mercredi 24 août 2016

"La Valse des arbres et du ciel" de Jean-Michel Guenassia

ppm_medias__image__2016__9782226328755-x

L'histoire : Auvers-sur-Oise, été 1890. Marguerite Gachet est une jeune fille qui étouffe dans le carcan imposé aux femmes de cette fin de siècle. Elle sera le dernier amour de Van Gogh. Leur rencontre va bouleverser définitivement leurs vies. Jean-Michel Guenassia nous révèle une version stupéfiante de ces derniers jours.

Et si le docteur Gachet n’avait pas été l’ami fidèle des impressionnistes mais plutôt un opportuniste cupide et vaniteux ? Et si sa fille avait été une personne trop passionnée et trop amoureuse ? Et si Van Gogh ne s’était pas suicidé ? Et si une partie de ses toiles exposées à Orsay étaient des faux ? ...

La critique de Mr K : Il y a presque tout juste un an, je vous parlais de mon engouement sans borne pour Le Club des incorrigibles optimistes du même auteur. J'avais adoré le style de Guenassia, l'aspect quasi documentaire de son ouvrage présentant un reflet fidèle d'une époque (la Guerre Froide) et le romanesque de son récit avait fini par définitivement m'emporter très très loin dans le plaisir de la lecture. À l'occasion de la rentrée littéraire 2016, il revient à la charge avec cette fois ci un focus sur la fin de vie de Van Gogh qui devrait à priori lever le voile sur un certain nombre d'interrogations : La Valse des arbres et du ciel.

L'histoire nous est racontée à travers les yeux de Marguerite Gachet, fille du médecin s'occupant alors de Vincent Van Gogh. La subjectivité est donc de mise avec le déroulé des dernières semaines du peintre à Auvers-sur-Oise durant l'été 1890. Récemment diplômée du Baccalauréat (ce qui est très rare pour une fille à l'époque), la jeune-fille de 19 ans ne souhaite qu'une chose : devenir peintre. Mais l'époque n'est pas encore à l'égalité des sexes, loin de là. Seuls les hommes sont admis dans les écoles des beaux-arts, seuls quelques artistes non reconnus donnent des cours aux femmes et seulement à titre de loisir, elles n'ont aucune chance de percer dans le milieu. Et puis son père a d'autres projets pour elle, à commencer par un mariage avec un ami d'enfance de Marguerite qui doit devenir pharmacien et qui représente un très bon parti. La jeune fille a de plus en plus de mal avec sa condition de femme qui l'oblige à se conformer au machisme institutionnalisé dans la société française de l'époque.

Le déclic qui va tout faire basculer se présente lors d'un dîner organisé par Gachet père avec Van Gogh qui attise chez lui des convoitises pécuniaires. Aimant se faire payer en tableaux, c'est l'occasion pour lui plus tard de faire des plus-values. Il est loin de se douter que sa fille va tomber éperdument amoureux du peintre qui en plus de représenter la promesse de l'amour rêvé pourrait l'aider à touche du doigt son projet de devenir elle-même artiste. C'est le début de la course en avant pour Marguerite qui doit ruser pour pouvoir rejoindre son amant. La fin de l'histoire, le lecteur la connaît déjà si la vie de Van Gogh ne lui est pas étrangère. Ce sera tragique et ici teinté de révélations que chacun décidera de croire ou non. À priori, beaucoup de spécialistes spéculent sur les raisons de la mort du peintre et sur le rôle exact des Gachet. Guenassia présente dans ce roman une version romancée qui fera sans doute bouger les lignes dans les cercles concernés. Pour ma part, j'ai goûté à ce roman et j'ai surtout apprécié son aspect purement romanesque et fictionnel.

