"Je suis le fleuve" de T. E. Grau
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L’histoire : Subir. Survivre.
Depuis la fin de la guerre du Vietnam, Israel Broussard survit tant bien que mal à Bangkok. Cinq ans plus tôt, il a participé à la mystérieuse opération Algernon, au cœur de la jungle laotienne. Ce qui s'est passé là-bas ? Il ne s'en souvient plus, il ne veut plus s'en souvenir. Et pourtant, l'heure est venue de s'expliquer...
La critique de Mr K : Quelle claque que cette première lecture officielle de l’année 2020 ! Je suis le fleuve de T. E. Grau est un vrai bijou littéraire, de ceux dont on se souvient longtemps après leur lecture, marquant d’une empreinte indélébile le lecteur fasciné par l’exploration intime qu’il propose et la maestria déployée dans la narration et le style. Oui, ce livre mérite amplement tous ces superlatifs... Voici pourquoi !
Comme indiqué en quatrième de couverture, il y a clairement une filiation avec le cultissime film Apocalypse now de Coppola. Broussard, le personnage principal, vit reclus à Bangkok depuis 5 ans. Sorti traumatisé de la Guerre du Vietnam, il fuit la réalité et surtout les souvenirs culpabilisants par l’usage intensif de drogues et survit grâce à quelques activités illicites. Complètement barré, vivant quasiment dans un monde parallèle, il est finalement rattrapé par ses vieux démons qui vont prendre différentes formes. Lors d’un entretien médical des plus étranges, il va devoir prendre LA décision qui changera sa vie.
En parallèle, on le retrouve 5 ans plus tôt, lui le soldat au bord du procès en Cours Martial, est alpagué par un mystérieux supérieur hiérarchique qui lui propose une mission obscure en terre laossienne, là où en vertu des lois internationales, les Etats-Unis n’ont théoriquement pas le droit d’intervenir. Cette expédition rassemble un certain nombre de bras cassés qui n’ont plus rien à perdre mais qui pour autant se demandent bien le but final poursuivi par cette entreprise. Peu à peu le voile va se lever, des liens se créer entre époques et passages hallucinés pour livrer une conclusion sans appel et à sa manière tétanisante.
J’ai adoré ce livre tout d’abord par sa manière de raconter les faits. On navigue vraiment à vue et l’on bascule souvent dans le délire le plus complet. Il faut dire que Broussard en tient une bonne, totalement en roue libre, au fond du trou, on suit ses errances erratiques dans un Bangkok des années 60 glauque et sombre. Rencontres interlopes, trips planants, malaises et instabilités sont rendus de fort belle manière par l’auteur et contribuent à merveille à la description d’un homme dont l’esprit a été littéralement disloqué par le conflit. Pour autant, ce n’est pas un zombie. Malgré sa fuite éperdue, il va finir par réagir à sa manière et mener un vrai voyage intérieur, quasi mystique, pour tenter de toucher du doigt la Rédemption.
Cet ouvrage est aussi une merveille d’immersion dans un pays, une époque, avec ses descriptions sans fard de la guerre (avec son lot d’inepties humaines). On aime aussi parcourir la jungle sauvage et dangereuse en compagnie de ces hommes lâchés au beau milieu de nulle part, des hommes aguerris qui vont devoir réviser tous leurs jugements et certitudes. L’enfer vert porte bien son nom, la peur gagne les esprits et la réalité prend des formes inattendues avec des éléments lorgnant vers le fantastique et même l’anthropologie (on en apprend un peu sur les croyances et superstitions locales).
Le tout se lit avec un plaisir sans cesse renouvelé grâce à une langue maîtrisée, inventive et plaisante au possible. On est sous le charme dès le premier chapitre, le rythme soutenu fini de nous faire adhérer à ce roman mû par un souffle incantatoire et bouleversant qui laisse des traces. Un très grand moment de lecture !