vendredi 20 janvier 2017

"La Reine en jaune" d'Anders Fager

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L’histoire : À Trossen, les résidents de la maison de retraite se regroupent au troisième étage pour des rites venus d’un autre âge ; les deux frères Zami et Janoch escortent Grand-mère pour un long voyage – Grand-Mère qui gronde parfois, ou montre les crocs ; pour My l’artiste, la femme bafouée, le chef-d’oeuvre ultime ne peut se concevoir sans sacrifices ; à Bodskär, dans la baie plongée dans les ténèbres, quelque chose émerge des flots...

La critique de Mr K : Il aura fallu trois ans pour que les éditions Mirobole sortent enfin le pendant du magnifique recueil de nouvelles Les Furies de Boras d’Anders Fager qui m’avait fait très forte impression en janvier 2014. Avec La Reine en jaune, on continue à explorer la galaxie horrifique de cet auteur suédois atypique, au parcours cabossé et à l’écriture magique bien que glauque par bien des aspects. Plongez avec moi dans ces nouvelles bien déjantées qui raviront les amateurs de fantastique et d’autopsie du genre humain.

On reprend dans ce volume la structure du précédent, à savoir qu’on alterne de courts fragments numérotés avec des nouvelles plus longues tendant vers la cinquantaine de pages. Ces micro textes, au nombre de 5, font apparaître peu à peu un lien ténu mais ferme entre les différents textes et renvoient même au premier opus avec notamment une allusion très directe aux fameuses furies de Boras qui avait donné leur nom au titre de l’ouvrage précédent. On nage une fois de plus dans le bizarre avec d’étranges petits vieux qui se rencontrent régulièrement et semblent manipuler tout le monde et en savoir beaucoup sur les tenants et aboutissants des personnages en jeu dans les cinq grandes nouvelles qui hantent ce recueil.

"Hanter" n’est pas un mot trop fort pour désigner les contenus nébuleux et totalement branques auxquels est confronté le lecteur dans ce livre. On croise nombre de personnages interlopes, de lieux déviants de leur réalité quotidienne et des forces obscures semblant en œuvre derrière ces destins contrariés et/ou bouleversés à jamais. On croise ainsi de curieux vieillards aux mœurs bien barrées dans une maison de retraite à priori tout ce qui a de plus classique. Ils se livrent régulièrement à des sacrifices et cérémonies rituels pour préserver leurs chances de survie (ambiance à la Rosemary baby garantie !). Magie noire et vieillesse font à priori bon ménage, réservant de bons frissons au lecteur pris en tenaille entre le dégoût et l’envie d’en savoir plus.

Une autre nouvelle met en avant une artiste d’avant-garde qui utilise son corps comme support de son art photographique. Elle fait sensation avec sa dernière exposition dûment appelée "Porn star" qui attise sur elle autant d’admiration que de détracteurs la traitant de pornographe et de traître à la cause féministe. Pour autant, une mystérieuse femme revendiquant son appartenance à un obscure groupe de mécènes (Carosa) lui dit qu’elle peut encore aller plus loin. C’est ce que My Witt va faire mais pour cela elle devra s’aventurer aux confins de la folie et couper ses relations avec le monde. Cette nouvelle est glaçante et distend magnifiquement les frontières entre la création, la folie et l’hybris de l’artiste. On n’en ressort pas indemne et l’héroïne non plus qu’on retrouve dans la nouvelle éponyme de l’ouvrage dans un établissement un peu particulier où sa pathologie va s’exprimer encore plus loin. J’ai beaucoup apprécié cette idée de retrouver un personnage déjà connu d’une nouvelle à l’autre, la continuité est délectable et honnêtement, j’ai accroché à ce personnage ambigu et totalement hors norme. Un de mes gros coups de cœur dans ce recueil.

Un autre texte nous emmène près d’une île entre la Finlande et la Suède. Une opération de l’armée suédoise va avoir lieu pour nettoyer ce petit lopin de terre perdu en pleine mer Baltique. Nous suivons les atermoiements des hommes prêts à partir à l’action mais une fois sur place rien ne se passe comme prévu. Pas de russes (les ennemis redoutés par les personnages), ni d’hommes ordinaires en face d’eux mais l’indicible et d’étranges phénomènes qui vont remettre en question toute l’opération et surtout brouiller les pistes entre le bien et le mal. Terrible texte que celui-ci qui fait la part belle à la critique de la violence, de la haine xénophobe et les traumatismes liés à la guerre. Une fois de plus dans un texte de Fager, la monstruosité sort des endroits les plus inattendus et les affreux ne sont pas forcément ceux auxquels on pense. C’est sans aucun doute un des textes les plus marquants de ce recueil qui fournit aussi un étrange récit type road movie pour terminer cette lecture. Deux frères s’en vont pour aller chercher leur grand-mère à l’autre bout de l’Europe. Mais au fil de la lecture et des différentes étapes de leur voyage, on se rend bien compte que les deux principaux personnages ne sont pas tout à fait humains et que la grand-mère est loin d’être l’innocente petite vieille que l’on pourrait imaginer. Le récit de voyage se matine alors de fantastique à la Lovecraft avec une révélation bien trash et bien sentie qui laisse tout pantelant le lecteur plutôt expérimenté que je suis.

