier temps ne se résignent pas. Menés par leurs délégués syndicaux, ils résistent comme ils peuvent : grève reconductible, occupation d’usine, rencontres officielles. Mais la lutte est rude, les ennemis bien groupés alors que dans les rangs des révoltés des fissures apparaissent et menacent la cohésion du mouvement. La toute fin du film m’a littéralement cueilli et laissé pantois. Honnêtement, ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti cela au cinéma.

On ne va pas se cacher que Vincent Lindon porte le film encore une fois. Il vit littéralement son rôle, donne une intensité très particulière à chaque scène où il est présent. Son personnage central attire les regards, les sympathies et parfois les inimitiés au sein même de son camp. Phagocytant la cause et l’intérêt des médias, il se bat avant tout pour la justice, conserver les emplois de tous, il est l’incarnation de la lutte. Personnage charismatique entre tous, il est à la fois fort et fragile, délicate alchimie d’un être humain torturé par une décision inhumaine qui ne respecte pas les accords passés auparavant. Ce portrait est d’une grande justesse, très attendrissant mais donne aussi envie de s’indigner et de réagir. Au fil du déroulé, on comprend de plus en plus sa logique, sa manière de fonctionner et la tension monte de plus en plus vers une fin que l’on devine tragique.

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Il est très bien entouré avec des acteurs moins connus mais au talent sans bavures. On y croit vraiment, on a l’impression de vivre avec eux ce conflit difficile qui dure et marque les esprits. D’ailleurs, un certain nombre de rôle sont tenus par des non professionnels, des personnes ayant justement vécu cette situation. Tout cela donne un réalisme et une crédibilité à l’ensemble qui force le respect et engage le spectateur vers l’empathie totale et absolue. Ce film se vit, se ressent et nous emporte loin dans nos retranchements. Vous voila prévenus, on ne sort pas indemne de cette expérience qui ne tombe jamais dans le manichéisme facile et le clichés. Ainsi, le réalisateur n’hésite pas à montrer le côté sombre du syndicalisme (clientélisme, collaboration cachée de certains avec les patrons) et propose une charge sans concession sur l’ultra-libéralisme et ses dérives, un monde où un actionnaire peut décider de la vie et de la mort de centaines de travailleurs pourtant rentables mais pas assez à leurs yeux.

Et puis techniquement c’est du grand art. La caméra faussement tremblotante qui retranscrit efficacement les moments de tensions, les plans fixes qui caractérisent à merveille les personnages rajoutant à leur humanité (même pour les dirigeants et les patrons), la musique est parfaite et accompagne magistralement le tout. Jamais tapageur, au plus proche de ses personnages et de son sujet, voila un film qui prend aux tripes, qui fait réfléchir et devrait être montré au plus grand nombre pour faire réagir les consciences et peut être infléchir quelque peu la trajectoire globale de l’évolution de nos civilisations qui tendent vers toujours plus de profit et moins d’humain. Une petite bombe cinématographique à découvrir au plus vite.

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dimanche 30 avril 2017

"Grave" de Julia Ducournau

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L'histoire : Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

La critique Nelfesque : Mea maxima culpa, nous sommes affreusement en retard pour poster cette chronique ciné. J'ai traîné, traîné, traîné. Comme une envie de garder pour moi toute seule cette petite pépite de cinéma et cette expérience incroyable... Mr K étant quelqu'un de très persévérant (ça c'est le politiquement correct de "un peu chiant sur les bords" (coucou chéri !)), je finis par ENFIN rédiger mon billet. Remarquez, ainsi je suis étonnamment en avance sur la sortie DVD du film en juillet prochain (remarquez cette belle pirouette !).

Justine est une jeune fille qui débute ses études vétérinaires. Dans sa famille, tout le monde est passé par sa nouvelle école, tout le monde a suivi ses mêmes cours, tout le monde a subi le même bizutage. Celui qui va la transformer au plus profond d'elle-même. Elle ne ressortira pas de sa première année indemne. La Justine qu'elle était jusque là n'existera plus.

