"Berlin requiem" de Xavier-Marie Bonnot
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L’histoire : Juin 1954, l'opéra royal du Danemark cherche un nouveau chef d'orchestre pour remplacer le grand Wilhelm Furtwängler, parvenu au terme de sa vie. Un jeune musicien est choisi : Rodolphe Meister, le fils d'une célèbre cantatrice. Tous trois sont nés à Berlin, se sont connus et fréquentés. Mais, en 1933, tandis que les nazis font de Furtwängler un trésor national, le destin de Rodolphe et de sa mère va basculer. L'enfant n'a que huit ans, et comme beaucoup le nazisme le fascine... Jusqu'au jour où la Gestapo découvre à sa mère une ascendance juive.
En 1954, lorsque Rodolphe retrouve Furtwängler, mourant, leurs histoires s'entrechoquent. Des questions surgissent entre un exilé, fils d'une mère déportée à Birkenau, et le chef qui a eu les honneurs de Hitler en personne... Comment Furtwängler a-t-il pu accepter la reconnaissance d'un régime barbare ? Dans un tel contexte, est-il encore possible de placer l'art au-dessus de la morale ?
À travers ce passé douloureux, les deux hommes vont découvrir que la musique n'est peut-être pas la seule chose qui les unit...
La critique de Mr K : J’avais bien hâte de retrouvé Xavier-Marie Bonnot après ma lecture enthousiasmante de son précédent ouvrage paru en 2018 : Le Tombeau d’Apollinaire. Mêlant habilement fiction et grande Histoire, il m’avait proposé un récit enlevé et passionnant dont je me souviens encore très bien malgré mes nombreuses autres lectures effectuées depuis. Si ça ce n’est pas le signe de grands ouvrages ! L’auteur revient à la faveur de cette rentrée littéraire 2021 avec Berlin Requiem, un récit faisant une fois de plus la part belle aux grandes destinées humaines et à l'Histoire avec comme point d’ancrage l’Allemagne des années 30. Une fois de plus, le romancier fait preuve de brio en partageant une histoire prenante et une contextualisation dense et rigoureuse. L’amateur que je suis a été comblé !
On évolue ici dans le milieu de la musique, la grande musique même, avec le classique, ses orchestres et les hommes qui la composent. On alterne deux points vue principaux. Celui de Wilhelm Furtwänger tout d’abord, le plus grand chef d’orchestre de son époque, fier et intransigeant qui ne vit que par et pour la musique. Habité par elle, il la place bien au dessus de toutes les réalités terrestres et c’est ce que beaucoup lui reprocheront plus tard quand il ne se sera pas clairement engagé contre les nazis après leur accession au pouvoir en 1933. Pourtant le bonhomme est antiraciste, il protégera nombre de musiciens juifs mais il ne cessera jamais son activité, plaçant son art bien au-delà de la politique alors que justement, il va devenir malgré lui, un instrument de propagande, la musique étant partie intégrante du système idéologique nazi, un vecteur utile et nécessaire selon Goebbels et Hitler lui-même.
En parallèle, on suit le destin du jeune Rodolphe Meister, un surdoué du piano, fils d’une cantatrice hyper connue de l’époque et qui va rencontrer Furtwänger dans sa prime jeunesse, lui donnant par la même occasion une idée qui finira par germer : devenir chef d’orchestre, un des meilleurs au monde. Jeune et influençable (il a une fascination pour les SA, leur uniforme, leur force), il va vivre des épreuves terribles avec sa mère et va devoir se construire bon gré mal gré au fil des aléas de l’Histoire. Ce destin finira, vous vous en doutez, par croiser à nouveau celui de son mentor et révélera à l’occasion un secret bien gardé.
La lecture se fait de manière instinctive et sans effort tant Xavier-Marie Bonnot s’y entend pour caractériser ses personnages avec amour et nuance, et sait mener un récit en distillant passion pour son sujet et un suspens bienvenu. On se prend vite d’affection pour les personnages principaux, attirants par leur complexité et leur vie exposée à nue. Roman d’apprentissage pour le jeune Rodolphe, chronique d’une descente en Enfer pour sa maman, retour sur une existence complexe pour Furtwänger, les allers-retours entre ces trois lignes de vie sont savoureuses, décrivant à merveille les méandres parfois tortueux que peut emprunter une existence humaine. L’amour et la passion, le devoir et la morale, la résistance ou la passivité sont autant d’aspects remarquablement bien traités dans une langue abordable et toujours soucieuse d’emporter avec elle le lecteur littéralement prisonnier de ces pages.
L’aspect plus documentaire est aussi une vraie réussite avec une immersion à la fois géniale et poignante dans l’univers de la conduite d’orchestre. L’auteur retranscrit encore une fois très bien les sentiments et volontés en jeu lors d’une session d’enregistrement ou d’un concert. On vit l’instant, le choc violent des émotions et la naissance de la musique. Il en va de même avec l’évocation de l’époque, les changements de mentalités et la marche en avant de la dictature. Sans surcharger le propos mais avec précision, en amenant les éléments essentiels pour bien appréhender les personnages, on se retrouve vraiment en Allemagne pendant vingt décennies épouvantables qui changèrent à jamais le monde. Le carcan de la dictature, les coulisses du pouvoir et les moyens pour le maintenir en place, la propagande et son action sur les esprits sans oublier les camps de la mort sont intégrés parfaitement dans le récit et donnent à l’ensemble une densité poignante.
Non vraiment, il n’y a quasiment rien à reprocher à ce livre si ce n’est peut-être le secret annoncé en quatrième de couverture que j’ai deviné dès les premiers chapitres. Mais là encore, ce n’est qu’une légère scorie, tant l’intérêt est autre avec des personnages attachants et un récit de vie passionnant de bout en bout. On aime à croiser au fil de la lecture les informations révélées avec une bonne recherche internet pour vérifier des détails, compléter la lecture. Typiquement le genre d’expérience que j’adore et que je vous conseille grandement de tenter à votre tour. Les amateurs du genre ne doivent pas passer à côté !