"Je m'appelle Jean Cyriaque" de Jean-Pierre Dionnet et Jean Solé
L'histoire: Pas de résumé officiel que ce soit au dos de l'ouvrage ou sur le Web concernant "Je m'appelle Jean Cyriaque"... Mais peut-on résumer une histoire telle que celle-ci?
La critique de Mr K: Voyage aux confins de l'étrange aujourd'hui avec cette BD bien barrée de Dionnet et Solé paru chez les Humanoïdes associés depuis déjà une trentaine d'années. En même temps, il faut bien avouer qu'aujourd'hui (sans vouloir passer pour le vieux con de service), la SF bien tordue a du mal à se faire un chemin chez les éditeurs et que les 70' – 80' était un âge d'or dans le genre. C'est une fois de plus par hasard et chez l'abbé que je dénichais cette petite merveille d'inventivité et de bizarrerie. Mais à quoi peut-on s'attendre d'autre de la part de Dionnet, grand copain de Druillet et rédacteur en chef du magazine Métal Hurlant.
Jean Cyriaque n'a rien de particulier. C'est un individu lambda qui rentre tranquillement chez lui quand il est renversé par une voiture. Il semble s'en sortir indemne et suit une étrange jeune femme promenant son léopard. Il va alors aller de découvertes en découvertes et notamment rencontrer le Peuple des Légendes, des humains sachant utiliser toutes les possibilités offertes par le cerveau humain (pour rappel, on en utilise que 5%!) et qui sont à l'origine de toutes les avancées civilisationnelles du monde et des mystères non résolus de notre univers. À partir de là, tout devient confus et le lecteur pris en otage par les deux auteurs navigue constamment entre rêves éveillés, psychédélisme et réalité pure et dure.
Œuvre de jeunesse, cette BD est constituées de quatre histoires qui ont été éditées à plusieurs années d'intervalles. Le scénario se tient mais il faut être prêt à sortir des sentiers battus et à ouvrir votre esprit. Pas besoin pour cela d'ouvrir vos chakras ou de fumer la moquette tant les auteurs s'adressent au plus grand nombre, nous réservant de nombreux moments explicatifs. On s'identifie assez vite à Jean Cyriaque et comme lui on passe par tous les états entre hébétude, fascination et délire. Véritable voyage initiatique, on suit le héros dans ses errements et ses découvertes. La fin est ouverte mais il ne pouvait en être autrement quand on se repasse le parcours entier du personnage, nulle frustration et déception en terme de contenu, simplement une vision qui détonne et surprend, ce qui est un gage d'authenticité et d'originalité (choses rares dans les temps qui courent je trouve).

On retrouve dans ce récit le héros candide qui doit découvrir la face cachée du monde qu'il croyait connaître, la foule imbécile qui se complait dans le conformisme et la méfiance de l'autre, le maître spirituel que l'on rencontre et nous apporte lumières et réponses, la communion des sentiments avec l'être aimé qui semblait nous attendre depuis toujours... Autant d'actes et de thèmes universels explorés ici par deux doux dingues épris de progrès et d'humanisme.
Cette œuvre est d'une beauté à couper le souffle. Les dessins de Jean Solé font écho au scénario et au phrasé de Dionnet. Les auteurs nous livrent de véritables toiles sur certaines planches. Étant fan de l'esthétisme psychédélique je ne pouvais que tomber en pâmoison devant tant de talent déployé qui n'est pas sans rappeler les plus beaux passages de la BD Eternus 9 de Victor Mesquita. La fascination reste la même pour les passages moins "perchés" qui accrochent autant le regard et harponnent irrémédiablement le lecteur.
Au final, cette BD est vraiment à découvrir tant elle appartient à une époque révolue mais toujours aussi envoûtante. À la fois belle, fascinante et profonde, elle vous proposera un voyage à nul autre pareil si le cœur vous en dit.