Cet auteur est décidément diabolique. Il a une propension incroyable à fournir à ses lecteurs des univers neufs, une fantasmagorie de tous les instants, des textes construits au millimètre qui ne vous épargneront pas entre fausses pistes, ellipses éloquentes et révélations d’une noirceur absolue. Pas beaucoup d’espoir dans ces textes transcendés par une écriture à l’apparence simple mais qui confine au génie dans sa capacité à nourrir l’imaginaire et créer des mondes en vase clos totalement flippants et barrés. Pour ma part, j’ai une fois de plus adoré ma lecture d’Anders Fager qui enterre tout ce que l’époque compte en terme d’écrivain du fantastique tant il apporte un souffle de fraîcheur et sans concession à des thématiques plutôt classiques comme l’avidité, le pouvoir, l’apparence, la domination ou encore le mythe de l’éternelle jeunesse.

Différent, abordable et 100% borderline, un bonheur de lecture que cette Reine en jaune qui procure une sacrée claque en cette rentrée littéraire de janvier. Un ouvrage qu’il faut absolument que tous les amateurs du genre se procurent tant ce recueil se révèle essentiel et vraiment marquant. Anders Fager est un auteur culte dans son pays, j’espère qu’il percera par chez nous car il le mérite vraiment et bouscule avec maestria les codes et la bien-pensance. Un bijou de noirceur.


samedi 20 février 2016

"Des petites filles modèles..." de Romain Slocombe

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L'histoire : En 1858, la comtesse de Ségur présente Les Petites Filles modèles comme la suite des Malheurs de Sophie, et ces deux livres figurent depuis lors au cœur du répertoire classique de la littérature française pour la jeunesse. Portraits d'enfants bien nés saisis au moment où ils s'interrogent sur le bien et le mal, tableaux d'un milieu social où ne cesse de se poser la question des normes et des limites, les petites filles doivent y être "modèles" en vertu d'un idéal de comportement. Mais l'atteindre n'est pas si simple! Et l'on a amplement pointé, au-delà des récits en apparence innocents et inoffensifs de la comtesse de Ségur, les bourgeons de l'ambiguïté. Dans son remake, Romain Slocombe les fait éclore: ses petites filles modèles deviennent les héroïnes d'un roman inquiétant et pervers, érotique et vampirique. Comme si la comtesse de Ségur avait retiré la sourdine pour écrire un ouvrage destiné à des enfants plus âgés, voire à des adultes, laissant libre cours à la progression de la cruauté. Comme si elle avait quelquefois rêvé d'être Sade, non plus comtesse mais marquise...

La critique de Mr K : Il s'agit de ma première lecture d'un Remake littéraire. Avant cette découverte, je ne savais pas que cela existait, connaissant plutôt des histoires de plagiats célèbres comme le procès de Régine Desforges avec les héritiers de l'écrivain de Autant en emporte le vent (je ne comprends d'ailleurs toujours pas comment elle a pu gagner son procès tant sa Bicyclette bleue est calquée sur le roman culte se déroulant pendant la guerre de Sécession). Rien de tout cela ici avec l'éditeur Belfond qui se donne un cahier des charges précis: Nous proposons à des écrivains de puiser dans le patrimoine littéraire une œuvre qui les a marqués et d'en faire le remake. Tout est permis pourvu que le souvenir de l'original ne soit jamais perdu. À l'heure du bilan, mon avis est mitigé, partagé que je suis entre un écrivain talentueux qui mène son entreprise de main de maître et un contenu sans surprise au croisement de trois œuvres que j'ai adoré lors de leurs lectures respectives.

Officiellement, il s'agissait pour Romain Slocombe de réaliser un remake déviant de l’œuvre de la comtesse de Ségur mais très vite, on se rend compte qu'il y mêle des éléments du fabuleux Carmilla de Sheridan Le Fanu et de titres du marquis de Sade. Une jeune fille vertueuse (comprendre cul-bénit et innocente) aux portes de la puberté va faire l'apprentissage de choses que la morale de l'époque réprouve en contact avec une famille étrange qui la recueille elle et sa mère suite à un grave accident de voiture. Passés les premiers jours d'enchantement de la découverte et la mise en confiance, elle va bafouer ses principes chrétiens en éprouvant de nouveaux sentiments et sensations, s'ouvrir au désir et aux plaisirs charnels. Mais au delà de la transgression se cache un danger plus grand qui flirte avec le surnaturel, les événements qui vont suivre vont tout faire basculer et dynamiter tout ce qui a été construit précédemment.

