"Trop de choses à se dire" de Marie France Versailles

L'histoire : Des gens comme on en croise tous les jours. Des maisons devant lesquelles on passe.
Que savons-nous des autres ?
Ceux-ci voient leurs projets de vie incompris ou malmenés.
Faire de son mieux ne suffit pas toujours… dit l’un d’eux.
Et puis ils découvrent que parfois, au cœur d’un regret, s’ouvrent de nouvelles pistes. Et que leur revient le goût du voyage.
Huit rencontres. Huit nouvelles. Qui nous parlent de nous
Imaginer quelqu’un. Le poser sur le papier. Le doter d’un entourage, d’un lieu de vie, de soucis, d’amours, de bonheurs, de souvenirs, de tout ce qu’il faut pour qu’il prenne âme et chair. Et puis, avec lui – ou elle – tracer un chemin…
La critique de Mr K : Voyages en terres belges aujourd'hui avec ma chronique du recueil Trop de choses à se dire de Marie France Versailles paru il y a peu aux éditions Quadrature. C'est ma quatrième lecture d'un ouvrage de cette petite maison d'édition qui se spécialise dans la nouvelle contemporaine et chaque incursion dans leur catalogue m'a à chaque fois ravi et fourni de belles émotions. Je peux d'ores et déjà vous dire qu'il en a été de même avec cette parution.
Huit petits récits composent ce recueil avec pour point commun la notion de rencontre, celle qui nous confronte au monde, à autrui mais aussi à nous-même, nos choix et parfois nos errances. À travers les protagonistes qui nous sont présentés, on s'interroge donc sur la matière humaine en elle-même, nos espérances, nos joies mais aussi nos sorties de route, nos déprimes à l'heure de faire le bilan de nos vies. Clairement, on ne navigue pas vraiment dans la bonne humeur dans ces textes mais plutôt dans une forme de mélancolie et d'introspection douloureuse le plus souvent. La condition humaine étant ce qu'elle est, ce sentiment d'insatisfaction qui nous habite souvent est ici très bien révélé et exploré à travers des personnages très différents les uns les autres mais que l'on a sans doute déjà croisé autour de nous, dans la vraie vie sans pour autant qu'on ait pris la mesure de leur existence.
Ainsi, on croise Jean-Jacques, un homme totalement déboussolé depuis son licenciement économique et le départ de sa compagne. En intérim, il décroche un travail d'aide à domicile et semble renaître auprès des contacts qu'il noue avec les usagers de ses services. Il se ressent à nouveau utile mais son enthousiasme pourrait bien être douché... Une jeune fille doit apprendre à gérer sa vie toute seule face aux démissions successives de sa mère et son père, cela passant par l'abandon de ses études pour intégrer le monde du travail. Une vieille dame isolée angoisse quant au sort de sa grande sœur hospitalisée qui perd la mémoire, les souvenirs n'étant plus partagés, elle décide de continuer à les cultiver avec notamment sa fille qui vient lui rendre visite. Un homme lors d'une rencontre au restaurant voit sa vie bousculée et va se voir proposer un projet fou pour terminer ses vieux jours. Une grand-mère cache un lourd secret à son petit fils qu'elle adore, on suit ses réflexions et ses doutes intérieurs. Une autre vieille dame isolée dans son appartement traverse une canicule estivale étouffante entre bains rafraîchissants et réflexions profondes sur sa vie. Enfin, Clémence a tout quitté suite à la condamnation de son fils, elle ne rêve plus que de mer et de calme. Cependant des inconnus qui vont croiser sa route vont changer ses plans...
C'est autant de destins qui donnent lieu à de courts récits n'excédant pas les 20 pages et nous mettent aux prises avec un réel obsédant et pas si lointain de nous. Rythme lent, trajectoires elliptiques et dialogues magnifiés par une simplicité désarmante hantent ces pages où l'être humain se livre à nu entre pudeur et souffrance intérieure. Par moment, une lumière s'allume, une graine d'espoir semble germer sur ces vies embourbées dans un quotidien difficile, mal vécu. On est touché en son for intérieur par l'écriture souple et délicate pénétrant les chairs et les esprits avec une justesse qui ne se dément jamais. Ces vies aux apparences banales livrent une grande richesse de situations, de sentiments et d’interactions humaines avec notamment de grands focus sur la famille, son organisation, les rapports de force qui peuvent y régner, leurs dysfonctionnements aussi. On navigue donc à vue, sans certitudes avec l'impression qu'il suffit d'un rien pour que l'être bascule et change de route. Les dénouements volontairement ouverts ouvrent à la réflexion les chemins du possible, à chacun de décider plus ou moins ce qu'il adviendra de ces âmes qui d'ailleurs à l’occasion se croisent d'une nouvelle à l'autre, ce qui rajoute un fil conducteur supplémentaire non négligeable.
Dans Trop de choses à se dire, les textes se répondent, se complètent et accompagnent durablement le lecteur pris dans l'engrenage, sans aucune possibilité d'y échapper. L'auteure au final nous parle de nous, nous entraîne dans la complexité d'une vie humaine et réussit le pari ô combien difficile de caractériser personnages et actions en très peu de lignes. C'est beau, c'est pur, c'est vrai. Les amateurs ne peuvent décemment pas passer à côté !