vendredi 7 mars 2008

"La décision" de Paul Fournel

Elle avait décidé que, lorsque la pointe de ses seins tomberaient plus bas que la pliure de ses coudes, la vie ne vaudrait plus la peine d'être vécue.
Elle avait décidé que jamais son ventre ne devrait faire plus de deux plis lorsqu'elle était assise sur le bord de son lit devant l'armoire à glace.
Elle avait depuis longtemps tracé une ligne imaginaire sur ses cuisses au-delà de laquelle ses fesses ne devaient pas descendre.
Il y avait aussi une qualité de peau d'orange qu'elle ne tolèrerait pas, une forme de petite enflure au-dessus du genou également.
Elle savait, pour avoir obsessionnellement étudié la question, que tout cela n'était passible d'aucun régime, d'aucune crème, d'aucun diurétique, d'aucun sauna, d'aucun coupe-faim, d'aucun biscuit-repas au son, d'aucun gant de crin. Elle savait que c'était l'âge, et l'âge était une maladie dont elle ne devait pas se remettre.
Elle avait lutté si fort, s'était tant et tant battue contre elle-même à chaque repas, à chaque sortie, à chaque envie, qu'elle ne supportait pas ces déchéances-là. Elle ne tolérait pas son ventre flasque, ses joues creuse, ses mollesses, c'était un désaveu qu'elle n'accepterait pas de son corps après les soins qu'elle avait eus pour lui, après autant de grillades haricots verts, après autant d'oeufs durs crudités, après autant de radis sans beurre.
Lorsque le matin arriva où, au terme d'une inspection soignée, elle dut constater que l'innacceptable était advenu, elle décida, assise nue sur le bord du lit, les épaules basses, le dos arrondi et le ventre sorti, de se suicider. Elle opta pour l'empoisonnement pur et simple, et choisit sans hésiter le poison.

Le soir même, elle mangeait trop babas, deux éclairs, une tartelette, et buvait une demi-bouteille de champagne.

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mercredi 13 février 2008

Rock et fantasy

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Le résumé:

La vie de Théo a basculé : un groupe de rock, une petite amie, un bébé en route et soudain, tout s'écroule. Son groupe l'abandonne, sa fiancée le plaque, sa mère disparaît : le cauchemar. Et voilà que surgit une petite créature magique qui l'envoie, allez savoir comment, dans un monde digne d'un conte de fées déjanté peuplé de personnages bizarres. Théo va très vite comprendre qu'il n'est pas dans un dessin animé mais dans un univers bien réel où l'accueil qu'on lui réserve est franchement désagréable. Guidé par quelques compagnons facétieux (un elfe gothique, une fée colérique et des trolls jumeaux gardes du corps), Théo découvrira en Faërie le mystère de sa destinée.

L'auteur:

Fils d'une famille modeste, Tad Williams exerce toutes sortes de métiers après sa scolarité ; de vendeur de chaussures à employé dans une fabrique de tuiles. Puis il devient chanteur et parolier d'un groupe de rock, illustrateur et cartooniste, présentateur de radio et de télé, ou encore employé d'Apple. C'est à l'âge de 25 ans qu'il se découvre une véritable passion pour l'écriture, il commence alors la rédaction de La Ligue du parchemin qui sera son premier succès. Doté de talents multiples, il a fondé une compagnie de télévision interactive et écrit autant des scénarios pour le cinéma et la télévision que des romans et bandes dessinées. Tad Williams est l'auteur de deux des séries les plus importantes de l'imaginaire contemporain : L' Arcane des épées pour la high fantasy, et Autremonde, consacrée aux univers virtuels.

Critique:

Une belle réussite que ce livre. L'auteur nous plonge dans un monde unique en son genre, proche par la terminologie et les descriptions d'un Seigneur des Anneaux ou parfois des Chroniques de Krondor. C'est ainsi que vous croiserez des elfes, des "sprites", des gobelins et autres ogres... L’aventure de Théo est une recette parfaite dans laquelle ne manque aucun ingrédient : de l’humour, de l’esprit, de l’amour, de l’émotion, des farfadets en veux-tu-en-voilà, des nymphes mystérieuses, des charges héroïques, des moments de tendresse, et un anti-héros musicien raté qui - mais bien entendu - découvre son destin au bout du chemin.

