"Ici" de Richard McGuire
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L’histoire : "Ici" raconte l'histoire d'un lieu, vu d'un même angle, et celle des êtres qui l'ont habité à travers les siècles. Dans cet espace délimité, les existences se croisent, s'entrechoquent et se font étrangement écho, avant d'être précipitées dans l'oubli.
La critique de Mr K : Quelle claque, mais quelle claque ! Sacrée découverte que cette œuvre prêtée par l’ami Franck et que l’on ne peut pas vraiment situer dans un genre bien particulier tant le sujet et la forme sont originaux. En effet, dans Ici de Richard McGuire, l’auteur nous convie à suivre l’histoire d’un lieu (le salon d’une maison plus précisément) à travers le temps et de manière non chronologique. Magnifique dans sa mise en forme, l’œuvre tient en haleine le lecteur captivé durant ses trois cents pages.
Richard McGuire est un touche à tout : graphiste, designer et musicien, il s’est fait d’abord connaître pour quelques couvertures du New Yorker mais aussi par son travail d’illustration pour des quotidiens du monde entier dont Le Monde. Il a aussi écrit des ouvrages pour enfants et réalisé des longs métrages d’animation ! C’est en 1989, qu’il publie les premières planches de Ici (Here en VO) dans le magazine d’Art Spiegelman et il est remarqué à cette occasion. C’est seulement 25 ans après qu’il révèle son concept dans toute son ampleur, les trois cents pages de l’ouvrage dont je vous parle aujourd’hui.

Le procédé mis en œuvre est assez déroutant et enthousiasmant à la fois. À chaque page que l’on tourne, on se retrouve la plupart du temps face à un salon de particulier avec l’indication d’une date en haut à gauche de la double page. Insérées à l’intérieur, on retrouve des petites cases aux dimensions variables qui correspondent au même salon mais à une époque différente ! Les représentations se répondent parfois, se suivent ou n’ont aucun lien apparent entre elles. Même si l’essentiel des images se concentre sur les deux derniers siècles, l’auteur ne s’interdit pas de remonter aux origines de la planète ou à explorer les temps futurs les plus lointains ! L'intervalle temporelle est donc énorme et l’effet garanti ! Jeu sur les couleurs, la nature des lieux (le salon, la forêt primordiale, le chaos originel, la montée des eaux), les courts dialogues entre habitants ou personnes de passage alimentent une lecture foisonnante d’idées qui émerveille autant qu’elle fait réfléchir.

C’est une façon assez unique de regarder la vie qui nous est donc présentée ici. Ces moments d’existences parcellaires mettent en avant l’évolution de l’être humain par petites touches savamment dosées. Notre rapport aux autres avec notamment la famille et les joies et drames qui composent nos existences, les rituels que nous suivons et qui révèlent notre nature et nos aspirations (j’ai adoré le passage sur les déguisement ou encore la naissance d’un enfant), les tourbillons de l’Histoire et leurs conséquences. À travers l’évolution du salon c’est aussi l’évolution de notre culture et des modes en vogue (la décoration intérieure, les objets que l’on peut y trouver) qui est abordée de manière indirecte mais saisissante. Les allers-retours incessants entre les époques mettent vraiment en exergue ces changements de modes de vie. De plus, tout est remis à sa place régulièrement grâce à des images fortes des lieux avant la construction, depuis les temps immémoriaux de la formation de la Terre à un futur esquissé avec brio et finesse. L’ensemble vous l’avez compris prend une ampleur impressionnante et interroge sur nous, nos ancêtres et surtout l’avenir vers lequel nous nous dirigeons tout droit. Finalement, ce qui ressort le plus, c’est l’aspect éphémère de la vie, la nécessité de profiter au maximum des instants qui nous sont donnés à vivre.

La lecture est donc bouleversante et de toute beauté. Le parti pris esthétique est à l’image du sujet et le sert remarquablement bien. La répétition du lieu mais avec de légères modifications dans ce qui le compose et les ajouts de cases donnent une lecture particulièrement jouissive. On se perd, on se retrouve mais toujours avec un plaisir intact, les yeux émerveillé par le style unique de l’auteur, ses traits de graphiste, les couleurs utilisées très variées et certaines doubles pages qui se rapprochent d’un Gauguin notamment quand on sort du salon pour voir ce qu’il y avait là avant ou après la présence humaine. On en prend plein les mirettes, les légers textes tirés de la vie quotidienne recadrent l’ensemble à l’échelle de notre propre existence et au final, on ne peut que se dire qu’on a lu un véritable chef-d’œuvre. À lire et relire absolument, on touche ici à quelque chose de sublime et d’intemporel. Pas sûr que je m’en remette !