"Grave", en abordant de manière frontale le bizutage, est plus subtil qu'il n'y parait. Et oui, le film de genre cache parfois son jeu et pour qui sait voir au delà des apparences, le sang et l'horreur permettent d'aborder des thèmes plus universels. Mr K et moi-même étant très friands du genre, nous ne sommes pas des psychopathes en puissance (pas que !). Ici, Julia Ducournau se sert du bizutage comme prétexte pour parler de la différence et elle le fait de la plus belle des manières.

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Justine est végétarienne. On peut se dire "oula facile de surfer sur une problématique assez en vogue ces derniers temps" ou encore "non mais franchement voilà l'idée quoi, faire devenir cannibale une jeune végé, bravo le cliché". Et bien non, il n'y a ni volonté de faire du buzz avec un sujet à la mode, ni quelconque velléité de ridiculiser  une partie de la population sous prétexte qu'elle ne mange pas de viande. Finalement que Justine soit végétarienne, on s'en fiche un peu. C'est sa transformation, la façon dont elle la vit, dont elle est perçue, son combat, sa volonté qui importent.

Justine a des certitudes. C'est une jeune fille tout ce qu'il y a de plus banale. Elle est un peu impressionnée d'entrer dans une grande école où elle ne connaît personne si ce n'est sa grande soeur qu'elle croisera de temps en temps. Elle doit se faire de nouveaux amis, peut-être tombera-t'elle amoureuse. Elle va grandir, mûrir et comme n'importe quelle jeune adulte, changera pendant ses années étudiantes. Entre ce qu'elle pense être, ce qu'elle pense ressentir et la femme qu'elle deviendra, le fossé va se creuser peu à peu et c'est seule qu'elle devra faire face à ses changements intérieures, à ses doutes, à son deuil d'une vie passée.

"Grave" m'a beaucoup touchée. C'est un film qui n'est pas à mettre sous tous les yeux pour son côté gore et dérangeant (n'allez pas montrer ça à un gamin mais ça va sans dire, ne le regardez pas non plus si vous êtes ultra-sensible) mais pour qui aime être bousculé, questionné lorsqu'il se déplace en salle, ce film est une petite pépite. Plus qu'un long métrage, c'est une véritable expérience cinématographique. "Grave" ne ressemble à aucun autre film. Les plans sont superbes et cadrent parfaitement aux propos, les acteurs sont sobres et justes, la bande son épouse le film comme une seconde peau et le sublime, la réalisatrice n'en fait pas des tonnes. Inutile de déverser des litres de sang, inutile aussi de cacher quoi que ce soit. Le bouleversement que vit Justine est viscéral et il nous est livré brut de décoffrage. Au spectateur ensuite de décoder tout ça, de le digérer et de laisser l'ensemble vivre en lui tout simplement. Un film de genre français qui ne nous prend pas pour des imbéciles, nous fait confiance et nous questionne avec sobriété, c'est beau, puissant et sans concession. Une claque comme on aime en prendre !

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La critique de Mr K : 6/6. Une sacrée claque cinématographique, la première pour ma part pour 2017 avec un film de genre différent, troublant et réalisé de main de maître. 1H38 de spectacle total, dépourvu de filtres commerciaux aseptisants et de plans attendus. Car la première force de ce film est avant tout de balayer autre part que sur les chemins ultra-codifiés du film de genre pour nous proposer autre chose entre conte cruel et récit initiatique.

Justine rentre en école vétérinaire comme tout le monde dans sa famille. Végétarienne assumée, elle se retrouve seule dans un univers qu’elle ne connaît pas : l’école vétérinaire qui accueille sa sœur aînée et qui a accueilli avant ses parents respectifs. C’est le temps de la découverte de la collocation, les premiers cours, les premiers proches et malheureusement pour elle le premier bizutage. Au cours d’une cérémonie décadente, elle va devoir pour "s’intégrer" manger de la viande crue. Au delà de la vexation et de la honte, il se passe quelque chose en elle. Des plaques, des rougeurs, des démangeaisons et un estomac jamais en paix commencent à lui rendre la vie très difficile. Perdue et déboussolée, peu à peu, elle va se rapprocher de la terrible vérité...