La facture de l'ouvrage est donc des plus classique, le changement vient par le ton adopté par l'auteur: la dérision quasi permanente. Autant les descriptions sont d'un sérieux à tout épreuve et très évocatrices (certains diront qu'il y en a trop), autant dès que certains personnages prennent la parole, on se retrouve plongé dans la science du dialogue propre à Audiard (aaahh! Cette chère et truculente sprite!). Nous n'atteignons cependant pas les qualités hors-norme de conteur de Terry Pratchett (la barre est très haute!) mais on s'en approche! Laissez-vous tenter par le voyage... vous ne serez pas déçu!

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mercredi 23 janvier 2008

"Hadès Palace" de Francis Berthelot

hadesMaxime Algeiba est un jeune artiste prometteur, à la fois mime et cortosionniste. La consécration arrive lorsqu'il est invité à se produire à l'Hadès Palace. Cette vaste demeure, fondée par le maître des lieux, Bran Hadès, héberge la crème des artistes internationaux, et les grands de ce monde se pressent pour venir les applaudir. Maxime n'hésite pas une seule seconde. Mais une fois logé dans l'antique demeure, il commence à se poser des questions: A quoi peuvent bien servir les vigiles armés qui errent dans les couloirs? D'où vient cette voix qui lui donne des ordres? Quels sombres secrets cèle cette prison dorée?

La construction du livre rappelle celle de Dante dans la Divine Comédie puisqu'on y rencontre trois lieux différents qui ressemblent fortement au Paradis, au Purgatoire et à l'Enfer. Les points de comparaison sont nombreux et je vous laisse le plaisir de la découverte.Nous suivons donc la descente en enfer de Maxime. Le héros en lui même est une énigme qui se démèle au fur et à mesure du récit. Il se révèle très atypique des poncifs habituels au genre (la Science Fiction) et vous surprendra plus d'une fois. L'auteur soigne aussi les personnages secondaires et nous livre une série de portraits à la fois déroutante et fascinante. La langue est ciselée, simple et efficace. Berthelot se livre aussi à une fantaisie narrative fort ingénieuse lors de l'avant dernier chapitre. Je recommande "chaudement" la lecture de ce livre qui fait partie d'une série de 5:

-L'ombre d'un soldat (éd. Denoël 1994)

-Le jongleur interrompu (éd. Denoël 1996)

-Mélusath (éd. Denoël 1999)

-Le jeu du cormoran (éd. Denoël 2001)

-Nuit de colère (éd. Flammarion 2003)

 

Bonne lecture!

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dimanche 20 janvier 2008

"La Mécanique du coeur" de Mathias Malzieu

la mecanique du coeur

L'histoire : Édimbourg 1874. Jack naît le jour le plus froid du monde et son coeur en reste gelé. Mi-sorcière mi-chaman, la sage-femme qui aide à l'accouchement parvient à sauver le nourrisson en remplaçant le coeur défectueux par une horloge. Cette prothèse fonctionne et Jack vivra, à condition d'éviter toute charge émotionnelle: pas de colère donc, et surtout, surtout, pas d'état amoureux. Mais le regard de braise d'une petite chanteuse de rue mettra le coeur de fortune de notre héros à rude épreuve: prêt à tout pour la retrouver, Jack se lance tel Don Quichotte dans une quête amoureuse qui le mènera des lochs écossais jusqu'aux arcades de Grenade et lui fera connaître les délices de l'amour comme sa cruauté.Tel est le synopsis inscrit en quatrième de couverture de ce merveilleux livre.

