"La Malnata" de Beatrice Salvioni
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L’histoire : La Malnata - la mal née - était en bas sur la rive du Lambro avec deux garçons que je ne connaissais que de nom. Ils avaient tous les deux des pantalons courts et les genoux écorchés, et pour elle, cette fille qui leur arrivait tout juste à l'épaule, ils auraient affronté la mitraille comme les soldats qui s'en vont à la guerre, en disant ensuite au Seigneur : Je suis mort heureux.
La critique de Mr K : Beatrice Salvioni est une jeune auteure italienne qui signe avec La Malnata chez Albin Michel un premier roman d’une grande force. Un roman marquant pour tous les lecteurs qui se perdront avec délice dans ses pages.
Il s'agit d'une histoire d'amitié entre deux jeunes filles que tout oppose. En effet, rien ne semblait prédisposer la rencontre entre Francesca et la fameuse Malnata qui donne son nom à l'ouvrage. Francesca est la fille unique d'un couple aisé (papa industriel et maman au foyer, ex espoir artistique) qui depuis peu a du redescendre de l'échelle sociale, l'affaire du père périclitant. C'est à l'occasion d'une promenade que la petite aperçoit des gamins jouant à côté de la rivière du coin avec parmi eux la Malnata alias Maddalena.
Celle-ci a mauvaise réputation dans le quartier. Elle semble vivre dans la rue, traîne avec des garçons et on lui prête d’étranges pouvoirs, des actes et des paroles qui entraînent des événements funestes. Elle est traitée en pestiférée, en sorcière. Mais cela ne rebute pas Francesca. Au contraire, elle est magnétisée par cette figure libre qui tranche avec sa propre condition. Il suffira d'un regard, un petit clin d'œil pour qu'elle se rapproche d'elle et que se noue alors le début d'une belle amitié où alterneront périodes de grande exaltation et d’illusions perdues.
On s'attache immédiatement aux deux protagonistes. Beatrice Salvioni saisit avec finesse, tendresse et simplicité toute la richesse et la complexité d'un esprit jeune et en formation. L’immersion est donc totale, on partage la vie de chacune avec des scènes en famille, l'entrée à l'école et le quotidien des cours, les moments de relâche, d'aventure et de transgression parfois aussi. Bien évidemment, la vie n'est pas toujours facile, c'est le contraire même notamment pour Maddalena qui doit se confronter à des conditions d'existence difficiles et au regard des gens, toujours prompts à juger, à rabaisser. Mais rien ne semble pouvoir entacher cette amitié pure où chacune apporte à l'autre ce qui lui manque. Cette relation véritablement lumineuse transporte le lecteur, lui réchauffe le cœur.
Dans l'Italie des années 30, à l'aube de l'attaque de l'Ethiopie par Mussolini (au nom de la constitution d'un empire colonial), cet ouvrage offre aussi un regard acéré et sans concession sur le fascisme et son implantation dans la société et dans les esprits. La mise au pas de la population notamment avec la propagande de masse, la standardisation des cerveaux à l'école, la délation généralisée, le machisme ambiant et phallocrate (on a de sacrées crevures dans le domaine dans cet ouvrage), l'intolérance comme mot d'ordre et l'émergence d'une figure suprême paternaliste à qui on voue un véritable culte. L'auteure est maligne car tous ces éléments ne sont pas vraiment traités frontalement. C'est par petites touches, au détour des méandres du récit, d'un événement, ou d'une description que ce phénomène totalitaire est mis en lumière. Terrifiant !
La Malnata est une pure merveille, il se lit quasiment d'une traite tant on est pris par le souffle de l'histoire, le charisme de ces deux petites héroïnes et l'écriture accessible et merveilleusement profonde à la fois. C'est beau, puissant et d'une mélancolie saisissante. Un grand et beau coup de cœur pour un livre à découvrir absolument.