vendredi 17 octobre 2014

"Still the water" de Naomi Kawase

affiche-still-the-waterL'histoire: Sur l'île d'Amami, les habitants vivent en harmonie avec la nature, ils pensent qu'un dieu habite chaque arbre, chaque pierre et chaque plante. Un soir d'été, Kaito, découvre le corps d'un homme flottant dans la mer, sa jeune amie Kyoko va l'aider à percer ce mystère. Ensemble, ils apprennent à devenir adulte et découvrent les cycles de la vie, de la mort et de l'amour...

La critique Nelfesque: Vous avez bien lu le synopsis du film là juste au dessus ? Bon ben oubliez l'intrigue de l'homme mort dans la mer, sérieusement, ça n'a pas vraiment d'importance ici. Ce sont les premières images du film mais ne vous attendez pas à un thriller ou un polar au rythme endiablé. Vous risquez d'être déçu. D'ailleurs si vous avez bien regardé la bande annonce avant de vous rendre en salle, normalement, il ne devrait pas y avoir de méprise...

"Still the water" a été présenté à Cannes cette année dans la sélection officielle. L'affiche est sublime, la bande annonce aussi. La BO, n'en parlons pas. Il se dégage de l'ensemble une force déjà palpable. "Still the water" est un film contemplatif. C'est japonais et ça ne plaira pas à tout le monde. Parfois, j'ai un peu de mal avec certains aspects du cinéma nippon, la lenteur notamment mais souvent la beauté des images l'éclipse (ou la sublime, diront les amateurs). 

On entend beaucoup parler de ce film en ce moment, on lit ça et là qu'il est sublime, touché par la grâce, que c'est un chef d'oeuvre. Je n'irai pas jusque là. Mr K tend à le penser mais de mon côté, je suis plus nuancée.

Still the water

Les plus belles images sont dans la bande annonce. Je m'attendais à un festival de poésie visuelle et finalement je n'ai pas réussi à rentrer totalement dedans, certains plans ne m'ayant pas touchée ou n'ayant peut être tout simplement pas compris la symbolique de certains d'entre eux. Ce qui m'a beaucoup plu en revanche, c'est la philosophie de vie des personnages, surtout celle des adultes. Sur l'île d'Amami, il y fait bon vivre et les évènements se déroulent tels qu'ils doivent se dérouler. La naissance, l'amour, la mort, chacun s'attend à les vivre un jour et accepte les choses telles qu'elles arrivent. Ce qui n'est pas le cas de Kaito et Kyoko, jeunes adolescents en pleine période d'apprentissage de la vie. Cet aspect là du film m'a vraiment séduite. La jeune Jun Yoshinaga, actrice talentueuse et magnifique est sublime ici et son jeu va droit au coeur. Ecouter les personnages faire leurs longues tirades sur la vie a quelque chose de reposant et quand la lumière se rallume, le silence règne encore dans la salle.

Les spectateurs, comme envoûtés, ne quitteront leurs sièges qu'à la toute fin du générique. C'est une habitude chez nous mais c'est la première fois que je vois une telle communion dans une même salle obscure. Personne ne s'est levé avant la dernière note, avant le dernier mot. Un film à voir tant il est peu commun et laisse une sensation de plénitude au spectateur qui veut bien se laisser charmer.

Still the water 5

La critique de Mr K: 6/6. Décidément 2014 est un grand crû en terme de films, Still the water a pris dans mon cœur la palme d'or de mon année cinématographique détenue jusqu'à il y a peu par Under the skin et / ou Zero Theorem. Je suis sorti époustouflé, soufflé, ému comme jamais de ce film aussi beau esthétiquement que dans son propos. Une grande claque salvatrice dans ce monde de l'immédiateté et de la superficialité.

Naomi Kawase, dont c'est le premier film que je vois (et ce ne sera pas le dernier), nous invite à suivre les destins de deux adolescents japonais habitant sur l'île d'Amami-Ōshima, monde replié sur lui-même, vivant dans un microcosme culturel particulier où notamment chants et danses traditionnels se mêlent à la vie de tous les jours. Un matin, un cadavre est repêché sur la plage et Kyoko et Kaito, deux amis très proches au bord de vivre une belle histoire d'amour réagissent très différemment. Kaito semble se refermer comme une huître alors que Kyoko doit faire face au décès prochain de sa maman très malade. Le titre du film en japonais signifie "deux fenêtres", ce qu'il est vraiment avec les deux points de vue adoptés qui vont finir par se rejoindre dans une apothéose finale d'une rare intensité.

