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Le Capharnaüm Éclairé
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14 juin 2019

"Les Mains invisibles" de Ville Tietäväinen

L’histoire : ... L’Europe...
En tendant la main, on pourrait presque
ramasser une poignée de sable d’or

 

La critique de Mr K : Attention grosse claque ! Les Mains invisibles est le genre de roman graphique qui frappe là où ça fait mal et dont on se remet douloureusement. Ville Tietäväinen, auteur finlandais qui gagne vraiment à être connu et qui a obtenu le Prix Finlandia en 2012 pour cet album racontant le parcours d’un immigrant clandestin marocain en Espagne, conjugue maîtrise de la narration, dessin d’une étrange beauté et engagement humanitaire salutaire et essentiel.

 

Rachid est un jeune marocain, marié et père d’une petite fille. Il a le plus grand mal à joindre les deux bouts dans ce pays pauvre où l’activité économique tourne au ralenti en dehors du secteur du tourisme. Vivant d’expédients, tailleur de formation, il rêve d’un avenir meilleur pour les siens qui méritent ce qu’il y a de mieux selon lui. Croyant et s’en remettant donc à Allah pour parvenir à ses fins, il se contente d’un petit travail dans une fabrique de Djellaba qui finit par battre de l’aile. Mis à la porte, il n’a plus d’autre solution que de tenter l’aventure de la traversée de la Méditerranée, direction l’Espagne. Des bruits contradictoires circulent sur l’Europe, tantôt Eldorado, tantôt terre dévoratrice d’âmes. Malgré les risques encourus, la séparation d’avec sa famille, il franchit le rubicon et part loin de chez lui.

 

Rôle et fonction du passeur, conditions de voyage épouvantables ne sont que le commencement d’une lente et irrémédiable descente aux Enfers. L’auteur nous propose de visiter le côté sombre de l’Union Européenne avec le sort réservé à des esclaves des temps modernes sur le dos desquels prospère le modèle capitaliste. Sous-payés et exploités, survivant dans des conditions drastiques, éloignés de leurs proches et subissant quolibets et injures, ces forçats d’un nouveau genre courbent l’échine pour quelques euros qu’ils pourront envoyer aux leurs après avoir remboursé le réseau qui les a emmené là. On explore donc les arcanes de ces filières clandestines mais aussi la psyché des migrants, leurs aspirations légitimes, leurs craintes mais aussi leur déceptions et leurs frustrations.

 

PlancheA_236433

 

Inspiré de milliers de cas, le parcours de Rachid est donc un syncrétisme, un amas de faits que peuvent vivre des personnes en exil et sans papiers. Cela fait vraiment froid dans le dos avec des passages éprouvants sur le rapport à l’autorité notamment la Guardia Civile qui alterne répression et passe droits (avec au passage un bon bakchich), les liens parfois tendus avec les habitants du pays ou encore la solitude qui gagne ces êtres esseulés en terre étrangère. C’est aussi une vision sans fard du système économique en place qui utilise la misère pour prospérer encore plus avec ces grands patrons agriculteurs qui s’enrichissent sur la sueur des travailleurs exploités et ignorants. On se rappellera longtemps du passage sur "la journée pesticide" où le héros est chargé d’asperger les plantations sans aucun équipement de protection ou encore les salaires "allégés" au gré de l’humeur de la comptable. Inhumanité ? Non, la simple logique comptable d’un capitalisme triomphant qui n’a honte de rien et peut toujours compter sur l’arrivée de nouveaux esclaves modernes demandeurs de travail et vendre sans souci des légumes bourrés de pesticides dans les rayons de notre supermarché préféré ! C’est littéralement à gerber et je peux vous dire qu’on finit sur les rotules avec des planches ultimes vraiment bouleversantes qui m’ont ému aux larmes.

 

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Vous l’avez compris, cet ouvrage prend aux tripes. Le sort peu enviable réservé aux clandestins met en lumière nos tergiversations éthiques et morales. Nous regardons ailleurs depuis trop longtemps et les replis identitaires dans les bureaux de vote me font penser qu’on n’est pas prêt de régler le problème, ni même déjà de considérer ces hommes et femmes comme des êtres humains à part entière. Des Rachid, il y en a des milliers et ce n’est pas fini quand on pense aux conséquences à venir du réchauffement climatique et des conflits qui lui seront liés. L’ouvrage dénonce tout cela avec brio, sans artifices ni grosses ficelles, seulement par le prisme de ce personnage central un peu candide au départ, puis conscient de la réalité. Face à tant d’injustice et de mépris, il finira par évoluer dangereusement entre repli sur soi et folie.

 

Magnifiquement dessiné dans un style original lorgnant souvent vers la bi/tri-chromie, très bien documenté pour ajouter au réalisme des traits, rythmé au cordeau avec un sens du récit et de la dramatisation hors pair, on ne peut échapper à notre empathie et addiction qui naît quasi immédiatement. Un bel et grand ouvrage à lire absolument pour prendre conscience des choses et partager une once d’humanité. Pas la plus belle, pas la plus glorieuse mais certainement la plus édifiante.

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Commentaires
E
j'ai aidé des migrants et ils m'ont raconté, pour certains, leurs longs périples et les risques encourus, oui c'est malheureusement terrible
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I
Pour avoir déjà lu sur le sujet (en bd justement), je sais que le sujet peut heurter et oui, faire monter les larmes.<br /> <br /> Je retiens celle-ci en espérant la trouver en bibli.<br /> <br /> Merci de cette touchante présentation (toujours les mots qu'il faut)
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