La critique de Mr K : Force est de constater que le chanteur de Dionysos se révèle être un grand écrivain. Son écriture ne ressemble à aucune autre. Adepte des métaphores filées et autres images littéraires, le lecteur se sent constamment balloté entre réalité et rêve. Le personnage évolue-t-il dans un monde réel / tangible ou bien alors dans un univers chimèrique? On se sent tantôt emporté dans une quête quasi mystique (l'Amour avec un grand A), tantôt enchaîné dans notre condition d'être humain. Ce catharsis bien étrange, nous avions déjà pu  l'expérimenter pendant la lecture de "La Triste Fin du petit Enfant Huître et autres histoires" (The Melancholy Death of Oyster Boy and Other Stories) de Tim Burton. Le parallèle se fait immédiatement dans la tête du lecteur tant au niveau des thèmes abordés (un héros "imparfait" qui doit affronter le monde pour vivre sa vie) que de l'univers qui mélange le classicisme propre au XIXème siècle cher à Burton et des éclairs de fantasy. Bien que court (178 pages), ce recueil est un condensé d'émotions et de réactions humaines. En cela, elles sont perfectibles voir parfois autodestructrices. D'où à la fin du livre, la joie d'avoir pu suivre les pérégrinations de notre Jack et une légère amertume en bouche.

La Mécanique du coeur, Mathias Malzieu, Flammarion, 2007

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jeudi 6 décembre 2007

Sagesse africaine à méditer

                  

   Diély Boukary, de Bamako, est un excellent griot1, qui sait avec art pincer les cordes de sa cora2 et en tirer une mélodie dont la mélancolique harmonie évoque l'épopée des aïeux disparus. Il sait aussi, qualité non moins précieuse pour un griot, égayer les veillées de contes et de récits plaisants. Certains y trouvent prétexte à rire, d'autres des sujets de réflexion, d'autres encore des leçons morales ou spirituelles.

Un soir, il débuta la séance par cette exclamation fraternelle: « Ô Maison mère, Ô enfants de cette maison ! » ... Puis il nous conta l’origine de la chauve-souris, au tout début du monde.

Il y a longtemps, bien longtemps, il n'existait sur notre terre que les herbes des champs, les oiseaux et un petit carnassier : le renard. Ce dernier, aussi agile qu’un épervier et plus vorace que le feu  de l'enfer, faisait un véritable carnage parmi les oiseaux. Il les croquait soir et matin, petits ou gros, jeunes ou vieux, avec tant d’appétit qu’un jour il n’en resta plus qu’un seul sur la terre. Lorsqu’il s'en rendit compte, le renard se dit à lui-même : «Tant pis ! Cet ultime individu subira le sort de ses semblables. La loi du ravitaillement de mon ventre est inexorable.»

Dès lors commença entre les deux animaux une partie acharnée et mouvementée. La chasse allait se terminer tragiquement pour l’oiselet quand celui-ci, au moment même où la griffe de son ennemi allait s’abattre sur lui, s’écria dans une inspiration subite :

« Eh ! Renard ! Je suis l’unique survivant de tous mes congénères. Dernière semence de tous les oiseaux à venir, qu’ils soient du jour ou de la nuit, du lac ou de la forêt, de la grève ou de la dune, je suis leur seul espoir. Je t’en prie, Frère Renard, au nom de la compassion, accorde-moi la vie sauve ! »

Pour une fois, le père de tous les renards oublia son propre intérêt. Il accepta d’avoir faim et de souffrir afin de laisser vivre le dernier représentant de la race qu’il avait lui-même anéantie. Mieux encore, pour se faire pardonner, il offrit à l’oiselet son amitié et lui demanda la sienne.

L'accord fut conclu. Le renard devint frugivore3. Il ne buvait plus de sang chaud, sa nature se tempéra, il devint même galant et prévenant. Chaque jour, en effet, il ne manquait pas de rendre visite à son amie renarde.

Ainsi allèrent les choses tandis que sous la surveillance du Créateur les années s’écoulaient, que la Terre se déroulait comme un tapis et qu’apparaissaient montagnes et végétation.

Enfin le temps, cet outil magique, usa la querelle qui avait opposé le renard à l’oiselet. Avec les saisons, ce dernier était d'ailleurs devenu une charmante oiselle de son espèce. Parée d'un plumage multicolore, elle était si séduisante qu’elle en vint à conquérir le cœur du renard. Et pour lui, ce fut l’amour.

Les deux anciens ennemis en vinrent au dénouement de tout amour heureux et ils accomplirent –j’en demande pardon à vos oreilles - ce que les bergers peuls4 nomment en termes polis «kiri kipp ».

De cette union hybride5 naquit un être entièrement nouveau : la chauve-souris aux ailes membraneuses, l’être volant aux dents pointues mais qui allaite son poussin. Et voilà pourquoi la chauve-souris est mammifère parmi les oiseaux, et oiseau parmi les mammifères...

