"Train perdu wagon mort" de Jean-Bernard Pouy
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L'histoire: Au cœur de la nuit, un wagon se détache d'un train-couchettes et s'arrête soudain. D'abord persuadés qu'il s'agit d'une panne, les occupants découvrent qu'ils sont perdus au milieu de nulle part. Abandonnés, oubliés par les secours, certains partent en éclaireurs et disparaissent. Leurs cadavres sont retrouvés, dans une ville déserte et en ruine. La terreur s'empare alors des survivants...
La critique de Mr K: Retour vers un auteur que j'apprécie tout particulièrement avec cette étrange histoire qui m'a de suite séduite et intriguée lors d'un énième passage chez l'abbé. Jean-Bernard Pouy est surtout connu pour sa création du Poulpe, série de polars au héros libertaire vers laquelle je reviens régulièrement. Il se tourne à nouveau vers le roman noir avec ce Train perdu wagon mort au pitch assez incroyable et dont la lecture fut rapide et plaisante.
Le personnage principal, un professeur de fac spécialisé dans les relations internationales, se rend à un colloque dans un pays imaginaire du centre de l'Europe. Le voyage est long, l'action débute en pleine nuit dans un wagon-lit plongé dans le noir et les bruits de respiration. D'un coup, un freinage intense se fait sentir puis plus rien! Le train s'est arrêté au milieu de nulle part, sans prévention ni alarme. En fait, ils sont seuls, leur wagon est isolé au milieu de la campagne sans aucune trace d'occupation humaine, le reste du train semble avoir continué sa route sans se préoccuper de ces dix-neuf naufragés du rail. Passé quelques heures, le jour se lève et toujours pas de secours! La tension va commencer à monter peu à peu chez ses passagers lambda livrés à eux mêmes. Surtout qu'une menace sourde et invisible pèse sur eux.
Ce qu'il y a de plus effrayant dans ce court roman, c'est son extrême banalité dans le traitement. Ces personnes perdues pourraient être vous ou moi. Des êtres humains livrés à eux mêmes face à l'inexplicable, face à un événement à priori anodin qui va se transformer en une situation surréaliste très éloignée de ce que l'on peut vivre dans notre Europe pacifiée. En effet, quels sont ces mystérieux avions de chasse qui survolent en rase motte le wagon? Où ont disparu les éclaireurs partis chercher des secours? Et d'ailleurs pourquoi ces derniers ne sont-ils pas déjà là? On s'interroge tout autant qu'eux et Pouy se garde bien de nous livrer les clefs avant l'ultime chapitre. Le petit groupe s'organise, des leaders sortent du bois, certains perdent leur calme, d'autres s'enfoncent dans le mutisme... Autant d'attitudes et de comportements différents qui représentent bien la diversité des réactions humaines face à l'adversité.
Le rythme est lent, il épouse à merveille l'impression de langueur et de temps ralenti qui habite le récit. L'espérance de secours à venir perd de plus en plus d'épaisseur pour laisser la place au doute qui ronge les âmes puis les corps (les ressources en eau et en nourriture s'amenuisent). C'est aussi l'occasion pour les personnages de se remettre en question que ce soit au niveau d'eux mêmes que de leurs vies respectives. Des affinités se créent, peu ou pas d'inimitié car l'action se déroule sur quelques jours. En approchant de la vérité, le lecteur se dit qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce monde en vase clos, uniforme et morne dans lequel semblent patauger des personnes complètement larguées dans tous les sens du terme. La fin est une vraie belle réussite qui en surprendra plus d'un même si personnellement je l'ai pressenti aux deux-tiers du livre pour cause de déjà-lu. Reste un final éblouissant qui explique tout de manière assez maline.
Ce fut donc une lecture à la fois étrange et agréable, peu commune en tout cas et assez marquante par moment pour le côté paranoïaque et réflectif. À lire pour tous les amateurs de romans noirs "à la française".