A travers des chapitres courts (le livre en compte 29 pour environ 300 pages), on suit la jeune Marguerite et sa maman dans une histoire qui sombre très vite dans le glauque et le déviant. Derrière le vernis des apparences et la bienséance, il suffit d'un rien pour que l'être bascule et c'est avec un petit plaisir sadique que le lecteur attend les premières fissures. Elles ne se font pas attendre très longtemps et le dynamitage évoqué précédemment peut commencer. Les joies et les affres de la culpabilité chrétienne sont légions pour la pauvre Marguerite que ses sens trahissent au détriment de sa morale. La découverte de ses règles et leur signification (parallèle intéressant à faire avec le Carrie de Stephen King et l'adaptation cinématographique géniale de De Palma) vont déclencher des réactions en chaîne: des relations mère / fille dont les lignes doivent changer, une attirance dite contre-nature pour une jeune fille de son âge, les rapports ambigus avec leur hôtesse... Malgré ses appels à la prière, rien n'y fera, une ambiance hypnotique et sensuelle se dégage de ce séjour à la fois enchanteur et pernicieux.

À ce propos, l'auteur colle assez près au matériaux originel durant la plus grande partie du roman même si pour les besoins de l'entreprise, les bêtises évoquées ici sont plus graves et portent à conséquence. Pour autant, au bout de quelques chapitres, je trouve que le roman fait plus penser au mortifère Carmilla de Sheridan Le Fanu par la caractérisation de certains personnages (la famille qui les reçoit, le général russe qui a perdu sa nièce suite à un mystérieux mal...) et quelques passages au marquis de Sade notamment lors du passage dans la chambre de pénitence (non, non petits coquins ne cherchez pas à en savoir plus, vous n'avez qu'à lire cet ouvrage!). Notez que ce n'est pas pour me déranger, cela contribue à instaurer une atmosphère bien particulière, dérangeante et vénéneuse à souhait. Rajoutez à cela des évocations réalistes de la nature sauvage et impénétrable, une étrange masure et des hôtes aux mœurs étranges et l'on est vraiment transporté dans cette lecture qui se fait non sans déplaisir et rapidement sans forcer.

Le bémol est inhérent au genre du remake pour peu que vous vous souveniez bien des œuvres dont s'inspirent Romain Slocombe ou que vous vouiez un véritable culte à certaines d'entre elles. Ce fut malheureusement le cas pour moi et finalement, le roman ne décolle jamais des pistes balisées, aucune surprise pour une trame qui se déroule avec finesse et fluidité. Étrange sentiment donc car peut-on vraiment parler de bonne lecture quand cette dernière fait plus appel à de bons souvenirs du passé plutôt qu'à de nouveaux horizons? Personnellement, je n'arrive pas à trancher, sans doute à cause du talent indéniable de Romain Slocombe pour récréer une ambiance et une époque avec une science des mots vraiment remarquable. À chacun de tenter l'expérience ou non.

samedi 14 mars 2015

"La Piscine-bibliothèque" d'Alan Hollinghurst

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L'histoire: Au bord de la piscine du Corinthian, lieu de drague et de sexe, un jeune dandy extraverti rencontre un homme plus âgé, puissant et conservateur, qui lui demande d'écrire sa biographie…

La critique de Mr K: L'occasion m'a été donné de pouvoir lire La Piscine-bibliothèque qui était jusque là introuvable en France, n'ayant jamais été réédité en langue française depuis sa sortie initiale en 1988. C'est désormais chose faite chez Albin Michel avec cette ressortie du livre majeur d'Alan Hollinghurst, un des auteurs britanniques contemporains les plus importants de sa génération avec ici une histoire se déroulant dans le milieu gay du Londres débridé des années 80.

William, jeune héritier oisif d'une grande famille anglaise passe sa vie à passer de bras en bras, à faire la fête et à fréquenter le club sélect Corinthian (haut-lieu du milieu homo du Londres de l'époque) avec sa piscine et sa salle de sport. Il a une attirance toute particulière pour les jeunes noirs et ne s'interdit aucune aventure suivant sa philosophie de jouisseur hors-norme. Il n'est jamais réellement tombé amoureux, a peu d'ami à part James, un médecin généraliste avec qui il partage ses ressentis et ses aventures.