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Ce film est merveilleux d’interprétation tout d’abord. On ne tombe jamais dans l’excès de zèle et la volonté de trop en montrer. La réalisation est sobre et met en avant le jeu d’acteur impeccable de tout le casting. L’actrice Garance Marillier est une belle révélation qui donne fraîcheur, aspect inquiétant et flippant à son personnage en pleine métamorphose. On s’attache très vite à elle, petite fille perdue dans un univers qu’elle ne connaît pas et qui de surcroît ne se connaît pas elle-même. Les scènes s’enchaînent sans vraiment que l’on sache ce à quoi s’attendre, on espère, on sursaute, on tombe des nues et ceci toutes les dix minutes grâce à un dynamitage des codes de l’horreur au cinéma et du teen movie.

A ce petit jeu, la réalisatrice détonne en proposant une technique léchée et sans fioritures inutiles. La tension est palpable à chaque plan, chaque note de musique (la BO est top de chez top !). Julia Ducournau s’amuse à nous mener par le bout du nez et ça marche à plein régime. Les jeunes sont ici montrés sans fard dans leur réalité parfois délirante (les teufs, les regroupement de moutons face à une bagarre, le simplisme de leurs positionnements parfois) mais aussi dans le quotidien parfois morose avec les cours, le travail personnel mais aussi la découverte de l’autre, de la sexualité et le regard des autres qu’on subit ou qu’on utilise. C’est très fin, bien mené, toutes les réponses ne sont d’ailleurs pas flagrantes lors du visionnage du métrage, on se prend à réfléchir de concert en sortant de la salle pour expliciter certaines impressions, des cadrages ou des partis pris bien particuliers.

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Cela donne un film assez unique, lent dans le rythme mais ne laissant quasiment aucune échappatoire au spectateur pris dans un engrenage dans lequel la jeune Justine essaie de se débattre malgré son ignorance et parfois ses mauvaises réactions. J’ai pensé à David Cronenberg pendant cette séance, le côté organique, viscéral et psychologique est poussé au maximum. On ne ressort pas indemne d’un tel film, pas traumatisé mais profondément ébranlé et conscient d’avoir vu un film à part qui fera date dans l’histoire du cinéma. Une petite bombe franco-belge gore et poétique à la fois, à voir absolument pour les amateurs du genre qui aiment être bousculés dans leurs certitudes.

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dimanche 12 février 2017

"Juste la fin du monde" de Xavier Dolan

Juste la fin du monde afficheL'histoire : Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine.
Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancoeurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

La critique Nelfesque : Encore un film que j'avais remarqué (et comment pouvait-il en être autrement puisqu'il a reçu le Grand Prix !?) au dernier Festival de Cannes et que j'ai pu voir dernièrement grâce au Festival Télérama.

Avec une brochette d'acteurs impressionnants (Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Marion Cotillard), ce huit clos fait un focus sur les relations familiales, sur les liens qui se créent ou non entre des êtres qui, de par le fait qu'ils appartiennent à une même famille, doivent de facto s'aimer. Difficulté de vivre, de trouver sa place au sein d'une fratrie, amour et désamour, jalousie, questionnement... "Juste la fin du monde" est très riche émotionnellement et chacun y trouvera des schémas déjà connus ou vécus dans sa propre famille et voit défiler sous ses yeux situations ambigües et non-dits.

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Louis a quitté la maison il y a très longtemps et ne parle plus particulièrement à sa famille depuis son départ. Metteur en scène de talent, il vit maintenant sa passion professionnelle et personnelle, loin du poids familial et de ses problématiques. Toutefois, il ressent le besoin de retrouver les siens à l'annonce de sa maladie. Louis va mourir et doit l'annoncer à sa famille. Nous suivons donc Louis lors de sa visite, un dimanche, après 12 ans d'absence. En une après-midi, les tensions s'exacerbent, les événements passées reviennent à la surface et démêler les fils d'une vie en si peu de temps n'est pas sans difficulté.