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Ce film est parmi les plus beaux que j'ai jamais vu sur le thème de l'adolescence, cet âge dominé par l'Éros et le Thanatos, pulsions d'amour et de mort tour à tour vécues par Kyoko et Kaito. Ce temps des hésitations, des incompréhensions, des voies de garages, des retours en arrière est remarquablement construit et décrit dans ce film où la légèreté et la finesse ne trahissent jamais le propos. Cet âge est rude, handicapant et terrifiant à vivre pour de nombreux ados. Les deux familles qui nous sont présentées sont un miroir très fidèle à la réalité, il en transpire un profond humanisme et des situations parfois désespérées. Comment ne pas être touché par la lente agonie de la mère de Kyoko et le courage dont fait preuve son mari et sa fille lors d'une dernière cérémonie des plus décalées pour des occidentaux comme nous? Et ce jeune garçon qui n'accepte pas la séparation de ses parents et ne comprend pas pourquoi sa mère voit d'autres hommes que son père désormais parti exercé son métier à Tokyo? Images crues (les sacrifices de chèvres, plus vrais que nature évoquant la mort), réactions à fleur de peau (la révolte violente de Kaito face à sa mère), moments de détentes avec un vrai ami, les conseils et visions ancestrales transmis par le grand-père qui attend la fin de sa vie... autant de petites touches mises bout à bout qui conjuguent au sublime et à la beauté.

Still the water 4

Les deux personnages principaux rayonnent de présence avec deux beautés adolescentes faites pour être ensemble mais que les difficultés de la vie testent et éprouvent. Ils jouent merveilleusement bien et malgré l'extrême lenteur parfois de leurs réactions (ben c'est japonais tout de même!), il ressort une profondeur sans faille de cette relation complexe et puissante. Captivé, intrigué, on ne peut qu'espérer un dénouement heureux mais dieu que la cinéaste nous égare en chemin! Kyoko et Kaito m'ont vraiment touché au plus haut point et leur histoire dépasse pour le coup le cadre purement asiatique, chacun repensant à ses expériences passées pourra y prendre quelques morceaux d'histoire et y coller la sienne. Pour transcender ce couple, tous les autres personnages sont des merveilles d'interprétation et de justesse avec une mention spéciale pour les parents et le grand père légèrement espiègle, figure quasi incontournable du cinéma japonais. Je retiendrai beaucoup de scènes de ce film, tout particulièrement la scène d'enlacement familial devant la maison où seul ne père n'a pas la possibilité de poser la tête sur un des siens, ou encore la balade romantique en vélo au bord de l'eau, les scènes de typhons sont aussi très réussies, le plan sur les mains de la maman lors de son agonie... sans compter les cinq dernières minutes qui m'ont arraché je l'avoue quelques larmes d'émerveillement!

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La nature est omniprésente dans ce film, elle ne fait qu'un avec l'histoire soulignant les différentes phases du récit. Images hypnotiques de vagues venant se casser sur le rivage, la douceur puis la violence du vent dans la végétation, l'arbre totem devant la maison de Kyoko, la végétation luxuriante sur les bords de la route côtière... La nature nous accepte en son sein et non l'inverse, rien ne sert de lui résister dit un personnage au cours d'une scène clef où Kaito pense avoir perdu sa mère à tout jamais. Ce film est perlé de références à la philosophie zen, contemplative et pour mieux accentuer ces lignes de force, Naomi Kawase nous sert une œuvre d'une grande douceur et d'une beauté extrême. Certains vous diront que c'est trop, je vous dirais que je n'ai pas vu les deux heures passées et que ça aurait pu durer encore plus longtemps tant je ne me suis pas ennuyé. On passe un moment d'une grande liberté, d'une grande zénitude finalement sans pour autant que le cerveau tourne à vide. Au contraire, le moindre cadrage, la moindre réaction, la moindre péripétie nous interroge si tant soit peu qu'on se laisse guider sans résistance en relâchant nos barrières culturelles et en se laissant aller au gré de ce rythme lancinant qui emporte tout avec lui.

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Rien que d'en parler me donne envie d'y retourner! M'est avis que j'en ferai l'acquisition dès qu'il sera disponible en DVD. Malheureusement, je ne retrouverai qu'une once de la puissance évocatrice et de la beauté de cette expérience vraiment géniale au cinéma. Ça va être dur de faire mieux au cinéma cette année pour moi!