Cependant rien n'est éternel et plusieurs rencontres vont le marquer chacune à sa manière. Il y a Arthur un jeune black issu des quartiers difficiles de l'est de Londres qui va lui faire entrapercevoir le sentiment amoureux qui se confirmera par la suite avec Phil, un jeune employé timide travaillant dans un hôtel de luxe et parfaisant son corps d'athlète au Corinthian. Il y a aussi la rencontre avec Charles, vieil aristocrate au bord de la sénilité qui va le convaincre d'écrire sa biographie et lui confier ses journaux intimes livrant par la même toutes les clefs d'une vie remplie et aventureuse au possible. Peu à peu, on sent de légères failles se dessiner dans l'idéal de vie de William qui va irrémédiablement changer et peut-être d'une certaine manière trouver le bonheur…

Ce qu'il y a d'épatant dans ce livre, c'est la langue de Hollinghurst. D'une finesse et d'une pureté incroyable même dans les moments les plus scabreux, elle met merveilleusement en lumière la profondeur des personnages. Jamais précieuse mais exigeante et limite poétique par endroit, c'est un plaisir renouvelé de lecture qui se présente au lecteur à chaque page tournée. Et même si je n'ai pas forcément beaucoup aimé le personnage de William qui est très éloigné de mes choix de vie, ce fut un réel plaisir que de lire son histoire qui réserve bien des moments forts.

Il y a évident la drague, le désir et le sexe qui sont centraux dans ce roman. Âmes prudes passez votre chemin car la chair est ici déballée et détaillée assez régulièrement entre très belles descriptions de l'autre, naissance et accomplissement du désir mais aussi parfois érotisme violent et passages purement pornographiques mais jamais gratuits. Même si l'aspect purement sexuel m'a laissé de marbre (on n'est pas du même bord), j'ai grandement goûté les descriptions mentales et physiques des amants de Will qui finalement traduisent bien cet état d'émerveillement que l'on peut ressentir lors d'une première rencontre ou d'un premier RDV. Loin d'être à classer dans le porno soft à la mode depuis quelque temps en littérature (vous savez de quoi je parle…), il est ici question de la recherche de l'Amour avec un grand A, celui qui fait mal et nous habite pendant longtemps, chose inconnue pour William avant les rencontres-clefs narrées dans ce volume.

Au delà du milieu gay qui est très bien retranscrit sans clichés ni portes-ouvertes, c'est une certaine époque de liberté exacerbée qui nous est décrite. Notamment, la liberté sexuelle sans sida qui ne fera son apparition que quelques années plus tard. C'est aussi de manière larvée une belle description des différences de classe existant au Royaume-Uni notamment au travers du trajet que fait le bourgeois de héros dans les quartiers difficiles pour essayer de retrouver son jeune amant disparu. C'est aussi au détour d'un passage tétanisant racontant l'agression physique et verbale que subit le héros par deux skins, l'occasion d'aborder la discrimination dont fait encore parfois preuve la communauté gay souvent montrée du doigt. Les différentes ambiances sont très bien retranscrites et on navigue constamment entre des sentiments changeants tant cet ouvrage fait la part belle à l'humanité la plus profonde et les surprises que la vie peut nous réserver.

J'ai donc passé un très bon moment avec ce livre assez unique d'Alan Hollinghurst. Je comprends maintenant bien mieux l'engouement qu'il a pu susciter notamment dans la communauté homosexuelle. Une très belle écriture, des personnages marquants et une histoire d'une grande richesse en font un ouvrage de référence que je vous invite à découvrir au plus vite si le cœur vous en dit.

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jeudi 26 février 2015

"Lorna : Heaven is here" de Brüno

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L'histoire: C'est la fin d'un monde, Brad... La fin du monde pénien, arrogant et méprisant pour l'espèce humaine.

La critique de Mr K: Autre chronique aujourd'hui d'une BD offerte à mon anniversaire par de vieux copains. Vous êtes les meilleurs! Il s'agit de ma toute première fois avec Brüno, un auteur que je connaissais de nom mais que je n'avais jamais pratiqué. On commence donc très fort avec cette BD lorgnant vers le Z assumé et puissant, un mélange détonant de SF, horreur et érotisme que n'auraient pas boudés Roger Corman et Russ Meyer.

Tout commence dans le désert d'Arizona où un frère et une sœur se disputent à propos de tout et n'importe quoi. Il faut dire que la chaleur est écrasante et que leur voiture est tombée en panne au milieu de nul part! Un étranger se présentent à eux et va littéralement les massacrer! Il s'avère être un mutant mi-homme mi-araignée! Fin du prologue, on se retrouve plongé dans les laboratoires d'une grande firme pharmaceutique où l'on fait des recherches sur une pilule miracle permettant aux hommes frustrés de développer de manière très rapide leur pénis! Une mise en rayon plus tard accompagnée d'une trahison, va faire basculer l'histoire qui verra tour à tour des hommes succomber à cause d'une ingestion massive du dit médicament, un homme mutant en plein road-trip massacrer un certain nombre de malheureux quidam, une femme géante se balader en ville, deux frères amateurs de weed rencontrer Gaïa la déesse mère et j'en passe!