Tout d'abord, nous pénétrons totalement dans la vie et l'esprit d'une femme de l'époque. C'est très réussi, juste et sans détails inutiles (le livre ne compte que 295 pages). Le récit est intimiste et colle au vécu de Marguerite, notamment ses ressentis et son approche de Vincent Van Gogh qui n'est ici qu'un homme passionné par son art et non l'artiste bankable qu'il est devenu aujourd'hui. Plein d'humanité, les écrits de Marguerite nous frappent au cœur par leur franchise et leur naturel désarmant. Qu'il doit être difficile d'être une femme en cette fin de XIXème siècle ! Leur liberté est bien réduite et elles sont soumises à la volonté de leur père puis après de leur mari. Marguerite ne supporte plus ces contraintes, elle veut maîtriser sa vie et s'affranchir des règles discriminantes qui voudraient lui imposer une vie qu'elle subirait plutôt que de la choisir. Cela ne va pas se faire sans heurts et certains passages sont assez difficiles notamment dans les rapports qui se dégradent avec son père et qui révèlent alors sa vraie nature, son amour paternel se muant en autoritarisme domestique faisant régner la terreur dans sa maisonnée (un fils faible et une servante aux ordres).

Et puis, il y a ses rencontres lumineuses avec l'artiste et sa fascination pour sa personnalité (l'amour rend aveugle) et son art. Au passage, Guenassia nous offre de belles descriptions du travail du peintre dans son approche des couleurs, sa technique de peinture et ses méthodes (ses réveils à l'aurore et ses déambulations dans les campagnes environnantes notamment). En filigrane des propos de Marguerite, Van Gogh apparaît comme assez antipathique et finalement peu accroché à la jeune fille mais totalement obsédé par la peinture et la volonté de peindre constamment. Figure pleine d'ombre et de lumière, Van Gogh se révèle profondément humain et en même temps inatteignable par le commun des mortels. Du moins jusqu'à un certain point...

Intercalés entre les différents fragments de vie, l'auteur a placé des passages de lettres de Van Gogh à différents destinataires et des extraits de journaux. Loin d'être anecdotiques, ces documents véridiques ajoutent à la tension d'ensemble et contextualisent à merveille le roman dans son époque et les mœurs qui l'habitent. Ces précisions historiques font remarquablement écho au récit principal, l'enrichissant au passage et éclairant le lecteur néophyte en matière de connaissances sur le XIXème siècle. En contre-point, la caractérisation des personnages est précise comme une horloge suisse et donne une profondeur intéressante à une trame d'amour contrarié plutôt classique. Les révélations finales ne m'ont pour ma part ni particulièrement choqué comme j'ai pu le lire ici ou là, ni franchement éclairé sur quoique ce soit, ayant choisi d'aborder cette lecture essentiellement sur le plan émotionnel. C’est mon côté romantique et dans ce domaine l'histoire d'amour vécue par Marguerite est vraiment poignante. On a le cœur au bord des lèvres en fin de lecture.

L'ensemble se lit en tout cas très facilement avec un plaisir renouvelé même si je trouve que le style de Guenassia est moins en verve dans cet ouvrage, mais l'écriture reste cependant belle et d'une grande sensibilité. La Valse des arbres et du ciel est un beau roman qui conviendra aux amateurs de l'époque, de Van Gogh et d'histoires d'amour compliquées.


mardi 1 septembre 2015

"Le Club des Incorrigibles Optimistes" de Jean-Michel Guenassia

5953_1642408

L'histoire: Michel Marini avait douze ans en 1959. C'était l'époque du rock'n'roll et de la Guerre d'Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau. Dans l'arrière-salle du bistrot, il a rencontré Tibor, Léonid, Sasha, Imré et les autres. Ces hommes avaient tous passé le Rideau de fer pour sauver leur vie. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, leurs idéaux et tout ce qu'ils étaient. Ils s'étaient tous retrouvés à Paris dans ce club d'échecs d'arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre. Cette rencontre bouleversa définitivement la vie de Michel. Parce qu'ils étaient tous d'incorrigibles optimistes.

La critique de Mr K: C'est encore une fois le hasard d'un chinage qui me mit sur le chemin de ce Club des Incorrigibles Optimistes à la réputation plus que flatteuse sur le net. Nelfe en avait connaissance et me montrait le présent volume en me disant que ça pourrait m'intéresser: adolescence et Histoire ont la part belle dans un roman fleuve salué par les retours de lecture que j'ai pu lire ici ou là. Je n'hésitais pas une seconde en ce mois d'août où à cause d'une glissade malencontreuse, je me trouvais dans l'obligation de rester au calme. Ce fut une lecture enthousiasmante et prenante comme jamais.

