"Ar-Men - L'Enfer des Enfers" d'Emmanuel Lepage
L'histoire : J'ai choisi de vivre au fond du monde.
Par temps clair, je crois apercevoir la silhouette sombre de la pointe du Raz qui s'avance comme une griffe.
Plus à l'ouest, l'île de Sein résiste aux assauts incessants d'une mer jamais tendre... Maigre échine d'une terre que l'on prétend aujourd'hui engloutie.
Et puis un chapelet de roches qui court jusqu'à moi : la Chaussée.
Pendant des siècles les navires se sont fracassés sur ses récifs meurtriers.
Un cimetière. Le territoire sacré du Bag Noz, le vaisseau fantôme des légendes bretonnes.
A la barre oeuvre l'Ankou, le valet de la Mort.
Au bout de cette Basse Froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots.
Ar-Men. Le nom breton de la roche où il fut érigé. C'est là où je me suis posé, adossé à l'océan.
Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre.
Ici, tout est à sa place... et je suis à la mienne.
Germain, Ar-Men, 1962.
La critique Nelfesque : Aujourd'hui, je vous propose de découvrir une bande dessinée où dessin et histoire fusionnent pour donner un ouvrage sublime autant visuellement qu'émotionnellement. "Ar-Men" d'Emmanuel Lepage s'adresse à tous les amoureux de la mer, les amoureux de la Bretagne, ceux que les phares fascinent mais aussi aux néophytes qui peu à peu se laisseront charmer.
Depuis toute petite, je voue un culte à ces géants des mers qui donnent le cap aux marins et, avec puissance et grâce, sont des points de repère au milieu des océans déchaînés. Les phares m'hypnotisent, je les trouve beaux, élégants, impressionnants. Je me suis un temps rêvée gardienne de phare avant de développer un caractère beaucoup trop sociable pour cela et voir petit à petit, avec tristesse, ce métier disparaître... Il est justement ici question de l'évolution de la profession de gardien de phare, de la construction d'Ar-Men entre 1867 et 1881 au large de l'île de Sein dans le Finistère. Tout au bout du monde. Très isolé, son édification fut périlleuse et dangereuse pour les marins de Sein qui y ont participé activement. Sur cette chaussée sauvage, les vagues font parfois soixante tonnes de pression au mètre carré. La mer détruit, la mer est vivante, la nature reprend ses droits.
Dans cet album, Emmanuel Lepage revient également sur les mythes fondateurs de la Bretagne, la légende de l'Ankou, la ville d'Ys... Passé, présent et mythologies s'entremèlent faisant planer sur "Ar-Men" un voile hypnotique. Le lecteur est ébloui par les images, porté par l'histoire et fasciné par la façon dont l'auteur arrive à créer une ambiance totalement en adéquation avec son sujet. En lisant "Ar-Men", on est littéralement au milieu de l'océan, loin de tout, entouré de bleu ou de gris selon la météo, seul et pourtant empli d'un sentiment de plénitude, de vie. Puissant et poétique.
Les dessins à l'aquarelle magnifient l'ensemble et offrent un écrin d'exception à une histoire qui laisse parler le coeur des hommes, le coeur des gardiens, le coeur de ces êtres solitaires chargés de souvenirs. L'auteur assure tous les postes ici, du scénario au dessin en passant par la mise en couleurs de son album. Voilà plus de 20 ans qu'il travaille ainsi et la cohérence est impressionnante. Seul maître à bord, il nous présente sa vision d'Ar-Men, à la fois fidèle à son ressenti et universelle.
Avec un visuel splendide et une histoire tout aussi captivante, "Ar-Men" nous fait voyager dans le temps et au-delà des mers. Nature impressionnante, hommes forçant le respect, ode à la solitude et poésie de l'instant, cet album est un ravissement à chaque planche. Notre Bretagne est belle et forte, merci M. Lepage de lui rendre ainsi hommage. Eblouissant et émouvant !