En y mettant beaucoup de lui-même, Xavier Dolan plonge le spectateur au plus près de ses personnages et les tensions sont palpables. Chaque phrase prononcée est lourde de sens ou d'affect et les dialogues entre les différents protagonistes peuvent déraper à chaque moment entre un Louis effacé, une Suzanne (sa jeune soeur) en demande d'affection, un Antoine (son grand frère) nerveux et plein de rancoeur, une Catherine (sa belle-soeur) soumise et leur mère superficielle. Les situations sont tendues, le spectateur est nerveusement éprouvé mais tout cela n'est pas sans amour. Dans "Juste la fin du monde", on aime mal mais on aime... Comme dans toutes les familles. A chacun ensuite, comme ici de faire sa vie et choisir son chemin, en accord ou en rupture avec la tradition familiale. La dernière scène est d'ailleurs lourde de sens, à titre personnel m'a beaucoup touchée et est tout à fait cohérente avec l'ensemble du film que Xavier Dolan a construit. Superbe à tous les niveaux !

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La critique de Mr K : 6/6. Une sacrée claque cinématographique pour un film que nous avions raté lors de sa sortie initiale en salle l'année dernière. Heureusement le festival Télérama a permis de rattraper cet impair tant ce film est à découvrir. C'est pour ma part, le premier du réalisateur que je vois et je pense me pencher sur son cas très vite vu les critiques élogieuses notamment d'un de ses précédents film "Mommy".

Louis va rendre visite à sa famille qu'il n'a pas vu depuis douze ans, il doit leur annoncer sa mort prochaine. Dans un huis clos tendu de 1h40, le réalisateur explore la mécanique familiale révélant les cassures et dysfonctionnements qui se sont accumulés avec le temps qui passe et le caractère de chacun. Louis (Gaspard Ulliel) est quelqu'un d'effacé qui appréhende ce retour aux sources entre une mère fantasque et maladroite (Nathalie Baye), un grand frère hégémonique et violent (Vincent Cassel), une belle sœur écrasée par le poids de son mari (Marion Cotillard) et une petite sœur qu’il n'a pas réellement connue (Léa Seydoux). À travers leurs discussions communes, les dialogues plus intimistes qu'ils s'accordent les uns aux autres, transparaît doucement un mode de fonctionnement et une grande souffrance que chacun semble vouloir ne pas regarder, accepter.

Juste la fin du monde 1

Le film a une force peu commune avant tout par le talent de Xavier Dolan à diriger ses acteurs qui tous explosent les clichés et leur jeu d'acteur. Le ton est toujours juste, très intimiste (on pénètre vraiment dans l’intimité familiale) et chacun rivalise de sensibilité sans pathos, exagération et autres scories inhérentes parfois au genre dramatique. C'est la vraie vie, avec de vrais gens même si ce sont des acteurs de renom qui tiennent les rôles. Tous à leur manière apportent une pierre à cet édifice qui nous parle forcément à un moment à un autre, les notions abordées pouvant être bien souvent appliquées à nos propres vies et à nos expériences. C'est parfois grinçant, amusant mais aussi profondément mélancolique et dramatique. Certains passages sont autant d'uppercuts que l'on reçoit, que l'on accepte finalement au nom de cette chronique familiale si en adéquation avec son temps et ses codes.

Juste la fin du monde 2

La technique du réalisateur est au diapason, ce dernier étant bourré de talent malgré son jeune âge. Il tient d'ailleurs beaucoup de postes allant de la caméra, au scénario, aux dialogues et même à l’élaboration des costumes. Les images sont belles, les personnages traités avec une minutie et un amour peu commun, la musique enveloppe délicatement l'ensemble qui séduit et fait réfléchir. C'est donc une expérience peu commune, totale dirais-je même, que le parcours de Louis qui tente de dépasser ses difficultés relationnelles pour avouer sa vérité. On sent que tout peut basculer à n'importe quel moment lors d'une innocente balade en voiture, d'une cigarette fumée dans le jardin ou lors de face à face tendus avec chacun des membres de la famille. Bien souvent, la tension retombe sans pour autant que rien ne soit réglé tant une chape de plomb et les usages en cours chez cette famille semblent bloquer tout bond en avant, toute évolution de la situation actuelle.