Vous l'avez compris, on nage dans le délire le plus total. On se rapproche de l'esprit Grindhouse des origines plutôt bien repris par Tarantino et Rodriguez sur des films comme le premier Machete ou encore Planet Terror. On y retrouve donc tous les ingrédients qui font la réussite de ces séries B: une violence larvée, des sentiments forts qui prennent le dessus sur la raison (la jalousie par exemple du jeune premier amoureux d'une actrice porno non fidèle -sic-), des punchlines comme s'il en pleuvait (phrases fortes énoncées avec une posture bien exagérée), de la baston et de l'action débridée (pas trop dans ce volume si ce n'est le combat titanesque entre deux géants et les meurtres bien gores du mutant). On verse ici aussi dans le Z le plus pur avec des planches carrément érotiques très explicites (pour public averti je confirme!) avec une immersion dans le monde du porno non dénié d'intérêt. On ne s'ennuie donc jamais tant les rebondissements sont nombreux et les thèmes abordés aussi différents que variés.

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Ainsi il est question d'une exploration extra-terrestre de notre Terre (ils ne vont pas être déçus!), des méthodes peu recommandables de l'industrie pharmaceutique (plutôt glaçant avec son lot d'expérimentations et de passe-droit sur les marchés), de l'univers tordu et déviant des maisons de production pornographique (les scènes avec le producteur sont très réussies), de la récupération d'inventions par l'armée pour en faire des armes efficaces... autant de thématiques (et d'autres encore) qui sortent ce volume du simple Pulp de seconde zone et le font rentrer dans la cours des grands où l'action et le déballage d'effets ne se font pas au détriment d'une réflexion et du plaisir de ne pas être pris pour des imbéciles.

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Les dessins de Brüno sont très particuliers. Les avis divergent beaucoup à son propos sur la blogosphère. Personnellement, j'ai adoré ce trait fin mais si précis pour caractériser une émotion ou une action. Pas besoin d'en faire beaucoup et de surcharger les cases et planches pour transmettre un message et développer un récit. Simplicité ne veut pas dire ici vacuité, les personnages sont étonnamment "vivants" et réalistes malgré l'aspect peu figuratif de l'entreprise. Rajoutez à cela une trichromie (jaune / noir / blanc) pour accentuer l'ambiance bien barrée de l'ensemble et vous obtenez une BD très particulière, unique en son genre et très réussie. Malgré son côté clownesque, le scénario se tient bien de bout en bout, la fin vient nous cueillir assez abruptement et sans trahison, on est dans une logique implacable. Seul défaut de l'ensemble, ça se lit trop vite et on aurait bien continué le voyage plus longtemps! Au moins, pas besoin d'acheter 36 000 tomes pour avoir le mot de la fin, pas de projet mercantile ici, juste l'envie de raconter une histoire bien perchée et ludique à souhait.

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Très bonne lecture que cet ouvrage de Brüno que je vais continuer à suivre. Merci les copains pour ce bien beau cadeau, ne changez rien vous êtes parfaits. Quant à vous chers lecteurs, je ne peux qu'encourager ceux d'entre vous qui sont amateurs de bons délires multi-formes de tenter l'expérience tant elle m'a séduite!

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jeudi 20 novembre 2014

"Neonomicon" de Alan Moore et Jacen Burrows

couvL'histoire: New York, de nos jours.
Les agents du FBI Brears et Lamper enquêtent sur une sinistre affaire de meurtres rituels. Les premiers éléments de l'enquête les mènent sur la piste d'Aldo Sax, un ancien confrère détenu dans un asile hautement sécurisé de la région. Sans le savoir, cette première rencontre, brève et indéchiffrable, marque le début d'une descente aux enfers vers un monde insoupçonné, peuplé de dealers mystiques, de fétichistes sectaires et de créatures dignes des plus angoissants romans fantastiques.

La critique de Mr K: C'est aux Utopiales 2014 que je suis tombé par hasard sur cette BD qui faisait partie de la compétition officielle BD. Alan Moore et Lovecraft, une grande histoire d'amour que ce scénariste de talent décide de porter à l'image via un récit original inspiré fortement de l'œuvre du génie de Providence. Ayant une grande admiration des deux bonshommes, je ne pouvais laisser passer l'occasion d'adopter ce volume. Belle découverte et un bon moment de lecture à la clef!

