samedi 4 mars 2017

"Jimfish" de Christopher Hope

piranha061-2017

L’histoire : Qui est ce gamin à l’étrange apparence que, par un beau jour de 1984, le vieux capitaine d’un caboteur ramène dans ses filets à port Pallid sur l’océan indien ? Le chef de la police locale, seigneur blanc, décide : il est d’une race à part et il se nommera Jimfish. Ainsi commence l’extraordinaire destin d’un Candide de la fin de l’apartheid.

Épopée picaresque de l’enfant devenu jeune homme qui, accompagné de Malala le Soviet, jardinier noir, autodidacte et philosophe, veut voir le monde pour trouver le bon côté de l’Histoire. Battu, torturé, riche, pauvre, jouisseur, Jimfish assiste, prend part même aux massacres, révolutions, turpitudes et atrocités du monde postmoderne. Toujours au bon endroit, au bon moment, il fait le mal ou le subit, le cœur sur la main. Jusqu’au jour où il apprend que Nelson Mandela est intronisé président de la toute jeune nation arc-en-ciel qui est, les journaux le disent, du bon côté de l’Histoire.

La critique de Mr K : Voilà un livre qui au-delà de sa très belle couverture va marquer sans aucun doute l’année éditoriale 2017 par sa forme et son propos. Sous la forme d’un conte effroyable, Christopher Hope (un journaliste sud-africain reconnu comme un des plus grands écrivains du pays) nous invite à voyager dans une époque troublée (fin des années 80 et début des années 90) et à méditer sur l’incurie humaine. Je vous préviens de suite, les âmes sensibles feraient bien de s’abstenir tant la démonstration est aussi cruelle qu’efficace.

Jimfish est un jeune homme aux origines bien mystérieuses (sa couleur de peau est indéterminée) et c’est cela même qui le met d’office au ban de la société sud-africaine de l’époque, toujours engoncée dans le carcan de l’apartheid, législation inique en vigueur séparant dans tous les domaines de la société les noirs et les blancs. Être naïf et désintéressé, suite à un élan du coeur non contrôlé (il tombe amoureux de la fille du patron et elle est blanche !) il doit quitter son pays d’origine en compagnie de son vieux maître communiste intégriste et va explorer le monde. Il va tomber de Charybde en Sylla, enchaînant les situations et événements historiques sanglants avec une certaine distanciation, une indifférence parfois froide due à sa nature profonde. Il reviendra changé de ces différentes expériences avec un regard bien différent sur l’être humain et ceux qui les gouvernent.

Constitué de chapitres assez courts (jamais plus de dix pages), Jimfish est un peu la version thrash du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Sous ses oripeaux de conte philosophique à la Voltaire, ce Candide du XXème siècle expose nombre de nos travers et des atrocités que l’on commet au nom de nos idéaux. Ainsi, Jimfish fera escale dans nombre de pays africains où les coups d’État se suivent et se ressemblent avec leur cortège d’exactions. Les descriptions sont rudes à lire, très directes et sans fioritures. On rencontre ainsi Mobutu et ses légendaires tenues léopard, monstre sanguinaire faisant régner la terreur jusque dans ses cabinets ministériels, Mugabe le président mozambiquais et ses terribles brigades aux bérets rouges comme le sang qu’ils versent ou encore trois partis se disputant le pouvoir au Libéria. Le drame africain est remarquablement décrit à travers ce voyageur en quête de réponses à ses questions et sa recherche d’absolu (celui de son maître, la révolution communiste instaurant l’égalité universelle).

Dans la poursuite de ce rêve, il côtoiera brièvement le génie des Carpates (Ceaucescu) et fera même un arrêt à Tchernobyl en 1986 décrivant au passage la gigantesque machine à mensonges que furent les régimes dictatoriaux marxisant. Pour autant, les capitalistes ne sont pas oubliés avec quelques passages révélant les tractations secrètes des français et des américains soutenant nombre de putchistes quitte à faire des entorses avec les beaux idéaux prônés par leurs Républiques respectives. De ce côté là, la lecture s’apparente clairement à une longue descente aux enfers au pays de la real-politik, de la cupidité et de la défense des intérêts particuliers au détriment des droits de l’homme et de la morale. C’est très dérangeant mais très juste dans l’exposition des faits et l’argumentation sous-jacente. Le plus troublant résidant dans le fait que tous les éléments décrits sont réels et perdurent encore aujourd’hui.

Reste que Jimfish et ses compagnons sont des inventions de l’auteur et que leur parcours atypique lui permet de développer une voie initiatique, une prise de conscience lente et progressive autour de l’idée d’utopie et d’engagement. Au delà des horreurs décrites qui sont parfois insoutenables (vous voila prévenus), l’écriture est d’une simplicité confondante permettant à tout un chacun de pouvoir saisir les changements opérés chez le héros qui peu à peu gagne en maturité, en carapace aussi. Afin d’adoucir quelque peu le propos, Christopher Hope rajoute des éléments de narration classiques comme l’amitié et l’amour qui permettent de densifier encore davantage le personnage de Jimfish qui par bien des égards nous rappellera tour à tour les humains qui parfois détournent le regard, parfois agissent contre et à l’occasion collaborent aux atrocités de ce monde.

Vous croyez que j’en ai dit beaucoup ? Détrompez-vous, ce court roman de 205 pages contient encore bien des secrets et des réflexions que je vous laisse la joie de découvrir. A mon sens, ce livre a un aspect quasi nécessaire et essentiel, une mission supérieure à la simple lecture de distraction. Il fournit les armes de la compréhension et de la différenciation entre le bien et le mal, des outils pour réfléchir par soi-même et peut-être à notre niveau changer le monde en commençant par le voir autrement. Une sacrée claque pour un roman aussi puissant qu’intelligent. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Posté par Mr K à 16:45 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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