C'est beau, c'est fort, ça prend aux tripes et on ressort sonné de cette séance. On en a parlé pendant tout le trajet du retour et même après avec Nelfe tant ce film nous a ému et interpellé. À voir absolument !

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vendredi 3 février 2017

"Moi, Daniel Blake" de Ken Loach

Daniel Blake afficheL'histoire : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l'obligation d'une recherche d'emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au "job center", Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d'accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider...

La critique Nelfesque : "Moi, Daniel Blake" est un film que j'avais très envie de voir depuis la dernière édition du Festival de Cannes où il a remporté la Palme d'Or. Mais voilà, on ne fait pas toujours ce que l'on veut et lors de sa diffusion en octobre dernier, je n'ai pas pu y aller. C'est maintenant chose faite grâce au Festival Télérama qui permet chaque année d'aller à la repêche (ça me rajeunit !) à tout petit prix. C'est seule que je me suis dirigée vers notre salle obscure, Mr K n'étant pas friand de ce type de films...

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... Et ça peut se comprendre tant le cinéma de Ken Loach s'inscrit dans le présent et dans le cinéma dit social, dont "Moi, Daniel Blake" est un parfait exemple. Ici, on ne va pas vraiment au cinéma pour se changer les idées et pour passer un bon moment de détente joyeuse. Ah ça non ! Ken Loach nous plonge dans la société contemporaine, sans bouée de sauvetage et n'hésite pas parfois à nous mettre la tête sous l'eau.

On suit ici Daniel Blake qui, quasi soixantenaire, ne peut plus travailler suite à un accident cardiaque sur un chantier. Ironie de l'histoire, le Job Center (équivalent du Pôle Emploi britannique) l'oblige à prouver qu'il est en recherche d'emploi pour lui verser les indemnités auxquelles il a droit. Du travail, de l'argent à la fin du mois. Plus de travail, place à la galère administrative et aux situations kafkaïennes qui vont avec. C'est au Job Center qu'il rencontre un jour Katie, mère célibataire de deux enfants qui arrivant en retard à son RDV avec son "conseiller", suite à un problème de bus, voit ses versements d'indemnités suspendus et menacée de radiation.

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"Moi, Daniel Blake" fait l'état des lieux de ce qu'est la couverture sociale actuelle en Angleterre. Situations ubuesques, technocratie, déshumanisation, ce film fait mal au coeur et met le spectateur en situation de malaise entre indignation, tristesse et résignation. Les vies de Daniel et Katie sont totalement bousculées par leurs problèmes de travail, de santé et d'argent. Malgré tout, ils vont se soutenir, avec le peu qu'ils ont et faire en sorte que la vie soit un peu moins difficile (toute proportion gardée).

Certaines scènes sont effroyables et nous tombent dessus comme des coups de massue. Je pense notamment à celle où Katie doit se rendre avec ses enfants à la Banque Alimentaire. Un moment éprouvant où honte, désarroi et abattement envahissent le personnage devant les yeux inquiets de ses enfants. Cette scène m'a littéralement prise à la gorge. Comment la misère sociale peut toucher tout le monde, combien il est difficile de garder la tête haute lorsque les obstacles sont si élevés... Impossible de rester insensible aux trajectoires de vie que "Moi, Daniel Blake" nous donne à voir.

Daniel Blake 2

Certains diront que cette force de dénonciation est aussi une faiblesse, celle de tomber dans le misérabilisme. Chacun peut être tenté de penser qu'il est plus facile de plaindre que de se relever. Mais après avoir vu ce film, comment ne pas être convaincu que les personnes touchées par la pauvreté pour x raisons ne cherchent pas à s'en sortir par tous les moyens ? Comment ne pas voir le parcours du combattant qu'ils doivent arpenter ? Débrouille, entraide et surtout bienveillance entourent ce film. Daniel devient le grand-père que les enfants de Katie n'ont jamais eu, Katie trouve une aide précieuse en Daniel et ce dernier, une raison de vivre et d'être utile.