Les auteurs nous plongent directement dans une ambiance bien déviante avec un agent du FBI infiltré dans une cité-ghetto où sont commis des crimes rituels d'une rare violence. Il creuse son trou et, via un contact, rentre dans un cercle ésotérique fermé où la prise d'une mystérieuse drogue permet de communiquer (communier?) avec les grands Anciens chers à Lovecraft. Bond dans le temps ensuite avec deux agents qui marchent sur les traces de leur prédécesseur, devenu fou, marmonnant un étrange langage et enfermé dans un asile d'aliénés. L'enquête progresse et va plonger les deux héros dans un univers interlope dépassant leur imagination.

L'univers de Lovecraft est très bien retranscrit dans ce petit récit. On retrouve les obsessions du maître entre paranoïa et mythologie des grands Anciens. Transposé à notre époque, l'aura perdure et l'on sent que l'univers lovecraftien reste actuel et marquant. J'ai particulièrement apprécié les personnages-adeptes, littéralement possédés et illuminés par leurs croyances et ne reculant devant rien pour assouvir leur soif de pouvoir et de plaisirs.

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(cliquez sur les planches pour voir en plus grand)

Absente de façon frontale dans les œuvres originales, Moore a rajouté la dimension sexuelle qui n'était qu'évoquée à travers les monstruosités décrites par Lovecraft (les Profonds, Cthullu ou encore Shub-Niggurath). Loin d'être une vitrine pour attirer le chaland, elle rajoute une dimension infernale qui l'ancre dans un quotidien d'êtres humains déviants aux frontières de la folie. Les deux enquêteurs ne sont pas en reste, entretenant une relation trouble et lourde de sous-entendus. L'agent Lamper quant à elle sort d'une désintox après une longue période de vie agitée sous la couette! Héhé! Climax poisseux, absence d'espoir... L'ambiance est pesante et plus le récit se déroule plus on se dit que toute cette affaire va mal finir!

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Le scénario ne déçoit pas et ne s'accroche que modérément au matériau d'origine. On sent la patte Moore dans sa description des rapports humains notamment entre riches et pauvres, citoyens et forces de l'ordre. Méfiance, faux-semblants, autant de thématiques ici déroulées dans le cadre du fantastique, de façon intelligente et nuancée malgré des planches parfois très crues en gore et relations intimes de toute sorte. Abstenez-vous en cas d'extrême sensibilité parce qu'ici ça déroule sec! Pour public averti, c'est noté sur la couverture de mon exemplaire! Jacen Burrows illustre à merveille le propos général avec des planches de toute beauté, descriptives à souhait mais aussi dynamiques pour une histoire sans temps morts. Trait fin, cases majoritairement basées sur la bichromie, il contribue grandement à la réussite de l'entreprise. L'Art book final est très beau et les illustrations de grands anciens sont parmi les plus belles qu'il m'ait été données de voir.

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Au final, je ne m'étais pas trompé. Ce volume est absolument à découvrir pour tous les amateurs de Lovecraft, l'auteur de V pour Vendetta réussissant à rendre un bel hommage en imposant sa touche personnelle que l'on sait fertile et talentueuse. Un must dans le genre!

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lundi 10 novembre 2014

"Stairways to hell" de Thomas Day

Stairways to hellL'histoire: Ils sont trois, ils se prénomment Thomas. Déchus du Royaume, ils recherchent l'Amour.
Le premier est en prison pour un crime raciste qu'il a bel et bien commis. À sa sortie, il fait la connaissance d'une amérindienne qui va lui montrer sa véritable nature. Car cet homme est aussi un loup, qui déambule dans les carcasses automobiles d'Extermination Highway.
Le deuxième est médecin-urgentiste à Paris. Alors que la crise conjugale guette, il découvre le petit monde interlope des catacombes et des carrières. Là, il rencontre Maneki Neko, actrice porno et sorcière, grande spécialiste de la transgression.
Le dernier est écrivain, du moins c'est ce que croit son entourage. En réalité, il s'agit d'un imposteur hanté par le fantôme de celle à qui il a tout volé, une certaine Eddie qui s'apprête à le guider jusqu'aux escaliers qui descendent vers l'Enfer.

La critique de Mr K: Lecture coup de poing aujourd'hui avec ce Stairways to hell de Thomas Day. Un livre dont je serai bien incapable de dire si je l'ai aimé ou détesté tant il ne s'apparente à rien de ce que j'ai pu lire auparavant! De manière générale, je suis ouvert et j'aime la transgression dans l'Art mais là, certains passages ont réussi à me choquer et croyez moi, il m'en faut beaucoup! Trois nouvelles en un volume et une référence à Clive Barker (un de mes chouchous dans le genre horrifique) en quatrième de couverture. Il ne m'en fallait pas moins pour tenter l'aventure malgré une couverture vraiment affreuse... La lecture fut éprouvante!

