vendredi 21 octobre 2016

"Voix sans issue" de Céline Curiol

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L’histoire : Elle est jeune, elle vit à Paris et travaille à la gare du Nord. Invisible, elle annonce l'arrivée des trains, les horaires, les départs et les voies, accompagne l'éloignement, la séparation ou l'espoir. Seule elle rentre chez elle, elle attend l'appel de l'homme qu'elle aime. Un soir d'ivresse, ils se sont embrassés, mais l'homme est amoureux d'un Ange, une créature ineffaçable.

Seule elle quitte son appartement pour tuer le temps dans les rues de la ville, dans ces quartiers dangereux à la nuit tombée, ces boîtes et ces cafés où la beauté est encombrante. Car la jeune femme vit là, attentive, sensible à cette réalité urbaine. Elle ne se dérobe pas, elle convoque le hasard et la sincérité comme on joue au poker. Juste pour voir, pour entendre le réel, être présente au monde. Lentement elle interpelle celui qu'elle aime. Lentement il vient vers elle.

La critique de Mr K : Lecture différente pour moi avec ce roman qui m’a attiré lors d’un désherbage de médiathèque à Lorient. Il se dégageait de la quatrième de couverture de Voix sans issue une ambiance crépusculaire et hypnotique qui m’a poussé à acquérir le volume. Grand bien m’en a pris car après des débuts difficiles, le roman explose littéralement et donne à voir des sommets insoupçonnés d’introspection et un personnage attachant comme jamais. Un mini coup de cœur !

La narratrice n’a pas de nom, on ne sait pas grand-chose d’elle si ce n’est qu’elle est la voix des voies, Gare du Nord à Paris. Elle a rencontré un homme lors d’une soirée entre amis, il est déjà pris mais ils se sont embrassés lors d’un acte manqué. Depuis, elle ne fait que penser à lui, le croise et le recroise, et peu à peu un lien ténu se crée au sein d’une existence désolée et quasi vide de sens. Ce livre nous décrit les journées qui passent, les atermoiements et les rencontres que peut faire cette héroïne atypique et recroquevillée sur elle-même. S’en sortira-t-elle ? Bousculera-t-elle son existence bien réglée pour sortir de sa zone de confort ? Finira-t-elle par conquérir l’être aimé ? C’est un peu à toutes ces questions et bien d’autres que Céline Curiol formule un livre-somme d’une rare intensité tout au long de ces 245 pages.

L’héroïne est donc au centre de tout dans ce récit écrit à la troisième personne du singulier qui impose d’emblée une distanciation avec le sujet que l’on lit. Cela n’empêche pas de rentrer au plus profond de cet être meurtri par l’existence. Vivant sans passion, on sent bien qu’elle a un poids sur l’âme et le cœur. Elle traverse les journées sans envie, traînant sa nonchalance et un certain mal de vivre. De menus flashbacks font penser qu’un acte horrible s’est déroulé dans son adolescence et qu’il a conditionné la suite. Assez isolée, elle a quelques rares amis et ne semble plus avoir de liens familiaux. Et il y a lui, cet homme au magnétisme immédiat, son coup de foudre, celui qui pour une fois réussit à la faire vibrer et éprouver autre chose que de l’indifférence ou de la simple sympathie. Mais ce n’est pas aisé de se livrer, de passer le cap surtout quand on se déprécie comme elle.

Et pourtant elle a des qualités certaines notamment dans l’écoute et l’empathie qu’elle éprouve au gré de quelques rencontres qui nous sont rapportées entre les phases où elle croise celui qu’elle pense être l’homme de sa vie. Cela donne lieu à quelques séquence tantôt attendrissantes, tantôt ubuesques voir surréalistes : la rencontre de Momo et le tirage de pétard dans son appartement, le peintre qui voit en elle un modèle de beauté, le dragueur impénitent qui veut la mettre dans son lit... malgré la tension ou le dérangement que peut procurer de telles rencontres, la narratrice se plie au jeu de la conversation voir de la séduction parfois. Il suffirait finalement d’un rien pour que son être bascule, que les yeux de l’aveugle s’ouvrent et contemplent son réel reflet dans le miroir.

Céline Curiol nous invite donc à suivre la trajectoire de cette femme déglinguée mais qui pourtant ne s’apitoie pas et a plutôt tendance à se renfermer dans un certain fatalisme. Réaliste au possible, ce portrait est d’une beauté troublante et dérangeante. D’ailleurs, les débuts sont difficiles, il faut s’accrocher à ces paragraphes sans dialogues, tournés vers l’héroïne, poussant la description au maximum, tranchant dans le vif et s’enfonçant au plus profond du personnage. Mais une fois l’habitude prise, on se rend compte qu’on est face à un sacré tour de force et à un texte d’une rigueur et d’une profondeur extrême qui captive le lecteur jusqu’au bout. On n’en ressort pas tout à fait indemne et curieusement on en redemanderait presque !

Une sacrée belle lecture que je ne peux que conseiller à tout ceux qui apprécient la littérature quand elle se révèle être parfois un reflet de l’âme. Un petit bijou !

Posté par Mr K à 19:22 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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