Daniel Blake 1

"Moi, Daniel Blake" est un très joli film qui montre que la vie est dure, que tout est fait pour la rendre encore plus compliquée parfois mais qu'ensemble, avec des petites choses et une bonne dose de solidarité, nous pouvons améliorer un peu l'ordinaire. Ce n'est pas la panacée mais ça met du baume au coeur dans un quotidien parfois très gris pour certains. Une bouffée d'oxygène salvatrice et indispensable. Les petits bonheurs de chaque instant, la simple présence, l'attention portée viennent contrebalancer l'aspect rude du film. C'est la première fois que je vis une séance de cinéma, hors avant-première, qui se termine sur un générique silencieux sous les applaudissements de spectateurs émus dans la salle. Tous ont applaudi tous les Daniel Blake pour ce qu'ils étaient, sont et seront : des hommes debout.

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vendredi 27 janvier 2017

"Paterson" de Jim Jarmusch

Paterson affiche

L'histoire : Paterson vit à Paterson, New Jersey, cette ville des poètes, de William Carlos Williams à Allen Ginsberg, aujourd’hui en décrépitude. Chauffeur de bus d’une trentaine d’années, il mène une vie réglée aux côtés de Laura, qui multiplie projets et expériences avec enthousiasme et de Marvin, bouledogue anglais. Chaque jour, Paterson écrit des poèmes sur un carnet secret qui ne le quitte pas...

La critique Nelfesque : Drôle de film que ce "Paterson"... Entre beauté des plans et vacuité du propos, il m'a laissée quelque peu sur ma faim...

Visuellement, "Paterson" est soigné et immersif et certains plans sont de toute beauté. En plaçant sa caméra au plus près des personnages, Jim Jarmusch nous plonge dans leurs états d'esprit. Ambiance contemplative, nous sommes ici spectateur de la vie de Paterson, comme il est lui-même spectateur de la sienne tant le personnage est indolent.

Pendant 2h, Paterson se regarde descendre la rue pour aller travailler, conduire son bus, manger, aller dans le sens de sa compagne, promener son chien, boire une bière au bar... Et pendant ce temps là, on baille...

Paterson 1

Mais Paterson est un artiste, du moins c'est ce que pense sa copine et ce qu'il s'imagine. Tous les jours, il consigne dans son carnet des poèmes sur son quotidien. De son petit dej' à la boite d'allumettes de la cuisine, tout y passe. Il faut adhérer à ce genre de poésie pour vraiment apprécier le film. Ce n'est pas mon cas et c'est de là, je pense que vient mon manque d'intérêt pour "Paterson". Voir quelqu'un se regarder le nombril et faire des vers sans rimes à la gloire de son radio-réveil, perso, ça me passe complètement au dessus de la tête (bon, ok, je sais, pour le coup j'avoue ne pas être très objective).

Paterson 4

Paterson vit à Paterson, ville de poètes connus, et par là même sent le poids de la "tradition" locale peser sur ses épaules. Il écrit ses poèmes pour lui seul, dans un carnet personnel que personne ne lit jamais. Il ne compte pas en faire son métier, freine des quatre fers lorsqu'on lui soumet l'idée d'envoyer ses textes à une maison d'édition. C'est son petit plaisir, son besoin vital pour affronter son quotidien terne et vide. Sa copine fantasque est complètement différente, s'éparpille dans tous les sens et finalement ne va pas plus loin que lui. Comme si la ville de Paterson était un aspirateur à velléités créatrices mais où chacun erre sans but.