Trois histoires bien glauques nous sont proposées par un auteur qui en préface annonce directement la couleur en expliquant que l'écriture lui permet de relâcher sa part sombre et pouvoir livrer ainsi toute sa gentillesse (reconnue à priori...) au quotidien. Je tiens à signaler de suite que vu le contenu de ces trois nouvelles, on peut se dire que le bonhomme est bien chahuté au niveau de la cafetière, cela donne une nouvelle vraiment réussie et deux autres des plus crades pour rester correct! Sexe, drogue, rock and roll, violence, meurtre, scatophilie, pratiques déviantes, ... âmes sensibles s'abstenir, Virginie Despentes c'est du Gavalda à côté! Vous êtes prévenus!

Sans concession, on rentre dans l'esprit torturé de trois Thomas aux destins plus que dérangés. On se retrouve face à des êtres amoraux, déviants qui recherchent une certaine forme de rédemption mais souvent vers le pire! Ils laissent sur leur chemin tout un lot de violences sexuelles (on est carrément dans la pornographie la plus pure par moment) et autres violences physiques et les chutes de chaque nouvelle (surtout les deux dernières) laissent le lecteur KO avec un furieux mal de vide. Clairement j'ai été dérangé tout au long de cette lecture rapide (3h maximum si on a le cœur et les tripes bien accrochées).

On ne sait jamais vraiment si on a affaire à un virtuose de l'écriture ou un tâcheron voulant jouer la surenchère à tout prix pour empocher un maximum de blé. Les passages décrivant les délires hallucinogènes sont parmi les plus forts et profonds que j'ai pu lire (hormis la première partie des Racines du mal de Maurice G. Dantec). Les obsessions intimes sont disséquées et livrées brut de décoffrage avec un brio évident. L'écriture se fait volontairement acérée mais non dénuée de nuances poétiques par moment, une poésie bien sombre vous l'avez deviné. Le rythme est haletant, pas de temps mort pour le lecteur foudroyé par le contenu de l'ouvrage.

Par contre, une bonne partie de livre n'est que prétexte à débauche de scènes pornographiques détaillées et poussées à l'extrême. Là je dis stop! Il pouvait se contenter de bien moins pour un effet certes moins ragoûtant mais tout aussi efficace pour toucher ses objectifs. On dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions, ici on s'y noie et on se retrouve à surnager au milieu de déjections et autres joyeusetés du même genre. La forme finit par dépasser le fond et franchement on sort écœuré. Surtout que la caricature est de mise notamment pour les personnages féminins qui sont soit l'image de la niaise cucul ou l'érotomane inassouvie (vous soulignerez l'effort que je fais pour rester poli!).

Au final, c'est un livre que je ne peux pas conseiller tant il est extrême et parfois gratuit dans la transgression. Pour ma part, je ne l'ai finalement pas fait autographier par l'auteur aux Utopiales. J'attendrai d'en avoir lu un autre plus conventionnel pour porter un jugement définitif sur Thomas Day.

samedi 28 septembre 2013

"Tamara" de Eeva Kilpi

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L'histoire: Ce roman décrit la relation ambiguë d'une femme, Tamara, avec son amant devenu impuissant à la suite d'un accident. À travers le récit qu'elle lui fait de ses aventures sentimentales, nous sommes progressivement amenés à découvrir que ce texte n'est pas la pure et simple description de l'existence d'une femme éperdue d'amour physique, mais l'expression d'une volonté farouche d'émancipation de la psyché féminine.

La critique de Mr K: Quand je suis tombé sur cet ouvrage dans un des bacs de la succursale de l'abbé, je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec le film Breaking the waves de Lars Von Trier, réalisateur que j'apprécie au plus haut point. La similitude des deux histoires est vraiment sidérante, on se demanderait presque si l'auteur de Melancholia et Antechrist ne se serait pas inspiré de ce livre finlandais. Un prix modique et un parallèle avec le livre Emmanuelle (que j'avais en son temps aimé) évoqué en quatrième de couverture achevèrent de me convaincre de l'acquérir.

C'est une bien étrange relation qui nous est décrite sur les 250 pages que composent ce livre à la couverture aussi énigmatique qu'attirante. Nous suivons le point de vue d'un homme diminué par un mystérieux accident, complètement paralysé en dessous de la ceinture. Il aime passionnément une femme dénommée Tamara avec qui il partage le plus clair de son temps et son logement. Impuissant mais toujours aussi possessif, il recueille ses confessions et états d'âme à chaque retour de virée mondaine et sensuelle. La jeune femme est amatrice des plaisirs terrestres mais ne peut en effet s'empêcher de revenir vers lui pour se confier et quelque part, recevoir son approbation / absolution.