1959, drôle d'époque. En pleine Trente glorieuses, on suit le parcours de Michel Marini, un pré-ado adepte de rock-and-roll et de photographie ainsi que sa famille. Lecteur compulsif qui lit tout ce qui se porte à sa main, il est aussi un champion reconnu de baby-foot dans le quartier. Justement au Balto (bar où il signe ses exploits), il va faire la connaissance de différentes personnes réfugiées en France pour des raisons diverses et qui sont passées à l'ouest. Sous couvert d'un club d'échec, ces naufragés de la vie tout en jouant se rencontrent et se racontent. On suit donc la chronique d'une famille française de l'époque mais aussi le destin contrarié d'Igor, Léonid et les autres.

La première facette du roman qui m'ait marqué est cette chronique d'une adolescence douce-amère. Le jeune Michel est aux portes de l'âge adulte, peut-être même un peu plus tôt que les autres enfants de son âge. Il traîne beaucoup avec ses aînés et discute énormément avec les adultes. L'auteur, Guenassia, nous convie à partager un nombre incroyable de rebondissements familiaux et personnels, tellement qu'à la fin, on peut même s'identifier à Michel. Pour ma part, je m'y suis retrouvé à travers son rapport à la lecture qui ressemble à s'y méprendre au mien. Il a aussi des traits de caractère qui m'ont fait penser à moi plus jeune, drôle d'effet et addiction quasi immédiate pour ce récit très dense. Ses rapports avec sa famille sont ciselés et d'une rare intensité: on partage de beaux moments mais aussi des drames marquants qui retournent l'estomac. Fourmillant de détails intergénérationnels, on prend plaisir à suivre les Marini dans un monde en pleine évolution. Sa découverte de l'amour, ses déceptions, ses aspirations, tout est passé au crible de la plume virevoltante et si chatoyante de cet auteur que je ne connaissais pas.

L'aspect reconstitution historique est lui aussi remarquable. Nous sommes en pleine Guerre Froide et à la lumière des témoignages et histoires des membres du club, c'est une page pas si lointaine de notre histoire commune qui nous est racontée de manière naturelle et respectueuse. Ces réfugiés par leurs cas particuliers permettent d'aborder des thèmes variés et des aspects différents de ce conflit hors-norme: la dictature impitoyable de Staline, la division du monde en deux, la menace nucléaire, la propagande… Pour autant, on retrouve aussi l'amour qui peut provoquer des actes désespérés et tellement fous (mention spéciale à Léonid), la résistance et la défense de la liberté avec des combats que l'on gagne ou que l'on perd. Ces réfugiés, sans manichéisme outrancier, sont le reflet de leur époque. N'oublions pas non plus que nous sommes en pleine guerre d'Algérie, que la société française est partagée y compris au niveau des familles (à la manière de l'affaire Dreyfus qui divisa beaucoup en son temps aussi). Là encore l'auteur fait preuve d'une grande finesse et nous livre clef en main un roman éclairant avec simplicité et brio une histoire tourmentée et difficile à appréhender pour nous autres nés après cette période. Traîtres, terroristes, Algérie Française, OAS vs Fellagas, émergence de De Gaulle… En background la grande Histoire se déroule et va influencer fortement la famille Marini. Un régal de lecture et d'érudition sans prétention que j'ai apprécié au plus haut point.

730 pages! Que ce chiffre ne vous fasse pas hérisser les poils du cou! On ne voit pas le temps passer et les pages se tournent toutes seules. On en redemanderait presque tant on est happé par le texte et l'histoire. L'écriture est très élégante entre délicatesse et exigence. D'un accès facile, elle rend à merveille la profondeur du projet et livre un texte inoubliable par moment, réjouissant tout le temps. Difficile de relâcher le livre et préparez vous à passer quelques nuits courtes. J'ai adoré ce livre qui se place dans mon panthéon des lectures de l'année, avant de futures autres découvertes? En attendant vous savez ce qu'il vous reste à faire, ce livre est un must dans le genre. À lire de toute urgence pour sa maestria stylistique et son humanisme latent.

Posté par Mr K à 18:17 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,