C'est donc toute désoeuvrée que j'ai quitté la séance de "Paterson", sans avoir vraiment l'impression d'être passée à côté de ce film mais avec le sentiment d'avoir perdu 2h de ma vie devant un long métrage creux qui ne m'a pas du tout touchée et qui ne m'a rien apporté. Il y a un petit côté asiatique dans ce film, dans le sens où tout est contenu, où rien ne dépasse des bords et où l'excès de sentiments et de réactions n'a pas sa place. Le genre de film qui me laisse un sentiment de malaise et d'étouffement. Vous allez voir que ce n'est pas du tout le cas pour Mr K...

Paterson 6

La critique de Mr K : 6/6. Une belle claque cinématographique de janvier après ma déception de Rogue one. Pour le coup, on ne peut pas faire plus différent que ces deux films !

On suit une semaine de la vie de Paterson, un conducteur de bus de la ville portant son nom où il est né et a grandi. À ses heures perdues, il aime écrire des poèmes dans son carnet secret qui l’accompagne où qu’il aille. Il partage sa vie avec Laura, une jeune femme fantasque qui multiplie les projets, rayonne de vie et un bouledogue anglais nommé Marvin aussi taciturne que farceur à sa façon. Le réalisateur nous invite à suivre une semaine d’existence de Paterson entre son travail, ses moments d’intimité en famille et ses promenades du soir en sortant Marvin.

Paterson 5

Passez votre chemin si vous les aimez les films virevoltants aux multiples rebondissements, le dernier Jarmusch s’apparente plus à une œuvre japonisante dans sa manière d’être développée. Le rythme est lancinant, très très lent, l’attention du spectateur étant concentré sur la splendeur du métrage avec des plans de toute beauté, une musique hypnotisante et une répétition des journées qui laisse peu de place à d’éventuels événements. Plus que la vie de Paterson en elle-même, c’est plus le contexte, ce qui l’entoure et nourrit ses poésies qui sont le sujet du film : les discussions des passagers du bus, le bruit de la cascade de Paterson (attraction touristique de la ville), les rues embouteillées, un écureuil qui traverse la route, la vie nocturne dans un bar (dont un couple déchiré hilarant) et toutes une série de mini événements qui donnent à voir une ville américaine en crise mais qui essaie de survivre malgré tout.

Les personnages dans cet écrin très bien ficelé ressortent nettement du lot entre un Paterson limite neurasthénique à la sensibilité à fleur de peau et qui égraine les mots comme autant de témoignages de sa réelle vision du monde, Laura qui est bien cintrée dans son genre, obnubilée par les motifs noirs et blancs de ses cupcakes, de la déco de la maison en passant par une guitare qu’elle vient d’acquérir. Tous les éléments sont ponctués par les phases d’assoupissement et les grognements de Marvin qui n’est pas loin d’être la star du film. Les acteurs à tous les niveaux sont très justes dans leurs registres et donnent une densité incroyable aux rapports humains et chaque mot / geste / ou intention est perceptible et apporte sa pierre à l’édifice de cette fable poétique plus complexe qu’elle n’y parait.

Paterson 2

Car la poésie transpire de partout dans ce film de deux heures. Il y a les mots de Paterson, les influences qui le nourrissent entre paysages et activités humaines, les références littéraires d’une ville qui a connu un certain nombre de poètes reconnus outre atlantique. Loin d’être la poésie ultra-codifiée et versifiée, les textes récités au cours du film sont de la pure souche US avec une poésie du quotidien où il peut être question de prunes au frigidaire, de la boite d’allumettes du foyer ou encore d’une cascade de cheveux tombant sur les épaules d’une femme. C’est parfois déroutant mais assez inspirant pour faire décoller le film malgré finalement un scénario où il n’y a presque pas de rebondissements.

On se laisse conduire tranquillement par un Jim Jarmusch au sommet de sa forme en terme de technique, chaque plan ou travelling est une petite merveille et les pistes de lecture sont multiples. Ode à la vie tranquille, au calme, à l’introspection (le héros n’a pas de portable), Paterson est d’une délicatesse inouïe et nous invite à partager une vison zen et apaisée de l’existence malgré les aléas qui peuvent nous atteindre. Tout bonnement lumineux !

Posté par Nelfe à 18:05 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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