Je vous le dis d'entrée, il faut s'accrocher. Il y a beaucoup de verbiage dans ce roman, beaucoup de détours et de retours, de digressions sur des sujets annexes touchant aux pensées et convictions des deux principaux personnages. Même si au cours de quelques chapitres, nous croisons d'autres protagonistes, on s'aperçoit très vite à chaque fois qu'ils sont secondaires et ne comptent pas vraiment face à cette relation à la fois fusionnelle et malsaine. Ces deux là s'aiment à leur manière, s'aiment à se faire mal, s'aiment jusqu'à se haïr tant on frôle l'autodestruction par moment, mais ils nous livrent aussi de beaux moments de tendresse. Loin d'être un enchainement de descriptions érotiques, il n'y en a d'ailleurs pas tant que cela (libidineux, passez votre chemin, vous serez déçus!). On est ici plus face à une description clinique et psychologique d'une relation déviante et pourtant entière, dérangeante mais aussi fascinante. On entraperçoit les limites humaines dans le domaine de l'attachement, de l'amour et du supportable.

Cet ensemble est servi dans un écrin linguistique à la fois précieux et féroce donnant lieu à des passages quasiment philosophiques. Il est parfois difficile de tenir, surtout quand l'heure devient tardive. Il m'a fallu parfois relire des passages pour en retirer le sens profond et encore, je crois que je n'ai pas tout compris! Je suis sûr que selon notre âge, notre sexe et nos expériences propres, on peut percevoir dans ce livre tout plein de non-dits et autres éléments implicites.

Ce fut donc une lecture atypique et marquante mais difficile pour autant de dire si j'ai vraiment aimé ou non ce livre. Tout ce que je peux vous dire c'est que cette auteure finlandaise est talentueuse et soucieuse de la portée réflective de son œuvre. La chair se fait donc réflexion et destruction pour une expérience hors du commun. Vous laisserez-vous tenter?

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dimanche 4 mars 2012

"Barbarella" édition intégrale, premier tome de Jean Claude Forest

barbarellaL'histoire: Barbarella voyage de planète en planète et vit d'innombrables aventures...

La critique de Mr K: Chronique sexy aujourd'hui avec une icône de l'érotisme et de l'esprit de contestation qui soufflait dans les années 60. Le présent ouvrage s'ouvre sur une préface recontextualisant l'œuvre: il fallait être un peu fou et sacrément culotté pour mettre en image les aventures débridées et sensuelles d'une héroïne aux formes aussi subjectives qu'évocatrices que Barbarella. La censure s'est emparée du phénomène, des grands noms comme Resnais se sont levés contre l'interdiction prononcée, un film avec Jane Fonda sera tourné... aujourd'hui qu'en reste-t-il?

Tout d'abord, de sacrés récits de SF mâtinés de psychédélisme. Barbarella explore les galaxies et multiplie les rencontres. On explore avec elle nombre de mondes étranges, aux créatures improbables et aux paysages délirants: labyrinthes organiques, montagnes sous marines, bâteaux volants, hommes-poissons, sorcières technologiques et j'en passe.

En tant que femme libérée (et c'est pas si facile comme dirait l'autre), elle connait moultes conquêtes d'un soir voir plus et use de son charme pour arriver à ses fins. C'est ce qui a le plus choqué dans les 60's, Barbarella n'est pas une fille de mauvaise vie mais simplement une femme qui s'assume en tant que telle et qui n'hésite pas à rechercher d'abord son plaisir avant une relation stable. Ce qui aujourd'hui passe pour anodin est considéré comme une provocation à l'époque. Surtout que la BD était tenue pour un divertissement réservé à la jeunesse...

barbarella-robot

Le charme a opéré de suite sur moi. Certes il y a cette sculpturale blonde au corps de déesse à la Bardot ou Ursula Andress mais la BD ne se résume pas à elle. Les dessins en noir et blanc bien que datés font encore mouche. On nage constamment entre réalisme des traits et éléments purement imaginaires et cette confrontation nourrit le rêve éveillé auquel est convié le lecteur. Les dialogues et autres passages écrits sont d'une qualité impressionnante notamment les commentaires du narrateur qui tendent vers la poésie et impriment des impressions et des ressentis totalement différents d'une lecture de BD classique.

Chouette expérience même s'il faut s'accrocher par moment tant certains passages sont mystérieux (comprendre à la limite de l'intelligible) et certaines phases de récits se révèlent elliptiques. Témoignage d'un esprit et d'une époque, j'ai adoré ce voyage aux côtés d'une femme de choc et de charme! À découvrir si vous êtes amateurs de voyages dans le temps et de BD vintage!

barbarella 2

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