Ici finit le conte ...

* 

Mais pour qui réfléchit, il apparaîtra résumé tout entier par trois mots : espoir, compassion, amour. À ces trois vertus on doit ici d’abord le salut d’une vie, ensuite la victoire remportée sur une nature sauvage, enfin l’union de deux êtres différents pour en créer un troisième.

Amadou HAMPÂTÉ BÂ, « L’origine de la chauve-souris », extrait du recueil Il n’y a pas de petite querelle, Nouveaux contes de la savane, 2002.

1 griot : en Afrique noire conteur, poète et musicien.

2 cora : instrument de musique traditionnel à cordes. 

3 frugivore : qui se nourrit de fruits.

4 peul : peuple d'Afrique occidentale.

5 hybride : composé de deux éléments de nature différente.

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lundi 3 décembre 2007

Critique hugolienne, bien utile en ces temps troublés...

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  Paru en 1829, "Le dernier jour d'un condamné" est le premier roman d'un jeune poète qui commence à percer dans le milieu artistique de l'époque: Victor Hugo (1805-1885). Ce récit est apparu tout d'abord sous le manteau et sans notification du nom de l'auteur, car il fut dans un premier temps interdit. En effet, dans la France de l'époque, le trouble est de mise, notamment au niveau politique: la censure était plus opérante que jamais.Ce livre représentait un danger car c'est un livre politique, un livre engagé, un livre accouché dans la douleur; un livre romantique. Hugo y fait le procès d'une société n'hésitant pas à aliéner ces propres citoyens au nom de la légalité et d'une "pseudo-légitimité" (peut-on admettre la légitimité de punir la mort par la mort, régression moyen-âgeuse vers la loi du Talion -oeil pour oeil, dent pour dent-).

  Dans ce livre, il est question d'un condamné à mort qui attend son éxécution, le récit nous narrant son ultime jour sur Terre, finalement son dernier souffle de vie. Seul face à son destin inéluctable, le héros (qui n'a d'ailleurs pas de nom, ce pourrait être vous ou moi; idem pour le crime qui lui est reproché) décrit ce qu'il voit et ce qu'il ressent, jusqu'à sa mort à quatre heure sur la place de la Grève.

  L'avantage indéniable de ce roman, c'est sa brièveté: 97 pages, 97 pages pendant lesquelles, on ne peut détourner son esprit de ce drame, car il s'agit bien d'un drame. Cet homme, seul, attendant sa mort; n'est-il pas le symbole de l'humanité toute entière attendant la grande faucheuse, des milliards de vie essayant bon gré / mal gré de meubler leurs petites vies insignifiantes et finalement sans liberté. Cet homme nous renvoit à nous même, on ne prends conscience de notre liberté que lorsque l'on est condamné! Triste constat. Finalement, peut-être sommes-nous toujours seuls, isolés, incompris; abandonnés par une société qui nous a pourtant mise au monde et éduquée au nom de la liberté justement. Même les seules sources de joie de notre condamné sont souillées, perverties (sa fille belle comme un ange qui ne le reconnaît même pas, une chanson magnifique devenant soudainement triste au contact des murs de la prison...). Face à ce délaissement et cette lassitude, il ne reste à notre héros que le repli sur soi et l'anayse de soi, solution idéale pour tout romantique qui se respecte. C'est ainsi que l'on passe de souvenirs heureux mélés de nostalgie à des retours abrupts voir violents à la réalité: la mort à quatre heure, sur la place de la Grève. Cette recherche intérieure que pratique le condamné est remarquablement servie par la langue de Hugo, mêlant hardiment le modernisme du verbe, au cadre imposé (la prison) plutôt classique. Hugo par sa verve romantique gratte le vernis des apparences et nous trace un portrait sensible et touchant d'un condamné à mort, d'un homme désespéremment seul avant tout, seul face à une réalité effroyable (sa mort prochaine), seul face au néant. A la fin de la lecture, le lecteur a à la bouche le goût amer de l'incompréhension et de l'injustice, plus qu'au niveau individuel, l'aliénation de l'individu par une société et comme couperet final, une mort qui ne servira à rien...

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