"L'Humanité-Femme" de Joanna Russ

L’histoire : Sur Lointemps, les hommes ont disparu il y a un millier d’années, victimes d’une pandémie. Les femmes, elles, ont survécu. Elles ont pleuré les morts, puis les ont oubliés. Elles ont su s’adapter, trouvant le moyen de procréer seules et de donner uniquement naissance à des filles. Ainsi, les femmes ont érigé une société différente. Sans hommes. Lointemps est un monde où les femmes sont l’humanité tout entière.
Pourtant, dans le multivers, d’autres variantes se sont imposées, avec leurs personnages qui s’entrecroisent : outre Janet, venue du Lointemps futuriste, il y a Joanna, issue du New York sexiste des années soixante-dix, Jeannine, vivant dans un univers où la Seconde Guerre mondiale n’a pas eu lieu, et Jael, combattante de la Gynée en guerre contre le Virland masculiniste. Tout commence en 1975, lorsque Janet apparaît brusquement sur Broadway…
La critique de Mr K : Chronique d’un roman vraiment à part aujourd’hui avec cette réédition récente d’un ouvrage des seventies : L’Humanité-Femme de Joanna Russ qui est malheureusement rarement mentionné dans les œuvres marquantes de la SF et du féminisme. Certes les débuts sont difficiles, il faut s’accrocher mais quel bonheur et quelle révélation que cette lecture une fois qu’on se laisse porter par le flot de cette auteure pas tout à fait comme les autres !
L’ouvrage inspire tout d’abord une certaine confusion. En effet, on n’est pas face à une narration classique linéaire, on a plus affaire ici à une histoire éclatée, parcellaire, une espèce de melting pot dont il va falloir accepter l’opacité. On croise plusieurs femmes (dont le prénom commence par J comme l’auteur -sic-) d’origines différentes (de temporalité et univers différents) qui à travers leurs échanges, actes et souvenirs montrent leur rapport aux hommes, aux sociétés dans lesquelles elles évoluent.
Très vite, j’ai donc abandonné l’idée de tout comprendre à l'instant T, ne sachant pas forcément qui raconte, qui est présent dans la succession de scénettes et mélangeant tous les personnages dont les prénoms commencent par la même voyelle. En fait, ce roman est un puzzle dont on ne peut vraiment assembler les pièces, qui s’apparentent à des scénettes nourrissant l’imaginaire et les réflexions. Lecture à l’aveuglette, sans réelle explication, l’acceptation de cet état de fait est difficile de prime abord. On navigue à vue, et encore par temps de brouillard épais, mais il se dégage peu à peu un charme insolite et libre qui finit par emporter l’adhésion du lecteur.
L'Humanité-Femme n’est qu’un gigantesque prétexte pour Joanna Russ de dresser un portrait de la condition féminine de son époque, les seventies aux USA. Le tableau est exhaustif et glaçant avec notamment cette idée largement répandue que la femme ne vit que pour l’homme, doit se soumettre à ses attentes tout en mettant en berne ses propres désirs, au nom du sacro-saint patriarcat qui édicte les lois humaines depuis les origines des sociétés. Femme-objet, dominée, façonnée, aliénée, le portrait est rude mais non dénué d’humour et d’ironie. Bien que porteur d’un cri et d’une révolte légitime, l’ouvrage ne plombe pas le moral de son lecteur, il porte en lui les germes d’une évolution possible, d’un espoir insensé, celui d’un monde où hommes et femmes se considéreraient comme égaux. À l’opposé, une des héroïnes est le fruit d’un monde où le mâle a disparu et où les femmes ont su se débrouiller seules pour procréer et prospérer. L’irruption de ce personnage haut en couleur dans les années 70 aux USA est assez jubilatoire avec des scènes qui la mettent en lumière de manière fun et décalée.
Bien que nébuleux, ce roman se lit facilement grâce à un style direct, simple mais pas simpliste, avec un ton léger porteur de sens et parfois même foudroyant. L’auteure ne va pas par quatre chemins quand il s’agit de parler de la femme dans son intimité et ses aspirations. Les chapitres ultra-courts aident à la lecture et même si l’on a l’impression de passer du coq à l’âne maintiennent le lecteur dans l’univers multiforme proposé. Après cette lecture longue, exigeante et parfois difficile, on ressort assez ébahi qu’un tel ouvrage ait pu sortir dans ces années-là et on ne peut que souligner l’audace et l’œuvre majeure de Mnémos que de ressortir un tel ouvrage en cette période sombre.
Une bien belle découverte donc, qui se mérite et vaut le coup de s’y pencher, de souffrir et au final de se voir révéler un texte exceptionnel !