"Les Profondeurs de Vénus" de Derek Künsken
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L’histoire : Vénus. Seconde planète du Système solaire.
Des conditions de vie effroyables. En surface, une pression équivalente à une plongée à 900 mètres sous le niveau de la mer et une température infernale de 462°C. En altitude : une atmosphère composée en grande partie de nuages d'acide sulfurique qui rongent tout. Une seule erreur et vous êtes morts.
Cent familles sont venues du Québec afin de coloniser Vénus, où elles luttent au quotidien pour gagner leur vie. L'une d'elles vit en marge : les d'Aquilon. Ils travaillent dans les profondeurs de Vénus où ils viennent de faire la plus grande découverte de l'Histoire de l'humanité. Pourront-ils la garder ou devront-ils la céder aux banques qui ont rendu possible la colonisation de la planète ?
La critique de Mr K : Sacrée claque que ce premier volume d’un diptyque de SF canadienne bien senti, à la saveur québecoise inimitable et à la portée incroyable. Les Profondeurs de Vénus de Derek Künsken est un ouvrage qui prend aux tripes, séduit immédiatement son lecteur et ne relâche pas son étreinte avant sa dernière page. C’est beau, puissant et engagé à sa manière. Bref, c’est de la bonne !
À l’heure de la dispersion des êtres humains dans l’espace, Venus n’intéressait pas grand monde à part quelques colons québecois que les conditions extrêmes d’existence ne rebutent pas entre acidité ambiante et chaleurs insupportables. Une société s’est mise en place lorgnant vers une certaine forme de collectivisme qui n’est pas sans rappeler les principes du communisme avec ses avantages égalitaires mais aussi son autoritarisme et ici sa servitude aux banques terrestres qui tiennent les autorités à coup de prêts.
Les d’Aquilon vivent en retrait, le patriarche George-Étienne et sa femme ont refusé de sacrifier leur futur enfant annoncé comme trisomique et représentant un poids inutile pour la société. Pour cet acte d’amour, ils sont mis au ban de la société et vivent comme "coureurs" dans les niveaux inférieurs de l’atmosphère vénusienne où ils travaillent dur pour subvenir à leurs besoins, pour eux plus de médicaments, de soins ou de portions alimentaires comme pour tous les autres membres de la communauté...
L’action démarre quelques décennies après la naissance de Jean-Eudes et de ses frères et sœurs. La matriarche est décédée ainsi qu’une fille et son mari marquant au fer rouge l’esprit de chacun. George-Étienne et son dernier né Pascal suite à une simple reconnaissance en surface font une découverte incroyable : des artefacts qui ne devraient pas être là et un passage menant vers un ailleurs insoupçonnable. C’est la chance de leur vie, la famille pourrait sortir du marasme dans lequel les autorités les entretiennent, c’est aussi l’occasion d’une belle revanche aussi et la possibilité de s’élever après des années de quasi exil.
L'évocation de la colonisation vénusienne et tout ce qui lui est inhérente entre science, politique et rapports de force, techniques de survie, milieu naturel, est bluffante. On s‘y croirait. Il est question comme à chaque fois qu’on croise des humains, de quête de pouvoir, d’idéalisme et bien souvent de déviation des buts poursuivis à des fins personnelles, pécuniaires. Les rouages sont connus mais c’est superbement mis en mot et en contextualisation très réaliste de ce que donnerait la colonisation d’un nouveau monde sous l’égide des banques. Vicissitudes du pouvoir en place, recherche et annihilation de toute forme d’opposition, censure et manipulations sont au menu avec son lot d’émotions fortes qui mettent à mal la tranquillité du lecteur pris au piège.
La planète en elle-même est un personnage. Elle est fascinante et dangereuse à la fois, le rêve peut se transformer en cauchemar très vite. Derek Künsken se plaît à nous la décrire dans son atmosphère changeante faite de gaz mortifères, d’orages impromptus et violents où les colons survivent comme ils peuvent dans leurs stations faites de bric et de broc ou volant avec des ailes mécaniques qui ont rendu concret le rêve d’Icare. Malgré les risques, une vie infernale, personne ne se voit quitter Venus entre les coureurs des vents qui vivent au milieu des maelstroms et les illuminés du haut qui lui vouent un culte à base de tatouage à l’acide. La Terre n’existe plus à leurs yeux, une majorité d’entre eux ne la jamais connu et Venus est leur seul horizon, leur seul espoir.
Et il y a les d’Aquilon, une famille haute en couleur où chaque individu possède un charisme de fou souligné par la langue virtuose et toute en accent chantant. Le patriarche vieillissant et intransigeant mais sensible, le jeune fils en plein questionnement sur son identité (Pascal est un de mes personnages préférés), Marthe la grande sœur qui évolue dans les sphères politiques et conjugue fougue et maîtrise de soi, Jean-Eudes solaire et impétueux né malgré sa pathologie, à la fidélité de tous les instants, Émile le fils honni et junkie qui cherche avant tout la reconnaissance et erre entre hébétude et un amour fantasmé. Oui, on les aime les d’Aquilon, dans leurs faiblesses, leurs imperfections mais aussi leur volonté d’avancer coûte que coûte dans un monde hostile où rien n’est joué d’avance. Leurs parcours respectifs sont tortueux et assez jubilatoire, qui a dit que la SF était sans âme ?
Les Profondeurs de Vénus est un véritable bijou servi dans une langue inventive, virtuose, accessible et qui ne sacrifie jamais au style ou aux effets de manche superficiels. Livre somme, livre colossal, aux enjeux aussi universels qu’intimistes, il me tarde de poursuivre l’aventure en compagnie des d’Aquilon et de Derek Künsken, un auteur sur lequel il faudra compter dans les années à venir, assurément !